//img.uscri.be/pth/d68db2b0911e9e6005973833814b805d5535e2f7
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 18,75 €

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

Construire l'Europe sociale

De
259 pages
L'Europe sociale est une construction historique progressive. Un combat ? Une épopée ! Elle se bâtit malgré les obstacles étatiques et l'absence de volonté politique. Cet ouvrage évoque l'engagement européen de quelques "entrepreneurs sociaux" pour affirmer une pensée et un droit social européens. Il en appelle aux changements des conduites individuelles et collectives pour développer le modèle social européen fondé sur la sécurité et la cohésion sociales et l'égalité.
Voir plus Voir moins

Construire l’Europe sociale

Au carrefour du social

Collection dirigée par Marc Garcet et Serge Dalla Piazza

L'Association Interrégionale de Guidance et de Santé (AIGS) est née en 1964 de la volonté de quelques hommes de promouvoir la santé et la qualité de vie pour tous. Des dizaines de services de proximité et extrahospitaliers ont vu le jour pour accompagner, insérer, aider, soigner, intégrer, revalider, former des milliers d’usagers en mal d’adaptation personnelle ou sociale. En collaboration avec les éditions L'Harmattan de Paris, la collection « Au Carrefour du Social » veut promouvoir ce modèle et offrir une réflexion ou des rapports de ses pratiques et de ses innovations.

Déjà paru : Serge DALLA PIAZZA, Marc GARCET, L'avenir de l'homme en question. Pour que nos enfants vivent, 2009

Marc GARCET

Construire l’Europe sociale

AIGS

Le temps des peurs Le temps des questions Le temps du rêve

REMERCIEMENTS

L’écriture de ce long parcours à travers le temps, les méandres de la pensée moderne et les rebonds du troisième millénaire connaît son aboutissement grâce aux collaborations précieuses de Nicole Laval, Liliane Mikolajczak, Marianne Ottelet et Monique Petitjean. Nadine Wettinck y a apporté ses lectures critiques et correctives. « Construire l’Europe sociale » a associé dans sa finalisation des collaboratrices convaincues du témoignage à communiquer. Ma gratitude est complète et continue.

Marc Garcet

A mes petits enfants

Géraldine Maximilien Sarah Clémentine Roman …

AVERTISSEMENT

Ce récit d’allure anthropologique et d’actions sociopolitiques est l’histoire d’un cheminement vécu. L’accent est mis sur le rôle des acteurs. Pour mieux illustrer les résultats (Chapitres IV, V et VI), nous avons créé un site internet spécifique : www.construire-europe-sociale.eu. Le lecteur y découvrira les contenus dont l’ouvrage est l’expression. En fin d’ouvrage, avant la table des matières, un glossaire conduit le lecteur vers les références juridiques de l’Europe politique et de l’Europe sociale. Les termes du chapitre XI repris dans le glossaire, sont indiqués d’un astérisque.

11

PREAMBULE Pour nous, travailleurs sociaux et responsables d’organisations non gouvernementales, construire l’Europe sociale est une détermination profonde. Pour la génération qui vécut la guerre dans sa petite enfance, la construction progressive de l’Europe participe d’un idéal personnel et collectif. Nous avons vécu l’élaboration de l’Europe au jour le jour, comme citoyens et comme acteurs sociaux. Regardant en arrière, nous réalisons que nous avons été à la fois partie de la vague qui précède et de celle qui génère la suivante. Nous avons été imprégnés d’un esprit qui ne pouvait être qu’européen, voire d’une vocation de citoyen du monde. La paix était liée à la construction de l’Europe. C’était un objectif social et un gage de devenir comme, pour les parents, l’idéal était de reconstruire la maison détruite et de bâtir une famille qui, elle-même, devait générer des idées de paix. Issu d’une famille ouvrière, militante et politiquement engagée depuis des générations, les faits politiques faisaient partie de mon quotidien. Certes, à chaque déjeuner nous prenions nos tartines, à midi la soupe, et le soir un repas frugal. Mais nous partagions tout autant avec le père, la mère et les autres convives autour de la table, les événements du village, du quartier, de l’entreprise, du pays. La guerre proche avec ses souvenirs, la guerre en cours avec ses faits acceptés ou inacceptables et la dimension internationale de la vie économique, faisaient aussi partie des repas. Entre enfants, nous rejouions avec nos camarades de classe d’école, de quartier, ces faits dont les parents parlaient avant, pendant et après les repas. Nous avions l’impression qu’en les rejouant, nous devenions les acteurs de l’histoire en cours, d’une autre histoire certes, mais de notre histoire dans l’Histoire. Nous étions la vague mais aussi les particules qui la constituaient. Enfants, adolescents, adultes, à tous les moments de notre vie, notre trajectoire connut le même décor. Lorsque nous devînmes travailleurs, pères ou mères de famille, maris ou épouses, la tradition s’est ainsi prolongée. Nous étions citoyens à tout moment de la journée. Nous étions impliqués dans la construction de la maison, de la famille, du pays, de l’Europe, du monde. Nous pensions être des acteurs et, dans notre comportement, à force de penser que nous l’étions, nous ne pouvions que le devenir. « Construire l’Europe sociale » procède de ce schéma de pensée, de changement, de transformation, de mutation, de marche vers la différenciation et vers le mieux qui a porté un nombre considérable d’adolescents et d’adolescentes, d’hommes et de femmes, durant ces cinquante dernières années.
13

