Comment votent les Sénégalais ?

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Quel est le comportement des électeurs sénégalais ? Les résultats ont montré que les Sénégalais ne choisissent pas un candidat mais démettent en Président. Le dernier résultat montre que le vote sénégalais n'est pas sincère mais il est stratégique. Les électeurs stratégiques sont ceux qui ne manifestent pas leurs véritables préférences au moment du vote, car ils estiment que l'utilité de leur vote sera supérieure en votant pour un candidat différent de celui qu'ils préfèrent réellement. Ce qui ne donne aucune chance aux candidats indépendants et des Non Partis de Masses.

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Date de parution 15 mai 2017
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EAN13 9782140038112
Langue Français

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Si Hegel voyait dans la révolution française la rationalité en marche, des iec nttueells comme Cheikh Ahmed Bamba DIAGNE
Borda (1781) et Condorcet (1785) montreront que l’argument de la rationalité ne tient pas.
La démocratie n’est pas plus rationnelle qu’une autre procédure. Elle peut se justieir par des
arguments moraux, politiques, historiques, mais non se prévaloir de la rati toné. L a’loi bjectif
de notre recherche était d’étudier le comportement de l’électeur sénégalais p ur mono trer
que ce dernier vote d’une manière cohérente et stratégique. Nous espérons qu’il proi ra ate u
plus grand nombre. Et si les citoyens se familiarisent avec les concepts de la théorie dhoiu cx
social, le débat politique en sera profondément enrichi. Certains considèrent que lote ee v st
un simple processus, une sorte de machine que l’on alimente avec les préférences de c achun
et d’où sort une préférence collective avec l’assurance d’y trouver l’experssion d’une volonté
egénérale. Comme l’ont montré les travaux de Condorcet et Borda au XVIII siècle, il n’en est
rien. Le vote n’est ni simple ni parfait.
Au Sénégal, sur 10 élections présidentielles, 7 multipartites, on a enregist6 cré 5andidats
dont 4 Présidents de la République, 15 candidats indépendants et 12 candidats des Non
partis de Masses. Dans le comportement de l’électeur sénégalais, on constate une prie qm u’il
accorde aux vainqueurs, une malédiction aux vaincus et un rejet des candidats indépend ants
et des Non Partis de Masses. La question de départ était d’étudier le comportement des
électeurs sénégalais, c’est à dire comment ils votent ? Les résultats nous ont mon ré qt ue les
sénégalais ne choisissent pas un candidat mais démettent un Président. Et que le Prén stide
est choisi au moins pour deux mandats, mais ce qui met un bémol à cette hypothèse c’est
l’apparition d’une suite arithmétique décroissante du nombre de mandat du perer mi
Président République à l’actuel Président de la république. Le dernier résultat montre que
le vote sénégalais n’est pas sincère mais il est stratégique. Les électeurs sétrgiqat ues sont
ceux qui ne manifestent pas leurs véritables préférences au moment du vote, cs ear istliment
que l’utilité de leur vote sera supérieure en votant pour un candidat diférent de celu’i qilsu
préfèrent réellement. Ce qui ne donne aucune chance aux candidats indépendants et des COMMENT VOTENT
Non Partis de Masses. Ce résultat conirme les travaux de Gibbard-Satterthwaite, q i pu rouve
qu’aucun mode de scrutin ne peut garantir que des électeurs ne mentent as p sur leurs
préférences. LES SÉNÉGALAIS ?
Cheikh Ahmed Bamba Diagne est titulaire d’un Doctorat en sciences Analyse du comportement de l’électeur
économiques, à la Faculté des Sciences Economiques et de Gestion (FASEG)
de l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar (UCAD). Enseignant Chercheur, de 1960 au 20 mars 2016
actuellement Directeur Scientiique du Laboratoire de Recherches
Economiques et Monétaires (LAREM), Docteur Diagne est spécialiste des
questions monétaires, bancaires et inancières
Illustration de couverture : © Niyazz - Thinkstock
ISBN : 978-2-343-11260-2
25,5 €
Cheikh Ahmed Bamba DIAGNE
COMMENT VOTENT LES SÉNÉGALAIS ?




COMMENT VOTENT
LES SÉNÉGALAIS ?

