Les bases américaines en France : impacts matériels et culturels
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Description

Au début des années 50, dans le cadre du Traité de l'Atlantique Nord, une dizaine de bases américaines s'installent en France pour protéger de la supposée menace communiste grandissante. Ces militaires apportent avec eux leur civilisation, l'American way of life, dans un brutal déferlement. Dans quelle mesure la présence américaine modèle-t-elle la France des années 1950 et 1960 ? Quelles seront les conséquences du départ des Nord-américains en 1966 et 1967 ?

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Informations

Publié par
Date de parution 01 juin 2008
Nombre de lectures 446
EAN13 9782336268682
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Collection « Inter-National »
dirigée par Denis Rolland avec Joëlle Chassin, Françoise Dekowski et Marc Le Dorh.
Cette collection a pour vocation de présenter les études les plus récentes sur les institutions, les politiques publiques et les forces politiques et culturelles à l’œuvre aujourd’hui. Au croisement des disciplines juridiques, des sciences politiques, des relations internationales, de l’histoire et de l’anthropologie, elle se propose, dans une perspective pluridisciplinaire, d’éclairer les enjeux de la scène mondiale et européenne.
Série générale (déjà parus) :
C. Birebent, Militants de la paix et de la SDN. Les mouvements de soutien à la Société des nations en France et au Royaume-Uni, 1918 — 1925 .
C. Delbard, Le Père Castor en poche (1980 — 1990), ou comment innover sans trahir?
P.-O. Pilard, Jorge Ricardo Masetti. Un révolutionnaire guévarien et guévariste de 1958 à 1964.
É. Gavalda, L. Rouvin, La Chine face à la mondialisation.
M. Cottias, A. Stella et B. Vincent (dir), Esclavage et dépendances serviles : histoire comparée.
D. Rolland, D. Georgakakis, Y. Déloye (dir), Les Républiques en propagande.
F. Le Moal, La France et l ’ Italie dans les Balkans .
C. Bernand et A. Stella (coord.), D’esclaves à soldats. Miliciens et soldats d’origine servile. XIII e - XXI e siècles.
Z. Haquani, (entretiens avec S. Brabant, M. Hecker, P. Presset), Une Vie d’Afghanistan.
J. de La Barre, Identités multiples en Europe ? Le cas des lusodescendants en France .
F. Chaubet, La politique culturelle française et la diplomatie de la langue .
A.-A. Jeandel, Andrée Viollis : une femme grand reporter. Une écriture de l’événement. 1927-1939 .
D. Rolland, M. Ridenti, E. Rugai Bastos (coord.), L ‘ Intellectuel , l ’ État et la Nation. Brésil — Amérique latine — Europe .
M. Le Dorh, Djibouti, Érythrée, Éthiopie. Pour un renforcement de la présence française dans la Corne de l’Afrique .
M. Hecker, La défense des intérêts de l ’ Etat d’Israël en France . E, Anduze, La franc-maçonnerie au Moyen-Orient et au Maghreb. Fin XIX e début XX e .
E. Anduze, La franc-maçonnerie de la Turquie ottomane.
E. Mourlon-Druol : La stratégie nord américaine après le 11-septembre .
S. Tessier (sous la dir.), L’enfant des rues (rééd.).
L. Bonnaud (sous la dir.), France-Angleterre, un siècle d’entente cordiale .
A. Chneguir, La poditique extérieure de la Tunisie 1956-1987 .
C. Erbin, M. Guillamot, É. Sierakowski, L’Inde et la Chine : deux marchés très différents ?
B. Kasbarian-Bricout, Les Amérindiens du Québec.
P. Pérez, Les Indiens Hopi d ’ Arizona .
D. Rolland (dir.), Histoire culturelle des relations internationales .
D. Rolland (dir.), Political Regime and Foreign Relations .
Les bases américaines en France : impacts matériels et culturels

Axelle Bergeret-Cassagne
Sommaire
Collection « Inter-National » Page de titre Page de Copyright PRÉFACE INTRODUCTION PREMIÈRE PARTIE - UNE RENCONTRE INÉDITE
Chapitre 1 - L’inscription de la présence américaine dans l’espace Chapitre 2 - L’Amérique débarque en France Chapitre 3 - Appel massif à la main-d’œuvre locale
DEUXIÈME PARTIE - UN AVANT-GOÛT DE MODERNITÉ POUR LES FRANCAIS
Chapitre 4 - Le choc des civilisations Chapitre 5 - Une manne financière conséquente pour les Français ? Chapitre 6 - Une opportunité de développement ?
TROISIÈME PARTIE - UNE COHABITATION LABORIEUSE
Chapitre 7 - Une véritable économie parallèle Chapitre 8 - La subversion provoquée par les Américains Chapitre 9 - Exploitation politique de la présence américaine ? Chapitre 10 - Le départ des Américains
CONCLUSION REMERCIEMENTS SOURCES & BIBLIOGRAPHIE SIGLES CHRONOLOGIE INDEX GÉOGRAPHIQUE
© L’Harmattan, 2008
5-7, rue de l’Ecole polytechnique, 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1 @wanadoo.fr
9782296054981
EAN : 9782296054981
PRÉFACE
L’influence des bases américaines sur la société française dans les années 1950 est un cliché, souvent repris dans la presse. Il s’est construit au fil des témoignages de babyboomers devenus chanteurs ou comédiens et qui retrouvent dans ces lieux tout à la fois mystérieux et attirants les racines de leur amour pour le rock’n roll ou bien encore pour le cinéma.
Symbole pour certains de l’impérialisme américain les installations militaires américaines ont en effet pris une place particulière dans la vie de nombres de Français qui vivaient à proximité de ces infrastructures. Véritables « morceaux d’Amérique » installés dans une France encore marquée par les difficultés de la guerre, elles furent un vecteur de diffusion de la culture américaine, dans ses dimensions artistiques ou matérielles.

Cet ouvrage est l’aboutissement d’un travail de recherche réalisé dans le cadre d’une maîtrise d’histoire contemporaine de l’Université Paris-Sorbonne. Il permet de comprendre comment ces bases ont été développées et se sont structurées, mais livre avant tout au regard les relations complexes entretenues par la population française avec ces entités — humaines, économiques, techniques — si particulières. En mobilisant un important corpus de source, le travail d’Axelle Bergeret-Cassagne permet d’aller au delà des discours convenus sur ces vecteurs du « rêve américain ». Les bases américaines sont ainsi un véritable moteur pour l’économie de régions qui peinent à se relever et à se transformer.
Qu’ils travaillent directement dans la base, qu’ils cherchent par de menus trafics à se doter d’objets ou de produits radicalement nouveaux, ou bien encore qu’ils trouvent dans ces véritables espaces de consommation des débouchés pour leurs entreprises, les Français sont en effet nombreux à vivre de cette présence sur le territoire national. Ils observent, découvrent, critiquent une société qu’ils appréhendent de manière très concrète et qui ne correspond pas toujours aux images véhiculées par les films d’Hollywood. Symétriquement nous découvrons le regard peu indulgent porté par les Américains sur un pays dont ils apprécient certaines spécificités mais qu’ils jugent globalement en retard sur leur modèle de société. L’hygiène, l’organisation, la crainte d’être floués, autant d’éléments qui semblent dresser un mur entre ces expatriés et le pays qui les accueille. Le mode de fonctionnement et une organisation qui privilégie l’acheminement de produits venus des Etats-Unis au détriment des productions locales, accroissent encore cette coupure entre les soldats américains et la réalité française.

En proposant des chiffres, en démontant, au delà des impressions et des témoignages, les mécanismes de cette interaction entre les bases américaines et la société française, cette étude permet de mieux comprendre la réalité d’une époque complexe, très ancrée dans la mémoire collective et qui, malgré sa relative brièveté et son caractère exceptionnel, aura laissé une trace réelle et particulière dans l’histoire de notre pays.
La contribution d’Axelle Bergeret-Cassagne est donc très précieuse et sera sans doute abondamment citée par les spécialistes des années 1950-1960. Elle met en pratique une approche d’histoire globale, organisée autour de ce que Braudel dénommait la « Civilisation matérielle ». Elle s’inscrit également dans le prolongement d’une « histoire de l’innovation » telle que l’a conceptualisé François Caron et telle qu’elle est pratiquée au sein du Centre de Recherche en Histoire de l’Innovation de l’Université Paris-Sorbonne.
Pr. Pascal Griset Directeur du CRHI.
INTRODUCTION
Au sortir du second conflit mondial, les Américains s’empressent de démobiliser leurs troupes engagées en Europe. Moins d’un mois après la capitulation du Japon, le 15 août 1945, les ports français ont déjà vu embarquer vers les Etats-Unis plus d’un million de militaires et travailleurs civils américains. 1 L’armée américaine ne revient en France que quelques années plus tard.
Dans le contexte de la guerre froide opposant le camp occidental, regroupé autour des Etats-Unis, au camp soviétique, les Européens réussissent à impliquer les Américains dans l’enjeu de leur défense avec la signature du Traité de l’Atlantique Nord lors de la conférence de Washington, le 4 avril 1949. Et effectivement, à la fin des années quarante, l’Europe occidentale ne peut être efficacement protégée sans la garantie américaine. L’Alliance atlantique est une association de douze Etats indépendants préoccupés par la menace d’une invasion communiste en l’Europe. Avec la crise de Berlin, à partir du printemps 1948, mais surtout avec le déclenchement de la guerre de Corée en juin 1950, cette inquiétude se précise et l’Alliance atlantique, entité politique, décide de se doter d’une organisation militaire à structure intégrée, l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord (OTAN). L’implantation de bases militaires de l’OTAN en Europe est décidée. L’essentiel de ces bases seront américaines. Dès le 4 novembre 1950, des contingents américains arrivent en France. 2 En 1952, l’OTAN prévoit d’aménager, en tout, cent vingt-six terrains d’aviation de différentes catégories en Europe, dont quarante et un en France, trente en Allemagne, quatorze en Belgique, douze en Italie, treize aux Pays-Bas, sept au Danemark et en Norvège. 2

Pourquoi des bases américaines en France ? Engagée en Indochine et en pleine reconstruction, la France n’est pas en mesure d’assurer seule la défense de son territoire en cas d’agression extérieure. L’implication militaire des Américains sur le territoire français matérialise leur intérêt pour la protection de l’hexagone et sonne comme l’abandon de l’isolationnisme américain traditionnel. En outre, le Traité de l’Atlantique Nord ne garantit pas automatiquement un engagement militaire américain en cas d’offensive sur la France. 3 Avec la présence de militaires américains, une agression du territoire français équivaudrait à une attaque sur des ressortissants américains. Ainsi, cette présence constitue en elle-même une force de dissuasion.
Pour les Etats-Unis, l’installation de ces bases correspond à une sorte de prolongement militaire du plan Marshall 4 et satisfait à l’impératif de leur propre sécurité contre les Soviétiques. Or, le plan Marshall pourrait avoir été vain si ses bienfaits étaient annulés en Europe par l’obligation de dépenses militaires massives grevant les budgets nationaux. 4 L’installation des bases répond donc à une communauté d’intérêts stratégiques, militaires et politiques de la France et des Etats-Unis.
De nombreuses installations militaires de différentes natures sont alors mises en place en France. 5 Le pays accueille d’abord deux états-majors alliés : le QG Centre-Europe ( Allied Forces Central Europe ) à Fontainebleau et le quartier général suprême des forces alliées en Europe ( SHAPE, Supreme Headquarter Allied Powers in Europe ) à Rocquencourt. Les Américains établissent également plusieurs états-majors en France, dont celui du commandement de la logistique de l’ US Army pour l’Europe installé à Orléans et le QG de l’armée américaine en Europe, à Saint-Germain-en-Laye. Mais le territoire français est surtout constellé de diverses facilités accordées aux Américains : de nombreux dépôts de matériels, une ligne de communication pour ravitailler les troupes américaines en Europe, un pipe-line entre Donges et Metz, le port de Villefranche-sur-mer utilisé par l’ US Navy , une vingtaine d’établissements de l’armée de terre comme Poitiers et Orléans 6 mais surtout plusieurs dizaines d’aérodromes. 7 Le réseau le plus serré d’aérodromes de l’OTAN se trouve d’ailleurs en France. 8 L’hexagone prend ainsi une place stratégique décisive en devenant une base-arrière logistique et opérationnelle de la défense européenne.