Dans tout cela, vous constaterez qu’il n’est question que d’hommes et de femmes, c’est-à-dire de citoyens qui se sentent tous, les uns et les autres, concernés, chacun partie intégrante de la vague qui constitue la masse. « Construire l’Europe sociale », c’est donc construire l’Europe des individus, de chaque peuple, dans leur différence avec tout ce qui la compose : la culture, la croyance, les valeurs, la psychologie, les rapports à la métaphysique, l’enracinement dans le territoire. Est-ce différent de construire l’Europe politique ? Certes non. L’Europe politique, c’est la vague. Dans la vague, il y a les personnes qui, chacune, constituent par leur famille, par leur individualité, un monde très complexe. Construire l’Europe en tenant compte de toute cette diversité constitue une démarche exaltante mais complexe pour qui croit à la démocratie. Elle seule semble capable de créer les rapports entre l’individu et la masse collective. Elle forme le peuple, le citoyen qui y participe. L’Europe sociale est l’Europe des personnes. C’est l’angle de vue, la priorité. Sous cet angle, le rôle du citoyen est un engagement. Il en sera ainsi dans tous les Etats européens. Des attitudes personnelles, sociales et politiques s’imposent pour déterminer des courants de nouvelles mentalités. Parmi les mouvements de jeunesse et les ONG internationales, la foi en une révolution sociale mobilise et forme des acteurs militants. Engagement, mobilisation, élaboration sociale et politique nous unissent, toutes confessions confondues, pour construire et reconstruire par l’intelligence, le coeur et les mains. En 1955, adolescent encore, je m’investis dans le Service Civil International1, prônant le volontariat. Je participe à des chantiers de travail dont la finalité est de restaurer des bâtiments détruits, d’aménager des services ou des institutions d’utilité publique, destinés à des classes défavorisées, des enfants, des personnes âgées, des personnes handicapées et ce dans le monde. J’y ai occupé toutes les fonctions, y compris le rôle de président international. Je traverse ainsi quarante ans de l’histoire européenne en tant que témoin privilégié et

Le SCI est reconnu par la Direction générale de la coopération au développement comme ONG d'éducation au développement dont l'objectif est la promotion de la paix, des valeurs de solidarité et de respect de l'homme et de son environnement, par le biais du travail volontaire lors de chantiers internationaux organisés dans le monde entier et où se retrouvent des personnes de différents pays, travaillant ensemble pour réaliser un projet. Il organise également des activités de formation et de sensibilisation, essentiellement orientées vers les questions du développement et des relations Nord-Sud. 14