Analyse du comportement de l’électeur
de 1960 au 20 mars 2016 CHEIKH AHMED BAMBA DIAGNE




COMMENT VOTENT
LES SÉNÉGALAIS ?

Analyse du comportement de l’électeur
de 1960 au 20 mars 2016













































© L’HARMATTAN-SÉNÉGAL, 2017
10 VDN, Sicap Amitié 3, Lotissement Cité Police, DAKAR

http://www.harmattansenegal.com
senlibrairie@gmail.com

ISBN : 978-2-343-11260-2
EAN : 9782343112602







En mémoire
Au Doyen Amady Aly Dieng

Pour penser et repenser à lui et lui prouver d’une
certaine manière -malgré son absence- que j’ai tenu ma
promesse. J’ai trahi le silence et je suis encore redevenu
immortel.

7

DÉDICACE
Dédié à mon Professeur
Seydi Ababacar DIENG

Merci d’avoir laissé des jeunes chercheurs comme moi
faire leurs armes sous vos ailes.
Un grand plaisir de vous avoir rencontré ! Merci pour
votre gentillesse et votre soutien.
9

REMERCIEMENTS
Au Professeur Seydi Ababacar Dieng, Abdou Khadre
Lô, Mame Alassane Diagne, khalifa Ababacar Diagne,
Alioune Touré Seck, Aminata Sourang Mbaye Diouf,
Marième Diallo, qui ont lu et corrigé le document leurs
conseils et remarques précieuses ont amélioré ce travail.
Aux membres du LAREM et du Forum civil pour leurs
contributions.
11

PRÉFACE
Tout le monde s’intéresse à la politique. Même ceux qui
s’en défendent ou veulent prendre leurs distances de
différentes manières avec les partis et organisations
politiques. L’insaisissabilité du domaine, la complexité
des règles du jeu et l’ambiguïté souvent révélée des
acteurs peuvent, pour beaucoup, rendre l’espace et la
chose politiques incroyablement incertain et peu dignes
d’intérêt profond. D’ailleurs, dans tous les pays du
monde, l’intérêt politique se limite, pour l’écrasante
majorité des citoyens non militants ou sympathisants, à
l’acte de vote, laissant une infime minorité faire et vivre
de la politique à proprement parler. Les électeurs se
contentent, le plus souvent, à mettre des acteurs politiques
aux commandes à tour de rôle. Mais cet acte individuel est
en définitive plus complexe qu’il n’y paraît. Quel est le
sens du vote ? Qu’en est-il des préférences de l’électeur ?
L’individu ou le système porté au pouvoir à l’issue du
scrutin est-il celui que voulait réellement l’électeur ? Ce
serait en fait plus complexe que ça, pour ne pas
simplement dire Non.
Dans cet ouvrage, Cheikh Ahmed Bamba Diagne nous
plonge d’abord dans la littérature concernant les
processus électoraux. Les grandes théories sont passées
en revue, comparées et quelques fois confrontées de
Kenneth J. Arrow au binome Gibbard-Satterthwaite, en
passant par Kenneth O. May.
La visite du système de vote pondéré de Jean-Charles
de Borda est un régal. Mais que dire de ce fameux
paradoxe du marquis de Cordorcet qui nous apprend
13 qu’avec le vote à la pluralité, à la majorité simple, il se
peut que le résultat de l’élection ne corresponde pas aux
souhaits des électeurs ?
Le manuscrit que vous tenez entre les mains est
d’abord un bréviaire de la littérature sur les systèmes de
vote et un rappel des théories en la matière.
Il vous plonge ensuite, dans la deuxième partie, dans
les méandres de la vie politique mais surtout des
processus électoraux du Sénégal. Du royaume du Djoloff
aux indépendances, puis de 1960 à nos jours, les différents
scrutins sont parcourus et les résultats rappelés. Ne se
contentant pas de donner les chiffres froids, l’auteur a
essayé de pénétrer le subconscient des électeurs pour y
déceler leurs motivations, suivant en cela les théoriciens
du choix social.
L’ouvrage, s’il est écrit par un économiste, n’en est pas
moins une recherche rigoureuse et documentée digne d’un
politiste. L’historien minutieux s’y retrouverait également
aisément. Il est en quelque sorte un confluent
pluridisciplinaire utile à tout chercheur en sciences sociales
travaillant sur le vote en tant que fait politique et social.