La présente étude se concentre sur les neuf principaux aérodromes aménagés en France pour l’armée de l’air américaine. Le cadre juridique de cette présence américaine est déterminé par les accords de l’OTAN et surtout par une série d’accords bilatéraux entre les autorités françaises et américaines dont le plus important date du 4 octobre 1952. Le financement des bases s’effectue en commun — par la France, l’OTAN et les Etats-Unis - mais le matériel et les hommes sont américains. 9 A partir de 1952, les soldats américains arrivent en masse en France où leur présence culmine entre 1956 et 1958. En 1959, facteurs politiques, militaires et économiques se mêlent pour entraîner le déclin progressif de cette présence. Certaines bases sont mises en sommeil. L’activité des autres décroît jusqu’à l’annonce en 1966 de la décision du général de Gaulle : la France se retire du commandement intégré de l’OTAN. Les Américains ont un an pour évacuer les bases.
Le plus souvent, l’évocation de ces bases se borne aux prismes de la stratégie militaire ou de leur place dans les relations politiques internationales. Or, cette présence revêt des implications déterminantes à l’échelle des régions françaises concernées. A l’aube des années cinquante, des milliers d’Américains, représentants de la première puissance mondiale, débarquent avec tous les attributs de la richesse et de la modernité dans des provinces françaises qui se remettent lentement du rationnement et des destructions de la guerre. Cette rencontre exceptionnelle impulse des effets en chaîne pour les Français. Dans quelle mesure ces Américains ont-ils influencé la vie des provinciaux français qui n’étaient pas préparés 10 au brutal déferlement à leur porte de l’ American way of life ?
Ces effets peuvent être analysés suivant deux axes : l’influence matérielle qui concerne les répercussions économiques induites par la présence de ces bases, tant au niveau national que local, étant entendu que les répercussions au niveau local sont plus significatives et nombreuses. L’influence culturelle est prise en considération au sens le plus large : de l’évolution des modes de vie, des mentalités et des mœurs, à la vie artistique ou à la vie quotidienne. Il conviendra de qualifier ces influences, de déterminer leur champ d’application et leurs implications.

Ce sujet confronte l’analyste au délicat problème des généralisations oublieuses de la complexité des relations et des nuances dans les spécificités locales et individuelles. Or, chaque aspect de la présence américaine varie suivant ses effets, son intensité et sa localisation et à cet égard, l’exhaustivité ne peut être atteinte. Par ailleurs, distinguer l’influence propre des bases sur les Français d’une influence plus globale des Etats-Unis sur l’ensemble du territoire est une opération délicate. Subsiste également la difficulté de quantifier certains phénomènes. Comment déterminer, par exemple, le degré d’imprégnation dans les consciences d’une réalité donnée ?
Si l’on met de côté les raisons évidemment politiques et militaires de la présence américaine en France, la présence des forces américaines a-t-elle été utilisée dans un objectif délibéré d’influence sur la population française ? Pour reprendre le titre de L ’ Humanité du 8 novembre 1949, la France a-t-elle été « coca-colonisée » par l’intermédiaire des bases ? 11 Cette interrogation présuppose une volonté impérialiste des Américains d’influencer des Français passifs. Or, d’une part, les influences américaines ne sont pas toujours volontaires et d’autre part, elles ne sont pas toujours subies mais peuvent être sollicitées par certains Français. De plus, il n’est pas avéré que les Américains eux-mêmes aient mesuré les conséquences de leur présence sur les autochtones. Quoiqu’il en soit, les relations entre Français et Américains demeurent ambiguës, mélange de sentiments contradictoires d’attraction et de répulsion, de fascination et de rejet mais aussi d’envie et de critique.
Cette présence a-t-elle réellement modifié le mode de vie des Français et constitué une aubaine pour le développement de petites villes de province ? A cet égard, la présence des bases américaines en France permet d’examiner au niveau local les conséquences de décisions politiques prises par les chefs d’Etat. Quels sont les phénomènes catalysés par une armée en territoire étranger ?
Les circonstances historiques et la singularité des acteurs en présence contribuent à donner des caractéristiques uniques à cette présence américaine en France. L’arrivée et l’exemple d’un autre mode de vie ont-t-ils permis aux Français d’effectuer un premier pas vers une certaine modernité ? Par ailleurs, la réalité des rapports potentiellement conflictuels entre Français et Américains ne peuvent être occultés. Dans quelle mesure peut-on parler de cohabitation laborieuse ?
PREMIÈRE PARTIE
UNE RENCONTRE INÉDITE
Chapitre 1
L’inscription de la présence américaine dans l’espace
En 1952, dix-sept nations accueillent des bases aériennes américaines. 12 Quels sont les traits originaux de cette présence en France ? La rencontre entre Français et militaires américains se présente comme inédite dans la mesure où jamais auparavant dans l’histoire moderne, des troupes étrangères ne s’étaient installées en France, en période de paix. Selon le jurisconsulte du Ministère des Affaires étrangères français en 1950, une armée étrangère « n’a aucun titre juridique à se trouver sur le territoire d’un autre Etat » en temps de paix, qui serait conforme au droit international. 13 Or les Américains stationnent en nombre sur le territoire Français, à proximité de la population locale, contact de masse auparavant limité à « trois types d’événements : les expéditions militaires, l’immigration et le grand tourisme. » 14 Quelles sont les spécificités de ce nouveau type de relation entre une population et les étrangers qu’elle accueille sur son territoire ?

1. Le cadre géographique

Une implantation américaine dispersée
Les Américains sont assez éparpillés dans l’hexagone, même si leurs installations se concentrent parfois dans certaines régions du Nord et du Nord-est de la France. Le principal enjeu de la présence américaine étant de contrer la menace communiste, ce choix apparaît logique. Par ce positionnement à proximité du rideau de fer, les unités américaines limitent leur temps de réaction en cas d’invasion de l’Allemagne de l’Ouest par les Soviétiques. Plusieurs bases forment ainsi un triangle, « dans lequel se [trouvent] Etain, Chambley, Toul, Phalsbourg et dans une moindre mesure Chaumont ». La base de Laon, quant à elle, met « ses avions à portée d’une zone géographique différente, notamment les pays du Benelux, la vallée de la Moselle ». 15 Dreux et Evreux sont également décentrées de ce triangle de l’Est, toutes deux à une centaine de kilomètres à l’ouest de Paris. Enfin, Châteauroux est un cas à part, établie au centre du territoire français. Trait commun à ces installations, elles sont pour la plupart situées dans des régions un peu isolées, en tout cas à l’écart des grandes villes françaises hormis Nancy, à une vingtaine de kilomètres de la base aérienne de Toul. En réalité, chaque base se trouve à une poignée de kilomètres d’une ville moyenne ou d’une petite ville de province dont elle prend d’ailleurs le nom. Ainsi, la base de Toul est en réalité située sur la commune de Rosières-en-Haye. La base de Laon-Couvron se situe sur la commune de Couvron, à une quinzaine de kilomètres de Laon 16 et Fauville se trouve « à six kilomètres du centre de la ville d’Evreux. » 17
Quelles sont plus précisément les neuf principales bases de l’ USAFE ( United States Air Force in Europe ) en France ? L’accord du 27 février 1951 « met à la disposition de l’ US Air Force les installations de Déols et de la Martinerie, à Châteauroux » dans l’Indre. Puis l’accord du 31 octobre 1951 mentionne trois bases temporaires qui deviennent rapidement des bases permanentes : Toul-Rosières en Meurthe-et-Moselle, Chaumont-Semoutiers en Haute-Marne et Laon-Couvron dans l’Aisne. 18 A la fin de l’année 1951, Chambley-Bussières dans la Meurthe-et-Moselle, Etain-Rouvres dans la Meuse, Evreux-Fauville dans l’Eure et Phalsbourg-Bourscheid en Moselle sont choisies. 19 Dreux-Louvilliers en Eure-et-Loir devient également une base de l’ USAFE . Par souci de clarté, pour désigner une base dans cet ouvrage, ne sera mentionné que le nom de la ville principale la plus proche. Par exemple, pour le site d’Etain-Rouvres, on évoquera de la base d’Etain.
Le choix de ces sites fait l’objet d’une entente entre autorités françaises et américaines. 20 Plusieurs critères sont pris en compte : il est nécessaire d’avoir de vastes espaces disponibles et relativement faciles à aménager, ce qui permet d’étendre la base militaire en fonction des besoins et d’aménager plusieurs autres installations dans les alentours. Cette relative concentration facilite la gestion. Dans l’Eure, outre la base aérienne d’Evreux, un dépôt de munitions est situé à Sassey-Huest mais également une radiobalise à Champenard, une base de l’armée de terre à Saint-André-de-l’Eure, un hôpital américain à Evreux et un dépôt de carburant au Vieil-Evreux. 21 Par ailleurs, pour répondre aux nécessités stratégiques, « une base aérienne nécessite obligatoirement un terrain plat, très vaste et bien entendu déboisé. » 22 Par exemple, les bases de Toul 23 et de Laon 24 sont situées sur des plateaux naturels. Enfin, les sites étant destinés à accueillir des avions, il est important que les conditions météorologiques permettent une bonne visibilité l’essentiel de l’année, comme à Châteauroux. 25
Plusieurs lieux choisis correspondent à des villes traditionnellement de garnisons, comme Toul ou Chaumont. Beaucoup d’entre elles ont été utilisées et même parfois aménagées pendant les deux guerres mondiales. A la fin de la première guerre mondiale, Chaumont accueille le Quartier Général des troupes américaines en France et elle reçoit également des soldats américains lors de la Libération. 26 A l’époque où la France devient une base-arrière dans l’offensive contre le nazisme, plusieurs terrains d’aviation sont rapidement aménagés en France. Celui de Rosières-en-Haye est construit par les alliés à partir de septembre 1944, avec l’aide de la main-d’ œuvre française. Au moins 700 Français participent à ce chantier. 27 Agrandie jusqu’en 1945, la base de Laon sert à la Libération et accueille des soldats jusqu’en mai 1946. 28 Le terrain d’aviation de « La Martinerie a servi de base d’entraînement lors des deux guerres mondiales ». 29 Ainsi, la plupart de ces villes sont déjà pourvues d’infrastructures aéronautiques. Celles de Châteauroux sont assez développées. Chaumont, Etain, Evreux, Laon et Toul possèdent également quelques installations mais aucun site ne dispose de tous les aménagements adéquats pour héberger l’intégralité d’une escadre aérienne. 30
L’étendue de ces bases est conséquente mais volontairement limitée selon les vœux français consignés dans les accords bilatéraux. La base d’Evreux fait exception. Avec ses 658 hectares, elle demeure hors standards. 31 Chaque base a une vocation : celle d’Evreux est spécialisée dans le transport de troupes. « Châteauroux est le grand dépôt, le grand magasin, le grand atelier où s’approvisionne, se modifie et s’entretient tout avion américain volant en Europe et dans ses confins » 32 et sert également de base aérienne. Cas particulier, Toul a changé de spécialisation en 1959 : pour s’adapter aux nécessités de la défense, elle devient une base de reconnaissance tactique. 33 Contrairement à l’armée de terre américaine qui ne dispose que d’unités de soutien logistique, l’ USAFE « entretiendra en France des formations de combats — chasse, bombardement ou reconnaissance ». 34
À qui appartiennent ces installations mises en place pour la défense commune ? Une note pour le ministre des Affaires étrangères en date du 29 novembre 1962 reprend les principales stipulations des accords franco-américains « relatifs au stationnement en France d’éléments des forces armées américaines. » On y apprend que « les terrains non bâtis et les installations existantes [...] sont mis sans frais par le gouvernement français à la disposition du gouvernement des Etats-Unis » à l’exception de l’entrepôt de Déols, loué. Pour sa part, le « gouvernement des Etats-Unis prend à sa charge les dépenses résultant de constructions nouvelles [et de] travaux d’aménagement et d’entretien, effectuées pour ses forces. [...] Toutes les installations de caractère mobilier, réalisées aux frais du gouvernement américain sont sa propriété. 35 » Néanmoins, les dépenses sont partagées pour les travaux « exécutés au titre du programme d’infrastructure commune de l’OTAN ». 36
En bref, le terrain des bases alliées en France et les installations immeubles qu’il comprend restent en théorie propriété de l’Etat français, alors que les installations financées par les Américains et susceptibles d’être déplacées sont propriété des Etats-Unis. Ceci explique l’ambiguïté de la répartition du commandement : « les pavillons des deux pays flottent sur les installations concédées aux forces américaines. » La « responsabilité de la sécurité extérieure de ces installations » échoit aux Français qui continuent d’exercer le « commandement territorial » tandis que les Américains, qui ont « la responsabilité opérationnelle », se chargent de la sécurité intérieure des bases. 37 Il s’agit d’un commandement partagé.

