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Les Maréchaux de France des Lumières

De
1128 pages
Dans la société d'Ancien Régime, les maréchaux de France avaient pour fonction la conduite des armées du Roi. Au XVIIIe siècle, la plupart des quatre-vingts officiers généraux distingués par le maréchalat le furent à un âge avancé. Cette thèse montre dans une première partie l'évolution d'une dignité accordée à l'origine pour commander à la guerre vers une faveur décernée en période de paix. Les parties suivantes sont consacrées à la place de cette élite dans la société.
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Simon SurreauxLES MARÉCHAUX DE FRANCE Simon Surreaux
DES LUMIÈRES
Dans la société d’Ancien Régime, les maréchaux de France avaient
e LES MARÉCHAUX pour fonction la conduite des armées du Roi. Au XVIII  siècle, la LES MARÉCHAUX DE FRANCE
plupart des quatre-vingts offciers généraux distingués par le maréchalat
DE FRANCE
le furent à un âge avancé. Cette thèse montre dans une première partie
l’évolution d’une dignité accordée à l’origine pour commander à la DES LUMIÈRES DES LUMIÈRES
guerre vers une faveur décernée en période de paix. Les parties suivantes
sont consacrées à la place de cette élite dans la société.
Par l’étude des alliances matrimoniales, il s’agit de comprendre dans
quelle mesure l’endogamie ou l’exogamie nobiliaires s’inscrivirent dans HISTOIRE ET DICTIONNAIRE D’UNE ÉLITE MILITAIRE
une stratégie de préservation patrimoniale et d’enrichissement.
DANS LA SOCIÉTÉ D’ANCIEN RÉGIMELes actes notariés contribuent à étudier l’assise de leur fortune. Le
patrimoine, les dettes ainsi que les revenus informent sur les mouvements
de cette fortune, indiquant qu’il s’agissait d’un groupe économiquement
dynamique et cantonné aux formes traditionnelles de placements. On
peut ainsi déterminer la place des maréchaux dans la ville au travers de
leur quotidien, dans leurs demeures et par la gestion de leur fortune.
La dernière partie s’interroge sur la culture de cette élite militaire. Une
Préface de Lucien Belyanalyse systématique des testaments informe sur leurs attitudes devant la
mort. Les curiosités intérieures de cette élite militaire renseignent sur les
comportements de collectionneur de certains maréchaux. La place des
maréchaux dans la vie sociale du temps, dans les académies parisiennes
ou provinciales, dans les loges maçonniques et certains salons, achève
cette réfexion.
Simon SURREAUX est agrégé de l’Université et docteur en histoire (université Paris–
Sorbonne), chercheur associé au Centre Roland Mousnier (UMR 8596). Sa thèse, sous
ela direction du Professeur Lucien Bély, « Les Maréchaux de France au XVIII  siècle.
Histoire sociale, politique et culturelle d’une élite militaire », d’où est tiré ce livre, a reçu
le prix Daniel et Michel Dezès de la Fondation de France, en mars 2012.
Publié avec le soutien du Conseil scientifque de l’Université de Paris-Sorbonne
89 €
ISSN : 1148-7933
ISBN : 978-2-917232-10-1
SPM Editions SPMKronos n° 71
MARECHAUX SPM 155x240 indd 1 04/10/13 16:43




LES MARÉCHAUX DE FRANCE
DES LUMIÈRES SIMON SURREAUX




LES MARÉCHAUX DE FRANCE
DES LUMIÈRES

Histoire et dictionnaire
d’une élite militaire dans la société
d’Ancien Régime


Préface de Lucien Bély

Thèse de doctorat d’histoire
qui a reçu le Prix Daniel et Michel Dezès 2012
de la Fondation de France



Ce volume est le soixante-et-onzième de la collection Kronos
fondée et dirigée par Éric Ledru
SPM
















© SPM, 2013
Kronos n° 71
ISSN : 1148-7933
ISBN : 978-2-917232-10-1
34, rue Jacques-Louvel-Tessier 75010 Paris
Tél : 01 44 52 54 80 - fax : 01 44 52 54 82 - Courriel : Lettrage@free.fr

Diffusion-Distribution : L’Harmattan
5-7, rue de l’École-Polytechnique 75005 Paris
Tél. : 01 40 46 79 20 - Email : diffusion.harmattan@wanadoo.fr

Site internet : http://www.editions-harmattan.fr

6 Table des abréviations
AN : Archives nationales, CARAN, site de Paris.
MC : Minutier central des notaires parisiens.
Rs ou RES. : Réserve du Minutier central des notaires parisiens.
RE : répertoire microfilmé de l’étude notariale considérée.
CM : contrat de mariage.
IAD : inventaire après décès.
SOM : Section d’outre-mer (État-civil).
AD : Archives départementales.
AM : Archives municipales.
BNF : Bibliothèque nationale de France.
BNF, Ms. : Bibliothèque nationale de France, départements des manuscrits.
Ms. fr. : manuscrits français.
NAF : nouvelles acquisitions françaises.
PO : pièces originales (conservées au cabinet des manuscrits de la bibliothèque nationale de
France).
MF : Cote microforme (microfilm ou microfiche).
BM : bibliothèque municipale.
SHD (ancien SHAT) : Service historique de la défense (ancien Service historique de l’armée
de terre), château de Vincennes.
BMS : registre des baptêmes, mariages, sépultures.

lt. : livre (s) tournois.
s. d. : sol(s), denier(s).
F. : francs.
ct. : centimes.

Rappels :
Un denier = 1/240 livre, = 1/12 sol.
Un sol = 1/20 livre.
Une livre tournois = 20 sols = 240 deniers.
1 marc = 8 onces = ½ livre = 64 gros = 250 gr.
e1 once = 1/16 de livre de Paris = 31,25 gr.
e e
1 gros = 1/128 de livre = 1/8 de once = 3,9 gr.

Annales ESC : Annales Économie, société et civilisation.
RHMC : Revue d’histoire moderne et contemporaine.
CTHS : Comité des travaux historiques et scientifiques.
EHESS : École des hautes études en sciences sociales.
NRF : collection Nouvelle revue française, Gallimard.
RMN : Réunion des musées nationaux.

e
Conformément à l’usage en vigueur au XVIII siècle, les prénoms et les noms composés de
l’époque ne sont pas séparés par des traits d’union, sauf les exceptions d’usage. Préface
e
Ce livre important et passionnant repose sur un puissant paradoxe. Au XVIII
siècle, la guerre se fait moins présente mais elle reste fréquente. La société française
reste fortement militaire, le service du roi étant une ardente obligation, pour la
noblesse en particulier, et ouvrant la voie aux honneurs ainsi qu’aux récompenses.
Simon Surreaux s’attache donc à suivre les maréchaux de France, les plus hauts
dignitaires de l’armée française, mais il préfère les observer, loin des champs de
bataille, à la Cour de France plutôt ou dans leurs beaux hôtels particuliers, au milieu
de leurs domestiques, dans leur bibliothèque ou même dans leur cave. Voici donc
e
une vision fort pacifique de puissants hommes de guerre. Le XVIII siècle nous
enchante en offrant ces magnifiques peintures où un gentilhomme se fait représenter
avec sa femme et ses enfants. C’est une galerie de semblables tableaux que nous
découvrons dans cet ouvrage très vivant. La science de l’auteur nous permet ainsi, à
travers ces grands seigneurs, de retrouver tout le mode de vie de ce temps-là, pour
les couches les plus fortunées de la société. Le bâton de maréchal couronne une
carrière, mais les honneurs ne sont pas tout : ils s’accompagnent le plus souvent
d’une réussite sociale qui prend des formes très diverses : une fortune certaine, un
mode de vie luxueux, une sociabilité élégante. Nous sommes invités à retrouver ce
petit monde tout au sommet de la hiérarchie sociale, cette élite des élites, et, à travers
e
elle, la civilisation matérielle qui caractérise le XVIII siècle dans la sphère étroite des
privilégiés.
Simon Surreaux a inventé son sujet de recherche. Il a, dans un premier temps,
travaillé sur les maréchaux de France membres de l’Académie française, puis il a
prolongé cette intuition en faisant une histoire sociale, culturelle et politique de ce
groupe de dignitaires. Simon Surreaux a mis une inlassable énergie à bien connaître
la situation des maréchaux dans la société de leur temps. Il a rassemblé ainsi une
immense documentation, car les maréchaux de France ont des carrières longues,
complexes et variées, des biens immenses parfois, le goût du paraître enfin. Il a
d’abord cherché dans les archives des notaires au Minutier central pour retrouver les
contrats de mariage, les testaments, les inventaires après décès, les partages et les
liquidations de succession. Il a étudié les dossiers individuels de ces soldats aux
archives du Service historique de la Défense qui permettent de suivre leur carrière
militaire. Il a exploré bien d’autres fonds d’archives pour élaborer une somme de
connaissances.
Cet historien passionné choisit donc de faire une prosopographie des maréchaux
e
du XVIII siècle. Bien loin des dictionnaires biographiques qui souvent répètent des
données peu vérifiées, cette méthode reprend toutes les étapes qui marquent la vie d’une personne en retournant aux sources pour tout préciser et contrôler. Cette
démarche exigeante, élaborée par les historiens de la Rome antique, a inspiré ensuite
ceux des autres périodes de l’histoire. Ne nous y trompons pas : un tel choix signifie
un effort immense, beaucoup de courage et de ténacité, un peu comme pour
l’escalade de l’Annapurna ou de l’Everest. Comme pour ceux qui triomphent de tels
sommets, il y a aussi une certitude des cimes : les informations rassemblées sont
fiables, l’acquis scientifique est définitif, le travail servira toute la communautés des
historiens et amateurs d’histoire. Simon Surreaux nous offre donc un remarquable
dictionnaire prosopographique où, pour chaque maréchal, il donne son ascendance,
ses titres et sa carrière, ainsi que les sources et la bibliographie disponibles. Les
références apparaissent pour chaque information proposée. Ce dictionnaire sera un
instrument indispensable pour le chercheur.
Un tel inépuisable trésor permet aussi de suivre la carrière militaire qui conduit à
la dignité de maréchal et livre les traits communs de ce que Simon Surreaux désigne
comme une « groupe de dignité ». Dans ce livre, l’auteur montre une grande
virtuosité intellectuelle, en révélant une excellente connaissance des travaux
d’histoire sociale, abordés de façon ouverte, en retenant les acquis des différentes
écoles et des grands savants qui ont marqué cette recherche. Il a le souci permanent
d’une véritable modélisation, car ce groupe de quatre-vingts personnalités est à la
fois bien circonscrit et en même temps difficile à définir.
L’auteur dispose de la documentation la plus complète possible pour répondre
aux questions habituelles de l’histoire sociale. Il classe ces données et en propose un
traitement sériel : cet ouvrage s’impose en particulier par ses tableaux numériques
parfaitement présentés qui résument bien les résultats d’une enquête impression-
nante. L’ampleur des renseignements engrangés, par exemple grâce aux inventaires
après décès, justifie pleinement cette méthode scientifique, rigoureuse et austère, qui
permet de présenter des résultats solides, à comparer à d’autres travaux sur l’histoire
des élites. Ce goût de l’évaluation numérique s’inscrit également dans une forte
tradition française, l’histoire quantitative ou sérielle, sans doute trop négligée
aujourd’hui.
Au début de son livre, Simon Surreaux s’attache à bien comprendre ce que
signifie la dignité de maréchal, ce qui suppose une excellente connaissance des
institutions complexes d’Ancien Régime. L’enquête porte sur la procédure de
nomination et permet de préciser la place et le rôle des maréchaux dans la société.
Infatigable chercheur, Simon Surreaux a retrouvé les dates de promotion et étudie
l’intervalle entre celle-ci et la prestation de serment. Il considère également l’âge des
maréchaux au moment de leur élévation à cette dignité (des sexagénaires) et leur âge
au moment de leur mort. Il mène une étude sur le bâton et l’habit de maréchal. Il
s’intéresse aussi aux maréchaux qui ont eu des missions diplomatiques comme
ambassadeurs car une tradition veut que celui qui fait la guerre fait aussi la paix.
Simon Surreaux analyse les voies qui conduisent au maréchalat et il utilise d’abord
les lettres de provision pour en analyser les termes. Il interroge sur le rôle du roi, de
la reine et des ministres. Pour atteindre ce sommet de la carrière militaire,
d’innombrables facteurs peuvent jouer et l’auteur en retrouve la complexité. Il sait
considérer également les échecs et les exclusions qui révèlent bien la place de cet
honneur dans le monde militaire et dans la société en général. À travers un groupe,
Simon Surreaux veut retrouver des règles, des pratiques et des valeurs qui marquent
10 le temps des Lumières. Capable d’une attention précise et minutieuse pour chaque
cas étudié, ce chercheur sait aussi construire une image globale.
Le livre s’attache ensuite à l’étude des mariages. Simon Surreaux a pu retrouver
et analyser soixante-huit contrats de mariage et cette quête fut difficile. Nous
pénétrons au cœur même des consciences puisque ces accords entre deux
personnes, mais aussi entre deux familles, supposent des calculs complexes et des
stratégies élaborées, le mariage étant le révélateur d’une société. En moyenne, les
maréchaux se marient à 31 ans avec des jeunes femmes de vingt, se remarient à 44
ans avec des femmes de 23 ans, et parfois encore une fois à 57 ans avec des femmes
de 28 ans. En moyenne, le premier mariage dure trente ans. L’amour trouve aussi sa
place, comme Simon Surreaux l’a montré récemment en publiant la correspondance
de la duchesse de Fitz-James avec son mari.
Les sources notariées permettent d’approcher le patrimoine accumulé par les
maréchaux. Simon Surreaux développe des remarques méthodologiques pour
préciser son approche et ses limites. Il commence par les inventaires après décès
pour donner une évaluation globale des biens mobiliers, puis de l’ensemble des
fortunes, en grande partie immobilières – le patrimoine des Luxembourg atteint 11
millions de livres tournois.
Nous avançons toujours plus avant dans la connaissance de la situation des
maréchaux à travers l’étude très soignée du « train de vie et train de maison » des
maréchaux. Nous retrouvons ces étonnants tableaux où l’auteur analyse la part des
deniers comptants, des bijoux et de l’argenterie, des livres, des porcelaines et
cristaux, des estampes, tableaux et bronzes, de la garde-robe, des linges, de la cave,
des chevaux, des tapisseries, du mobilier, et ceci pour 69 maréchaux. L’auteur en
déduit une composition moyenne où le mobilier représente 30% de la valeur du total
et l’argenterie 23%. Il reprend en détail ces différents postes, développant quelques
exemples pour l’argenterie ou la garde-robe de certains maréchaux. Des graphiques
nous font découvrir le nombre d’équidés, mais aussi la valeur des bouteilles de vin et
nous connaissons même les crus choisis. Les testaments permettent d’étudier la
domesticité à travers la répartition des dons et legs aux serviteurs. Outre de l’argent,
ils reçoivent parfois des objets, des vêtements, même des chevaux.
Simon Surreaux s’intéresse à la gestion de ces fortunes, évaluant d’abord ce qui
vient du roi : à côté du traitement de maréchal de France, d’autres appointements
apparaissent, les maréchaux ayant des gouvernements de villes, des gouvernements
ou des lieutenances générales de provinces, ou bien servant comme capitaines des
gardes du roi. Le maréchal de Saxe l’emporte de loin sur tous les autres. Certains de
ses dignitaires, malgré tous leurs revenus, mènent un tel train de vie qu’ils ne paient
pas leurs fournisseurs et laissent de nombreuses dettes et des successions difficiles.
Certains savent au contraire prendre des risques intéressants et se lancent dans des
entreprises de production comme les forges.
La dernière partie est consacrée à des approches spirituelles et culturelles. Simon
Surreaux multiplie les angles d’attaque pour étudier les convictions religieuses des
maréchaux : des déclarations de bonne vie et mœurs, la place du mobilier de la
chapelle privée, le nombre d’ouvrages de théologie dans la bibliothèque. Les
testaments permettent aussi de connaître l’attitude des maréchaux lorsqu’ils songent
à la mort et, depuis Pierre Chaunu et Michel Vovelle, les historiens modernistes
connaissent l’importance et les limites de ces documents. L’étude des formes
11 juridiques et des formules testamentaires est précise. Il y est souvent question de
funérailles, avec des exigences de simplicité et d’humilité.
Les bibliothèques offrent des indices sur les préoccupations intellectuelles de ces
soldats, à travers le nombre de livres et leur valeur. Douze inventaires sur 68 n’en
comportent pas, mais certains maréchaux accumulent les ouvrages. Les catalogues
de vente – seize ayant été retrouvés – livrent des indications sur les titres des livres et
ces résultats sont ici comparés avec ceux pour d’autres groupes sociaux étudiés par
d’autres historiens. L’histoire tient une place essentielle (plus de 50%), suivie par les
belles-lettres, puis par les sciences et les arts – religion et droit étant moins présents.
En revanche, les maréchaux ne sont pas des collectionneurs fastueux. D’Estrées a
une étrange collection de coquillages pétrifiés, mais il possède aussi des bustes et des
bronzes, et 17 000 médailles et médaillons. Quelques maréchaux possèdent des
tableaux, mais seul Noailles a une belle collection. Grâce à Simon Surreaux, nous
suivons aussi les maréchaux à l’Académie, nous surveillons leur assiduité, nous
découvrons leur rôle d’intermédiaires avec le roi et la Cour – Richelieu s’occupe
même d’une question d’orthographe –, nous retrouvons leurs démarches lors de
certaines élections. Ils contribuent même à diffuser ce modèle académique : Villars
s’intéresse à la création d’une académie à Marseille et Belle-Isle à celle de Metz.

L’image que ces hommes de guerre laissent d’eux est bien éloignée de la violence
des chevaliers du Moyen Âge ou de la brutalité des soudards au temps de la guerre
de Trente ans. Ils participent à des guerres cruelles, mais réglées, qui concernent
d’abord des soldats de profession et qui essaient de ne pas trop éprouver les
populations civiles. Eux-mêmes deviennent de bons exemples d’une civilisation des
e
mœurs en adoptant le mode de vie raffiné que la Cour a dessinée à partir du XVII
siècle : le goût des apparences à travers la beauté des vêtements, des équipages, des
demeures, une manière d’être qui suppose des manières et un vernis culturel, une
maîtrise des réseaux et des circuits qui permettent d’accéder aux bienfaits du roi, aux
récompenses et aux honneurs. S’il a su commander à des troupes, parfois gagner des
batailles, le maréchal de France s’impose comme une figure éclatante de la réussite
sociale au temps des Lumières et nous éclaire sur les valeurs et les certitudes de son
temps.

Lucien Bély
12 Remerciements
Ce livre, à l’origine, est une thèse de doctorat d’histoire, réalisée entre
septembre 2007 et septembre 2011, et soutenue devant l’université Paris-Sorbonne,
le samedi 26 novembre 2011. Dans le cadre de sa publication, ce travail universitaire
a été remanié et amendé aussi largement que possible selon les recommandations des
membres du jury de soutenance.

À la naissance de ce livre, il y a donc une thèse, faite de rencontres : de
nombreuses personnes ont contribué à la réalisation et à l’aboutissement de ce
travail. Qu’elles trouvent dans ces lignes l’expression de mes remerciements.

En premier lieu, qu’Éric Ledru, directeur des éditions SPM, soit remercié pour
son accueil et sa confiance : il m’a accompagné, dès la thèse, dans le travail d’édition.
Par son action et son efficacité, il permet de rendre accessible ce travail.
Les échanges toujours francs et sincères que j’eus avec le professeur Lucien Bély,
mon directeur de recherches à l’université Paris-Sorbonne, ses encouragements et
ses mises en garde, furent autant de jalons soigneusement plantés sur le chemin de la
thèse. Je lui exprime ma gratitude pour la confiance et l’attention qu’il m’a témoigné
depuis mon année de maîtrise.
Que soient remerciés Madame le professeur Michèle Virol, Messieurs les
professeurs Reynald Abad, Jean-Pierre Bois, Michel Figeac et Géraud Poumarède
d’avoir accepté d’être les membres du jury de thèse, et d’en avoir été les premiers
juges et lecteurs : j’ai intégré dans ce livre, autant que faire se pouvait, les
recommandations et les conseils exprimés lors de la soutenance.

Je remercie M. le recteur Jean-Pierre Poussou et M. le professeur Denis Crouzet,
directeurs successifs du centre Roland Mousnier. Ainsi que Jean-Noël Luc et Alain
Tallon, ils ont su m’accueillir à Paris IV en qualité d’allocataire-moniteur et
d’ATER.
Les professeurs Dominique Barjot, Olivier Chaline, Michel Vergé-Franceschi et
Natacha Coquery, les maîtres de conférences Isabelle Dasque, Isabelle Robin-
Romero, Marie-Françoise Vajda, Isabelle Paresys, Albane Pialoux, Bertrand Haan,
Stéphane Jettot et Jérôme Grondeux, Léonard Horowski, m’ont apporté conseils et
soutien. Robert Descimon et Élie Haddad m’ont accueilli dans leur séminaire
hebdomadaire à l’EHESS et je les en remercie. Je ne peux oublier Francine-
Dominique Liechtenhan pour la confiance qu’elle m’a accordée. Je suis
reconnaissant à Isabelle Dasque et à David Feutry d’avoir accepté de me relire. Thierry Claeys et Denis Grando ont évité au jeune chercheur que j’étais, en
débutant mon DEA, de se perdre dans les arcanes des Archives nationales et
départementales ; avec Hubert Dansette et Jean-Fred Warlin qu’ils veuillent bien
trouver ici l’expression de mes plus sincères remerciements pour leur dévouement,
leur amitié et leur soutien.

Christiane Demeulenaere-Douyère, Armelle Le Goff, Marie-Laure Laffineur,
Juliette Jestaz, Gaëtan d’Aviaux de Ternay, Philippe Bertholet, Daniel Catan,
Philippe Florentin, Christian Fournier, Jean-Philippe Gérard, Vincent Gourdon,
Cyril Grange, Christophe Levantal, Stéphane Molinier, Michel Ollion, Michel
de Rotalier, Thierry Sarmant, Mathieu Stoll, François Ternat et Christian Terraux
ont, à des degrés divers et à des moments précis, eut une part dans le résultat de ces
recherches.
Mes collègues et amis trouveront sans doute dans ces pages une part des échanges
que nous pûmes avoir : que Guillaume Hanotin, David Feutry, Laetitia Paëme-
Chassat, Marion Brétéché, † Anna Blum, trop tôt disparue, Daniel Aznar,
Niels F. May, Alexandre Tessier, Nicolas Richard, Antoine Odier, Matthieu Gellard,
Séverin Duc, Nicolas Delalande, Nathalie Szczech, Antoine Roullet, Olivier Spina et
Clément Meunier soient remerciés.

Mes amis et certains de mes collègues n’ont jamais relâché leur soutien : Florian,
ses parents et Thida, Clément et Valéria, Julien et Pierre, Christelle et Albrecht,
Pierre et Fatna, Anne et Thomas, Myriam, Paul, Aël, Yann et Sylvain doivent
trouver dans ces lignes les marques de mon amitié reconnaissante.

L’accès aux archives et à certains dépôts a été notamment permis et encouragé
par : Marie-Françoise Limon-Bonnet et Marc Durand (Minutier central des notaires
parisiens), Bruno Galland, Claire Béchu et Sylvie Nicolas (Archives nationales),
Adélaïde Zeller (Archives départementales du Bas-Rhin), les conservateurs et les
magasiniers de la bibliothèque de l’Institut de France et de la Bibliothèque nationale
de France. Toujours dans l’ombre, ils n’en facilitent pas moins le travail des
chercheurs. Gilles Floquet, attaché auprès de M. le recteur de l’Académie de Paris et
chancelier des Universités, m’a fait découvrir le bâton du maréchal de Richelieu,
grâce à l’autorisation bienveillante de M. le recteur Patrick Gérard. Je les en
remercie.
Je ne saurais oublier la princesse Minnie de Beauvau et le prince Emmanuel de
Broglie pour l’accueil et les renseignements qu’ils m’ont fournis.
Jacques M. et Jacques B. connaissent mon parcours. Je leur suis reconnaissant de
leur soutien.
Pendant ce travail de recherches et au cours du travail de publication, j’ai
continué à prendre plaisir à enseigner et à échanger : je remercie ainsi mes élèves du
secondaire, anciens ou actuels, et mes étudiants.

Que ce travail soit la récompense de l’affection, du soutien, du dévouement et
des encouragements de mes parents, de ma sœur et de ma famille. Ils peuvent enfin
voir l’aboutissement de ce travail et ce que je leur dois ne peut se limiter à de simples
remerciements.
14 Introduction
« Dans les années qui viennent, on verra les ethnologues dépouiller Saint-Simon et ses
sources documentaires ; ils se plongeront dans des ouvrages oubliés ou dédaignés comme
les nobiliaires du père Anselme, Imhof, d’Hozier, La Chesnaye-Desbois, Courcelles […]
avec autant de soin qu’ils mettent déjà à examiner les registres paroissiaux et les archives
notariales. Car, entre l’histoire événementielle et la nouvelle histoire – l’une consignant au
jour le jour les actes des grands personnages, l’autre attentive aux lentes transformations de
nature démographique, économique ou idéologique qui ont leur origine dans les couches
profondes de la société – la distance n’apparaît plus si grande, quand on compare les
savantes combinaisons matrimoniales conçues par Blanche de Castille et celles que,
e
jusqu’en plein XIX siècle, des familles paysannes continuaient à échafauder. Dans chaque
occasion, les agents peuvent croire qu’ils obéissent aux calculs de l’intérêt, aux impulsions
du sentiment ou aux injonctions du devoir : des stratégies individuelles enchevêtrées
laissent néanmoins transparaître une forme. Pour débrouiller les unes et faire ressortir
1
l’autre, les ethnologues doivent s’aider des méthodes et des connaissances des historiens » .
La même année où François Bluche et Jean-François Solnon publiaient leur
2
Hiérarchie sociale de l’ancienne France , qui se fondait sur le tarif de la capitation de
1695, Claude Lévi-Strauss remarquait qu’à partir des nobiliaires du Père Anselme,
de La Chesnaye-Desbois et d’autres érudits et généalogistes, les ethnologues
devaient s’appuyer sur la science historique pour comprendre la société de l’Ancien
Régime. Les nobiliaires furent les registres des familles nobles à la base de la société
d’Ancien Régime et de sa « hiérarchie ». L’étude que l’on se propose de présenter
souhaite montrer que l’histoire sociale, politique et culturelle d’une élite passe par
l’utilisation de ces sources et de ces outils. Combinés avec les actes notariés, on
parvient à mieux saisir le quotidien des individus à travers leurs politiques de fortune
et leurs stratégies matrimoniales, leurs investissements et leurs acquisitions, leurs
ventes et leurs successions. Les quatre-vingts maréchaux de France du dernier siècle
de l’Ancien Régime semblent constituer un échantillon cohérent pour mener une
telle recherche car ils furent tous nobles et titulaires du même grand office de la
couronne : le maréchalat.

e
Le XVIII siècle fut une période historique où l’idée d’une guerre de conquête, en
France, n’eut plus le crédit qu’elle avait pu avoir dans les relations internationales au

1 LÉVI-STRAUSS (Claude), « Histoire et ethnologie », Annales ESC, n° 6, nov.-déc. 1983, p. 1217-1231, ici
p. 1231.
2 BLUCHE (François) et SOLNON (Jean-François), La véritable hiérarchie sociale de l’ancienne France. Le
tarif de la première capitation de 1695, Genève, Droz, 1983. cours des siècles passés. Des historiens ont montré les réticences qu’eurent le
cardinal de Fleury et le roi de France à entrer en guerre en 1734 puis en 1741 contre
certaines puissances ; ils savent que la déclaration de guerre de la France à la
Grande-Bretagne en mai 1756 fut imposée par les attaques en pleine paix des
1
navires français par la marine britannique . Quant à la guerre de soutien aux révoltés
d’Amérique, elle fut, certes une revanche des humiliations consécutives au traité de
2
Paris (1763), mais elle fut avant tout un appui logistique . Si guerre il y eut, elle le fut
souvent pour favoriser des princes alliés à la France. La guerre de Succession
d’Autriche passa pour avoir été menée « pour le roi de Prusse » et du traité conclu à
3
Aix-la-Chapelle (1748) naquit l’expression « bête comme la paix » .
Bien que la monarchie ne semblât plus, par conséquent, favorable à la guerre de
conquête, elle n’en nomma pas moins quatre-vingts maréchaux de France, chiffre
cumulé pour la période allant de 1715 à 1791. Les promotions de maréchaux
récompensèrent des officiers généraux ayant satisfait le roi lors des guerres. Les
maréchaux de France étaient les chefs des armées, depuis leurs attributions dévolues
e
dès le XII siècle et le surcroît d’autorité qu’ils acquirent par la suppression du grand
4
office de connétable par un édit de janvier 1627 . Ils ont figuré parmi les plus
importants personnages de la couronne. Leur nombre s’accrut au cours des deux
derniers siècles de l’Ancien Régime. On parvint, en 1703-1704, au chiffre de vingt
maréchaux en activité, de nouveau atteint entre 1759 et 1761. Ces hauts dignitaires
− le maréchalat n’étant pas un grade mais une dignité − prenaient rang
immédiatement après les princes du sang, les légitimés et les ducs et pairs. Un
principe non écrit était que le maréchalat récompensait les hauts faits d’armes ou
couronnait une longue carrière militaire au service du roi de France. Les promotions
se faisaient généralement par fournées hormis douze promotions individuelles au
5
cours du siècle . Leur fonction dans la société d’Ancien Régime consistait, sur ordre
royal, à mener les troupes au combat pour vaincre les ennemis du roi de France. Le
rôle des maréchaux ne fut pas remis en question, même si Louis XIV, appuyé par
ses secrétaires d’État de la Guerre et de la Marine successifs et par le marquis de
6
Chamlay − considéré comme le chef d’état-major des armées −, préféra diriger les

e e1 BÉLY (Lucien), Les relations internationales à l’époque moderne (XVII -XVIII siècle), Paris, PUF, 1992,
p. 518-521 ; TERNAT (François), Inscrire la paix dans les espaces lointains. Histoire diplomatique d’un entre-
deux-guerres : les négociations franco-britanniques de 1748 à 1756, thèse inédite d’histoire moderne, sous la
direction du professeur Lucien Bély, 2009 ; WILSON (Arthur McCandless), French foreign policy during the
administration of Cardinal Fleury, 1726-1743. A study in diplomacy and commercial development, Greenwood
Press, 1972 [1936].
2 BÉLY (Lucien), Les relations internationales…, p. 609-635 ; COTTRET (Bernard), La Révolution
américaine : la quête du bonheur, Paris, Perrin, 2003 ; DUFFY (Christopher), The Military Experience in the
Age of Reason, 1715–1789, Londres, Barnes et Noble, 1987.
3 BÉLY (Lucien), Les relations internationales…, p. 512-515 ; BROGLIE (Albert de BROGLIE, duc de), La
paix d’Aix-la-Chapelle, Paris, Lévy, 1895.
4 BNF, Ms. fr. 23940, « Édit de suppression de la charge de Connestable et Admiral de France », fol. 66-
68.
5 Celles de 1702 (Villars), 1706 (Berwick), 1708 (Matignon), deux en 1709 (Bazin puis Montesquiou)
1730 (Coëtlogon), 1744 (Saxe), 1745 (Maulevrier), 1748 (Richelieu), 1758 (Contades puis Soubise) et
1759 (Broglie).
6 CÉNAT (Jean-Philippe), Le marquis de Chamlay, conseiller militaire de Louis XIV, DEA d'histoire sous la
direction d'Alain Cabantous, université de Paris I, 2001 ; CÉNAT (Jean-Philippe), Stratégie et direction de la
guerre à l’époque de Louis XIV : Jules-Louis Bolé de Chamlay, conseiller militaire du roi, thèse de l’université
Paris I-Panthéon-Sorbonne, soutenue sous la direction du professeur Alain Cabantous en
décembre 2006 ; CÉNAT (Jean-Philippe), « Les fonctions de maréchal général des logis à l’époque de
16 campagnes de son cabinet que de laisser toute latitude à ses maréchaux pour mener
1
les opérations .
er
À l’avènement de Louis XV, le 1 septembre 1715, treize maréchaux nommés
par son prédécesseur étaient vivants : Villeroy, était le dernier survivant de la
promotion de mars 1693, Villars avait été nommé en octobre 1702, d’Estrées,
Harcourt, Tallard, Montrevel, Château-Renault, Huxelles et Tessé furent promus à
cette dignité en janvier 1703, Berwick en février 1706, Matignon en février 1708,
Bazin de Bezons et Montesquiou l’avaient été respectivement en mai et en
septembre 1709. Dans un royaume ayant acquis la paix avec difficulté par les traités
de 1713 et 1714, ces maréchaux de France furent de grands seigneurs symbolisant la
gloire du royaume acquise sur les champs de bataille. Ils occupèrent tous une
fonction ou une charge soit dans le système polysynodique, soit dans le conseil de
2
Régence . La guerre de 1719 contre le cardinal Alberoni ne nécessita pas une
nomination de nouveaux maréchaux : on estima que l’envoi de Berwick, âgé de 49
ans, suffisait à intimider le favori de la reine Élisabeth Farnèse et à réduire ses
prétentions.
Une nouvelle promotion de maréchaux intervint quelque temps après la majorité
du roi. En février 1724, d’anciens généraux de Louis XIV, âgés de 69 à 77 ans
3
(Broglie, du Bourg, Grancey de Médavy, Alègre, Roquelaure) furent nommés
maréchaux de France. Le royaume était pourtant en paix. Cette promotion constitua
un précédent : la monarchie savait que les promus ne commanderaient jamais plus
d’armées, soit compte tenu de leur âge et de leurs infirmités, soit en raison des
4
déboires qu’ils avaient subis par le passé (Roquelaure, Gramont et La Feuillade) .
Pourtant, une fiction faisait qu’un maréchal était exempt d’infirmités et pouvait
commander même à un âge avancé : la guerre de 1734 fut dirigée sur le terrain par
deux maréchaux vétérans des guerres de Louis XIV, Villars (81 ans) et Berwick (64
5
ans) . Tous deux devaient mourir lors de cette campagne. Les nombreux décès de

Louis XIV », Revue historique des armées, 257 | 2009, mis en ligne le 09 mars 2011. URL :
http://rha.revues.org/index6874.html ; ID., « Chamlay (1650-1719), le stratège oublié de Louis XIV »,
Revue historique des armées, 263 | 2011, mis en ligne le 12 mai 2011. URL :
http://rha.revues.org/index7207.html. ; MARTIN (Ronald), The Marquis de Chamlay, Friend and
Confidential advisor to Louis XIV : The Early Years, 1650-1691, PhD. Dissertation, université de Californie,
Santa Barbara, 1972 ; BOISLISLE (Arthur Michel de), Le marquis de Chamlay, Paris, Menu, 1877.
1 BLUCHE (François), « Stratégie de cabinet », dans ID. [dir.], Dictionnaire du Grand siècle, Paris, Fayard,
1990 ; CÉNAT (Jean-Philippe), « Le ravage du Palatinat : politique de destruction, stratégie de cabinet et
propagande au début de la guerre de la Ligue d'Augsbourg », Revue historique, 1/2005 (n° 633), p. 97-
132 ; ROWLANDS (Guy), « Louis XIV et la stratégie de cabinet, mythe et réalité », Revue historique des
armées, numéro spécial Ancien Régime, 2001, p. 25-34.
2 Voir à ce propos DUPILET (Alexandre), La Régence absolue : Philippe d'Orléans et la polysynodie ; suivi
d'un Dictionnaire de la polysynodie, Seyssel, Champ Vallon, 2011.
3 Les ducs de Gramont et de La Feuillade, âgés respectivement de 52 et 51 ans, furent aussi nommés dans
cette promotion.
4 Roquelaure n’avait pas su tenir les lignes françaises dites de la Geete, dans les Flandres, en 1705 ; au
début de la guerre de Succession d’Espagne, La Feuillade fut battu avec Marsin devant Turin en 1706 et
Gramont le fut à Ramillies la même année.
5 Claude Louis Hector de Villars (1653-1734) fut l’unique maréchal de France du siècle à commander les
armées à un tel âge. Claude François Bidal d’Asfeld (1665-1743), commanda à 69-70 ans en 1734 et
1735 ; François de Franquetot de Coigny (1670-1759), commanda en 1743 à 73 ans, Adrien Maurice de
Noailles (1678-1766), commanda pour la dernière fois aux armées en 1743, à 65 ans. Ladislas de
Berchény (1689-1778) et Hubert de Brienne de Conflans (1690-1777) furent employés aux armées en
1758-1759 respectivement à 69-70 ans et à 68-69 ans. Nicolas de Luckner fut employé entre 69 et 71 ans
en 1791-1793.
17 maréchaux entre 1725 et 1734 incitèrent le roi et son principal ministre à en créer de
nouveaux entre juin 1734 et janvier 1735 : sur sept promus, trois servirent encore
1
aux armées (Noailles, Broglie II et Coigny) .
Le cours du siècle perpétua ce nouvel usage : nommer des maréchaux dont le
plus grand nombre ne servirait plus sur les champs de bataille. Le maréchalat semble
e
être ainsi devenu, au XVIII siècle, un honneur et une consécration ante mortem plus
qu’une dignité acquise par une action d’éclat à l’âge de la maturité où plusieurs
commandements aux armées auraient encore été possibles. La nouvelle naissance
d’un bâton de maréchal uniforme en 1758, plus ou moins jumelée avec l’adoption
d’un habit-uniforme commun à ces dignitaires, achevèrent de transformer le
maréchalat en une récompense décernée essentiellement en temps de paix ou à des
hommes trop âgés pour être employés aux armées et faire face aux rigueurs d’une
2
campagne militaire .
Ces hommes formèrent alors un groupe de dignité singulier au sein des
institutions monarchiques. N’ayant plus d’utilité réelle à l’armée, ils n’en occupèrent
pas moins des charges curiales pour lesquelles ils reçurent des appointements et des
émoluments importants, outre de nombreuses pensions. Leur place dans la société
fut de plus en plus mal comprise, à un degré tel que le duc de Luynes put clamer
3
que cette dignité était « insoutenable » . Qu’un tel jugement, prononcé par un
courtisan au regard avisé, soit associé à cette distinction, constituait une révolution,
car c’était reconnaître la place particulière que certains maréchaux semblent avoir
voulu se voir accorder au sein des institutions de la monarchie. Par leur dignité,
unique, rare et limitée, les maréchaux auraient-ils souhaité s’essentialiser afin que soit
dépassée leur condition de simple noble mortel ? De cette prétention, plusieurs
maréchaux de France eurent la volonté d’asseoir leur rôle social comme il sera donné
de l’étudier.

C’est de ce paradoxe apparent, une faveur de la guerre accordée dans un
royaume où le monarque – Louis XVI, voire Louis XV − n’était plus un « Roi de
4
guerre » (Joël Cornette) comme le fut Louis XIV, qu’est née l’idée d’étudier la place
des maréchaux de France dans la société du dernier siècle de l’Ancien Régime. Il ne
s’agit pas d’aborder leur rôle à la guerre, leurs capacités de commandement, même
s’ils pourront l’être sous l’angle de la récompense – le maréchalat – dans les deux
premiers chapitres à visée contextualisante. Des historiens du militaire proposent ce
5
type d’approche . Une approche sociale est privilégiée pour comprendre quelle est la

1 BARBIER (Edmond), Chronique de la Régence et du règne de Louis XV (1718-1763) ou Journal de Barbier,
Paris, Charpentier, 1857, t. II, p. 467, conséquence de la mort de Villars et de Berwick en juin 1734 :
« Comme nous n’avons plus de maréchaux en état de servir, le Roi a nommé M. le marquis d’Asfeld et M.
le duc de Noailles maréchaux de France ; le premier comme plus ancien lieutenant général, a le
commandement ».
2 Citons quelques exemples : Puységur fut promu en 1735 à 78 ans, La Tour-Maubourg à 79 ans en
1757, Senneterre à 72 ans en 1757, Harcourt III à 74 ans en 1775, Mailly et Vaux respectivement à 76 ans
et 78 ans en 1783.
3 LUYNES (Charles Philippe d’Albert, duc de), Mémoires du duc de Luynes sur la cour de Louis XV (1735-
1758), Paris, Firmin-Didot, 1860, t. I, p. 437.
4 CORNETTE (Joël), Le Roi de guerre. Essai sur la souveraineté dans la France du Grand siècle, Paris, Payot,
1993.
e e5 EL HAGE (Fadi), « Les maréchaux d’Ancien Régime au combat (XVII -XVIII s.) », conférence
prononcée lors de la commission Nouvelle Histoire Bataille, devant le Centre d’études et d’histoire de la
défense, le 6 octobre 2005 », ID., « Pourquoi leur donner cette dignité ? » Mérite, fonctions et honneurs des
18 nature du maréchalat et appréhender ce qui fait un maréchal de France au
e
XVIII siècle.
Cette étude est ainsi l’histoire sociale, politique et culturelle d’une élite militaire
dont le seul point commun, outre sa noblesse, fut d’avoir été honorée de la même
1
dignité. Dans un mémoire de maîtrise , il m’a été donné de constater que les
membres de l’Académie française recherchèrent ou acceptèrent des maréchaux
e
comme confrères : six maréchaux furent élus à l’Académie au XVIII siècle, fait
e 2
répété seulement au XX siècle . Ces six maréchaux de France furent un relais entre
le roi, la cour et l’Académie. Ils furent à la fois les garants de la volonté royale – lors
de l’exclusion de l’abbé de Saint-Pierre – et les représentants de l’Académie auprès
du roi – lors de la venue de l’Académie à Versailles pour des cérémonies officielles.
Certains maréchaux purent favoriser – comme pour Montesquieu – ou différer –
pour Suard et Delille – l’élection d’hommes de lettres. Ils fondèrent des académies
en province – Belle-Isle à Metz –, participèrent à leurs séances – ainsi Richelieu à
Toulouse. L’analyse partait d’une certaine antinomie : comment des officiers
généraux élevés à la plus haute récompense militaire avaient-ils pu être élus dans une
assemblée de gens de lettres ? L’étude avait montré que la compagnie de ces
hommes fut souhaitée par les académiciens car ils étaient les témoins et les acteurs
d’une certaine gloire royale, acquise sur les champs de bataille. En outre, ils purent
être des intermédiaires réels et efficaces entre l’Académie française et certains cercles
de pouvoir.
De ce travail, est née l’idée d’étudier le corps des maréchaux de France du
e 3
XVIII siècle dans son ensemble , en privilégiant une approche sociale, politique et
culturelle. Ce travail souhaite réévaluer la place méconnue des maréchaux de
France, élite sociale et militaire à la fois, dans la société de leur temps. Le
e
XVIII siècle fut une période de foisonnements politiques, scientifiques et
4
intellectuels – le monde des salons , des créations littéraires avant-gardistes (les
Lettres persanes, les Lettres philosophiques, l’Encyclopédie, L’Émile, Les Liaisons
dangereuses…). Cette période fut aussi celle de soubresauts économiques – les
disettes, les famines, les consentements plus ou moins forcés aux impôts –, financiers
– la période Law, les assignats – et religieux – la querelle demi-séculaire sur la bulle
Unigenitus et ses conséquences, le renvoi des Jésuites, le traité de tolérance de 1787,
la constitution civile du clergé. Derrière le nom de la plupart des maréchaux se
e e
dressaient des maisons souvent anciennes (IX -X siècles), des familles au service de
l’État depuis de nombreux siècles. Leur nom induisait une assise patrimoniale et
foncière solide, une inscription profonde dans le sol de la campagne et visible dans

maréchaux de France à l’époque moderne (1515-1793), thèse inédite d’histoire moderne dirigée par le
professeur Hervé Drévillon et soutenue devant l’université Paris I- Panthéon-Sorbonne en
novembre 2010.
1 SURREAUX (Simon), « Les maréchaux de France à l’Académie française (1714-1793) : des
intermédiaires entre le pouvoir royal et la culture des Lumières», mémoire de maîtrise sous la direction du
professeur Lucien Bély, Université Paris-Sorbonne, 2003.
2 Les maréchaux Lyautey (élu en 1912, maréchal en 1924), Joffre (maréchal en 1916, élu en 1918), Foch
et Pétain (maréchaux en 1918, élus respectivement en 1918 et 1929), Franchet d’Esperey (maréchal en
1921, élu en 1934), Juin (maréchal en 1952, élu la même année à l’Académie française).
3 De septembre 1715 à la Révolution française, soixante-sept nobles reçurent la dignité de maréchal de
France. Avec les treize maréchaux nommés par Louis XIV vivant en 1715, l’objet de l’étude est porté à
quatre-vingts personnes.
e4 LILTI (Antoine), Le monde des salons. Sociabilité et mondanité à Paris au XVIII siècle, Paris, Fayard, 2005.
19 celui de la ville, une foule de serviteurs, de domestiques, de fournisseurs, d’obligés et
de clients. Ce nom pouvait cristalliser à la fois des haines et des espoirs (Villars,
Saxe, Belle-Isle…). Il pouvait être vanté, recherché et loué. De même, il pouvait
susciter méfiance, envie, jalousie et entraîner parfois une disgrâce (Villeroy,
Conflans, Broglie, Contades, Soubise).
Il convient de circonscrire les enjeux et les questionnements de ce travail, pour
comprendre l’utilisation de la prosopographie dans cette approche, avant de
proposer un bilan des méthodes utilisées.
I. Une élite militaire au service de la monarchie française : enjeux et
approches problématiques
e
A. Faire l’histoire des maréchaux de France au XVIII siècle
Alors que de nombreux travaux depuis une quarantaine d’années ont reconstitué
1 2
des groupes sociaux de l’Ancien Régime et le parcours de dynasties ou de familles
au service de la monarchie, les maréchaux de France ont été peu étudiés par les
historiens de la société, parce qu’ils ne formaient pas un groupe à part entière. Des
travaux se sont intéressés à la place de ces hommes de guerre au sein de l’armée et
dans le commandement des troupes. Hormis l’étude de Jean-Pierre Labatut sur Les
e
ducs et pairs au XVII siècle (1972) recensant quelques maréchaux ducs et pairs, ce
e
groupe d’hommes, au XVIII siècle, n’a pas été envisagé comme objet d’étude dans
le cadre d’une approche sociale et culturelle, comme si leurs rôles militaire et
institutionnel avaient oblitéré leur place dans la société civile. Pourtant, par leur
dignité, leur fortune et leur crédit, ils eurent un rôle souvent essentiel. Leur dignité
perçue comme « insoutenable » par le duc de Luynes, pair de France, tend à illustrer,
à plusieurs reprises au cours du siècle et comme on le verra, le désir de certains
maréchaux de s’essentialiser en tant que tel, grâce à la prestigieuse − et unique –
dignité qui leur avait été conférée.

