Conflit et rapports sociaux en Asie du Sud

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Français
290 pages
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Description

Ce livre pluridisciplinaire réunit des spécialistes issus des sciences sociales qui abordent les rapports sociaux en Asie du Sud à travers le prisme du conflit. Ils cherchent à déterminer les causes, les formes et les enjeux sociaux, économiques, environnementaux sur des terrains aussi variés que Delhi, le Népal, le Pakistan, le Kérala ou et le sous-continent indien dans son ensemble.

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Informations

Publié par
Date de parution 01 février 2010
Nombre de lectures 66
EAN13 9782296246126
Langue Français
Poids de l'ouvrage 4 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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Remerciements

Nous adressonsnosplus vifs remerciementsà Jean-Luc Racine
pouravoiraccepté derédigerlapréface duprésentouvrage,ainsiqu’à
ChristopheJaffrelot,DjallalG.Heuzé,Frédéric Landy etGilles
Tarabout, pourleursintroductionsde partierespectives.
Nous tenons aussià remercierpluslargementl’ensemble des
chercheurs qui ont contribuéàla valeur scientifique decetouvrage en
acceptantd’enconstituerlecomité de lecture: DavidBlanchon,
Robert Deliège,DjallalG.Heuzé,LoraineKennedy,Frédéric Landy,
VéroniqueLassailly-Jacob,MarieLecomte-Tilouine,ThierryPairault,
Jacques Pouchepadass,Jean-Luc Racine,JoëlRuet,Gilles Taraboutet
DavidGordonWhite.
Nous remercionségalementlesdiversesinstitutions qui, parleur
soutien financier, ontpermisla réalisation decette publication issue
desdixièmes Ateliersjeunes chercheursensciences socialesde
l’AJEI,quisesontdéroulésen2007 à Pondichéry(Inde):
- leCentre d’Étudesde l’Inde etde l’Asie duSud (EHESS-CNRS),
- l’InstitutFrançaisdePondichéry(IFP),
- leCentre deSciencesHumainesdeNewDelhi (CSH),
- l’AgenceUniversitaire de la Francophonie (AUF),Hanoi,via
l’École desHautesÉtudesenSciencesSociales(EHESS),Paris,
- leGecko,Laboratoire deGéographieComparée desSudsetdes
Nords(EA375),UniversitéParisOuest-Nanterre -La Défense
(ParisX),
- l’ÉcoleDoctoraleMilieux,cultureset sociétésdupassé etdu
présent,UniversitéParisOuest,
- leServiceScientifique et Technologique (STT) de l’Ambassade de
France enInde,NewDelhi.
Outreauxinstitutsetcentresderecherche françaisenInde, nos
remerciements vontaussi naturellementauxinstitutionsqui, de
France, ontcruen l’Association desJeunesÉtudesIndiennes(AJEI,
www.ajei.org) depuis son origine etl’ontaidéeàmenerà bienses
nombreuxprojets, particulièrementleCentre d’Étudesde l’Inde etde
l’Asie duSud (CEIAS), l’EHESSetla Fondation de la Maison des
Sciencesde l’Homme deParis.

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Nous tenons également à adresser nos plus chaleureux remerciements à
tous les membres de l’AJEI qui, de près ou de loin, ont contribué à la
concrétisation de ce projet de publication. Que les fondateurs de
l’Association, les différents membres actifs qui se sont succédés au sein du
Bureau et du Conseil d’Administration jusqu’à aujourd’hui, ainsi que tous les
participants aux Ateliers de Pondichéry, soient salués pour leur activité. Cet
ouvrage n’aurait pu naître sans le dynamisme décennal de l’Association ni le
soutien des chercheurs indianistes.
Nous remercions particulièrement Jean-Pierre Muller, ancien directeur de
l’IFP, Laurent Pordié et Laurent Gayer qui nous ont encouragés à nous lancer
dans cette aventure. Nous souhaitons remercier de nouveau Jean-Luc Racine
pour nous avoir prodigué les conseils les plus précieux lors des dernières
étapes de la publication. Nous sommes aussi redevables à Denis Matringe,
directeur du CEIAS, et à Frédéric Landy, directeur du Gecko, pour leur aide
et leur confiance.
Enfin, nous saluons ici Julie Baujard, Julie Humeau, David Picherit et
Aurélie Varrel qui nous ont aidés tout le long de ce projet.

Lionel Baixas, Lucie Dejouhanet, Pierre-Yves Trouillet

Comitéscientifique

David Blanchon, agrégé de géographie, maître deconférencesà
l’Université deParisOuest-Nanterre -La Défense (ParisX)
Robert Deliège, professeurd’ethnologieàl’Université
deLouvain-laNeuve (Belgique), membre de l’AcadémieRoyale deBelgique
DjallalG.Heuzé,anthropologue, directeurderechercheauCentre
d'AnthropologieSociale deToulouse (CNRS) etauCentre d’Études
de l’Inde etde l’Asie duSud (EHESS-CNRS),Paris
LoraineKennedy,socio-économiste,chercheurauCNRS, membre
duCentre d'Étudesde l'Inde etde l'Asie duSud (EHESS-CNRS),
Paris, et responsable dudépartementd’économie duCentre de
SciencesHumaines,NewDelhi (Inde)
Frédéric Landy, professeurde géographieàl'Université deParis
Ouest-Nanterre -La Défense (ParisX), directeurdulaboratoire
GECKO, membreassocié duCentre d'Étudesde l'Inde etde l'Asie du
Sud etmembre honoraire de l'InstitutUniversitaire deFrance

VéroniqueLassailly-Jacob, professeurde géographieàl’Université
dePoitiers, membre
dulaboratoireMigrinter(UMR6588,CNRSUniversité dePoitiers) etmembreassociéeauCentre d’Études
Africaines(IRD-EHESS)