Quelles populations françaises concernées ?
La localisation de chaque base et sa situation propre laissent supposer une assez grande variété des influences susceptibles d’être exercées par ces bases. Mais la portée d’une influence potentielle ne peut être évaluée qu’en connaissance du récepteur, la population française. En effet, les premiers au contact des militaires américains sont les autochtones. Or les villes provinciales concernées sont totalement inadaptées à l’arrivée massive d’Américains. Elles sortent d’une décennie troublée. Les tickets de rationnement n’ont disparu qu’en 1949. Dans Châteauroux, petite ville du Berry, « plus de 30 % des logements n’ont pas l’eau courante. 95 % des maisons n’ont pas le tout-à-l’égout. » 38 Vers 1954, l’ USAFE décrit la situation : les maisons « que l’on peut trouver aux alentours des bases sont bien en-dessous des standards US. Pas de chauffage central, toilettes situées le plus souvent dans la cour, certaines maisons comportent des habitations à l’étage, le rez-de-chaussée faisant office d’étable ou d’écurie pour animaux. Les bâtisses en pierre ou en brique sont très difficiles à chauffer. Les meublés sont réduits au strict minimum ». 39 A cette époque, autour de Toul, «la population locale [...] porte encore des tenues traditionnelles ». 40 Comme en témoigne une Touloise, Lucette Depierre, « en France, peu d’hommes se parfumaient. Peut-être, ils utilisaient un peu d’eau de Cologne, mais exceptionnellement. On ne peut pas dire que les hommes traînaient des odeurs agréables. [...] A part les gens aisés, les bourgeois, le commun des Français n’avait pas de salle de bain. Il n’y avait pas d’eau chaude au robinet. A la campagne, on vivait sans eau courante. On allait chercher l’eau au puits. » 41 A l’échelle nationale, en 1954, seuls 7,5 % des Français possèdent un réfrigérateur et 8,5 % un lave-linge 42 , alors que la quasi-totalité des foyers américains dans les bases en France semble en posséder.
Toutefois, peu à peu, les conditions de vie des Français s’améliorent : « la consommation et les revenus augment[ent] d’un tiers entre 1949 et 1958 et plus rapidement encore par la suite ». La France entre dans les Trente Glorieuses, période pendant laquelle la situation matérielle et la culture de la société française mutent radicalement. Les revenus progressant plus rapidement que le coût de la vie, le pouvoir d’achat s’accroît de façon significative. 43 «De 1949 à 1957, le nombre d’appareils domestiques augment[e] de 400 % ». 44 Les Français gagnent en confort et dans les années soixante, ils s’adonnent pleinement à la société de consommation. «De 1958 à 1974, le produit intérieur brut (PIB) croît en moyenne de 5,5 % par an et la production industrielle de 5,6 % par an » 45 tandis que la consommation des ménages double en valeur sur la même période. 46 Les Français s’équipent et sont de plus en plus nombreux à détenir « le carré d’as : réfrigérateur, machine à laver, télévision, automobile. » 47 De la sorte, « si les années cinquante avaient apporté des cuisinières, des radiateurs à gaz, des fers à repasser électriques et toutes sortes d’objets de ce genre dans les villages, les années soixante introduisirent les toilettes dans la maison, les réfrigérateurs, les machines à laver et la télévision. » 48 Il est essentiel de comprendre que les Français eux-mêmes ne s’aperçurent pas de ces changements puisque « aucun moment [...], sous la V ème comme sous la IV ème République, les Français n’ont jugé leur pouvoir d’achat, leur niveau de vie supérieur à ce qu’il était auparavant, en dépit des réalités. » 49 Au contraire, les Français sont sensibles, pendant cette période, aux inégalités dans la répartition des bénéfices de la croissance. 50

2. Les bases militaires

Staudardisation des iufrastructures américaines,
Toutes les bases américaines sont aménagées suivant le même modèle, correspondant à des normes militaires de construction. Au moment de l’arrivée des Américains, la mise en conformité des installations françaises avec les standards OTAN représente un travail colossal. Il s’agit de respecter des listes de normes SHAPE éditées pour les installations « opérationnelles normalisées minima pour aérodromes tactiques », qui distinguent des normes pour les aérodromes principaux, de redéploiement et enfin de diversion. 51 Ces normes concernent essentiellement les structures techniques nécessaires à l’activité d’une base aérienne. La conformité aux normes est estimée en fonction de différentes rubriques comme « terrassements », « piste », « taxiway 52 parallèle », « bretelles, accès », « aires de dispersion », « emplacements d’alerte » ou encore « aires de stationnement ». 53 Dans toutes les bases américaines, par exemple, la tour de contrôle a la même architecture. 54 55 Les bases possèdent également un réseau routier et souvent un réseau ferré intérieurs.
Les Français sont impressionnés par l’ampleur des travaux et devant les moyens de l’armée américaine qui débarque avec tout son matériel. Par exemple en 1954 à Chambley, arrivent « 374 véhicules dont des tracteurs de piste, des groupes de démarrage réacteur, une énorme grue pour les cas de crashes, des semi-remorques, des jeeps et, bien entendu, des camions de pompiers. » 56 Les Français sont très étonnés et curieux des activités de ces nouveaux voisins : « C’était assez fantastique de voir la vitesse à laquelle ils s’installaient. C’était fabuleux ! » 57 Preuve de l’intérêt des riverains, les autorités françaises promulguent un arrêté préfectoral pour empêcher les ralentissements de la circulation dus à l’arrêt des curieux sur la route longeant la base de Chaumont. Cet arrêté en date du 9 avril 1952 y interdit « le stationnement de tout véhicule, cycle et piéton ». 58
L’ampleur des travaux est à la mesure du gigantisme des installations. Par exemple, la base d’Evreux, en plus de « 78 hectares de dépôts annexes » 59 , s’étend sur une superficie de 658 hectares dont 115.604 mètres carrés de surface bâtie et 732.000 mètres carrés de surface bétonnée. Les diverses routes et aires de stationnement recouvrent 185.000 mètres carrés. Par ailleurs, cette base « est équipée d’une piste d’atterrissage de 2.400 mètres de long et 45 mètres de large, deux taxiways de même longueur et de six marguerites 60 pouvant contenir seize avions chacune ». L’hôpital américain Saint-Michel d’Evreux est, lui, « construit de plain-pied selon des normes militaires sur un terrain de 51 hectares. Cet hôpital stratégique d’une surface bâtie de 18.000 mètres carrés est prévu pour 300 lits. » 61
Si la piste de Déols est légèrement plus grande que celle d’Evreux avec 2.800 mètres 62 , celle de Toul a très exactement la même longueur que celle d’Evreux, 2.400 mètres 63 , taille conforme aux normes OTAN, témoignant de l’extrême standardisation de ces infrastructures. La base de Toul s’étend, elle, sur un terrain de 550 hectares. 64 L’hôpital Jeanne d’Arc, près de la base de Toul « était constitué de petits pavillons séparés. [...] Les Américains circulaient en jeep à l’intérieur. C’est immense. » 65 Par rapport aux bases françaises, les installations américaines ont « un cachet particulier et unique dans l’aménagement général des terrains, la physionomie des hangars et bâtiments de la tour de contrôle et dans bien d’autres détails encore parmi lesquels les fameuses marguerites ». 66
Or, les normes de l’OTAN, « établies sur une base de stricte austérité, ne prévoient que les installations absolument indispensables. Les coûts ont toutefois été évalués individuellement par les pays ». 67 Ce cachet particulier des bases américaines, outre leur conformité à des normes spécifiques, tient aux équipements exigés par les Américains. En effet, ceux-ci ne se contentent pas du strict nécessaire au fonctionnement d’une base militaire. Ils tiennent à l’aménagement d’espaces de loisirs. De ce fait, dans toutes les bases américaines, les installations sportives sont très développées : terrains de base-ball, de tennis, de bail trap, clubs de tir, gymnases, bowlings (de sept pistes à Evreux 68 , de 6 pistes à Toul 69 ). Parfois un terrain de golf est aménagé dans l’enceinte de la base (de 9 trous à Toul). A la base d’Evreux, les Américains peuvent pratiquer des courses de voiture et de kart, du judo ou du basket. 70 Le gymnase de la base de Toul dispose même d’un sauna ! 71 Les manuels ont leur craftshop où l’« on pouvait faire de la poterie, de la bijouterie, du travail sur cuir. Et tout était gratuit [...]. C’était ouvert toute la journée ; il y avait un instructeur. » 72 Ceux qui souhaitent lire ont accès à une bibliothèque très bien pourvue, avec souvent une section enfant et une pièce dédiée à la musique avec un grand nombre de disques et d’instruments. En outre, chaque base abrite de nombreux clubs : club des officiers, club des sous-officiers et club du simple soldat mais aussi un club des femmes d’officier, des femmes de sous-officier, etc. Et régulièrement, les bases organisent des évènements festifs comme des concerts.
Fidèles à leur image de civilisation des loisirs, les Américains amènent avec eux le superflu — machines à sous, etc. — assez éloigné de l’austérité supposée d’une armée, c’est-à-dire des installations de loisirs que la plupart des villes moyennes françaises sont encore loin de posséder à l’époque. Le soldat qui souhaite continuer ses études peut suivre des cours sur les bases dans des disciplines variées, par l’intermédiaire de l’université du Maryland. Par exemple, Jnanez Zabukovec a dispensé dans ce cadre des cours de dessin d’architecture. 73 Comme le raconte Madame Depierre qui a travaillé sur la base de Toul, « c’était tellement bien organisé ! Tout était fait pour garder le soldat dans la base, qu’il n’aille pas se disperser ». 74 Pour justifier cette profusion d’installations coûteuses, l’armée américaine met en avant l’importance d’un bon moral de ses troupes. Il s’agit également d’éviter que les soldats restent désœuvrés. Et un soldat heureux est censé être plus productif. Or, où est-il le plus heureux si ce n’est chez lui ? Ainsi, les bases militaires reproduisaient le modèle de l’Amérique « au détail près : la moindre poignée de porte était importée des Etats-Unis ». 75 L’organisation rigoureuse de cet espace reste à l’image de sa vocation militaire.