1 Notamment BLUCHE (François), Origine des magistrats du Parlement de Paris, Paris, 1953 et ID., Les
magistrats du Parlement de Paris 1715−1771, Paris, 1960 ; DURAND (Yves), Les fermiers généraux au
e eXVIII siècle, Paris, PUF, 1971 ; SOLNON (Jean-François), 215 bourgeois gentilshommes au XVIII siècle. Les
secrétaires du roi à Besançon, Paris, Annales littéraires de l’université de Besançon et Les Belles lettres, Paris,
1980.
2 Citons, parmi de nombreuses études : DURAND (Yves), La maison de Durfort à l’époque moderne,
Lussaud, Fontenay-le-Comte, 1975 ; STURDY (David J.), The d'Aligres de La Rivière : servants of the
Bourbon State in the seventeenth century, Woodbridge, Boydell press et New York, St Martin's press, 1986 ;
RICHET (Denis), « Une famille de robe. Les Séguier avant le chancelier », De la réforme à la Révolution.
Études sur la France moderne, Paris, Aubier, 1991, p. 154-306 ; SOLNON (Jean-François), Les Ormesson au
plaisir de l’État, Paris, Fayard, 1992 ; BAURY (Roger), La maison de Bonneval : destins et fortunes d’un
elignage de la noblesse seconde des guerres de religion au début de la III République, thèse dactylographiée,
université de Paris-IV, 1994 ; DUMA (Jean), Les Bourbon-Penthièvre (1678-1793) : une nébuleuse
earistocratique au XVIII siècle, Paris, Publications de la Sorbonne, 1995 ; FIGEAC-MONTHUS (Marguerite),
e eLes Lur Saluces d’Yquem de la fin du XVIII siècle au milieu du XIX siècle : identité nobiliaire, tradition viticole,
continuité familiale, Bordeaux, Mollat, 2000 ; CUVILLIER (Jacques), Famille et patrimoine de la haute noblesse
efrançaise au XVIII siècle. Le cas des Phélypeaux, Gouffier, Choiseul, Paris, L’Harmattan, 2005 ; FROSTIN
(Charles), Les Pontchartrain, ministres de Louis XIV : alliances et réseau d’influence sous l’Ancien Régime,
Rennes, PUR, 2006.
20 Autant des monographies relatives aux plus connus des maréchaux du
e 1
XVIII siècle existent – même si, dans leur perspective, elles utilisent peu les
ressources du Minutier central des notaires parisiens ou les séries E des archives
e
départementales – autant l’étude des maréchaux de France du XVIII siècle dans son
ensemble n’a pas été envisagée, si ce n’est d’un point de vue institutionnel dans le
e
premier tiers du XX siècle par un membre de l’Institut, Gabriel Le Barrois
d’Orgeval. Cet auteur s’était d’abord intéressé au Tribunal des maréchaux et à la
justice militaire sous l’Ancien Régime, puis aux maréchaux de France à l’Académie
française, dans un opuscule publié en 1919, à l’heure où cette académie accueillait
2
les maréchaux Joffre et Foch . En 1932, il remit son étude sur les maréchaux de
l’Ancien Régime, souhaitée en deux volumes, mais dont un seul parut de manière
3
posthume . S’il s’attache surtout à analyser leur place au sein de l’appareil militaire
e
de l’État et dans la société au XVII siècle, ses propos, hormis quelques tableaux de
e 4
chiffres, restent généraux pour le XVIII siècle .
Les historiens ayant eu à aborder certains maréchaux ont conduit leurs
5
recherches, soit sur les armées en général , soit sur les soldats, les mouvements de
6
troupes et la place de l’armée dans la société . Louis Chardigny livrait en 1941 un
7
outil de travail avec un dictionnaire des maréchaux depuis leur origine . Le
8
Dictionnaire des maréchaux de France, coordonné par Joseph Valynseele, s’en inspira .
Il fallut attendre le travail fondamental de Jean-Pierre Labatut sur les ducs et pairs au
e
XVII siècle, selon une approche sociale, pour disposer d’analyses relatives à certains
9
maréchaux ducs et pairs . Christophe Levantal, sous la direction de Jean Meyer, a

1 PREEDY (G. R.), Child of chequer’s fortune. The life, loves and battles of Maurice de Saxe, maréchal de
France, Londres, 1939, WHITE (John Ewbank Manchip), Maurice de Saxe, maréchal de France, Paris,
Perrin, 1967, BOIS (Jean-Pierre), Maurice de Saxe, Paris, Fayard, 1992 ; SAULIOL (René), Villars. La
manœuvre de Denain, Paris, Lavauzelle, 1921 CARRÉ (Henri), Le maréchal de Villars, homme de guerre et
diplomate, 1936, STURGILL (Claude C.), Marshal Villars and the War of the Spanish Succession, Lexington,
university of Kentucky Press, 1965, ZIEGLER (François), Villars, le centurion de Louis XIV, Paris, Perrin,
1996 ; ROHAN-CHABOT (Alix de), Le maréchal de Belle Isle ou la revanche de Fouquet, Paris, Perrin, 2005 ;
WILSON (C. T.), The Duke of Berwick, Marshall of France, Londres, 1883, PETRIE (C.), The Marshall duke
of Berwick. The picture of an age, Londres, Eyre and Spottiswoode, 1953, ROHAN-CHABOT (Alix de), Le
maréchal de Berwick. Une épée anglaise au service des Bourbons, Paris, Albin Michel, 1990.
2 LE BARROIS D’ORGEVAL (Gabriel), Les maréchaux de France à l’Académie, Paris, 1919.
3 Gabriel Le Barrois d’Orgeval (1879-1932), chartiste, avait soutenu une thèse sur le Tribunal des
maréchaux en 1909. Pour ses travaux, il obtint le deuxième prix Gobert de l’Académie française. Il fut élu
à l’Académie des Sciences morales et politiques. Cf. son éloge par BONDOIS (Paul-Marie), « Gabriel
Le Barrois d’Orgeval », Bibliothèque de l’École des Chartes, vol. 92, 1931, p. 439.
4 LE BARROIS D’ORGEVAL (Gabriel), Le maréchalat de France, des origines à nos jours, tome I : Ancien
Régime, Paris, 1932.
e5 CORVISIER (André), L’armée française de la fin du XVII siècle au ministère de Choiseul, Paris, 1964.
e 6 CHAGNIOT (Jean), « Mobilité sociale et armée (vers 1660-vers 1760 », La mobilité sociale au XVII siècle,
e enuméro spécial de XVII siècle, n° 122, 1979, p. 37-49, ID., Paris et l’armée au XVIII siècle : étude politique
eet sociale, Paris, Economica, 1985, ID., « L’habitat des militaires parisiens au XVIII siècle », La Maison
parisienne du siècle des Lumières, Paris, Centre de recherche et d’étude de Paris et de l’Ile-de-France, 1985, n° 12,
p. 71-77 ; CORVISIER (André), « La place de l’armée et de la marine dans les institutions, l’économie et la
société », CTHS. Bulletin d’histoire moderne et contemporaine, n° 12, 1980, p. 141-155, ID., « Clientèles et
e e fidélités dans l’armée française aux XVII et XVIII siècles », dans DURAND (Yves) [dir.], Hommage à
Roland Mousnier. Clientèles et fidélités en Europe à l’époque moderne, Paris, PUF, 1981, p. 213-236.
7 CHARDIGNY (Louis), Les maréchaux de France, d’Albéric Clément à Philippe Pétain, 1185-1941,
Clermont-Ferrand, Mont-Louis, 1941.
8 VALYNSEELE (Joseph) et al., Dictionnaire des maréchaux de France, du Moyen Âge à nos jours, Paris,
Perrin, 2000 [1988].
e9 LABATUT (Jean-Pierre), Les ducs et pairs au XVII siècle, Paris, PUF, 1972.
21 soutenu, en 1992, une thèse sur les ducs et pairs et les duchés pairies laïques de
l’époque moderne. Il en donna un dictionnaire prosopographique quelques années
1
plus tard, riche en termes de références archivistiques . Il a reconstitué l’institution
(la pairie) et les hommes (les pairs de France) par la prosopographie. Ainsi, l’histoire
des maréchaux de France du dernier siècle de l’Ancien Régime restait à faire pour
compléter l’ensemble de ces études. Ce travail propose ainsi une histoire sociale,
politique et culturelle d’une élite militaire dont le rôle dans la société est à découvrir.
B. Les maréchaux : un groupe particulier au sein de la noblesse ?
Une question guida à l’origine les premiers pas dans ce sujet : les maréchaux
formèrent-ils un groupe particulier au sein de la noblesse ? La question méritait
d’être posée, dans la mesure où ils furent de grands officiers de la couronne
occupant une place particulière dans les institutions monarchiques. Cette question
revenait à créer de facto et a posteriori un groupe relié par un seul dénominateur
commun : le maréchalat. Pourtant, pendant la plus grande partie de leur vie, ces
hommes ne furent pas maréchaux : ils étaient avant tout – et seulement – des nobles.
Aussi ne peuvent-ils pas former un groupe particulier avant de devenir maréchaux.
Mais, à partir du moment où ils deviennent maréchaux de France sur le tard, au
e
XVIII siècle, il est possible de retracer leur vie dans la société de leur temps jusqu’à
leur promotion, pour comprendre, autant que faire se peut, ce qui a conduit la
monarchie à les distinger des autres nobles en leur accordant la dignité de maréchal
de France. À partir du moment où ils deviennent maréchaux, le nœud
problématique né de la délimitation du corpus n’a plus de raison d’être puisqu’ils
sont maréchaux de France et que cette dignité semble leur conférer un statut
particulier, comme il sera donné de le démontrer.
L’idée de groupe avait été envisagée à l’origine pour plusieurs raisons,
notamment le fait que les maréchaux formèrent un corps spécifique par leur
2
appartenance de droit au Tribunal de la Connétablie et maréchaussée de France .
En outre, des mémorialistes ont donné l’impression que les maréchaux purent
3
former un groupe à part entière au sein de la noblesse et des institutions .

1 LEVANTAL (Christophe), Ducs et pairs et dûchés-pairies laïques à l’époque moderne (1519-1790).
Dictionnaire prosographique, généalogique, chronologique, topographique et heuristique, Paris, Maisonneuve et
Larose, 1996.
2 LUYNES (Charles Philippe d’Albert, duc de), Mémoires…, t. VIII, p. 343. Mardi 6 décembre 1747 : « les
quatre nouveaux maréchaux de France allèrent hier prendre leurs places au tribunal des maréchaux de
France, qui se tient chez M. le maréchal de Coigny ; ils n’étoient que sept en tout. Il y eut un grand dîner
chez M. de Coigny, et ils entrèrent au tribunal avant et après le dîner » ; CROŸ (Emmanuel de), Journal de
Cour, Clermont-Ferrand, Paleo « Sources de l’histoire de France », 2005, t. IV, p. 196. Mars 1771 : « M.
de Maillebois étant atteint d’une espèce de jugement des maréchaux de France qui l’avait déchu de tout
pour son affaire contre le maréchal d’Estrées, qui venait de mourir, ses ennemis firent valoir cela, parce
qu’il était fort craint. […] On dit pour lui que ce n’était pas un jugement, mais un simple avis. Le Roi
blâma les maréchaux de France de s’en mêler ».
3 LUYNES (Charles Philippe d’Albert, duc de), Mémoires…, t. IV, p. 200 et 209. Sur les mouvements de
l’armée en Bohême, l’armée de Maillebois se mit en marche le 6 août 1742. « On m’a assuré que pour cet
arrangement on avoit consulté trois maréchaux de France, qui avoient chacun donné leur projet séparément,
MM. de Noailles, d’Asfeld et de Puységur […]. Lorsque les trois maréchaux […] eurent donné leurs projets sur
le parti à prendre dans la conjoncture présente, les deux premiers, qui étoient de M. de Puységur et de M.
d’Asfeld, furent entièrement rejetés par les ministres, comme n’étant que des raisonnements et point des
décisions » ; Ibid., t. V, p. 56-57. Sur la débandade des troupes de Broglie en Bavière : « On ne consulte
aucun des maréchaux de France qui sont icy » ; ibid., t. VI, p. 138, inhumation du maréchal de Chaulnes
22 Entreprendre l’histoire sociale des maréchaux a impliqué de se défaire de cette idée
de « groupe » de départ pour arriver à l’idée d’un possible groupe à l’arrivée. En
effet, cette notion s’avère inopérante. Le groupe, terme emprunté aux Italiens et
utilisé à l’époque moderne par les peintres et les sculpteurs, implique qu’il y ait
1
« plusieurs figures assemblées qui [aient] quelque rapport ensemble » . La définition
indique le lien entre plusieurs personnages. En matière de conduite militaire et
d’appartenance à la Connétablie et maréchaussée de France, les maréchaux purent
former un corps au sein des institutions. Or, l’idée de groupe ne s’applique plus dans
leur vie civile lorsque l’on analyse leurs actes notariés : les contrats de rentes, les
inventaires après décès, les testaments, les liquidations de successions − autant
d’actes du quotidien des maréchaux − ne les caractérisent pas en tant que
maréchaux, mais avant tout en tant que nobles, et ce d’autant plus qu’ils sont
parvenus au maréchalat à un âge avancé pour la plupart. Ces actes notariés
traduisent ainsi des comportements sociaux, un patrimoine, une fortune, acquis et
hérité de leurs parents, nobles, et pas nécessairement un habitus de maréchal. Ainsi,
si les maréchaux purent former ponctuellement un corps au sein de leur tribunal, ils
ne se distinguèrent pas en tant que groupe nobiliaire dans la mesure où leurs actes,
leur fortune, leurs relations personnelles et d’affaires s’insèrent plus généralement
dans ceux des autres élites nobiliaires du temps.
En revanche, plutôt que d’employer la notion de groupe social, non opérante
pour les maréchaux, on pourrait utiliser celle de formation sociale, énoncée par
certains historiens. Le mot contient en lui-même un aspect dynamique qui implique
l’idée d’une création et d’une évolution au fil du temps, alors que le groupe revêt une
dimension statique déjà formée, voire immuable. En effet, Furetière indique que la
2
formation est « l’action par laquelle une chose se forme » . Des historiens définissent
une « formation sociale » comme un « ensemble de relations, et non en tant que
3
groupe substantiel délimité » . Ces relations sont interpersonnelles, horizontales
(leurs parents, leurs codignitaires, leurs amis) et verticales (leurs domestiques, leurs
serviteurs, leurs obligés et leurs créanciers d’un niveau social moindre). Mais cette
notion, qui aurait pu paraître libératrice dans le cas des maréchaux, apporte en
réalité peu de choses en termes pratiques, voire intellectuels, dans ce cas précis.
Même si les maréchaux furent titulaires d’une dignité qui, de fait, les distingua
des autres nobles, ils ne purent former, ni un véritable groupe, ni une formation
sociale. Aussi, c’est devant ce cercle infernal de la définition du corpus et de la
nature de ce groupe de dignitaires qu’est née l’idée de considérer la nature et les
composantes du corpus des maréchaux de France, non pas comme un préalable à ce
travail mais, au contraire, comme un horizon quasi libérateur. En effet, le facteur de
e
définition du groupe, le maréchalat, revêt un caractère très tardif : au XVIII siècle,

le 12 novembre 1744 : « MM. les maréchaux de France [onze étaient en vie] ne se trouvèrent point à cet
enterrement » ; BARBIER (Edmond), Journal…, t. I, p. 195. Mars 1722, retraite du maréchal de Bezons du
conseil de Régence : « les ducs et pairs et les maréchaux de France ne sont plus du conseil de Régence ;
cela embarrassoit le Régent, et effectivement ce ne sont point gens assez de tête pour y être bien utiles ».
1 FURETIÈRE (Antoine), Dictionnaire universel contenant généralement tous les mots françois tant vieux que
modernes et les termes des sciences et des arts…, La Haye et Rotterdam, Arnoud et Reinier Leers, 1702, t. I,
« Grouppe (sic) », p. 1046.
2 Ibid., p. 943.
3 HADDAD (Élie), « Introduction. La robe comme observatoire des évolutions de la noblesse », dans
DESCIMON (Robert) et HADDAD (Élie) [textes réunis par], Épreuves de noblesse. Les expériences nobiliaires
e ede la haute robe parisienne (XVI -XVIII siècle), Paris, Les Belles Lettres, 2010, p. 14.
23 un noble devient maréchal de France à plus de 62 ans, soit bien au-delà de
l’espérance de vie moyenne d’un Français. À l’inverse, la plupart des groupes étudiés
de manière prosopographique sont définis par l’exercice d’une charge ou d’une
profession à un âge où, en matière d’existence, tout est encore possible. Les curés,
les médecins, les commissaires des guerres, les fermiers généraux, les financiers, les
magistrats en parlements, les maîtres des requêtes ordinaires de l’hôtel du roi, les
commis des ministères, les ministres et secrétaires État, les ducs et pairs ont pu être
distingués et isolés en tant que tel par des historiens, parce que ces hommes ont pu
former de véritables groupes sociaux dans la force de l’âge et non, comme les
maréchaux, à l’orée du tombeau – même si, bien évidemment, parmi les groupes
évoqués, plusieurs membres ont été intégrés dans le groupe en question à un âge
tardif.
L’ancienneté de leur noblesse était variable, leurs politiques d’alliances et de
fortune furent diverses. Très peu, parmi ces hommes, contractèrent un mariage en
tant que maréchal de France ; peu d’entre eux devinrent soudains très fortunés, une
fois le maréchalat conféré. Ainsi les thèmes considérés comme classiques − au sens
noble −, de l’enquête prosopographique (carrière, famille, mariage, fortune, culture
et religion) ne peuvent-ils opérer qu’à l’horizon de l’enquête et non au préalable. Il
s’agit alors de comprendre si, par leur dignité, les maréchaux purent former une
1
« essence » particulière au sein de la noblesse (Robert Descimon) : leur dignité leur
a-t-elle fait prendre conscience qu’ils occupaient une place à part dans la hiérarchie
des institutions du royaume, où les rapports sociaux étaient fondés sur « des formes
de domination, de légitimation et d’institutionnalisation qui ont évolué dans le
2
temps » ? Des lignages d’ascendance ancienne, habitués à occuper une charge de
maréchal de France depuis plusieurs siècles (les différentes branches de
Montmorency) furent concurrencés par de nouvelles élites issues de la robe, pour
lesquelles le service du roi par les armes ne fut pas à l’origine de leur ascension
(Neufville de Villeroy, Desmarets de Maillebois…). Ces nouvelles élites, ou ses
familles d’origine robine, purent voir un de leur membre parvenir au maréchalat au
e
XVIII siècle (Neufville avec Villeroy, Fouquet avec Belle-Isle, Desmarets avec
Maillebois, Nicolaï). Tant dans les familles à la noblesse d’ancienne extraction que
e
dans les familles anoblies à partir du XVI siècle, il importait de réussir la
transmission patrimoniale. Cela supposait de limiter les possibles conflits entre
parents et héritiers, sources de déclin social. Il convenait alors d’adopter une stratégie
de carrière claire, plus ou moins secrète, où les membres de la famille pouvaient et
devaient jouer un rôle. Néanmoins, distinguer la robe de l’épée est devenu obsolète
dans la mesure où la noblesse fut un creuset, duquel est sorti un alliage social
3
particulier fait de plusieurs noblesses .
L’histoire sociale a élaboré de nouvelles problématiques en mettant en évidence
les notions de clientèle et de patronage qui ont permis d’enrichir la compréhension

1 DESCIMON (Robert), « Chercher de nouvelles voies pour interpréter les phénomènes nobiliaires dans la
France moderne. La noblesse, “ essence ” ou rapport social ?, RHMC, t. 46-1, janvier-mars 1999, p. 5-21.
2 HADDAD (Élie), « Introduction. La robe comme observatoire des évolutions de la noblesse »…, p. 14-15.
3 Ibid., p. 22-23 ; thèmes et conclusions de l’université d’été de l’Institut historique allemand de Paris en
e ejuin 2008, « Adel im Wandel (16.−20. Jahrhundert). Noblesse en mutation (16 - 20 siècles) » et
SURREAUX (Simon), « Les maréchaux de France dans la société des Lumières. Interrogations sur les
mutations d’un groupe nobiliaire », contribution présentée lors de cette université d’été, publiée en 2009
sur : http://www.perspectivia.net/content/publikationen/discussions/2-2009/surreaux_marechaux.
24 1
des sociétés anciennes . Des travaux ont traité de la place des princes, des officiers et
2
de leurs clients dans la société . Dans la lignée des travaux fondateurs de Jean-Pierre
Labatut sur les ducs et pairs et de Denis Richet sur les Séguier, l’historiographie
actuelle tend à considérer les familles nobles ou anoblies selon une approche sociale,
3
en s’intéressant aux mécanismes qui ont présidé à leur ascension et à leur déclin . À
l’appui des sources notariales, peu exploitées jusqu’alors, ils parviennent à
4
reconstituer une vision d’ensemble de leur objet d’étude , en décryptant leurs
stratégies de fortune, en reconstituant leurs cercles de relations et leurs pratiques
5
sociales, tant en matière de sociabilité que d’insertion dans une économie du luxe .
Dans la lignée de ces approches, il convient de considérer les maréchaux comme
une formation nobiliaire, résultante de politiques et de stratégies de carrière, de
logiques de transmission, d’alliances et de pratiques sociales dans une époque
d’évolutions. Proposer une histoire sociale, politique et culturelle des maréchaux doit
permettre de disposer d’approches complémentaires à celles disponibles sur cette
élite et selon une approche sérielle. André Corvisier et Jean Chagniot sont, à notre
connaissance, les premiers historiens français à avoir considéré l’intérêt de mener des
6
études sociales sur les soldats et les généraux . D’autres études sur des généraux se
sont intéressées à leur formation, à leurs réflexions sur l’armée et la société. Les
travaux d’Anne Blanchard et de Michèle Virol ont ainsi pu cerner la figure et la
personnalité de Vauban et ne plus envisager son importance sur le plan strictement
7
militaire . Des historiens anglo-saxons ont vu, avant les Français semble-t-il, l’intérêt

1 KETTERING (Sharon), Patrons, brokers ans clients in seventeenth-century France, Oxford, Oxford U.P.,
1986 ; GIRY-DELOISON (Charles) et METTAM (Roger) [dir.], Patronages et clientélismes, 1550-1750
(France, Angleterre, Espagne, Italie), Villeneuve d’Asq, Université Charles-de-Gaulle, 1995 ; GENÊT (Jean-
e e Philippe) et LOTTES (Günther) [édit.], L'État moderne et les élites : XIII -XVIII siècles : apports et limites de la
méthode prosopographique : actes du colloque international CNRS-Paris I, 16-19 octobre 1991, Paris,
Publications de la Sorbonne, 1996.
2 NICOLAS (Sylvie), Les derniers maîtres des requêtes de l'Ancien Régime (1771-1789) : dictionnaire
prosopographique, Paris, École des Chartes, 1998 ; BÉGUIN (Katia), Les princes de Condé. Rebelles, courtisans
et mécènes dans la France du Grand siècle, Seyssel, Champ Vallon, 1999 ; GIBIAT (Samuel), Hiérarchies
sociales et ennoblissement : les commissaires des guerres de la Maison du roi, 1691−1790, Paris, École des
Chartes, 2006.
3 FIGEAC (Michel), L’automne des gentilshommes. Noblesse d’Aquitaine, noblesse française au Siècle des
eLumières, Paris, Champion, 2002 ; SCHAPIRA (Nicolas), Un professionnel des lettres au XVII siècle. Valentin
Conrart : une histoire sociale, Seyssel, Champ Vallon, 2003 ; CHATELAIN (Claire), Chronique d’une
e e ascension sociale. Exercice de la parenté chez de grands officiers (XVI -XVII siècles), Paris, Éditions de l’EHESS,
2008 ; HADDAD (Élie), Fondation et ruine d’une « maison ». Histoire sociale des comtes de Belin (1582-1706),
Limoges, PULIM, 2009.
e4 On pense ici à MARRAUD (Mathieu), La noblesse de Paris au XVIII siècle, Paris, Seuil, 2000 et à RUGGIU
(François-Joseph), L’individu et la famille dans les sociétés urbaines anglaise et française (1720-1780), Paris,
PUPS, 2007. Même si le premier ouvrage est dépourvu d’index, la manière dont il envisage la noblesse
parisienne à partir des actes notariés relatifs à certaines familles est originale et m’a influencé.
5 COQUERY (Natacha), L’hôtel aristocratique. Le marché du luxe à Paris, Paris, PUPS, 1998.
e e6 CHAGNIOT (Jean), « L’histoire militaire de l’époque moderne (XVI -XVIII siècle). Orientations
nouvelles : de la méthode quantitatives aux hypothèses sociologiques », Revue internationale d’histoire
militaire, n° 61, 1985, p. 65-89 ; ID., « L’âge du capitaine : de la valeur au mérite », dans Regards sur les
e esociétés modernes (XVI -XVIII siècles) : mélanges offerts à Claude Petitfrère, Tours, Publications de l’université
François Rabelais, 1997, p. 57-64 ; CORVISIER (André), Les généraux de Louis XIV et leur origine sociale,
Amiens, 1959 ; ID., « Hiérarchie militaire et hiérarchie sociale à la veille de la Révolution », Revue
internationale d’histoire militaire, n°30, 1970, p. 77-91.
7 BLANCHARD (Anne), Vauban, Paris, Fayard, 1996 ; VIROL (Michèle), Vauban. De la gloire du roi au
service de l’État, Seyssel, Champ Vallon, 2003 et EAD. [dir.], Les oisivetés de Monsieur de Vauban, ou ramas
de plusieurs mémoires de sa façon sur différents sujets, Seyssel, Champ Vallon, 2007.
25 qu’il y avait à étudier l’armée du roi de France au cours du dernier siècle de l’Ancien
Régime selon le critère du mérite. En effet, ce siècle fut l’occasion de débats sur le
travail de la noblesse ou sur son engagement exclusif dans la carrière militaire. La
question du mérite, par l’institution d’une noblesse militaire en 1750, est ainsi à la
1
base de leurs travaux .

C’est à l’appui de l’ensemble de ces études que les maréchaux de France peuvent
être considérés comme objet d’étude, en utilisant la méthode qui a paru d’emblée
comme la plus appropriée pour aborder de manière efficace et selon une approche
systémique ces personnages, afin de pouvoir les observer et d’identifier, à l’arrivée,
une possible « essence » sublimant leur propre existence : la prosopographie.
II. Faire la prosopographie des maréchaux de France : épistémologie et
mmmméééétttthhhhooooddddeeeessss
La prosopographie s’est avéré la démarche nécessaire pour étudier ces quatre-
vingts personnages et leur entourage élargi aux membres de la parenté, aux
domestiques et aux fournisseurs. Elle est méthode, « donc la concrétisation pratique
d’une démarche, si on l’envisage non comme un procédé mais comme un problème.
La notion de carrière, par exemple, invite à une réflexion orientée dans plusieurs
directions : le rôle de la durée dans les trajectoires individuelles, l’importance de
l’acquisition de compétences sociales rendant l’individu apte à s’intégrer à des
mondes sociaux nouveaux, les processus de cette intégration, qui ne peut se réaliser
2
que dans l’acceptation par autrui » . La technique prosopographique, expliquée dans
la notice de présentation du dictionnaire, permit notamment de saisir les différents
groupes de sociabilité auxquels les maréchaux purent appartenir. La pertinence de
cette technique pour étudier les maréchaux a conduit à certains questionnements :
e
en quoi permet-elle d’appréhender leur place dans la société au XVIII siècle ?
3
Donne-t-elle une « vision insupportablement biaisée de la société » ?
A. Un héritage
4
La prosopographie est d’abord une technique mais aussi une méthode . Elle n’est
pas une application nouvelle. Le mot est apparu dès 1537 au pluriel dans un traité
de Justin Gobler intitulé Prosopographiarum libri quatuor, in quibus personarum

1 BLAUFARB (Rafe), The French Officer Corps, 1750-1815, University of Michigan, 1996, ID., The French
army, 1750-1820 : careers, talent, merit, Manchester, Manchester University press, 2002 ; SMITH (Jay M.),
The culture of merit: nobility, royal service, and the making of absolute monarchy in France, 1600-1789, The
University of Michigan press, 1996.
2 DUTOUR (Thierry), Une société de l’honneur. Les Notables et leur monde à Dijon à la fin du Moyen Âge,
Paris, Champion, 1998, p. 18.
3 GENÊT (Jean-Philippe), « Introduction », dans ID. et LOTTES (Günther) [édit.], L’État moderne et les
e eélites XIII -XVIII siècles. Apports et limites de la méthode prosopographique, actes du colloque international
CNRS-Paris-I, 16-19 octobre 1991, Paris, Publications de la Sorbonne, 1996, p. 11.
4 DUTOUR (Thierry), Une société de l’honneur…, p. 18 : « La prosopographie permet de concentrer
l’attention sur les destinées individuelles et les relations sociales, de mettre en valeur la richesse et la
complexité des unes et des autres, d’élaborer une analyse d’ensemble de cette complexité basée sur
l’application des techniques de la statistique descriptive aux caractéristiques observables des individus et
des relations sociales. Elle est une méthode de recherche particulièrement adaptée au travail de l’historien ;
en même temps elle s’articule à une réflexion nécessairement commune à toutes les sciences sociales ».
26 illustrium descriptiones aliquot seu imagines […] continentur. La première trace de son
emploi au singulier remonte à 1565, date à laquelle Heinrich Pantaleon (1522-1595)
fit paraître à Bâle une Prosopographia heroum atque illustrium virorum totius
Germaniae. Le terme entra alors en France dans la langue vulgaire. En 1573,
Antoine du Verdier (1544-1600) publia sa Prosopographie ou description des personnes
insignes qui ont été depuis le commencement du monde, avec leurs effigies. En 1583,
e
Nicolas Bergeron, jurisconsulte et historien du XVI siècle, décrit, dans Le Valoy
royal, sa façon de faire comme une « prosopographie ou déduction généalogique et
1
historiale des seigneurs et dames, successeurs propriétaires de ce duché » . Toutefois,
ces titres n’ont pas fait de la prosopographie une méthode historique à part entière.
e
C’est au début du XIX siècle qu’elle le devint. Elle est alors définie comme la
« science auxiliaire de l’épigraphie et de l’histoire ancienne qui étudie la filiation et la
2
carrière des grands personnages » . De science auxiliaire elle est devenue une
méthode à part entière de l’histoire sociale à la faveur de l’essor de la discipline et du
recours à une approche sérielle des groupes sociaux. Les historiens antiquisants sont
e
les premiers, au XIX siècle, à l’avoir utilisée en l’appliquant aux familles de la
3
nobilitas romaine et aux chevaliers romains . Les définitions de la prosopographie
présentent un élément commun : l’analyse de l’individu en fonction de la totalité du
4
groupe dont il fait partie . Il s’agit donc, pour l’historien, de pratiquer une étude
collective d’individus à partir de caractéristiques observables alors que la biographie
5
proprement dite fait intervenir d’autres éléments, telle la psychologie .
La prosopographie s’intéresse à de multiples champs d’investigation. En France,
e
les historiens de la seconde moitié du XIX siècle et de la première moitié du
e
XX siècle se sont penchés sur les élites. La recherche prosopographique a été
6
révolutionnée par l’usage et le perfectionnement croissant de l’informatique .
Recourir à l’informatique a des répercussions méthodologiques qui dépassent de
beaucoup les simples problèmes techniques, car l’obligation de poser les problèmes
selon des normes logiques modifie la manière d’appréhender les phénomènes
historiques. Sur la méthode en elle-même, l’historien isole un groupe d’individus
(rarement plus de 1 500). C’est d’abord l’établissement de la liste, souvent à créer,
toujours à vérifier, parfois à construire. Il sélectionne ensuite des extraits
biographiques nécessaires selon la logique du projet, classés par grandes plages dans
une notice-type. Dans un ordre variable, on retrouve les sous-ensembles
d’identification, d’origine sociale, de carrière, de famille, de relations, de fortune etc.

1 BULST (Neithard), « Objet et méthode de la prosopographie », dans GENÊT (Jean-Philippe) et LOTTES
(Günther) [édit.], L’État moderne et les élites…, p. 467.
2 Grand Larousse encyclopédique, Paris, 1903.
3 Comme Otto Hirschfeld, Paul von Rhoden…Voir la Prosopographia Imperii Romani commencée par
Theodor Mommsen couvrant la période 31 a. C. à 284 p. C. ; les travaux d’Hermann Dessau, de
PFLAUM (Hans-Georg), Les procurateurs équestres sous le Haut-empire romain, Paris, 1950 ; Les carrières
procuratoriennes équestres sous le haut-empire romain, Paris, 1960 ; Les fastes de la province de Narbonnaise,
Paris, 1978 ; Les carrières procuratoriennes équestres sous le haut-empire romain (supplément), Paris, 1982.
4 STONE (Laurence), « Prosopography », Daedalus, 100, 1971, p. 46 : « Prosopography is the investigation
of the common background characteristics of a group of actors in history by means of a collectice study of
their lives » ; aspect rappelé par BULST (Neithard), « Objet et méthode… » dans GENÊT (Jean-Philippe) et
alii, L’État moderne et les élites…, p. 473.
5 AUTRAND (Françoise) [éd.], Prosopographie et genèse de l’État moderne, actes de la table ronde organisée par
le CNRS et l’ENS de jeunes filles, Paris, 22-23 octobre 1984, Paris, 1986, p. 9.
6 Cf. Informatique et prosopographie. Actes de la table ronde du CNRS, Paris, 25-26 octobre 1984, Paris,
éditions du CNRS, 1985. Textes réunis par Hélène Millet.
27 avec leurs références archivistiques et bibliographiques. Les renseignements sont
notés parfois sur ces fiches sous une forme déjà élaborée pour faciliter le traitement.
Le traitement et l’interprétation viennent ensuite : mise en évidence des corrélations
1
internes, définition de la spécificité du groupe .
Dès le milieu des années 1950, Michel Fleury, nommé directeur d’études de la
e
IV section de l’EPHE s’intéressa à la prosopographie, terme que lui avait soufflé
2
l’historien antiquisant Louis Robert . En effet, vers 1957, grâce à son initiative
conjointe avec Pierre d’Espezel fut mis en chantier le Dictionnaire biographique du
Conseil général de la Seine et du Conseil municipal de Paris à partir de 1800 qui a fait
l’objet d’une publication au travers des Notes biographiques sur les membres des
assemblées municipales parisiennes et des conseils généraux de la Seine de 1800 à nos jours.
Première partie : 1800-1871… par Jeanne Pronteau en 1958. Ce fut le point de
départ des entreprises de prosopographie relatives à l’histoire de l’administration
française. Michel Fleury a compris − et l’a écrit − « le grand intérêt qu’il y aurait à
appliquer à l’histoire des époques modernes une méthode qui a fait ses preuves
3
d’efficacité pour l’histoire de l’Antiquité » . Il a alors contribué à faire entrer la
prosopographie à l’EPHE pour les époques modernes et contemporaines. À la
même époque, l’épigraphiste Hans Georg Pflaum, directeur de recherches au
e
CNRS, et chargé de conférences auprès de Raymond Bloch, à la IV section,
travaillait sur les « Carrières sénatoriales, équestres et militaires ». Issu de l’école
allemande dont les figures de proue furent les historiens romanistes Theodor
Mommsen (1817-1903), et Herman Dessau (1856−1931), Hans Georg Pflaum
(1902-1979) fut l’un des introducteurs de la prosopographie à l’EPHE ; auparavant,
4
il avait participé à l’élever au rang de méthode et à lui donner ses lettres de noblesse .
Ces directeurs d’études ont joué un rôle important dans la diffusion des études à
caractère prosopographique à l’EPHE. Pourtant, la prosopographie n’est pas chose
aisée car, écrit Michel Fleury, « une prosopographie utilisable doit […] fournir
5
infiniment […] de détails » . Les « prosopographes », ou les adeptes des techniques
prosopographiques, pratiquent une discipline aussi modeste qu’exigeante, puisqu’ils
facilitent le travail des chercheurs en offrant de vastes entreprises de collectes de
données, trop peu souvent fournies par les simples dictionnaires biographiques.
Des travaux purent donc être lancés dès les années 1950-1970. Le terme de
prosopographie fut employé en 1975 par François Bluche pour désigner ce qu’il
appelait jusque-là un répertoire biographique. En 1979, des historiens modernistes et
contemporanéistes se réunirent pour réfléchir à la préparation d’un dictionnaire des
e
élites. Un guide de recherche pour la prosopographie des élites françaises (XVI -
e
XX siècles) fut réalisé à l’initiative de Pierre Chaunu et de François Crouzet. Les
premiers travaux ayant fondé la méthode telle que nous la connaissons en France

e e 1 NAGLE (Jean), « Prosopographie et histoire de l’État : la France moderne XVI -XVIII siècle », dans
Prosopographie et genèse de l’État moderne…, p. 77-90.
2 FLEURY (Michel), « Prosopographie et histoire de l’administration », dans Histoire de l’administration
française depuis 1800. Problèmes et méthodes, Actes du colloque organisé le 4 mars 1972 par l’Institut des
eSciences administratives et la IV section de l’École pratique des Hautes Études, Genève, Droz, 1975, p. 91,
note 1.
3 FLEURY (Michel), « Prosopographie et histoire de l’administration »…, p. 91.
4 PFLAUM (Hans-Georg), Les procurateurs équestres sous le Haut-empire romain, Paris, 1950, Les carrières
procuratoriennes équestres sous le haut-empire romain, Paris, 1960, Les fastes de la province de Narbonnaise,
Paris, 1978, Les carrières procuratoriennes équestres sous le haut-empire romain (Supplément), Paris, 1982.
5 FLEURY (Michel), « Prosopographie et histoire de l’administration… », p. 95.
28 1 2 3
sont ceux de François Bluche , de Michel Antoine et d’Yves Durand . L’étude de la
composition sociale et de l’appartenance aux institutions n’est possible que si l’on
dispose de renseignements sériels sur les groupes d’élites considérés. Thierry
4
Dutour proposait un catalogue prosopographique composé de 823 notices de
e e
Dijonnais des XIV et XV siècles (502 membres de l’élite, 280 riches, 41 parents par
alliance des membres de l’élite) et 42 généalogies. C’est ce répertoire de données qui
lui a permis de réaliser son travail sur les notables dijonnais à la fin du Moyen Âge.
En histoire contemporaine, la thèse de Jacques Léonard, sur les médecins de l’Ouest
5
de la France, fit date . L’auteur a élaboré un fichier nominatif des 3 755 médecins
6
ayant exercé dans l’ouest de la France de 1803 à 1892 . À chacun d’eux
correspondait une fiche de renseignements : le titre du médecin (docteur d’Ancien
Régime, maître en chirurgie de grande expérience, officiers de santé reçus par un
jury, officiers de santé sur certificat, nouveaux docteurs, etc.), son année et son lieu
de réception, ses dates d’entrée et de sortie dans le champ médical étudié, au
minimum une résidence dans la région, ses fonctions politiques de conseiller général,
de député, de sénateur.
Ces travaux prosopographiques ont été étendus à de nombreuses catégories
sociales, à plusieurs groupes d’officiers. C’est en effet depuis les années 1980 que la
prosopographie a pris son essor avec des études portant sur nombre de catégories et
de groupes, comme les financiers : ainsi les recherches de Daniel Dessert, de
Françoise Bayard (cette dernière étudie dans sa thèse 367 financiers) et de Thierry
7
Claeys , lequel a rassemblé pendant des années des données sur un groupe de plus
e
de 1 300 financiers au XVIII siècle. Ils ont décrit les modes d’entrée dans le métier,
le poids réel des financiers dans l’État, l’économie de l’État. Dans le même ordre
d’idées, on peut citer les travaux de Jean-François Solnon sur des bourgeois de
Besançon, de Sylvie Nicolas, sur les derniers maîtres des requêtes de l’hôtel du roi,
de Samuel Gibiat, sur les commissaires des guerres, de Ségolène et Bernard
Barbiche respectivement sur les curés de Paris de 1695 à 1789 et sur Sully et ses
8
fidèles .
La méthode prosopographique concerne souvent les élites. Elle peut toutefois
s’appliquer à d’autres domaines : Jean-Luc Le Cam a proposé une prosopographie

1 BLUCHE (François), Origine des magistrats du Parlement de Paris, Paris, 1953 et Les magistrats du
Parlement de Paris 1715-1771, Paris, 1960.
2 ANTOINE (Michel), Le conseil du roi sous Louis XV, Genève, Droz, 1970 ; ID., Le gouvernement et
l’administration sous Louis XV. Dictionnaire biographique, Paris, PUF, 1978.
e3 DURAND (Yves), Les fermiers généraux au XVIII siècle, Paris, PUF, 1971.
4 DUTOUR (Thierry), Une société de l’honneur…, p. 23 pour l’explication.
e 5 LÉONARD (Jacques), Les médecins de l’ouest au XIX siècle, Paris, Honoré Champion, 1978, 3 vol. Thèse
présentée devant l’université de Paris IV devant un jury composé de Pierre Léon, Louis Girard,
Emmanuel Leroy-Ladurie, Pierre Barral et Maurice Agulhon.
6 « La lenteur et la difficulté du contrôle des listes officielles nous obligent à limiter cette étude statistique à
six départements (Côtes-du-Nord, Finisterre, Île-et-Vilaine, Loire-Inférieure, Mayenne, Morbihan) », Les
médecins de l’ouest…, t. I, p. 19.
7 CLAEYS (Thierry), Dictionnaire biographique des financiers, Paris, SPM, 2 vol., 2008.
e8 SOLNON (Jean-François), 215 bourgeois gentilshommes au XVIII siècle. Les secrétaires du roi à Besançon,
Paris, Annales littéraires de l’université de Besançon et Les Belles lettres, Paris, 1980 ; NICOLAS (Sylvie),
Les derniers maîtres des requêtes de l’Ancien Régime (1771−1789). Dictionnaire prosopographique, Paris, École
des Chartes, 1998 ; GIBIAT (Samuel), Hiérarchies sociales…, École des Chartes, 2006 ; DAINVILLE-
BARBICHE (Ségolène de), Devenir curé à Paris : institutions et carrières ecclésiastiques : 1695-1789, Paris,
PUF, 2005 ; BARBICHE (Bernard) et DAINVILLE-BARBICHE (Ségolène de), Sully : l’homme et ses fidèles,
Paris, Fayard, 1997.
29 e 1
d’élèves boursiers dans l’Allemagne protestante du XVI siècle . Martine Acerra,
quant à elle, a montré que la prosopographie pouvait s’appliquer à des objets non
2
humains, comme les vaisseaux de guerre . Les recherches utilisant la prosographie
sont aussi riches en Europe et dans les pays anglo−saxons. Pour l’Europe du Nord,
3
Neithard Bulst a proposé un bilan sur les recherches en Allemagne , où la recherche
prosopographique distingue « prosopographie » et Historische Personenforschung. La
prosopographie est définie comme la collection et le relevé de toutes les personnes
d’un cercle de vie délimité dans le temps et dans l’espace tandis que la Historische
Personenforschung est la mise en valeur des données prosopographiques sous des
aspects divers de l’interprétation historique. Par la prosopographie, les connaissances
peuvent devenir plus sûres et mieux documentées. Des concepts comme celui de la
Verflechtung (réseau) permettent de mieux comprendre les modes de
fonctionnement, les ressorts cachés et les structures profondes là où on avait
seulement constaté des résultats et des effets. Au Danemark, Élisabeth Mornet a
4
présenté l’emprise de la Personalhistorie, autrement dit l’histoire de l’individu,
maniant biographie et généalogie. Elle diffère de la Historische Personenforschung,
laquelle a des objectifs plus ambitieux que de cerner le simple individu et le groupe
familial. Les populations étudiées appartiennent aux élites pour lesquelles les
chercheurs ont des données abondantes. Elles sont souvent des groupes clairement
définis : membres de la noblesse, personnel administratif. Ces études cernent le
profil général des populations étudiées : leur origine sociale, l’emprise familiale, la
formation, les étapes des carrières, etc. L’école anglo-saxonne s’intéresse aussi aux
élites. Elle trouve ses origines en Allemagne et aux États−Unis d’Amérique, mais elle
a été développée en Grande-Bretagne. Charles Beard fut le premier historien anglo-
saxon à manier la prosopographie, en 1913, pour expliquer l’établissement de la
constitution fédérale américaine par une analyse des intérêts économiques et de
5
classe des pères fondateurs . Sir Lewis Namier fut l’un des historiens majeurs ayant
utilisé cette méthode dans son étude sur les membres du parlement britannique. Il a
6
exploité cent trente années de collections de données sur la vie de ces membres .
Eveline Cruickshanks a présenté les membres de la chambre des Communes de
1386 à 1832.
La méthode a donc sans cesse été affinée. Elle n’a jamais été abandonnée et
connaît même un certain renouveau qui va de pair avec l’essor de l’analyse de
réseau.
B. Un parti pris méthodologique
La lecture et l’analyse de l’ensemble de ces travaux, pour lesquels la méthode
utilisée varie peu, ont guidé ce travail. Le dictionnaire prosopographique précèda le
travail d’écriture proprement dit, dans la mesure où il a été à la base de la recherche

1 Dans Informatique et prosopographie. Actes de la table ronde du CNRS, Paris, 25-26 octobre 1984, Paris,
éditions du CNRS, 1985, p. 19-38.
2 Ibid., p. 227-232.
3 Dans GENÊT (Jean-Philippe) et alii, L’État moderne et les élites…, p. 35-52.
4 Ibid., p. 67-76.
5 BEARD (Charles A.), An Economic Interpretation of the Constitution of the United States, New York,
Macmillan, 1913.
6 NAMIER (Lewis), The structure of politics at the accession of George III, London, 1929, 2 vol.
30 et de la création du discours historique. Toutefois, pour une commodité de lecture
de cette version publiée, il est renvoyé en fin de volume.
Pour chaque notice biographique, trois champs sont distingués : celui de la
parenté et des alliances, celui des titres et de la carrière et la partie sources et
bibliographie. En indiquant la date d’entrée dans un grade ou la prise de possession
d’une charge, on est amené à établir une histoire comparative entre les maréchaux.
Certains eurent un avancement plus rapide que d’autres, soit parce qu’ils
appartenaient à une famille proche du roi (les familles de Noailles et d’Estrées), soit
parce qu’ils étaient issus d’une parentèle ministérielle (Desmarets de Maillebois), soit
parce que leurs mérites militaires furent tels que le roi devait les récompenser (Villars
et Broglie III). En étudiant les carrières, on s’aperçoit que l’élément qui aurait pu être
un facteur général et commun dans la nomination au maréchalat, la valeur à l’armée,
n’en était pas nécessairement un : à 38 ans, en 1752, la carrière militaire du marquis
d’Aubeterre (1714-1788) s’arrête − malgré une promotion au lieutenant généralat
des armées en 1758 − pendant près de vingt ans au profit d’une carrière − on peut
employer ce terme dans son cas − diplomatique. En outre, l’ordre traditionnel
d’avancement qu’était le tableau fut loin d’être respecté pour les nominations au
maréchalat, puisqu’elles dépendaient du roi. Cet état de fait suscita souvent des
rumeurs à propos de maréchaux in petto, parfois de la stupeur à l’annonce d’une
promotion (1741, 1747 et 1748), toujours une clameur publique lorsque certains
hommes méritants n’en faisaient pas partie (Coëtlogon en 1724, Chevert en 1757,
etc.). Ainsi, seule la biographie systématique de ces personnages permet
d’appréhender ces phénomènes.
Surgit alors un problème épistémologique : fallait-il faire de la prosopographie ou
de la Historische Personenforshung ? Pour les Allemands, la prosopographie est un
préalable à toute Personenforschung (recherche systématique sur des personnes), ce
qui peut mener en fin de compte à son autonomie et lui donner de ce fait le statut de
science auxiliaire. C’est à une telle prosopographie, science auxiliaire, que
Karl Ferdinand Werner (1924−2008) assignait une place « entre l’anthropologie, la
généalogie, la démographie et l’histoire sociale, entre l’événement unique,
l’individualité et la reconstruction sérielle de phénomènes sociaux et de processus de
1
longue durée » . L’utilisation de cette technique élevée au rang de méthode souleva
d’autres problèmes épistémologiques dès les années 1980 : en cherchant à identifier
les caractères et les comportements d’un groupe social, on a tendance à se perdre
dans le traitement statistique, à réduire les écarts individuels et à tenir les frontières
sociales pour acquises. La recherche des sources, puis la collecte des informations et
leur recensement dans des tableaux statistiques ont tendance à ramasser et à réduire
la portée de l’ensemble des données. En outre, le travail de prosopographie, fruit ici
de près de trois ans de recherches, n’est qu’un préalable – essentiel − à la
construction du discours historique.