1

acteur responsable au carrefour de toutes les problématiques abordées dans les villes et les campagnes. Avec les camarades, nous avons conscience des dimensions des problèmes politiques posés par la paix en Europe et dans le monde. Sensibles à la dimension politique collective, le contact direct avec les citoyens en souffrance et leur vécu nous confronte à la réalité humaine, aux déficits sociaux et aux concepts abstraits de pauvreté et de discrimination. Dans ce bain, j’acquière la connaissance de la vie, du vécu des personnes dites handicapées, défavorisées, déplacées pour des raisons politiques, pour des raisons d’immigration, la situation des réfugiés, des exilés, des déserteurs, migrants en Europe et dont le Service civil constituait souvent le lieu d’accueil et, par conséquent, le lieu de travail. Notre rapport aux peuples dans chacun des pays nous a donné la compréhension et a tracé les voies d’une coopération européenne plus large, plus construite. L’Europe politique en place, dès 1960, je prends la voie d’un engagement européen comme stagiaire du Conseil de l’Europe en Suède et dans des services psychiatriques en France. Il apparaît que chaque pays a développé, pour toutes les problématiques sociales et politiques, des démarches d’intégration, d’insertion, d’aide, de soins, originales toujours spécifiques par rapport à la culture locale. La diversification des institutions est étroitement liée à la culture. L’Europe sociale ne peut être calquée sur le schéma de la construction politique. Elle doit intégrer toutes les particularités de la sociologie, des mentalités et de l’histoire des peuples. Ainsi pouvons-nous découvrir des réponses sociales et identitaires en même temps que la similarité des besoins. Dès 1964, quand nous créons l’AIGS, nous inscrivons son action sociale dans le cadre de ce que nous offre la Communauté européenne, à l’époque, le Fonds social européen. Depuis 1985, l’AIGS est engagée dans des programmes d’échanges ouverts par la Commission européenne. Les vingt-cinq ans de coopération entre ONG européennes forment les éléments du projet « Construire l’Europe sociale ». Nous abordons la dimension sociale européenne après avoir bien compris qu’il ne fallait pas confondre « le social » et « l’état ». Les intérêts et la qualité de vie sociale ne sont pas directement superposables aux intérêts politiques des Etats.

15

PARTIE I LES ORIGINES

1. PREALABLE A L’EUROPE SOCIALE Après la deuxième guerre mondiale, la construction de l’Europe politique est une affaire entre des Etats membres. Il est assez clair que le Marché commun s’est constitué à ce niveau-là, d’abord sur les termes de conventions juridiques, pour les raisons que nous définirons plus loin. Dans le même mouvement, le Conseil de l’Europe fédère tous les Etats européens, y compris les pays de l’Est. La raison d’Etat dominante à l’époque est qu’il faut dégager les nations européennes de la dynamique historique de la confrontation armée et éviter la répétition des guerres vécues depuis Napoléon. Les peuples ont suivi. En 1954, à la signature du Traité de Rome, il fallait mettre les ressources des Etats au service d’un projet commun de reconstruction de l’Europe avec des objectifs généreux : fournir du travail, améliorer les conditions de vie. Les objectifs du Traité de Rome sont d’abord ceux-là. La motivation politique essentielle est étatique. C’est l’Europe des Etats. Dans le Traité, les citoyens ne sont pas oubliés mais l’urgence n’est pas là. C’est en 1957 seulement que fut créé le Fonds social européen. Dans les différentes sociétés qui constituent l’Etat, les peuples, les cultures, les patrimoines, les traditions ne sont pas considérées. Or ces composantes forment la société civile européenne. Sans vouloir faire l’exégèse du concept « société », nous dirons qu’il recouvre globalement l’ensemble des interactions entre les divers groupes qui la forment dans ses fonctions politiques, économiques, sociales, culturelles, urbanistiques. Dans ce concept, nous identifions l’empreinte des mentalités des groupes, des valeurs de référence, des schémas de pensées, des traditions inscrites et portées. Au sein de chaque société, les individus sont embarqués au hasard de la naissance par un déterminisme social irrésistible. Chacun réinterprète ce déterminisme sur un plan personnel à travers son histoire, le sens propre de sa vie, son libre arbitre, ses croyances. Les pressions sociétales se placent aux divers niveaux des fonctions tenues. On ne peut donc dégager de la globalité le citoyen porteur de sa nationalité du citoyen inclus dans l’entreprise, appartenant à un syndicat ou n’y appartenant pas, croyant ou athée, sportif ou non, artiste ou non. L’individualisme philosophique est le produit des « Lumières ».
19

