//img.uscri.be/pth/385bf230a8d57284ca285c468bd4db85ab08a8eb
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 12,99 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

CONSTRUIRE L'ENNEMI INTÉRIEUR

192 pages
Qu'est-ce que l'ennemi intérieur sinon une construction, produit de contextes historiques, socio-politiques et géographiques différents et dont l'image constitue un puissant outil d'occultation et de légitimation des pratiques politiques pour temps de crise. Derrière ces procédés de désignation et de dénomination de cet éternel infiltré, il s'agit de contrôler et de surveiller. Mais qui ? Pour défendre quoi ?
Voir plus Voir moins

,~

.

(,
.

("

CONSTRUIRE L'ENNEMI INTÉRIEUR

Rédacteur

en chef:

Didier Bigo (lEP Paris)

Equipe éditoriale: Nathalie Bayon (Université Michel de Montaigne, Bordeaux III), Laurent Bonelli (Université de Paris X, Nanterre), Antonia Garcia-Castro (EHESS), Nicolas Wuest-Famôse (IHEE, Académie diplomatique-Vienne) Membres du comité de rédaction ayant participé à ce numéro sous la direction de Ayse Ceyhan et de Gabriel Périès : Dominique Vidal, Anastassia Tsoukala Comité de rédaction: Amélie Blom, Ayse Ceyhan, Frédéric Charillon, John Crowley, Gilles Favarel-Garrigues, Hervé Fayat, Michel Galy, Virginie Guiraudon, Jean-Paul Hanon, François Lafond, Josepha Laroche, Gérard Martin, Khadija Mohsen, Gabriel Périès, Anastassia Tsoukala, Jérôme Valluy, Dominique Vidal, Yves Viltard, Chloé Vlassopoulou Comité éditorial international: Didier Bigo, RBJ Walker (co-éditeurs de l'édition anglaise de C&C), Hayward Alker (USA), Malcolm Anderson (RU), Bertrand Badie (France), Sophie Body-Gendrot (France), Lothar Brock (RFA), Jocelyne Césari (France), Alessandro Dai Lago (Italie), Michel Dobry (France), Martin Heisler (USA), Daniel Hermant directeur de publication (France), Jef Huysmans (RU), David Jacobson (USA), Christophe Jaffielot (France), Jirky Kakonen (Finlande), Yosef Lapid (USA), Ned Lebow (USA), Rémy Leveau (France), Fernando Reinares (Espagne), Nicolas Scandamis (Grèce), MarieClaude Smouts (France), Michael Williams (RU), Michel Wieviorka (France).

-

Relations presse: Jacques Perrin Manuscrits à envoyer: Cultures & Conflits, Centre d'Etudes sur les Conflits, 157 rue des Pyrénées 75020 Paris. TéVfax: (33-1) 4372 96 01 - redaction@conflits.org Couverture: En haut: tract des services d'action psychologique de l'armée française, publié dans la Revue des Forces Terrestres N°7, janvier 1957. De gauche à droite: Peter Lorre dans M le Maudit de F. Lang, le sénateur Joseph McCarthy et Léon Trotsky (photos D.R.). Ce numéro a bénéficié des soutiens du Centre National du Livre, du Centre National de la Recherche Scientifique et du Ministère de la Défense. @ L'Harmattan, 2001 ISBN: 2-7475-1298-3

CONSTRUIRE

L'ENNEMI

INTÉRIEUR

Sommaire

Ayse CEYHAN et Gabriel PÉRIÈS Introduction Yves VILTARD Le cas Mc Carthy. Une construction Ayse CEYHAN politique et savante

p.5

p.l3

p.61

La fin de l'en-dehors: les nouvelles constructions discursives de l'ennemi intérieur en Californie
Gabriel PÉRIÈS

p.91

Du corps au cancer: la construction métaphorique de l'ennemi intérieur dans le discours militaire pendant la Guerre Froide Roland LEW p.127

L'ennemi intérieur et la violence extrême: l'URSS stalinienne et la Chine maoïste
Fabien JOBARD

p.l51

Le banni et l'ennemi. D'une technique policière de maintien de la tranquillité et de l'ordre publics

Chronique bibliograohique
Dominique ROUDOT L'Ecosse. Vieille Nation, Jeune Etat de Jacques Leruez p.IS3