1 WERNER (Karl-Ferdinand), « Problematik » et « Problèmes de l’exploitation des documents textuels
e econcernant les noms et les personnes du monde latin (III –XII siècle) », Informatique et histoire médiévale,
communications et débats de la Table Ronde CNRS, organisée par l'École française de Rome et l'Institut d'histoire
médiévale de l'Université de Pise (Rome, 20-22 mai 1975), Paris, 1977, p. 71 et 208.
31 C. La prosopographie et ses pièges
Un problème de méthode et d’approche est de confondre la prosopographie avec
la biographie. Ce présent travail n’est en rien une accumulation de biographies
individuelles de maréchaux de France. L’analyse découlant de cette prosopographie
n’est seulement pas de considérer la famille et les rapports de tous ses membres entre
eux, mais plutôt la famille d’un maréchal de France sous l’angle de son action
politique et dans ses rapports avec l’extérieur, et d’en mesurer les conséquences pour
le groupe ou pour sa famille.
Un autre écueil vient de la représentativité des résultats. Comment juger le
rapport entre échantillon et totalité avec la couche sociale à laquelle les quatre-vingts
maréchaux appartenaient, la haute noblesse ou à la couche globale dans laquelle ils
s’insèraient, la noblesse ? On est ainsi orienté par ce qui relie ces individus et non par
ce qui les oppose. De ce fait, la prosopographie peut conduire à sous-estimer
1
l’importance des conflits .
Enfin, un autre problème relève plus de l’objectif de la méthode. Ni nouvelle
méthode historique, ni science auxiliaire, la prosopographie doit au mieux être
considérée comme une approche de l’histoire sociale, qui pose de nouvelles
2
questions, envisage de nouvelles voies de recherches . Jean Maurin notait que :
« La prosopographie n’est pas à proprement parler une méthode puisqu’elle n’apporte rien
de nouveau quant à la manière de mener une enquête, rien de neuf dans le rassemblement
des données, dans la vérification des sources ou dans la critique des résultats. Elle est plus
précisément un objet particulier d’étude, une approche nouvelle de la réalité d’une époque
3[…], elle n’est qu’un moyen d’aborder l’histoire autrement » .
En histoire moderne et particulièrement pour l’étude des maréchaux, l’intérêt de
la prosopographie doit aller au-delà des rapports des maréchaux à l’État, dans la
mesure où les sources sont plus nombreuses que pour l’Antiquité. Elle doit donc
permettre d’étudier la dynamique de ces hommes qui, dans leur vie quotidienne, ne
dépendaient plus vraiment des institutions monarchiques. Faire la prosopographie
des maréchaux de France permet d’appréhender leur place dans la société. Elle
éclaire le fonctionnement concret de l’appareil politique et militaire, à tous les
niveaux, du recrutement dans l’armée à la plus ou moins lente ascension au
maréchalat. Il s’agit donc bien de comprendre quelles furent les évolutions de ces
nobles et de leur place dans la société. La prosopographie est ainsi utile dans la
collecte des sources et dans l’analyse des documents ayant rapport à l’État, comme
les lettres de provisions. Elle doit alors être dépassée, dès lors que l’historien franchit
le seuil de la demeure du maréchal, pour analyser les alliances, le patrimoine, les
fortunes domestiques, l’économie du quotidien et la sensibilité religieuse de ces

1 DUTOUR (Thierry), Une société de l’honneur..., note 11 p. 18.
2 BULST (Neithard), « Objet et méthode de la prosopographie », dans GENÊT (Jean-Philippe) et LOTTES
(Günther) [édit.], L’État moderne et les élites…, p. 477 : « Il paraît difficile de parler de la prosopographie
comme d’une nouvelle méthode historique. Mais on ne peut pas non plus la considérer comme une
science auxiliaire. À mon avis, elle doit au mieux être considérée comme une approche de l’histoire sociale,
qui pose de nouvelles questions, envisage de nouvelles voies de recherches… ».
3 MAURIN (Jean), « La prosopographie romaine : pertes et profits », Annales ESC., Armand Colin,
septembre-décembre 1982, p. 824-836.
32 1
hommes. La prosopographie aide aussi à comprendre « les mécanismes de l’échec »
– ainsi les maréchaux récompensés du bâton et non pourvus de commandement.
III. Bilan méthodologique et sources utilisées
Pour reprendre certaines réflexions de Jacques Verger dans le colloque
2
« Prosopographie et genèse de l’État moderne » , on ne peut plus traiter la
prosopographie comme une simple « science auxiliaire » et, a priori, neutre, de
l’histoire. On cherche au contraire à intégrer la dimension de la recherche historique
à l’approche prosopographique.
L’exhaustivité par la prosopographie « reste le plus souvent un idéal
3
inaccessible » . C’est pourquoi les approches documentaires doivent être enrichies
par le biais des actes notariés, des catalogues de vente de bibliothèques, des
correspondances et des mémoires pour saisir les assises de leur fortune, leurs
soutiens et leurs relations d’affaires, pour tenter d’approcher le domaine des
comportements et des manières de vivre de ce groupe d’hommes.
La prosopographie permet de comprendre leur origine, leur carrière, leur statut,
leurs alliances et leur fortune. Elle est une étape pour mieux appréhender la société
de leur temps en s’interrogeant sur les cercles de relations des maréchaux. Étudier
ces quatre-vingts hommes implique de croiser, au total, plus de trois mille noms (des
ascendants aux descendants, des alliés aux cousins, des domestiques aux
fournisseurs). Faire l’histoire de cette élite sociale entraîna des choix. Le côté
militaire est développé uniquement dans les passages concernant les nominations au
maréchalat, la faveur et la disgrâce.
A. Partir d’un groupe de nobles grâce à la prosopographie pour
approcher l’« essence » du maréchal…
« Toute prosopographie vise à une réflexion sur la constitution d’un groupe
4
social » . Partant de cette remarque, la question se posa de savoir dans quelle mesure
l’obtention d’une dignité conférée avec plus ou moins de parcimonie a conduit à
faire des maréchaux de France un corpus à l’identité plus ou moins spécifique au
sein des noblesses, ce que l’on a nommé précédemment l’ « essence » des maréchaux
de France. La technique prosopographique est, en cela, une aide à la recherche car
elle permet, grâce à l’approche sérielle, de trouver des caractères comparables et des
distinctions au sein de plusieurs individus reliés entre eux par un dénominateur
commun.
Il a fallu, après l’établissement du corpus de noms et de sources, entreprendre
l’histoire du maréchalat dès ses origines pour comprendre la place de ses titulaires
e
dans une monarchie qui n’eut plus les mêmes motivations guerrières au XVIII siècle
qu’auparavant. Cette étude considère ensuite leur origine familiale, leur carrière, leur
vie à la cour, à Paris ou en province. Leur ascension sociale fut souvent facilitée par

1 PETITEAU (Natalie), « Prosopographie et noblesse impériale… », p. 280.
2 VERGER (Jacques), « Conclusion », dans AUTRAND (Françoise) [éd.], Prosopographie et genèse de l’État
moderne…, p. 345-355.
3 Ibid., p. 347.
4 PETITEAU (Natalie), « Prosopographie et noblesse impériale : de l’histoire d’une élite à l’histoire sociale »,
H.E.S., 17 (2) 1998, p. 285. L’auteur cite Christophe CHARLE dans Histoire sociale, histoire globale.
33 l’entremise de parents. Leur place dans la société fut souvent induite par leur fortune
familiale et leurs alliances, permettant de comprendre leur rôle dans la société du
temps. La reconstitution et l’analyse différenciée des fortunes au sein d’un groupe
d’individus constituent une entreprise indissociable de l’étude prosopographique
1
comme l’avait indiqué Samuel Gibiat . Les actes notariés et les mémoires des
contemporains forment la base du corpus documentaire. Ils permettent
essentiellement de reconstituer les fortunes et les logiques de constitution, de
consolidation et de préservation patrimoniales. « L’argent règle l’évolution sociale des
2
familles. La richesse précipite cette évolution, comme l’indigence l’entrave » .
Pour mener à bien ce travail, la recherche puis l’analyse systématique des
inventaires après décès, des contrats de mariage, des testaments, des liquidations de
succession, des catalogues de vente de bibliothèques et des mémoires de
3
contemporains, s’est imposée . L’analyse du patrimoine, des revenus et des dettes
informe sur les activités et les dépenses des maréchaux. Ces sources permettent de
saisir l’assise de leur fortune, leurs soutiens et leurs relations d’affaires. Dans cette
optique, l’étude du droit successoral et du mécanisme des rentes sont à analyser car
les coutumes étaient diverses dans le royaume. En reconstituant la nature de leurs
investissements, on se demandera s’il s’agissait d’un groupe économiquement
4
dynamique, porté sur les nouvelles formes de capitalisme financier ou si les
maréchaux appartinrent à un milieu intéressé davantage par des formes
traditionnelles de placement.
Certains de ces hommes entretenaient de nombreuses personnes. Les cahiers de
quittances à la décharge de leur succession sont révélateurs de leur prodigalité. Ils
5 6
furent souvent débiteurs de leurs domestiques et de fournisseurs . Étudier leur
domesticité permet de mieux infiltrer l’univers quotidien de cette élite sociale, à la
suite de travaux ayant ouvert des voies et des pistes de recherches pour prendre la
pleine mesure de ce monde intérieur. Ce monde de l’intime et du quotidien fut une
7
machinerie figurant derrière le paravent de la vie publique et du paraître . Leur

1 GIBIAT (Samuel), Hiérarchies sociales et ennoblissement : les commissaires des guerres de la Maison du roi,
1691-1790, Paris, École des Chartes, 2006, p. 245.
e2 ROUPNEL (Gaston), La ville et la campagne au XVII siècle. Étude sur les populations de pays dijonnais,
Paris, 1955, cité par ROCHE (Daniel) dans La France des Lumières, Paris, Fayard, 1993, p. 369, et par
GIBIAT (Samuel), Hiérarchies sociales…, p. 245.
3 J’ai retrouvé soixante-dix-sept mentions d’inventaires après décès, ainsi qu’une cinquantaine de
testaments, soit au minutier central des notaires parisiens aux Archives nationales, soit aux Archives de
Paris ou dans des dépôts d’archives départementales (Yvelines, Lot-et-Garonne, Bas−Rhin, Meurthe-et-
Moselle). Des dossiers personnels de maréchaux se trouvent aux Archives du ministère des Affaires
étrangères et au Service historique de la Défense.
4 La place du maréchal mémorialiste, le prince de Croÿ, sera à cet égard révélatrice de ce phénomène.
5 AUDIGER, La Maison réglée et l’Art de diriger la Maison d’un Grand Seigneur et autres, tant à la Ville qu’à la
campagne, et le devoir de tous les officiers, et autres domestiques en général, Amsterdam, 1700 (1692),
e3 édition.
6 AN, MC, C, 623, « Quittances à la décharge de la succession de monseigneur le maréchal comte de
Lowendal ».
7 ROBERT (Edmond), Les domestiques, études de mœurs et d’histoire, Paris, 1875 ; BABEAU (Albert), Les
artisans et les domestiques d’autrefois, Paris, 1886 ; CUSENIER (Marcel), “Les domestiques en France »,
Thèse, université de Paris, faculté de droit, 1912 ; BOTLAN (Marc), « Domesticité et domestiques à Paris
dans la crise (1770-1790) », Thèse de l’École des Chartes, 1976 ; ARIÈS (Philippe), « Le service
edomestique : permanences et variations », XVII siècle, 129, 1980, p. 415-420 ; MAZA (Sara C.), « An
Anatomy of Paternalism : Masters and Servants in Eighteenth-Century French Households”, Eighteenth
Century Life 2, n° 1, Octobre 1981, p. 1-24 ; FAIRCHILDS (Cissie), Domestic Enemies: Servants and Their
Masters in Old Regime France, Baltimore et Londres, The John Hopkins University Press, 1984 ;
34 maisonnée peut être reconstituée par le croisement des sources nommant les
domestiques : certains mémoires, la correspondance, les quittances et les factures, les
testaments, les inventaires après décès.
Parallèlement aux mariages entre membres de la noblesse militaire, l’analyse des
e
alliances contractées aboutit à mesurer un phénomène déjà visible au XVII siècle :
les alliances avec la noblesse de robe ou une noblesse récente, tels les mariages avec
les filles de financiers. Il convient alors de définir jusqu’à quel point l’endogamie
s’inscrivit dans une stratégie de préservation du patrimoine et dans quelle mesure
l’exogamie et l’hypogamie furent un facteur d’enrichissement. La plupart de ces
hommes se marièrent avant que le maréchalat ne leur fût conféré. D’autres
contractèrent des alliances une fois la dignité obtenue. Que pouvait donc apporter le
maréchalat dans la corbeille nuptiale ? Cela revient à appréhender la force du
patrimoine symbolique – et partant, l’ « essence » du maréchal − à travers l’autorité
conférée par le maréchalat.
En dehors des campagnes militaires et de la vie de camps, les maréchaux ou les
futurs maréchaux participèrent à la vie de leur époque. Leurs activités et leur place
dans la société des Lumières sont abordées, tout en analysant en quoi ils furent
d’actifs serviteurs de la monarchie. Certains, en effet, furent titulaires de nombreux
offices et charges : premiers gentilshommes de la chambre du roi, maîtres de la
1
garde-robe du souverain, gouverneurs de province . D’autres ont écrit sur l’art de la
2
guerre ou adressé des mémoires au roi. Néanmoins, j’ai pris le parti de ne pas
étudier les écrits des maréchaux, car nombreux furent ceux qui publièrent des
mémoires ou des traités militaires. Face à la masse d’archives retrouvées et
consultées en près de quatre ans, lire ces traités et les analyser sérieusement aurait
doublé le temps de la thèse et, surtout, aurait conduit à un autre travail : on ne peut
pas traiter une source imprimée – souvent publiée a posteriori − comme un acte
manuscrit de la pratique et du quotidien. Aussi, considérer stricto sensu les écrits et
les publications des maréchaux serait revenu à faire une thèse à part entière : plutôt
que d’évoquer de manière descriptive et peu stimulante les écrits des maréchaux –
qui sont en revanche répertoriés dans la partie « Sources et bibiographie » du
dictionnaire −, j’ai préféré envisager, dans une perpective d’histoire culturelle et
matérielle, leur vie et leur condition de mortels parmi les mortels, en retraçant leurs
collections, en partant à la recherche, puis en analysant leur testament, et en
envisageant ces hommes dans les académies, dont la plus symbolique, parce que
reliée personnellement au pouvoir royal, était l’Académie française.
B. ....à partir d’un corpus varié de sources
L’histoire sociale des maréchaux de France peut ainsi s’effectuer grâce à leurs
titres généalogiques et à leurs lettres patentes de provisions et aux actes notariés. Le

eSABATTIER (Jacqueline), Figaro et son maître. Les domestiques au XVIII siècle, Paris, Perrin, 1984 ; DA
VINHA (Mathieu), Les valets de chambre de Louis XIV, Paris, Perrin, 2004.
1 En 1718, sur dix maréchaux de France, cinq avaient des gouvernements généraux et cinq autres des
gouvernements particuliers : Villeroy était en Lyonnais Forez et Beaujolais, Villars en Provence, Berwick
en Limousin, Huxelles en Alsace, Tallard en Franche-Comté (Almanach royal de 1718, p. 56).
2 Voir notamment PUYSÉGUR (maréchal de), L’Art de la guerre par principes et par règles, mis au jour par M.
le marquis de Puységur, son fils, Paris, C.-A. Jombert, 1748, SAXE (Maurice de), Mes rêveries, textes réunis
et présentés par Jean-Pierre BOIS, Paris, Économica, 2002.
35 cabinet des titres (Pièces originales, d’Hozier, carré de d’Hozier, nouveau d’Hozier,
dossiers bleus) de la Bibliothèque nationale de France a été exploré pour chaque
maréchal. Chaque référence est indiquée dans la notice du maréchal correspondant.
Soixante-dix copies de lettres de provisions ont été retrouvées, soit dans la série P
des Archives nationales, soit dans des manuscrits de la Bibliothèque nationale, soit
dans les dossiers personnels des maréchaux au Service historique de la Défense
7
(série 2 Yd) ou dans le fonds Marine des Archives nationales (série C ). Les actes
notariés comprennent, pour cette recherche, les contrats de mariage, des contrats de
vente ou d’achat de biens, les testaments, les inventaires après décès, les liquidations
et les partages de succession, les substitutions. La quasi totalité des maréchaux eut
un inventaire après décès : soixante-dix-seize mentions ont été retrouvées (les décès
de Berchény en 1778, Luckner en 1794 et Castries en 1800, ne semblent pas avoir
fait l’objet d’inventaires ; Croÿ avait effectué une substitution de son vivant), déficit
ou destruction inclus, on dispose matériellement de soixante et onze inventaires,
dont trois sont peu importants (ceux de Ségur et Mouchy en 1801, Broglie III en
1814). Ces actes, à l’image des quelque cinquante testaments, la quasi totalité des
cent huit contrats de mariage et une demi-douzaine de substitutions, ont été
retrouvés soit au Minutier central des notaires parisiens aux Archives nationales, soit
aux Archives de Paris, soit dans des dépôts d’archives départementales. Les dossiers
personnels de maréchaux, d’inégale ampleur, sont conservés au Service historique
de la Défense au château de Vincennes. Des maréchaux ou des épouses de
1
maréchaux fréquentèrent les salons du temps . Les mémoires des contemporains
fournissent des éléments pour connaître à la fois la perception que le monde des
élites avait des maréchaux et la place qu’ils occupaient dans cette société. Les
2
maréchaux de France ne constituèrent pas une « nébuleuse » dans la mesure où
parents, amis, domestiques, serviteurs et fournisseurs aussi différents par leur
condition sociale, n’en avaient pas moins des relations précises avec le maréchal
qu’ils côtoyaient et qu’ils servaient. Les maréchaux pourraient être comparés à des
phares attractifs et nourriciers dépendant eux-mêmes d’un astre – le roi et ses
finances − qui les faisait vivre par sa présence, ses pensions, ses dons et ses grâces.
L’analyse de leur patrimoine, de leurs revenus et de leurs dettes permet de
circonscrire leurs activités et leurs dépenses. Étudier la fortune d’un maréchal revient
à évaluer ce dont il disposait à certains moments de sa vie. La fortune au mariage et
3
au décès en sont des instantanés comme l’a montré Daniel Dessert . Au jour de sa
mort, l’inventaire permet d’en avoir une idée. Au mariage, le contrat conclu entre les
deux familles en fournit une autre. Les héritages de parents, les dots accordées aux
filles, les épouses choisies pour les fils eurent un impact dans leur stratégie
d’accroissement ou de consolidation patrimoniale. Reconstituer une fortune ne peut
être qu’une entreprise impressionniste dans la mesure où les sources manquent, sont
partielles ou trop nombreuses pour ce panel de personnages. La fortune prend en
compte le recensement de la masse successorale, c’est-à-dire l’ensemble des biens du
4
défunt ou de la communauté de biens établie avec son épouse . Dans l’évaluation
1
d’une fortune, la nature des biens et leur montant sont d’importance .

1 LILTI (Antoine), Le monde des salons….
2 DUMA (Jean), Les Bourbons-Penthièvre (1678-1793)…
3 DESSERT (Daniel), Argent, pouvoir et société au Grand Siècle, Fayard, Paris, 1984.
4 De cette masse successorale, on évalue la fortune disponible au jour du décès, correspondant à la masse
successorale diminuée des dettes, de ce que les enfants ont pu recevoir à leur mariage en avancement
36 L’étude des actes notariés permet d’appréhender les modes de vie de ces
hommes à travers des critères distinctifs : le train d’écurie, l’argenterie, les bijoux, la
part des deniers comptants, les vêtements, le nombre et la valeur des tapisseries, les
bronzes, les tableaux, etc. La recherche et l’étude des documents financiers et
comptables (les revenus mobiliers et immobiliers, les recensements des droits, des
casuels, le produit des baux, des fermes et des moulins) conduisent à s’interroger sur
une possible différenciation de leur stratégie d’investissement en fonction de leur
patrimoine. Une composante de ce travail est ainsi d’évaluer si le maréchalat permit
à ces hommes de s’enrichir. En effet, montrer sa fortune et affirmer sa réussite
impliquaient souvent de s’endetter tant en acquérant des terres, des hôtels
particuliers qu’en entretenant ces biens. Dans quelle mesure une fortune était le
résultat d’une addition d’héritages, ou au contraire la simple expression matérielle de
la faveur royale ?
Parvenus au faîte de la carrière militaire et de la société – ils figuraient dans la
deuxième classe du tarif de la capitation de 1695 −, les maréchaux durent tenir leur
rang pour marquer leur dignité. Cette attitude et ce comportement impliquaient que,
riches ou moins fortunés, la plupart de ces maréchaux s’endettent, incarnant alors ce
2
que Daniel Roche avait qualifié de « gaspillage distingué » . Toutefois, ces dépenses
s’avéraient nécessaires pour justifier de leur qualité, ce qui explique la multitude et la
richesse des objets de leur quotidien (les bijoux, les diamants, les habits, les vins, les
bibliothèques). Il s’agit en outre d’analyser si les secteurs privilégiés par ces hommes
en termes d’acquisition – l’achat de terres, d’hôtels particuliers – et de dépenses –
l’entretien des biens immobiliers, les fournitures de bouche – furent issus d’une
tradition familiale héritée. Leurs liens avec les financiers et les banquiers permettent
de mesurer leur possible endettement, de même que leur liquidation de succession
qui témoigne en même temps du degré d’importance de leur patrimoine. Les cahiers
de quittances à la décharge de leur succession sont révélateurs de la libéralité de ces
personnages, souvent débiteurs de leurs domestiques et de plusieurs dizaines de
fournisseurs. L’étude de leurs nombreuses collections et de leurs bibliothèques, de
leurs soutiens à des hommes de lettres, de sciences et d’artistes indiquent que
certains maréchaux prirent part au mouvement des idées et à des luttes
philosophiques. Le rôle des maréchaux dans les académies parisiennes et
provinciales l’illustre.
Ces recherches permettent également de saisir les différences entre deux sphères
sociologiquement éloignées : Paris et la province. Plusieurs maréchaux ne vécurent
en effet ni à la cour ni à Paris. La plupart avaient des degrés de noblesse différents.
Les approches sociales et culturelles sont à nuancer entre Henri d’Harcourt,
e
descendant d’une famille du XII siècle et Noël de Jourda de Vaux, premier d’une
famille noble du Velay à atteindre une telle notoriété. L’analyse des lieux de vie des
maréchaux, par-delà l’étude des curiosités intérieures et de l’économie domestique,
et leur comportement dans leur vie quotidienne permettent d’envisager la recons-
titution de leurs relations et des cercles d’influence auxquels certains appartinrent.

d’hoirie, des reprises de propres lorsque le remploi n’en a pas été fait par le défunt avant sa mort et du
préciput de la veuve, comme l’indiquait DURAND (Yves), Les fermiers généraux…, 1996 [1971], p. 151.
1 « Un même capital selon qu’il est placé d’une manière ou d’une autre, procure l’aisance, l’opulence ou la
médiocrité », ibid., p. 153.
2 L’expression est de ROCHE (Daniel), dans « Aperçus sur la fortune et les revenus des princes de Condé
e à l’aube du XVIII siècle », Revue d’histoire moderne et contemporaine, 1967, t. XIV, p. 242.
37 Le dictionnaire prosopographique, base du travail d’écriture, est reporté dans ce
volume à la suite des annexes générales. La première partie, nécessairement
politique et institutionnelle, soulève la question du mérite et de la faveur dans le
e
système monarchique au XVIII siècle à travers l’exemple du maréchalat. Du constat
de l’affirmation de dynasties de maréchaux au cours du siècle est née l’idée
d’envisager ces hommes sous l’angle de leur famille comme possible moteur de
promotion, pour comprendre ensuite les mécanismes de l’alliance et de la fortune au
sein de cette élite. Poursuivant l’entreprise de déconstruction de ce groupe de
dignité, la troisième partie s’intéresse à leur vie quotidienne dans la ville, à leur
émanation patrimoniale et domestique. La dernière partie montre la réalité et les
manifestations concrètes du passage du Grand siècle aux Lumières pour des
hommes dont les deux tiers naquirent avant 1710. Elle entend révéler le rôle social
des maréchaux dans la culture de leur époque pour comprendre dans quelle mesure
leurs comportements et leurs pratiques culturelles obéirent à l’éducation et à la
1
formation qu’ils reçurent . Le plan retenu et les chapitres thématiques doivent
identifier des critères, des comportements, un habitus, une identité, qui ont conduit
ces hommes à se considérer, et à être considérés, in fine, comme des maréchaux de
France : cette étude, selon ce plan d’ensemble, vise donc à savoir et à comprendre ce
que sont les maréchaux de France au cours du dernier siècle de l’Ancien Régime et
dans une monarchie globalement en paix, plutôt que de les identifier au préalable en
tant que tel pour conduire cette étude.

1 Pour une commodité de lecture et de compréhension, cent trente-quatre figures, référencées dans une
table des figures, sont placées en plein texte et non en annexe.
38
Les Maréchaux de France des Lumières.

Histoire sociale, politique et culturelle
d’une élite militaire dans la société d’Ancien RégimePREMIÈRE PARTIE − POLITIQUE ET INSTITUTION
LE MARÉCHALAT, RÉVÉLATEUR DU MÉRITE
ET DE LA FAVEUR DANS LE SYSTÈME MONARCHIQUE
e
AU XVIII SIÈCLE
Depuis la suppression de l’office de connétable par un édit de janvier 1627, être
promu à la dignité de maréchal de France était la plus haute récompense à laquelle
un officier général pouvait prétendre sous l’Ancien Régime. La suppression de
l’office de connétable sembla accroître la place et le rôle des maréchaux de France,
d’abord à l’armée, ensuite − ce qu’il conviendra de démontrer − dans la société de
leur temps.
Des travaux se sont intéressés à la place de l’honneur, de la distinction, du mérite,
1
en utilisant l’histoire, la sociologie, l’anthropologie et la philosophie . Certains
auteurs, comme Ellery Schalk et André Devyver, se sont accordés à dire que la
noblesse se serait refermée sur elle-même au sortir de la Renaissance, passant d’une
conception fondée sur la vertu à une autre axée sur la naissance. L’exercice des
charges patrimoniales aurait alors été réservé aux meilleurs, entendus comme ceux
2
au sang le plus noble . D’autres auteurs, comme Robert Descimon, ont montré que
3
ces charges furent aussi exercées par des anoblis et qu’elles furent octroyées selon le
e 4
critère du mérite de l’individu, particulièrement au XVIII siècle . Les anoblis purent
e
accroître leur position dans l’État au cours du XVII siècle. L’un des exemples les
plus révélateurs en matière d’ascension sociale au sein d’une même famille est celui
de François de Neufville (1644-1730), maréchal duc de Villeroy. Il était l’arrière-

1 Parmi de nombreux travaux, on peut mentionner BOURDIEU (Pierre), La distinction. Critique sociale du
jugement, Paris, Éditions de Minuit, 1979 ; NEUSCHEL (Kristen B.), Word of Honor. Interpreting Noble
Culture in Sixteenth-Century France, Ithaca et Londres, Cornell University Press, 1989 ; BRIOIST (Pascal),
DRÉVILLON (Hervé), SERNA (Pierre), Croiser le fer. Violence et culture de l’épée dans la France moderne
e e (XVI -XVIII siècle), Seyssel, Champ Vallon, 2008.
2 SCHALK (Ellery), L’épée et le sang. Une histoire du concept de noblesse (vers 1500-vers 1650), Seyssel,
Champ Vallon, 1996 [1986] ; DEVYVER (André), Le sang épuré : les préjugés de race chez les gentilshommes
français de l’ancien régime, 1560-1720, Bruxelles, Éditions de l’université de Bruxelles, 1973.
3 DESCIMON (Robert), « Chercher de nouvelles voies pour interpréter les phénomènes nobiliaires dans la
France moderne. La noblesse, « essence » ou rapport social ?, RHMC, t. 46-1, janvier-mars 1999, p. 5-21.
e4 CHAUSSINAND-NOGARET (Guy), La noblesse au XVIII siècle. De la féodalité aux Lumières, Paris,
Hachette, 1976 ; SMITH (Jay M.), The culture of merit : nobility, royal service, and the making of absolute
monarchy in France, 1600-1789, The University of Michigan press, 1996 ; SMITH (Jay M.) [eds.], The
French Nobility in the Eighteenth century. Reassessments and new approaches, The Pennsylvania State
University Press, 2006. petit-fils de Nicolas de Neufville (1542-1617), seigneur de Villeroy, secrétaire d’État
pendant trente ans et petit-fils d’un marchand à marée. Nicolas de Neufville avait
commencé son apprentissage auprès d’un secrétaire du roi « pour apprendre à
écrire » et eut la carrière que l’on connaît, menant une vie de bourgeois « très
1
travailleur et très régulier » (ce mot étant de Sully) . Son arrière-petit-fils, François de
Neufville, devenu duc de Villeroy et pair du royaume, devint-il maréchal de France
(en mars 1693), gouverneur du roi (de 1717 à 1722), membre du conseil de
2
Régence et eut l’une des fortunes les plus importantes du pays . L’ascension sociale,
le mérite et la volonté de consolider la noblesse de son bisaïeul contribuèrent à la
e
fortune de la famille. Au XVIII siècle, les exemples de telles réussites existent
encore : ainsi Louis Hector de Villars (1653-1734), arrière-petit-fils d’un marchand
de Condrieu, au sud de la région lyonnaise et à l’ouest de Vienne, devint-il maréchal
de France (en octobre 1702) puis duc et pair de France, ce qui n’enchanta pas le
duc de Saint-Simon. À la fin du siècle, Noël de Jourda (1705-1788), comte de Vaux,
issu d’une ancienne famille du Velay, gravit un à un les échelons de la hiérarchie
militaire pour parvenir à la dignité de maréchal de France en juin 1783.
La naissance ne semble pas la seule condition pour parvenir au maréchalat. Le
mérite de l’individu devait compter. L’importance de la première était toujours
réelle, voire même constituait une condition sine qua non, puisque tous les
e
maréchaux du XVIII siècle furent nobles. Mais, à l’analyse des lettres de provisions,
on verra qu’une mutation s’est opérée dans les processus de distinction : la valeur, le
mérite, voire la vertu et le patriotisme furent des motifs clés dans le choix d’un
nouveau maréchal, nonobstant les principes ancestraux qu’étaient l’ascendance, le
sang versé, les services rendus à la monarchie et l’émulation, ce principe ayant été
3
mis en valeur pour la République par Olivier Ihl . Ainsi, cette partie a pour objectifs,
d’abord de présenter les origines et l’évolution du maréchalat ainsi que la place des
maréchaux de France dans la société au travers de logiques et de critères de
distinction particuliers. Ensuite, elle vise à analyser les logiques et les critères de
promotion afin de montrer que les créations républicaines postérieures (les
distinctions et les décorations, les prix et les gratifications), basées sur des critères
vus comme méritocratiques et non plus sur l’origine sociale (entendue comme
l’appartenance à l’ordre nobiliaire), trouvaient déjà leurs origines sous l’Ancien
Régime, et, plus spécifiquement, en son dernier siècle. Enfin, il s’agira de montrer la
place de la faveur et de la disgrâce chez ces grands officiers de la couronne.

e1 HUPPERT (George), Bourgeois et gentilshommes. La réussite sociale en France au XVI siècle, Paris,
Flammarion, 1983 [1977], p. 46-47.
2 LABOURDETTE (Jean-François), « Étude comparative de quatre fortunes ducales françaises au
eXVIII siècle (les Montmorency-Luxembourg, les Neuville-Villeroy, les Châtillon et les Lévis-Ajac) »,
e Travaux sur le XVIII siècle, journée d’étude, Angers, 1978, 1978, p. 19-34.
3 IHL (Olivier), Le mérite en République. Essai sur la société des émules, Paris, Gallimard, NRF « essais »,
2006.
42 CHAPITRE I

L’institution et les hommes.
eDes origines aux mutations du maréchalat au XVIII siècle
« Le nom, l’Office et le pouvoir de Connestable, et de Mareschal de France, sont assez
remarquables, sans qu’il soit besoin d’autres recherches que celles qui se trouvent en toutes
nos Histoires : ces titres d’honneur ont esté dans une particulière vénération depuis la
suppression des Maires du palais, qui vouloient usurper l’authorité de leurs Souverains :
ces premières charges de la Couronne, et ces hautes Dignitez du Royaume ont été si
attachées à la Grandeur, qu’elles ont esté considérées en tous les temps, comme les
premiers rayons de la Monarchie, l’effet le plus remarquable de la Toute-puissance de nos
Roys. Nous leur devons l’advantage de plusieurs victoires, la conduite et les heureux
événemens des grandes batailles, les traictez de Paix les plus advantageux et la dernière fin
1des plus fâcheuses et sanglantes guerres » .
Les maréchaux de France, depuis la mort de Lesdiguières (1626) et la
suppression de l’office de connétable (janvier 1627), étaient les dépositaires du
pouvoir de ce grand officier. Le doyen des maréchaux était un connétable sans le
titre, puisqu’il tenait chez lui le tribunal des maréchaux. L’élévation au maréchalat
d’un officier général à la carrière classique, voire sans grand fait d’arme, pouvait
servir à rehausser la nomination d’un autre général, le mettant ainsi en pleine lumière
− comme les six maréchaux de 1741 au profit de Belle-Isle.
Ce chapitre souhaite s’intéresser à la naissance, aux logiques, à l’affirmation de la
distinction et du statut d’une élite sociale particulière, au sein du royaume en général
et des institutions monarchiques en particulier. Partant de l’histoire des maréchaux
et du maréchalat, il vise à comprendre l’évolution de cette institution au cours du
dernier siècle de l’Ancien Régime. Au-delà de questions concrètes qui définissent un
maréchal (ses attributions, son serment en tant que grand officier de la couronne), il
s’agit d’analyser les logiques et les critères de distinction d’un maréchal de France
e
dans la société du XVIII siècle. Cette réflexion doit permettre d’appréhender, à
2
défaut du statut de maréchal de France − peu commode à évaluer −, la dignité de

1 PINSON DE LA MARTINIÈRE, La Connétablie et Maréchaussée de France ou Recueil des ordonnances, édits et
déclarations et arrêts sur le pouvoir et juridiction de Messieurs les Connétables et Maréchaux de France et de leurs
lieutenants au siège de la Table de marbre, Paris, P. Rocolet, 1661, 1036 p., in fol., p. 1 de l’ « Advertissement
sur le dessein de l’autheur ».
2 On définit, à la suite du Trésor de la Langue française, la dignité comme le sentiment de la valeur
intrinsèque d’une personne, qui commande le respect d’autrui, par-delà la dignité de maréchal de France. ces personnages. Mêlant réflexions théoriques et pratiques de la distinction, ce
chapitre doit permettre de réfléchir au « statut de dignité » (Robert Descimon) d’un
e
maréchal de France dans la société du XVIII siècle avant d’aborder les éléments
matériels qui assuraient la dignité aux maréchaux de France : l’usage, la signification
e
et l’uniformisation au XVIII siècle du bâton de maréchal et l’adoption d’un costume
distinctif.
***

Figure 1. Dessin du modèle de bâton de maréchal présenté au roi
par le maréchal duc de Belle-Isle, secrétaire d'État de la Guerre, en 1758

D’après http://www.photo.rmn.fr/cf/htm/
(C) Paris - Musée de l'Armée, Dist. RMN / Pascal Segrette / cote cliché 06-502755
I. Histoire et évolution du maréchalat et des maréchaux de France
Il convient tout d’abord de remonter aux origines du maréchalat et des
e
maréchaux de France pour comprendre la place de cette dignité au XVIII siècle.
Nous nous intéresserons aux attributions, au serment et aux appointements des
maréchaux, pour lesquels fut réservé un cérémonial particulier avant d’aborder le cas
du maréchal général des camps et armées du roi, considéré comme un maréchal
élévé à un rang d’exception.
A. Aux origines
Chaque individu a un rôle social : un magistrat au parlement de Paris avait pour
rôle de rendre la justice, un maréchal de France, celui de conduire les armées en
campagne selon la volonté royale. Ce rôle particulier leur conférait également un
1
« statut de dignité » dans la société, qu’il soit acquis ou prescrit. Il est dit « acquis »
lorsqu'il est gagné à la faveur de l'exploitation de dispositions naturelles ou du mérite.
Sous l’Ancien Régime, on pouvait devenir maréchal de France après avoir prouvé sa
vaillance au combat, montré ses facultés d’organisateur et de meneur d’hommes. Le
roi pouvait alors conférer au commandant d’une armée une dignité : le maréchalat.
Elle avait deux fonctions : distinguer le promu des autres officiers généraux,
accroître la position du personnage en lui accordant une marque de distinction le
faisant passer d’un simple officier général à un grand officier de la couronne. Pour

1 Expression employée par Robert Descimon à plusieurs reprises dans son séminaire hebdomadaire à
l’EHESS entre 2009 et 2011.
44 autant, nombreux furent les officiers généraux compétents oubliés du maréchalat –
e
on pense au marquis de Ségur et à Chevert au milieu du XVIII siècle.
Le rôle social est indissociable à la fois de l’honneur, de la dignité et de l’autorité
1
induite par sa fonction dans la société comme le notait Jean Domat . Pour classer les
différentes professions et conditions, il convenait selon lui d’en examiner l’honneur,
la dignité, l’autorité, la nécessité et l’utilité. Pour Domat, l’honneur est ce qui attire
l’estime et la considération dans le public. La dignité ajoute à l’honneur une élévation
qui suscite le respect : un lieutenant général des armées du roi devenant maréchal de
France accroissait d’autant son autorité et le respect dû par ses troupes à son égard.
L’autorité consiste à exercer une fonction avec le pouvoir de se faire obéir. La
nécessité de la profession est l’importance du service qu’elle rend pour nourrir les
hommes, les maintenir en paix, etc. Un maréchal devait lutter pour le service de son
roi afin d’affermir la paix après avoir remporté la guerre. L’utilité ajoute le bon usage
qu’on en peut faire pour le public.
Dans la société, les maréchaux de France disposaient de ces vertus puisqu’ils
possédaient un statut, l’autorité, la nécessité et l’utilité. Malgré leur nombre
e
grandissant au XVIII siècle, les maréchaux eurent un rôle social dans la société
d’Ancien Régime, qui leur conférait honneurs et dignité. En parallèle, les honneurs
associés à la dignité de maréchal pouvaient accroître leur rôle social dans la mesure
où « la dignité des charges n’est autre chose que le rang d’honneurs qu’elles donnent,
et cet honneur consiste au respect et à l’obéissance dûe aux officiers selon la qualité
2
de leur ministère » .
Partant de ces définitions, un maréchal de France semblait être un personnage au
rôle social clairement défini. Or, les logiques de promotion au maréchalat ne
semblent pas avoir obéi à des règles toujours respectées au siècle des Lumières. Cela
pourrait expliquer que les maréchaux ne formèrent jamais un corps à part entière
dans la monarchie, excepté si l’on tient compte de la Connétablie et maréchaussée
3
de France . Avant d’obtenir la dignité rehaussant son rôle social, un futur maréchal
pouvait être issu d’une noblesse immémoriale, chevaleresque ou de robe, d’une
noblesse de cour ou provinciale. Le maréchalat conférait au récipiendaire une autre
dimension, cérémonielle cette fois, puisque chaque nouveau promu prêtait serment
entre les mains du roi. Le serment accordait ainsi au maréchal une place
institutionnelle héritée, puisque cette dignité remontait aux temps anciens de la
monarchie (l’époque franque). L’homme était ainsi sublimé par la fonction qu’il
occupait : il était le dépositaire, d’une part de l’autorité du connétable, d’autre part, il
se devait de défendre le royaume pour assurer sa pérennité, avec les autres
maréchaux.