Une organisation en vase clos
En tant qu’installation militaire, la base est un lieu de haute sécurité, protégé par des grillages élevés. Son entrée est strictement gardée. Dans ces conditions, la vie à l’intérieur peut se dérouler en parfaite autarcie, sans considération pour le monde extérieur et alentour. Lieu de travail et de loisir, la base est également lieu de consommation pour les Américains. Ainsi, les familles s’approvisionnent quasi-exclusivement dans les magasins des bases, qui regorgent de l’ensemble des produits que les Américains peuvent vouloir acheter et, ce, à des prix défiant toute concurrence, puisque ces produits sont « dispensé[s] à la fois des taxes douanières d’Europe et des taxes intérieures des Etats-Unis ». 76 L’ AFEX , Air Force Exchange , est un « magasin coopératif, financé par des fonds non budgétaires ». 77 Les services de l’ AFEX gèrent le Snack Bar et le PX , Post Exchange . Chaque base possède son propre magasin dénommé PX ou AFEX . Celui-ci revêt l’aspect d’un vaste bazar où se vendent toutes sortes de produits : parfums, objets de luxe, vêtements, jouets pour enfant, électroménager ou encore produits alimentaires. Dans certaines bases, l’alimentation se trouve dans un magasin spécialisé, le Commissary . 78 Autre magasin spécialisé, le Class Six pour le tabac et les alcools. 79 Selon le réalisateur Alain Corneau, ces magasins sont le « centre de la culture commerciale américaine ». 80 En 1966, on estime que les Américains se fournissent à environ 85 % sur la base. 81
L’approvisionnement de ces magasins s’effectue pour l’essentiel hors de France. Si près de 60 % des produits vendus provient des Etats-Unis « par bateau ou, pour les denrées périssables, par avion-cargo » 82 , 35 % des produits des coopératives 83 vient d’autres pays européens comme le « vermouth italien, [le] beurre danois, [l’]oeuf hollandais, [les] fromages suisses, [les] légumes et [les] fruits espagnols. » 84 Par exemple, la base d’Evreux est ravitaillée en produits laitiers frais par un avion quotidien en provenance de Hollande 85 , un comble pour une base située en Normandie, comme le raconte Roland Plaisance, conseiller municipal à Evreux au moment de la présence américaine : « Nous qui sommes assez fiers de nos beurres, fromages, laits, qui font quand même la richesse de notre région. Et bien ils ne se servaient pas ici. » 86 En fait, aucune société française ne satisfaisait aux normes d’hygiènes américaines au moment de l’installation des bases américaines. 87 Quand il est demandé à une caissière du PX d’Evreux au milieu des années soixante quels produits du magasin sont d’origine française, elle affirme que seul le pain provient de France. 88 Les fournitures des bases autres que les produits de consommation courante sont également assurées par l’armée américaine. 89 Elles ne transitent donc pas par l’intermédiaire du commerce local. Plus encore, sur les bases, les Américains ont un système monétaire unique avec une nouvelle monnaie 90 , les script dollars. 91 Les Américains touchent leur salaire dans cette monnaie militaire valable uniquement dans l’enceinte des bases. 92 Ils disposent également de leur propre banque sur la base d’Evreux, la Bank of America et de leur propre compagnie d’assurance, la Fortune Insurance Company. 8
Pour réparer les voitures américaines, un garage est souvent présent sur les bases. Parfois même, des garages américains sont installés en ville. A Châteauroux, on en trouve un « rue Chanzy depuis septembre 1952. La coopérative américaine y vend des pièces détachées et des automobiles. Un second est loué rue Jean-Jacques Rousseau. Une station-service se tient en bordure de la nationale 725 à Bitray depuis octobre 1952. » 93 Il s’agit en quelque sorte d’annexes de la base américaine implantées dans la ville française. Cette pratique concerne également des installations de loisir en ville, réservées aux Américains. Il arrive par exemple que les soldats louent un cinéma ou un bar pour leur servir de club. A Nancy, les autorités américaines ont loué le cinéma Caméo, pour l’unique usage de leurs troupes. 94 Ou encore en 1951, des Américains occupent l’ensemble des chambres de l’hôtel Sainte-Catherine de Châteauroux qui leur est de fait réservé. 95 Matériellement, la présence américaine dépasse donc le cadre de la base.

3. Le logement des Américains

Localisation des habitations américaines et type d’habitat
Lieu de travail, de loisir, de consommation et parfois de religion avec la construction d’une église, la base américaine est également un lieu d’habitat. Au moment de l’aménagement des bases, cet habitat est assez précaire : tentes formant des villages de toile, comme à Chaumont, remplacées « au fil des années par des bâtiments en dur très confortables ». 96 Ainsi, des zones particulières sont dédiées, au sein des bases, au logement des Américains. Il existe par exemple le quartier des soldats célibataires ou le bâtiment des femmes célibataires. Plus surprenant, des parcs d’habitation sont réservés aux trailers, sorte de mobile homes ou de « caravanes en tôle d’aluminium ondulée ». 97 Ces roulottes sont généralement réunies à l’entrée de la base. En 1966, on en dénombre trois cents sur la base d’Evreux. 98 À Toul, 203 familles se répartissent dans deux parcs de caravanes. 99 Ces habitations sont dotées « de tout le confort d’usage : eau courante et électricité. » 100 Elles sont la propriété de l’armée américaine ou des familles. De fait, les bases américaines s’organisent autour d’« une intégration habitat-travail ». 101 La confusion entre le lieu de la résidence et de l’activité professionnelle entraîne « des formes de sociabilité centrées sur les relations de voisinage, le quartier et la famille ». 102
Néanmoins, malgré leur étendue, les bases américaines ne sont pas en mesure de loger la totalité des Américains. Ceux-ci habitent donc souvent en dehors de la base, chez l’habitant. Beaucoup occupent des maisons individuelles et appartements dans les villes et campagnes alentour. Parfois, ils sont contraints de prospecter bien loin de la base. Par exemple, des Américains de la base de Châteauroux se logent jusqu’à Tours. 103 « Pour les officiers supérieurs ou généraux, l’ Air Force n’hésite pas à louer des maisons de maître, voire même des petits châteaux dans la campagne avoisinante » 104 comme « le château des Planches (à Saint-Maur), celui du Bois-Robert (à Neuillay-les-Bois), les Crubliers (à Arthon), enfin Beauregard à Subtray (commune de Mézières-en-Brenne) et son parc de 13 hectares. » 105

Nouveautés architecturales
Avec l’augmentation du nombre d’Américains en France et devant la pénurie de logements, de nouvelles solutions doivent être trouvées : les autorités américaines demandent la construction d’habitations selon des normes typiquement américaines. Ainsi sont érigés des lotissements américains de type zone pavillonnaire. Les deux premiers sont construits dans la première moitié des années cinquante : quatre cent dix appartements à Châteauroux et trois cents à Orléans. 106 Ils sont destinés en priorité aux familles américaines qui se trouvent donc logées « à plusieurs kilomètres de la base elle-même, et souvent aux abords de la ville ou du bourg le plus proche et le plus important ». 107 Cette proximité vise à réduire les migrations pendulaires.
Lors de leur construction, ces ensembles résidentiels ne forment pas un tissu urbain continu avec les agglomérations et se situent parfois en pleine campagne. A l’occasion d’un reportage sur la ville d’Evreux en 1958, un journaliste du Parisien Libéré commente : « ils se sont installés dans les forêts, comme les druides et vivent en communautés très fermées, et fort discrètes ». 108 Même logés en dehors de la base, les Américains restent souvent séparés de la population locale. D’ailleurs, ces lotissements sont parfois dénommés les villages américains. Contre-partie de cet isolement, ces zones pavillonnaires ne possèdent pas de commerce de proximité. La moindre course nécessite l’usage de la voiture. 109 Néanmoins, pour désenclaver ces espaces, les écoliers américains disposent de « lignes régulières de bus ». 110
Ces villages américains sont composés de maisons identiques, construites d’après les standards des banlieues américaines et donc pourvues de tout le confort nécessaire. Il s’agit de maisons « plates mono-familles ou bi-familles (pour les sous-officiers) ». 111 Dans le lotissement La Madeleine, près de la base d’Evreux, les logements construits « sont des trois ou quatre pièces ». 112 Ils se doivent d’excéder quatre-vingt mètres carrés et « le lotissement ne doit pas comporter plus de seize maisons à l’hectare. » 113 L’implantation des habitations suit le modèle « des maisons de plain-pied posées sur un tapis de verdure » 114 , sans clôture entre elles et chacune possédant sa balançoire réglementaire. Ce type de quartier crée un nouvel urbanisme et « oriente la croissance urbaine des agglomérations », par exemple en direction du sud à Chaumont. 115
Plus rarement, des quartiers américains se composent de petits immeubles comme celui de Touvent, à Châteauroux. Ce quartier « comprend 410 appartements F3 et F4 dans une quinzaine d’immeubles de trois étages répartis au milieu d’une pelouse ». 116 Un article de 1965 relate que « des petits gratte ciel » se trouvent à Evreux. 117 Cette remarque semble exagérée : les villes françaises possèdent déjà des immeubles de trois ou quatre étages. Toutefois, un bâtiment fait exception, à Châteauroux : celui-ci s’élève à la place du « vieux théâtre [...] démoli en 1957 par un aristocrate du coin saisi de la folie des grandeurs. Il a fait construire à sa place un immeuble d’une douzaine d’étages, une véritable horreur qui domine la ville. » Néanmoins, cette tour « est devenue pour les Castelroussins un sujet de fierté. Elle symbolise le progrès [...] une touche des gratte-ciels de Chicago à Châteauroux. » 118 Toute raison gardée, il reste indéniable que les zones pavillonnaires américaines sont une nouveauté architecturale pour la France. Les Français découvrent ce type de construction qu’ils perpétuent par la suite : « ces lotissements ont été agrandis, même après le départ des Américains, suivant le même modèle. » 119
La proportion d’Américains dans chaque type d’habitat diffère d’une base à une autre. Prenons le cas de la répartition des Américains à Toul selon des chiffres non datés trouvés dans les archives de L’Est Républicain : si plus de 200 familles sont logées dans des trailers sur la base, 319 habitent au village américain de Toul Air . Les autres, environ un millier, logent chez l’habitant. Malgré la vie en autarcie et la concentration de nombreuses activités sur la base, les Américains entrent donc en relation avec leur environnement, par l’habitat d’abord. Même à l’étranger, les soldats américains sont loin de se trouver « dépouillés de leurs attributs ordinaires et contraints d’interrompre leurs rapports avec l’extérieur ». 120