Cultures et Conflits
Sociologie politique de l'international.
Numéros parus N°t La prolongation des conflits N°2 Menace du Sud: images et réalités N°3 Mafia, drogue et politique N°4 Les réseaux internationaux de violence: transferts d'annes et terrorisme N°5 Violences urbaines: le retour du politique N°6 Emeutes urbaines N°7 Les nationalismes et la construction européenne N°8 Les conflits après la bipolarité N°9/tO La violence politique dans les démocraties européennes occidentales N°tt Interventions années et causes humanitaires N°t2 L'action collective: terrains d'analyse N°13/t4 Les disparitions N°t5/t6 Etat et communautarisme N°t7 Les processus de transition à la démocratie N°t8 La violence politique des enfants N° t9/20 Troubler et inquiéter:
les discours du désordre international

c&

N°21/22 L'international sans territoire N°23 Circuler, enfenner, éloigner. Zones d'attente et centres de rétention aux frontières des démocraties occidentales N°24/25 Survivre. Réflexions sur l'action en situation de chaos N°26/27 Contrôles: frontièresidentités. Les enjeux autour de l'immigration et de l'asile N°28 Interpréter l'Europe N°29/30 Un nouveau paradigme de la violence? N°31/32 Sécurité et immigration N°33/34 Les anonymes de la mondialisation N°35 Quelle place pour le pauvre? N°36 Rationalités et Relations Internationales (1) N°37 Rationalités et Relations Internationales (2) N°38/39 Sociologie de l'Europe N°40 Pacifications. Réconciliations (1) N°4t Pacifications. Réconciliations (2) N°42 Le crime organisé en Russie

Retrouvez l'actuaIité de la revue, les coUoques, les séminaires, ainsi que les résumés et les textes complets des anciens numéros sur le site Internet de Cultures et Conflits : http://www.conOits.ore: Vous pouvez également consulter les résumés en anglais sur le site Columbia International affairs Online: http://www.ciaonet.oI12: Indexé dans Sociological Abstracts, Intern£Jtional Political Science Abstracts, PAIS, Political Science Abstracts.

L'ennemi discursive

intérieur et politique

une

construction

Ayse CEYHAN,

Gabriel

PERIES

Relevant du langage des acteurs politiques, militaires et policiers, l'expression « ennemi intérieur» souffre d'une imprécision grammaticale: soit elle est employée sous la forme adjectivale ennemi intérieur, soit sous la forme prépositionnelle ennemi de l'intérieur. Ces deux formes, souvent confondues dans les discours, renvoient pourtant à des situations différentes et donnent lieu à une double représentation de l'ennemi. En effet, si le syntagme ennemi intérieur semble se limiter à une représentation de l'ennemi de nature plutôt phénomènique, d'un Etre-là, l'expression «ennemi de l'intérieur» permet l'induction de questions relatives à la provenance de l'ennemi, à sa localisation, etc'. Avec ces deux usages, l'ennemi n'est pas seulement celui qui est purement intérieur et totalement intime, il est aussi celui qui se déplace de l'extérieur vers l'intérieur ou celui qui agit depuis l'intérieur où il est infiltré. C'est dire combien, à travers les formations discursives, l'ennemi intérieur n'est pas directement identifiable. Il est à la fois une figure de l'indétermination dont les contours sont flous et une figure qui est souvent captée grâce à une construction métaphorique2 de cet « intérieur» dans lequel il est censé agir. Ces deux usages sont complémentaires car cette construction duale est l'œuvre du langage qui matérialise l'ennemi3. Le langage est une ressource structurante de la réalité et, en l'occurrence, c'est la préposition de qui renvoie aux conditions d'emploi des métaphores pour mieux préciser « intérieur de quoi? », augmenter la charge sémantique de ce qui sert de référence

1. Heinrich Weinrich, Grammaire textuelle dufrançais, Paris, DidierlHatier, 1989, p. 388. 2. Ibid, p. 396. 3. Murray Edelman, Pièces et règles du jeu politique, Paris, Le Seuil, 1991; Peter Berger et Thomas Luckmann, La construction sociale de la réalité (1966), trad. &ançaise : Ed. Klincksiek, 1986; John Searle, La construction de la réalite sociale (1995), Paris, Gallimard, 1998.

5

AVSE

CEVHAN, GABRIEL PERIES

au nom et pennettre la dénomination, l'identification et le ciblage de l'ennemi (ennemi de quoi? de qui ?t. L'indétennination de l'ennemi de l'intérieur constitue donc un enjeu; si l'auditoire attend ou demande des représentations plus nettes, il sera question de jouer sur cette ambiguïté. Le discours sur l'ennemi intérieur finira par le fixer dans son imprécision, mais déclenchera l'intervention des spécialistes de l'action coactive et coercitive. Ainsi, selon les contextes, l'ennemi intérieur sera représenté par une figure différente. Il sera le révolutionnaire, le converti, le Juif, le communiste, l'immigré, l'hérétique, le converti, le traître, la cinquième colonne, etc. Ces figures sont multiples et variées et comme on peut le voir dans les travaux de Jean Delumeau5, elles sont toutes inscrites dans une historicité et relèvent de procédés énonciatifs et argumentatifs spécifiques. Nous verrons dans les textes de ce numéro l'hétérogénéité constitutive des figures de l'ennemi. Il n'existe pas d'ennemi intérieur en soi, et il n'existe pas non plus de mécanisme homogène ou univoque de désignation qui pennettrait d'en faire la théorie. L'ennemi intérieur est une production discursive, une production d'un ou de plusieurs locuteurs qui s'expriment à partir d'espaces sociaux et institutionnels différents. Dès lors, s'inscrivant dans des contextes socio-historiques particuliers et changeants, la construction de l'ennemi intérieur est mouvante. Néanmoins, cette introduction tente d'en délimiter la configuration, ce qui implique d'analyser des acteurs et des enjeux qu'il convient de situer dans le temps et dans l'espace. Les formulations discursives et l'institutionnalisation intérieur de l'ennemi