Le maréchal semble trouver ses origines au temps des Mérovingiens. On trouve
différentes orthographes au fil des siècles : les mots marescal, marescaux, mareschal,

1 DOMAT (Jean), Le Droit public, suite des Loix civiles dans leur ordre naturel, Paris, Pierre Émery, 1701,
livre II, titre II, « De l’autorité, dignité, droits, et privilèges des officiers », p. 50-56, et titre III, « Des devoirs
en général de ceux qui exercent des charges », p. 72-74. Ces devoirs sont, pour Domat, la capacité, la
probité et l’application.
2 Ibid., p. 52.
3 À l’inverse, sous le Premier Empire, les maréchaux d’Empire furent considérés comme un corps dans la
mesure où ils furent nommés pour la grande majorité (18 sur les 26 maréchaux que compta le Premier
Empire) lors d’une même promotion par senatus consulte du 19 mai 1804, et avant la création de la
noblesse d’Empire.
45 1
mariscal, marissal, marschal proviennent selon le Père Daniel et Furetière du vieil
allemand, du franco-teuton ou du saxon « mar, march, marach », signifiant cheval, et
de « scalch, schalk », chef, maître, commandant. Le bas latin a traduit le composé
allemand ou franco-teuton par marescalcus, marescallus, mareschallus, que l’on trouve
dans les capitulaires. Pausanias, en ses Phociques, déclare que l’expression « mark »
est celtique. Elle est restée dans le bas breton et a laissé dans la langue anglaise le
2
substantif « mare », « jument » . Si le mot vient du francisque Marsk Schalk, il signifie
alors littéralement « maître des chevaux ». Le maréchal était donc un officier
domestique chargé des chevaux de la maison du prince. Sous les Carolingiens, il eut
3
les mêmes attributions et fut l’adjoint du Comes stabuli, le « comte de l’étable » ,
4
ancêtre du connétable. L’héritage romain était manifeste . L’ambiguïté du mot l’était
aussi. « Ainsi s’est introduit dans la langue française un mot louche, qui, quand on
l’emploie dépourvu d’un génitif ou d’un adjectif, laisse douter s’il s’agit d’un artisan
5
obscur ou d’un dignitaire éminent » .
Quand le connétable, jusque-là chef d’écurie, devint chef de guerre, le maréchal
− ou les deux maréchaux qui étaient subordonnés au connétable − devint général
sous ses ordres. Le maréchal ne prit véritablement une importance dans le
6
commandement des armées, à l’avant-garde , que sous le règne de Philippe Auguste.
Traditionnellement, on s’accorde sur le fait que la première mention de maréchal de
7
France remontait à Albéric Clément, en 1185 . Toutefois, il n’était qu’un employé
de cour révocable. Avec le transfert des attributions du sénéchal − véritable
8
commandant de l’armée − au connétable , celui-ci s’adjoignit deux maréchaux de
France.

1 DANIEL (R.P. Gabriel), Histoire de la milice françoise et des changements qui s’y sont faits depuis
l’établissement de la Monarchie françoise dans les Gaules, jusqu’à la fin du Règne de Louis le Grand, Paris, 1728,
Saugrain, Cailleau et Bordelet, t. II, livre IX, ch. I, « De la dignité de maréchal de France », p. 9.
2 BARDIN (Étienne), Dictionnaire de l’armée de terre ou recherches sur l’art et les usages militaires des anciens et
des modernes, Paris, Corréard, 1841, 17 vol., t. XI, article « Maréchal », p. 3333-3334.
3 DAREMBERG (Charles) et SAGLIO (Edmond), Dictionnaire des Antiquités grecques et romaines, Paris,
1877-1919, 10 vol., t. 8, article « Stabulum » par G. Lafaye, p. 1448-1449.
4 Ibid., t. 2, article « Comes » par G. Humbert, p. 1372-1373. Le titre comes fut employé dans diverses
acceptions de la République romaine à l’Empire romain. Dans l’Antiquité tardive, et plus spécialement à
partir du règne de Constantin (306-337), ce titre devint honorifique et fut accordé à certaines personnes et
à certaines fonctions, dans le cadre de la réorganisation du gouvernement impérial. L’indication des
attributions du titulaire d’un emploi fut alors accolée au titre. Il y eut ainsi un comes rei privatae, un
intendant du fisc, un comes stabuli, grand écuyer et chef des écuries, du rang de clarissimus etc. Ces
fonctionnaires se rattachaient à l’administration centrale ou à la cour.
5 BARDIN (Étienne), Dictionnaire de l’armée de terre…, p. 3335.
6 Ibid., p. 3342.
7 D’après le Dictionnaire des maréchaux de France (Perrin, 1988), Albéric Clément est considéré comme le
premier maréchal connu. Il commanda l’armée en Palestine, en 1190, et il mourut devant Saint-Jean
d’Acre l’année suivante.
e8 Le connétable fut dans la dépendance du grand sénéchal jusqu’au XII siècle, époque où d’officier du
prince, il devint officier de la couronne en étant chef des troupes militaires. Le pouvoir du sénéchal, jugé
trop important, décida Philippe Auguste à cesser de nommer à cette charge en dédoublant son pouvoir.
Les attributions juridiques furent dévolues aux grands baillis, tandis que le commandement militaire le fut
au connétable. Il eut alors pour fonctions de maintenir l’ordre public, de commander les armées, d’y faire
observer la discipline et d’empêcher que les gens de guerre ne maltraitassent le peuple. cf. BEAUFORT (M.
de), Recueil concernant le Tribunal de Nosseigneurs Les Maréchaux de France, les prérogatives et les fonctions des
officiers chargés d’exécuter ses ordres, les matières de sa compétence, la forme d’y procéder ; avec les différents édits,
déclarations et règlements intervenus sur ces matières, Paris, 1784, chez l’auteur, 2 vol., vol. 1, p. 1-8 (sur le
connétable) ; GUÉRIN (Paul), Recherches sur l’office de connétable, dans Positions des thèses soutenues par les
46 Au Moyen Âge, le maréchalat fut une charge de la couronne accordée de
manière temporaire. Le maréchalat n’était donc pas conféré à titre d’office et n’était
pas encore une dignité. Sous Jean II (1350-1364), en 1361, les maréchaux devinrent
1
des officiers de la couronne, même si la fonction de cour était toujours révocable .
Un maréchal perdait son rang et son état quand il occupait d’autres fonctions
incompatibles avec son office. On retrouve cette limite dans l’article 267 de
2
l’ordonnance rendue par Henri III aux états de Blois . Les maréchaux furent salués
3
du titre de cousin par le roi à partir des années 1540 . Avant le règne d’Henri II, ils
disposaient de départements pour maintenir l’ordre dans la gendarmerie et dans les
autres troupes, puis ils le perdirent pour le retrouver sous ce monarque. Henri II
adjoignit en effet à ses trois maréchaux un département particulier de provinces dans
le royaume de France, avec puissance et juridiction propres, par une ordonnance
4
rendue à Anet en juin 1547 . Ainsi, les maréchaux devaient visiter les pays, faire les
montres générales de la gendarmerie, entendre les plaintes des personnes lésées par
les troupes. « Cela faisait que les maréchaux même en temps de paix avaient toujours
quelque fonction de leur charge, au lieu que quand il n’y a[vait] point de guerre, ils
5
n’[avaie]nt point souvent d’autre occupation que de faire leur cour » . Le maréchalat
devint d’autant plus un « office de dignité » (R. Descimon), que le récipiendaire, en
tant que nouveau grand officier de la couronne, devait prêter serment entre les
mains du roi, lequel, outre celui des maréchaux, recevait les serments du connétable,
6
des gouverneurs et des lieutenants généraux des provinces .
Ainsi, la prépondérance des maréchaux et l’importance de leur dignité au
e
XVIII siècle datent de la création d’une armée française permanente, sous
Louis XIII, au moment où le monopole de la force était devenu royal, après les
entreprises de guerres privées de certains grands seigneurs. La multiplication des
grades militaires augmenta le rôle des maréchaux comme chefs d’armées. Cette
7
évolution commença sous le règne d’Henri IV et s’accrut sous Louis XIII . Les

élèves de la promotion 1867-1868 pour obtenir le diplôme d’archiviste-paléographe, Paris, 1868, Simon Raçon,
p. 31-38 et livres I et II.
1 BARDIN (Étienne), Dictionnaire de l’armée de terre…, p. 3343.
2 DANIEL (R.P. Gabriel), Histoire de la milice françoise…, t. II, livre IX, ch. I, « De la dignité de maréchal
de France », p. 9 : « Il est donc vrai que les Maréchaux perdoient leur rang et leur état, c’est-à-dire que leur
titre et le revenu qui y étoit attaché, quand ils étoient occupez à des fonctions incompatibles avec l’Office
de Maréchal qui étoit de commander dans les armées ».
3 BARDIN (Étienne), Dictionnaire de l’armée de terre…, p. 3344.
4 BEAUFORT (M. de), Recueil concernant le Tribunal de Nosseigneurs Les Maréchaux de France…, t. I, p. 22 ;
PINSON DE LA MARTINIÈRE, La Connétablie et Maréchaussée de France ou Recueil des ordonnances, édits et
déclarations et arrêts sur le pouvoir et juridiction de Messieurs les Connétables et Maréchaux de France et de leurs
lieutenants au siège de la Table de marbre, Paris, P. Rocolet, 1661, p. 146−150 (transcription de ladite
ordonnance) ; BOURSIER (Jacques), Recueil des Édits, arrêts, règlements concernant les charges des prévôts,
vice-baillis…, des Connestables et Maréchaux de France, Paris, 1628, p. 12-17.
5 DANIEL (R.P. Gabriel), Histoire de la milice françoise…, t. II, p. 12.
6 BARDIN (Étienne), Dictionnaire de l’armée de terre…, t. XVI, p. 4842.
7 BOIS (Jean-Pierre), « La bataille de Condé à Saxe. Essai de réflexion sur le concept de bataille dans la
guerre moderne », dans « La bataille, d’hier à aujourd’hui. Actes du colloque international organisé par la
commission française d’histoire militaire à Paris, les 7−8 décembre 1998 », Revue internationale d’histoire
militaire, n° 78, 2000, p. 61-75, notamment p. 62 : « Avec l’avènement de l’État moderne et des grandes
monarchies centralisées, le mercenariat tend à disparaître, au profit du volontariat. En même temps,
l’autorité de l’État s’étend au contrôle des armées, c’en est fini des violences désordonnées contre les
personnes et les biens. Le monarque exerce pleinement sa fonction, héritée des temps les plus hauts, de
chef de guerre ».
47 maréchaux de France eurent, dès la suppression de l’office de connétable, le
commandement sur toutes les troupes, soit d’infanterie, de cavalerie ou de dragons.
Les lieutenants généraux des armées du roi et les maréchaux des camps et armées du
roi, officiers généraux les plus importants d’une armée, pouvaient avoir le
commandement sur toutes les troupes à la condition qu’ils aient des lettres de
1
service .
e e
Le nombre des maréchaux augmenta du XII au début du XVII siècle. Jusqu’au
e
XV siècle, il y eut deux maréchaux de France. Au cours de la guerre de Cent ans, les
Anglais, occupant une partie du territoire de la France actuelle, nommèrent des
maréchaux, en même temps que le roi de France et que le duc de Bretagne, ce qui
entraîne des confusions répétées dans des dictionnaires. Ainsi, Gilles de Laval,
2
seigneur de Rais (1404 ?−1440), condamné à être pendu et brûlé en 1440 pour ses
crimes en Bretagne, est connu dans l’histoire sous le nom de maréchal de Retz.
C’était, disent certains biographes, un maréchal de France, ce qui est erroné. Il était
un maréchal de Bretagne que Charles VII employa comme maréchal de l’host ou
maréchal de camp ; s’il eût été maréchal de France au même titre que ses
3
contemporains, eût-il exercé cette charge dès l’âge de vingt−quatre ans (en 1428) ?
er
Sous François I , il y eut trois maréchaux, sous Henri II, quatre, sous François II,
cinq, sept sous Charles IX et Henri III. Ce dernier nombre fut jugé excessif aux états
4
de Blois . Par l’article 270 de ces états, le nombre de maréchaux fut fixé à quatre,
« mais Henri IV fut contraint de se dispenser de cette loi, partie pour récompenser
les services de quelques grands seigneurs, partie parce qu’il avait besoin d’eux, partie
5
pour s’accommoder avec les chefs des Ligueurs » . Après la suppression de l’office
6
de connétable en janvier 1627, jugé trop onéreux pour la couronne et dont le
pouvoir était estimé trop grand par Richelieu et Louis XIII − eu égard à l’entreprise
de construction de l’absolutisme et de centralisation des pouvoirs décisionnels −, le
nombre de maréchaux augmenta, passant de seize en 1651 pour atteindre un
maximum de vingt maréchaux à l’issue de la promotion de janvier 1703. Cet
accroissement eut peut-être pour objectif de diminuer, par le nombre, l’efficacité et
la réalité du pouvoir dévolu jusqu’alors au connétable, en l’attribuant collégialement
7
à l’ensemble des maréchaux de France .


1 HÉRICOURT (Nicolas d’), Éléments de l’art militaire, Paris, Gissey et David le Jeune, 1756-1758, 6 vol.,
t. I, p. 21. Ce texte, qui peut être considéré comme une source imprimée, va à l’encontre de ce qu’avançait
eLÉONARD (Émile Guillaume), L’armée et ses problèmes au XVIII siècle, Paris, Plon, 1958, p. 5 : « La dignité
de maréchal […] ne donnait pas prééminence sur les autres généraux pour les opérations de guerre et
n’avait de fonctions effectives qu’en fait de discipline des gens de guerre et de “point d’honneur” ».
2 M. Digne, dans le Dictionnaire de biographie française indique que Gilles de Rais obtint du tribunal que
son corps fût retiré à temps des flammes pour être enseveli dans une église.
3 BARDIN (Étienne), Dictionnaire de l’armée de terre…, t. XI, p. 3342.
4 DANIEL (R.P.), Histoire de la milice françoise…, t. II, p. 10.
5 Ibid., p. 11.
6 Ibid.
7 Ibid.
48 e 1
Figure 2. Le nombre de maréchaux de France du XII siècle à la Restauration

RRRRèèèèggggnnnneeee //// ÉÉÉÉppppooooqqqquuuueeee NNNNoooommmmbbbbrrrreeee ddddeeee mmmmaaaarrrréééécccchhhhaaaauuuuxxxx
De Philippe II Auguste à Louis IX 1
De Louis IX (1270) à Charles VII 2
Entre 1424 et 1429 3
Entre 1429 et 1437 4
De 1437 au règne de Louis XI 3
Sous Charles VIII 2
erSous François I De 3 à 5 selon les années
Sous Henri II 4
Sous Charles IX 5 en 1570
Sous Henri III 7 en 1574
Sous Louis XIV 16 en 1651, 20 en 1703
Sous Louis XV 10 en 1720, 5 en 1734, 20 en 1761
En 1791 6
Décret du 8 fructidor an XII 16
En 1815 20
Ordonnances du 2 août 1818 et du 24 mai 1829 12

La part croissante prise par l’armée et la guerre dans l’État royal au fil des siècles
vit le nombre des maréchaux de France s’élever. Il semble qu’à partir de 1627 cette
augmentation altéra leurs attributions originelles tout en créant de nouvelles. Le
caractère du maréchalat subit des évolutions au cours des deux derniers siècles de
l’Ancien Régime. On le retrouve dans le titre même, qui, tout en étant une dignité,
était considéré comme une charge et un office, ce qui ne fut pas pour simplifier les
rapports entre les officiers supérieurs de l’armée.
B. Une dignité, un état, un grade, un office, une charge ? Titre, attri-
butions et serment
De l’origine de l’office ou de la charge à l’ordonnance du 9 mai 1832, le
maréchalat a été mal défini. La loi du 2 août 1818 a considéré le maréchalat à la fois
comme grade et dignité, tandis que l’ordonnance de mai 1832 continuait à faire
2
usage de l’expression de simple dignité . Qu’en était-il au siècle précédent ? Les lois
3
de 1791 ne reconnaissaient la fonction que comme un grade, voire une grâce , non
4
une dignité , ce qui allait dans le sens de la réforme du maréchalat voulue par
l’assemblée législative. Ainsi, le décret du 4 mars 1791 décide que les maréchaux
rempliraient uniquement des fonctions militaires. C’était reconnaître leur grade et
5
non leur dignité, laquelle n’est en rien un emploi . Avant 1791, les textes anciens

1 Notamment d’après BARDIN (Étienne), Dictionnaire de l’armée de terre…, t. XI, p. 3344-3345.
2 Ibid., p. 3344.
3 L’Assemblée nationale et le roi confèrent à Luckner la « grâce de maréchal de France » en
décembre 1791. Le terme de grâce apparaissait déjà dans les lettres de provisions du maréchal de Fitz-
James en mars 1775.
4 BARDIN (Étienne), Dictionnaire de l’armée de terre…, p. 3350.
5 Ibid., p. 3352.
49 précisaient bien que depuis un arrêt du duc d’Orléans du 25 janvier 1361, le
maréchalat était une dignité et une charge :
« La Dignité de Maréchal de France est du nombre de celles qu’on appelle Charges de la
Couronne, et il y a déjà fort longtemps qu’elle est de ce nombre. Un arrêt du duc
d’Orléans du 25 janvier 1361 indique que “ les Offices de Maréchaux de France
appartiennent à la Couronne, et l’exercice ausdits Maréchaux qui en font au Roy foy et
1
hommageˮ » .
D’après Bardin, « le grade, ou le rang, ou l’emploi, car on ne sait lequel de ces
mots convient le mieux dans l’application actuelle, ne sont devenus, précisément, un
haut échelon de la hiérarchie militaire, que depuis que des lettres de nomination ou
2
patentes furent entérinées au parlement » . Cette assertion paraît peu documentée :
e
en effet, dès le XIII siècle et l’importance prise par le connétable sur le sénéchal, les
maréchaux de France devinrent des personnages exerçant une autorité supérieure. Il
3
n’était nul besoin que leurs lettres de provisions fussent enregistrées pour observer
une gradation dans la hiérarchie puisque les maréchaux n’étaient que deux à
l’époque.
e
La variété des termes figure encore dans les lettres de provisions du XVIII siècle.
Les soixante-dix lettres de provisions des maréchaux de France retrouvées indiquent
4
pour certaines que le maréchalat était une « dignité » (quarante et un cas) , une
5 6
« charge » (dix cas) , « une dignité, un état et office » (deux cas) , un « grade » (deux
7 8
cas) , une « charge et un pouvoir » (six cas) , un « pouvoir et une autorité » (trois
9 10
cas) , un « rang et un titre » (douze cas) et « le plus haut point de grandeur », sans
11
aucun autre qualificatif (un cas) . De cette étude de sources, malgré la variété des

1 DANIEL(R.P. Gabriel), Histoire de la milice françoise…, p. 12.
2 BARDIN (Étienne), Dictionnaire de l’armée de terre…, p. 3345.
3 Les lettres de provisions semblent ne pas avoir existé à cette époque puisque le maréchalat était alors une
commission. Les lettres de nomination étaient donc des lettres de commission.
4 Cf. Figure 11, chapitre 2 : Tessé, Tallard, Huxelles, d’Estrées, Montrevel (1703), Montesquiou (1709),
Roquelaure et Gramont (« haute dignité », 1724), Du Bourg (1724), Tingry (« une haute dignité », 1734),
Chaulnes (« une haute dignité », 1741), Belle-Isle et Brancas (« la plus haute dignité », 1741), Isenghien
(1741), Maulevrier (1745), Harcourt II (1746), La Mothe et Lowendal (1747), Richelieu (1748),
d’Estrées II, La Tour-Maubourg et Senneterre (« une haute dignité », 1757), Lautrec (1757), Conflans,
Contades et Soubise (1758), Broglie III (« une haute dignité », 1759), Brissac et Armentières (1768),
Lorges-Randan (« une haute dignité », 1768), Du Muy, Harcourt III et Fitz-James (« une haute dignité »,
1775), Du Muy, Duras II et Mouchy (1775), Laval II (« haute dignité », 1783), Lévis et Beauvau (« la
dignité la plus éminente », 1783), Aubeterre (« une des plus éminentes dignités », 1783), Beauvau, Ségur et
Castries (1783).
5 Villeroy (1693), La Feuillade et Gramont (1724), Broglie II et Tingry (1734), Duras I et Maillebois
(1741), Thomond (1757), Conflans et Berchény (1758).
6 Noailles I (1734), Noailles II (1775)
7 Luckner et Rochambeau (1791).
8 Médavy de Grancey et Du Maine du Bourg (1724), Biron I (1734), Isenghien (1741), Mirepoix
(1757), Nicolaï (1775).
9 Saxe (« une augmentation d’autorité », 1744), Clermont-Tonnerre (1747), Biron II (1757).
10 Villars (1702), Château-Renault et Montrevel (1703), Harcourt (« haut degré d’honneur », 1703),
Berwick (1706), Coëtlogon (« titre le plus glorieux », 1730), Asfeld (« rang et grandeur », 1734), Nangis
(« le titre le plus honorable », 1741), La Mothe-Houdancourt (1747), Lévis et Aubeterre (un rang, 1783),
Laval II (un titre, 1783).
11 Laval I (1747).
50 termes, il ressort que le maréchalat était considéré avant tout comme une dignité au
e
XVIII siècle.
Pour autant, cette dignité avait une certaine valeur d’office. Il convient, pour
mieux le comprendre, de remonter à l’origine du titre. Le maréchal était titulaire
e
d’un office de la couronne qui fut jusqu’au XVI siècle une commission, puisque son
pouvoir était révocable sur simple décision royale. Tout en demeurant un office de la
couronne, le maréchalat devint une charge conférant à son titulaire un état (c’est-à-
dire des attributions) particulier. En rien le maréchalat ne fut un grade, sauf à la
Révolution. Ne nous méprennons pas sur le sens : un grade implique un
avancement spécifique, selon l’ordre du tableau en vigueur depuis les réformes de
Louvois (1675). Or, le maréchalat ne figure pas dans le tableau puisqu’il était
considéré comme un grand office de la couronne. Le maréchalat ne fut en rien une
e
charge au XVIII siècle car elle pouvait être retirée à son titulaire, ce qui n’arriva
jamais à cette période.
En outre, une fiction faisait que les maréchaux étaient exempts d’infirmités et
qu’ils exerçaient leur office jusqu’à la mort, ce qui ne correspond pas à la définition
d’une charge, laquelle, par sa nature juridique, pouvait se résilier et être retirée à son
titulaire. Enfin, les maréchaux de France devaient payer le droit de marc d’or. Établi
par Henri III, on l’appelait aussi droit de serment. Selon l’édit d’octobre 1758, tous
les acquéreurs d’offices devaient le payer avant de recevoir leurs provisions, pour
1
assurer et souligner le serment qu’ils prêtaient alors . Il avait une signification
2
importante dans la pratique monarchique . La réalité du maréchalat commençait
avec le serment public que son récipiendaire prêtait entre les mains du roi. D’après
Loyseau, ce serment déférait une puissance publique à tout officier, fixant son
3
caractère et sa qualité .
Dès lors, en tant qu’usufruitier, le maréchal bénéficiait du corps de l’office dont
le roi gardait la nue−propriété. Théoriquement, l’office de maréchal de France était
un don gratuit du roi marqué par la clause intentionnelle des lettres de provisions
« Car tel est notre plaisir ». L’officier marquait alors sa reconnaissance par un cadeau
4
pour la reine et un prêt d’argent consenti au prince . Jean Nagle a montré que « les
tarifs du marc d’or constituent des partitions sociales ; sur leurs portées sont repérées
les positions des offices ; le déchiffrement permet de restituer l’image qu’on a voulu
5
donner du monde de l’office. La position dans les tarifs, sur une ligne ou sur l’autre ,

1 NAGLE (Jean), Le droit de marc d’or des offices. Tarifs de 1583, 1704, 1748. Reconnaissance, fidélité,
noblesse, Genève, Droz, 1992, p. 5.
2 GUYOT (Joseph Nicolas), Répertoire universel et raisonné de jurisprudence civile et criminelle, canonique et
bénéficiaire, Paris, Visse, 1784, t. XI, « Marc d’or », p. 266-274 : « C’est une certaine finance que paye au
roi le nouveau titulaire d’un office avant de pouvoir obtenir des provisions. » Par un arrêt rendu le
13 avril 1775, le roi a exempté du droit de marc d’or une partie des provisions, commissions du
département de la Guerre qui y étaient précédemment assujettis, sauf exception : l’article 1 de l’arrêt
stipulait ainsi que les maréchaux de France devaient payer 2 400 lt., le colonel général de la cavalerie,
2 500 lt., le colonel général des dragons 3 200 lt., celui des Suisses et des Grisons 13 000 lt. Les
gouverneurs et lieutenants généraux des provinces devaient payer le cinquième de leurs appointements, le
tout avec les 8 sous par livre en sus.
3 LOYSEAU (Charles), Œuvres, Lyon, 1701. Des offices, livre I, ch. IV, § 71, p. 26.
4 NAGLE (Jean), Le droit de marc d’or des offices…, p. 6-7.
5 Ibid., p. 125-131 : le tarif de 1704 indiquait « les sommes que le Roy veut et ordonne estre cy-après
payées pour le droit de Marc d’or, sur le pied de la finance, pour la mutation des offices créez depuis
IX 1656 » [tarif du 7 octobre 1704, d’après AN, AD 438 (18)]. Les offices dont la finance était de 12 000 lt.
à 16 000 lt. payaient par exemple 324 lt.
51 1
revêt un sens dans le domaine des préséances et constitue un enjeu social » . Le
maréchalat, auquel était attaché le versement d’un droit de marc d’or de 2 400 livres
tournois à partir de 1775, était placé après de grands offices prestigieux comme celui
de colonel général des Suisses et des Grisons, accordé depuis décembre 1771 à des
membres de la famille royale (le comte d’Artois).

Une fois l’annonce de la promotion effectuée, le nouveau dignitaire devait
présenter ses remerciements au roi et à celui, ou celle, à qui il devait le bâton. Le
nouveau promu se rendait dans le cabinet du roi. Après son mari, la maréchale
2
venait faire sa révérence au roi . Le monarque était assis dans un fauteuil, un carreau
à ses pieds, sur lequel le nouveau maréchal de France s’agenouillait. Le secrétaire
d’État de la Guerre lisait alors le serment, puis le roi prenait une canne qu’il remettait
3
entre les mains du promu . Le roi transmettait sa canne, signe de la délégation de
son autorité militaire, au nouveau maréchal. Cet acte empli de signification
s’accompagnait du serment, lu par le secrétaire d’État :
« Vous jurez et promettez à Dieu de bien et fidèlement servir le Roy envers et contre tous,
sans en excepter personne, en l’office de maréchal de France dont Sa Majesté vous a
pourvu ; de n’avoir intelligence avec qui que ce soit au préjudice de l’État et de son
service ; de luy révéler tout ce que vous entendrez luy estre préjudiciable ; de ne recevoir
pension d’autre Prince que de Sa Majesté ; de faire vivre en bon ordre justice et police les
gens de guerre qui sont et seront à sa solde ; que vous les empêcherez de fouler et
oppresser son Peuple, et leur ferez soigneusement garder les ordonnances ; au surplus
vous jurez de votre part que vous garderez et entretiendrez les dites ordonnances en tout
ce qui vous sera ordonné, et ferez en ce qui concerne ledit office de maréchal de France,
tout ce qu’un bon et fidèle sujet doit estre tenu de faire, et pour mieux exécuter ce que
dessus, Sa Majesté vous fait mettre en main le bâton de maréchal de France, ainsy qu’il a
4esté fait à vos prédécesseurs. Ainsy vous le jurez et le promettez » .
Trois thèmes ressortent de ce serment : la fidélité au roi, le service de l’État et de
manière induite, le commandement et le pouvoir de justice sur les gens de guerre.
Ce serment de l’officier était à mettre en rapport avec le serment féodal ou le
serment des évêques. Il représentait surtout la circulation du pouvoir dans la
monarchie ; il était une délégation du pouvoir du roi à l’officier par une triple
5
médiation, comme l’a montré Robert Descimon .

1 Ibid., p. 75.
2 LUYNES (Charles Philippe d’Albert, duc de), Journal et mémoires…, t. III, p. 329 : le 18 février 1741, à
Versailles « Mmes les maréchales de Duras, de Nangis et de Maillebois vinrent ici faire leurs révérences et
remercîments ».
3 Ibid., t. III, p. 328-329 : « Tout le monde étant encore dans le cabinet, M. de Belle-Isle prêta le serment
de maréchal de France. Pour ces serments, le Roi est dans fauteuil, un carreau à ses pieds, sur lequel le
maréchal de France se met à genoux. Le secrétaire d’État lit le serment ; le Roi prend ensuite une canne,
qui est ordinairement celle de maréchal de France, qu’il lui remet entre les mains ».
4 SHD, 2 Yd 200, dossier du maréchal d’Asfeld, pièce, serment du maréchal de France, prêté entre les
mains du roi à Fontainebleau le 10 novembre 1734. Voir aussi 2 Yd 215, dossier du maréchal de La Fare,
pièce, serment prêté par ce maréchal le 30 octobre 1746.
5 DESCIMON (Robert), « La vénalité des offices et la construction de l’État dans la France moderne. Des
problèmes de la représentation symbolique aux problèmes du coût social du pouvoir », dans DESCIMON
(Robert), SCHAUB (Jean-Frédéric), VINCENT (Bernard) [dir.], Les figures de l’administrateur. Institutions,
e eréseaux, pouvoirs en Espagne, en France et au Portugal. 16 -19 siècle, Paris, éditions de l’EHESS, 1997, p. 79.
52 Figure 3. La circulation du pouvoir dans la monarchie, d'après Robert Descimon

PPrroovviissiioonn SSeerrmmeenntt RRéécceeppttiioonn PPrroovviissiioonn SSeerrmmeenntt RRéécceeppttiioonn
Il est le transfert de la dignité de
Elle est la seigneurie de l’office Elle est le transfert de l’exercice
l’office qui dépend de la majestas qui est dominium du prince de la puissance publique
du prince
« Droit en l’office » medium : la Medium : le droit de « Droit à l’office » medium : le
« quittance » de finance payée aux confirmation ; le droit de serment
serment d’installation parties casuelles (marc d’or)

Les maréchaux de France ne furent pas des officiers au sens de la vénalité
attachée à un office, même s’ils recevaient des lettres de provisions et qu’ils
effectuaient un serment entre les mains de leur souverain. Le roi, officiellement par
son seul jugement conféré par la transcendance divine (représentant de Dieu sur
terre), conférait l’office et la dignité de maréchal de France à celui qu’il jugeait apte à
exercer ce transfert de puissance souveraine dans ses armées. Néanmoins, cette
délégation de pouvoir que l’officier recevait du souverain instituait entre eux une
distance infranchissable. Cette projection de l’image du roi sur les serviteurs de l’État
produisait au moins trois conséquences. Dans son acception la plus large, l’office
était « dignité avec fonction publique » selon l’aphorisme célèbre de Charles Loyseau
(1610). En revanche, comme l’a montré Robert Descimon, il n’était pas fonction
publique avec dignité ; l’office était dignité avant d’être fonction. Il participait ainsi
de la même aura surnaturelle que la puissance royale. À l’instar du roi, l’officier − et
1
ici le maréchal de France à l’armée − était un dominus en second .
Le nombre des maréchaux de France atteignit son apogée entre décembre 1759
e
et janvier 1761 (vingt maréchaux en activité). Le maréchalat, au XVIII siècle, devint
le reflet d’une pratique politique de gouvernement dans la mesure où le choix
personnel du souverain ou de la reine dans certaines nominations était manifeste et
ne répondait pas toujours à des critères méritocratiques, ce dont l’opinion publique
ne fut pas dupe. La diversité des termes employés dans les lettres de provisions
illustre en effet le caractère très personnel de ces nominations. Ces dernières
relevaient davantage de la vénalité coutumière que de la vénalité légale. Le
maréchalat était un office non vénal puisqu’il n’avait pas de finances annexées et
2
qu’il dépendait de la faveur royale . Claude Joseph de Ferrière avertissait que « les
offices non vénaux sont ceux qui n’ont point de finance et qui ne tombent point
3
dans les parties casuelles » . Pour Denisart, ce sont « ceux qui n’ont point de finance
4
et dont les titulaires ne peuvent disposer qu’avec l’agrément du roi » . Cette vénalité
coutumière des offices non vénaux, est ancienne et répandue dans l’Europe entière.
5
Elle avait longtemps régi tous les types d’offices . Leur distinction n’était pas
indifférente si l’on s’attache à une typologie des charges publiques d’Ancien Régime.
Jean Domat remarquait dans son Droit public que les charges de la couronne, celles

1 Ibid., p. 78-79.
2 « Économiquement, l’office se définit d’abord comme un revenu. Il ne devient un capital qu’avec
l’instauration de la vénalité légale. Cette évolution est précoce pour les offices de finance et les offices
ministériels, lente pour les offices de judicature, soumis au système du prêt », définition donnée par
DESCIMON (Robert), « La vénalité des offices… », p. 85.
3 FERRIÈRE (Claude Joseph de), Dictionnaire de droit et de pratique, Paris, 1749 [1740], p. 257.
4 DENISART (Jean-Baptiste), Collection de décisions nouvelles…, vol. 3, art. « Offices et officiers », Paris,
1771 [1754], p. 484.
5 DESCIMON (Robert), « La vénalité des offices… », p. 82.
53 1
de la maison du roi et celles de la guerre, n’étaient pas toujours vénales . Il distinguait
trois fonctions : celles qui regardaient directement le bien de l’État et le service du roi
(les charges gouvernementales et militaires), celles qui se rapportaient à la personne
du prince (les charges de la maison du roi), enfin celles qui regardaient le bien
commun de la société (les charges de justice, police et finance). « Le service du
prince et la non-vénalité forment un couple auquel s’oppose symétriquement le
2
couple de la vénalité et du service de l’État » .
La monarchie faisait cohabiter deux formes d’offices, les uns « personnels » qui
s’éteignaient avec leur titulaire et revivaient par la volonté du roi (comme le
maréchalat), les autres « réels », qui avaient une existence administrative abstraite en
dehors des hommes qui exerçaient la charge. Ces deux types de fonction n’avaient
pas investi les mêmes lieux dans l’État royal. La coexistence de deux types de
vénalité correspondait à l’opposition et à la complémentarité entre un gouvernement
domestique (household) et un gouvernement administratif (bureaucratic). « Elle
conciliait l’aspiration du monarque à un pouvoir personnel fort et la construction
3
d’un appareil d’État indépendant de la volonté particulière de l’occupant du trône » .
Dans le cas du maréchalat, office non vénal, il n’existait aucune relation entre le titre
et la valeur de l’office. La vénalité coutumière laissait donc l’office de maréchal dans
le domaine de la grâce, pure manifestation de la bonté et de la puissance souveraines.
Le maréchalat peut ainsi être qualifié de dignité. La vénalité coutumière constituait
donc un lien abstrait en fonction de la nature de la grâce, ici la dignité de maréchal
de France. Cette charge militaire non vénale, ce type d’office particulier, n’offrait
aucune garantie à l’officier qui en était pourvu.
e
Néanmoins, au XVIII siècle − même si le phénomène se remarque déjà au siècle
précédent − et d’après les lettres de provisions de maréchal dont des copies ont été
4
enregistrées à la chambre des Comptes du Parlement de Paris , on constate une
relative transmission héréditaire du maréchalat, dans la mesure où plusieurs lignages
l’exercèrent sur deux, trois, quatre, voire davantage de générations, ainsi les familles
d’Harcourt, de Noailles, d’Estrées, de Biron, les branches de Durfort-Duras et de
Durfort-Lorges, les familles de Broglie, de La Ferté Senneterre, de Neufville-Villeroy,
de Laval-Montmorency, de Montmorency-Luxembourg, de La Mothe−Houdancourt,
d’Aubusson La Feuillade et de Berwick-Fitz-James. Il y eut donc une reconnaissance
par l’État d’intérêts familiaux conférant une valeur patrimoniale à la dignité de
maréchal. Il s’agissait, pour l’État et pour ces lignages, de bâtir un patrimoine en
conservant, autant que faire se pouvait, l’une des plus éminentes dignités de la
couronne. Le lien entre vénalité coutumière et vénalité légale se retrouve dans la
consolidation de la dignité de maréchal par l’octroi-vente de charges domestiques et
bureaucratiques de cour : à partir de Louis XIV, la charge de capitaine des Gardes du
corps du roi fut très souvent conférée à des maréchaux de France et l’ordonnance de
5
1776 réservait les gouvernements de province à des maréchaux , ce qui était déjà plus

1 DOMAT (Jean), Le Droit public, suite des Loix civiles dans leur ordre naturel, Paris, Pierre Émery, 1701,
t. V, livre II, titre I, « Des diverses sortes d’offices et de charges », p. 9 et section XIII « Deux sortes de
charges, celles qui sont vénales et celles qui ne le sont point », p. 18-24, notamment p. 18.
2 DESCIMON (Robert), « La vénalité des offices… », p. 83.
3 Ibid., p. 83-84.
4 Voir figure 11, chapitre 2 « Critères de promotion au maréchalat ».
5 SHD, Ya 72, pièce, 43 pages, de l’Imprimerie royale, 1789 : « Ordonnance du roi portant règlement sur
les gouvernements généraux des provinces, gouvernements particuliers, lieutenances de Roi, ou
commandements, Majorités, aides et sous-aides-majorités des villes, places et châteaux ; et qui, en
54 ou moins le cas depuis la Régence. Saint-Simon s’en est fait l’écho en indiquant que
« la charge de capitaine des gardes du corps avoit, à cet égard, l’inconvénient de plus
1
que le Roi n’y vouloit que des maréchaux de France » .
Le maréchalat semblait donc être pour Saint-Simon l’antichambre du capitanat
des gardes du corps du roi dont la charge vénale donnait à son titulaire la grâce, le
prestige et la faveur de voir le roi chaque jour et d’assurer sa protection, ce que
n’accordait pas le maréchalat. Le fait de conférer le commandement des gardes du
corps à un maréchal fut régulier à partir de Henri d’Harcourt, élevé au maréchalat le
14 janvier 1703 et nanti de l’un des capitanats des Gardes du corps du roi le
2
26 février suivant . Les deux charges étaient en symbiose : le maréchalat rehaussait le
prestige du capitanat des gardes du corps dont la charge vénale coûtait une somme
importante au titulaire, mais lui assurait d’être quotidiennement avec le roi, en
disposant en plus d’un logement au rez-de-chaussée de l’aile des princes du château
3
de Versailles . Il semble que cette charge fut la seule qui justifiât d’être maréchal de
4
France à partir de la fin du règne de Louis XIV : les gentilshommes de la chambre
du roi et les autres colonels généraux n’étaient pas nécessairement maréchaux de
5
France . Cependant, ces charges vénales furent quant à elle l’antichambre du
maréchalat : ainsi Gramont et Biron, colonels généraux des Gardes françaises,
respectivement en 1704 et en 1745, devinrent maréchaux, respectivement en 1724
et en 1757, Richelieu et Duras, premiers gentilshommes de la chambre du roi,
respectivement en 1744 et en 1757, parvinrent au maréchalat en 1748 et en 1775.
C. Les appointements
Les appointements et émoluments des maréchaux de France varièrent selon les
époques. Dans le chapitre 6 sur la gestion de la fortune des maréchaux de France,
on verra que les conventions suivantes ont pu varier.
e
En matière d’appointements, au XIV siècle, tout le revenu de la charge des
maréchaux était de cinq cents livres, dont ils ne jouissaient que tant qu’ils en
assuraient réellement les fonctions. Lorsqu’ils partaient pour quelque expédition, le
6
roi leur donnait un cheval de son écurie . Ces usages évoluèrent. Les appointements
7 e
des maréchaux devinrent « beaucoup plus considérables » , puisqu’au XVIII siècle ils

déterminant différentes classes, affecte particulièrement chacune d’elles aux différents grades militaires.
erDu 18 mars 1776 », signé Louis et plus bas Saint-Germain. Article 1 : « … Les 18 gouvernements
généraux des provinces, du produit de 60 000 livres chacun, qui ne seront point accordés par Sa Majesté à
des Princes de son sang, ne pourront l’être qu’à des maréchaux de France ; les 21 du produit de
30 000 livres, ne seront accordés qu’à des Lieutenants généraux ».
1 SAINT-SIMON, Mémoires…, t. XIV, p. 286.
2 Se reporter à la notice de Henri d’HARCOURT dans le dictionnaire prosopographique.
3 NEWTON (William R.), L’espace du roi. La Cour de France au château de Versailles, 1682-1789, Paris,
Fayard, 2000, p. 199 et 226 : François d’Harcourt avait, en 1715, en tant que capitaine des gardes en
survivance de son père Henri, un appartement dans l’aile des princes, au rez-de-chaussée (AP 16) tandis
que son père en disposait d’un donnant sur la rue de la surintendance (AP 55).
4 Charles de Schomberg (1601-1656) fut élevé au maréchalat en 1637 et devint colonel général des
Suisses et des Grisons en 1647. Henri de La Tour d’Auvergne, vicomte de Turenne (1611-1675) fut
élevé en maréchalat en 1643 puis devint colonel général de la cavalerie légère en 1655. Ce sont les deux
seuls précédents retrouvés.
5 Sur les colonels généraux, voir la mise au point de BODINIER (Gilbert), « Colonel général », dans
BLUCHE (François) [dir.], Dictionnaire du Grand siècle, Paris, Fayard, 1990.
6 R.P. DANIEL, Histoire de la milice françoise…, p. 13.
7 Ibid., p. 14.
55 étaient d’environ treize mille cinq cents livres, temps de paix compris (montant déjà
indiqué dans un état de la France de 1598). Lorsqu’ils commandaient l’armée, ils
recevaient huit mille livres tous les quarante-cinq jours. À leur personne étaient
attachés et entretenus par l’État un capitaine des gardes et quelques gardes du corps,
quatre aides de camp, des officiers subalternes, un chirurgien, un aumônier, un
1
secrétaire . Sous Louis XIV, la dépense cumulée de ce personnel montait à 89 988
livres, non compris 2 954 rations de pain, etc. Il en était ainsi à l’époque à laquelle
2
écrivait le Père Daniel . Par l’ordonnance du 17 mars 1788, outre le logement et le
fourrage, les émoluments annuels étaient fixés à 30 000 livres. Les maréchaux
gouverneurs de province touchaient en plus 6 000 livres par mois de résidence. Le
3
décret du 4 mars 1791 maintenait les appointements à 30 000 livres . Au
e
XVIII siècle, les appointements fixes d’un maréchal étaient modestes eu égard à sa
dignité puisqu’ils s’élevaient à 13 522 lt. et 10 s.
Au cours de ce siècle, plusieurs maréchaux demandèrent des lettres de relief de
4
prestation de serment au roi. Elles étaient enregistrées à la chambre des comptes .
L’ordonnance du 17 janvier 1712 n’autorisait en effet le paiement des
appointements des officiers qu’après prestation de serment. La délibération du
conseil de la Guerre du 23 juillet 1718 en déterminait la forme et en retraçait la
5
formule . Plusieurs officiers généraux furent nommés maréchaux lorsqu’ils étaient en
campagne (Asfeld, 1734 ; Balincourt, 1746) et / ou loin de la cour. Ils ne pouvaient
pas prêter serment entre les mains du roi et leurs appointements ne leur étaient pas
versés tant que le serment n’avait pas eu lieu. Ce n’était pas dû à un simple retard :
e
seul le serment validait la nomination. Ces lettres furent nombreuses au XVIII siècle.
Elles étaient aussi l’illustration du besoin récurrent d’argent de la part de ces grands
officiers dans l’exercice de leur charge et pour tenir leur rang.