La citoyenneté est issue de la Révolution française et des nouvelles constitutions. L’« individualisme social » – homme, femme, enfant – en 2010 a été façonné par des déterminants sociaux et écologiques qui lui sont propres. Les débats de 1789 entre les « Constituants »2 confrontés à la confusion inévitable entre les droits individuels et leur impact collectif, restent présents. Ils durent reconnaître, indépendamment des obligations collectives pour assurer le fonctionnement de l’Etat, le droit individuel à la liberté de pensée, de conscience, d’association, d’expression…. Les droits et devoirs sociaux des citoyens sont longtemps restés timides, inexploités. La charte des droits et devoirs sociaux du citoyen, en tenant compte de la « nécessaire cohésion sociale » est née avec le troisième millénaire. En 2010, en Europe avec son histoire et sa culture, trois éléments guident la construction politique européenne : les Etats, les sociétés et les citoyens, objets de droit. Par contre, la construction de l’Europe sociale, tenant compte de peuples avec leurs cultures et leurs comportements sociaux adaptés aux fonctions économiques, sociétales et nationales, appelle une nouvelle dimension, celle de « citoyen social », sujet de droit par rapport à lui-même et aux autres. Elle concerne la scolarité, la famille, la position des enfants à l’école, des adultes – hommes et femmes – au travail, des seniors en inactivité. Elle concerne le logement, la qualité de vie, le bien-être, l’expression des bonheurs, la reconnaissance des minorités à exprimer leur différence dans le respect. Elle forme la conscience sociale collective et le vécu de la citoyenneté, l’organisation de la solidarité et de la coopération, la répartition équitable des ressources dans une perspective de progrès et de justice sociale. Entre partenaires sociaux, le débat social dans ses rapports de réciprocité est toujours présent dans les échanges européens : où est l’humain dans l’Europe politique ? Les longs échanges ont finalement abouti à un « nouveau concept » collectif. En 2000, le Conseil européen de Lisbonne3 invente la « cohésion sociale ». Elle constitue le ciment par lequel une cohérence peut s’établir entre tous les niveaux que nous venons de citer : l’Etat avec ses fonctions politiques internationales, législatives, exécutives et judiciaires, la société constituée de ses différentes fonctions sociales, culturelles, etc, et l’individu pris comme citoyen avec ses valeurs, sa culture, ses spécificités originelles et ses obligations propres.
Fondateurs de la première Constitution des Droits du citoyen - 1789 Objectif de la stratégie fixée par le Conseil européen de Lisbonne en mars 2000 : faire de l’Union européenne « l’économie de la connaissance la plus compétitive et la plus dynamique du monde d'ici à 2010, capable d’une croissance économique durable accompagnée d’une amélioration quantitative et qualitative de l’emploi et d’une plus grande cohésion sociale » 20
3 2

Quand nous parlons de la construction de l’Europe sociale, c’est bien de cela qu’il s’agit. 1.1. Genèse de notre position

Au départ d’une organisation non gouvernementale internationale et en tant que Secrétaire général de l’Association Interrégionale de Guidance et de Santé4, nous avons construit notre position de coordinateur de programmes européens durant une vingtaine d’années. L’ambition d’un programme a toujours consisté à fédérer les réflexions, les approches, les conceptions en considérant l’originalité de la diversité des cultures, de toutes les particularités qui font la richesse des peuples et des groupes européens. En approchant la diversité de la dynamique citoyenne et sociale, nous avons mesuré la singularité des conceptions intellectuelles ou culturelles. Il en est de même quand il s’agit d’apporter des remèdes ou de prévenir certains risques. L’Europe sociale ne peut se faire, à notre point de vue, que dans la prise en compte de toutes ces singularités. Pourquoi ? Sur un plan théorique comme sur un plan pratique, nous savons que chaque individu est différent. La vocation des organisations sociales et des systèmes d’aide, d’assistance et de thérapeutique est d’apporter des remèdes à la personne. Chaque organisation sociale, dans sa fonction pratique, l’individualisation. Apporter remédiation à un sujet ne peut se faire qu’en tenant compte de son originalité. Et nous connaissons sa complexité. Pour nous, construire l’Europe sociale a consisté dans la création d’un ensemble de plates-formes de réflexion et d’analyse, ouvertes à des responsables d’organisations et à des professionnels de différentes disciplines sociales Et ce, dans le but de réfléchir aux dynamiques fondamentales qui activent l’approche thérapeutique, l’aide, l’assistance et la formation dans la culture des pays. Nous sommes tous, dans ces forums, convaincus et animés par ce même constat. Issus d’associations slovènes, portugaises, belges, danoises, grecques, allemandes, autrichiennes, italiennes, espagnoles, françaises, polonaises, roumaines et britanniques, la pratique nous a tous amenés à constater qu’il est
UTE-AIGS : En 2009, 19 asbl - 681 travailleurs – près de 13.000 personnes suivies individuellement (santé mentale, réadaptation, formation, aide aux jeunes, accueil de jour, insertion) et près de 60.000 personnes touchées par des actions collectives (séminaires, stages, événements,…) – www.aigs.be 21
4

impossible de ne pas tenir compte de la singularité et de ces groupes d’appartenance. Ainsi, il faut envisager l’Europe sociale dans sa complexité individuelle, culturelle, groupale et sociétale. 1.2. Les bases communes