L'analyse des figures de l'ennemi intérieur nécessite un questionnement de ses fonnulations discursives et des structurations du sens que les acteurs sociaux produisent à son sujet. Celles-ci font apparaître que les actes discursifs relatifs à l'ennemi génèrent une symbolique qui établit l'existence des institutions, et plus

4. Patrick. Charaudeau, Grammaire du sens et de "expression, Paris, Hachette, 1992, p. 414. 5. Jean Delumeau, La peur en Occident: X/V et XVII! siècles, une cité assiégée, Paris, Fayard, 1970.

6

Introduction

particulièrement de celles dont la finalité réside dans l'exercice efficace de la violence légitime. La saisie des constructions lexicales, logico-argumentatives et rhétoriques relatives à l'ennemi permet de déterminer ce qui se trouve en amont de l'action. Toutefois, ces construits sociaux, soumis aux contraintes de l'énonciation, n'en restent pas moins incapables de produire un sens qui soit univoque. Ce sont dès lors les institutions ou pour être plus précis, les acteurs politiques et sociaux qui les composent, qui font œuvre d'herméneutes. Ils deviennent les interprètes de cet espace symbolique qu'eux-mêmes produisent, donnant naissance à des énoncés dont ils se disent les garants. Nous faisons l'hypothèse, en suivant Emile Benveniste, que l'institution, comme l'homme, se constitue en tant que sujet «dans et par le langage »6, plus précisément, que c'est le langage dominant au sein d'un champ institutionnel, à un moment déterminé, qui fait de l'institution un « sujet» agissant. Pourrait-on imaginer un monde institutionnel muet et sans énoncés à interpréter? C'est ainsi que, lorsque l'ennemi n'a pas de visage précis ou plutôt peut en prendre une multitude, le politique, le juridique et la bureaucratie en gèrent l'identification, légitimant de la sorte leur propre action. L'élaboration des catégories à risques, comme «les étrangers », « les sans papiers» ou parfois même, « les koulaks» ou « les saboteurs» en URSS stalinienne, en sont autant d'expressions. Les désignés, les catégorisés pouvant nuire à la sécurité intérieure et à la sécurité sociétale7 du pays sont alors soumis, selon les périodes, aux « corpS» spécialisés dans les techniques de surveillance, de contrôle, voire d'annihilation. L'indétermination structurelle de la définition de la figure de l'ennemi intérieur assure à l'exercice effectif de la contrainte et de la violence sa pertinence: comme dans le cas de l'élaboration des doctrines militaires, cette libération de la violence s'effectuera dans un autre théâtre: celui des opérations de « maintien de l'ordre» comme en Algérie ou sur le territoire métropolitain, pendant la guerre de 1954-1962. L'interprétation des textes doctrinaux se fait alors in situ et mobilise des ressources de sens pour lesquelles le professionnel de la violence devenue légitime, a été préparé. Il y trouve les schèmes de
6. Emile Benveniste, Chap. XXI, « De la subjectivité dans le langage» (1958), Problèmes de linguistique générale, Vol I, Paris, Gallimard, 1966, p. 259. 7. Voir « Sécurité et Immigration», Cultures & Co'!flits, n° 31/32, Paris, L'Harmattan, automnehiver 1998.

7

A YSE

CEYHAN, GABRIEL PERIES

perception, de pensée et d'action qui lui pennettent de s'adapter aux nouvelles figures que prend l'ennemi intérieur. Un véritable stock de représentations, souvent doxiques, lui pennet de définir quel « intérieur» il faut défendre. L'ennemi proviendra «de» ou s'opposera « à » /'intérieur du corps social.

L'ennemi intérieur comme construction politique et historique Signifier l'ennemi intérieur ne constitue pas un acte relevant du placage d'une banale catégorie explicative et essentialiste, théologiquement détenninée par un Etat aussi abstrait que fantasmatique. La signification d'un énoncé est l'expression de contextes historiques et géographiques différents dont l'usage constitue un puissant outil qui sert à masquer ou dévier un problème ou une crise, voire à la susciter. Dans le contexte d'une mise en scène d'une action, la tâche primordiale du politique consiste à créer la catégorie «ennemi» pour, ensuite, le nommer, c'est-à-dire le démasquer pour l'identifier: bref, le construire8. Cette construction de l'ennemi intérieur résulte des jeux de positionnement, de coopération et de distanciation, ainsi que des conflits d'intérêts au sein d'un champ à un moment donné. La consolidation du régime soviétique dans les années 1920, la guerre froide, les guerres coloniales, la fin de la bipolarité avec ses incertitudes et ses doutes, la transnationalisation, etc. apparaissent comme autant d'exemples historiques de mises sous tension sociales. Chacun d'entre-eux traduit la structuration de jeux politiques spécifiques et expriment des processus bureaucratiques particuliers dans lesquels «l'ennemi de l'intérieur» trouve un espace. Les contextes militaro-politiques sont encore plus nets: ils font enter dans la structuration du politique la distinction ami/ennemi propre au combat guerrier et débouchent sur «la lutte existentielle» qui inévitablement s'en suit: l'ennemi de l'Etat total devient « totalement» intérieur, prêt au déchaînement de la Total Krieg ludendorfienne9. Ces mises sous tension débouchent souvent sur des violences extrêmes qui, comme l'avait déjà pressenti, en 1932,
8. Philippe Braud, Sociologie politique, (Chap. 10, « Décrire ou construire 4ème édit, 1998, p. 509. 9. Erich Ludendorf, La guerre totale, Paris, Flammarion, 1937. la réalité LGDJ »),