MarieLecomte-Tilouine, ethnologue,chercheurauCNRS, membre
de l’UPR299«Milieux,SociétésetCulturesenHimalaya»,Villejuif
ThierryPairault, économiste et sinologue, directeurderechercheau
CNRS, membre duCentre d'Études surla ChineModerne et
Contemporaine (EHESS),Paris
JacquesPouchepadass, historien, directeurderechercheauCNRS,
membre duCentre d'Étudesde l'Inde etde l'Asie duSud
(EHESSCNRS),Paris
Jean-Luc Racine, géographe, directeurderechercheauCNRS,
membre duCentre d’Étudesde l’Inde etde l’Asie duSud
(EHESSCNRS),Paris

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Joël Ruet,ingénieurcivil desminesetéconomiste,chercheurCNRS
auLaboratoireTechniques,TerritoiresetSociétés(LATTS) et
chercheurassociéàl’École desMinesdeParis
Gilles Tarabout,anthropologue, directeurderechercheauCNRS,
membre duCentre d'Étudesde l'Inde etde l'Asie duSud
(EHESSCNRS),Paris
David GordonWhite, professeurd’indologie etd’histoire des
religionsàl’Université deCalifornie,Santa Barbara(États-Unis)

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Contributeurs

Britta Augsburg,économètre de formation, estdocteure en politique
de protectionsociale.Elletravaillecommechercheuse en économie
dansleCentre d’Évaluation desPolitiquesdeDéveloppement
(EDePo)àl’InstitutdesÉtudesFiscales(IFS) deLondres.Elle
conduitdes recherches surles servicesmicrofinanciers(inclusifs) en
milieu rural enInde,Mongolie etBosnie.britta_a@ifs.org.uk

LionelBaixasestdoctorantensciencespolitiquesauCentre d'Études
etdeRecherchesInternationales(CERI) deSciencesPoPariset
boursierduCentre deSciencesHumaines(CSH) deNewDelhi.Il
rédige,sousladirection deChristopheJaffrelot,unethèse portant
surlesprocessusde démocratisation enInde etauPakistan entre 1937
et1958. lionel.baixas@csh-delhi.com

JulieBaujardestdocteure enanthropologie de l’université de
Provence etmembreassociée de l’InstitutdeRecherchesurleSud-Est
Asiatique.Depuis 2001, elletravaillesurles réfugiés vivantà Delhi,
oùelle fut stagiaireauHautCommissariatdesNationsUniespourles
Réfugiés(2001) puisaffiliéeauCentre
deSciencesHumaines(20042006). julie.baujard@zazie.net

Dalal Benbabaaliestagrégée de géographie etAllocataire
Monitrice -Normalienne (AMN)àl’Université
deParisOuestNanterre -La Défense (laboratoireGECKO).Elle prépareunethèse
surlamobilitésocio-spatiale d’unecaste dominante d’Andhra côtier
(lesKamma). dbenbabaali@hotmail.com

EmmanuelBonestdocteuren économie.Économiste des ressources
naturelles renouvelables, ils'intéresseauxconflitsàdimension
environnementale.Membre duCentre d’Étudesde l’Inde etde l’Asie
duSud (CEIAS), ilconduit une évaluation prospective desconflitset
stratégiesd'acteursautourduSanjayGandhiNationalParkà Mumbai
(programmeSETUP, http://setup.csh-delhi.com).
emmanuel_bon@yahoo.fr

BenoîtCailmailprépareunethèseàl’École doctorale d’histoire de
l’UniversitéParis1Panthéon -Sorbonnesurle maoïsme népalais.
Associéaulaboratoire duCNRS«Milieux,SociétésetCulturesen

11

Himalayil paa »,rticipeàl’ANRintitulée «Laguerre duPeupleau
Népal:uneanalyseanthropologique ethistorique ».
benoit.cailmail@gmail.com

LucieDejouhanetestdoctorante en géographieàl’Université de
ParisOuest(laboratoireGECKO).Affiliéeàl’InstitutFrançaisde
Pondichéry(Inde) depuis 2004, elletravaillesurlesdynamiquesde
cueillette etdecommercialisation desplantesmédicinalesauKérala.
lucie.dejouhanet@orange.fr

RémyDelageestchercheurauCentre d'Étudesde l'Inde etde l'Asie
duSud (CEIAS,EHESS-CNRS).Géographe, ils'intéresseaux
processusdeterritorialisation du religieux, notammentàtraverslerôle
despèlerinagesdanslastructuration de l'espace etdesidentités
collectives.rdelage@ehess.fr

CyrilFouilletestdoctorantenscienceséconomiquesàl’Université
Libre deBruxelles(CERMi).AffiliéauContemporary SouthAsian
Studies Programmede l’Université d’Oxford, il estparailleurs
membre duprojetANR RUME.Boursierde l’InstitutFrançaisde
Pondichéry(Inde) entre2004 et 2006,ses travauxabordentles
dimensionséconomiques,spatialesetpolitiquesdu secteurbancaire et
microfinancierindien.cyril.fouillet@ulb.ac.be

DjallalG.Heuzé,anthropologue, estdirecteurderechercheauCentre
d'AnthropologieSociale deToulouse (CNRS)
etauCEIAS(EHESSCNRS),Paris.IltravaillesurtoutenIndecentrale, de l'Ouestetdu
Nord, depuis1979.Ila approché lesmilieuxpopulaires, les villes, le
chômage, lesnationalisteshindous, lesDalit, lespêcheursduGange.
djallal.heuze@wanadoo.fr