1 Ibid.
2 BARDIN (Étienne), Dictionnaire de l’armée de terre…, p. 3347 ; R.P. DANIEL, Histoire de la milice
françoise…, p. 14.
3 BARDIN (Étienne), Dictionnaire de l’armée de terre…, p. 3347.
4 AN, P 2433, fol. 669-672, lettres de relief de prestation de serment et jouissance des appointements
pour les maréchaux de Biron, Puységur, Noailles, Tingry et Coigny ; AN, P 2453, fol. 54 v°-58, lettres de
relief de prestation de serment et de jouissance des appointements pour le maréchal de Balincourt données
à Versailles le 12 décembre 1746 et registrées le 4 février 1747 (Louis XV donne ordre à la chambre des
comptes de lui payer ses appointements dus depuis le 19 octobre 1746, car ce maréchal n’avait pas pu
prêter serment entre les mains du roi avant le 3 décembre 1746) ; AN, P 2477, fol. 199 v°-201 v°,
Contades (lettres du 28 janvier 1759 registrées en la chambre des comptes le 3 mars suivant).
5 BARDIN (Étienne), Dictionnaire de l’armée de terre…, t. XVI, p. 4843.
56 Figure 4. Tableau récapitulatif des dates de promotion et de serment,
1
d'après les indications fournies par les séries P et O des Archives nationales

Intervalle entre la
Date de Nom Date du serment promotion et le
promotion
serment
VILLEROY (François de Neufville, duc
27 mars 1693 28/03/1693 1 jour
de)
20 oct.1702 VILLARS (Claude Louis Hector, duc de) ? ?
CHÂTEAU-RENAULT (François Louis 14 janv.1703 07/02/1703 24 jours
Rousselet, marquis de)
HUXELLES (Nicolas Chalon du Blé, 14 janv. 1703 06/02/1703 23 jours
marquis d’)
14 janv. 1703 TESSÉ (René de Froulay, comte de) 08/02/1703 25 jours
MONTREVEL (Nicolas Auguste de La
14 janv. 1703 21/01/1703 7 jours Baume, marquis de)
TALLARD (Camille d’Hostun, comte
14 janv. 1703 18/01/1703 4 jours de)
14 janv. 1703 HARCOURT (Henri d’) 28/01/1703 14 jours
ESTRÉES (Victor Marie, comte de
14 janv. 1703 25/02/1708 42 jours
Cœuvres, duc d’)
15 fév. 1706 BERWICK (James Fitz James, duc de) 17/04/1708 2 ans 2 mois et 2 jours
MATIGNON (Charles Auguste, comte 18 fév. 1708 ? ?
Goyon de)
BAZIN DE BEZONS (Jacques, marquis 15 mai 1709 ? ?
de Bazin et de Bezons)
MONTESQUIOU (Pierre, comte 20 sept. 1709 ? ?
d’Artagnan et de)
2 février ALÈGRE (Yves, marquis d’Alègre et de
10/02/1724 8 jours
1724 Tourzel)
2 février BOURG (Léonor Marie du Maine, comte
13/08/1724 6 mois et 10 jours 1724 du)
2 février
BROGLIE (Victor Maurice, comte de) 28/03/1724 54 jours 1724
2 février
GRAMONT (Antoine V duc de) 10/02/1724 8 jours 1724
2 février GRANCEY (Jacques Eléonor Rouxel, 21/05/1724 3 mois et 19 jours
1724 comte de Médavy et de)
2 février LA FEUILLADE (Louis d’Aubusson, 10/02/1724 8 jours
1724 duc de)
2 février ROQUELAURE (Antoine Gaston Jean- 29/03/1724 55 jours
1724 Baptiste duc de)
COËTLOGON (Alain Emmanuel, er1 juin 1730 ? ?
marquis de)
ASFELD (Claude François Bidal,
14 juin 1734 10/11/1734 4 mois et 26 jours marquis d’)
BIRON (Charles-Armand de Gontaut,
14 juin 1734 26/01/1735 7 mois et 12 jours duc de)
14 juin 1734 BROGLIE (François Marie II, duc de) 07/03/1735 8 mois et 21 jours
14 juin 1734 NOAILLES (Adrien Maurice, duc de) 09/01/1735 6 mois et 26 jours
57 TINGRI (Christian Louis de 14 juin 1734 26/01/1735 7 mois et 12 jours
Montmorency-Luxembourg, prince de)
COIGNY (François de Franquetot, duc 14 juin 1734 21/01/1735 7 mois et 7 jours
de)
PUYSÉGUR (Jacques François de
14 juin 1734 27/02/1735 8 mois et 13 jours
Chastenet, marquis de)
BELLE-ISLE (Louis-Charles Armand
11 fév. 1741 12/02/1741 1 jour
Fouquet de)
11 fév. 1741 BRANCAS (Louis, duc de) 11/07/1741 5 mois
CHAULNES (Louis Auguste d’Albert 11 fév. 1741 19/02/1741 8 jours
d’Ailly, duc de)
DURAS (Jean-Baptiste de Durfort, duc
11 fév. 1741 05/03/1741 22 jours
de)
ISENGHIEN (Louis de Gand de Merode
11 fév. 1741 05/03/1741 22 jours
de Montmorency, prince d’)
MAILLEBOIS (Jean-Baptiste François
11 fév. 1741 19/06/1741 4 mois et 8 jours
Desmarets, marquis de)
NANGIS (Louis Armand de Brichanteau,
11 fév. 1741 19/02/1741 8 jours duc de)
26 mars 1744 SAXE (Hermann Maurice, comte de) ? ?
MAULÉVRIER (Jean-Baptiste Louis 31 mars 1745 11/04/1745 11 jours
Andrault, marquis de)
19 oct. 1746 HARCOURT (François d’) 20/11/1746 32 jours
22 oct. 1746 LA FARE (Philippe Charles, marquis de) 30/10/1746 8 jours
BALINCOURT (Claude Guillaume 19 oct. 1746 02/12/1746 43 jours
Testu, marquis de)
CLERMONT TONNERRE (Gaspard,
17 sept. 1747 03/12/1747 2 mois et 15 jours
duc de)
LA MOTTE HOUDANCOURT (Louis
17 sept. 1747 03/12/1747 2 mois et 15 jours
Claude, marquis de)
LAVAL (Guy Claude Roland de
17 sept. 1747 03/12/1747 2 mois et 15 jours Montmorency, comte de)
LÖWENDAL (Ulrich Woldemar, comte
17 sept. 1747 03/12/1747 2 mois et 15 jours de)
RICHELIEU (Louis François Armand de 11 oct. 1748 05/01/1749 2 mois et 25 jours
Vignerot du Plessis, duc de)
BIRON (Louis Antoine de Gontaut, duc 24 fév. 1757 13/03/1757 17 jours
de)
ESTRÉES (Louis César Le Tellier, duc 24 fév. 1757 27/03/1757 31 jours
d’)
LA TOUR MAUBOURG (Jean Hector
24 fév. 1757 03/03/1757 7 jours
de Faÿ, marquis de)
LAUTREC (Daniel François de Gelas de
24 fév. 1757 13/03/1757 17 jours
Voisins d’Ambres, vicomte de)
LUXEMBOURG (Charles François II de
24 fév. 1757 13/03/1757 17 jours Montmorency, duc de)
MIREPOIX (Gaston Pierre de Lévis, duc
24 fév. 1757 27/03/1757 31 jours de)
SENNETERRE (Jean-Charles de La 24 fév. 1757 27/03/1757 31 jours
Ferté, marquis de)
58 THOMONT (Charles O’Brien, comte 24 fév. 1757 13/03/1757 17 jours
de)
15 mars 1758 BERCHENY (Ladislas Ignace, comte de) 09/04/1758 25 jours
CONFLANS (Hubert de Brienne, comte
15 mars 1758 09/04/1758 25 jours de)
CONTADES (Louis-Georges Érasme,
24 août 1758 26/01/1759 5 mois et 2 jours marquis de)
SOUBISE (Charles de Rohan-Rohan 19 oct. 1758 11/02/1759 3 mois et 23 jours
prince de)
16 déc. 1759 BROGLIE (Victor-François, prince de) 18/01/1762 2 ans et 32 jours
ARMENTIÈRES (Louis de Conflans de er1 janv. 1768 11/01/1768 10 jours Brienne, marquis d’)
BRISSAC (Jean-Paul Timoléon de Cossé, er1 janv. 1768 11/01/1768 10 jours duc de)
RANDAN (Guy Michel de Durfort, duc er1 janv. 1768 08/03/1768 2 mois et 7 jours de)
DURAS (Emmanuel-Félicité de Durfort, 24 mars 1775 02/04/1775 9 jours
duc de)
24 mars 1775 FITZ JAMES (Charles, duc de) 02/04/1775 9 jours
HARCOURT (Anne Pierre, comte de
24 mars 1775 02/04/1775 9 jours
Beuvron, duc d’)
30 mars 1775 MOUCHY (Philippe de Noailles, duc de) 02/04/1775 9 jours
MUY (Louis Nicolas Victor de Félix, 24 mars 1775 02/04/1775 9 jours
comte du)
24 mars 1775 NICOLAY (Antoine Chrétien, comte de) 02/04/1775 9 jours
25 mars 1775 NOAILLES (Louis, duc d’Ayen, duc de) 02/04/1775 9 jours
13 juin 1783 MAILLY (Augustin Joseph, comte de) ? ?
AUBETERRE (Henri Joseph d’Esparbès
14 juin 1783 16/06/1783 2 jours
de Lussan, marquis d’)
CRAON (Charles Just de Beauvau, prince
14 juin 1783 ? ? de)
CASTRIES (Charles Eugène Gabriel de
14 juin 1783 ? ? La Croix de)
CROŸ (Anne Emmanuel Ferdinand 14 juin 1783 17/06/1783 3 jours
François, prince de Solre, duc de)
LAVAL (Guy André Pierre de 14 juin 1783 Après le 29/06/1783 ?
Montmorency, duc de)
14 juin 1783 VAUX (Noël de Jourda, comte de) Après le 29/06/1783 ?
14 juin 1783 SÉGUR (Philippe Henri, marquis de) ? ?
STAINVILLE (Jacques Philippe de 14 juin 1783 29/06/1783 15 jours?
Choiseul, comte de)
14 juin 1783 LÉVIS (François Gaston, duc de) 15/06/1783 1 jours
28 déc. 1791 LUCKNER (Nicolas, baron de) ? ?
ROCHAMBEAU (Jean-Baptiste 28 déc. 1791 ? ?
Donatien de Vimeur, comte de)

59 Un traitement particulier pouvait être réservé à un maréchal fait prisonnier au
e
XVIII siècle. Un seul maréchal tomba dans une embuscade et fut fait prisonnier
entre 1715 et 1791 : Belle-Isle fut arrêté en décembre 1744 à Elbingerode, situé à la
frontière des terres hanovriennes et du royaume de Prusse et à huit lieues de Berlin.
Son arrestation fut longuement commentée dans la mesure où ce maréchal ayant le
statut de plénipotentiaire du roi de France, il n’aurait pas dû être arrêté. Cette
er 1
nouvelle se répandit à la ville le 1 janvier 1745 . Barbier notait que selon un cartel
établi à Francfort le 18 juin 1743 entre la France et la Grande−Bretagne, la rançon
d’un maréchal de France fait prisonnier était fixée à 50 000 livres et celle d’un
2
lieutenant général à 25 000 livres . Barbier calcula que pour la rançon cumulée de
Belle-Isle et son frère, lieutenant général des armées du roi, arrêté avec lui, « cela ira à
3
environ 75 000 livres pour tous les deux » . Mais en vertu d’un accord d’échanges de
prisonniers conclus avec le roi d’Angleterre − la victoire française de Fontenoy eut
son poids −, Belle-Isle revint en France avec son frère le 28 août 1745, sans
4
qu’aucune rançon n’eût été versée .
Si des appointements précis étaient dévolus aux maréchaux de France, si leur
qualité signifiait une rançon précise en cas d’arrestation en territoire ennemi, leur
dignité impliquait tout autant l’adoption d’un cérémonial particulier, reflet de leur
rôle social spécifique.
D. Maréchaux et cérémonial
Un certain cérémonial s’appliquait aux maréchaux, en fonction des attributions
consécutives à leur dignité. Jusqu’au règne de Louis XIV, le cérémonial attaché au
maréchalat ne semble pas avoir été codifié :
« Il me paroît hors de doute que les Maréchaux de France ont eu de tout tems des droits
honorifiques, et que les gens de guerre leur ont toujours rendus de certains honneurs, sur
tout dans les Armées et dans les Places de Guerre, et principalement quand ils
commandoient : mais le cérémonial n’a jamais été exactement réglé en cette matière
5
jusqu’au Règne de Louis le Grand » .
L’ordonnance du 12 mai 1696 stipulait que lorsqu’un maréchal de France se
trouvait devant un corps de garde, n’eût-il pas de lettres de service, l’officier en
faction faisait mettre les soldats sous les armes et le tambour battait aux champs. Les
maréchaux, en quelque ville qu’ils se trouvassent, même n’y étant point pour le
6
service , devaient toujours avoir une garde de cinquante hommes, compris deux
sergents et un tambour commandés par un capitaine, un lieutenant, un sous-
lieutenant ou un enseigne avec drapeau. En cela, ils avaient les mêmes honneurs que
les princes du sang et les légitimés de France. Il fallait placer les gardes des
7
maréchaux de France devant leur logis, avant qu’ils arrivassent , alors qu’on
disposait celles des autres officiers généraux après leur arrivée dans une place. Les

1 BARBIER (Edmond), Journal…, t. V, p. 3.
2 Ibid., t. V, note 1 p. 8 et BARDIN (Étienne), Dictionnaire de l’armée de terre…, t. XI, p. 3350.
3 BARBIER (Edmond), Journal…, t. V, p. 8.
4 Ibid., p. 75.
5 DANIEL(R.P. Gabriel), Histoire de la milice françoise…, p. 14.
6 HÉRICOURT (Nicolas d’), Éléments de l’art militaire…, p. 128.
7 Ibid., p. 129.
60 gardes des maréchaux étaient issus des plus anciens régiments de la garnison, à la
différence que les princes du sang et les légitimés de France les obtenaient avant
1
eux . Dans un camp, les gardes de la tête de ce camp prenaient les armes pour les
maréchaux de France et les tambours battaient aux champs. Lorsqu’ils entraient
dans une ville, les rues devaient être bordées d’une double haie d’infanterie depuis la
porte par où ils entraient jusqu’à celle de leur logis. Les troupes présentaient alors les
armes, les officiers saluaient et les tambours battaient. Quand un maréchal de France
entrait dans une ville de guerre, il était salué de douze volées de canon, même s’il ne
2
commandait pas dans la province considérée . Quand les gouverneurs ou lieutenants
généraux des provinces étaient maréchaux de France, ils recevaient les honneurs qui
3
leur étaient dus en ces qualités .
Les troupes de garde devaient aussi rendre des honneurs aux maréchaux de
France. Lorsque les princes du sang ou les légitimés de France se rendaient visite, ou
que les maréchaux de France allaient chez les princes, ou bien qu’ils se
rencontraient, les gardes mis à leur disposition devaient présenter les armes et les
tambours devaient battre aux champs. Si leur garde, ainsi que celle du général de
l’armée, était tirée du régiment des gardes françaises, elle ne prenait les armes que
pour celui dont elle assurait la garde. S’il se trouvait en même temps dans une place
plusieurs princes du sang et maréchaux de France, leurs gardes prenaient
respectivement les armes lorsqu’ils se rendaient visite et les tambours battaient alors
aux champs. Ce règlement était conforme aux ordonnances et fut renouvelé par
4
l’article 55 de celle du 25 juin 1750 .
Lorsque les princes du sang ou les légitimés de France, le général de l’armée ou
les maréchaux de France, passaient le long de la ligne de la troupe rassemblée, les
soldats présents dans le camp de leur régiment devaient paraître en veste et en
bonnet dans les grandes rues à hauteur des premières tentes, sans déborder le front
5
de bandière ; les sergents paraissaient en habits avec leur chapeau. Les tambours de
la tête de camp battaient toujours aux champs pour les princes du sang, les légitimés
de France, les maréchaux de France et pour le commandant de l’armée ou du corps
6
de troupes. Alors les gardes des têtes de camp prenaient les armes .
Le salut dû au roi, à la reine et aux enfants de France, aux princes du sang et aux
légitimés de France, l’était aussi aux maréchaux toutes les fois qu’ils voyaient les
troupes sous les armes. Ils étaient salués deux fois pendant la campagne : la première

1 Ibid., p. 133-134 : « Les Maréchaux de France ont un Drapeau, et cinquante hommes commandés par
un capitaine et les autres officiers, avec un tambour qui bat aux champs ; ils n’ont du régiment des Gardes
françoises que quarante hommes, avec un lieutenant qui roule avec les sous-lieutenans, et le Tambour
appelle. Ils conservent leur garde de ce régiment, ainsi que les Princes du sang ou Légitimés de France, en
quelques lieux qu’ils se trouvent, hors de ceux ou sont le Roi et la Reine, et hors les quartiers où se retire la
garde de Leurs Majestés. En vertu de l’ordonnance du 25 juin 1750, art. CDLXXXI, les Maréchaux de
France dans les places sont reçus, l’infanterie étant en haie et présentant les armes. La cavalerie va au-
devant d’eux. Ils sont salués par les Troupes. L’État-major se trouve à la barrière de la ville. On tire pour
eux douze volées de canon, et à leur arrivée, ils trouvent devant leur logis une garde de cinquante hommes,
avec un drapeau de couleur, commandés par un capitaine, et les officiers subalternes à proportion ».
2 DANIEL(R.P. Gabriel), Histoire de la milice françoise…, p. 14-16.
3 HÉRICOURT (Nicolas d’), Éléments de l’art militaire..., p. 137.
4 Ibid., p. 148.
5 Le front de bandière était la ligne des étendards et des drapeaux mis en tête d’un corps d’armée au
campement.
6 HÉRICOURT (Nicolas d’), Éléments de l’art militaire..., p. 151-152.
61 1
et la dernière fois que le régiment des gardes françaises paraîssait devant eux . La
cavalerie devait les saluer de l’épée et de l’étendard, comme pour le colonel général,
2
le général de l’armée, les princes du sang et les légitimés . L’infanterie présentait les
armes pour eux, outre le roi, la reine, les princes du sang et les légitimés. La
3
baïonnette devait être mise au bout du fusil .
Sous les règnes précédents et encore sous le règne de Louis XIV, lorsque deux
maréchaux de France étaient dans une armée, ils alternaient dans le comman-
dement. Puis, le plus ancien commanda toujours en chef. Un seul exemple contraire
e
eut lieu au XVIII siècle : à la bataille de Malplaquet, le maréchal de Boufflers, bien
qu’étant l’ancien de Villars en âge et en dignité, souhaita commander sous les ordres
4
de son cadet lors de cette journée . Lorsque se rencontraient plusieurs maréchaux
dans une armée, qu’ils se trouvassent aux ailes ou à l’infanterie, les lieutenants
généraux choisis conservaient le commandement sur ceux qui leur étaient
5
subordonnés . Quand les maréchaux de France, dont les patentes dataient du même
jour, se trouvaient dans une même armée, ils tenaient entre eux le rang qu’ils avaient
6
lorsqu’ils étaient lieutenants généraux . Lorsque le roi de France créait un maréchal
général des camps et armées du roi, comme ce fut le cas à deux reprises au
e 7
XVIII siècle, les maréchaux de France lui étaient subordonnés . Cet état de fait avait
suscité en 1672 une querelle de préséance entre les maréchaux de Bellefonds, de
Créquy et d’Humières qui avaient refusé d’être sous les ordres de Turenne,
maréchal général depuis 1660. Louis XIV les avait alors momentanément exilés. À
l’égard des maréchaux de Villars et de Saxe, devenus maréchaux généraux des
camps et armées du roi, il ne semble pas y avoir eu de manifestations d’humeur de la
part de maréchaux honorés du maréchalat avant eux.
e
Quant aux honneurs funèbres, ils furent spécifiés au début du XVIII siècle, si
l’on en croit Guignard :
« Je voudrois bien aussi pouvoir fonder sur le même usage, les cérémonies qu’on doit
observer aux obsèques des Maréchaux et autres Officiers Généraux de nos Armées : mais
il seroit bien difficile de rien statuer là-dessus, attendu que chaque fois que j’en ai vu des
exemples, ils ont toujours été différents les uns des autres, cette cérémonie y ayant été
observée toujours diversement, suivant l’idée de celui qui en avoit la disposition, et
nullement suivant aucun principe […]. Suivant quelques anciens mémoires, lorsqu’un
Maréchal de France mourroit à la guerre, aussitôt que le commandant de l’artillerie en
étoit informé, il faisoit tirer un coup de canon, lequel étoit suivi d’un pareil coup tous les
demis quarts d’heure pendant vingt-quatre heures, ou jusqu’au moment qu’on portoit le
mort en terre si on l’enterroit plutôt. Toute l’Armée avec l’Artillerie accompagnoit son
corps jusqu’au tombeau, devant lequel le canon et la mousqueterie faisoient cinq
décharges générales, et une sixième en défilant. À présent, cette cérémonie ne s’observe

1 Ibid., p. 154-155.
2 Ibid., p. 156.
3 Ibid., p. 157-158.
4 DANIEL(R.P. Gabriel), Histoire de la milice françoise…, p. 17.
5 HÉRICOURT (Nicolas d’), Éléments de l’art militaire..., p. 101.
6 Ibid., p. 22.
7 Ibid., ch. XVII « Rang et fonctions des officiers qui composent l’Etat-major de l’armée », p. 100.
62 plus ; cependant je crois que si l’occasion se trouvoit, qu’on fût obligé d’enterrer un
1
Maréchal dans le camp, on pourroit encore la suivre » .
Le maréchalat ne semble pas avoir impliqué un cérémonial funèbre particulier,
au moins jusqu’aux années 1720 inclus. Un maréchal défunt indiquait ses dernières
volontés dans son testament et la norme voulait que toute pompe fût mise de côté.
Ainsi, un maréchal mourrait en civil et en simple chrétien. Cependant, des marques
de distinction furent définies, conséquence directe d’usages répétés dans les années
1730 (Berwick et Villars en 1734, du Bourg en 1739). Elles se rapportaient aux
articles 534 et suivants de l’ordonnance du 25 juin 1750. D’après cette ordonnance,
lorsqu’un maréchal de France mourrait dans une place, on tirait un coup de canon
de demi-heure en demi-heure, depuis sa mort jusqu’au départ du convoi.
Auparavant, l’usage était de tirer un coup de canon du rempart d’heure en heure
pendant le jour, jusqu’au temps de la sépulture. C’est ce qui s’est pratiqué à
Strasbourg, le 15 janvier 1739 à la mort du maréchal du Bourg. Si son corps était
acheminé d’ailleurs, on commençait par le saluer, à son entrée, des douze premiers
coups de canon qui lui étaient dûs de son vivant, et on lui envoyait la même garde.
Ce sont les honneurs qu’on a rendus le 13 juin 1734 au maréchal de Berwick, mort
la veille à Philipsbourg et transporté à Strasbourg le lendemain, ainsi qu’en 1750 au
maréchal de Saxe, décédé à Chambord le 30 novembre et dont la dépouille fut
convoyée à Strasbourg. Le jour de la sépulture, toute la garnison prenait les armes et
la cavalerie montait. On déposait alors le bâton de maréchal, avec l’épée, en sautoir,
sur le cercueil. L’état-major et les autres officiers principaux, non attachés au corps
des troupes, suivaient le convoi en grand deuil : ses gardes l’environnaient, portant
leurs armes renversées, et un crêpe par-dessus la bandoulière. Les troupes portaient
aussi les armes renversées sous le bras gauche et celles, surnuméraires, étaient mises
en bataille dans les places où le convoi devait passer. Si les troupes effectuaient des
mouvements, elles les faisaient en colonne renversée. L’infanterie bordait la haie de
droite et de gauche, depuis la porte du logis du défunt, jusqu’à celle du lieu où il
devait être enterré. La garde marchait en colonne renversée à la tête du convoi, et
restait en bataille sur la droite de la porte de l’église où il devait être inhumé. À la
sortie du logis, une décharge de douze pièces de canon tirée du rempart avait lieu ; à
l’entrée dans l’église une seconde, et après l’enterrement une troisième. La garde du
défunt lui rendait alors les derniers honneurs par trois décharges : la première, quand
à l’église on relevait le cercueil de dessus les tréteaux ; la seconde, quand on le
descendait dans la fosse ; la troisième, après l’inhumation. Les deux premières se
faisaient par salves, et la dernière, coup à coup, par files. Les quatre principaux
officiers des troupes de garnison étaient commandés pour porter les coins du drap
mortuaire et un nombre suffisant de sergents pour border la haie de droite et de
gauche dans la nef, pour y conserver le passage libre. L’embarras qu’avait donné
l’artillerie dans cette occasion et l’ébranlement qu’elle avait causé dans les maisons,
ainsi que le feu d’une nombreuse mousqueterie, ont fait que ni l’une ni l’autre ne
tirèrent comme il est dit ci-dessus. Ces mêmes honneurs (aux crêpes des drapeaux et
à la garde près) furent aussi rendus à la maréchale du Bourg le 21 août 1734 suivant
les dispositions prises par le baron de Trelant, lieutenant pour le roi au

1 GUIGNARD (M. de), L’école de Mars, ou mémoires instructifs sur toutes les parties qui composent le corps
militaire en France, avec leurs origines, et les différentes manœuvres auxquelles elles sont employées, Paris, Simart,
1725, 2 t., t. II, livre VIII, p. 617-618.
63 gouvernement de Strasbourg, approuvées par le ministre et secrétaire d’État de la
1
Guerre, le 20 juin, le 21 août 1734 et le 20 janvier 1739 .
2
Cette description minutieuse de la pompe (au sens romain du terme) due aux
maréchaux de France, vivants et morts, est révélatrice du statut qu’ils occupaient
dans la société. La science du cérémonial a fait l’objet d’études et de recherches
e 3
depuis le XVII siècle . Trois principes se distinguent dans l’attribution des signes
honorifiques. Dans le cérémonial, le rang était d’abord déterminé par la hiérarchie
des princes. La naissance fixait ensuite la position dans la société et, en conséquence,
le rang accordé. Enfin, le rang s’établissait à partir des charges ou des offices
4
attribués à chacun . À l’armée et dans les places fortes, les maréchaux, selon l’ordre
de préséance en vigueur, passaient automatiquement après les enfants de France, les
princes du sang et les légitimés. Ces derniers primaient sur eux dans la mesure où, à
la tête des armées et par leur sang, ils ne pouvaient être faits maréchaux de France.
Leur naissance leur donnait préséance et commandement sur les maréchaux.
Néanmoins, les ducs et pairs n’étaient pas mentionnés dans les traités de l’époque.
C’était le signe qu’un maréchal de France était bien un grand officier de la couronne
et que sa position à l’armée et en campagne était codifiée et à nulle autre pareil :
pour preuve cette lettre adressée par Maurepas, secrétaire d’État de la Marine, à
Vincent de Sallabery de Benneville (1663-1751), commandant du port de Toulon :
« M. Jullien [major à Toulon] m’informe qu’au passage de M. le comte de Saxe à Toulon,
il a été salué de 11 coups de canons du vaisseau amiral lorsqu’il a été à la mer, et que l’on a
[…] battu aux champs toutes les fois qu’il a passé à leur portée […]. Sa Majesté auroit
désaprouvé que l’on eut rendu ces honneurs à un lieutenant général. Il n’en est du après les
Princes, qu’aux Maréchaux de France, aux gouverneurs et commandants dans les Provinces
et aux Ambassadeurs, et les lieutenants généraux des armées du roy n’en ayant point dans
les places de terre lorsqu’ils sont employez, la marine ne doit point leur en rendre lorsqu’ils
vont dans les ports. C’est à quoy il est nécessaire que l’on se conforme à Toulon dans la
5
suite » .
Maurice de Saxe ne devint maréchal de France qu’en 1744. Lieutenant général
des armées du roi et fils de roi, il fit une visite à Toulon à l’été 1740. Un major,
Jullien, rapporte au secrétaire d’État de tutelle, Maurepas, les honneurs indus que
Sallabery accorda au comte de Saxe. Ainsi, cet exemple rare montre que le
cérémonial dû aux maréchaux de France – le nombre de coups de canons, les
roulements de tambour… − était connu des contemporains, en l’occurrence d’un

1 Ibid., p. 375-378.
2 DAREMBERG (Charles) et SAGLIO (Edmond), Dictionnaire des Antiquités grecques et romaines, Paris,
1877-1919, 10 vol., t. VII, p. 547, article « Pompa » : cortège, procession, nom commun à toutes les
réunions de personnes marchant en cérémonie dans les fêtes, les funérailles, les noces, le triomphe, les jeux
du cirque et de l’amphithéâtre.
3 Pour un aperçu bibliographique, voir MAY (Niels Fabian), « Les querelles de titres : une vanité ?
L’attribution du titre d’Altesse au duc de Longueville lors des négociations de Münster. Rang juridique et
social », Revue d’histoire diplomatique, 2009-3, p. 242-253. L’auteur réalise une thèse de doctorat en
cotutelle avec les universités de Mayence et Paris IV sur le cérémonial employé lors des négociations
diplomatiques, de Westphalie à Ryswick.
4 Ibid., p. 242-243.
75 AN, C , 298, dossier de Vincent de Sallabery de Benneville (1663-1751), vice-amiral de France en
1750, Lettre de M. le comte de Maurepas écrite de Compiègne le 13 juillet 1740 à M. de Benneville,
commandant la marine à Toulon, à propos d’honneurs rendus au comte de Saxe à son passage à Toulon.
64 major de la marine. Cet exemple a peut-être contribué à l’ordonnance de 1750 qui
rappelait les honneurs dévolus aux maréchaux.

Par ailleurs, le fait que sur tous leurs actes civils (comme les actes notariés) et
militaires (comme les correspondances, les ordres du jour) les maréchaux sans
commandement, ministres, exilés ou malades, signaient en indiquant leur dignité
(« le Maréchal de »), appuie cette démonstration. De tous les maréchaux du corpus,
seuls deux ne s’en servirent pas d’après les actes retrouvés les concernant : Berwick
et Saxe. Ils étaient fils de roi. Signer « Le maréchal de Berwick » ou « Le maréchal de
Saxe » aurait dérogé à leur sang et à leur rang, tandis qu’un officier général élevé au
maréchalat voyait sa place dans la société rehaussée par l’obtention de cette dignité.
Ils figuraient d’ailleurs dans la deuxième classe du tarif de la capitation élaborée en
1695, après les princes du sang, les légitimés, les princes étrangers et les ducs et
1
pairs, et avant les autres grands officiers de la couronne .
Toutefois, la dignité de maréchal de France et l’absence de préséance sur les
princes du sang ont fait l’objet de commentaires, comme ceux du duc de Saint-
Simon :
« Entre les disparades trop familières à notre nation, celle qui regarde l’office des
maréchaux de France est difficile à comprendre. C’est le seul qui ait continuellement
acquis, et qui se soutienne dans les honneurs les plus marqués et les plus délivrés de toute
dispute ; et c’est aussi le seul que les princes étrangers ou bâtards dédaignent comme au-
dessous d’eux, jusque-là qu’il n’y a point d’exemple d’aucun qui ait été maréchal de
France, tandis qu’ils courent tous après les autres offices de la couronne. En même temps,
quelles différences de fonctions ! Le grand chambellan n’a plus que celle de servir le Roi
quand il s’habille, ou qu’il mange à son petit couvert […] Le colonel général de l’infanterie
et le grand maître de l’artillerie commandent, à la vérité, à des gens de guerre ; mais, s’ils se
trouvent dans les armées, ils obéissent sans difficulté aux maréchaux de France. L’office
de ceux-là est plus ancien que ces trois derniers, et même que celui d’amiral et les
fonctions des maréchaux de France sont bien autrement nobles, puisqu’ils n’ont rien
d’autres que de commander les armées, de donner l’ordre partout où ils se trouvent avec
des gens de guerre, et d’être les juges de la noblesse sur le point d’honneur […]. J’ajoute
que les princes du sang même sont colonels, maréchaux de camp, lieutenants généraux, et
servent et roulent par ancienneté avec ceux qui ont les mêmes grades. À quoi mènent-ils,
et que se propose-t-on en les acquérant ? Le bâton de maréchal de France ; et c’est ce
bâton dont aucun prince ne veut ! Il faut avouer que c’est une manie, et qu’elle est tout à
fait inintelligible. Les princes allemands, même souverains, n’ont que cette fantaisie : ils
sont ravis d’être faits feld-maréchaux, qui est la même chose que nos maréchaux de
France, au jugement près du point d’honneur, qu’ils n’ont pas, et toutefois je doute qu’on
fût bien reçu à leur proposer de céder à nos princes bâtards, ni à pas un de la maison de
2Lorraine » .
Saint-Simon, sourcilleux quant au cérémonial et aux rangs à la cour,
reconnaissait le caractère éminent de la dignité de maréchal de France. Il avouait ne

1 BLUCHE (François), « Les enseignements sociaux du tarif de la capitation de 1695 », dans Noblesse
e efrançaise, noblesse hongroise, XVI−XIX siècles, actes du colloque de Rennes, juin 1975, Budapest, 1981 ;
ID. et SOLNON (Jean-François), La véritable hiérarchie sociale de l’ancienne France. Le tarif de la première
ecapitation (1695), Genève, Droz, 1983 ; VERGÉ-FRANCESCHI (Michel), La société française au XVII siècle.
Tradition, innovation, ouverture, Paris, Fayard, 2006, p. 85-86.
2 SAINT-SIMON, Mémoires…, t. XV, p. 27-30.
65 pas comprendre que cet office, plus prestigieux et aux attributions plus importantes
que d’autres, ne soit pas recherché par des princes du sang. Ce passage de ses
mémoires reflète la subordination du nouveau maréchal de Matignon au duc de
Vendôme, chose que l’on n’avait plus observée depuis Louis de La Trémoïlle,
e
commandant à des maréchaux à la fin du XV siècle. Pour le mémorialiste, autant les
maréchaux devaient passer après les princes du sang en matière de cérémonial,
autant les princes du sang devaient leur être subordonnés à la guerre. Les autres
maréchaux de France ne comprirent pas cette nouveauté décidée par le roi de
France. En tout cas, ils furent conscients qu’on leur ôtait l’une des prérogatives qui
1
constituait la force et l’âme de leur office . Par cet épisode, on trouve les germes
e
d’une lente mutation du maréchalat au XVIII siècle.
Les maréchaux recevaient des marques de déférence et de dignité. Elles
rejaillissaient sur leur épouse, qualifiée de maréchale. Au moment de la cérémonie
funèbre d’une maréchale, on pouvait lui témoigner des marques du rang de
maréchale de France, elle qui n’avait commandé au mieux, que le cœur de son mari.
Cela ne revêtait pourtant aucune réalité juridique. La première mention, à notre
connaissance, d’une femme ayant reçu de telles marques fut la maréchale du Bourg,
morte en 1734. Son mari, maréchal de France depuis février 1724, avait souhaité
que les honneurs funèbres accordés aux maréchaux fussent également appliqués à sa
femme. Cette exception, acceptée par le secrétaire d’État de la Guerre, devint une
règle. Il ne fut pas trouvé de précédents, tant dans les traités relatifs aux honneurs
militaires que dans les mémoires des contemporains − le cas de la maréchale de
e 2
Guébriant, au XVII siècle, fut spécifique à sa qualité d’ambassadrice extraordinaire .
L’usage semble donc avoir eu force de loi. Il fut contesté : pour un auteur comme
e
Bardin, au XIX siècle, ce précédent apparaissait comme indigne et « peu plausible »
3
aux marques d’honneurs dévolus au maréchalat .
***
Il semble qu’aucune codification des usages funèbres dus aux maréchaux, ni des
règles générales en matière de cérémonial, n’eurent lieu avant l’ordonnance de 1693,
laquelle fut précisée en 1750. C’est aux moments où la France compta le plus de

1 Ibid., t. XVI, p. 23-24 et note 6 p. 23-24.
2 Renée du Bec, maréchale de Guébriant (morte à Périgueux en septembre 1659), veuve de Jean-Baptiste
de Budes (1602-1643), comte et maréchal (en 1642) de Guébriant, eut une carrière peu banale. En 1645,
elle reçut mission d’accompagner en Pologne Marie-Louise de Gonzague, avec le titre de surintendante du
voyage et d’ambassadrice extraordinaire auprès du roi de Pologne, « honneur qu’aucune dame n’avait
jamais eu » (le Père Anselme). En 1659, elle fut nommée première dame d’honneur de Marie-Thérèse
mais elle mourut en chemin. La maréchale de Guébriant fut enterrée à Notre-Dame de Paris, honneur
remarquable. Une épitaphe latine rappelait son ambassade en Pologne.
3 BARDIN (Étienne), Dictionnaire de l’armée de terre…, t. XI, p. 3348, article « Maréchaux de France » :
« Un usage à la fois tudesque et féodal, qui naissait au temps de Henri Estienne (1583), comme il le
déclare, voulait qu’en France l’épouse d’un Maréchal fût une Maréchale, et qu’il fût décerné à ses restes
mortels les mêmes honneurs funèbres que comportait le rang de son mari. » ; ID., t. IX, p. 2833, article
« Honneurs funèbres » : « Les honneurs qui entraînent le trésor public dans de vaines dépenses ne sont pas
moins blâmables quand il s’agit des vivants. L’abus en ce genre a été porté si loin, que, à Strasbourg,
comme on en peut chercher témoignage dans les archives de l’état−major de cette place, le 21 août 1734,
de Trélant, lieutenant du roi au gouvernement de Strasbourg, décida que tous les honneurs funèbres dus à
la dépouille mortelle des maréchaux, conformément aux usages et aux traditions (car la loi se taisait),
seraient accordés aux restes de la maréchale Dubourg, à l’exception du crêpe aux drapeaux ; le ministre de
la Guerre approuva cette forme inusitée et peu plausible ».
66 1 2
maréchaux de France en vie (treize en 1693 , dix-huit en 1750 ) que la monarchie
statua sur leurs honneurs. Lors de victoires des armées françaises − en 1693, les
victoires de Luxembourg et de Catinat consacrent encore la prédominance française
lors de la guerre de la ligue d’Augsbourg − ou lors de moments de paix où la France
fut l’arbitre de l’Europe après avoir été victorieuse sur les champs de bataille − 1748,
fin de la guerre de succession d’Autriche et paix d’Aix-la-Chapelle −, les maréchaux
de France ont vu leur statut mieux reconnu par la monarchie. Hommes de guerre
contribuant à la paix, ils occupèrent donc une place originale parmi les grands
officiers de la couronne. Leur reconnaissance dans leur double attribution (la guerre
et la paix) était d’autant plus manifeste depuis la suppression de la charge de
connétable en 1627. Le cérémonial dévolu aux maréchaux de France s’inscrivit dans
la codification des rapports sociaux, entamée sous Henri III, puis de plus en plus
élaborée sous Louis XIII et Louis XIV, pour atteindre son apogée sous Louis XV.
Elle consacra l’efficacité du fonctionnement des institutions monarchiques,
soucieuses de détails une fois que l’essentiel était acquis (un État aux frontières, au
régime et aux institutions stables).
E. Le cas du maréchal général des camps et armées du roi
Deux maréchaux de France furent honorés du titre et de la dignité de maréchal
3 4
général des camps et armées du roi : Villars en 1733 et Saxe en 1747 . Avant eux,
seuls les maréchaux de Biron (en 1592), de Lesdiguières (en 1621) et de Turenne
(en 1660) en avaient été bénéficiaires. Bardin le définit comme une « sorte de
maréchal de France dont [on peut] compare[r] le rang à celui de capitaine général ou
5
de généralissime ; mais un parallèle juste est difficile à établir » . Il poursuit en
affirmant que « ce titre donnait dans un siège le commandement général et la
direction de toutes les opérations ; mais le cas était sujet à des exceptions
nombreuses, surtout si le maréchal général était le cadet d’un autre maréchal de
6
France » . Plus d’un siècle avant lui, le Père Daniel restait assez flou à propos de cette
charge exceptionnelle : « Je dirai d’abord que quoique cette charge ne soit pas fort
ancienne, je n’ai pu pleinement me satisfaire par les recherches que j’ai faites sur les
7
prérogatives qui y étoient attribuées » . Émile Guillaume Léonard, dans son étude
e
sur l’armée et ses problèmes au XVIII siècle, se contentait de dire que le maréchalat

1 Bellefonds, Humières, Duras, Luxembourg, Lorges, Estrées, Choiseul, Villeroy, Joyeuse, Boufflers,
Tourville, Noailles et Catinat.
2 Biron, Noailles, Coigny, Belle-Isle, Brancas, Duras, Isenghien, Maillebois, Saxe, Maulevrier, Harcourt,
La Fare, Balincourt, Clermont−Tonnerre, La Mothe-Houdancourt, Laval, Lowendal et Richelieu.
3 BNF, Réserve, coll. Châtré de Cangé, n° 2, fol. 72-75 (pouvoir du 18 octobre 1733) ; SHD, 2 Yd 174,
copie du pouvoir de maréchal général des camps et armées du roi donné à Fontainebleau ; Gazette de
France, 24 octobre 1733 ; PINARD (François Joseph Guillaume), Chronologie historique militaire…, t. II,
p. 71.
4 SHD, Ya 76, Registre des officiers généraux de 1718 à 1760, fol. 1, 2 Yd 212, pièce 19, Projet de
provisions de la charge de maréchal général des camps et armées du roi donné à Choisy, 3 fol. ; AN,
P 2456, fol. 161-162 v°, provisions, registrées en la chambre des comptes le 22 octobre 1748 ; AN,
M 645, n° 61, lettres de provisions.
5 BARDIN (Étienne), Dictionnaire de l’armée de terre…, t. XI, p. 3356.
6 Ibid.
7 DANIEL(R.P. Gabriel), Histoire de la milice françoise…, t. I, p. 32.
67 1
général était « un titre largement renté, mais purement honorifique » . Devant ces
incertitudes et cet a priori, on a tenté de reprendre la question.
Dès que la charge de maréchal général des camps et armées était jointe à la
dignité de maréchal de France, son titulaire jouissait du commandement de l’armée
et exerçait la direction d’un siège, quand bien même y aurait-il eu un autre maréchal
2
de France plus ancien que lui . C’est à propos de cette charge que Louis XIV
ordonna en 1672 que Turenne ne s’allierait pas avec les autres maréchaux pour le
commandement. Il devait les commander. Cette affaire eut un éclat retentissant : les
maréchaux de Créqui et d’Humières refusèrent de servir sous ses ordres et furent
3 4
exilés . Ils se soumirent plus tard aux ordres du roi et ils allèrent servir sous
5 6
Turenne au camp près de Nassau sur la Lone . Ainsi, le maréchal général des
camps et armées du roi était un sur-maréchalat conférant à son titulaire une autorité
supérieure sur l’ensemble de l’armée et de ses chefs, incluant des maréchaux de
e
France plus anciens. Au XVIII siècle, Villars était le doyen des maréchaux quand il
7
obtint ce titre . Sa légitimité ne fut pas critiquée. En revanche, Saxe, maréchal de
8
France depuis 1744, obtenait cette faveur suprême trois ans plus tard alors que

e1 LÉONARD (Émile Léonard), L’armée et ses problèmes au XVIII siècle, Paris, Plon, 1958, p. 5.
2 VIDEL (Louis), Histoire du connestable de Lesdiguières contenant toute sa vie, avec plusieurs choses
mémorables servant à l’histoire générale, Paris, F. Mauger, 1666, 2 vol., t. II, p. 165. Louis Videl fut
esecrétaire du connétable de Lesdiguières. Voir le même titre, 2 édition, Grenoble, Jean Nicolas, 1649, un
vol. (BNF, LN 27-12437), livre X, ch. IX, p. 694-697 et X, p. 703 : « Mais voulant se satisfaire en
l’affection qu’elle avoit pour le Duc, [Sa Majesté] luy envoya en mesme temps le pouvoir de Mareschal
général de ses camps et armées avec des attributions qui luy donnoient presque toute l’authorité du
Connestable, dont on pouvoit bien dire, qu’il possédoit la Charge en effet, et que l’autre n’en avoit que le
nom » [Luynes fut connétable en août 1621 et mourut en décembre de la même année], et plus loin,
livre XI « Le Duc Catholique et Connestable. Cérémonies observées en cette occasion », ch. IV, p. 743-
751. Une fois qu’il se fit catholique à Grenoble le 24 juillet 1622, le maréchal de Créquy (son gendre) qui
était porteur des lettres de Connétable, les lui présenta à son logis en lui disant : « Monsieur, puisque vous
estes Catholique, le Roy vous fait Connestable, et m’a commandé, cela estant, de vous en donner les
Lettres, avec celles de la dispense de serment. » Aussitôt, ces lettres furent lues au Maréchal de
Lesdiguières par son secrétaire, parmi lesquelles figuraient ces termes : « Le Roy le faisoit Connestable,
pour les grands et continuels services qu’il avoit rendus à la Couronne, et pour avoir toujours esté
vainqueur, et n’avoir esté vaincu… ».
3 Voir plus haut au I-A-d) Maréchaux et cérémonial.
4 Lettre du Roi à Turenne dont les deux maréchaux furent eux-mêmes les porteurs, datée de Saint-
Germain du 30 octobre 1672, citée dans R.P. DANIEL, Histoire de la milice françoise…, t. I, p. 35.
5 Ibid.
6 Sur cet épisode qui fut l’objet des conversations à la cour pendant plusieurs jours, voir la correspondance
de Bussy-Rabutin avec la maréchale d’Humières. BUSSY-RABUTIN (Roger de), Les lettres de messire Roger
de Rabutin, comte de Bussy, Paris, Florentin Delaulne, 1720, 4 vol., t. III, lettre 299, p. 493-494 (BNF, Z-
14587) « Il est certain que les Maréchaux de Camp Généraux ont été faits pour faire la fonction de
connétable. Il y en a eu peu jusqu’ici en France. Cette Charge a été créée pour faire espérer l’épée de
Connétable à celui qu’on en pourvoiroit », p. 491, 502−503, 503-504. Daniel affirmait, à l’égard de Bussy-
Rabutin, qu’il se trompait. Albert de Gondi, duc de Retz, était maréchal avant Biron, depuis 1574 et
mourut comme lui en 1602. De même, Henri de La Tour, duc de Bouillon, était maréchal en 1592 alors
que Biron le fut en 1594 : cf. R.P. DANIEL, Histoire de la milice françoise…, t. I, p. 39.
7 SHD, 2 Yd 174, copie du pouvoir de maréchal général des camps et armées du roi donné à Villars le
18 octobre 1733. On remarque le rappel des services de Villars et de son maréchalat en 1702. L’objectif
avoué de « cette grâce éclatante » était de « luy donner encore une nouvelle distinction qui n’étant
commune à nôtre dit cousin avec aucun autre de nos sujets puisse faire connoistre à la postérité, la
grandeur de ses services par l’éclat de la récompense, sçavoir faisons […] nôtre dit cousin le maréchal duc
de Villars […] maréchal général de nos camps et armées pour en la dite qualité avoir dans nos camps et
armées le commandement et la prééminence sur nos cousins les maréchaux de France… ».
8 AN, P 2456, fol. 161-162 v°, lettres de provisions du 12 janvier 1747, citées en annexe, chapitre 1.
68 plusieurs maréchaux étaient ses aînés, tels Noailles, Coigny, Belle-Isle, Maillebois,
etc. Belle-Isle, dans sa quête de marques de distinction, fidèle à la devise de sa
maison, « Jusqu’où ne montera-t-il pas ? », désirait cette charge. La promotion de
Saxe fit grincer plus qu’elle ne créa de tension comme cela avait pu être le cas au
cours de la guerre de Hollande. Néanmoins, le duc de Luynes rapportait dans ses
1
mémoires l’incident de 1672 et la nomination de Turenne . Après la mort du
maréchal de Saxe, cette charge ne fut plus décernée, hormis de manière purement
honorifique, au maréchal Soult, en 1850. Il avait alors 81 ans et il mourut en 1851.
***
Le maréchalat et les maréchaux de France s’inscrivent dans une histoire
institutionnelle de longue durée. Des évolutions ont pu être entrevues dans la nature
e
et la forme de cette dignité, pour le XVIII siècle. De l’étude des sources, il ressort
que ces évolutions semblent refléter une mutation du maréchalat au cours du dernier
siècle de l’Ancien Régime. L’analyse de plusieurs signes du maréchalat
(l’uniformisation du bâton et la création d’un habit spécifique) comme certains
critères de promotion (d’après les lettres de provisions) tendent à indiquer une
mutation dans cette dignité, devenue davantage une récompense pacifique qu’un
honneur guerrier.
eeee II. Le XVIII siècle, reflet d’un maréchalat pacifique ?
Les lettres de provisions, les types de promotion de maréchaux ainsi que leur âge
à leur élévation permettent d’appréhender des évolutions dans l’octroi du maréchalat
e
au XVIII siècle. La création d’un habit-uniforme dans les années 1740 et la seconde
naissance du bâton en 1758, ajoutés aux différents honneurs reçus par les
maréchaux, traduisent une mutation d’une dignité de la guerre vers un honneur dans
la paix.
A. Des promotions nombreuses et de fin de carrière
Le nombre de maréchaux augmenta au cours des deux derniers siècles de la
monarchie d’Ancien Régime. On atteignit en 1703-1704 le chiffre de vingt
maréchaux en activité, chiffre franchi durant la guerre de Sept ans avec vingt
maréchaux en activité entre décembre 1759 et janvier 1761. Tacitement, le
maréchalat récompensa les hauts faits d’armes ou couronna une longue carrière au