8

Introduction

Charles de Gaulle, mènent «à n'en pas douter [là, où] les ressorts du
pouvoir, tendus à /' excès, finiraient par se briser» JO.

Comme le remarque Murray Edelmanll, cette distinction ami/ ennemi dépend également de la perspective adoptée selon que l'attention se focalise sur les tactiques employées par les opposants ou sur la nature intrinsèque de l'antagoniste. Dans le cas ou la politique et la guerre sont inextricablement liées, l'antagoniste sera regardé comme l'ennemi. L'adjectivation se fait alors plus précise. La spécificité de l'ennemi est discursivement travaillée. Les énoncés en fixent un ou plusieurs traits inhérents qui le dépeignent comme « immoral », «marginal », «incivique », «pervers », etc. D'où des productions rhétoriques portant sur des traits culturels et ethniques que l'absence de visibilité rend plus inquiétants. ' Dans ce processus, quelles sont alors les institutions qui désignent l'ennemi intérieur? Est-ce que l'Etat a toujours le monopole de cette désignation? Ne sommes-nous pas plutôt engagés, avec les transformations historiques du monde Westphalien, dans un éclatement de la scène discursive, qu'eUe soit politique ou institutionnelle? Car il s'avère que l'Etat n'est plus le seul locuteur engagé dans ce processus. D'autres instances comme les acteurs privés, grassroots organizations, mouvements paysans, etc. ou des acteurs transnationaux12 tels que: les polices, EUROPOL et d'autres, deviennent autant de producteurs de discours qui proposent, eux aussi, des représentations plus ou moins fines de « l'ennemi intérieur ». Ces discours ne sont pas toujours l'œuvre de « dirigeants ». A la lumière des travaux de James Scott13, on remarque que se manifeste une résistance discrète, parallèle et invisible dans l'espace public. Cette résistance produit, elle aussi, des énoncés construisant des figures d'« ennemi intérieur». Dans une logique d'inversion, le système argumentatif du fort, son discours sur l'ennemi, sont alors retournés par le faible qui, utilisant des répertoires narratifs propres, comme le chant, le folklore, l'écriture, crée sa propre image de l'ennemi intérieur. La gestion de ce stock de représentations peut très

10. Charles de Gaulle, Lefil de l'épée et autres écrits (/932), Paris, Plon, 1990, p. 214. Voir en particulier le chapitre intitulé « Le politique et le soldat ». Il. Murray Edelman, op. cit., p.l3I. 12. Didier Bigo, Polices en résaw:, Paris, Presses de Sciences Po, 1996. 13. James Scott, Domination and the Arts of Resistance, Yale University Press, 1990.

9

A YSE CEYHAN, GABRIEL PERIES

bien devenir, comme pendant la période des grandes terreurs staliniennes, un enjeu entre les dirigeants et les dirigés, ces derniers usant de leurs propres traditions et outils de communication pour orienter - détourner ou désorienter - les constructions mortifères de la menace et de la violence provenant de la nouvelle élite. Ce numéro, qui reprend une partie des textes présentés à la table ronde «Les figures de l'ennemi intérieur» du Congrès de l'Association française de Science Politique tenu à Rennes du 28 septembre au 1er octobre 1999, se donne pour objectif d'analyser quelques unes de ces constructions qui mettent à l' œuvre différents acteurs (politiciens, militaires, policiers, grassroots organizations, etc.). Il se veut une contribution de la sociologie politique à l'analyse des figures de l'inimitié qui, lorsque cette dernière n'est ni la guerre, ni la compétition politique, représente encore une énigme à résoudre et à laquelle la discipline de la science politique s'est rarement attaquée frontalement. De même, il vise à approfondir les liens qui unissent l'analyse des pratiques langagières, les processus historiques de construction sociale et les pratiques institutionnellesl4 privées, publiques ou transnationales de mobilisation et de sécurisationlinsécurisation. Il ne s'agit pas ici, on l'aura compris, de faire œuvre d'historien, mais de relever l'importance de la sociohistoire des relations de pouvoir15 parce que complémentaire de la démarche de la sociologie politiquel6. D'un côté, parce que les institutions prétendant au monopole de la violence symbolique ou physique l'imposent par la logique des archives et les nécessités épistémologiques de constitution de corpus; d'un autre, parce qu'il faut bien parler de pertinence disciplinaire en se référant, non à des jeux d'abstraction ou d'expertise pour lesquels les acteurs sociaux sont idéalement muets, mais bien à une matérialité des énoncés17, à la localisation institutionneUe18de ces mêmes acteurs dans leur champl9,
14. Jacques Lagroye, Sociologie politique, Paris, Presses de Sciences PolDalloz, 3ènteédit., p.132. Voir chap. III, « L'espace politique ». IS. Gérard Noiriel, Etat. nation et immigration. Vers une histoire du pouvoir, Paris, Belin, 2001. Pour Noiriel, le mot pouvoir, dans le sens que lui attribuait Michel Foucault, englobe toutes les possibilités que les hommes se sont donnés dans I'histoire pour orienter la conduite d'autrui. Voir sur ce point, p.13. 16. Yves Déloye, Sociologie historique du politique, Paris, La Découverte, 1997. 17. Régine Robin, Histoire et linguistique, Paris, A. Colin, 1973. 18. Marry Douglas, Comment pensent les institutions. Paris, La Découverte/MAUSS, 1999, p. 73. Voir notamment chap. 5 : « C'est l'institution qui décrète l'identité ». 19. Jürgen Habermas, Sociologie et théorie du langage (1984), Paris, A. Colin, 1995.