ChristopheJaffrelot, politologue, estdirecteurderechercheau
CNRSetdirecteurduCentre d’ÉtudesetdeRecherches
Internationales(CERI),Paris.Iltravaillesurles théoriesdu
nationalisme etde ladémocratie enAsie duSud, ils’intéresse en
particulieràlamobilisation desbassescastesetdesDalitenInde,au
mouvementnationaliste hindouetauxconflitsethniquesauPakistan.
jaffrelot@ceri-sciences-po.org

Frédéric Landy, professeurde géographieàl'Université deParis
Ouest, estdirecteurdulaboratoireGECKO(EA375), membreassocié
duCEIAS, etmembre honoraire de l'InstitutUniversitaire deFrance.
Il estnotammentl'auteurdeL'Union indienne(Éd. duTemps,2002) et
deUn milliardànourrir(Belin,2006). frederic.landy@wanadoo.fr

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DavidPicheritestdoctoranten ethnologieàl'Université deParis
Ouest(LESC) etestaffiliéàl'InstitutFrançaisdePondichéry
(programme «Travail, financesetdynamiques sociales»).Il
s’intéresseàl'anthropologie économique,auxmondesdu travail,aux
migrationsinternesetaux questionsde développement rural enInde.
picheritdavid@gmail.com

Jean-Luc Racine, géographe, estdirecteurderechercheauCNRS,
CEIAS(EHESS-CNRS).Iltravaillesurlesdynamiquesde
transformation de l’Indecontemporaine,surlesnouveauxmodes
d’insertion de l’Inde dansle jeudespuissancesetdansl’évolution du
système mondial, et surlagéopolitique de l’Asie duSud (Inde et
Pakistan en particulier).Il dirigeàla FondationMaison desSciences
de l’Homme, leProgrammeInternational d’ÉtudesAvancées.
racine@msh-paris.fr

Gilles Tarabout,anthropologue, estdirecteurderechercheauCEIAS
(EHESS-CNRS),Paris.Ses travauxpersonnelsportent surleKérala
(Inde duSud), etontété en majoritéconsacrésàl’hindouisme
populaire.Ila codirigé desouvrages surlaviolence enInde, l’Islam et
lechristianisme, lapossession, les représentationsducorps, les
évolutionsdes rites, leterritoire. http://gtarabout.free.fr

Pierre-YvesTrouilletestdoctorant-ATERen géographieà
l’UniversitéBordeaux 3etàl'UMR ADES5185 (CNRS-Université
deBordeaux).Ses recherchesportent surlesformes socio-spatialesde
l'hindouismeauTamilNadu(Inde duSud) etdansladiaspora
tamoule,àtraversl’étude duculteshivaïte deMurugan.
pytrouillet@hotmail.com

Jean-PhilippeVenotestdocteuren géographie de l'Université de
ParisOuest(laboratoireGECKO).Il estactuellementen post-doctorat
àl'InternationalWaterManagementInstitute (IWMI,Ghana).Ses
thématiquesderecherchesontcentrées surles relations
sociétésenvironnement. j.venot@cgiar.org

RaphaëlVoixestdoctorantallocataireauLaboratoire d’Ethnologie et
deSociologieComparative (Université deParisOuest-La Défense),
chargé decoursàl’INALCOetmembreassociéauCentre d’Études
de l’Inde etde l’Asie duSud.Ilconduit, depuisl’année2000, des
recherches surlesdynamiques religieuseshindouesauBengale
occidental.rvoix@jerevox.com

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Notesurlatranslittération
etles textes

Lesmotsdesnombreuseslanguesde l’Asie duSudsetranslittèrent
selon différentssystèmes.Certains utilisentdes signesdiacritiqueset
d’autres systèmesplus simplesn’yontpas recours.De plus, lalangue
anglaise possèdeaujourd’huicertains termesissusdeceslangues
vernaculaires.
Lescontributeursont utilisé différentesméthodesde
translittérationselon leursbesoins, leurschoixetleurs zonesd’études.
Leséditeursont respecté lesdécisionsindividuellesdesauteursen
leurpermettantcette diversité.
Lesauteursontaussiconservé entière libertéquantaucontenude
leurs textes ;lesopinionsetaffirmations quiy sontprésentes
n’impliquentdoncqu’eux-mêmesetleséditeursne peuventêtretenus
pour responsablesde leurspropos.

14

Cartegéopolitique
de l’Asie duSud

15

Préface

Grandsujet, jeunerecherche

I

Jean-LucRacine,
le6août2008.

Cetouvrage est remarquableàtroiségards:par sonsujet, par
l'ambitionqui l'anime etpar sesauteurs.Pertinence du thème d'abord.
L'Asie duSud,terre deconflits ?D'évidence, oui, maislaformule
seraitbanale etgalvaudéesi l'on nesituaitd'embléecequi en faitla
particularité,quand oncomparecetteAsie méridionaleàl'Amérique
latine ouàl'Afrique, ellesaussi, parmitantd'autres,terresdeconflits.
Entre l'Himalayaetleseauxchaudesde l'OcéanIndien, l'Asie duSud
englobeaujourd'huiseptÉtatsdetaille etde population extrêmement
disparates– huit si l'on inclutl'Afghanistan,comme l'afaiten2007
l'AssociationRégionale pourla Coopération enAsie duSud
(SAARC).L'Inde en estle pivot, flanqué de deuxgrandspays
musulmans, lePakistan etleBangladesh, de deuxpetitsÉtats
himalayens, leNépal etleBhoutan, et,au sud, de deuxÉtats
insulaires, leSriLankaetlesMaldives.Lesyndrome de la Partition de
1947pèsetoujourslourd, entretenuparle problème duCachemire,
aggravé parlasécession duPakistan oriental en 1971avecl'aide de
l'Inde, etaiguiséaujourd'hui parlesdérives terroristes.Cetespace de
plusdequatre millionsde kilomètrescarrésestpluspeupléque la
Chine, etapprocheaujourd'hui le milliard etdemi d'habitants.Àsa
pluralitéreligieuse,àsadiversité linguistique,àsesdisparités
régionales s'ajoutent, entoile de fond partoutprésente,une
segmentationsociale forte, partiellementportée parlesfondements
idéologiquesde la civilisation indienne –caste,sensde lahiérarchie,
tension entre équité présumée etégalité impossible – etaggravée par
lesévolutionséconomiquescontemporaines,qui favorisentla
croissance, maisaccroissentlesinégalitésetaiguisentlescompétitions
pourles ressourcesnaturelles.