Le rêve du « paradis perdu » est en tout humain, sur décor de fond neigeux, le rêve d’un paradis où tout est vert et plein de soleil. La végétation y est luxuriante, la température agréable, les fruits et les fleurs abondants. Les animaux de toutes espèces et les hommes circulent en bonne entente. Ce rêve du paradis perdu est en tout homme. Il est dans son patrimoine mental dès que l’homme s’éveille à l’expression par le verbe et le corps. D’aucuns diront que la recherche du beau, l’aspiration vers le meilleur, la marche vers l’harmonie font partie de « la pensée humaine ». D’où vient ce mythe du paradis perdu dans nos civilisations ? Soixante-cinq millions d’années avant notre ère, au paléocène, le climat change radicalement. Une période glaciaire s’installe rapidement. L’hémisphère nord se fige. La mer du Nord disparaît. Cette dernière glaciation s’achèvera dix mille ans avant notre ère par une période interglaciaire chaude que nous connaissons toujours. L’Europe est la masse continentale la plus importante que porte la terre en son hémisphère nord. Elle a été la plus affectée par les modifications climatiques. Il y a trente mille ans, le climat se réchauffe progressivement et devient soutenable pour une faune et une flore adaptées. La vie est plus facile. Aurochs, chevaux, rhinocéros laineux, mammouths, bisons… et humains néandertaliens vivent ensemble. Ils se sont tous acclimatés au froid, tous dotés d’instinct grégaire qui assure à chaque groupe sa survie. Parmi les hominidés de la société « néandertalienne », l’homme est un mammifère parmi les autres mammifères. Il vit des mêmes ressources naturelles. Il est imprégné par les mêmes circonstances de l’environnement. Il vit en bonne entente avec les ours, les mammouths, les rhinocéros, les aurochs, les loups… Les rivières sont poissonneuses, les fruitiers sauvages nombreux.
22

La cohabitation entre les animaux est un consensus qui a pour contour des territoires assurant la nourriture nécessaire à la pérennité, les conditions d’abri et de protection qu’exige la fragilité des progénitures. Tous les mammifères sont pratiquement soumis à ces mêmes conditions environnementales. Dans la grande communauté de mammifères, nul ne traduit des signes de « paradis perdu » à retrouver. Ce sentiment est seulement perceptible sur les parois des abris et sur les pierres. Le rêve du « paradis perdu » appartiendrait-il à « l’inconscient collectif » provenant du pliocène où tout était luxuriant ? Il y a vingt mille ans, dans la toundra quasi stérile et sur ces glaciers, pouvait-on aussi parler d’Europe sociale alors que les populations se rassemblaient en espèces, vivaient en clans sur leur territoire déterminé, leur assurant protection, renouvellement, pérennité ? Nous n’allons pas écrire la genèse de la « culture », sur le territoire qui deviendra l’Europe, mais seulement nous interroger et confronter nos lectures de la préhistoire et de la géologie. Et si la grégarité des loups générait elle aussi une culture sociale, acquise et transmise de génération en génération, ajoutant aux comportements anciens des comportements nouveaux destinés à répondre à la modification de l’environnement ? 1.2.1. Quand la culture s’ajoute à la grégarité Peut-on dire que la culture est d’abord une accumulation de comportements de plus en plus diversifiés, de plus en plus complexes, transmis par imitation, par tradition, par la mémoire entre les membres d’une espèce ? Certes, la grégarité est à la base de la culture. C’est au départ de cette pulsion naturelle à se rassembler que nous voyons apparaître la culture, l’expressivité des attitudes et des comportements. A la grégarité s’ajoute la culture dès que l’homme, la femme, la tribu, la société ont inventé des comportements psychomoteurs capables de reproduire en représentations graphiques ce que la mémoire permettait déjà de reproduire en des sons et en des gestes, de plus en plus différenciés. L’abstraction et sa représentation font la différence par rapport à l’imitation, la répétition. Nous pouvons spéculer sur ces traits fondamentaux qui font l’humanité dans sa dimension affective, relationnelle, sociale.