Abdou Khadre Lô
Chercheur en Science Politique
Directeur pour l’Afrique du cabinet Access Partnership

14

INTRODUCTION GÉNÉRALE
Quand les gens sont de mon avis, j’ai toujours le
sentiment de m’être trompé.
Oscar Wilde

« Voisine ! Mon fils-là ment trop !
- Estime-toi heureuse ! Il sera un bon politicien ! »
Cette blague à l’ivoirienne montre à suffisance la
perception que l’Africain a des hommes politiques.
Dans nos pays, la politique a toujours exercé une action
corrosive sur la morale de nos dirigeants. L’idéalisme et
l’intégrité se rongent souvent sous l’acide du pouvoir, de
l’opposition, de la frustration, de l’inachèvement et de la
contrainte. Pourtant, la volonté de servir son peuple est
l’élément structurant qui a amené plusieurs de nos
dirigeants à faire le saut en politique. C’est une mission
noble et difficile. Parfois, les obligations morales
qu’impose l’exercice du pouvoir peuvent engendrer plus
de mal que de bien. L’exemple le plus éloquent est la
plainte du criminel Anders Behring Breivik contre l’État
norvégien. Ce criminel a assassiné 77 personnes et en a
blessé 151, des adolescents pour la plupart. À la fin du
procès, l’air abattu et les larmes aux yeux, le juge
norvégien Bjorn Ihler conclut « que le tribunal tranche en
faveur de Breivik est le signe que nous avons un système
judiciaire qui fonctionne et respecte les droits de l’homme
même dans des conditions extrêmes ».
15 L’avidité, l’agressivité, la trahison et les limites même
de la nature humaine peuvent faire naître la rancune,
l’esprit de vengeance, la violence et la recherche
faustienne du pouvoir pour le pouvoir. Les impératifs liés
à la défense des grandes causes et le poids des
responsabilités risquent un jour de s’opposer aux principes
fondamentaux, comme l’a reconnu le président des
ÉtatsUnis d’Amérique Franklin Roosevelt, quand il avoué qu’il
se serait livré sans hésiter aux mensonges et la tromperie
pour gagner la Seconde Guerre mondiale.
Vaclav Havel, ancien président de la République
tchèque, note que les hommes et les femmes investis
d’une responsabilité publique vivent dans un monde de
semi-vérité, qui sape l’âme et l’intégrité morale de tout
être humain. Se fondant sur sa propre expérience, il
affirme que seules peuvent exercer une action positive et
durable sur le monde les personnalités d’une grande
intégrité qui, affrontant les risques moraux de la politique,
persistent dans leur quête d’une amélioration de la vie
publique.
La morale politique doit son existence à une promesse.
Il est crucial de rappeler combien l’électeur sénégalais est
bizarre et accepte de pieux mensonges de la part des
hommes politiques. On lui promet 1 kg de riz à 60 FCFA,
des machines à mafé, des tramways, des trains à grand
écartement, des maris pour les femmes, la création de
500 000 emplois dans les 7 ans à venir, la diminution du
mandat présidentiel, bref, la liste est longue… L’homme
politique peut ne pas respecter ses promesses et pourtant il
peut être élu ou réélu par les mêmes électeurs.
Mais il faut aussi noter que l’électeur est très en avance
par rapport à l’homme politique, il sait ce que ce dernier
peut faire et ne peut pas faire. Alors il appartient à
l’homme politique de faire preuve d’une étonnante
aptitude à dire ce qu’il va faire et, une fois au pouvoir, à
16 faire ce qu’il a dit et non dire ce qu’il veut faire et une fois
au pouvoir faire ce qu’il a à faire. Le juge Kéba Mbaye
disait que « l’homme politique porte le fardeau du
souvenir de ses promesses que ses électeurs conservent
précieusement dans leur mémoire ». Oui, Monsieur le
juge, les électeurs retiennent les promesses, mais les
hommes politiques ne portent plus le fardeau du souvenir,
ils sont devenus amnésiques. Nous sommes victimes de la
démocratie, comme le disait Winston Churchill : « la
démocratie est le pire des systèmes, à l’exclusion de tous
les autres ». Beaucoup d’hommes politiques doivent
savoir que la démocratie n’est pas un lieu où l’on obtient
un mandat sur des promesses, puis où l’on en fait ce que
l’on veut. Nous estimons qu’il devrait y avoir une relation
constante entre le dirigeant et le peuple. « Démocratie » ne