17

Nousn'avonspaslàpourautant un ouvrage de géopolitique,
encorequecelle-cisoitprésenteàdiversniveaux,carle fil directeur
decerecueil estailleurs.Plus que lesconflitsentreÉtats, les
insurrections« ethniques» oules séparatismes,cesontles rapports
sociaux que lesconflitsdévoilent,attisentou transforment quisontici
objetsd'enquête.Sans rechercher unevaine exhaustivité,sans traiter
detoute l'Asie duSud – l'Indesetaille lapartdulion – l'ouvrage
dresseunetypologieraisonnéequi lestructure enquatre grandsaxes:
territoirespolitiques, environnement,tensions socio-économiques,
paramètres religieux.Laviolenceyestmultiforme.Violence
paroxystique desguerresouvertesoumasquées, desmassacres
massifs, despogroms, desattentats, desmeurtres.Violence
quotidienne,silencieuse,structurantles rapports sociauxetl'inégal
accèsaux ressources.Violencesymbolique,qui manifestetoutautant
lesinégalitéset réaffirme lesfondementsidéologiquesde la
domination.Violence du sacrifice,qui lie l'hommeauxdieux, mais
aussi l'hommeauxautreshommes.Violence échappatoire du suicide
despaysansendettés.Violence, encore, des revendicationsnouvelles,
portéesparle désird'émancipationque manifestentlesmouvements
descastesditesbasses, ou violences révolutionnaires, enquête d'un
improbable « homme nouveau».

Maisl'analyse desconflits requiertde dépasserlaseule étude de la
violence, lesécritsicirassemblésle démontrentenabordantde
grandes questions:penserleslogiquesde paix, interrogerles
affiliationsidentitairesàl'heure descompétitions socialesetpolitiques
aiguisées, débattre duen« dilemmetre défenseursde lanature et
défenseursdesdroitsde l'«homme »,briserlecycle de la
marginalisationsociale etde ladétérioration environnementale »,
comprendrecommentle développementpeutêtre «synonyme de
durcissementdes rapports sociaux»,commentles réformes
économiques requièrentdes« filetsde protection »,comment« les
biens rares, matérielsou symboliques»sont source detensions,
commentlechangement social «estàlafoisobjetet source du
conflit».

II

L'ambition ensuite.En mettant«conflit»au singulierdansletitre
de l'ouvrage,ses responsablesentendentbienafficherleurobjectif
théorique.Lesmaîtresd'œuvre decerecueil marqué du sensde la

18

dialectiquesoulignentàjustetitre dansleurintroductionque leconflit
n'estpasnécessairement«un dysfonctionnement,uneanomalie
temporaire ».Ilsobservent qu'ordre etconflit«sontintrinsèquement
liésl'unàl'autre,àlafoiscontradictoiresetcomplémentaires», etils
entendentéclairer, entoutconflit,sescausesetlesprincipesdeson
développement:« lepourquoi, etlecomment».En invitantles
contributionsde politologues, de géographes, desociologues,
d'anthropologues, d'économistes, ilsouvrentlargementlechamp des
possibles, etles terrainsd'enquêtes.Terrains,carlesprisesderecul
théoriquequi enrichissentchacun deschapitres se nourrissent toujours
d'un longtravail d'enquête.C'estcequirendcetouvrage précieux.Des
villagesd'Andhra Pradeshauxforêtshimalayennesoukéralaises ;de
laguerre dupeupleauNépalaux tractationsindo-pakistanaises ;des
demandeursd'asilesbirmansaux sectateursd'AnandamurtiauBengale
occidental;dupèlerinage deSabarimala àlafête du temple de
Mailam;de l'ébriétéqui libère laparoleaucourage du témoin
dénonçantlesauteursd'un massacre,toutestici le fruitd'une pratique
fine deslieuxetdeshommes.

Croisez toutcela, et vousdécouvrirez quelquesmotsclés,
retrouvés, dansdescontextes trèsdifférents, d'unchapitreàl'autre.
«Ambiguïten eé »st un: ambiguïté «qu'entretientle pouvoir
politique indienvis-à-visdes relationsentre environnementet
développement» (EmmanuelBon), ou«ambiguïté des relationsentre
travailleursetdominantsau quot(idien »DavidPicherit).
«Régulation » en est unautre, parfoisexplicite, parfoisnon.Carl'un
desméritesdecetouvrage estd'interrogerlesprocessus qui
permettent,sinon derésoudre lesconflits, dumoinsde faire naître de
nouvellesconfigurationsdéfiniespardesajustements, plusoumoins
efficaces, plusoumoinsdurablesentre lespartiesenconflit:unsigne
toujoursprometteur que lesidéeschangent,sansêtreune garantie
d'apaisement.Le dialogue institutionnalisé etles rencontresde la
sociétécivile pourles relationsindo-pakistanaises(LionelBaixas);la
gestion participative danslesconflitsd'usage forestiersopposant
groupesautochtones(adivasi) etintérêtsextérieurs(Lucie
Dejouhanet);lamédiation juridique danslesconflits
surl'eau(JeanPhilippeVenot);la concertation finalementimposéeaprèslesdérives
dumicrocrédit(CyrilFouillet& Britta Augsburg);lamédiation
politique lorsdesconflitsentreDalitetcastesdominanteslorsde fêtes
detemple (Pierre-YvesTrouillet) en fournissentautantd'exemples.