1 LUYNES (Charles Philippe d’Albert, duc de), Mémoires…, t. VIII, p. 82-83. À la date du vendredi
13 janvier 1747, il écrivait : « Le roi a donné aussi à M. le maréchal de Saxe la patente de maréchal général
des camps et armées. Cet honneur avoit été accordé anciennement à M. le maréchal de Biron et à M. le
maréchal de Lesdiguières ; M. de Turenne l’obtint en 1660. On voit que ce ne fut point une création faite
en sa faveur, comme il est dit dans son histoire […]. Il n’y a rien dans ces provisions qui donne au
maréchal général le commandement sur les autres maréchaux de France ; cependant le Roi voulut en 1672
que MM. les maréchaux de Bellefonds, de Créqui et d’Humières prissent l’ordre de M. de Turenne ; ils
refusèrent d’obéir, et furent disgraciés ; ils se soumirent quelques mois après aux ordres du Roi. Il y eut
dans ce temps une délibération signée de quatre maréchaux de France, portant que leurs confrères doivent
obéir aux volontés de S. M. et recevoir l’ordre de M. de Turenne ; mais, dans cette délibération, M. de
Turenne n’est point qualifié de maréchal général des camps et armées ; il est seulement traité de maréchal
de France. M. le maréchal de Saxe fut avant-hier à Choisy, et le Roi lui dit : " Vous avez aussi bien servi
que M. de Turenne avoit servi le feu Roi ; il étoit juste que je vous donnasse le même grade ; je souhaite
que vous l’imitiez en tout. "[Louis XV fait référence à l’abjuration de Turenne] ».
69 service du roi de France. Il était possible de recevoir le bâton sans avoir été lieutenant
général des armées du roi, ni même maréchal des camps et armées, voire même sans
avoir jamais commandé en chef une armée. Cette situation fut rare : Maximilien de
Béthune (1559-1641), duc de Sully, fut récompensé du maréchalat en 1634, à
75 ans. Il eut une carrière militaire entre 1572 et 1594, période durant laquelle il se
distingua (bataille d’Arques, 1589 ; blessure à Ivry, 1590). Après 1594, il ne
combattit plus. Le maréchalat était venu récompenser le fidèle compagnon et le
serviteur zélé de Henri IV, près de vingt-cinq après la mort de ce roi.
Le maréchalat n’impliquait donc pas de commander une armée. Ce
commandement était assuré par un maréchal en vertu d’un ordre donné par le roi.
Ainsi, plusieurs maréchaux se trouvèrent sans commandement réel durant de
longues périodes : Lévis ne servit plus aux armées de son retour du Canada en 1761
à sa mort en 1787. Cependant, les maréchaux pouvaient accompagner le roi en
campagne comme courtisans et spectateurs. Une chose est assurée dans la politique
de promotion de maréchaux : une liste de candidats au maréchalat était présentée au
roi. Il indiquait alors en marge, en regard des noms, le mot « Nommé », le signe zéro
ou la mention « Bon ». Le nouveau maréchal, après avoir produit un mémoire
présentant ses mérites et le passé de sa famille, en vue d’établir ses lettres patentes de
provisions, prêtait, à genoux, serment de fidélité au roi.
La moyenne du décès des maréchaux s’est allongée à 76 ans (figure 5). L’âge
d’obtention du maréchalat s’éleva au cours du siècle (figure 6). Sous Louis XV, on
devenait maréchal à 61 ans, tandis que sous Louis XVI, l’âge était relevé à 63,52 ans
(pour un total de dix-neuf maréchaux). La moyenne sur le siècle s’élevait ainsi à
62,74 ans. Le benjamin des maréchaux fut Victor François de Broglie en 1759 : il
fut promu à 41 ans. Les aînés furent Coëtlogon en 1730, à plus de 83 ans, La Tour-
Maubourg à près de 79 ans, en 1757. Plus de quarante années séparaient ainsi
Coëtlogon de Broglie à leur âge de promotion. Là où l’un était récompensé sur son
lit de mort, car il avait été le grand oublié des promotions précédentes, l’autre l’était
de manière fulgurante.

e
L’âge de mort des maréchaux de France au XVIII siècle
Fourchette Nombre Pourcentage
50-55 ans 3 3,75 %
56-60 ans 7 8,75 %
61-70 ans 14 17,5 %
71-80 ans 26 32,5 %
81-90 ans 25 31,25 %
>90 ans 5 6,25 %
Totaux 80 100 %

e
Figure 5. L'âge de mort des maréchaux au XVIII siècle


70
Figure 6. L'âge d'obtention du maréchalat (par ordre alphabétique)
71 Un seul maréchal est mort sur le champ de bataille : Jacques Fitz-James, duc de
Berwick (1670-1734), fut tué au siège de Philipsbourg le 12 juin 1734. Alors qu’au
siècle précédent plusieurs maréchaux étaient tombés en campagne ou des suites de
blessures reçues au combat (Guébriant en 1643, Castelnau en 1658, Turenne en
1675, Schomberg en 1690, Marsin en 1706), le siècle des Lumières fut « clément »
pour ses officiers généraux, puisque cinquante-six sont morts à plus de soixante-dix
ans, dont cinq entre quatre-vingt-dix et quatre−vingt−treize ans (Biron I, Balincourt,
Brissac, Richelieu et Contades).
1
Les promotions se faisaient généralement par fournées . Il y eut vingt-cinq
promotions de maréchaux de France entre 1702 et 1791, dont des promotions
individuelles : celles de 1702 (Villars), 1706 (Berwick), 1708 (Matignon), 1709
(Bazin puis Montesquiou), 1730 (Coëtlogon), 1744 (Saxe), 1745 (Maulévrier),
1748 (Richelieu), 1758 (Contades puis Soubise) et 1759 (Broglie). Il y eut ainsi
douze promotions individuelles et treize promotions plurielles (mai 1693,
janvier 1703, février 1724, juin 1734, février 1741, octobre 1746, septembre 1747,
février 1757, mars 1758, janvier 1768, mars 1775, juin 1783 et décembre 1791).
Auparavant, et depuis l’inflation du nombre de maréchaux, seules les années 1646
(Villeroy), 1653 (Foucault), 1676 (Lorges) et 1681 (d’Estrées) avaient vu un seul
homme récompensé par cette dignité. On remarque donc une adéquation entre le
nombre des promotions individuelles et plurielles. La majorité des fournées (huit)
eut lieu en début ou en milieu d’année (janvier-février, mai-juin). La raison est
simple : lors d’une même période, le roi accordait le cordon de ses ordres à ceux
qu’il jugeait aptes à le recevoir ; pratiquement en même temps, il conférait le
maréchalat à ceux qu’il choisissait. Les autres promotions peuvent donc être
considérées comme extraordinaires puisqu’elles ne dépendaient pas de la
e
distribution ordinaire des honneurs royaux. Ainsi, le maréchalat au XVIII siècle
semble être devenu une récompense plus honorifique que liée au mérite, au même
titre que l’octroi des cordons rouges et bleus.
Les fournées varièrent selon le nombre de promus : les promotions de 1703 et de
1783 comprenaient dix noms, celles de 1724, 1734, 1741 et 1775 sept noms, celles
de 1746 et de 1768 en avaient trois, celle de 1747 était relevée à quatre noms, tandis
que celle de 1757 s’élevait à huit noms, alors que celles de mars 1758 et de
décembre 1791 tombaient à deux noms. Derrière cette vague de nombres et de
dates, l’historien peut trouver un sens historique. En effet, de ces fournées sortent
trois constantes : la stabilité (trois promotions de sept noms lors de moments
charnière du règne), la continuité (vingt-cinq promotions régulières entre 1702 et
1791), le nombre (soixante−sept maréchaux nommés entre 1724 et 1791, un par an
en moyenne). En matière de stabilité, il faut lier le nombre de promus au cours
d’une même promotion au nombre de maréchaux alors en vie. Ainsi, à la veille de la
promotion de 1724, dix maréchaux sont encore en vie, à la veille de celle de 1734 il
n’en reste que cinq, signe que celle de 1724 avait récompensé des hommes mûrs.
Avant les promotions de 1741 et de 1757, les maréchaux ne sont respectivement que
sept et douze ; avant celles de mars 1758 et de janvier 1768, ils sont respectivement
seize et douze. À l’aube de son règne, Louis XVI fit passer le nombre de maréchaux

1 L’une des plus fameuses fournées de maréchaux passa à la postérité sous le nom de « Monnaie de
Turenne » : celle de 1675. La mort du maréchal de Turenne le 28 juillet 1675 suscita un tel émoi que le
31 juillet 1675, Louis XIV éleva huit officiers généraux au maréchalat, pour atténuer cette perte.
72 de huit à quinze, et au moment de la célébration de la paix de 1783, de dix à vingt
maréchaux. Les fournées les plus importantes eurent donc lieu à des moments
charnières des règnes : soit en début de règne (1724, 1775), soit à la veille ou au
commencement d’une guerre (1734, 1741, 1757, 1791), soit à la fin d’un conflit
(1748, 1783). Des promotions intervinrent en pleine période de paix (1724, 1730,
1768). La plupart intervinrent pendant les guerres (1734, 1744, 1745, 1746, 1747,
1757, trois promotions en 1758, une en 1759, soit un total de vingt-neuf
maréchaux). Les promotions les plus nombreuses eurent lieu pendant les guerres de
Succession d’Autriche (six promotions) et de Sept ans (cinq promotions).
Des promotions ont été projetées, sans suite. Le duc de Saint-Simon rapporte la
prévision d’une promotion, en 1719, à la veille de la guerre en Espagne :
« La guerre donna lieu à des bruits d’une promotion de maréchaux de France, parce que le
maréchal de Berwick étoit le seul d’entre eux en état de servir. Le monde en nomma à son
gré de toutes les sortes et plusieurs fort étranges. Cela donna lieu au duc de Lauzun,
toujours prêt aux malices, de les désarçonner tous par un sarcasme […]. Il alla donc
trouver le Régent, et, de ce ton bas, modeste et doux qu’il avoit si bien fait sien, il lui
représenta qu’au cas qu’il y eût une promotion de maréchaux de France comme le vouloit
le public, et qu’il en fît d’inutiles, de vouloir bien se souvenir qu’il étoit depuis bien des
années le premier des lieutenants généraux. M. le duc d’Orléans, qui étoit l’homme du
monde qui sentoit le mieux le sel et la malignité, se mit à éclater de rire, et lui promit que,
au cas qu’il exposoit, il ne seroit pas oublié. Il en fit après le conte à tout le monde, dont les
prétendus candidats se trouvèrent bien fâchés, et Broglio affublé de tout le ridicule que M.
de Lauzun avoit prétendu donner. Mais le rare est que ce qui lui attira la dérision publique
alors le fit maréchal de France cinq ans après ; il est vrai que la dérision fut pareille ; mais il
1
le fut » .
Trois enseignements peuvent être tirés de ce passage : le poids des bruits de cour,
le besoin de nouveaux maréchaux (les maréchaux vivants n’étaient plus en état de
servir, sauf Berwick), enfin la (mauvaise) réputation d’un homme (Broglie). Devenir
maréchal de France attisait des convoitises, suscitait des haines, donnait naissance à
des cabales, entraînait souvent des jugements terribles. Les promotions in petto
faisaient parler d’elles. Les veilles de guerre donnaient lieu en règle générale à de
nouvelles distinctions. Les maréchaux de France, en 1719, étaient âgés et en service,
ou avaient occupé des emplois importants sous la Polysynodie et ne pouvaient se
risquer à accepter un commandement militaire dans lequel ils pouvaient défaillir.
Dix étaient encore en vie : Villeroy (73 ans, gouverneur du roi, membre du conseil
de Régence), Villars (66 ans, ancien président du conseil de la Guerre, membre du
conseil de Régence), d’Estrées (59 ans, président du conseil de Marine, vice−amiral
de France), Huxelles (67 ans, ancien président du conseil des Affaires étrangères,
membre du conseil de Régence), Tessé (68 ans, ancien membre du conseil de
Marine), Tallard (67 ans, conseiller au conseil de Régence), Berwick (49 ans,
gouverneur du Limousin, commandant en Guyenne), Matignon (72 ans, sans
commandement depuis la dernière guerre), Montesquiou (79 ans, commandant en
chef en Bretagne), Bazin de Bezons (73 ans, conseiller au conseil de Régence). Il ne
restait alors que Berwick. Encore jeune, fils de roi et ayant des terres en Espagne –
par les duchés de Liria et Xerica −, n’ayant pas appartenu aux conseils

1 SAINT-SIMON, Mémoires…, t. XXXVI, p. 98-99.
73 polysynodiques − il devint membre du conseil de Régence à son retour d’Espagne en
1720 −, il pouvait commander en chef la petite armée que le Régent et Dubois
destinaient pour contrer les ambitions d’Alberoni. Une promotion de maréchaux de
France n’était alors pas d’actualité. En créer une aurait pu attiser les exacerbations en
Europe, alors que la diplomatie s’évertuait à sauvegarder l’équilibre mis en place par
les traités de 1713 et 1714. Le roi de France ne faisait pas la guerre à son oncle mais
à son principal ministre. Le roi n’allait donc pas créer de nouveaux chefs d’armées
alors qu’il ne s’agissait que de mater les ambitions d’un cardinal italien ministre en
Espagne, quand bien même ce prélat dominait le caractère de son maître. Berwick
suffisait. Enfin, Lauzun se moquait de cette possible nouvelle promotion : il
reconnaissait sa relative inutilité puisque lui, plus ancien lieutenant général des
armées du roi (depuis le 14 mars 1670 ; il était âgé de 86 ans en 1719), avant le
comte de Broglie, maréchal en 1724, pouvait prétendre à cette dignité. C’était donc
reconnaître la relative futilité de cet honneur, lui qui était duc et pair du royaume. En
revanche, Broglie, âgé de 73 ans en 1719 et lieutenant général depuis août 1688 (soit
depuis plus de 30 ans) attendait patiemment le bâton qu’il avait pensé obtenir dès
1
1703 au moment de son emploi dans la lutte contre les Camisards . Sa promotion en
1724, à 77 ans, fut décriée, car c’était la première fois qu’un homme aussi âgé était
2
honoré du bâton , d’autant plus que Broglie n’avait plus servi aux armées depuis
3
août 1675 . Les prémices d’un certain déclin du maréchalat se font donc déjà sentir
sous la Régence.



Figure 7. Évolution du nombre des maréchaux de la fin du Grand Siècle à la Révolution

Nommer des maréchaux en temps de guerre (vingt-neuf) paraît logique puisque
ces hommes sont appelés à commander les armées. Multiplier les promotions durant

e1 LÉONARD (Émile Guillaume), L’armée et ses problèmes au XVIII siècle, Paris, Plon, 1958, p. 61 : en
Languedoc, Broglie « se fit détester des protestants de la province, et Cavelier le peindra dans ses
mémoires comme naturellement fier, hautain, cruel, brutal, sans distinction, mais grandement infatué de
lui-même, bien qu’incapable de commander une armée. »
2 Sully l’avait obtenu en 1634, à 75 ans. Mais ses services avaient été tout autres que ceux de Broglie.
3 Ibid., p. 98.
74 les périodes de conflit est gage d’émulation parmi les autres officiers généraux,
auxquels le roi permet d’espérer qu’ils aillent chercher leur bâton de maréchal sur les
champs de bataille. Nommer des maréchaux en temps de paix (vingt-huit promus)
peut paraître en revanche moins compréhensible. Là encore, les chiffres sont riches
d’enseignement : que ce soit en temps de guerre, à la proclamation de la paix ou en
temps de paix, le nombre de maréchaux nommés est sensiblement identique. Le
maréchalat est alors le reflet de la devise latine inscrite sur le bâton, à partir de 1758 :
1
Terror Belli, Decus pacis . Vouloir cette dignité encourage ces hommes à l’atteindre et
une fois saisie, la récompense couronne leur carrière. L’un des problèmes soulevés
par ces chiffres concerne la période 1768-1783. En 1768, les trois promus furent des
courtisans proches du roi (Armentières, Brissac et Lorges). En 1775, le nombre des
sept promus ne pouvait pas, décemment, être inférieur à celui des promotions du
début du règne de Louis XV (en 1724 et en 1734). En revanche, la promotion de
1783 (dix nommés) ne récompensa pas des vainqueurs de la guerre d’Amérique
(Rochambeau, Grasse, voire d’Estaing) ni de la campagne maritime des Indes
(Suffren). Au contraire, cette promotion de paix récompensait des généraux des
guerres précédentes, d’un âge avancé et qui ne commandèrent plus jamais d’armées.
Il apparaît que cette dernière promotion de la monarchie d’Ancien Régime ne
consacra pas seulement la victoire sur le champ de bataille mais surtout une victoire
sur l’âge. Le maréchalat semble alors s’insérer dans la typologie des récompenses
honorifiques plus que méritocratiques. Il était devenu une distinction de fin de
carrière.
**
L’analyse statistique et quantitative n’est pas suffisante pour comprendre les
nominations. L’appel aux sources et à une analyse qualitative et sémantique
deviennent nécessaires, d’abord pour comprendre les marques de la distinction des
maréchaux, puis pour distinguer la nature même du maréchalat, en tant que dignité,
grade, office ou charge. Avant cela, il convient de s’interroger sur l’importance du
e
bâton et de l’habit de maréchal dans l’évolution de la dignité au XVIII siècle.
B. Des marques de la distinction : le bâton et l’habit de maréchal de
France
Les marques de distinction des maréchaux de France que furent le bâton et
e
l’habit-uniforme de maréchal furent codifiées au milieu du XVIII siècle.
Le bâton de maréchal est le signe ostensible de la réussite et de l’apogée de la
carrière d’un officier général. Ses origines et sa création ont donné lieu à plusieurs
2 1
interprétations . Hormis l’article de Godehard Janzing qui montre la symbolique du

1 On peut la traduire par « terreur pendant la guerre, ornement en temps de paix ».
2 Les rares contributions à une histoire du bâton de maréchal sont, par ordre croissant d’ancienneté :
JANZING (Godehard), « Le pouvoir en main. Le bâton de commandement dans l’image du souverain à
l’aube des Temps modernes » dans GAEHTGENS (Thomas W.) et HOCHNER (Nicole) [dir.], L’image du
erroi de François I à Louis XIV, Paris, éditions de la maison des sciences de l’homme, 2006, p. 245-280 ;
RIEHN (Richard), « The Marshal’s Baton. More than a Fancy Swagger stick », dans Campaigns, mars-
avril 1983, p. 35-38 ; colonel WILLING, « Notes sur les bâtons des maréchaux de France et d’Empire »,
dans Revue de la Société des amis du musée de l’Armée, 83, 1979, p. 33-39 ; DILLEMANN (Georges), « La
couleur des bâtons des maréchaux de France et d’Empire », dans Revue de la Société des amis du musée de
l’Armée, supplément 1970, p. 15-16 ; BLECKWENN (Hans), « Der Marschallstab », dans Mitteilungen des
75 bâton comme expression de l’autorité, tant pour les monarques que pour les chefs de
2
guerre, et celui de Richard Riehn , qui relève que le bâton de maréchal est plus
qu’un insigne de parade, les contributions sont descriptives même si elles
3
reconnaissent dans le bâton une force symbolique . Au bâton est associée la devise
latine Terror belli, decus pacis. Il s’agit de comprendre en quoi le bâton de maréchal,
dont l’origine avant 1758 reste discutée, s’insère, à travers cette devise, dans une
rhétorique de la guerre et de la paix à l’époque moderne. Le chef qu’était le maréchal
de France pouvait, au terme des combats, tel un Janus humain, conduire la paix. On
peut en effet solliciter la figure de Janus comme représentation du cycle de
l’alternance de la guerre et de la paix. Cette double nature du personnage trouve sa
transposition sur le bâton et, d’après le serment qu’il prêtait, dans les fonctions qui
lui étaient dévolues. Cette approche symbolique d’un instrument qui fut plus qu’un
simple ornement a conduit d’abord à examiner l’origine du bâton de maréchal, afin
de saisir ensuite en quoi il devint un double emblème de guerre et de paix. Suivra
une analyse sur la nécessité pour les maréchaux d’adopter par eux-mêmes un habit-
uniforme.

L’origine moderne du bâton de maréchal présente des incertitudes historiques,
malgré un épisode connu. Le 30 juin 1639, Louis XIII se trouvait devant Hesdin.
Charles de La Porte, alors marquis de La Meilleraye (1602−1664) et neveu du
cardinal de Richelieu, venait de remporter le siège de cette place forte. Le roi de
France lui aurait dit, en lui tendant sa canne de commandement : « Je vous fais
4
maréchal, voilà le bâton ! » . Par ce geste royal, un général victorieux se voyait
confirmé et rehaussé dans son commandement par l’obtention d’un objet anodin, un
bâton, consacrant ainsi la supériorité de son commandement sur les troupes et leurs
officiers généraux. Jusqu’en 1758, sa facture fut laissée à la fantaisie des
récipiendaires. Il pouvait être de bois précieux, en argent ciselé (celui du maréchal de
5
Bellefonds (1630-1694) . Les maréchaux se sont fait représenter avec leur bâton au
moins depuis le règne de Louis XIII. La plupart des portraits des maréchaux de
l’époque moderne sont des créations a posteriori, décidées par la Monarchie de
6
Juillet . Tous figurent des maréchaux, le bâton fleurdelisé en main. Or, les portraits
antérieurs à 1758 les représentent seulement avec un bâton de bois.

Vereins für historische Waffen und Kostümkunde 8, 1959, p. 1-3 ; SEEGER (Karl von), Marschallstab und
Kesselpauke. Tradition und Brauchtum in der deutschen und österreichischungarischen Armee, Stuttgart, 1941
[1937] ; JANY (Curt), « Der Feldmarschallstab », dans Zeitschrift für Heeres und Uniformkunde, 1938, p. 9-
11 ; BOËHN (Max von), Das Beweirk der Mode, Munich, 1928, p. 97-122 sur la canne et le bâton ; AMIRA
(Karl de), « Der Stab in der Germanischen Rechtssymbolik », dans Abhandlungen der Königlich Bayerischen
Akademie der Wissenschaften Philosophisch-philologishce und historische Klasse, n° 25.1, Münich, 1911, p. 1-
180, notamment p. 62-65 ; CHESNEL (Adolphe de), Dictionnaire encyclopédique des armées de terre et de
ie emer, bibliothèque du soldat et du marin, t. I, Paris, Gallet et C , 1881 [6 édition], [1862-1864], p. 139.
1 JANZING (Godehard), « Le pouvoir en main… ». Cet article fournit la plupart des références indiquées
ci-dessus.
2 RIEHN (Richard), « The Marshal’s Baton… ».
3 AMIRA (Karl de), « Der Stab in der Germanischen Rechtssymbolik… », p. 62-65 ; BLECKWENN (Hans),
« Der Marschallstab ».
4 Cette anecdote est rappelée par CHESNEL (Adolphe de), Dictionnaire encyclopédique des armées de terre…,
t. I, p. 139.
5 Il est conservé au musée de l’Armée à Paris. Voir la reproduction photographique dans colonel
WILLING, « Notes sur les bâtons des maréchaux… », p. 34.
6 Plusieurs sont référencés sur la base de données de l’agence photographique de la Réunion des Musées
Nationaux (RMN), accessible en ligne via http://www.photo.rmn.fr/.
76 Cette marque de dignité, de pouvoir et d’autorité remonte à la période antique.
Elle ne doit pas être confondue avec le sceptre, dont la symbolique fut, à l’origine,
religieuse et juridique avant que Tarquin le Superbe (534-509 a. C.) ne l’ajoutât aux
1
processions lors des cérémonies de consécration militaire . Ses origines peuvent être
2 3
retrouvées dans le skytale et le scipio des Grecs, dans le brin de sarment ou vitis des
centurions des légions romaines, dans le bâton d’ivoire des consuls, dans le bâton de
4 5
victoire ou scipio eburneus accordé au triomphateur romain lors du Triumphus ou de
6
l’ovatio , dans la canne d’or du prêteur, dans le caducée des ambassadeurs ou encore
dans le rondin de pommier des Francs. Le bâton fut la distinction du grand
sénéchal, du connétable, du grand prévôt de l’hôtel, des capitaines des gardes et
l’insigne de commandement des généraux d’armées, dont le pouvoir était délégué
par le roi. Lorsque le maréchalat changea de statut sous Philippe Auguste, devenant
un office militaire alors qu’il était jusqu’alors un emploi domestique de la maison du
souverain, le roi, en signe de la prééminence qu’il lui accordait sur ses troupes, lui
7
remettait son propre bâton . Son attestation officielle sur les armoiries semble dater
e
du XVI siècle. Du temps de l’historien Bernard de Girard, seigneur du Haillan
8
(1535−1610) , les maréchaux apposaient sur leurs armoiries une hache d’armes, de
même que le connétable y plaçait une épée nue. C’est à partir de cette époque qu’ils
ajoutèrent en sautoir sur leur écu, pour marque de leur dignité, deux bâtons d’azur
semés de fleurs de lys. L’attestation du bâton comme marque distinctive, officielle
− c’est-à-dire portée effectivement − du maréchal de France semble bien dater du
e
milieu du XVI siècle car ni Olivier V de Clisson (1336-1407), connétable (1380-
1392), ni après lui Pierre de Rohan, maréchal de Gié (maréchal en 1476, mort en
1514) n’avaient le bâton gravé sur leur tombe mais seulement l’épée et la hache. Le
9
Père Daniel est hésitant à ce sujet . La description la plus ancienne remonterait à
1571 où le bâton est décrit comme « recouvert de velours bleu orné de fleurs de lis
10
en broderie d’or » .

1 DORIGNY (Sorlin), « Sceptrum » dans DAREMBERG (Charles) et SAGLIO (Edmond), Dictionnaire des
Antiquités grecques et romaines, t. VIII, p. 1115-1119.
2 KELLY (Thomas), « The Myth of the Skytale », Cryptologia, juillet 1998 ; DAREMBERG (Charles) et
SAGLIO (Edmond), Dictionnaire des Antiquités…, article « Baculum » par SAGLIO (Edmond), t. I, p. 639-
642 et « Scytale » par MARTIN (Albert), t. VIII, p. 1161-1162.
3 DAREMBERG (Charles) et SAGLIO (Edmond), Dictionnaire des Antiquités…, t. IX, article « Vitis » par
CHAPOT (Victor), p. 229. Le vitis servait aux centurions à infliger des châtiments corporels aux soldats,
tout du moins à ceux qui étaient citoyens romains.
4 Ibid., t. VIII, p. 1119.
5 Ibid., t. IX, article « Triumphus » par CAGNAT (René), p. 488-491. Le général triomphateur tenait d’une
main un rameau de laurier, de l’autre un sceptre terminé par une aigle. Sa tête était couronnée de laurier.
6 Ibid., p. 491.
7 BARDIN (Étienne), Dictionnaire de l’armée de terre…, t. III, article « Bâton », p. 698-700 ; CHESNEL
(Adolphe de), Dictionnaire encyclopédique des armées de terre…, p. 139 ; DUCKETT (William) [dir.],
Dictionnaire de la conversation et de la lecture, Paris, Michel Lévy, 1853-1860, t. II, p. 612-613, entrées
« Bâton » et « Bâton de maréchal » ; Colonel WILLING, « Notes sur les bâtons des maréchaux… », p. 33 :
« Il est certain que le type de bâton conforme au règlement de 1758 avait, en fait, déjà été mis en usage
bien avant cette date ».
8 HAILLAN (Bernard de Girard, seigneur du), Histoire générale des rois de France depuis Pharamond jusqu'à
Charles IX, Paris, Sonnius, 1576, notamment la seconde partie, consacrée aux institutions du royaume.
9 DANIEL (R.P. Gabriel), Histoire de la milice françoise…, t. II, livre IX, ch. I, De la dignité de maréchal…,
p. 17-18.
10 JANZING (Godehard), « Le pouvoir en main… », p. 265 et note 91 p. 279 ; DILLEMANN (Georges),
« La couleur des bâtons… », p. 15-16.
77 Le bâton de maréchal de France prit de l’importance dès la suppression de
1
l’office de connétable . S’il avait été porté auparavant par les maréchaux, c’était
comme le signe d’une autorité en chef à lui déléguée en l’absence du connétable. Les
2
maréchaux ne semblent avoir porté leur bâton ni à la guerre ni à la cour . Dans son
journal, Dangeau rapportait à la date du 28 mars 1693 : « Les [nouveaux]
maréchaux […] prêtèrent le serment, que M. de Torcy, secrétaire d’État en mois lut,
et après le serment, le roi lui donna sa canne, qu’il mettoit entre les mains du
maréchal qui prêtoit serment, et le maréchal de France la rendoit au roi. Autrefois,
en pareille occasion, on leur donnoit un bâton fleurdelisé : voilà pourquoi ils le
3
portent encore à leurs armes » .
Par ce geste, le roi déléguait la puissance guerrière contenue dans son pouvoir.
En 1693, il apparaît que les maréchaux ne recevaient pas de bâton fleurdelisé. Ce
changement est difficilement compréhensible : pourquoi les maréchaux n’auraient-
e
ils plus reçu un tel bâton lors de leur prestation de serment à la fin du XVII siècle
alors qu’auparavant ils sembleraient en avoir obtenu un ? On ignore jusqu’à quand
remonte l’ « autrefois » indiqué par Dangeau. On trouvait en France « jusqu’au
e 4
XVIII siècle une quantité de bâtons de commandement différents » . Étienne Bardin
écrivait que « le sort du bâton de maréchal est de tomber, de règne en règne, en
oubli » et il affirmait que Napoléon en faisant revivre la dignité de maréchal par le
5
senatus consulte du 28 floréal an XII (18 mai 1804) , n’avait pu retrouver aucun écrit
touchant au bâton : « On se rappelait seulement qu’il était bleu et couvert de fleurs
6
de lys » . L’assertion est rapide. En 1804, un maréchal d’Ancien Régime,
Rochambeau, était encore en vie et Ségur, mort en 1801, avait rencontré l’ancien
premier consul. L’assertion de Bardin est d’autant plus surprenante que certains
maréchaux de Louis XV et Louis XVI se firent portraiturer avec leur bâton (voir
notamment les portraits d’époque des maréchaux de Saxe, de Broglie et de Richelieu
conservés à Paris au musée de l’Armée). Le bâton était donc la manifestation visible
de leur statut comme les regalia l’étaient pour le roi le jour de son sacre et lors de ses
funérailles. Lors de la cérémonie funèbre d’un maréchal de France, son bâton était
7 e
posé sur son cercueil . Le déclin relatif de l’institution du maréchalat au XVIII siècle
accompagne une nouvelle création du bâton, destinée à légitimer le passage d’une
dignité de la guerre à une faveur de la paix.
Devant le manque de solennité de la cérémonie de remise du bâton de maréchal,
8
les autorités décidèrent de fixer la forme du bâton , qui resta quasi identique

1 BNF, Ms. fr. 23940, « Édit de suppression de la charge de Connestable et Admiral de France », fol. 66-
68.
2 « Depuis le milieu du dix-septième siècle, les maréchaux avaient rarement leur bâton à la guerre […]. Cet
insigne n’était plus qu’une enjolivure d’armoiries », dans BARDIN (Étienne), « Bâton de maréchal », t. I,
p. 699. Cette opinion isolée invite à la circonspection alors qu’en règle générale les maréchaux de France
se sont fait portraiturer le bâton à la main devant une scène de combat.
3 Journal du marquis de Dangeau…, t. IV, p. 257.
4 JANZING (Godehard), « Le pouvoir en main… », p. 265. Voir les reproductions de différentes formes du
ebâton de maréchal depuis la fin du XVII siècle jusqu’au Second Empire, dans la Revue de la Société des
amis du musée de l’Armée, 83, 1979, p. 34.
5 JOURQUIN (Jacques), Dictionnaire des maréchaux du Premier Empire, p. 15.
6 BARDIN (Étienne), « Bâton de maréchal », t. I, p. 699.
7 GUIGNARD (M. de), L’école de Mars…, t. II, livre VIII, « Honneurs funèbres dus aux militaires », p. 617-
618.
8 CROŸ (Emmanuel de), Journal de Cour…, 2004, t. II, p. 109-110 : le 13 mars 1757, « J’assistai à la
réception ou serment de quatre des huit maréchaux de France. […] Le ministre remet au Roi une canne,
78 e
jusqu’au XX siècle malgré la variation des ornements en vigueur sous les régimes
1
successifs . Vingt-cinq bâtons de ce type furent remis entre 1758 et 1783, dont au
2
moins six ont été conservés . Sous la monarchie constitutionnelle, seules les calottes
du bâton subirent une modification, la fleur de lys étant remplacée par l’inscription
3
« La Nation, la Loi, le Roi » . Il semble que le poids d’un bâton de maréchal n’excéda
4
pas le demi-kilo sous l’Ancien Régime .
Le maréchal duc de Belle-Isle, secrétaire d’État de la Guerre, fut l’un des acteurs
à l’origine de ce nouveau bâton. Pourtant, les ouvrages le mentionnant ne disent mot
5
sur le processus de cette décision . En revanche, les mémoires des contemporains
dissipent ce flou. Le duc de Croÿ, futur maréchal de France, indique avoir eu sa part
6
dans l’uniformisation du bâton . Sur son avis, Belle-Isle présenta au roi un dessin
intitulé « Modèle du bâton de commandement que M. le maréchal duc de Bellisle
Ministre et secrétaire d’État de la Guerre propose au Roy de donner à l’avenir à
7
chaque Maréchal de France que Sa Majesté jugera à propos de nommer » . Chaque
extrémité est coiffée d’un embout en or sur le plat duquel figurait une fleur de lys
d’or. Autour de l’embout supérieur est gravée la devise Terror belli, decus pacis, qui
8
subsista aux époques suivantes . La calotte inférieure portait une dédicace désignant
9
le nom du titulaire, celui du monarque régnant et la date de remise . Selon le duc de
Luynes, il fallut attendre le 9 avril 1758 pour que de nouveaux maréchaux puissent
10
obtenir leur propre bâton . Les premiers porteurs furent à la fois un vice-amiral
(Conflans) et un étranger (le Hongrois Berchény), faits peu communs dans la
mesure où le maréchalat fut attribué en majorité à des officiers généraux de l’armée
de terre et à des Français.

la première venue, que le Roi remet au Maréchal […]. Je fus, comme tout le monde, scandalisé de cette
canne, et qu’il n’y eût pas de bâtons fleurdelisés, comme on les dépeint. J’en parlai le soir fortement, en
soupant chez Mme de Pompadour, et l’on promit que l’on en ferait faire ».
1 L’ordonnance du 14 août 1816 a traité du bâton mais sans détail. Cf. Colonel WILLING, « Notes sur les
bâtons des maréchaux… ».
2 Ibid. Je remercie M. le chancelier et recteur des universités de Paris, M. Patrick Gérard, d’avoir eu la
bienveillance de me permettre de visiter ses appartements privés à la Sorbonne, grâce à M. Gilles Floquet,
attaché auprès de M. le recteur. J’ai ainsi pu toucher et photographier le bâton du maréchal de Richelieu.
3 Quarante-huit fleurs de lys étaient appliquées sur le bâton, dont la dimension était de 31 millimètres de
diamètre pour 51,4 centimètres de long.
4 Ibid., p. 37.
5 VALYNSEELE (Joseph) et al., Dictionnaire des maréchaux…, p. 22-23.
6 CROŸ (Emmanuel de), Journal de Cour…, 2004, t. II, p. 109.
7 Ce bâton devait être un cylindre de bois plein d’une longueur de cinquante-deux centimètres et d’un
diamètre de trois centimètres et demi. Recouvert de velours de soie bleue de France sur quarante-huit
centimètres, il était semé de trente-six fleurs de lys se tournant le dos par rapport au bâton. Cf. le modèle
devenu réglementaire sur http://www.photo.rmn.fr/cf/htm : « Bâton de maréchal de France du marquis de
Contades et modèle de bâton de maréchal réglementaire d'Ancien Régime dit "de Belle-Isle" », Paris,
Musée de l’Armée.
8 Colonel WILLING, « Notes sur les bâtons des maréchaux… », p. 37.
9 Ibid., p. 34. On pouvait lire par exemple « Louis Georges Érasme, Marquis de Contades, le
e24 août 1758, le 43 du règne de Louis XV.
10 LUYNES (Charles Philippe d’Albert, duc de), Mémoires…, t. XVI, p. 410-411 : du 11 avril 1758,
« L’usage est que le Roi leur donne un bâton, et jusqu’à présent ce bâton avoit été la première canne que
l’on trouvoit ; presque toujours, ç’a été celle de M. d’Argenson pendant qu’il a été en place. M. le maréchal
de Belle-Isle a représenté au Roi qu’il convenoit d’avoir des bâtons faits exprès pour donner aux
maréchaux de France […], en conséquence on en a fait faire […]. Ces bâtons sont pareils à ceux que les
maréchaux de France portent à leurs armes ; ils sont longs de 18 pouces 2 lignes, gros de 4 pouces, garnis de
velours bleu semé de fleurs de lis d’or, un cercle d’or à chaque bout ; lesdits bouts aussi garnis de velours
pareils avec une fleur de lis d’or ».
79 Il paraît surprenant qu’une décision fixant cet insigne ait été prise aussi
tardivement. Derrière l’action du duc de Croÿ, l’instrumentalisation de l’absence de
bâton invite à la réflexion. Les propos du mémorialiste ont eu leur part, indéniable,
dans la seconde naissance du bâton. Mais Belle-Isle, soucieux de restaurer le lustre
d’une armée humiliée (Rossbach), secondé en cela par Crémilles au bureau de la
Guerre, semble avoir profité de cette sortie pour asseoir davantage la place des
maréchaux à la cour et dans l’armée. Il put agir d’autant plus légitimement que
lui-même était maréchal de France. En proposant au roi un modèle-type du bâton
de la dignité la plus importante de l’armée, le secrétaire d’État ne souhaitait-il pas
aussi renouveler l’éclat d’une dignité conférée à des hommes expérimentés ? En
effet, sur les quarante maréchaux nommés par Louis XV entre février 1724 et
février 1757, seuls six l’avaient été à moins de 55 ans ; le plus jeune en mars 1758
était Luxembourg (55 ans), plus maréchal de cour que de guerre.
Le bâton de maréchal de France, par sa seconde naissance en 1758, était devenu
un bâton d’ornement remis à des maréchaux de temps de paix. Porter l’emblème
distinctif d’un groupe contribuait à s’y intégrer. À l’issue de la cérémonie du
15 mars 1758, le duc de Croÿ pouvait écrire que les nouveaux bâtons étaient
1
« beaux, et d’autant mieux, qu’on grave dessus le nom » : le caractère personnel de
la distinction était réaffirmé par l’inscription du nom ; la distinction n’était plus
éphémère — par un simple insigne de bois transmis de main en main —, elle entrait
2
dans la mémoire historique . La dernière campagne à avoir été dirigée par des
maréchaux est celle de 1762 (Broglie, Soubise). N’ayant plus de rôle militaire dans
un royaume en paix à l’issue du traité de Paris de 1763 — hormis le cas des
gouverneurs, des lieutenants généraux et des commandants en chef de province —,
les maréchaux rappelaient leur dignité par leur nouveau bâton, gage paradoxal d’une
monarchie en paix. Ils n’étaient plus des maréchaux à la guerre mais des maréchaux
de temps de paix. Leur fonction même, conduire les armées en temps de guerre,
n’était plus d’actualité : les Lumières n’impliquaient plus de passer par la guerre
pour faire la paix. La paix pouvait s’inscrire sur un temps long et non plus comme
une parenthèse d’un règne. La guerre devenait une étape du passé. L’absence
jusqu’alors d’un insigne identique conduit à une réaction visant à recréer un gage
symbolique de cohérence du corps des maréchaux de France. Le bâton de maréchal
achevait sa mutation d’emblème rhétorique de la guerre vers la paix.


1 CROŸ (Emmanuel de), Journal…, 1906-1921, t. IV, p. 285-286 : « Ce bâton, à présent, est beau. Jadis,
ce n’était que la première canne venue, qu’on rendait, et j’y ai contribué. Ce fut il y a longtemps, à la
réception du maréchal de Belle-Isle. Nous fûmes tous scandalisés de cette forme, et, dès qu’il fut ministre,
je le pressai, comme les autres, d’établir une autre forme. C’est lui qui les a fait faire, et ils sont beaux, et
d’autant mieux, qu’on grave dessus le nom. Il y avait, sur le mien : Emmanuel, duc de Croÿ, et la date. Ils
sont assez riches, et comme on les voit dans les tableaux […]. Je retournai à l’œil-de-bœuf prendre mon
bâton que j’avais dit au Suisse de serrer, et je revins reposer chez moi ».
2 AN, MC, LXV, 397, inventaire après décès du maréchal de Conflans, item 198 : « À l’égard d’un bâton
de maréchal de France de velours bleu parsemé de fleurs de lis d’or et garni aux deux extrémités de cercle
d’or au dos desquelles extrémités est gravé "Hubert, comte de Conflans, le 18 mars 1758, le cinquante
deuxième du règne de Louis XV", le bâton enfermé dans son étui de maroquin rouge parsemé de fleurs de
lys d’or et de deux cachets dont un barreau tous deux en argent aux armes de mond. Seigr comte de
Conflans il n’a été du tout fait aucune prisée mais tiré seulement le présent article pour mémoire » ; AN,
MC, XXIV, 892, inventaire après décès du maréchal de Nicolaï, 20 mars 1777 : d’après les notaires, ce
bâton était « couvert de velours violet parsemé de fleurs de lit (sic) brodé en or, serti par les deux boutons
le tout dans un étuy de maroquin parsemé de fleurs de lit couleur d’or ».
80 Au cours de l’époque moderne, plusieurs hommes de guerre envoyés en mission
diplomatique furent élevés au maréchalat en récompense de leurs services. Le bâton
venait alors saluer le négociateur de paix et non plus le meneur de guerre.
Dignitaires et grands officiers de la couronne, les maréchaux pouvaient assurer
plusieurs emplois. Certains devinrent ainsi ambassadeurs : soit résident dans une
cour étrangère (Aubeterre près le Saint-Siège dans les années 1760), soit de façon
temporaire lors de circonstances particulières : avènements, naissances, mariages
princiers, négociations et signatures de traités (Huxelles à Gertruydenberg, Villars à
Rastadt). Des cinquante-quatre maréchaux ou futurs maréchaux nommés par
Louis XIV, dix furent missionnés à l’étranger, dont quatre en tant que maréchal
1 e
(Estrades, Humières, Tessé, Huxelles et Villars) . Au cours du XVIII siècle, sur
quatre-vingts officiers généraux élevés au maréchalat, dix-sept avaient été ou furent
ambassadeurs (figure 8).