signifie pas que nous avons notre majorité, peu importe de
quelle manière et que nous avons notre bail pour cinq ans
ou sept ans, sans savoir quoi en faire. Cela n’est pas la
démocratie, c’est seulement du petit baratin partisan, qui
ne va pas jusqu’à la masse des habitants de ce pays. Ce
n’est pas le Parlement qui doit régner, c’est le peuple qui
doit régner à travers le Parlement. On doit définir la
démocratie comme le pouvoir du plus grand nombre et le
gouvernement du peuple par le peuple et pour le peuple,
comme disait le Président américain Abraham Lincoln.
Situant la source du pouvoir dans le peuple, la démocratie
s’efforce de faire prévaloir la volonté des plus nombreux.
Elle repose donc sur le suffrage universel et implique à la
fois le pluralisme des formations politiques et la liberté
des citoyens et des groupes. À partir de ces données, la
règle majoritaire peut s’appliquer. Elle suppose que le
peuple, tout le peuple, puisse choisir ses gouvernants. Or,
il n’y a de choix véritable que si l’électeur peut se
prononcer entre plusieurs possibilités, ce qui implique
d’une part, qu’il n’existe pas d’orthodoxie idéologique,
17 d’autre part, que les partis puissent se former et agir
librement. Le rejet de toute orthodoxie idéologique est
fondamental. Dans une démocratie pluraliste, il ne peut
pas y avoir de vérité officielle, prétendument démontrée
ou délibérément imposée, concernant l’avenir du pays, la
nécessité du changement ou le sens de l’histoire, vérité qui
échapperait en tant que telle aux critiques. Au contraire,
celles-ci doivent toujours pouvoir s’exprimer librement, de
même que chaque courant d’opinion doit pouvoir exposer
les mesures qu’il préconise.
Le pluralisme des partis n’est pas moins essentiel. En
effet, c’est leur rôle de définir des objectifs, d’élaborer des
programmes d’action et de les proposer aux électeurs. Il
doit bénéficier de la plus grande liberté. Toutefois, il faut
signaler que certains partis, à savoir les partis d’opposition
au régime, ceux préconisant un changement total et
irréversible mettant en cause la démocratie elle-même,
posent un problème difficile, dans le sens où il n’y a pas
d’autre alternative que de les interdire contrairement aux
principes, ou de les laisser agir, en faisant courir des
risques à la démocratie.
C’est généralement une idée reçue, contre laquelle on
doit faire une objection, celle que dans une élection au
scrutin, la pluralité des voix indique toujours le vœu des
électeurs. Ainsi débute véritablement la théorie du choix
social, c’est-à-dire l’analyse des procédures de vote et de
leurs propriétés.
Deux professeurs agrégés en sciences économiques de
l’université Cheikh Anta Diop de Dakar (UCAD), le
professeur Cabral et le professeur Dieng, se sont croisés le
jour de l’élection présidentielle en 2012, à l’entrée du
bureau de vote. Les deux économistes, surpris, se
regardèrent et le professeur Dieng demanda :
« Que fais-tu ici ?
18 - Ma femme m’a obligé à venir voter, répondit le
professeur Cabral.
- Moi c’est mon ami Youssou qui m’a mobilisé. »
Après un court moment de consolation mutuelle, ils se
mirent d’accord pour oublier ce petit incident et ne dire à
personne qu’ils s’étaient retrouvés dans des circonstances
aussi peu dignes de leur respectabilité académique.
Pourquoi donc deux économistes auraient-ils honte de
reconnaître qu’ils se sont rendus à un bureau de vote afin
de remplir ce qu’on pourrait appeler leur « devoir
civique » ?
En fait, l’acte même de voter semble irrationnel par
nature : dans une élection qui peut concerner des millions
d’électeurs répartis sur l’ensemble du territoire d’un pays,
un vote individuel n’a virtuellement pas de chances de
modifier les résultats ni même d’influencer les élus dans le
sens voulu par l’émetteur du vote. Or, le vote est un acte
contraignant qui implique, dans la plupart des cas, des
coûts d’information, des coûts de déplacement et des coûts
en termes de temps, avec une espérance de retour sur
investissement quasiment nulle.
Nous avons analysé plus de 22 élections présidentielles
et législatives ainsi que 4 référendums au Sénégal, de