19

Leconflitestnonseulement révélateurdesdynamiquesencours, il
estaussiun moyen de faireavancerleschoses.Il donneàpenser, età
agir,auHautCommissariatdesNationsUniespourlesRéfugiés(Julie
Baujard);ila changé lerégime népalais, en dépitdesfactionnalismes
etdesdivisionsdesmaoïstes(BenoîtCalmail).Il estmêmeconçu
clomme «a base d'unetechnique d'élévationspirituelle »dansles
centresde formation desAnanda Margis(RaphaëlVoix).Maisla
naïveté n'estpasde mise.Voyezcommentladialectique entrecaste et
classe durcitles rapports sociauxàmesureque monte le mouvement
dalit que desexactions sansnombre, et souventimpunies, n'ontpu
juguler(DalalBenbabaali), oucommentnombre deconflits
s'inscriventàlafoisdansles«registresdereprésentation »etdans
« différents régimesd'historicité, de pouvoiretd'autorit(é »Rémy
Delage), pourmesurerla complexité desfacteursen jeu.

III

Lesauteursenfin:treize jeuneschercheurs, pourl'essentiel des
doctorantsavancés.Il fautici les saluer, etfélicitercomme ilse doit
les troiscoordonnateursdu volume.Maiscommentle fairesans
évoquerl'AJEI, l'AssociationJeunesÉtudesIndiennes quicélèbre
ainsi, debelle façon,son dixièmeanniversaire?Depuisdixansen
effet, l'Association,quiregroupe étudiantsde
master,thésardsetpostdoctorants,adonné lapreuve d'un dynamismesansfaille.Ses
directionscollégiales successivesont tenulecap, organisantchaque
année desateliersetdes séminaires, enInde etenFrance, oùbeaucoup
detoutjeuneschercheursontpourlapremière fois soumisleurs
travauxàdesdébatspublics,tandis que le dialogueavecles
chercheursconfirmésétaitderègle, enIndecomme enFrance:quatre
d'entre eux, du reste, introduisentici les quatre partiesde l'ouvrage.

Disons-le:l'AJEI(www.ajei.org)rend optimiste.Elle démontre
que l'indianisme français–au senslarge du terme,qui nes'arrête ni
auxfrontièresde la République indienne niauxhumanitésclassiques
–se portebien, et que larelève estassurée.Elletémoigne deceque la
recherchecontinue d'attirer, en dépitdesincertitudes qui pèsent surles
budgets qu'on luiaccorde, et surlestatut qu'on offrira, lathèse
terminée,à cesjeunes talents qui fontici leurspreuves.Que l'AJEI ait
constammentbénéficié du soutien duCentre d'Étudesde l'Inde etde
l'Asie duSud de l'EHESS, desinstitutsfrançaisderecherche enInde
(InstitutFrançaisdePondichéryetCentre deSciencesHumainesde

20

NewDelhi) etde la FondationMaison desSciencesde l'Homme
témoigneaussi du rôle positif desinstitutionsderecherche, nullement
enferméesdans une imaginairetourd'ivoire.Que l'AJEI aitbénéficié
de multiplesfoisduconcoursd'universitésindiennesaccueillant ses
rencontresest un parfait témoignage de l'intérêt quesuscitent ses
démarchesdansle principal desespaysd'étude.

Pourcomprendre, enInde ouailleurs, le monde nouveau quise
forgesousnos yeux, dans seshéritageset sesinnovations, dans ses
complexités,sesambiguïtéset sesapparentsparadoxes, financerla
recherche et se préoccuperde l'avenirdesjeuneschercheursn'estpas
un luxe: c'est un impératifcatégorique.Caril nousfautbien, letitre
de lapremière partie decebel ouvrage nouslerappelle, «habiterle
même monde ».Etpourcela, leconnaîtreaumieux.

21

Introduction

LionelBaixas,
LucieDejouhanet &
Pierre-Yves Trouillet

En paraphrasant lamaxime, nouspourrionsdireque leconflitne
secrée pas, ne disparaîtpasmais qu’ilsetransformesanscesse.Le
conflitestpermanentetimmanentaux relationshumaines
individuellesetcollectives.Loin d’êtrebiologiquementdéterminé ou
lerésultatd’une propension naturelle de l’être humainàl’agressivité,
il estaucontraireune forme decomportementapprise,un mode
d’interactionsociale institutionnalisé,construitetdéfini
culturellement(Sluka, 1992:23-24).Leconflit s’inscriten outre dans
des structures socialesetdesconjonctureshistoriques quitendentàen
définirlesformesetl’intensitéselon les sociétésetlesépoques
considérées.

Tropsouvent, leconflitn’estperçu quecommeun
dysfonctionnement,uneanomalietemporairequiviendraitperturber
l’ordre «normal »deschoses.C’est toutefoisoublier soncaractère
essentiellementdynamique.Leconflitpeutêtre latentououvert,
violentounon, il n’enreste pasmoins toujoursprésent, jusque dansla
coopérationque l’onconsidèresouventàtortcommesonantonyme.
S’il existebienune distinction entre lesdeux, elle estde degré etnon
de nature.Leconflitest un processus socialqui enraison desadouble
nature,structurelle etdynamique, peutaussibien engendrerdeseffets
positifs que négatifs.Ordre etconflit sontintrinsèquementliésl’unà
l’autre,àlafoiscontradictoiresetcomplémentaires.L’ordresocial est
le fruitdes relationsincestueusesentreconflitetcoopération,cequi
signifieque leconflitpeutégalement s’avérer un importantmoteurde
changement social.