4. Déferlement de la vie américaine hors du cadre de la base

La vie française au rythme de la base
La base imprime son rythme sur la ville et vient troubler la quiétude de la vie provinciale française. Elle crée un trafic inhabituel pour des petites et même moyennes villes de province qui, pour certaines, assistent alors à leurs premiers embouteillages aux heures de pointe. Comme le raconte Eliane Montouchet qui travaillait à la base d’Evreux, « le bus des ouvriers partait de la place de la mairie d’Evreux à 7h30. Ensuite, l’utilisation de la voiture s’est généralisée (2 CV, 4 CV) » 121 pour les Français. Les cars scolaires conduisant les petits Américains à l’école de la base se mêlent au trafic surchargé des routes menant à la base. « Des lignes régulières de bus sont mises en place au profit des adolescents [américains] pour les emmener vers les écoles et les lycées. » 122 A la fin de la journée de travail, vers dix-sept heures, la même procession défile en sens inverse. Des centaines de voitures quittent la base et encombrent les environs. Les Américains gardent alors leurs uniformes, bleus pour l’ Air Force . 123 Ils rejoignent leur domicile en ville ou vont simplement « chercher une baguette, au pressing, chez le garagiste, etc. Il y avait plein d’Américains entre dix-sept heures quinze et dix-huit heures dans Evreux. Et puis à dix-huit heures, ils allaient dîner. Ils rentraient tôt chez eux parce qu’ils dînaient très tôt. » 124
Les flux de circulation prennent une physionomie particulière dans les régions autour des bases. Ainsi, les flux les plus importants sont concentrés entre la base et les divers espaces d’habitation et dans une moindre mesure avec les lieux de loisir. Dans le cas de Châteauroux décrit par François Jarraud, l’agglomération « semble organisée de façon concentrique : éloignées de la ville, les bases (lieux de travail, logement, distraction, etc.) ; autour de Châteauroux, une ceinture résidentielle ; au cœur de la ville, un espace mixte habitat-loisir. » 125 L’emprise des Américains sur l’espace est un élément capital dans la perception de leur influence.
La présence des Américains dans les villes est fonction de leur emploi du temps. On en voit peu dans la journée, en semaine. Certains soirs de la semaine, obligation leur est faite de rentrer à la base avant minuit. « Les Américains avaient des consignes [...] parce que, comme ils travaillaient le lendemain matin, ils se levaient à six heures ou à sept heures du matin. [Par exemple] le dimanche soir, certains squadron commander ou leurs adjoints venaient voir si tous étaient rentrés dans leur chambrée. » 126 De même, les bars et autres boîtes de nuit ont des horaires légaux d’ouverture et de fermeture. Rituel des vendredis et samedis soirs, les bars sont pris d’assaut par des Américains avides de divertissement, pour des soirées mouvementées. Ainsi, comme s’en souvient Eliane Montouchet, Legal Adviser (conseiller juridique) à la base d’Evreux : « le lundi matin, j’avais sur mon bureau le rapport du week-end de la police de l’air. J’en avais un tous les matins mais celui du week-end était le plus copieux, ça passait sur le bureau de l’officier de justice qui me le passait donc, on savait très bien que c’était [...] à tel endroit qu’il y avait des incidents et c’était toujours vers minuit, deux heures ou trois heures du matin. » 127 La présence américaine crée « une vie nocturne assez développée pour une ville de province, même moderne. Evreux possède ainsi, ce qui est rare, une authentique boîte de nuit avec ses tangos, avec son strip-tease ». 128
Dernier exemple du rythme particulier des villes à proximité d’une base américaine, le jour de paye des Américains est connu de tous : tous les 1 er et 15 du mois. Monsieur Howald, alors fils du gérant d’un bar toulois raconte : « le 8 du mois, ils n’avaient plus d’argent donc ils ne pouvaient plus boire régulièrement. [...] Les huit premiers jours, on avait le sentiment qu’ils n’arriveraient pas à tout dépenser. D’ailleurs, on les attendait dans les cafés. On savait que c’était la paye des Américains. A 16 heures, ils déboulaient dans tous les bars de Toul et puis c’était la fête pendant huit jours. [...] Le café de mes parents était situé sur une petite place où convergeaient plusieurs cafés. [...] Les jours qui suivaient la paye, ils se retrouvaient sur la place : il y avait des militaires français, des Américains et des Arabes, des Algériens et immanquablement, c’étaient des bagarres à n’en plus finir ». 129

La vie frauçaise au rythme de la présence américaine
Les bases ont une emprise évidente sur la cadence de la vie quotidienne locale. Cette imprégnation s’observe également aux incidences de l’évolution de la présence américaine au fil des années. Pour commencer, la construction des bases de Chaumont, Laon et Toul s’effectue en deux phases. Le premier temps correspond à une époque quasi-héroïque où sont installés les villages de tentes en toile et quelques bâtiments préfabriqués en bois. Les Américains vivent dans « l’enfer de la boue » comme on surnomme alors Toul. 130 Chambley, Dreux, Etain, Evreux et Phalsbourg ne sont aménagés qu’en un seul temps, à partir de 1952. 131 Les mises en service successives de ces bases débutent en 1954. Si la décision d’établir une base américaine près d’Evreux est prise le 8 décembre 1951, les travaux ne débutent qu’en mai 1952, alors que la mise en service s’effectue en novembre 1954. 132 Cette période des grands travaux provoque une sorte d’euphorie dans les provinces françaises. En 1956, toutes les bases sont pleinement opérationnelles. 133
L’importance des bases dans la vie des Français s’observe aux effets d’une décision gaullienne capitale : à l’apogée de la présence et de l’activité américaine en France, en 1958 134 , le général de Gaulle prend le parti de refuser le stockage d’engins nucléaires américains sur le territoire national si la France n’en partage pas le contrôle. 135 Cette décision est annoncée au président des Etats-Unis par le général de Gaulle le 25 mai 1959. 136 En conséquence, les Etats-Unis retirent leurs chasseurs-bombardiers porteurs de bombes nucléaires tactiques du territoire français et avec eux « 5.300 militaires de tout rang et leurs familles », coup dur pour Chaumont « totalement vidée », pour Chambley et pour Etain « placé[es] en stand-by » 137 mais également pour Phalsbourg et dans une moindre mesure, pour Toul. Ces départs donnent un avant-goût des problèmes qui seront posés lors du départ définitif des Américains. Les premiers licenciements sont un choc. En 1960, Dreux est « fermée au trafic ». 138 Seules les bases d’Evreux, Laon et Toul demeurent alors véritablement actives.
Mais un nouveau coup de fouet est donné à la présence américaine à l’occasion de la crise de Berlin. Les Etats-Unis envoient des renforts en Europe, dont 9.974 membres de la Garde nationale en France où les Américains reprennent leurs investissements. « Ainsi, afin de rendre conforme les bases US de l’Est de la France évacuées depuis deux ans à peine, l’ USAFE s’est vue contrainte de débourser 7 millions de dollars ». 139 Chaumont, Chambley, Dreux, Etain et Phalsbourg sont réactivées ; les autres bases modernisées. C’est une nouvelle bouffée d’air pour les économies locales, mais de courte durée. Dès 1962, la base de Dreux est de nouveau « mise en sommeil [...]. Depuis cette date, il n’y a plus d’activité aérienne sur cet aérodrome ». 140 Puis « Etain, Chaumont, Chambley et Phalsbourg [...] sont une fois de plus placées en stand-by. » 141 Certaines de ces bases connaîtront d’autres réveils, comme Chambley. 142
Le déclin de la présence américaine en France paraît d’autant plus inéluctable que les autorités américaines s’attachent de plus en plus à limiter le budget de l’ USAFE , contrainte à réduire ses dépenses. Or cette politique a des répercutions au niveau local puisque, par exemple à la fin de l’année 1960, deux à trois cents familles américaines sont rapatriées de Châteauroux vers les Etats-Unis. 143 Des départs ont également lieu à Evreux où les 252 logements du village Saint-Michel sont mis en vente en juillet 1961 et récupérés par des Français. Ces rapatriements créent un manque à gagner significatif pour quelques commerces locaux. 144 La volonté américaine de pallier une hémorragie de dollars se fait encore plus pressante avec l’entrée en guerre des Etats-Unis au Vietnam, le 7 août 1964. Presque chaque année, des Français sont licenciés. En 1964, soixante-six emplois sont supprimés à la base d’Evreux 145 , qui perd de l’importance. Entre 1962 et 1965, le trafic américain diminue de façon considérable dans les ports français, alors que les effectifs militaires américains en France ont été réduits de près de 50 %. 146 Lors de leur départ, les Américains laissent « neuf bases aériennes dont cinq opérationnelles ». 147
Chapitre 2
L’Amérique débarque en France