10

Introduction

dans le temps et dans l'espace dans lesquels ils évoluent. Dans ce cadre, Yves Viltard aborde la construction de l'ennemi aux Etats-Unis par le maccarthysme. Il met en lumière le processus qu'a déclenché McCarthy lui-même et son jeu pratiquement théâtral de la désignation, du haut de sa commission sénatoriale, de l'ennemi intérieur. Dans la contribution qui suit, Ayse Ceyhan détermine les contextes socio-historiques, les jeux politiques et bureaucratiques qui font de l'immigré, du « wetback », une figure déterminante de l'angoisse sociale en Californie dans les années 1980. Changeant de période et de cadre géographique, Gabriel Périès, en analysant le corpus doctrinal relatif aux pratiques militaires pendant les guerres d'Indochine et d'Algérie, met en relief la présence récurrente des métaphores médico-chirurgicales et organicistes, tant dans la définition de l'ennemi intérieur que dans celle du professionnel de la violence légitime: le militaire. De son côté, Roland Lew, sur la base d'une critique des conceptions arendtiennes du totalitarisme, avance une création populaire d'un ennemi intérieur susceptible, dans la Russie stalinienne et en Chine maoïste, de réorienter, voire de détourner les pratiques violentes de l'élite alors en pleine rénovation. Enfin, Fabien Jobard s'appuyant sur les discours de prostitué(e)s, de toxicomanes, de personnes sorties de prison, etc., révèle les pratiques policières de territorialisation de l'espace urbain en vue de défendre le « bon ordre» social.

11

Le cas McCarthy Une construction

politique

et savante

Yves VILTARD

Autant dans le domaine politique que dans celui de l'art militaire on a sans doute depuis toujours discouru sur l'ennemi intérieur. Pourtant ses figures sont multiples et d'une telle mobilité que ce serait une entreprise vaine que de vouloir en dresser un inventaire précis. Il peut servir à désigner toutes sortes de groupes, de personnes, à la périphérie comme au centre dans les sociétés les plus diverses. On peut le comprendre comme essentiellement exogène et associé à un ennemi extérieur à la communauté ou bien comme strictement endogène et produit, sécrété par la société elle-même. Toutes les métaphores organicistes et épidémiologiques, avec leurs catastrophiques effets de sens, ont été et sont encore inlassablement mobilisées pour parler de l'ennemi intérieur. On le rencontre dans les discours et les dispositifs juridiques de tous les types de sociétés politiques des plus libérales et démocratiques aux plus autoritaires et répressives. On rencontre alors aussi bien l'ennemi intérieur chez le juriste, le militaire, le policier, le politiste que chez l'acteur politique, associé à une batterie impressionnante de notions, d'idées et de concepts comme la trahison, le complot, la conspiration, le sabotage, l'espionnage, la dénonciation, la répression et sa technologie, la surveillance, le contrôle, l'inquisition, la loyauté, l'allégeance, ou encore la souveraineté, le nationalisme, l'internationalisme, la révolution, la contre-révolution, la subversion, la lutte contre la subversion, le renseignement, mais aussi l'étranger, l'immigrant, le dissident, le marginal, l'exclu, le banni, bien sûr la politique intérieure et la politique étrangère des Etats, la police et l'armée, la sécurité intérieure, la sécurité nationale, les relations internationales, la guerre, le conflit, l'adversaire, la politique en général, la menace, la peur et plus généralement l'intérieur et l'extérieur, l'interne et l'externe, le dedans et le dehors, la frontière.