1958 à 2016. L’écart médian entre le gagnant et le
deuxième en lice est de 42 %. Aucune élection n’est
décidée par un vote. Sur 10 élections présidentielles et 12
élections législatives, un vote individuel n’a jamais eu
d’influence concrète sur le résultat, ce qui représente un
ratio de 0 % du total des élections considérées. Nous
comprenons donc pourquoi les économistes cités ci-dessus
étaient aussi réticents vis-à-vis du vote, car un individu
rationnel ne peut pas préférer un résultat incertain et très
peu probable (en supposant encore que le candidat élu,
quel qu’il soit, pourrait avoir une influence concrète dans
19 la vie de nos économistes) à la certitude d’un après-midi
gâché.
D’après la théorie des incitations économiques, les
individus ne devraient pas exercer leur droit de vote,
jusqu’à ce que le désistement atteigne un seuil déterminé,
à partir duquel la probabilité d’influencer l’issue de
l’élection devient tellement importante que le citoyen y
trouve finalement son intérêt.
Théoriquement, il s’agit d’une situation d’équilibre
impossible à déterminer, si on suppose que le gouvernement
en place aura la même influence sur tous les habitants du
pays. Un équilibre peut toutefois émerger si l’on suppose
que les différents candidats auront des impacts différents
sur des groupes d’électeurs différents, regroupés autour de
sujets clés de la campagne : subventions agricoles,
réforme des retraites, système éducation et santé, lutte contre la
corruption, guerre, avortement, etc. Mais nous avons déjà
une perspective stratégique vis-à-vis des élections, car les
citoyens voteraient ou s’abstiendraient de voter en
fonction de ce qu’ils estiment être la réaction des autres.
Nous nous retrouvons donc face à une problématique du
domaine de la théorie des jeux, à savoir : quel sera le
résultat du choix collectif entre plusieurs options
alternatives concurrentes (plusieurs candidats) dans un
environnement stratégique dans lequel les preneurs de décisions
considèrent les décisions des autres acteurs du jeu ?
Autrement dit, cette tendance des jeux d’élections à devenir des
jeux stratégiques pose problème, en ce sens que le but de
l’élection est d’effectuer le meilleur choix collectif à partir
des préférences individuelles. Le système électoral serait
une fonction de choix social défaillante du moment qu’elle
n’incite pas les citoyens à dévoiler leurs véritables
préférences par rapport au jeu électoral.
Dans la situation présentée auparavant, les économistes
ne veulent même pas formuler une préférence quelconque,
20 comme s’ils étaient indifférents face à tous les candidats.
Certes, les électeurs peuvent être indifférents entre deux
candidats ou plus, mais ce rangement devrait être
l’expression de leurs véritables préférences et non le résultat d’une
réflexion purement stratégique.
Il faut savoir aussi que les incitations en jeu ne sont pas
toujours celles que l’on croit, car l’utilité espérée du vote
n’est pas un simple rendement économique. Cet extrême a
pu être démontré au cours d’une expérience en Suisse,
lorsque le vote par correspondance a été adopté. Du point
de vue de l’analyse économique traditionnelle, le nombre
de citoyens participant aux élections aurait dû augmenter
fortement, car le vote par correspondance permet de
minimiser les coûts de déplacement et les coûts de temps liés
au vote en tant que tel : on n’a plus besoin de se déplacer
sous la neige jusqu’à son bureau de vote, il suffit de
glisser son bulletin dans l’enveloppe et de le déposer au
passage dans le bureau de poste le plus proche.
Logiquement, le nombre de citoyens décidant de participer aux
élections aurait dû s’accroître.
Cependant, c’est le phénomène contraire qui s’est
finalement produit : de moins en moins de gens participent
aux élections, avec une réduction sensible dans les petites
communautés, où les bénéfices liés au vote par
correspondance auraient dû être plus importants. Pourquoi les
citoyens suisses ont-ils décidé de ne plus participer aux
élections, alors que les coûts liés à l’exercice de la
citoyenneté étaient minimisés ?
En fait, la réponse à cette question doit être cherchée du