1. Les Américains des bases

Combien d’Américains ?
Déterminer l’importance quantitative de la présence américaine est essentiel pour l’étude de son influence. De l’ampleur des bases dépend la nature des relations entre Français et Américains. Or, pour ne pas remettre en cause la souveraineté de la France, les autorités françaises s’accordent sur la nécessité de limiter le nombre de militaires américains. L’annexe I de l’accord franco-américain du 4 octobre 1952 «fixe un plafond de 62.000 militaires et de 1.250 civils» américains. 148 Mais ce chiffre correspond à l’ensemble de l’armée américaine. Pour l’USAFE, un protocole militaire passé entre les chefs d’Etat-major de l’armée de l’air français et américain 149 limite le nombre d’aviateurs américains à 21.000 au début des années cinquante. Le 1 er janvier 1953, on dénombre déjà 15.051 Airmen (soldats de l’ USAFE ) en France. 150 Puis le plafond s’élève et le nombre de militaires de l’armée de l’air américaine est tenu de ne pas dépasser 63.250 personnes, à partir de 1954. 151 L’arrivée des Américains s’effectue progressivement mais en masse. Dès 1953, 8.600 Américains sont présents à Châteauroux. 152 Au plus fort de l’activité des bases, les Américains sont environ 6.000 à Chaumont 153 , 3.500 à Toul 154 et près de 10.000 à Evreux, familles comprises. 155 Vers 1919, on estime le nombre total d’Américains en France à plus de 100.000 personnes pour l’ensemble des installations américaines. 156 Ils représentent environ 5 % des effectifs américains outre-mer et 15 % des effectifs américains en Europe en 1957. 157 Puis leur nombre décroît progressivement et en mars 1966, l’effectif des forces américaines en France se monte à 26.000 militaires et 13.000 civils, pour un total d’environ 65.000 Américains, familles incluses. 158 Les effectifs de l’ USAFE suivent l’évolution générale. De 1959 à 1960, ils passent de 20.876 à 14.310 militaires. 159 A la veille du départ, les Américains sont encore 1.730 à Châteauroux 160 et 3.200 à Evreux, par exemple. 161
Quelques remarques s’imposent. D’une part, l’ampleur de la présence américaine à une date donnée ne reflète pas le nombre d’Américains à avoir effectivement foulé le sol français en quinze ans de présence américaine, en raison du renouvellement continuel des effectifs. En effet, les Américains ne restent en général que quelques années en France. Par exemple, au milieu des années cinquante, les Américains venus en célibataire sur la base de Toul n’y restent que dix-huit mois. Ceux qui sont accompagnés de leurs familles s’installent pour environ trois années. 162 Mais il arrive aussi que les Américains ne restent que trois mois, notamment les sous-officiers et simples soldats, avant d’être « mutés dans une autre base en France, ou en Espagne, en Angleterre [ou] de rentrer en Amérique ». 163 Ce turnover est une donnée à prendre en compte dans les relations humaines entre Français et Américains. Les liens sont d’autant plus difficiles à nouer que les Américains ne restent dans la même région que pour une courte période. D’autre part, Olivier Pottier remarque fort justement que l’ampleur de la population américaine en France liée aux bases a toujours été bien inférieure à la masse de soldats américains venus aider la France lors des deux conflits mondiaux. A la fin de l’année 1918, on dénombre « 2.013.000 militaires américains stationnés en France ». 164 Cette présence américaine en France est également inférieure à celle dans d’autres pays d’Europe à la même époque, en particulier l’Allemagne qui « accueille » environ « 250.000 hommes [...] au début des années cinquante. » 165
Enfin, à l’échelle de la population française, la part des Américains est, somme toute, très faible. Au début de l’année 1954, les Américains représentent « 0,1 % de la population totale de la France, 2,8 % des étrangers vivant en France ». 166 Au niveau départemental, cette part américaine est plus visible. Dans l’Indre, « le pourcentage d’étrangers passe de 1,507 % en 1946 à 2,358 % en 1954, 3,085 % en 1962, 1,395 % en 1968 ». 167 C’est dans la Charente-Maritime, l’Indre, la Meuse, la Meurthe-et-Moselle et le Loiret que la proportion d’Américains est la plus importante. Ils représentent plus d’1 % de la population totale de ces départements. 168 Et évidemment, la présence américaine est encore plus visible dans les villes où les Américains sont implantés. Prenons le cas extrême de Châteauroux, « la plus forte concentration de citoyens américains sur notre territoire ». 169 Dès 1951, les Américains y représentent environ un dixième de la population civile. 170 Ils sont 12 % de l’agglomération castelroussine en 1958. 171 Pour évaluer l’augmentation de la population des villes suite à l’arrivée des Américains, on ne peut omettre de prendre en considération les Français qui migrent vers les villes où se trouvent les Américains dans la perspective de trouver un emploi. Cette présence américaine a donc un large poids dans l’augmentation de 20.000 habitants de la population d’Evreux entre 1954 et 1962, outre l’accroissement naturel démographique. 172

Quels Américains ?
Les Américains installés en France sont en premier lieu des professionnels formant « une équipe complète et indépendante capable de faire tourner n’importe quelle plate-forme, qu’elle se trouve en paysage lorrain ou au milieu des rizières de Corée. » 173 Parmi les 2.226 militaires américains à Chaumont en 1958, 244 sont des officiers ; 676 ont le grade de sous-officiers et 1.036 sont des aviateurs. 174 Les militaires sont « issus d’unités de toutes sortes » 175 et « la plupart d’entre eux sont des réservistes ». 176 Proportionnellement, l’armée américaine en France est composée de plus de techniciens, officiers supérieurs et cadres administratifs que d’hommes de troupe, à la différence de celle basée en Allemagne de l’Ouest. 177 Certains Américains travaillant sur les bases sont considérés comme des civils mais ils restent pour l’essentiel affiliés à l’armée américaine. En 1953, à Châteauroux, travaillent 6.000 militaires et 200 civils américains.
A ces travailleurs s’ajoutent les membres des familles de militaires : 2.400 à Châteauroux en 1953 178 , 1.603 à Chaumont en 1958. 179 Ceux-ci forment une part importante de la population américaine en France puisque, vers 1958, femmes et enfants de militaires représentent près de 50 % des 10.000 Américains présents à Evreux 180 La venue en nombre de familles américaines constitue une des particularités des bases américaines en France. Elles arrivent dès 1955. 181 Par exemple à Toul, les militaires célibataires sont minoritaires. 182 Ces familles modifient l’image de la présence américaine, notamment quand on observe que 46 % des habitants américains de Chaumont en 1962 sont des enfants. 183 En outre, la venue de ces familles permet un rééquilibrage partiel de la sex-ratio des Américains en France. Même si l’armée compte quelques employées américaines — militaires ou civiles —, la majorité des femmes présentes sur les bases sont les épouses et les filles de militaire. « Très peu de femmes américaines travaillaient. Celles inactives se baladaient, prenaient le thé ensemble, faisaient de la gymnastique, etc. La vie d’une femme oisive. Mais quand elles avaient des enfants, elles avaient de quoi s’occuper aussi. » 184
La majorité des Américains en France liés aux bases sont des jeunes hommes dans la force de l’âge : d’une vingtaine d’années à environ quarante-cinq ans. Les seuls Américains de plus de quarante-cinq ans dans les bases sont généralement les militaires les plus gradés et leurs épouses. Les enfants de ces officiers supérieurs et sous-officiers en fin de carrière sont souvent des adolescents. Très peu d’entre eux sont en France. En effet, les enfants de plus de quinze ans préfèrent généralement rester aux Etats-Unis pour effectuer des études supérieures dans leur pays d’origine. En revanche, les bases accueillent beaucoup de jeunes enfants, essentiellement des enfants de militaires. Les écoles américaines en France « ont compté jusqu’à 13.500 élèves. » 185 En somme, la composition de cette population est relativement représentative de la structure des populations militaires à l’étranger. Les soldats de l’armée américaine dans les bases en France sont susceptibles de provenir de tous les Etats des Etats-Unis. Toutefois, un journaliste en reportage sur la base d’Evreux en 1963 remarque que « les visages, les comportements sont du Middle West plutôt que de New York. » 186 Dans l’armée américaine, il y a également beaucoup de Polonais, des « personnes déplacées ayant suivi les Américains d’Allemagne en France. S’ils portent un uniforme, leur statut est moitié civil moitié militaire. » 187 Le parcours professionnel des soldats américains est une donnée qui peut avoir son importance. Par exemple, parmi les premiers militaires américains à s’installer en France, beaucoup proviennent d’Allemagne et ont l’habitude d’adopter un comportement de vainqueurs en pays conquis. Un journaliste de Combat qualifie en 1954 ces attitudes d’« erreur psychologique » 188 puisque certains soldats sont agressifs et peinent à s’adapter à la situation en France.
L’origine sociale des militaires américains est également très variée, ce qu’explique Madame Depierre qui a travaillé à Toul : « à l’hôpital Jeanne d’Arc, il y avait une section de transport et là, il y avait beaucoup de soldats qui ne savaient ni lire, ni écrire. [...] Dans l’armée américaine, il y avait de tout. De l’artiste, du cultivé, du religieux — j’ai vu de tout défiler — et puis des voyous. » 189 Toutes ces caractéristiques des Américains sont importantes : d’une part, dans les relations qu’ils peuvent entretenir avec les Français — par exemple, les célibataires sont plus enclins à s’intéresser à la culture française que les militaires mariés occupés par leur vie de famille 190 — ; d’autre part, la composition de cette population détermine l’image que les Français peuvent avoir des Etats-Unis puisque, comme le remarque Monsieur Howald, à l’époque adolescent à Toul, « pour nous, ils étaient représentatifs de l’Amérique ». 191

2. Les filtres dans la perception des Américains

Les barrières entre Français et Américains
Eléments objectifs et subjectifs se mêlent pour forger la représentation que chaque Français se fait des Américains. Or, les rapports entre Français et Américains sont prédéterminés par un certain nombre de barrières qui ne facilitent pas la compréhension mutuelle. L’élément fondamental dans l’examen des relations franco-américaines réside dans la barrière linguistique. A l’échelle nationale, seuls 8 % des adultes français interrogés en 1953 déclarent connaître l’anglais et 21 % le connaîtraient un peu. 192 Les jeunes générations ne sont pas forcément les mieux loties puisque obligation leur était faite, pendant l’occupation, d’apprendre l’allemand. 193 Un psychiatre militaire interviewé en 1963 sur la base d’Evreux pointe le problème de la communication comme la principale difficulté des Américains en France : « il y a une barrière de la langue et [à cause de] ça, c’est plus difficile pour les Américains d’établir des contacts pour trouver une solution aux problèmes. [...] Les gens qui parlent français, ce sont des gens qui ont une certaine curiosité, une certaine adaptabilité, ce sont des gens qui peuvent s’ajuster plus facilement. » 194 Au problème linguistique s’ajoute une barrière culturelle. L’absence de références culturelles communes nuit également à la communication. Quand un Américain veut parler de base-ball, le Français n’y entend pas grand chose et peine à saisir l’intérêt de ce sport. 195
Autre difficulté dans les relations franco-américaines, les différences de niveau socio-économique sont à même de créer des tensions. Ainsi, quand les Américains arrivent en France au début des années cinquante, leur niveau de vie est largement supérieur à celui des Français. En 1953, le salaire mensuel d’environ 20.000 francs d’un ouvrier spécialisé français fait bien pâle figure à côté des 200.000 francs touchés par un sergent ou des 380.000 francs d’un commandant. 196 Même « le moins bien payé des Américains hors d’Amérique touche plus d’argent que neuf Européens sur dix [...] si bien que la différence de condition d’existence est impossible à dissimuler. Conformément à la nature humaine, elle suscite moins d’émulation que d’envie. » 197 Madame Montouchet se souvient que « même les soldats de première classe roulaient en grosse voiture, en Buick ou en Chevrolet, alors que les Français circulaient à vélo ». 198 De plus, les Français même aisés ne peuvent pas accéder aux produits disponibles pour les Américains au PX, puisque l’accès aux magasins américains est strictement interdit aux Français. Ces différences si visibles créent des frustrations.