13

YVES

VIL TARD

Toutes ces notions, ces idées portent des significations différentes et tracent dans les discours particuliers où on les rencontre explicitement liés et avec insistance à l'ennemi intérieur des univers de sens hétérogènes. Cela rend selon nous inextricable la recherche d'une définition univoque de l'ennemi intérieur. Il semble qu'en la matière nous soyons condamné sans l'avoir vraiment désiré au nominalisme. Cela nous apprendra à vouloir travailler sur une notion qui semble se jouer des frontières tout en contribuant avec insistance à en dessiner. On a fait et l'on fait un usage régulé de l'ennemi intérieur dans certaines disciplines ou spécialités. Mais si les juristes - au moins ceux qui sont préoccupés par les questions touchant justement à l'exception dans ses rapports à la loi - les militaires, les policiers et les spécialistes du renseignement mais aussi les criminologues et les psychiatres l'ont employé dans leurs différents langages techniques, il n'en va pas de même à ma connaissance chez les politistes. Ceux-ci ne l'ont pas construit comme un objet théorique significatif. L'ennemi intérieur ne fait pas clairement partie de leur vocabulaire technique. Il joue dirons-nous plutôt un rôle parfois insistant, mais pas plus que cela, de supplétif. Par contre, les différents acteurs politiques dans les sociétés les plus diverses en ont de tout temps fait usage et ont pour l'essentiel réalisé sa mise en discours. En bref, il appartient dans son rapport au politique plutôt au discours des acteurs qu'à celui du chercheur ou du savant. Mais son intérêt tient dans le fait qu'il peut aussi être paradoxalement tenu sous ses différentes figures empiriques dans les différents contextes où on le rencontre comme nécessaire à la légitimation d'institutions, de pratiques, et à la construction réglée de certains discours. C'est de fait l'hypothèse générale sur laquelle nous sommes partis celle où: la construction de figures de l'ennemi intérieur, qui devenaient alors lisibles semblait être indispensable à la création, mais aussi au maintien de certaines institutions bureaucratiques, à la légitimation de certaines pratiques, notamment juridiques et policières. Un autre trait nous a retenu. Depuis quelques années, les sociétés démocratiques notamment semblent être plutôt en peine d'ennemi intérieur. Le XXe siècle et plus particulièrement l'entre deux guerres et la période de la guerre froide furent propices à sa prolifération

14

Le cas McCarthy: une construction

politique et savante

discursive explicite et si sa variante la plus moderne, « la cinquième colonne» en renouvela l'usage, la période la plus récente semble un peu en mal d'ennemi intérieur. Les nouvelles figures qui sont apparues pour relayer celles qui sont défaillantes du communisme sont polymorphes, hétérogènes, proliférantes mais ne prennent pas toujours dans les discours son nom martial et lourd de conséquences. On en parle moins. Et s'il existe des figures proches c'est sous d'autres dénomination qui participent davantage du souci de régulation qui marque les sociétés modernes de contrôle. Il est plus rarement ou plus discrètement désigné comme tel, notamment par les pouvoirs établis. Pour tout dire il est plus incertain même s'il ne manque pas de toujours contribuer, sous d'autres masques, à la formation de nouveaux dispositifs juridiques ou policiers au gré de la construction incessante et capricieuse de nouvelles menaces. Un autre trait de l'ennemi intérieur que l'on peut rapprocher du précédent me semble devoir être soumis à la réflexion. On parle de lui, d'ailleurs de façon plus ou moins intense selon les époques et les contextes géographiques ce qui produit incontestablement des effets comme nous l'avons vu, pourtant, lui ne parle pas. Ou plus précisément personne ne s'identifie à lui. En clair, c'est un costume que l'on ne tient pas à porter. La désignation d'ennemi intérieur est une forme d'assujettissement. Elle en dit plus sur le délateur qui se donne ainsi à voir, en spectacle, que sur sa victime, dont la présence est toute dans l'énonciation de la dénonciation. On est en peine de la voir assumée pleinement par qui que ce soit. Bien sûr lorsque la justice s'en mêle et en fait par exemple un traître au terme de la loi, il peut prendre une certaine consistance. Mais la plupart du temps on peut dire qu'il ressemble plutôt à un spectre. On peut parfois l'évoquer pour faire peur, uniquement pour faire peur. Après tout il se singularise justement par son art de savoir se rendre discret ou même invisible. Alors on peut d'autant plus suspecter partout sa présence. Et pour le révéler, l'exposer au grand jour, il faut des professionnels particulièrement habiles. On trouve là au passage de bonnes raisons pour la mise en place d'institutions spécialisées dans son identification et sa traque. Le FBI américain en est l'exemple paradigmatique. On peut aussi voir dans l'usage de l'ennemi intérieur bien souvent celui d'un leurre. Il a ainsi toute sa place dans des jeux politiques. Traiter un adversaire politique d'ennemi de l'intérieur, en faire l'agent d'une puissance étrangère, prétendre le débusquer comme cinquième