NNNNoooommmm AAAAmmmmbbbbaaaassssssssaaaaddddeeee MMMMaaaarrrréééécccchhhhaaaallllaaaatttt
Ambassadeur extraordinaire en Espagne
Henri d’Harcourt (janvier 1698-avril 1700 et novembre 1700- 1703
octobre 1701)
Ambassadeur extraordinaire en Angleterre Camille d’Hostun 1703
(1698-1701)
Jacques de Fitz-James, duc de Ambassadeur du roi d’Angleterre auprès du pape 1703
Berwick (pouvoir du 14 janvier 1701)
Ambassadeur extraordinaire en Espagne
Louis Toussaint de Brancas (1707, 1713 et de novembre 1727- 1741
septembre 1730)
Ambassadeur extraordinaire à Rome (août 1708) René de Froulay, marquis de
puis ambassadeur en Espagne 1703
Tessé (décembre 1723-avril 1725)
Plénipotentiaire pour la paix à Gertruydenberg, Nicolas Châlon du Blé, marquis
puis à Utrecht avec l’abbé de Polignac (1710) puis 1703
d’Huxelles Nicolas Mesnager (1712)
Ministre plénipotentiaire au congrès de Rastadt
(novembre 1713- mars 1714) puis ambassadeur
Claude Louis Hector de Villars 1702 extraordinaire auprès du roi de Sardaigne
(6 octobre 1733)
Jean-Baptiste Andrault de
Ambassadeur près le roi d’Espagne
Langeron, marquis de 1745 (1720-1723)
Maulévrier

1 Godefroy d’Estrades (1607-1686), maréchal lors de la promotion dite de « la monnaie de Turenne », à
l’été 1675, fut sans doute le plus diplomate des maréchaux. Il fut envoyé en mission en Angleterre, dans
les Provinces-Unies ; il joua un rôle important dans les négociations qui aboutirent à la paix de Westphalie.
En récompense de ses services diplomatiques, il fut élevé au maréchalat. Cette dignité, doublée de son
expérience de négociateur, lui permit de diriger les diplomates français à Nimègue (entre 1675 et 1679).
81
Ambassadeur près le roi de Grande-Bretagne François Marie II de Broglie 1734
(1724-1734)
Ambassadeur extraordinaire près la cour de
Louis François de Vignerod Vienne (1724-1725 et 1730) puis auprès de
1748 du Plessis, duc de Richelieu l’Électeur de Saxe, roi de Pologne
(décembre 1746)
Jean-Charles de La Ferté, Ambassadeur près le roi de Piémont-Sardaigne
1757 marquis de Senneterre (avril 1734-septembre 1743)
Ambassadeur extraordinaire auprès de l’empereur
Charles Pierre Gaston de Lévis, (1736-1739) puis en Angleterre 1757
marquis de Mirepoix (31 décembre 1748-juillet 1755)
Louis Auguste Fouquet, duc de Ambassadeur extraordinaire et plénipotentiaire en
1741 Belle-Isle Allemagne (25 janvier 1741)
Ambassadeur extraordinaire en Espagne
Adrien Maurice de Noailles 1734 (mars-juillet 1746)
Philippe de Noailles, duc de Ambassadeur extraordinaire auprès du roi de 1775
Mouchy Sardaigne (août 1755) puis à Parme
Emmanuel Félicité de Dufort, Ambassadeur extraordinaire en Espagne 1775
duc de Duras (mai 1752-octobre 1755)
Ambassadeur près le roi d’Espagne (1756-1759)
Henri d’Esparbès de Lussan, puis plénipotentiaire au congrès d’Augsbourg 1783
marquis d’Aubeterre (1761) et ambassadeur près le Saint-Siège
(1763-1769)

Figure 8. Les maréchaux de France,
eou futurs maréchaux, nommés ambassadeurs au XVIII siècle

Parmi eux, cinq furent maréchaux avant d’être ambassadeurs (Villars, Tessé,
Huxelles, Belle-Isle et Noailles). Ainsi, une mission diplomatique consistant à
négocier en vue de la paix ou la bonne entente entre deux États pouvait se voir
récompenser par la dignité la plus haute de l’armée. Envoyés comme officiers
généraux auprès d’une cour étrangère, ils obtenaient ce bâton de victoire comme les
triomphateurs romains avaient pu le recevoir à l’issue d’un succès militaire. Le
succès dans la paix devenait le triumphus du maréchal. Sur ces dix-sept cas recensés
entre 1700 et 1791, aucun maréchal ne commanda plus d’armée une fois la dignité
obtenue. Certains cinquantenaires, comme Tallard (1652-1728), Tessé (1651-
1725) et Huxelles (1652-1730), furent alors employés comme ambassadeur ou
plénipotentiaire respectivement en Angleterre, en Savoie puis en Espagne, aux
conférences de Gertruydenderg et d’Utrecht. La dignité rehaussait le prestige de
l’ambassadeur, envoyé de son roi pour promouvoir la paix.
Des soixante-sept maréchaux nommés par Louis XV puis Louis XVI, seuls vingt
et un eurent à commander une armée sur un théâtre d’opérations après leur
promotion, soit moins du tiers des promus. Ajoutés aux huit maréchaux (sur les
treize) de Louis XIV lui ayant survécu après 1715, on arrive à un total de vingt-neuf
maréchaux sur quatre-vingts qui commandèrent une armée une fois le maréchalat
obtenu, entre 1703 et 1791, soit le tiers. Pour les cinquante et un autres promus, le
1
maréchalat constituait « le plus haut point de grandeur » , une consécration et un

1 AN, P 2454, fol. 376 r°-379 r°, expression figurant dans la copie des lettres de provisions au maréchalat,
datées du 17 septembre 1747, de Guy Claude Roland de Laval, comte de Montmorency.
82 achèvement, que le maréchal de Croÿ résuma d’une formule brutale : il ne voulait
1
pas, écrit-il, être réduit à « un maréchal de France sous la remise » . La paix
supplantait la guerre alors qu’aux siècles précédents, nombreux avaient été les
e
maréchaux qui commandèrent une armée une fois le bâton obtenu. Si le XVII siècle
e
fut celui du « roi de guerre » (Joël Cornette), le XVIII siècle fut davantage celui de
rois de paix. Le bâton symbolisait alors un transfert de la puissance foudroyante de
la guerre à la puissance retenue dans la paix.
Le message transmis par le bâton illustre la lutte historique pour un monopole
d’État de la force puis de la paix. Ainsi, « la prise du bâton n’est pas seulement
2
métaphorique, mais toujours en même temps une prise du pouvoir » , elle était
toujours accompagnée de la lecture d’un serment, en vertu des lettres patentes de
provisions d’office. Le serment de maréchal de France n’indiquait pas explicitement
3
les attributions des maréchaux en temps de guerre et à l’extérieur du royaume .
Trois thèmes en ressortent : la fidélité au roi, le service de l’État, le commandement
et le pouvoir de justice sur les gens de guerre ; mais non le commandement des
armées. Ce serment représentait la circulation du pouvoir dans la monarchie ; il était
une délégation du pouvoir du roi au titulaire d’un office. Le roi, lieutenant de Dieu
sur terre, confère l’office et la dignité de maréchal de France à celui qu’il juge apte à
exercer ce transfert de puissance souveraine dans ses armées. Néanmoins, cette
délégation par le serment renforçait le rapport de dépendance entre le roi et le
promu.
Avec la suppression de l’office de connétable en 1627, les maréchaux de France
ont acquis davantage d’importance. En pleine guerre de Trente Ans, cette réforme
s’inscrivait dans une étatisation du pouvoir militaire voulue par les autorités
monarchiques (le roi et son principal ministre), qui en déléguaient aux maréchaux le
commandement sur le terrain. Le bâton formait alors le relais, le passage de cette
e
délégation de l’autorité. Au XVII siècle, peu importaient sa forme et ses motifs.
Simple bâton de commandement en bois, il contrastait avec les insignes royaux tels
l’épée, le sceptre et la main de justice, aux matières plus précieuses et à la décoration
plus ouvragée. Le bâton pouvait alors se passer de toute parure. Symbole visuel, il
puisait sa force rhétorique dans la sobriété d’un aspect dépourvu d’enjolivement. En
temps de guerre, le bâton de maréchal confère une autorité manifeste. Mais, en
temps de paix, comme après sa seconde naissance en 1758, il est loin de l’attitude
d’une puissance menaçante. Tenu calmement dans la main de son possesseur, il
devient alors le signe d’une retenue majestueuse, peut-être jusqu’à la marque du
4
renoncement à des actes guerriers . Ainsi, le bâton est-il perçu comme un symbole
de la maxime stoïque de la modération ; idéal antiquisant de vertu, « il anticipe le
5
néo-stoïcisme du discours sur la réforme de l’armée » . Par cette délégation royale du
commandement, par le passage de relais effectué, le maréchal de France doit assurer
un contrôle de soi et une régulation de ses émotions, conditions de tout exercice
juste et efficace du commandement. Commander une armée, c’est conduire des

1 CROŸ (Emmanuel de), Journal…, 1906-1921, t. IV, p. 295.
2 JANZING (Godehard), « Le pouvoir en main », p. 247-248.
3 SHD, 2 Yd 200, dossier du maréchal d’Asfeld, pièce, serment de maréchal de France prêté entre les
mains du roi à Fontainebleau le 10 novembre 1734, déjà cité.
4 JANZING (Godehard), « Le pouvoir en main… », p. 262 ; G. C. Lomazzo, Trattato dell’arte della pittura,
p. 440 : « un huomo con un bastone nelle mani accéna huomo che raffrena il litigioso. »
5 Ibid.
83 troupes et savoir se conduire devant ses troupes. Le bâton symbolise ce balancement
entre la menace et la mesure. Sa réforme et l’adoption de la devise decus pacis, terror
belli, semblent aussi s’inscrire dans un processus de « civilisation des mœurs »
(Norbert Élias).
Sous Louis XV et son successeur, le roi n’est plus seulement un « roi de guerre » ;
il se doit d’être un roi de justice, devant mener des guerres justes et préserver un
ordre juste. Il y aurait donc un dépassement du pouvoir de justice dévolu aux rois
depuis les premiers temps du pouvoir souverain. Ainsi doit être comprise la paix de
statu quo ante bellum d’Aix-La-Chapelle. La seconde naissance du bâton en est l’une
1
des conséquences. Par le dessin du bâton présenté au roi en 1758 , il va s’agir de
transformer cet attribut en reliant le pouvoir militaire, celui des maréchaux de
France, à la maison régnante, les Bourbons. L’ornement héraldique (les fleurs de
lys) et la dédicace nominale montrent la relation que la charge entretenait avec le roi.
Le bâton, après ces péripéties historiques, était devenu l’emblème de la
revendication par la maison royale des moyens d’exercer la force. Toutefois, cette
force devait être mesurée ; la pulsion guerrière devait être contrôlée. La guerre devait
alors devenir dissuasive, comme un ultime recours, avant d’être effective. La devise
portée sur le bâton prend alors tout son sens. À partir de la seconde moitié du
e
XVIII siècle, le bâton devient l’attribut d’une puissance mesurée, un « joug de
velours » sur lequel les trente-six fleurs de lys symbolisent les foudres contenues de la
guerre, puisque les promotions de maréchaux postérieures à 1758 le furent au profit
d’hommes qui ne commandèrent plus d’armée en temps de guerre, hormis cinq cas
sur vingt-trois maréchaux nommés entre 1768 et 1791. Le bâton de maréchal,
e
attribut de guerre jusqu’au milieu du XVIII siècle, était devenu un ornement de paix
que certains maréchaux conservèrent dans leur intérieur domestique. Bâton recréé, il
devenait un bâton de mémoire.
Les lieux de conservation peuvent être révélateurs de la conscience que les
maréchaux avaient de leur fonction. Pour certains maréchaux, conserver le bâton
dans sa garde-robe semble avoir été une marque consciente de distinction et de
pérennité de leur rôle social pour certains maréchaux. Parmi trente-huit inventaires
après décès retrouvés de maréchaux après 1758, cinq le mentionnent (Conflans,
2 3 4 5 6
1758 , Isenghien, 1767 , Nicolaï, 1777 , Fitz-James, 1787 , Lévis, 1787 ). Le bâton
de maréchal n’était pas évalué « attendu sa nature », selon la formule notariale. Il ne
fut pas trouvé de témoignage relatif à la conscience que les maréchaux purent avoir
de leur dignité et du caractère symbolique qu’elle représentait. Néanmoins, en 1775,

1 Voir figure 1 en début de chapitre.
2 AN, MC, LXV, 397, inventaire après décès du maréchal de Conflans, item 198, déjà cité.
3 AN, MC, LVI, 133, inventaire après décès du maréchal d’Isenghien. Le bâton se trouvait à Paris, dans
l’hôtel particulier du maréchal, dans un garde meuble : « Un manteau de l’ordres du Saint-Esprit de
velours noir brodé en soye or et argent, le bâton de maréchal de France et une épée de l’ordre du Saint-
Esprit ».
4 AN, MC, XXIV, 892, inventaire après décès du maréchal de Nicolaï, 20 mars 1777, objet déjà cité.
5 AN, MC, LVI, 336, inventaire après décès du maréchal de Fitz-James, bâton conservé à Paris, dans
l’hôtel de la place Vendôme, avec les épées et dans les « habits, linges et hardes à l’usage du maréchal, dans
les armoires dans la chambre du sieur Gilbert », premier valet de chambre du maréchal.
6 AN, MC, XXXIX, 609, inventaire après décès du maréchal de Lévis, bâton conservé à Paris, dans
l’hôtel de Lévis, rue du Faubourg Saint-Honoré, dans la chambre derrière la chambre à coucher du
maréchal, dans une armoire : « à l’égard de deux colliers, l'un de l'ordre du Saint-Esprit, l’autre de l'ordre
de Saint-Lazare avec leurs croix émaillées […] et enfin d'un bâton de maréchal de France, il n'en sera fait
aucune prisée… ».
84 trois semaines après avoir été promu au maréchalat, Antoine Chrétien de Nicolaï
disposait dans son testament :
« Je laisse à mon frère aîné et en cas que je lui survive à mon neveu le premier Président de
la chambre des Comptes mon bâton de maréchal de France et mes provisions dudit office,
1
cela estant un titre honorable à garder dans une famille » .
Ce cas est révélateur de l’évolution symbolique, de la guerre à la paix, de la
dignité de maréchal. Antoine Chrétien de Nicolaï (1712-1777) avait suivi un
2
avancement classique dans les armées du roi . Il n’en avait pas moins reçu le bâton
de maréchal par les sphères d’influence de sa famille à la cour. Le legs à son frère,
Aimar Jean de Nicolaï (1709-1785), Premier Président de la chambre des Comptes
(en exercice à partir de 1734), ou au fils de celui-ci, Aymard Charles Marie de
Nicolaï (1747-1793), Premier Président de la chambre des Comptes en survivance
3
de son père (le 26 avril 1768) peut traduire cette nouvelle perception de la dignité
au commencement du règne de Louis XVI. En effet, la première promotion de ce
règne était une promotion de paix, d’inauguration d’un temps d’espérance. Nicolaï
était une exception dans sa famille de juristes : le bâton récompensait un guerrier
ayant contribué à la paix de l’État et peut-être à travers lui, une famille de robe ayant
servi l’État.

Les maréchaux n’eurent pas d’habit distinctif particulier jusqu’au milieu du
siècle. Jusque-là, ils purent se distinguer par des usages vestimentaires propres.
4
Contades faisait « encore son service en habit de ville avec une grande perruque » .
La naissance d’un « habit-uniforme » spécifique est tardive voire indéterminée. Les
5
études sur le vêtement et le costume ne les mentionnent pas en tant que tel , ni – et
c’est plus surprenant − les travaux sur l’uniforme en général et l’habit militaire en
6
particulier . Le port des uniformes étant interdit à Versailles, l’habit de maréchal ne

1 Testament du maréchal de Nicolaï du 20 avril 1775, déposé à Dosfant, notaire à Paris, où il fut contrôlé
le 15 mars 1777 et conservé sous AN, MC, XXIV, 892 à la date du 10 mars 1777. Dépôt effectué par
Marie Angélique Hyacinthe Rallet de Chalet, veuve du maréchal (cf. l’insinuation dans Arch. de Paris,
6DC 269, fol. 83).
er 2 Brigadier des armées du roi (1 janvier 1740), maréchal des camps et armées du roi (2 mai 1744),
lieutenant général des armées du roi (10 mai 1748), gouverneur de la citadelle de Marseille (8 avril 1756),
commandant de la province de Hainaut (31 mai 1760), chevalier de Saint-Louis (20 novembre 1763) et
maréchal de France (24 mars 1775).
3 BNF, Ms. fr. 32647, notice d’Aymard Charles Marie de Nicolaï.
4 LÉONARD (Émile G.), L’armée et ses problèmes…, p. 2, note 1.
e e5 BLUM (André), Histoire du costume. Les modes au XVII et au XVIII siècle, Paris, 1928 ; BOUCHER
(François), Histoire du costume en Occident de l’Antiquité à nos jours, Paris, Flammarion, 1996 [1967] ;
e DELPIERRE (Madeleine), Se vêtir au XVIII siècle, Paros, Adam Biro, 1996 ; LÉCRIVAIN (Marie),
« Costume », dans FIGEAC (Michel) [dir.], L’ancienne France au quotidien. Vies et choses sous l’Ancien
Régime, Paris, Armand Colin, 2007, p. 146-149 ; LETHUILLIER (Jean-Pierre) [dir.], Des habits et nous.
Vêtir nos identités, Rennes, PUR, 2007 ; QUICHERAT (Jules), Histoire du costume en France depuis les temps
eles plus reculés jusqu’à la fin du XVIII siècle, Paris, Hachette, 1875 ; ROCHE (Daniel), La culture des
e eapparences. Une histoire du vêtement, XVII -XVIII siècles, Paris, Fayard, 1989.
6 CHAGNIOT (Jean), « Réflexions sur l’uniforme », Carnets de la Sabretache, nouvelle série, 104, 1990,
p. 118-119 ; CHALINE (Olivier), « Costume et dignité » et « Uniformes de l’armée de terre », dans FIGEAC
(Michel) [dir.], L’ancienne France au quotidien..., p. 150-153 et 525−531 ; FOUGERAY (Alain), « Soldats du
Roi : les sources iconographiques des uniformes de l’Ancien Régime », Études réunies en l’honneur de Jean
Chagniot. Combattre, gouverner, écrire, Paris, Economica, 2003, p. 385-397 ; FUNCKEN (Liliane et Fred),
L’uniforme et les armes des soldats de la guerre en dentelle, Tournai, Casterman, 1975, 2 vol. ; LIENHART
85 fut jamais uniformisé de manière officielle. C’est pourquoi, on préfère l’appellation
couplée d’habit−uniforme.
er
L’ordonnance du 1 février 1744 attribua un uniforme aux officiers généraux
1
mais se taisait à l’égard des maréchaux . L’ordonnance de septembre 1775 rappelait
2
aux officiers généraux la nécessité de porter un uniforme . Là encore, les maréchaux
de France étaient occultés, alors qu’ils étaient quinze après la promotion de
mars 1775. Il n’y avait donc pas de cohésion et de conscience vestimentaires au sein
du corps des maréchaux. Si les règlements de 1744 et 1775 ne codifièrent pas leur
habit, la décision eut des conséquences symboliques : les maréchaux renforcèrent
leur position dans la société, et à la cour en particulier, en adaptant d’eux-mêmes un
habit conforme à leur dignité, lequel devenait un marqueur de dignité.
Ainsi, en parallèle à la volonté de proposer un bâton standardisé, une étape de
cohésion par l’habit passa par son uniformisation. L’habit de maréchal de France
devint alors « un habit de drap bleu de la dignité de maréchal de France à galons d’or
relevé en bosse, bouton filé aussi en or doublé de draps de Saint-Cyr, la veste et la
culotte de draps d’écarlate doublée de croisé blanc aussi à double galons brodés et
3
relevés en bosse » . Il était orné d’un bordé de broderie d’or en forme de galon tissé ;
4
ce galon bordé était triple sur les manches et sur les poches , alors que les maréchaux
5
des camps et armées du roi n’avaient qu’un bordé simple et les lieutenants généraux
des armées du roi un bordé double. Ce nouvel habit-uniforme fut donc celui de
lieutenant général des armées du roi, à ceci près qu’il était composé de broderies d’or
plus nombreuses. Le duc de Croÿ mentionne cette innovation dans son journal,
après sa promotion au maréchalat en 1783. Après avoir dîné chez le maréchal de
Castries le 28 juin 1783, il se rendit à la revue du roi au Champ-de-Mars :

(Constant) et HUMBERT (René), Les uniformes de l’armée française de 1690 à nos jours, Leipzig, 1897-1906,
5 vol., fac-similé, Saint-Aignan, 1989, 2 vol. ; PELLEGRIN (Nicole), « L’uniforme de la santé. Les
emédecins et la réforme du costume au XVIII siècle », Dix-huitième siècle, 1991, p. 129-140 ; Ead., « Le
vêtement, fait social total ? », dans CHARLE (Christophe) [édit.], Histoire sociale, histoire globale ?, Paris,
Éditions de la Maison des Sciences de l’homme, 1993, p. 81-94 ; TURREL (Denise), « L’identité par la
e edistinction : les robes syndicales des petites villes de Bresse (XV -XVIII siècle) », Cahiers d’histoire, 1998,
t. XLIII, 3-4, p. 475-487 ; Ead., « La “livrée de distinctionˮ : les costumes des magistrats municipaux dans
e e les entrées royales des XVI et XVII siècles », dans Construction, reproduction et représentations des patriciats
e urbains de l’Antiquité au XX siècle. Actes du colloque des 7, 8 et 9 septembre 1998 tenu à Tours, Tours,
1999, Publications de l’université de Tours, p. 469-486.
1 Ordonnance du Roy, pour régler un habit uniforme aux Officiers généraux employez dans les armées de Sa
Majesté, du premier février 1744, Paris, Imprimerie royale, 1744, dans Recueil des ordonnances militaires, tome
8, janvier 1743- octobre 1746.
2 Recueil des ordonnances militaires, tome 19, janvier 1775- mars 1776, Règlement arrêté par le roi sur
l’uniforme des officiers généraux et autres employés dans ses armées et dans ses places du 2 septembre 1775, Paris,
Imprimerie royale, 1775, 8 chapitres : « Sa Majesté ayant, par ses présentes ordonnances, réglé les
uniformes de ses différents corps de troupes, et jugeant qu’il étoit également nécessaire, pour le bien de
son service, d’établir l’uniformité dans l’habillement des officiers généraux […] à l’effet de détruire les
variations que l’on y a successivement introduites, et de déterminer d’une manière fixe et immuable
l’uniforme qu’ils devront porter à l’avenir… ».
3 AN, MC, LIV, 1067, inventaire après décès de la maréchale de Contades, mars 1793.
4 Cf. la représentation du maréchal de Saxe, de dos, à Lawfeld, en 1747, par Pierre Lenfant, « Bataille de
Lawfeld, le 2 juillet 1747 », huile sur toile, châteaux de Versailles et Trianon sur :
http://www.photo.rmn.fr/.
5 Voir un exemple d’habit-uniforme de maréchal de camp sur : http://www.photo.rmn.fr/: « Habit de petit
uniforme de maréchal de camp, 1775-1786 », Paris, Musée de l’Armée.
86 « Il s’y trouva plusieurs maréchaux de France en uniforme, qui parut décidé le même que
les lieutenants généraux, mais brodé, de plus, sur toutes les tailles, et le Roi parut l’adopter
en portant le même en rouge […]. Suivant mon nouveau grade, il fallait changer mes
portraits : à quatre heures, je me mis à me faire peindre, ou, du moins, à faire vieillir et
1retoucher un de mes portraits, pour y mettre le nouvel uniforme » .
L’adoption et l’acceptation de ce nouvel habit se retrouve dans les inventaires
compris entre 1777 et 1793 (figure 9) : il a sans doute fallu plus de vingt ans, à la
suite de l’ordonnance de 1744, pour que l’idée de porter l’habit-uniforme
standardisé de maréchal de France entrât dans les esprits des dignitaires. Le premier
promu à le porter semble avoir été Conflans (maréchal en 1758). Cet habit était une
manière de se différencier des autres nobles à la cour devant la profusion de titres et
d’habits comme si, après la fin des guerres, un besoin de se distinguer des autres
2
officiers généraux dans la paix s’était fait ressentir .
3
Plusieurs « signes vestimentaires » peuvent être portés par un même costume. En
l’occurrence, l’habit−uniforme d’un maréchal était accompagné du cordon bleu de
l’ordre du Saint-Esprit en sautoir, voire du collier de l’ordre de la Toison d’Or pour
les rares personnes honorées par les rois d’Espagne ou par l’empereur. Ces signes
étaient des marqueurs de leur dignité et des degrés obtenus dans la hiérarchie des
honneurs. Depuis 1705, un maréchal de France devenait toujours chevalier des
ordres du roi. Lors des cérémonies de l’ordre du Saint-Esprit, le costume
traditionnel de rigueur était de velours noir, croix argentée brodée sur le côté. Cet
habit était souvent la pièce la plus onéreuse de la garde-robe (le grand manteau de
l’ordre coûtait en moyenne 3 000 lt.). En 1775, le duc et futur maréchal de Croÿ
paya sa réalisation 8 000 lt. Nonobstant ce coût, il s’agit d’« un meuble qui reste dans
4
une famille » . Pour les maréchaux chevaliers des ordres du roi à partir de 1778, le
nouveau costume en usage fut plus facile à porter : habit de velours noir à parements
brodés en or sur étoffe de soie verte, gilet, col et revers de la cape courte et noire et
5
bas blancs. Le costume coûtait alors 2 400 livres . Le caractère solennel du corps des
chevaliers portant chacun un costume de velours noir symbolise une monarchie
immémoriale et un spectacle. La communication par le costume est d’autant plus
forte que le nombre de chevaliers fut limité. Elle remplit une fonction sociale en
distinguant les nobles honorés de l’ordre. Par leur costume, par le collier de l’ordre,
un contemporain savait que l’impétrant était catholique et d’une noblesse ancienne.
Une triple sédimentation de dignité et d’honneurs pouvait alors se lire dans l’habit
du maréchal : sa dignité militaire (le maréchalat), sa dignité terrienne (la pairie), son
e
degré de noblesse (le Saint-Esprit). Ainsi, le XVIII siècle et l’évolution de la place
des maréchaux dans la société et à la cour ont conduit à l’adoption de
comportements et d’uniformisation vestimentaires. Distingués en public par leur
habit-uniforme lors des cérémonies curiales ou dans l’exercice de leur fonction
sociale, les maréchaux semblent avoir aussi transposé l’ethos militaire dans leurs
intérieurs domestiques.

1 CROŸ (Emmanuel de), Journal…, Flammarion, 1906-1921, t. IV, p. 297 et 299.
2 Sur la distinction, cf. BOURDIEU (Pierre), La distinction. Critique sociale du jugement, Paris, Éditions de
Minuit, 1979.
3 DELAPORTE (Yves), « Le signe vestimentaire », L’Homme. Revue française d’anthropologie, n° 20/3, 1980,
p. 109-142.
e 4 DELPIERRE (Madeleine), Se vêtir au XVIII siècle, Paris, Adam Biro, 1996, p. 113.
5 Ibid.
87 L’uniforme de maréchal mentionné dans les inventaires après décès
LLiieeuu ooùù llee ccoossttuummee--uunniiffoorrmmee ddee mmaarréécchhaall ddee FFrraannccee eesstt mmeennttiioonnnnéé LLiieeuu ooùù llee ccoossttuummee--uunniiffoorrmmee ddee mmaarréécchhaall ddee FFrraannccee eesstt mmeennttiioonnnnéé IIIIAAAADDDD
((((8888 ssssuuuurrrr 66662222))))
Dans l’armoire de la chambre du valet de chambre, dans l’appartement
Conflans-Brienne, 1777
loué par le maréchal : « un habit de drap bleu galonné en or ».
Paris, dans son hôtel particulier. « Un habit et veste d'uniforme de
Nicolaï, 1777 maréchal de France en drap bleu brodé sur toutes les tailles ».
Dans l’appartement qu’il occupait dans l’aile des ministres, au château de
Du Muy, 1775 Versailles : « un habit complet et uniforme de maréchal de France brodé
en or sur tous les contours ».
Paris, rue Cassette, hôtel particulier : « un habit complet uniforme de
Brissac, 1780 maréchal de France ».
Paris, Hôtel d’Harcourt, « un surtout de drap bleu, uniforme de maréchal
Harcourt III, 1784 de France ».
Paris, hôtel, dans une pièce qui précède la bibliothèque : « un habit et veste
de drap galonné sur toutes les coutures du grand uniforme de maréchal de
Vaux, 1788 France, deux autres habits de petit uniforme […], une redingote de drap
bleu d’uniforme ».
Dans l’appartement de l’hôtel du maréchal, à Paris. Pas d’uniforme de
maréchal, mais dans une armoire se trouvait « un habit uniforme de Stainville, 1789
lieutenant général en drap écarlate brodé en or appliqué et culotte de bazin
des Indes couleur abricot ». Prisée : 80 livres
Dans une maison à Livry, dans la garde-robe (pièce) : « un habit de drap
bleu de la dignité de maréchal de France à galons d’or relevé en bosse
Contades, 1793 bouton filé aussi en or doublé de draps de Saint-Cyr, la veste et la culotte
de draps d’écarlatte doublée de croisé blanc aussi à doubles galons brodés
et relevés en bosse ».

Figure 9. L'uniforme de maréchal mentionné dans les inventaires après décès

Les maréchaux semblent avoir eu conscience de la fonction de représentation de
leur garde-robe. Conserver l’habit-uniforme dans sa garde-robe − comme pour le
bâton − semble avoir été une marque consciente de distinction pour certains
maréchaux. Dans les inventaires après décès retrouvés après l’adoption d’un habit-
uniforme, huit indiquent celle d’un habit-uniforme (figure 9). À leur mort, les habits
étaient entreposés dans un garde-meuble proche de la chambre à coucher, avec les
bijoux et les diamants. Le premier valet de chambre, homme de confiance et
d’intimité, pouvait conserver les habits dans sa propre chambre à la mort de son
1
maître (comme pour Fitz-James) . La fonction distinctive de l’habit, sa facture, son
coût et son évaluation nécessitaient que ces habits fussent conservés et confiés au
principal domestique de confiance du maréchal, témoin du caractère et de la vie de
2
son maître et dépositaire de sa mémoire .
En matière de coiffure, les maréchaux portaient le chapeau à la cour. Ils portaient
3
une longue perruque jusqu’aux années 1730 . Une perruque plus courte lui succéda,

1 AN, MC, LVI, 336, inventaire après décès du maréchal de Fitz-James, mars 1787.
2 FAIRCHILDS (Cissie), Domestic Enemies: Servants and Their Masters in Old Regime France, Baltimore et
Londres, The John Hopkins University Press, 1984.
3 LEBAS (Catherine), JACQUES (Annie), La coiffure en France du Moyen Âge à nos jours, Paris, Delmas
International, 1979.
88 1
à trois queues . Auparavant, même si l’habillement du maréchal de France était laissé
à son libre choix, différentes estampes conservées à la Bibliothèque nationale de
2
France (Villeroy, Montrevel, d’Estrées, etc.) et des portraits de maréchaux
(Puységur, La Fare, Soubise, Broglie, etc.) référencés sur la base de l’agence
photographique de la RMN, reflètent que leurs habits (perruque comprise) étaient
assez semblables. Ils se faisaient représenter pour la plupart en cuirasse, signe de leur
fonction sociale (faire la guerre et préserver l’État) ; la distinction se marquait soit
par les broderies, soit par les décorations (comme le cordon bleu).
**
L’habit de maréchal s’insère donc dans ce que Roland Barthes définissait comme
un système, c’est-à-dire « une structure dont les éléments n’ont jamais de valeur
propre, mais sont signifiants dans la mesure seulement où ils sont liés par un
3
ensemble de normes collectives » . La dignité de maréchal impliqua l’adoption de
codes vestimentaires propres et uniformisés à partir du milieu du siècle. En adoptant
un tel habit les distinguant des autres officiers généraux, un degré supplémentaire
était conféré à leur dignité.
Ce nouveau marqueur de dignité, cette codification personnelle et ce nouvel
usage s’inscrivaient dans le mouvement des évolutions vestimentaires des années
1750-1770. Les maréchaux transcrivaient ainsi leur dignité dans l’étoffe et le tissu.
Le vêtement n’était pas pour eux un investissement financier, il servait avant tout à
mettre en scène leur différence sociale, en rendant visible leur dignité ainsi que la
4
hiérarchie des fortunes et des rangs . L’habit-uniforme de maréchal fut avant tout un
costume (ou un habit distinctif) puisqu’il pouvait être porté lors de cérémonies
officielles. Par distinction, on entend, à la suite de Denise Turrel, « la capacité à
identifier de façon honorable le possesseur parmi la masse indistincte des autres, et à
5
le faire reconnaître comme l’égal de ceux qui ont les mêmes marques distinctives » .
Devant l’inflation de titres, face à l’émergence d’une nouvelle élite sociale constituée
par les financiers, en particulier les fermiers généraux, devant la poussée du monde
de la robe, la noblesse militaire et les maréchaux de France cherchèrent à se
singulariser de ces autres élites, souvent plus fortunées qu’eux. La création, au milieu
du siècle, d’un bâton de maréchal standardisé, neutralisa la distinction au sein du
corps des maréchaux mais l’unifia aux yeux des contemporains. Elle fut le premier
moment d’une évolution de la garde-robe authentifiant ainsi un groupe par l’objet
qui le caractérise. Au même moment, l’adoption d’un habit-uniforme acheva cette
conscience de groupe de dignité, laquelle, exprimée en public à la cour, se retrouve
aussi dans les intérieurs domestiques des maréchaux. Face à la concurrence
vestimentaire d’autres élites, la conscience de corps a induit une conscience de
groupe.
Ces évolutions apparurent à un moment de l’histoire où la monarchie fut la plus
aboutie eu égard à ses institutions. Derrière la codification du bâton et l’adoption
d’un habit particulier, c’était à la fois l’enjeu et le résultat d’une lutte pour être

1 BARDIN (Étienne), Dictionnaire de l’armée de terre…, t. XI, p. 3346.
2 BNF, Cabinet des Estampes, N 3, D 277775, D 217862, D 217803 et N 2, D 137103 et D 137108.
3 BARTHES (Roland), « Histoire et sociologie du vêtement. Quelques observations méthodologiques »…,
p. 34.
4 PELLEGRIN (Nicole), « Le vêtement, fait social total ? »…, p. 89.
5 TURREL (Denise), « L’identité par la distinction… », p. 476.
89 « distingué ». Le processus de distinction s’est produit à partir des couleurs : le bleu
de roi pour le velours et l’or pour les broderies. Couleur royale, le bleu permettait de
classer le groupe des officiers généraux à la cour comme à l’armée. Habit-uniforme
de distinction, cette sorte de livrée adoptée par les maréchaux n’était pas tant une
1
« livrée de servitude » (à la couleur du maître, le roi) qu’une « livrée d’honneur » . Par
elle, les maréchaux de France manifestaient leur dignité supérieure à travers des
broderies plus larges que celles des autres officiers généraux. Ces vêtements étaient
liés à une fonction précise : être le relais de la puissance guerrière du monarque. Ils
correspondaient à une cérémonie du geste, la couleur était un langage rendant
compte du découpage juridique du monde social. Habit-uniforme et couleur
s’appliquaient au statut et non à la personne. Ils exprimaient, au sein d’un même
corps, l’intégration dans une hiérarchie. À travers l’adoption officielle, pour le bâton,
et informelle, pour le costume, de ces critères distinctifs s’est construite la
signification politique latente dans le cérémonial adopté pour et par les maréchaux
de France. Dans la couleur et son usage se nouaient « les formes de la domination, la
2
construction des identités sociales et les pratiques culturelles » . Les maréchaux
adoptèrent ainsi un habit-uniforme pour, dans certaines cérémonies officielles,
montrer leur (ancienne) fonction de guerre à la cour afin qu’elle ne soit pas oubliée.
Les maréchaux de France s’inséraient eux-aussi dans une théâtralisation de la vie
sociale, dans laquelle les honneurs qu’ils purent obtenir accentuèrent leur
considération sociale.
C. Honneurs et considération sociale
Sur les quatre-vingts maréchaux vivant entre 1715 et 1791, vingt-quatre furent
ducs et pairs de France. La pairie conférait une autre dimension à la dignité de
maréchal de France. Un pair de France était reçu au Parlement, où il avait dès sa
majorité le privilège d’entrée et séance à la Grand Chambre du Parlement. Il
participait à la cérémonie du sacre du roi de France, autour de l’archevêque de
Reims. Lors des sacres de Louis XV (25 octobre 1722) et de Louis XVI
(11 juin 1775), les porteurs des honneurs royaux dans la cathédrale de Reims furent
des maréchaux de France. En octobre 1722, Victor Marie, maréchal d’Estrées
(1660-1737) portait la couronne, le maréchal de Tessé (1651-1725) le sceptre et le
maréchal d’Huxelles (1652-1730) la main de justice. Les maréchaux de Grancey de
Médavy (1655-1725), de Matignon (1647-1729) et de Tallard (1652−1728) étaient
les porteurs d’offrandes à l’archevêque, respectivement du pain d’or, du pain
d’argent et du vase de vin. En 1775, les maréchaux de Contades (1704-1795), de
Broglie (1718-1804), de Nicolaï (1712-1777), du Muy (1711-1775) et de Mouchy
(1715-1794) furent respectivement les porteurs de la couronne, du sceptre, de la
3
main de justice, du pain d’argent et du vase de vin . Par deux fois, des maréchaux de

1 Ead., « La “livrée de distinctionˮ… », p. 474.
2CHARTIER (Roger), Au bord de la falaise : l’histoire entre certitudes et inquiétudes, Paris, Albin Michel,
1998, p. 26.
3 LEFERME-FALGUIÈRES (Frédérique), Les courtisans : une société de spectacles sous l’ancien régime, Paris,
PUF, 2007.
90 France participèrent pleinement à la cérémonie la plus symbolique de la
1
monarchie d’Ancien Régime : le sacre .
Ainsi, même si leur place fut honorifique lors de cette cérémonie, elle n’en fut pas
moins essentielle. Elle signifiait que les maréchaux de France figuraient parmi les
dignitaires les plus proches du monarque. Effectivement, seuls le roi, puis les princes
du sang et les ducs et pairs, voire les cardinaux, leur étaient supérieurs en dignité.
Les maréchaux étaient appelés « Monseigneur » et devinrent automatiquement
chevaliers des ordres du roi à partir de février 1705. Une fiction voulait que le
maréchal demeurât en activité jusqu’à sa mort, comme s’il ne pouvait être victime
2
d’infirmités. De même que le corps du roi relevait d’une double nature , physique et
symbolique, celui du maréchal, par sa fonction, ne mourrait pas. Cette dignité était
l’une des composantes essentielles de la monarchie séculaire.
Les honneurs conférés aux maréchaux étaient nombreux dans la vie de cour. Ces
honneurs étaient concomitants à leur dignité. Les maréchaux se trouvaient ainsi aux
levers du roi et à la chasse. Ils accompagnaient le roi au parlement pour les lits de
justice. Ils se trouvaient placés alors à la gauche du souverain. Un maréchal de
France était généralement présent lors des réceptions d’ambassadeurs ou pour les
audiences de congé. Certains maréchaux furent chargés de l’éducation des princes
comme le maréchal de Villeroy pour Louis XV, en remplacement du maréchal
d’Harcourt, malade, auquel Louis XIV avait initialement pensé. D’autres furent
3
gouverneurs de province , commandants et lieutenants généraux en province. Même
e
si au XVIII siècle les intendants eurent la réalité du pouvoir dans les provinces, les
maréchaux de France n’en furent pas moins des serviteurs zélés, quand bien même
4
leur obligation de résidence dans leur gouvernement fut supprimée . En outre, les
e
maréchaux purent assurer des fonctions ministérielles au XVIII siècle. Auparavant,
ils avaient été exclus des emplois ministériels par Louis XIV (hormis les cas
Beauvillier et Villeroy, ministres d’État sans portefeuille). Pourtant, dans son
testament, le roi avait indiqué qu’il souhaitait que cinq des treize membres du conseil
de Régence fussent des maréchaux. Le Régent réduisit ce nombre à trois (Bazin de
Bezons, Harcourt et Villeroy). Sous la Polysynodie, trois des six conseils furent
présidés par des maréchaux : Villars dirigea celui de la guerre, d’Estrées celui de la
5
marine et Huxelles eut les affaires étrangères . À ces charges étaient dévolues des
pensions auxquelles s’ajoutaient les revenus de leurs terres. Leur cumul accroissait la

1 DARRICAU (Raymond), article « sacre » dans BLUCHE (François) [dir.], Dictionnaire du Grand Siècle,
Paris, Fayard, 1990.
2 KANTOROWICZ (Ernst), Les deux corps du roi, Paris, Gallimard, 1989 [1957].
3 En 1718, sur dix maréchaux de France, cinq avaient des gouvernements généraux et cinq autres des
gouvernements particuliers : Villeroy était en Lyonnais, Forez et Beaujolais, Villars en Provence, Berwick
en Limousin, Huxelles en Alsace, Tallard en Franche-Comté (Almanach royal de 1718, p. 56).
4 Il conviendra dans un chapitre ultérieur d’analyser la pertinence de ce que Le Barrois d’Orgeval écrivait,
à savoir que « les magnifiques traitements attachés à ces fonctions [de gouverneur de province] n’en
subsistent pas moins et constituent, avec la suppression de la nécessité de représenter le roi dans la
province […] un bénéfice sans aucune charge, qui permet au maréchal de représenter plus fastueusement
e son propre état. Ainsi, au XVIII siècle, la répartition des gouvernements constitue de pures grâces, de
simples titres de pension, attribués selon l’importance de la somme, dont il s’agit de faire jouir le maréchal,
sans aucune autre considération […] Chacun de ces gouvernements de province ou de ville correspond à
un certain chiffre et ce sont purement et simplement ces chiffres qu’on additionne », dans
LE BARROIS D’ORGEVAL (Gabriel), Le maréchalat de France, des origines à nos jours, t. 1 : Ancien Régime,
Paris, 1932, p. 267.
5 Ibid., p. 319.
91 fortune et le rôle social du maréchal. Richissime, il pouvait ainsi mener un grand
train de vie. À l’inverse, un maréchal moins bien pourvu jouissait d’une moindre
réputation.
Les maréchaux disposaient de pouvoirs de justice. Ils tenaient en personne le
1
tribunal du Point d’honneur , sous la présidence de leur doyen. Ce tribunal était une
juridiction d’arbitrage dont la fonction était de régler pacifiquement les querelles
d’honneur entre gentilshommes. Instituée par un édit d’avril 1602, elle statuait en
dernier ressort, sans possibilité d’appel. Les maréchaux exercèrent cette juridiction à
Paris tandis qu’en province, les gouverneurs puis des officiers spécialisés, les
2
lieutenants des maréchaux , l’exerçaient auprès de chaque bailliage par un édit de
e
mars 1693. Au XVIII siècle, le tribunal du Point d’honneur siégea à Paris à plusieurs
3
reprises, mais moins qu’aux siècles précédents .
De plus, les maréchaux avaient encore officiellement des fonctions d’intendance,
de police et de justice assurées auparavant dans la mouvance des attributions du
connétable. L’exercice véritable de ces fonctions passa entre les mains de personnes
spécialisées (comme les commissaires des guerres). Toujours est-il qu’un lien de
subordination, certes théorique, subsista à l’égard des maréchaux. Avant les deux
derniers siècles de l’Ancien Régime, les commissaires des guerres étaient ainsi reçus
par les maréchaux dans les mains desquels ils prêtaient serment. Lors de leur entrée
en charge, chaque maréchal pouvait d’ailleurs nommer un commissaire des guerres.
Dans le domaine judiciaire, on avait alors un tribunal du connétable et une cour des
e
maréchaux, apparus au XIV siècle. Le tribunal jugeait les causes personnelles
concernant les gens de guerre. La cour s’occupait d’affaires militaires ayant un
caractère administratif et contentieux (paiement des soldes, etc.). Ces deux
e
juridictions fusionnèrent au XV siècle sous le nom de tribunal de la connétablie et de
4 5
la maréchaussée de France dont le siège était la table de marbre du Parlement de
Paris. Elle disparut dans un incendie en mars 1618. Le nom resta. À partir de 1627,
la justice y était rendue au nom des seuls maréchaux par un lieutenant général, un
lieutenant particulier, un procureur du roi, un greffier et des huissiers. Ces officiers
étaient dits de robe longue et avaient le droit à l’appellation de conseiller du roi. Les
compétences de ce tribunal furent de fait dévolues aux justices ordinaires. Ce
tribunal continua pourtant d’exister. Il tenait encore séance en septembre 1790.
e e
Mais aux XVII et XVIII siècles, la présence des maréchaux devint formelle. Ils

1C 7 1 AN, Z 136-139 et G 1552. Ce tribunal se trouvait au niveau actuel du 211, rue Saint-Honoré, à Paris.
2 VERGNAUD (Jean-Louis), « Des hommes de politesse dans la France des Lumières : les lieutenants des
maréchaux de France, juges du point d’honneur », Revue historique des armées, Ancien Régime, n° 1- 2001,
p. 79-86. Voir la thèse d’État de l’auteur dirigée par Jean Meyer et soutenue devant l’université Paris-IV :
e Le sentiment de l’honneur en France au XVIII siècle, 1991-1992, 10 vol.
3 LE BARROIS D’ORGEVAL (Gabriel), La justice militaire sous l’Ancien Régime. Le tribunal de la Connétablie
e de France du XIV siècle à 1790, Paris, 1918 ; PIERQUIN (Hubert), La juridiction du point d'honneur sous
l'Ancien Régime et le tribunal des maréchaux de France, Paris, Picard et Fils, 1904.
1C 4 Sur la connétablie et la maréchaussée, voir AN, Z 1 à 479 ; BLUCHE (François), « La connétablie de
France. Prosopographie d’un tribunal (1715−1790) », Bulletin de la société de l’histoire de Paris et de l’Île-de-
France, tome 103-104, 1976-1977, p. 115-150 ; SURREAUX (Simon), « Le tribunal de la Connétablie au
e XVIII siècle : caractères et conséquences d’une singularité juridictionnelle », dans HOULLEMARE (Marie)
et NIVET (Philippe) [éd.], Justice et Guerre de l’Antiquité à la Première guerre mondiale, actes du colloque
Justice de Guerre, Justice en guerre organisé à l’université de Picardie-Jules Verne, Amiens, 16-
18 novembre 2009, Amiens, Encrage, 2010, p. 133-141.
5 L’Amirauté, les Eaux et forêts et la Connétablie et Maréchaussée de France étaient les trois tribunaux
dits de la Table de marbre.
92 prenaient part à certaines solennités comme la rentrée et la réception des officiers de
1
ce tribunal . Par ailleurs, les maréchaux étaient à la tête des compagnies des prévôts
des maréchaux, lesquels exerçaient la justice militaire et réprimaient les excès des
gens de guerre. Ils assuraient le maintien de l’ordre dans les campagnes. L’institution
des prévôts des maréchaux fut réorganisée en 1720 et placée sous l’autorité du
secrétaire d’État de la Guerre, des gouverneurs et des intendants. Il n’en reste pas
2
moins que le roi nommait ces prévôts sur présentation des maréchaux de France .
Le tableau de ces attributions, de ces charges et de ces honneurs, conjugué à la
réflexion préalable sur la place de la dignité de maréchal de France, s’intègre dans
une réflexion sur la considération sociale. Elle est « une entreprise à coup sûr
3
volontaire menée par des individus ou des groupes » . Réfléchir sur la considération
sociale des maréchaux est un fait d’opinion et, comme tel, difficile à appréhender.
4
Elle doit se lire avec le rôle des maréchaux dans la société . Sous l’Ancien Régime, le
principal trait de la considération sociale est l’ascendance. Traiter des maréchaux de
5
France passe nécessairement par l’étude de l’hérédité . Hormis Luckner (ce cas est
particulier puisque celui d’un Allemand anobli par le roi de Danemark et passé au
e
service de la France en 1759), tous les maréchaux du XVIII siècle furent nobles. La
noblesse des maréchaux de France était diverse, ce qui fait qu’étudier la noblesse est
6
« avant tout, perception » . La noblesse n’est pas seulement une qualité. « Elle est
reconnaissance par l’entourage que l’on fréquente. C’est le regard des autres qui fait
7
le noble » . L’image et le statut d’un maréchal de France dans les discours du temps
(les correspondances, les mémoires, les gazettes, l’iconographie) ont forcément
contribué à forger, consolider ou altérer leur réputation. Cela amène à se demander
comment les maréchaux se positionnaient socialement, ce qui induit de s’interroger
sur une modalité pratique de la distinction sociale. Celle-ci s’opère nécessairement
en fonction d’une conception partagée par les maréchaux de France à propos de leur
dignité, voire de leur supériorité sociale. Comme l’écrit Thierry Dutour, « c’est d’une
8
façon générale l’honorabilité […] qui mesure le jugement d’autrui » .
La fin de l’Ancien Régime consacra la fin − éphémère jusqu’en 1804 −, du
maréchalat. Avant et suite à la suppression de cette dignité en février 1793, il s’agit
désormais de comprendre comment réagirent les maréchaux face à la suppression de
cette institution.