Le potentiel intégrateurduconflitdoitnéanmoinsne pasêtre
surestimé.Ilvarie en fonction desdegrésdeconflictualitéqui
s’échelonnentde lasimple friction interindividuelleauconflitouvert
etgénéralisé.Laquestion, ici, estdonc autantde déterminerpourquoi
unconflitapparaît quecommentil monte en intensité eten généralité.
Si l’escalade decertainsconflitspeutêtrecontenue parlebiaisde la
gouvernance démocratique ouparl’instauration de mécanismesde

23

gestion participative, d’autres serévèlentinsensiblesàdetelsmodes
derégulation des tensions sociales.Laviolence physique joueunrôle
primordial dansl’escalade d’unconflit.Etlorsqu’elle éclate,son issue
estconditionnéeàsaréversibilité.L’escalades’opère
parfranchissementdeseuils quantitatifs(tenantaunombre devictimes) et
qualitatifs(tenantaux typesdeciblesetde pratiquesdesagresseurs).
Tandis quecertainsgroupes sociaux usentde laviolence
essentiellementenvue des’intégreràun ordresocialqui lesexclut,
d’autres y recourentaucontraireafin de produireun nouvel ordre
social, encherchantparfoisl’évictionradicale de l’ennemi.EnAsie
duSudcommeailleurs, laquête d’une irréversibilité danslaviolence
estparticulièrementmanifeste dansles«crimesintimes» (Bougarel,
1996)quivisentàrendre impossible etmême impensable la
cohabitation entreadversairesàtraversl’atteintebrutale et
systématique portéeàl’intimité,allantdupillage etde ladestruction
desfoyersàlamutilation (Brass,2005;Zins,2005), en passantparles
violences sexuellesetletatouage punitif (Bhasin& Menon, 1998).

Leconflit violentpeut résulterd’unevolonté desdominantsde
préserverleurdomination,comme l’illustrentlespratiques répressives
decertainescastesdominantesindiennescontre les velléités
émancipatricesdesbassescastes, ouencorecellesdesÉtatsd’Asie du
Sudàl’égard de leursminorités troprevendicatrices.Àl’inverse, il
peutégalementconstituer un moyen derésistanceàladomination,
comme lesuggèrentlecasdesnaxalitesetdesKhalistanisenInde,
celui desmaoïstesauNépal, desTamoulsauSriLankaoudes
BaloutchesauPakistan.Biensouvent,cesmouvements violentsde
libération nationale évoluentcependanten mouvementsd’oppression,
imposant un encadrement strictàla communauté dontilsprétendent
œuvreràla« libération » (GayeretJaffrelot,2008).

L’Asie duSud esten outreunerégion particulièrement riche et
1
innovante en matière d’action nonviolente , mêmesi lapratique la
plusemblématique decesmodesd’action « non »violents, lagrève de
lafaim gandhienne, demanderait sansdouteàêtreréinterprétée
commeuneviolencecontresoi (Siméant, 1993),qui l’apparente

1
Surlatechnique gandhienne de lasatyagraha(« force de lavérité »)etlerôle de
l’ahimsa(« non-violence »),ainsiquesurlaplaceambigüe de laviolence dansla
société indienne,voirD.Vidal,G.TaraboutetE.Meyer(2003);J.R.HinnelsetR.
King (2007).

24

moinsausit-inouauboycottqu’àl’auto-immolation
oul’attentatsuicide.
Si leseffets visiblesdesconflits violents reçoiventlaplusgrande
attention médiatique etacadémique, les situationsde domination et
d’exclusionqui ensontle plus souventàl’origine et quisont
profondémentancréesdanslaréalitésociale laplus quotidienne,
tendentenrevancheàpasserinaperçues(Chatterji& Mehta :2007).
Le maintien decesformesde domination ne passe pas seulementpar
larépression maisaussi de manière pluspernicieuse parlebiaisde la
reproductionsociale desystèmesd’inégalités véhiculantnombre de
violences symboliques(Bourdieu, 1994).DanslesÉtats-nations
modernes, les racinesduconflit social etde laviolence politique
doiventen effetêtrerecherchéesdanslastratificationsociale etles
inégalités qu’elle induiten matière d’accèsàlarichesse,au statutetau
pouvoir(Berreman, 1977).Si larésistanceà cesformesde domination
ne prend pasnécessairement uncaractèreviolent, laviolence$visible
ou symbolique$ne doitpaspourautantêtreconsidéréecommeun
phénomènesocio-culturel extérieuràlaviequotidienne despersonnes
quiy recourentet/ou qui lasubissent(Nordstrom& Martin,
1992:1314).
LesÉtatspostcoloniauxd’Asie duSudsontnéspourlaplupart
dansdescirconstancesextrêmement violentes.Si le processusde
colonisation du sous-continentindien entreprisparla
GrandeBretagnecorresponditàune phasesansprécédentdecentralisation
politique etd’intégrationterritorialequis’effectuaparle hautetparla
force, le processusde décolonisation, égalementimposé parle haut,
activaune dynamique de désintégrationqui passapardes violences
extrêmesayantpourenjeulecontrôle de l’espacesocialauniveau
local.La Partition,quiscelladanslesang laredéfinition postcoloniale
de l’espace entermes territoriauxetnationaux, futainsicaractérisée
pardes violencesdirigéescertescontre l’Autre, maisparfoisplus
directementcontre lesfemmes, lesenfants, ouencorecontre les
réfugiés.Ces violences visaientàéradiquer un ennemi défini en
termes religieux voirebiologiques, étantalorsconsidérécommeune
« espèce » nuisible.
Lesmassacresde la Partitionconstituentdepuis1947 un horizon
deréférence et unesource d’inspiration enAsie duSud,comme en
témoignentnotammentlespogromsanti-sikhsdeDelhi (1984) et
ceux,anti-musulmans, duGujarat(2002) (Talbot,2007).L’héritage de