côté de la signification sociologique du vote :
traditionnellement, le citoyen qui se présente devant son bureau de
vote le jour des élections est perçu par ses concitoyens
comme quelqu’un qui s’intéresse à la situation de son
pays, à la vie de sa communauté. Le fait même
d’apparaître au bureau de vote permet de montrer son intérêt, il
21 s’agit d’un pur acte social. Ceci est d’autant plus vrai dans
les petites communautés, où tous les gens se connaissent ;
le bénéfice social lié au vote est plus important que dans
les grandes villes. Or, quand le vote perd sa signification
en tant qu’acte social et quand les autres membres de la
communauté ne savent plus si l’individu a voté ou non, le
bénéfice social espéré devient quasiment nul et le taux de
participation diminue.
Comme le soulignent les économistes Dubner et Levitt
(2005), le résultat de l’expérience devrait être rassurant
pour l’ensemble des sciences économiques, car
finalement, on peut considérer que les individus maximisent
leur bénéfice au moment du vote. Mais la complexité
réside dans la fonction d’utilité qu’ils maximisent, car
cette fonction incorpore aussi des éléments inattendus, à
savoir la perception sociale du vote, à laquelle il faut
rajouter un sentiment de « devoir de citoyenneté », selon
lequel la participation aux élections et l’expression de ses
véritables préférences est un devoir plutôt qu’un droit, au
service de l’intérêt collectif.
Les théoriciens du « social choice », de Condorcet
jusqu’à nos jours, se sont penchés sur la question de
l’agrégation des préférences individuelles afin d’obtenir
une préférence collective qui respecte certaines règles
cohérentes avec le fonctionnement d’une société
démocratique. Comme dans le cas précédent, ces théoriciens se
sont heurtés à des problèmes liés à la rationalité des
individus, comme le célèbre théorème d’impossibilité
d’Arrow. Lorsque les préférences des individus sont
« cohérentes » (transitives), il n’est pas possible de trouver
une fonction de choix social démocratique. Toute fonction
de choix social est dès lors manipulable, c’est-à-dire que
sous certaines configurations du jeu électoral, les citoyens
ont intérêt à ne pas dévoiler leurs véritables préférences,
22 mais plutôt à faire des choix stratégiques incompatibles
avec le fonctionnement démocratique de l’élection.
Il est étonnant de voir qu’historiquement, la théorie du
choix social commença justement par l’étude des résultats
bizarres ou non souhaités que l’on obtenait par le mode de
scrutin le plus évident : le vote à la majorité.
Dans son histoire, le Sénégal a connu 10 élections
présidentielles et 12 élections législatives. Des 10 élections
présidentielles, 7 sont multipartites. De ces élections
multipartites, on a enregistré 56 candidats dont 4 présidents de
la République, 15 candidats indépendants et 12 candidats
des non-partis de masses. Dans le comportement de
l’électeur sénégalais, on constate une prime qu’il accorde aux
vainqueurs, une malédiction aux vaincus et un rejet des
candidats indépendants et des non-partis de masses.
Le PS, entre 2000 et 2001, a perdu 52,79 % de son
électorat (passant de 690 917 électeurs à 326 126). Le
PDS, entre les élections présidentielles et les élections
législatives de 2012, a perdu 68,28 % de son électorat
(passant de 942 327 électeurs à 298 846). Le meilleur
score des candidats indépendants en termes de
pourcentage a été réalisé par Ibrahima Fall en 2012, avec
48 972 voix, soit 1,81 % et celui des non-partis de
masses, par AJ-PADS en 1993, avec 37 787 voix, soit
2,91 %. Et pourtant, lors de chaque élection présidentielle,
on constate la participation des candidats indépendants et
des non-partis de masses.
Il devient alors nécessaire de comprendre le
comportement de l’électeur et de se poser la question de savoir
comment votent les Sénégalais ?
L’objectif de notre travail est de montrer que les
Sénégalais votent d’une manière cohérente et stratégique.
De manière plus précise, il s’agit de montrer que le
comportement de l’électeur est complexe : au lieu de choisir
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