15

YVES VILTARD

colonne est finalement assez banal et si l'on peut dire de bonne guerre. Disons plutôt que ce fut plus particulièrement vrai au cours de la première moitié du vingtième siècle et tout au long de la guerre froide dans les états considérés comme les plus démocratiques. L'ennemi intérieur est au cœur de la rhétorique politique et le maniement partisan du symbolique. Il est du plus courant d'accuser un allié d'être objectivement le complice ou de favoriser les entreprises de l'adversaire et de se muer ainsi en ennemi intérieur. L'ennemi intérieur participe du discours politique qui pratique assez largement l'amalgame, qui n'en est pas à une collusion objective ou même à un complot près. Bien exploité ce peut être un argument polémique particulièrement efficace et comme on le sait la vie politique a comme seul principe de l'emporter sur l'adversaire. Par ailleurs, la relation est en général asymétrique dans la mesure où les politiciens appartenant à des partis dans l'opposition sont plus enclins à manier ce type de rhétorique dans les situations les plus démocratique. C'est, dans ce cas, une façon de jeter un discrédit global sur les partis ou l'équipe en charge des affaires. En clair de tracer pour les militants et plus largement pour les électeurs potentiels une ligne bien visible entre « eux» et « nous ». Mais c'est aussi la marque d'une plus grande irresponsabilité qui par définition est le lot des opposants qui disposeraient pour l'essentiel du ministère de la parole. Plus encore les opposants les plus résolus à la périphérie, même très minoritaires, faiblement intégrés au jeu politique conventionnel trouvent des ressources et donc des forces dans la perception du système politique classique comme étant peuplé d'ennemis de l'intérieur. A l'inverse dans un contexte autoritaire ce seront les détenteurs du pouvoir qui tendront à voir et en conséquence à traiter en ennemis de l'intérieur tout opposant et bien sûr les plus radicaux, leur déniant ainsi le titre d'adversaire. Si l'ennemi intérieur a sa place dans le discours politique et les jeux politiques il renvoie inévitablement à un arrière-plan plus sérieux, plus austère, plus martial et plus savant. Ainsi dans les polémiques politiques, si son usage repose sur la mise en doute de la sincérité ou au mieux sur l'inconscience d'un adversaire qui se rendrait ainsi complice de l'ennemi, faut-il encore que ce dernier - qui apparaît bien
ici comme une présence à construire

-

puisse sérieusement

tenir cette

place, qu'il s'agisse d'un ennemi juré construit en commun. Au minimum l'adversaire politique est dénoncé comme ennemi de

16

Le cas McCarthy: une construction

politique et savante

l'intérieur pour un comportement ou des propos qui peuvent laisser penser qu'il n'a pas pris toute la mesure de la gravité de la menace, de la dangerosité de l'ennemi commun. Au pire, qu'il souhaite, qu'il appelle de ses vœux la victoire de l'ennemi et une transformation radicale de la communauté et de ce qui semblait jusque-là sa raison d'être. L'accusation a un effet particulièrement dévastateur lorsque la communauté est censée être elle-même construite, trouver son ciment et son identité dans l'hostilité à l'égard d'un ennemi clairement désigné, qu'elle se définit contre cet autre. Il faut pour cela que cette distinction décisive que cette frontière entre la communauté et l'ennemi ait été savamment pensée et instituée, qu'elle connaisse une légitimité culturelle et intellectuelle dûment établie, qu'elle repose sur un ensemble de représentations tenues pour véridique par tous et soit établie comme une vérité ayant la force d'une vérité scientifique. Il faut qu'elle s'incorpore aux référentiels de l'action politique, que le savoir puisse donc, même dans une argumentation partisane ou surtout dans une argumentation partisane être mobilisé dans les jeux de pouvoir. Il faut enfin, qu'elle soit instrumentalisée dans des institutions spécialisées veillant à son respect et trouve une sanction dans l'ordre juridique. Ici, pour paraphraser Michel Foucault, la politique est bien la continuation de la guerre par d'autres moyens. C'est sans doute pour cela que les professionnels de la politique sont si prompts à crier à la trahison et au complot. Ils pensent à juste titre pouvoir en espérer un bon rendement L'usage dans les luttes politiques conventionnelles de figures de l'ennemi intérieur a donc pour vertu, on s'en doute, de dramatiser à souhait les enjeux. Il consiste inévitablement à jouer avec l'idée d'une menace grave pesant sur la communauté, avec la peur. Toute la question est de savoir où s'arrête le jeu, s'il est plus ou moins dangereux. Tout tient au dispositif dans lequel il s'inscrit, au rapport de force qui le rend possible, à la position du locuteur et à la stratégie qu'il sert. Cet usage peut aussi avoir des effets imprévus qui échappent aux intentions et aux calculs des différents acteurs. En fait, seule l'étude des usages contextualisés de l'ennemi intérieur est à même de nous faire saisir la plasticité redoutable qu'il peut prendre dans les discours et les pratiques qui en dessinent les figures alors même que celles-ci légitiment en retour ces mêmes