23

Les témoignages vivants de cette spéculation se voient à travers les peintures rupestres préservées dans les grottes où des humains, de génération en génération, se rendirent afin d’y projeter des intentions en peinture et signe alliant pensée, mouvement, imaginaire et désir, en associations simples ou enchevêtrées. Dans la vallée de l’homme traversée par la Vézère, des grottes de Lascaux au Font-de-Gaume, se trouvent leurs témoignages dans les profondeurs encore actuellement visibles. Au Font-de-Gaume, une grotte5 est accrochée à mi-hauteur dans la vallée de la Vézère, comme un abri sous roche, une paroi ouverte. A plus de cent cinquante mètres de profondeur, il y a des peintures, des gravures, des sculptures témoignant du passage de l’humain sur une période de plus de vingt mille ans. Dans la profondeur du sol restent encore cachées des peintures et des gravures. 1.2.2. Expression sociale des « vécus » Le décryptage de ces différentes expressions graphiques, tantôt mouvementées, tantôt figées et tantôt entrelacées, témoigne d’emblée, pour un artiste averti, d’une activité « collective » de centaines de personnes qui, à travers ces périodes, y ont déposé leurs empreintes. Aucune expression n’est pure. Elles sont toutes maculées, en surimpression d’autres formes d’expression collective mais néanmoins respectueuses de l’œuvre de base. Une partie de graphie a été réutilisée par un autre artiste, pour une autre expression. Le tout s’entremêle et donne à ce complexe une dimension collective de fresque que nous retrouverons beaucoup plus tard dans les peintures murales. Sur les parois de pierre, je ne vois que du collectif où s’entremêlent des dominantes évidentes : la force brutale d’animaux qui s’affrontent et la tendresse amoureuse de gazelles qui se caressent. Il y a dans ce décor autant d’œuvres masculines que féminines. Il y a des œuvres d’enfants. Interprétation de tout cela ? L’interprétation est dans le regard de celui qui lit et projette sur la paroi ce qu’il croit ou veut y voir. Nous n’avons voulu y voir jusque-là que l’œuvre masculine car seule l’œuvre des hommes interpellait les esprits cultivés du XIXe siècle et du début du XXe siècle.

Découverte en 1901 par Henri Breuil, 1877 – 1961, préhistorien français universellement connu sous le nom « abbé Breuil » 24

5

La femme comme auteur n’était pas considérée dans le décryptage des œuvres archéologiques. Quant à l’enfant, on ne pouvait imaginer qu’il soit associé au monde des adultes. Cependant, nous pouvons y voir des traits féminins et des traits d’enfants. Partout la grégarité. Partout l’humain est présent par son individualité et sa conscience de la collectivité. Il est total. Il est collectif et personnel. L’œuvre de l’un s’emboîte dans l’œuvre de l’autre sur un temps plus long que celui de l’écriture qui permit à l’humanité de témoigner de son histoire. La culture de Néandertal, de Cro-Magnon, c’est cela. C’est déjà la grégarité, déjà la société, déjà la « pensée sociale ».6 C’est déjà la représentation de ce qui nous environne en y adjoignant le ressenti, le vécu, l’expression, le désir, peut-être l’envoûtement que nous voudrions y mettre en plus. Ils croyaient par là qu’en adjoignant ces signes, ils mettaient une forme de politesse pour être mieux acceptés ! Cro-Magnon pensait comme l’Européen moyen. Cro-Magnon était l’Européen moyen. 1.2.3. La femme dans la préhistoire La culture du groupe, de la tribu, marquée par des originalités, traduite par des pratiques, confère l’identité spécifique de chacun. Au bord de la Vézère, dans certaines tribus, à des époques distantes l’une de l’autre de deux mille ans, les attributs sociaux comme l’habillement, les tenues d’apparat, les rites ont pu être identifiés grâce aux signes sur les objets courants et aux témoignages laissés. Porté par mes gènes d’archéologue amateur, je ne pouvais me refuser la découverte des Eyzies. Visitant la grotte de La Madeleine7, j’en vins spontanément à fouiller dans les dégagements antérieurs. Apercevant une dent percée, l’étincelle crépita : « Voilà Madeleine » pensais-je. « Madeleine avait laissé ses empreintes dans cette grotte. Sur sa poitrine opulente, elle avait un collier de dents percées en ivoire noir étincelant. Sur ses bras, un enfant. »
Pensée sociale – Christian Guimelli - Que suis-je n° 3456 Abri sous roche situé sur la commune de Tursac, près des Eyzies, en Dordogne. Découvert par Edouard Lartet en 1863. Fait partie des sites préhistoriques et grottes ornées de la vallée de la Vézère inscrits au Patrimoine mondial de l’Unesco. 25
7 6