Préjugés et croyances populaires français
Outre ces décalages flagrants, le subjectif vient se mêler aux perceptions des Américains par les Français. En effet, chaque Français est influencé par les précédentes rencontres que lui ou son entourage ont pu avoir avec les Américains mais également par sa propre connaissance de l’histoire des relations franco-américaines, de la littérature et des journaux américains, du cinéma américain présentant « une Amérique rêvée ». 199 Aux éléments complexes de la culture et de la mémoire collective transmises d’une génération à une autre s’ajoute l’image, plus présente dans les esprits, des nombreux Américains croisés à l’occasion des deux guerres mondiales, quelques années auparavant. Dans une enquête nationale réalisée en janvier et février 1953, 56 % des sondés affirment avoir eu l’occasion de voir beaucoup de militaires américains et « un très vif sentiment de sympathie prédomine à l’égard des Américains dans la conscience française ». 200 Au début des années cinquante, beaucoup de Français ont encore en tête les images de la Libération : « Chewing-gum, chocolat, cigarettes qu’ils donnaient à profusion. [...] On allait les voir parce qu’on récoltait des tas de choses. » 201 L’armée américaine était alors accueillie avec gratitude et admiration comme l’illustre le témoignage d’un sergent américain en 1944 : «La presse parisienne publie chaque jour des chroniques sur l’armée américaine, son organisation, son matériel, ses officiers, ses hommes. Elle voit en nous une armée démocratique. Elle aime notre manière aisée et naturelle de marcher, qui est exactement l’antithèse de la manière allemande. [...] Les Français nous aiment comme ils ne nous ont jamais aimés. » 202 Ainsi, « à la Libération, les Américains deviennent un symbole. Ils ne sont plus seulement les libérateurs, ils représentent la liberté : liberté de s’exprimer, de se déplacer, de s’opposer ». 203
Puis le plan Marshall continue à populariser la générosité américaine. Il s’accompagne d’une propagande savamment orchestrée : cinéma, presse, affiches, etc. 204 En outre, le retour des militaires américains en France répond à une certaine inquiétude dans la population française, aux premiers temps de la guerre froide. Le parapluie procuré par la première puissance économique, politique et militaire mondiale apaise les craintes. Ainsi l’exprime un Toulois, Michel Hachet : « quand les Américains sont revenus, j’ai éprouvé un certain soulagement. [...] Il y avait la frousse des Russes. On percevait bien qu’il y avait une forme de dictature qui était aussi dangereuse que celle à laquelle on venait d’échapper avec la défaite de l’Allemagne hitlérienne. La présence américaine était éminemment rassurante pour nous ». 205 La plupart des Français croisent alors des Américains avec plaisir. Comme le raconte un militaire américain à Paris en 1950 : « nous étions encore beaux garçons et on nous admirait ; on nous souriait, on se retournait sur nous dans la rue. » 206
Cette image qui domine les esprits français ne doit pas faire oublier une représentation plus critique des Etats-Unis, que beaucoup considèrent comme un pays « matérialiste, capitaliste et impérialiste, [...] une civilisation de l’uniformité. [...] Pour ces Français-là, l’Amérique restait un pays sans culture et les Américains de grands enfants naïfs et naïvement optimistes, capables de brillantes réussites techniques, sans doute, mais peu doués pour la pensée abstraite et, pour couronner le tout, convaincus de leur supériorité et imperméables à la sagesse que le vieux monde tirait de sa longue histoire. » 207 A cet égard, l’image des Américains en France varie selon chaque individu et chaque époque. Elle fluctue en fonction de nombreux facteurs, par exemple de rumeurs. Ainsi, à Toul a circulé le bruit qu’une chaise électrique était activée sur la base pour exécuter les militaires violeurs. 208 Aux perceptions des réalités américaines se superposent des légendes ou réalités sublimées, ce qui fait dire à Alain-Gérard Slama : « l’opinion que chaque peuple se fait d’un autre est déterminé par deux facteurs : l’histoire et l’ignorance. La première crée les mythes ou, si l’on préfère, les stéréotypes ; la seconde les assoit et assure leur longévité. » 209

Stéréotypes et idéalisation
La présence militaire américaine a-t-elle justement contribué à invalider ou à confirmer les préjugés français à l’égard des Américains ? Le mythe américain, véhiculé par les Américains eux-mêmes, est très présent dans l’imaginaire collectif français. Il semble assez mystérieux et se pare d’attributs magiques. Par exemple, à la Libération, Lucette Depierre raconte : « ma grand-mère pensait que c’était presque de la sorcellerie le café lyophilisé » 210 utilisé par les Américains. De même, l’employé d’un bowling sur une base américaine parle d’un lieu « féerique » : « c’était très impressionnant parce que, moi, je ne connaissais pas du tout ça. J’étais fils de paysans. » 211 On peut s’interroger sur la part d’idéalisation dans ces réactions. Les Français n’admirent-ils pas d’autant plus cette Amérique prospère et moderne que la France leur semble faible, instable et vétuste ? Comme l’explique Olivier Pottier, « dans la vision que les Français ont des Américains passent beaucoup des représentations qu’ils se font des Etats-Unis en général, alors ils essaient de faire coller un tout petit peu la théorie et la pratique, l’image et la réalité. » 212 En d’autres termes, les Français intériorisent « la réalité américaine transformée en mythe sélectif et simplificateur de cette réalité, transformation résultant à la fois des messages issus du système médiatique américain et de l’attente du public français. » 213 Et dans le cas des bases, au mythe s’ajoute l’irruption soudaine et quotidienne de nouvelles réalités américaines. 214
Philippe Roger pointe du doigt le fait que beaucoup des traits caractéristiques que les Français accordent aux Américains « sont ceux que l’on reconnaît habituellement à la jeunesse : dynamisme, optimisme, cordialité, générosité, mais aussi naïveté, parfois rudesse et même violence ». 215 Or tous ces qualificatifs sont représentatifs de certaines appréciations françaises sur les Américains des bases. En fait, la confrontation réelle entre Français et Américains, loin de rétablir certaines vérités, participe parfois à la sublimation de supposées particularités américaines. Par exemple, beaucoup de témoins s’accordent à dire que les Américains étaient plus beaux que les Français : « Les Américains étaient plus grands et il n’y avait absolument pas d’obèses. [...] On disait : « Ah, ils sont beaux, c’est parce qu’il boivent beaucoup de lait ! » Et c’est vrai qu’ils buvaient de grands verres de lait. [...] Ils étaient plutôt pas mal. » 216 Cette appréciation s’explique en partie par le fait que les Américains présents en France sont, pour l’essentiel, des jeunes hommes en pleine santé, qui suivent les programmes d’entraînement physique de l’armée. Les Français étaient sûrement plus chétifs, encore marqués par les privations de la guerre et de l’immédiat après-guerre. Dans la même idée, les femmes américaines apparaissent comme plus grandes que les Françaises. Relents d’un certain complexe d’infériorité ?
Quoiqu’il en soit, les représentations que les Français se font des Américains sont fécondes puisque ce sont autant elles qui influencent les Français que les réalités américaines. D’ailleurs, ces réalités perceptibles sont également toutes relatives. On peut douter du fait qu’un individu soit susceptible de percevoir les subtilités d’une société étrangère en côtoyant quelques-uns de ses représentants. Ainsi, un double prisme déforme les relations entre Américains et Français. D’abord, chaque Français est imprégné de la représentation personnelle qu’il se fait des Américains. Et c’est souvent cette vision partielle et déformée qui l’influence. Ensuite, la réalité de la vie américaine dans les bases est également biaisée. Il ne s’agit pas de véritables villes américaines. Les Américains ne se comportent pas en France comme dans leur pays d’origine. Et eux-mêmes ne sont pas strictement représentatifs de la population américaine.

Percevoir les nuances d’une société américaine complexe
Préjugés et stéréotypes façonnent l’image que les Français se font des Américains. Il est encore plus ardu de s’en défaire en prenant en compte la complexité de la société américaine, en particulier de ses normes et codes culturels. 217 Dans les faits, le mythe américain est une chimère. « Pays vaste, multiple, vivant, les Etats-Unis se refabriquent sans cesse. » 218 Prenons un exemple de paradoxe de la société américaine : les restes de la ségrégation. Comment les Français ont-ils apprécié cette réalité ? La plupart des Français n’ont observé aucune trace de la ségrégation raciale dans la société américaine. En effet, celle-ci est strictement interdite dans l’armée. Selon un rapport datant de novembre 1953, la ségrégation est abolie à 100 % dans l’US Air Force à cette date. 219 Dans le cadre du travail des Français sur les bases, ceux-ci n’observent donc pas de ségrégation. Mais la ségrégation est une donnée historique qui a fortement marqué les mentalités américaines et si son existence n’est pas officielle, elle reste dans une certaine mesure culturelle.
Élément le plus flagrant de cette réalité, les Américains, en dehors des heures de service, mènent une vie sociale ségréguée. Comme le raconte Monsieur Howald, fils des patrons d’un bar à Toul entre 1959 et 1964 : «même les Américains entre eux étaient séparés parce qu’il y avait les Polonais qui étaient dans l’armée américaine et il y avait les noirs. Ils étaient bien séparés. Il y avait les bars à noirs et les bars à blanc. Nous, on avait un hôtel, on louait principalement à des Américains blancs. Si on voulait louer à un Américain noir, il fallait qu’on le fasse passer par une cour pour ne pas que les blancs voient qu’il couchait là, autrement on risquait de perdre leur clientèle qui était plus importante que celle des noirs. Il y avait un tel racisme entre eux ! En plus, si une fille qui fréquentait des noirs avait le malheur de fréquenter un blanc et que ça se savait, la pauvre, elle risquait — peut-être pas d’être tuée — mais elle risquait de prendre des coups quand même. Oui, le racisme, c’était quelque chose de terrible. [...] Il y avait des bars qui refusaient de servir les noirs. [...] Les Polonais étaient mieux acceptés». 220 Même constatation du leader d’un ensemble de jazz noir américain tournant en France dans les années cinquante ; pour lui, « la présence des troupes américaines amène également la tension raciale. » 221
Chapitre 3
Appel massif à la main-d’œuvre locale