17

YVES VIL TARD

discours et pratiques. On peut ainsi plaider pour que la sCIence politique prenne au sérieux le très partisan et très savant ennemi intérieur. Le cas McCarthy ou la lutte coutre l'ennemi intérieur pour toute politique Pour beaucoup, le nom de McCarthy demeure justement associé à l'image d'un politicien sans scrupules et à une pratique politique intolérante où tous les moyens, même les plus indignes travestissement de la vérité, délation, humiliation et persécution - sont utilisés contre des victimes sans défenses désignées à la vindicte populaire comme ennemis de l'intérieur et de fait condamnées d'avance: c'est le maccarthysme. Cette réputation n'est pas usurpée. McCarthy fit en effet de la dénonciation de complots et de la traque de l'ennemi intérieur son affaire. Ce fut même son unique, exclusive et tyrannique spécialité. Ce fut chez lui une sorte de vocation, de passion dévorante. Il fut un monomaniaque du complot. Il s'y adonna sans retenue, bruyamment, et uniquement au cours des quatre années de sa vie publique qui suffirent à construire sa renommée. Ainsi entre le 9 février 1950 et le 2 décembre 1954 - la première date est celle où il prononce, dans un discours à Wheeling (West Virginia) les fameuses phrases: «J'ai là entre les mains une liste de 205 noms. Une liste que le secrétaire d'Etat a eu à connaître comme étant celle de membres du parti communiste qui pour autant n'en continuent pas moins à travailler au Département d'Etat et à en concevoir la politique» I ; la seconde, celle de la censure du Sénat .qui par 67 voix contre 22 met fin à sa carrière politique - le sénateur Joseph McCarthy fait travailler les machineries vouées à l'époque aux Etats-Unis à la chasse à l'ennemi intérieur. L'argumentaire politique qui arme cette pratique tient en quelques mots: il existe un complot communiste touchant les plus hautes sphères du gouvernement, qui
I. Sénat des États-Unis. Committee on Foreign Relations, Subcommittee on State Departement Loyalty Investigations, 81st Congress, 2nd Session, 1950. On doit indiquer que le chiffre initial de 205 se transforma le lendemain en 57 pour passer ensuite à 81 et que la qualification de « communistes» se transforma selon les occasions en simple « risques pour la sécurité»
(Security Risks).

18

Le cas McCarthy: une construction

politique et savante

seul peut expliquer l'affaiblissement de la position des Etats-Unis dans le monde au cours des années qui ont suivi la fin de la seconde guerre mondiale. Il ne défend pas d'autres positions politiques précises, notamment en matière de politique intérieure. Il semble du coup accomplir une sorte de mission de sacrifice. Pour cela, il se présente et est considéré par ses rares défenseurs comme « celui qui a osé »2. On trouve là une inversion des rôles qui veut que le persécuteur se prenne et se fasse passer pour une victime. Cette manie s'agrémente d'une particularité. Elle consiste à faire entendre qu'il connaît les noms des responsables en question. Il n'hésite pas d'ailleurs à dénoncer nommément des personnalités politiques en place comme étant les principaux animateurs du complot. Ceux-ci deviennent alors ses têtes de turc préférées. Il se complaît à apporter inlassablement ce qu'il concevait comme étant des preuves accablantes de leurs turpitudes. Il utilise pour cela des informations toujours plus ou moins tronquées, mais néanmoins souvent très précises que lui fournissent des informateurs attitrés. Peu à peu se constitue autour de McCarthy un véritable réseau de renseignements. Ce réseau ou « lobby McCarthy» selon l'expression de Robert Griffith, inclut des animateurs de groupes de pressions privés, comme Alfred Kohlberg3, l'influent industriel protaiwan, ou l'enquêteur 1.B. Matthews proche du groupe de presse conservateur Hearst, qui mettent leurs archives et fichiers à sa disposition. Des renseignements lui sont aussi fournis plus ou moins obligeamment par des services officiels comme le FBI, (il est dans une relation personnelle complexe et conflictuelle avec son directeur4), ou lui parviennent sous la forme de fuites organisées par des services, ou à l'initiative personnelle de fonctionnaires travaillant dans les administrations les plus diverses. Il s'entoure d'une forte équipe de collaborateurs fidèles chargés de traiter toutes ces informations et monte ainsi une industrie dont la raison sociale est uniquement et invariablement la révélation et l'exposition au grand jour de traîtres

2. Voir par exemple William Buckley & Brent Bozelli, McCarthy and His Ennemies, Chicago, Henry Regnery, 1954. 3. Voir sur ce personnage et plus généralement le lobby chinois, Joseph Keeley, The China Lobby man, the story of Alfred Koh/berg, New York:, Arlington House, 1969 ; Ross Y. Koen, The China Lobby in American Politics, New York, Harper & Row, 1974 ; Charles Wertenbaker, Philip Horton, Max Ascoli, « The China lobby», Reporter, Vo1.6, na 8 et 9, avril 1952. 4. Voir sur ce point, Athan G. Theoharis et John Stuart Cox, The Boss, J. Edgar Hoover and the Great American Inquisition, Philadelphie, Temple University Press, 1988, pp. 266-300.

19