25

la Partitionse fitégalement sentirdansles violencesmassives qui
caractérisèrentlasécession duBangladesh en 1971 oudansles
2
conflitsinterétatiques– etbien moinsmeurtriers–qui opposèrent
l’Inde etlePakistanau sujetduCachemire en 1947-48, 1965 et1999,
le dernierdans uncontexte officiellementnucléarisé.Lesconflits
interétatiquesportant surdesenjeux territoriaux, frontaliersou
3
d’usage des ressourcesnaturelles,sontainsi nombreuxdanslarégion .
Au sein desÉtatsenfin, on dénombreune multiplicité deconflits
sociaux,violentsounon,quitouchentau statut socio-économique,au
monde du travail,àl’environnement,àl’identitéreligieuse,au statut
des(im)migrants, etc.Notonsicique l’éducation, lapolitisation et
l’ascensionsociale d’une partie despopulationsjusque làdélaissées
parle « développement», entraînentcertainesévolutionsnotablesdes
rapportsde pouvoir, notammentdanslescampagnes, démontrant
combien leconflitpeutêtreàlafoisagentet révélateurde dynamiques
sociales.

Lesacteursdecesconflits sontdoncmultiples.L’Étatoccupebien
sûr une placecentrale danslesconflitsinter- etintraétatiques, mêmesi
l’onassiste depuisplusieursannéesàdesdynamiquesde privatisation
du recoursàlaviolencequitendentàremettre encause le monopole
4
étatique de laviolence physique légitime .Danslecadre deconflits
internes,commeceuxportant surles ressourcesnaturelles,surla
discrimination positive ou surdes questionséconomiques,cesont
principalementle gouvernementcentral, lesministères, lesautorités
desÉtatsfédérés(danslecasde l’Inde) oudesprovinces,quisont
partiesprenantesduconflit.Ilsontalorsàfaire faceàdespartis
politiques, desgroupesde pression etd’intérêt, desassociationsde

2
Danslaseuleannée2007, l’armée pakistanaisea ainsi perduplusd’hommesdans son
conflitcontre les rebellesislamistesdunord-ouestdupays, en2007,que dans tous ses
conflitsavecl’Inde.
3
Lerépertoire d’action encequiconcerne lesconflitsinterétatiques vontde laguerre
desmotsauconflitnucléaire, en passantpardesopérationsdesubversion pilotéespar
les services secrets, du terrorismetransfrontalier, desguerresparprocuration menéesà
traversdesgroupesarmésnon étatiquesetdesconflitsarmésconventionnelsimpliquant
lesarmées régulières.
4
En matière deconflitintraétatiqueviolent, il importe de distinguerlaterreurd’État,
visantgénéralementàmaintenirlestatu quo(àl’exception peut-être despogroms
orchestrésenInde parleBharatya JanataParty[BJP,Parti dupeuple indien], dontle
butétaitde produireun nouvel ordresocial), de laviolenceanti-étatiquesouvent
qualifiée de «terroriseme »t visantàproduireunchangementpolitique (Sluka,
2000:3).

26

citoyensoudecastes, ouencoreàdes syndicatsde paysanset
d’ouvriers.Lorsqu’ils’agitdeconflitsarmésintérieurs,c’estlapolice,
lesforcesparamilitairesetl’arméequisontlesplusimpliquées.Ces
dernières sontconfrontéesàdesmilicesarméesde différentes
natures:révolutionnairescomme danslecasdesinsurgésmaoïstes
indiensetnépalais, indépendantistescomme lesLiberationTigersof
Tamil Eelam(LTTE,LesTigresde lalibération de l’Îlamtamoul),
sectairescomme leLashkar-e-Jhangvi(LeJ,l’ArméeDeJhang),
jihadistescomme leLashkar-e-Tayyeba(LeT,l’Armée despurs), ou
decastescomme laRanvirSena(RS,l’Armée deRanvir).Dansbien
descas, l’Étatn’estpourtantpasétrangerauphénomène milicien et se
trouvetenté de l’instrumentaliser(Gayer& Jaffrelot,2008).

L’identité desindividusacteursdesconflits violentsaussibienque
nonviolents,tendàtranscenderlesbarrièresd’âge.Et si lesjeunes
(voire lesenfants,comme danslecasdesTigres tamouls)sontlesplus
impliqués, ontrouveaussi desmilitantsbien plusâgés,aupoint que
certainesmilices reproduisentfidèlementlapyramide desâgesde la
société environnante,àl’instardumouvementdesTalibans
pakistanais(Abbas,2007:58).Lerecrutementdesmouvements
militants tend égalementàtranscenderlesclivagesde genre,comme
entémoignentlaparticipationactive desfemmesaumouvement
environnementalisteChipkooulesbataillonsde femmesdesTigres
tamoulsetdesmaoïstesindiensetnépalais.Enfin,si laplupartdeces
mouvements recrutentessentiellementdanslescoucheslesplus
défavoriséesde lasociété, lesdominantspeuventparfois yadhérer,au
moinsponctuellement, pour servirleursintérêtsdeclasse oudecaste,
comme le montre leralliement temporaire decertainsmembresdes
hautescastesauxnaxalitespouréliminerleurs rivaux(Jaoul,2008).