1. Travailler « aux » Américains

L’embauche d’une abondante mais-d’œuvre
Pour parvenir à effectuer leurs missions en France, les Américains ont besoin d’une main-d’œuvre importante. Ils sollicitent les Français, leur fournissant ainsi travail et salaire. Naît une nouvelle expression employée en particulier dans les bases de l’Est de la France : on ne travaille pas « pour » les Américains mais « aux » Américains. Quelles sont les spécificités de ce travail « aux » Américains ?
Au moment de l’implantation des bases, l’embauche est massive. Les Américains recherchent avidement des Français sachant parler anglais. Ainsi, Madame Montouchet a été embauchée en 1954 seulement quelques jours après s’être présentée à la base d’Evreux. Ses « interlocuteurs appréciaient manifestement de rencontrer une personne parlant couramment l’anglais » 222 . En fait, cette embauche américaine varie largement d’une région à une autre. Parfois la main-d’œuvre manque et les Américains doivent augmenter les salaires pour être plus attractifs. En revanche, à Toul, il y a plus de candidats que de postes à pourvoir. 223 A propos des caractéristiques des employés français, deux traits peuvent être soulignés : d’une part, il arrive souvent que plusieurs personnes de la même famille travaillent pour les Américains: «le personnel d’entretien venait [...] quelquefois en famille (père, frère, oncle, ...) ». D’autre part, les employés viennent parfois de la même zone géographique : « une centaine de personnes travaillaient à la blanchisserie [...] venant surtout des villages du sud du département. » 224 En effet, les Américains embauchent beaucoup de ruraux. Sur l’installation américaine de Verdun, les employés français viennent de 176 communes différentes. 225 Ordinairement, la ville la plus proche et les villages alentour fournissent une majorité des employés français d’une base mais les bases drainent également la population des campagnes plus éloignées et même d’autres régions. A Evreux, en 1966, seuls 407 des 730 employés français de la base habitent Evreux-même et ses villages alentour. 226
Après l’embauche, suit une période d’un mois d’essai pendant laquelle chaque employé est soumis à « une enquête de sécurité, casier judiciaire mais aussi appartenance à [un] parti politique. » 227 Les Américains souhaitent en particulier éviter d’embaucher des sympathisants communistes. Mais les critères de recrutement ne semblent pas toujours très pertinents, aux yeux des Français. D’après Madame Depierre qui a travaillé à Toul, « il y avait beaucoup de laxisme dans l’embauche. » 5 Mais les avis divergent et certains considèrent que les embauches répondent à des critères typiquement américains, différents des critères français. Selon un employé français, « les qualités des personnes prennent largement le pas sur les diplômes. [...] Ce qu’il faut, c’est faire l’affaire » 6 et être flexible. C’est pourquoi, « il était fréquent de constater que la caissière d’un mess était agrégée de philosophie, qu’un magasinier était licencié en droit, qu’une dactylo avait une licence d’anglais, qu’un chef de service de statistiques était ancien ouvrier agricole ». 228
De nombreux emplois proposés par les Américains ne demandent pas de qualifications particulières. Pour un Toulois interrogé à ce propos : « travailler aux Américains, qu’est-ce que ça demandait comme capacité ? Rien ! Ils embauchaient tout le monde. [...] Je me souviens avoir une fois interrogé un type : qu’est-ce que tu fais aux Américains ? Je fais des heures. Bah, qu’est ce que c’est ? Je fais des heures ! En le poussant un petit peu, il m’avait expliqué qu’il avait une ventouse et qu’il débouchait les lavabos. » 229 Un autre Toulois parle de « catastrophe pour tous ces jeunes qui à quinze ans sortaient de l’école, du certificat d’étude et sont allés travailler aux Américains. Ils n’ont pas appris de métier. Là-haut, on ne sait pas trop ce qu’ils faisaient. Certains étaient sur le bowling où [...] ils remettaient les quilles en place. [...] J’ai un copain qui surveillait une quinzaine de manomètres [...] et a travaillé comme ça jusqu’à trente ans. Quand les Américains sont partis, ce gars-là s’est retrouvé sans travail, sans formation. Il n’a jamais retravaillé. » 230
Combien de Français travaillent pour les Américains ? Dès leur arrivée, les Américains ont besoin de beaucoup d’ouvriers pour aménager les bases. On en compte jusqu’à 800 à Toul. 231 Au plus fort de la présence américaine, ce sont près de 31.000 Français qui travaillent sur les bases de l’OTAN 232 , dont 400 à Chaumont 233 , près de 5.000 à Châteauroux 234 alors que « le second plus grand employeur de la ville, la manufacture de tabac de la SEITA, n’en emploie que 700. » 235 Mais le poids de l’employeur américain varie amplement selon les régions. A partir de 1959, le nombre d’employés français tend à la baisse. Et 8.000 d’entre eux sont licenciés entre octobre 1963 et juin 1966. 236

Statut administratif des Français
A l’opposé des installations militaires américaines réglementées par des accords bilatéraux, le statut des employés français servant pour les Américains dépend d’accords multilatéraux. 237 Selon les deux premiers articles de la brochure du Ministère de la Défense nationale présentant le « statut du personnel recruté pour le compte des forces alliées en France », le ministre français de la Défense est, au regard de la loi, l’unique employeur légal de la main-d’œuvre nécessaire aux forces alliées en France. En fait, c’est l’intendance militaire française présente sur la base qui est officiellement chargée d’embaucher cette main-d’œuvre en fonction des besoins des Américains et de la payer. L’intendance française « consulte les services départementaux de la main-d’œuvre, qui fournissent la liste du personnel disponible dans les catégories envisagées ». C’est également elle qui doit «procéder aux enquêtes nécessaires ». 238
De ce fait, le contrat de travail des employés français sur les bases américaines est signé avec l’intendance militaire mais ce sont les services alliés qui « fixent l’organisation et la composition des effectifs de l’installation, [...] choisissent les candidats les mieux qualifiés pour les emplois demandés et en informent les services français, proposent la catégorie ou le coefficient pour les salaires [mais c’est l’intendance française qui tranche] et vérifient les fonctions remplies par ceux-ci ». 239 Les autorités alliées « choisissent également les employés susceptibles d’obtenir une promotion, [...] décident des changements d’affectation du personnel à l’intérieur de l’installation en tenant compte des capacités et de l’ancienneté » 240 puis « demandent aux services de l’intendance de prendre toutes les mesures concernant le personnel, telles que les changements d’affectation, promotions, avancements d’échelon, déclassements, sanctions, licenciements ». Enfin, ce sont les services alliés qui « donnent au personnel la formation professionnelle lui permettant d’améliorer ses capacités techniques, de faciliter sa tâche et d’accéder éventuellement à une catégorie supérieure ». 241 On est notamment promu en fonction de l’ancienneté ou lorsque quelqu’un quitte le service où l’on se trouve.
Ces précisions traduisent le caractère extrêmement complexe du statut du personnel dont la gestion s’effectue par des relations étroites entre les services français et les autorités américaines représentées par le Civilian Personnel Officer (CPO, chef du personnel civil). 242 En bref, les Français qui travaillent sur les bases américaines ne sont pas employés de l ’US Air Force mais du Ministère de la Défense français et, ce, selon les statuts du personnel décidés au niveau de l’OTAN. Ainsi, les travailleurs français sont soumis au droit du travail hexagonal. Néanmoins, il existe quelques exceptions. Par exemple, le personnel du Mess Hall du camp américain de St-Ustre dépend des Américains et non de l’intendance française. Ses employés ne bénéficient pas du statut du personnel des bases. « Leur rémunération ne peut résulter que de la libre discussion. » 243 Et c’est le cas, plus généralement, des employés des coopératives américaines et de tous les employés, essentiellement des serveuses, travaillant pour le compte des Services Clubs américains. 244 Enfin, certains Français travaillent sur les bases mais ne sont pas rémunérés, même indirectement, par les Américains. Il s’agit des officiers de liaison français et des quelques personnes qui les assistent, des membres de détachements de Liaison-Air, des fonctionnaires des douanes et de ceux des Ponts et Chaussées. 245

Types d’emplois et rémunérations
Organisées comme autant de villes autonomes, les bases proposent tout type d’emploi, de secrétaire ou traductrice, à femme de ménage et balayeur ou manutentionnaire, du chauffeur routier ou pompier au maçon, menuisier, mécanicien, serrurier, électricien et autre plombier. Un nombre important de personnes est employé dans les commerces et services américains — vendeuses, blanchisseuses, presseurs-laveurs, coiffeuses — ou dans leurs cuisines — serveuses, cuisiniers, bouchers, etc. Les Français occupent en majorité des postes subalternes, même si on compte quelques cadres administratifs ou des ingénieurs. En 1966, les bases proposent 550 fonctions 246 différentes dont certaines n’ont pas d’équivalent en France. 247 Une telle variété d’emplois requiert des employés de tous âge. A Evreux, 150 des 730 employés en 1966 ont entre 46 et 65 ans. 248
En 1954, 42 % des Français travaillant pour le compte des Américains sont des manœuvres ; 37 % d’entre eux sont employés et 21 % ouvriers qualifiés. 249 A ce propos, la présence américaine assure le plein emploi dans certains secteurs spécialisés, en particulier dans le domaine aéronautique. A Châteauroux, elle est salutaire pour les six cents ouvriers français « qualifiés dans la maintenance des aéronefs », au chômage depuis la cessation d’activité, vers 1950, de l’usine d’aviation de Châteauroux gérée par la Société Nationale de Constructions Aéronautiques du Sud-ouest. Quelques mois après cette cessation d’activité, l’usine est reprise par les Américains et « sur les six cents ouvriers français [...], 578 ont été réembauchés ; 22 ont été éliminés [car] communistes militants. » 250 Cette embauche a permis une amélioration des qualifications des Français concernés qui, dans cette usine, travaillent avec du matériel perfectionné sur des avions dernier cri, en coopération avec des ingénieurs américains. 251
La question des salaires est un sujet sensible. Les Américains payent-ils réellement plus les Français que ne le ferait un employeur local ? La réponse à cette question est affirmative mais la polémique subsiste quant à l’ampleur de cette différence. Pour certains, la base « offre des salaires trois fois plus élevés que n’importe quelle entreprise du cru » 252 , pour d’autres il s’agit de « salaires supérieurs de 30 à 40 % à la moyenne avec un treizième mois » 253 , enfin pour d’autres « les salaires sont supérieurs aux rémunérations en vigueur dans le département de 10 % pour les horaires, de 15% pour les mensuels, beaucoup plus pour les cadres. Des primes et le 13 ène mois complètent. » 254 D’ailleurs, les employés français ne s’entendent pas eux-mêmes sur ce point. Selon un témoin interviewé dans un documentaire diffusé sur France Culture en 2003, «quand