Signe d’espoircependant, l’année2008aété letémoin d’un
tournanthistorique en faveurde ladémocratie danslarégion:le
Pakistan, lajeune démocratie parlementaire duBhoutan, le
Bangladesh etleNépal devenu républicain, ontorganisé desélections
législatives.Maislasituations’estdepuislargementdégradée dansla
plupartdecespaysetl’Asie duSud est toujoursmarquée parle
désordre etlaviolence.AuPakistan, lesélectionsde février 2008
avaientpermisderestaurer un gouvernementcivilqui paraissait
susceptible d’initier un nouveauprocessusde démocratisation.Maisla
multiplication desattentats terroristesmenacentde le déstabiliser,
alors que l’armée pakistanaise estengagée dans unecampagne
militairesansprécédent visantàdélogerlesTalibanspakistanaiset

27

leursalliésdes régions tribalesàlafrontièreafghane.AuBangladesh,
laviolente mutinerieau sein de l’armée en février 2009souligne la
fragilité dugouvernement,tandis que de gravesaccusationsde
violationsdesdroitsde l’homme émanentde lasociétécivile et que le
terrorismese développe.AuSriLanka,si laguerrecivilecontre les
Tigres tamouls sembleavoirété durablement remportée, lapaix quant
àelle demande encoreàêtre gagnée.AuNépal, la chute du
gouvernementdirigé parlesmaoïstesa conduitle processus
constitutionnel dansl’impasse etmenace de faireresurgirlespectre
trop proche de laguerrecivile.EnInde enfin, la coalition
gouvernementale dirigée parleCongrès,quiaétéreconduiteàlatête
de l’Étatlorsdesélectionslégislativesde mai2009,refusetoujoursde
reprendre le dialogueaveclePakistan depuislesattaquesdeMumbai
du26novembre2008 et s’apprêteàlancer une offensive militairesans
précédent sur sonterritoirecontre lesnaxalites,considéréscomme la
principale menace pourlasécurité intérieure.

Cesdynamiquesplaidentpour uneapproche de larésolution des
conflitsprocédantd’abord parl’identification de leursoriginesetde
leursfacteurs.Cette identification préalable permeten effetd’agirau
mieux surles tenantsetlesaboutissantsduconflit,afin d’instaurerin
fineunesituation decoopération (Austin,Fischer& Ropers,2004).
L’identification puislatransformation desdonnéesd’unconflit
peuvent se faire en jouant simultanément surdeuxaxesd’analyse
complémentaires:l’unvertical –lesdegrésdeconflictualité
précédemmentintroduits– etl’autre horizontal –celui desfrontières.
Le premieraxe permetd’établirle niveaude développementduconflit
étudié etd’en mesurerl’intensitéàtravers uneanalyse desesformes,
desesacteursetdesesinstruments.Lesecond metdavantage en jeu
lesconceptsd’espace etd’identité.

Lesespaces vécusau sein desquelslesgroupes sociauxévoluent,
s’inscriventen effetdansdes représentations socio-identitaires qui
peuventdifféreren fonction de l’identité desgroupesconcernés.Les
identités sontdesconstruits sociaux qui nesontpasfigésmais qui,
bienaucontraire, évoluentdansletempsetdansl’espace,ainsiqu’en
fonction des relationsentretenuesaveclesautresgroupes,touten
restantfortementancréesdans une histoire,uneculture,une langue
et/ou unereligionsouvent territorialisées.Lorsque l’Autre estdéfini
paroppositionaugroupe d’appartenance,qu’ilsoitdecaste, declasse,
ethnique,religieuxounational,cettesituation peutdégénéreren
conflit.Enrevanche, lorsque l’Autre estdéfinicommeune partie de

28

soi oud’umonden «commuln »,a coopération etlapaix sontalors
souventplusaiséesàrestaurerouàinstaurer.L’identitéa ainsitraitau
conflitdanslamesure oùelle détermine les relationsentreses
protagonistes, lesmodesd’engagements qui lecaractérisent,ainsique
sapossiblerésolution.

L’articulation entre lesdeuxnotionsd’espace etd’identité
s’effectueàtraverscelle de frontière,qui,àtraversdiverses
constructions territoriales, opère entant que déterminantdesespaces
duconflitetde la coopération.Laperformativité desfrontièresestliée
àleurdouble nature,àlafoisgéographique et symbolique.Dans sa
premièreacception, elle dessine lesdivisionsdes territoirespolitiques
desÉtats-nationsetdes territoires socio-économiquesdesgroupes
sociauxau sein desÉtats-nations.Dans sasecondeacception,souvent
cumulativeaveclapremière, ellesépare lesgroupes sociauxen
fonction des représentations, desnormesculturellesetdesidéologies
politiquespropresà chaque groupe.Création politique etculturelle,
constructionsociale etidéologique (Barth, 1969), lafrontière estle
refletde lasociétéqu’ellecirconscrit, desadynamique etdesa
cohérence interne:une «barrière de distinction »(Picouet&
Renard,2007:16).Ladualitésémantique de lafrontière, «structurée
entermesdeconcurrences(dans une perspective deconfrontation
frontalière etd’absence d’osmose) etdecomplémentarités(trouver
chezl’autrecequi faitdéfautchez soi,travailleren partenariat,
développerla coopération, planifier un développementcommun…) »
(Renard,2002:66), en fait un facteuràlafoisd’ouverture etde
fermeture, decoupure etdecouture, maisaussiun moyen de
valorisation oude dispute des ressourcesetde gestion descontraintes.
L’ouverture desfrontières–qui peuventavoirété délimitéespar
l’un desgroupesenconflit, parconcertation ouencore parimposition
de lapartd’untiers– peutalorsfavoriserle dépassementd’unconflit
compriscomme émanantde lanon-acception d’une limitespatiale
et/ou subjective.La coopération de partetd’autre d’une frontière est
en effetpossibleselon deuxmodes:soitdanslerespectpartagé de
cette frontière devenantalors«commune »,soitdansla
«transfrontiérité »faisantdecette limiteun espace d’échangeset
d’intéractions(Wackermann,2003:167-77).
Rassemblantdes textesde jeuneschercheursensciences sociales
etconsidérantleconflitcommeuneclé d’analyse heuristique des
rapports sociaux,cetouvrage pluridisciplinaire propose d’explorerla

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