1 Voir AN, AB XIX 1191 à 1207.
2 Voir LARRIEU (Louis), Histoire de la maréchaussée et de la gendarmerie, des origines à la Quatrième
République, Paris, Phénix/SHGN, 2002.
3 PONTET (Josette) [dir.], À la recherche de la considération sociale, actes du colloque organisé à Talence les
8 et 9 janvier 1998, Maison des sciences de l’homme d’Aquitaine, 1999, p. 7.
4 BOLTANSKI (Luc) et THÉVENOT (Laurent), De la justification. Les économies de la grandeur, Paris,
Gallimard, 1991.
5 Voir les réflexions stimulantes de DEDIEU (Jean-Pierre), « L’apparition du concept de noblesse dans la
e e Castille moderne. La mise en place des marqueurs de considération sociale (XVI -XVIII siècles) », dans
PONTET (Josette) [dir.], À la recherche de la considération sociale…, p. 11-26.
6 Ibid., p. 25-26.
7 Ibid.
8 DUTOUR (Thierry), « Se situer socialement dans la société urbaine. Le cas des Dijonnais à la fin du
Moyen Âge », dans PONTET (Josette), À la recherche de la considération sociale…, p. 143.
93 D. Les maréchaux et la Révolution : une lutte feutrée pour la préservation
de leur statut ?
1« Si l’on vit assez longtemps, on voit que toute victoire se change un jour en défaite » .
Lorsque la Révolution française éclata avec la prise, symbolique, de la Bastille,
dix maréchaux de France étaient encore en vie : Contades (85 ans, maréchal depuis
1758), Broglie (70 ans, maréchal depuis 1759), Duras (74 ans, mort le
5 septembre 1789), Mouchy et Noailles (maréchaux depuis 1775, âgés
respectivement de 74 et 76 ans), Castries, Beauvau, Ségur, Laval et Mailly
(maréchaux depuis 1783, âgés respectivement de 62, 69, 65, 63 et 82 ans), soit une
2
moyenne d’âge de 71,9 ans. Plusieurs avaient fait partie de l’assemblée des Notables
en tant que maréchaux de France comme Broglie, Mouchy, Beauvau, Laval et
Mailly, en plus d’Aubeterre et de Vaux (morts tous les deux en août 1788). Après la
prise de la Bastille et ses conséquences, deux émigrèrent : Castries et Broglie. Ils ne
devaient jamais revenir en France après 1792. À ce groupe s’ajoutèrent les deux
e
derniers maréchaux du XVIII siècle, Rochambeau et Luckner, nommés le
28 décembre 1791. Ainsi, fin 1791, onze maréchaux étaient en vie. Il s’agit
d’analyser dans quelle mesure ils cherchèrent à préserver leur position sociale aussi
longtemps que les circonstances et le climat de la période le permirent, eu égard à la
dignité d’Ancien Régime dont ils étaient revêtus.
a. Les maréchaux et la Connétablie et maréchaussée de France à la fin de
l’Ancien Régime
Les tribunaux de la Connétablie et des Maréchaux permettent en premier lieu de
mener l’analyse. Le tribunal de la Connétablie, par sa nature, ses attributions et sa
compétence, a toute sa place parmi les juridictions d’exception. Il avait un caractère
d’exception en ce qu’il se rattachait à la fonction des maréchaux de France. Leur
justice était par eux déléguée à des lieutenants dans les provinces. Ils disposaient de
sanctions criminelles pour assurer l’exécution des mesures préventives que le
tribunal ordonnait, même si sa compétence personnelle ne s’étendait qu’aux seuls
gentilshommes et à ceux faisant profession des armes. À la fois juges d’instance et
d’appel, décidant en dernier ressort, les maréchaux exerçaient, en leur tribunal, une
3
justice féodale, honorifique et circonscrite aux gentilshommes .
La juridiction du Point d’honneur, composante du tribunal des maréchaux, fut
comprise dans l’abolition générale des droits féodaux au cours de la nuit du
4 août 1789, tandis que la Connétablie, séparée d’elle, en fait et en droit, ne fut
supprimée qu’en septembre 1790. Quand éclata la Révolution, le Tribunal était
composé de dix personnes. Il y avait peu d’affaires à l’appel des causes le mardi et le
vendredi. Avec les réformes de Belle-Isle, de Choiseul et de leurs successeurs au
département de la Guerre, l’armée était devenue l’un des principaux organismes de
la nation et l’instrument tangible de la puissance française en Europe. Aussi le

1 BEAUVOIR (Simone de), Tous les hommes sont mortels, Paris, Gallimard, 1965 [1946].
2 Sur cette assemblée, se reporter à ALLEMAND (Marie-Thérèse), Assemblée des notables de 1787 et l'esprit
de réforme. Les réflexions de Michel Joseph de Cœurderoy, premier président du parlement de Nancy, Nancy,
PUN, 2008.
3 L’article 5 de l’édit de 1679 « déclare leurs jugements souverains » et confirme leur pouvoir attribué par
les anciens édits.
94 tribunal de la Connétablie était-il devenu trop petit pour embrasser les questions de
discipline d’un si vaste corps. C’est pourquoi les intendants d’armée puis les conseils
de guerre se sont spécialisés dans ce genre d’affaires. En sorte qu’il ne resta guère à
la Connétablie à la fin de l’Ancien Régime que les procès engendrés par les
rébellions faites aux maréchaussées dans l’exercice de leurs fonctions, ainsi que les
1
délits commis par les agents de ces maréchaussées et les autres justiciables .
Toutefois, le tribunal faisait l’objet d’un plus ample développement avec la réception
des officiers de maréchaussée, l’enregistrement de leurs lettres de provisions, les
nominations des représentants du tribunal des maréchaux de France pour le point
d’honneur, ainsi qu’en témoigne le maréchal duc de Croÿ :
« Le 23 juin [1783] fut mon premier tribunal […]. Cela était beau, dans le superbe hôtel
du maréchal de Richelieu, qui me dit que, depuis qu’il était maréchal de France − et il y
avait longtemps − il n’avait pas vu le tribunal si nombreux. Des vingt que nous étions,
nous nous y trouvâmes quatorze, six anciens et huit nouveaux. On se range dans des
fauteuils, en deux ailes, alternativement, suivant le rang, les derniers au fond. Des cinq que
j’avais après moi, à celui-là, il y en avait trois, MM. de Lévis, de Vaux et de Ségur. J’étais
un peu loin du rapporteur, qui est au bureau avec le greffier, et ma surdité me fit de la
peine. Il y eut plus de quarante affaires, et je n’opinai qu’à ce que j’entendis bien.
Ordinairement, on n’est pas tant, et étant, plus près, je serai mieux. On n’y traite guère que
des affaires de la connétablie, des compétences, emplois à remplacer, et de la multitude
2des vilaines affaires de billets d’honneur » .
Le tribunal des Maréchaux était compétent en matière d’honneur. Il rendait pour
cela des sentences d’arbitrage. Jusqu’à la Révolution, il siégea dans l’hôtel du doyen
des Maréchaux. Le maréchal et prince de Croÿ témoigne du nombre important
d’affaires relevant du point d’honneur qui y étaient soumis (une quarantaine), ce qui
3
montre de la pertinence et du rôle toujours d’actualité du tribunal des Maréchaux . Il
était un instrument de régulation sociale, si l’on se réfère à la fréquence des
4
accomodements trouvés et des solutions amiables . D’ailleurs, le doyen, le maréchal
de Richelieu − mémoire vivante des maréchaux dans la mesure où, en 1783, il était
maréchal depuis trente-cinq ans et, à ce titre, avait pu participer à une multitude de
5
séance du tribunal −, s’en faisait l’écho . Parmi les maréchaux, leur doyen occupait
une place particulière. La plupart des maréchaux ayant eu à exercer le décanat
semblent avoir pris plaisir à jouer leur rôle, outre le fait qu’en devenant doyen, ils

1 LE BARROIS D’ORGEVAL (Gabriel), La justice militaire sous l’Ancien Régime…, p. 290. Sur la
maréchaussée, voir LARRIEU (Louis), Histoire de la maréchaussée… ; LUC (Jean-Noël), Histoire de la
maréchaussée et de la gendarmerie : guide de recherche, Maisons-Alfort, Service historique de la Gendarmerie
e nationale, 2004 ; LUC (Jean-Noël) [dir.], Gendarmerie, État et société au XIX siècle : actes du colloque organisé
e les 10 et 11 mars 2000 par le Centre de recherches en histoire du XIX siècle, Paris, PUPS, 2002.
2 CROŸ (Emmanuel de), Journal…, 1906-1921, t. IV, p. 294.
3 SIMONIN (Anne), « Le tribunal de la censure du peuple : histoire d’une institution virtuelle », dans
Rousseau et la Révolution, Paris, Gallimard, 2012, p. 126 : « Le tribunal des maréchaux, qui, au milieu du
eXVIII siècle, prononçait régulièrement plus de huit cents jugements par an… ».
4 Ibid. Voir notamment DRÉVILLON (Hervé), « L’âme est à Dieu et l’honneur à tous. Honneur et distinction
de soi dans la société d’Ancien Régime », La Revue historique, vol. 2, 2010, n° 654, p. 381.
5 Pour étudier la présence − et l’assiduité −, des maréchaux de France au sein de leur tribunal éponyme, il
conviendrait de dépouiller la sous−série AB, XIX, 1191-1207 des Archives nationales. À partir de cette
série, observée, mais non dépouillée de manière sérielle dans le cadre de la thèse, j’envisage un article sur
ce sujet, afin d’approfondir les points évoqués ici.
95 pouvaient se considérer comme des connétables sans le titre : ils avaient préséance
1
sur leurs confrères .
Aussi peut-on affirmer que c’est en tant que membres du Tribunal que les
maréchaux de France se sont incarnés en tant que tels. Leur Tribunal leur conférait
une identité propre à leur dignité plus que tout autre critère de distinction (fortune,
appartenance à une loge maçonnique…) comme on le verra tout au long de ce livre.
Dans leur Tribunal, les maréchaux de France pouvaient s’essentialiser par-delà leur
2
existence .

e
Figure 10. Tableau synoptique des doyens du Tribunal des Maréchaux au XVIII siècle

Nombre de maréchaux
Nom du maréchal-doyen de la Obtention Dates et âge membres de la Connétablie et Maréchaussée de du d’exercice du
Connétablie durant le France maréchalat décanat ddddééééccccaaaannnnaaaatttt ccccoooonnnnssssiiiiddddéééérrrréééé
1715 : 12 François de Neufville (1644-1730), 1715-18/07/1730 1693
duc de Villeroy (de 71 à 86 ans) 1730 : 6
18/07/1730-
Claude Louis Hector de Villars 1730 : 6
1702 17/06/1734 (1653−1734), duc de Villars 1734 : 9
(de 77 à 81 ans)
17/06/1734-Victor Marie d’Estrées (1660-1737), 1734 : 9
1703 27/12/1737
duc d’Estrées 1737 : 8 (de 74 à 77 ans)
27/12/1737-Gaston Antoine de Roquelaure 1737 : 7
1724 06/05/1738
(1656-1738), duc de Roquelaure 1738 : 7 (de 81 à 82 ans)
06/05/1738-Léonor Marie du Maine (1655-1739), 1738 : 6
1724 15/01/1739
comte Du Bourg 1739 : 6 (de 83 à 84 ans)
15/01/1739-
Charles Armand de Gontaut (1663- 14/06/1748 1739 : 6
1734
1756), duc de Biron (de 76 à 85 ans puis 1748 : 16
Démission)
14/06/1748-Adrien Maurice de Noailles, 1748 : 16
1734 24/06/1766 duc de Noailles (1678-1766) 1766 : 13
(de 70 à 88 ans)
Louis de Gand de Mérode 24/06/1766- 1766 : 12
de Montmorency (1678-1767), prince 1741 06/06/1767
1767 : 12 d’Isenghien (de 88 à 89 ans)
Claude Guillaume Testu (1680- 06/06/1767- 1767 : 12
1770), 1746 12/05/1770
1770 : 14 marquis de Balincourt (de 87 à 90 ans)

1 BARBIER (Edmond), Chronique de la Régence et du règne de Louis XV (1718-1763) ou Journal de Barbier,
Paris, Charpentier, 1857, t. II, 1857, p. 396 : « Le jour des mercuriales, M. le maréchal de Villars est venu
au parlement en qualité de duc et pair pour entendre les mercuriales, et encore plus pour paraître avec
l’appareil de tous ses gardes, dont il se fait accompagner quelques fois dans Paris, comme doyen des
maréchaux de France, et représentant en cette qualité le connétable ».
2 Sur les concepts d’essence et de rapport social, voir DESCIMON (Robert), « Chercher de nouvelles voies
pour interpréter les phénomènes nobiliaires dans la France moderne. La noblesse, “ essence ” ou rapport
social ?, RHMC, t. 46-1, janvier-mars 1999, p. 5-21.
96
12/05/1770-
Gaspard de Clermont (1688-1781), 1770 : 14
1747 16/03/1781 duc de Clermont−Tonnerre 1781 : 10
(de 82 à 91 ans)
16/03/1781-Louis François Armand du Plessis 1781 : 9
1748 08/08/1788 (1696−1788), duc de Richelieu 1788 : 14
(de 85 à 92 ans)
Louis Antoine de Gontaut (1701- 08/08/1788- 1788 : 13
1788), 1757 29/10/1788
duc de Biron (à 87 ans)
29/10/1788-Louis Georges Érasme de Contades 1788 :11
1758 sept. 1790
(1704−1795), marquis de Contades 1790 : 9 (de 84 à 86 ans)

À la veille de la Révolution, la Connétablie semble être devenue un tribunal
supérieur de maréchaussée et un grand bureau d’enregistrement particulier, ce qui
ne pouvait entrer dans les principes des nouveaux acteurs politiques. Ainsi, le
16 août 1790, le décret sur l’organisation judiciaire décidait par l’article XVI du
titre II que « tout privilège en matière de juridiction [était] aboli : tous les citoyens
sans distinction plaider[aie]nt en la même forme, et devant les mêmes juges, dans les
1
mêmes cas » . C’était l’abolition implicite de la Connétablie. Elle tint encore séance le
mardi 3 septembre 1790. Un décret additionnel à l’article XVI fut lu le vendredi
6 septembre 1790 à la tribune de l’assemblée par le rapporteur du comité de
constitution, Demeunier, député de Paris et ancien secrétaire de Monsieur. Il
consacrait l’abolition définitive des « sièges de la connétablie » et du tribunal des
maréchaux. Quant aux maréchaux, chefs de la Connétablie, ils résistèrent assez bien
à la suppression de leur tribunal. Même si un décret du 4 mars 1791 les réduisit à six
(adopté sur le rapport d’Alexandre de Lameth), l’assemblée législative, les 27 et
28 décembre suivants, en créa deux, Rochambeau et Luckner. À part ce dernier, dix
anciens dignitaires vivaient en janvier 1793 comme citoyens maréchaux de France,
jusqu’à la suppression du maréchalat par décret, le 21 février 1793.
b. Mourir en Révolution
Sous la Terreur, trois maréchaux se firent guillotiner, comme ci-devant nobles et
sous le prétexte de haute trahison : Luckner et Mouchy, respectivement en janvier et
juin 1794 à Paris et Mailly en mars 1794 à Arras.
Luckner avait été assigné à Paris après avoir été convoqué devant l’Assemblée en
septembre 1792. Mailly avait été jugé et exécuté à Arras, à l’âge de 87 ans. Quant à
Mouchy, il avait été emprisonné au palais du Luxembourg avec sa femme et
2
d’autres nobles pour mise en danger de la sûreté de l’État . Leur dignité de maréchal
de l’Ancien Régime sembla être la cause première de leur condamnation. Pour
Luckner, c’est indéniable. En effet, c’est le jugement de son action à la tête de
l’armée par la Convention qui précipita sa chute ; pour Mailly et Mouchy, on peut

1 LE BARROIS D’ORGEVAL (Gabriel), La justice militaire sous l’Ancien Régime…, p. 293.
2 Le jugement du 8 messidor an II le condamnait à la peine de mort. Cf. Maréchal de ROCHAMBEAU,
Mémoires du maréchal de Rochambeau sur les guerres de la Révolution, Paris, Ladvocat, 1824, p. 134-135 :
« On voulut traduire, dans une même séance, une prétendue conspiration dans la prison du Luxembourg,
de cent soixante accusés, dans le nombre desquels furent englobés le maréchal de Mouchy, sa femme et la
maréchale de Noailles… ».
97 aussi avancer que leur qualité de noble et leur dignité de maréchal contribuèrent à en
faire des exemples.
Quant à Noailles, frère de Mouchy, il faillit être arrêté mais mourut en août 1793.
1 2 3
Contades , Ségur et Rochambeau furent un temps inquiétés et arrêtés, mais la fin
de la Terreur les épargna, surtout Rochambeau, qui s’apprêtait à être conduit sur
l’échafaud. Seuls deux maréchaux ne furent pas inquiétés par les évènements et les
acteurs du temps : Beauvau et Laval. Beauvau mourut assez paisiblement dans son
4
château du Val, près de Saint-Germain en mai 1793 tandis que Laval décéda à
Paris en septembre 1798. Beauvau n’était pas radicalement opposé à la Révolution
française, mais ne fut pas favorable dans la tournure qu’elle prit à la fin de la
5
monarchie constitutionnelle. Il fut surveillé . Ainsi, trois maréchaux furent exécutés
dans des circonstances différentes à cause de leur dignité. Deux échappèrent à
l’échafaud.
c. Lutter pour sa dignité en des temps troublés : l’exemple du maréchal de
Mailly
L’exemple du maréchal de Mailly au cours de l’année 1790-1791 permet
d’illustrer la lutte d’un maréchal pour la sauvegarde de sa dignité. L’Assemblée
nationale avait décrété la suppression des emblèmes féodaux. Le bâton de maréchal
sembla en faire partie. Un mémoire adressé par l’avocat de Mailly aux autorités
municipales de Paris l’illustre :
« Monsieur le Maréchal de Mailly est très disposé à se conformer aux décrets de
l’Assemblée nationale et à faire ôter par conséquent les armes qui sont sur la porte de sa

7 1 AN, F 4652, dossier 4, procès verbal d’arrestation en date du 18 frimaire an II et procès-verbal de mise
en liberté du 5 fructidor an II.
7 162 AN, F 4775 , dossier 4, 18 p. avec notamment un tableau de surveillance de Ségur (fol. 12, n° 53)
er établi par la commune de Chatenay la Montagne, département de Paris, le 1 germinal an II. « Il est détenu
à Chatenay la Montagne depuis le 18 frimaire dernier par mesure de sûreté générale, on ne voit dans
l’ordre d’arrestation d’autre motif que celui de le détenire (sic) par mesure de sûreté générale ».
7 953 AN, F 4774 , dossier 4, 6 p., dont un document sur le jugement du 6 brumaire an III du tribunal
révolutionnaire, par lequel il était mis en liberté. Aucune charge de délit contre-révolutionnaire ne fut
retenue. Cf. Maréchal de ROCHAMBEAU, Mémoires…, p. 133. Arrêté et emprisonné, « on avait affiché,
dans tous les journaux de la Conciergerie, ma descente dans ces cachots, sous le titre du dernier maréchal de
France de la promotion du dernier tyran ». Je souligne.
4 Quand il décéda au Val, toutes les gazettes, même les feuilles révolutionnaires, consacrèrent à sa
mémoire des articles élogieux. « Malgré son nom et ses dignités, disait l’une d’elles, l’ascendant de ses
vertus et de ses bienfaits l’a environné de respect jusqu’à la fin de sa carrière. » On se souvenait de sa gloire
militaire, mais plus encore peut-être de son hardi libéralisme ». À noter qu’« aux côtés du prince de Craon,
son neveu, […] il avait été acclamé à Haroué [château familial des Beauvau-Craon], le 31 octobre 1788, à
cause de son attitude énergique en faveur des parlementaires frappés par le ministre Loménie de Brienne ;
et l’on avait crié : « Vive le Maréchal, le protecteur et la gloire des Lorrains. » Par une rare et heureuse
fortune, les trois premières années de la Révolution, funestes à tant de popularités non moins légitimes,
avaient passé sans porter atteinte à celle du maréchal. Il n’avait eu à défendre sérieusement ni sa liberté ni
e esa fortune. » Dans Mémoires de l’Académie de Stanislas 1911-1912, CLXII année, 6 série, t. IX, Nancy,
Berger-Levrault, 1912, p. 305-306.
5 AN, 26 AP 9, dossier « Charles Juste [sic] de Beauvau, Prince et maréchal de France », pièce n° 2 :
« Département de Paris. Nous Membres du Directoire du Département, certifions que le Citoyen de
Beauvau Charles Just Citoyen demeurant Grand rue du Faubourg Saint-Honoré sections de la
République, Municipalité de Paris, Département de Paris, n’est point porté sur la liste des émigrés arrêtés
epar nous jusqu’à présent. À Paris, ce 27 avril 1793, l’an 2 de la République Française. Signé Mornore
(président) La Chevardières (vice-président) [V ?]aissor (secrétaire général) ».
98 maison et le plâtre qui les couvroit. Mais il pense qu’on ne peut lui ôter ses bâtons qui sont
l’attribut de son grade de M[aréch]al de France, et qu’au lieu de la couronne, il peut mettre
1
drapeaux et massues qui ne sont que des trophées militaires. Il se flatte qu’il doit en être
2de même relativement aux colliers des ordres dont il est revêtu […] Cependant, pour
arranger sa porte et y laisser aussi les autres trophées militaires, il attendra l’autorisation de
Monsieur le Maire et de Messieurs de la municipalité de Paris. Signé Morizot, avocat rue
3du Doyenné ayant charge et pouvoir de M. le Ma[écha]l de Mailly, le 29 9bre 1790 » .
Le même jour, un rapport au bureau de ville indiquait :
« Comme les bâtons de Maréchal sont les attributs d’une dignité conservée par les décrets
de l’Assemblée nationale, et que la loi qui supprime les armoiries ne porte point de
prohibition contre les trophées et ornemens, le département ne voit pas d’inconvénient à
accéder à cet égard à la demande de M. le Ma[récha]l de Mailly, mais il pense qu’il y en
auroit beaucoup à lui permettre de conserver les colliers des ordres qui retracent des
distinctions accordées à certaines familles et qui contrastent avec l’égalité décrétée par la
4déclaration des droits de l’homme… » .
Le 2 décembre 1790, la municipalité de Paris, par l’intermédiaire du départe-
ment des travaux publics répondait à Morizot :
« Le département, Monsieur, a fait part au bureau de ville, des observations que vous lui
avez adressées de la part de M. le Ma[récha]l de Mailly. Le bureau ne voit point
d’inconvénient à ce que M. le Maréchal conserve les Lyons et les ornemens militaires qui
sont au-dessus de la porte de son hôtel, à ce qu’il substitue à son écusson les bâtons qui
sont les attributs de sa dignité, ni à ce qu’il remplace la couronne par des massues et des
drapeaux conformément au dessein que vous avez remis au département qui s’empresse
5de vous le renvoyer. Fait au département ce deux décembre 1790 » .
Ces échanges montrent que Mailly tenait à conserver les attributs d’une dignité
durement acquise : en 1783, il avait 76 ans et était resté plus de trente-cinq ans dans
le grade de lieutenant général des armées du roi. Il figurait parmi les six maréchaux
censés être en activité et conservés par la Convention. En revanche, l’emblème des
colliers des ordres du roi devait être enlevé. Ainsi, la Convention et le bureau de la
ville de Paris semblaient convenir que le maréchalat n’était pas une survivance
honorifique et inégalitaire de l’Ancien Régime. Le maréchalat était ainsi tantôt
mentionné comme un grade, tantôt comme une dignité. Les autorités partaient du
principe que cette dignité n’ayant pas été abolie, la marque de distinction pouvait en
être conservée. Mailly avait, de manière feutrée mais ferme, assuré sa différence à
l’égard des autres citoyens en général et des officiers généraux en particulier. Le
décret de suppression du maréchalat du 21 février 1793 eut pour conséquence le
martèlement des bâtons de maréchal figurant en sautoir sur les armoiries.

1 À côté du texte est indiqué « Bon ».
2 À la marge figure la mention manuscrite « Doute sur les cordons ».
3 AN, M 666, dossier 2/6, « Suppression des emblèmes féodaux ».
4 Ibid.
5 Ibid.
99 d. Vivre après la Terreur
À la fin de la Terreur, seuls les maréchaux de Contades, de Laval, de Ségur et de
Rochambeau vivaient en France. Les maréchaux de Castries et de Broglie s’exilèrent
au début de la Révolution. Contades est mort chez sa belle-fille à Livry, près de
Paris, en 1795. Il ne fut pas inquiété d’autant plus qu’il logeait chez la veuve
d’Hérault de Séchelles. Laval était encore domicilié à Paris au moment de sa mort
1
sous le Directoire . On n’a trouvé aucune information, pas même dans des actes
2
notariés , mentionnant de quelconques difficultés avec les différentes autorités qui se
succédèrent entre 1790 et sa mort. Seuls Ségur et Rochambeau durent se battre
pour faire valoir leur ancien statut, déchu depuis le 21 février 1793. On sait que le
maréchal de Ségur vécut fort pauvre sous la Révolution. Il vivait à Châtenay, près de
la capitale, chez l’un de ses fils ; tout comme Rochambeau vivait en son château
éponyme près de Vendôme. Ségur fut invité par le Premier consul, duquel il reçut
une pension. Il mourut peu après. Rochambeau fut élevé à la dignité de grand-croix
3
dans l’ordre de la Légion d’honneur en 1804 et mourut en 1807 . Il fut relativement
4
bien traité par le Consulat et les débuts du régime impérial . Rochambeau avait
toujours été jugé bon militaire : ce n’est pas un maréchal de France que Louis XVI
avait choisi pour commander le corps expéditionnaire aux Amériques, mais lui,
simple lieutenant général des armées royales. À compter de 1804, date de la mort en
exil de Broglie, il était le dernier maréchal de France de l’Ancien Régime encore en
vie. C’est donc à lui, dernier survivant d’une dignité aux honneurs et aux
prérogatives modifiés, voire révolus, qu’il revenait de faire la liaison avec les
nouveaux maréchaux, d’Empire cette fois. Napoléon en avait été conscient puisqu’il
l’élevait à la dignité de grand-croix « comme ancien maréchal de France ».
Rochambeau pouvait mourir apaisé quant à la dignité de maréchal : le passage de
relais entre le maréchal de France de l’Ancien Régime et les maréchaux d’Empire
avait été bien effectué.
***
CCCCoooonnnncccclllluuuussssiiiioooonnnnssss dddduuuu cccchhhhaaaappppiiiittttrrrreeee 1111 − DDDDeeee llllaaaa ddddiiiiggggnnnniiiittttéééé eeeetttt ddddeeee llllaaaa ppppoooossssiiiittttiiiioooonnnn ssssoooocccciiiiaaaalllleeee ddddeeeessss
eeeemmaarréécchhaauuxx ddee FFrraannccee aauu XXVVIIIIII ssiièèccllee mmaarréécchhaauuxx ddee FFrraannccee aauu XXVVIIIIII ssiièèccllee
e
Le maréchalat de France fut une dignité qui, au XVIII siècle, fut l’une des plus
importantes du royaume, même si elle s’inscrivit dans la vénalité coutumière et

e1 Mort le 8 vendémiaire an VII, il était domicilié au 1393, rue Notre-Dame des Champs, à Paris, XI
ancien.
2 AN, MC, XCVII, 628, IAD du maréchal commencé le 21 fructidor an IX par Lefèbure de Saint-Maur,
notaire à Paris (en déficit dans la liasse) ; AN, MC, XCVII, 637, Partage de succession du duc de Laval en
date du 7 floréal an XII entre Anne Alexandre Marie Sulpice Joseph de Laval, Guyonne Élisabeth de
Laval et Mathieu Paul Louis de Laval ; AN, MC, XCVII, 617, 13 brumaire an VII, dépôt de l’acte
mortuaire du maréchal et pièce concernant la succession du maréchal.
3 SHD, 2 Yd 256, copie (tirée des archives de la légion d’honneur) de la lettre envoyée par Lacépède,
grand chancelier de la Légion d’honneur, à Rochambeau le 6 frimaire an XV l’informant de cette
nomination.
4 Maréchal de ROCHAMBEAU, Mémoires…, p. 282 et 344 : « Tous les consuls et les ministres me
distinguèrent par leur réception… ». Napoléon « créa sur-le-champ douze maréchaux de l’empire, choisis
dans les généraux qui, dans le cours de la révolution, avaient rendu les services militaires les plus
distingués. Il me proclama en même temps, comme ancien maréchal de France, à une place de grand officier
de la légion d’honneur ».
100 sembla dépendre de la seule grâce du roi. Cette dignité, si elle trouve ses origines au
e
début de la monarchie, est devenue au milieu du XVI siècle, qui plus est à partir de
1627, un grand office de la couronne. À partir de 1627, le nombre de maréchaux
augmenta pour atteindre deux pics, d’abord entre 1703 et 1704, ensuite entre 1759
et 1761, signe que cette dignité perdit de sa substance et que l’autorité qu’elle
incarnait se délita, par le nombre même de ses titulaires, souvent âgés. On devenait
en effet maréchal de France à un âge plus avancé au cours du dernier siècle de
l’Ancien Régime qu’auparavant (aux alentours de 62 ans).
Les maréchaux jouirent d’honneurs (leur participation au sacre notamment) et
un cérémonial particulier leur fut dévolu. Ils disposèrent d’une autorité militaire
supérieure, de pouvoirs de police et de justice, tout en pouvant exercer des charges
ministérielles ou de gouvernement provincial. Même si une partie de ces pouvoirs
perdit de sa substance durant les deux derniers siècles de la monarchie, il n’en reste
pas moins que ces pouvoirs ne leur furent pas retirés. Par conséquent, les maréchaux
de France furent des serviteurs et des défenseurs de la monarchie ayant une position
sociale importante. Pour autant, si certains maréchaux émigrèrent à la Révolution
(Castries, Broglie), la plupart défendirent peu le régime qui leur avait permis
d’atteindre cette position sociale. Seul Mailly, conscient de la valeur de sa dignité,
s’attacha à la défendre face aux nouvelles autorités.
Leur position résultait d’une accumulation d’attributions et entraînait des honneurs
particuliers. La seconde naissance du bâton de maréchal et l’adoption de la devise
Terror belli, decus pacis, ont contribué à une évolution de cette dignité. Se distinguant
par un joug de velours standardisé, les maréchaux adoptèrent en parallèle un
habit−uniforme particulier, les distinguant des autres nobles à la cour, dans une
monarchie en paix, rappelant ainsi leur fonction initiale : commander les armées.
Même si l’institution de la Connétablie disparut et si le maréchalat fut aboli en
février 1793, des maréchaux de France de l’Ancien Régime étaient toujours en vie à
cette date. Lors de la période révolutionnaire, les dix maréchaux de France vivants
eurent, pour certains, à lutter pour préserver la position et le rôle social qu’ils avaient
acquis au cours du régime précédent. Certains y parvinrent un temps. D’autres
émigrèrent, plusieurs furent suspectés et auraient pu finir sur la guillotine sans les 8
et 9 Thermidor (Ségur, Rochambeau et Laval). Certains ne purent échapper à la
guillotine en raison même de leur qualité de maréchal de France (Mouchy, Mailly et
Luckner). D’autres surent mourir à temps (Stainville, Duras, Beauvau,
Noailles d’Ayen). Le maréchalat constitua le symbole d’une dignité sans pareil et
une marque de privilèges.
Il convient désormais, à l’aune de la variété des termes définissant le maréchalat
dans les lettres de provisions, de tenter de percer à jour les mécanismes de la vénalité
courtisane, en analysant les motifs de promotion au maréchalat, tout en
s’interrogeant sur le degré de sincérité de ce type de source officielle. En d’autres
termes, il s’agit de voir dans quelle mesure le roi put être le seul décideur pour
conférer le maréchalat à l’un ou l’autre de ses serviteurs. C’est donc la question du
mérite dans la monarchie d’Ancien Régime que l’on va aborder.
101 CHAPITRE II

Du canon au bâton.
Devenir et être maréchal de France
Sur la promotion de février 1741 : « Le roi de la fête est M. de Bellisle, dont on présume de
1si grandes choses, quoiqu’il n’ait encore fait que bien peu pour la guerre » .
Sur la mort du maréchal de Nangis (nommé dans le même promotion de février 1741) en
octobre 1742 : « On prétend que le véritable principe de sa maladie étoit le chagrin de ne
pas servir […] et que la seule chose qui l’avoit consolé pendant longtemps étoit d’aller faire
ses tournées comme directeur d’infanterie, ce qu’il n’avoit pu continuer depuis qu’il était
maréchal de France ; ainsi l’on peut dire qu’il eût été au désespoir de ne pas l’être, et que
2
cette dignité est le commencement de son malheur » .
« La reconnaissance, en politique, est une vertu dont on ne fait pas plus d’usage dans les
3
républiques que dans les monarchies » .
« Vous seroit-il possible de me faire comprendre dans la promotion et de me procurer dès
à présent un grade qui toute ma vie a fait le seul objet de mon ambition, par préférence
4
aux dignités et charges de cour ? » .
Le 11 février 1741, sept lieutenants généraux des armées du roi furent élevés à la
dignité de maréchal de France. Un seul surpassait cette promotion : le marquis de
Belle-Isle. Cette promotion collective fut créée pour l’élever lui et lui seul sur le
piédestal de la carrière militaire. Belle-Isle était « le roi de la fête » (D’Argenson).
Dans cette promotion figurait le marquis de Nangis. Dès sa nomination, cet homme
n’obtint plus aucun commandement d’importance et le roi refusa de lui confier des
armées. Son élévation fut sa chute. Le maréchalat fut sa promotion. Cette promotion
devint sa sanction.

1 ARGENSON (René-Louis de Voyer, marquis d’), Mémoires et journal inédit du marquis d’Argenson,
ministre des Affaires étrangères sous Louis XV, Paris, 1857, Kraus Reprint, Liechtenstein, 1979, t. II, p. 210.
2 LUYNES (Charles Philippe d’Albert, duc de), Mémoires du duc de Luynes…, t. IV, p. 248.
3 Maréchal de ROCHAMBEAU, Mémoires…, Paris, Ladvocat, 1824, p. 223.
4 AN, 422 AP 1, Archives de Marc Pierre de Voyer, comte d’Argenson, secrétaire d’État de la Guerre :
lettre de Gaston Charles Pierre de Lévis, marquis de Mirepoix, datée de Toulon le 22 septembre 1748, au
comte d’Argenson. Un mois plus tard, Richelieu devenait maréchal de France tandis que Mirepoix devait
attendre le bâton de maréchal jusqu’en février 1757. Une même promotion peut ainsi présenter des motifs et des destins bien
différents. Du consacré au sacrifié du service du roi, combien la frontière pouvait
être mince ! Un bâton, qui alors n’était pas uniformisé, était ainsi gage de
récompense et de défaveur. Tel fut l’ensemble des promotions de maréchaux de
e
France au cours du XVIII siècle : elles alternèrent en des promotions mortuaires ou
ante mortem (les maréchaux nommés sur le lit de mort ou à un âge très avancé), des
promotions de mise à l’écart (Nangis et d’autres), des promotions-glorification
(Belle-Isle, Saxe, etc.), des promotions classiques (la majorité des maréchaux
inconnus du siècle ; le fait qu’ils le devinrent ne leur assura guère plus de renom) et
des promotions héréditaires ou familiales (de nombreux cas au cours du siècle).
Pourtant, être promu maréchal de France n’était pas sans conséquence. C’était la
consécration de la carrière militaire.
D’une part, il convient de cerner les responsables des promotions au maréchalat
(le roi, la reine, certains ministres, etc.) et d’en comprendre les motivations. D’autre
part, il s’agit d’appréhender les critères de distinction de certains promus par rapport
à d’autres non promus, et d’aborder les réactions, les épigrammes et les possibles
querelles suite à ces nominations. Ainsi, on tentera d’établir un profil-type des
oubliés du maréchalat, ce qui devrait permettre d’aborder la place de la défaite et de
la disgrâce. En somme, on souhaite s’interroger sur les maréchaux in petto qui le
devinrent de facto à travers une politique d’émulation au maréchalat menée par les
autorités monarchiques, ce qui reviendra, du point de vue des officiers généraux, à
analyser le possible plan de carrière qu’ils établirent pour devenir maréchal de
France.
Ce chapitre souhaite ainsi mettre en exergue les mécanismes de la distinction au
travers des motifs, voire des logiques, en tout cas de la recherche de critères de
promotion au maréchalat. La question omniprésente concerne la culture du mérite
dans la monarchie du siècle des Lumières. Pour l’Ancien Régime, cette question a
été abordée par des historiens anglo-saxons (Jay Smith) et français pour l’époque
1
contemporaine (Olivier Ihl) . Jay M. Smith montre l’évolution de la notion de mérite
au sein de l’ancienne noblesse, du règne de Louis XIII à la veille de la Révolution,
préparant une rhétorique patriotique annonciatrice de l’effervescence révolution-
2
naire .
À l’appui de ces réflexions, il s’agira en premier lieu d’étudier la création des
maréchaux de France au cours de ce siècle puis d’appréhender les stratégies de
carrière de ceux qui devinrent maréchaux de France. On analysera ensuite la
réception des promotions et des promus par les contemporains pour clore ce
chapitre avec une réflexion sur la place de la faveur et celle de la disgrâce.
I. Mérite et monarchie. La création de maréchaux de France au
eXVIII siècle
e
La création de maréchaux au XVIII siècle est à lier à la culture du mérite. Un
bilan historiographique effectué sur cette question, on pourra s’interroger sur

1 IHL (Olivier), Le mérite en République. Essai sur la société des émules, Paris, Gallimard, NRF « essais »,
2006.
2 SMITH (Jay M.), The culture of merit : nobility, royal service, and the making of absolute monarchy in France,
1600-1789, Ann Arbor, The University of Michigan press, 1996 ; ID., [eds.], The French Nobility in the
Eighteenth century. Reassessments and new approaches, The Pennsylvania State University Press, 2006.
104 l’objectivité des critères de promotions, lesquelles purent être programmées
longtemps avant leur officialisation.
A. Une culture du mérite ? Bilan historiographique
Recevoir le bâton de maréchal de France constituait la récompense suprême
pour un officier général. Encore est-il besoin de préciser que la pratique montre que
cet officier général devait être noble et, dans la mesure du possible, catholique. Au
cours du dernier siècle de l’Ancien Régime, un seul, parmi le corpus des quatre-
vingts maréchaux de France, n’était pas noble : Luckner. Bien qu’il eut des origines
incertaines (un père sans doute brasseur à Cham, en Bavière), il n’en fut pas moins
anobli par le roi de Danemark en 1778 tout en étant au service du roi de France. En
outre, hormis Saxe et Luckner, tous les autres maréchaux furent catholiques. Cela
e
rompt avec le XVII siècle où certains hommes, non nobles (Fabert et Catinat),
purent recevoir le bâton, ainsi que des protestants (Turenne). Ces conditions
posées, même si elles n’étaient pas mentionnées comme telles, il s’agit de réfléchir au
mérite et à la culture du mérite dans la monarchie. En quoi le maréchalat a-t-il incité
1
à l’émulation ?
e
Au XVIII siècle, s’est développée une science du gouvernement s’appuyant sur
la gestion des récompenses. La déférence sociale n’était plus seulement basée sur la
providence ou sur la personne du roi, mais davantage sur l’utilité. Il devenait juste et
nécessaire de récompenser la vertu. Olivier Ihl montre que sous la République, une
idée admise indique que la décoration serait par elle-même source de fascination,
sinon de distinction. Une autre tentation serait d’expliquer les décorations par leur
2
fonction, par exemple le fait de rendre visibles des qualités particulières . Il s’agit de
remonter de l’objet (le bâton de maréchal) aux pratiques (la distinction d’un officier
général par rapport à un autre). En parallèle, il convient de faire le cheminement
inverse en partant des pratiques pour s’interroger sur les théories qui les habilitent (le
gouvernement par les honneurs) ou aux savoirs qui les trament (les sciences de
3
l’émulation) . Dans L’Encyclopédie, le chevalier de Jaucourt définissait l’émulation
comme une attention « pour les grandes actions des autres ». Pour lui, la récompense
4
est « le dispositif qui éveille et consacre l’émulation » . C’est l’un des rares points
− l’émulation ou la voie vers la récompense, marque du mérite − sur lequel les
penseurs du temps s’accordaient, avec au premier chef Rousseau.
e
Le XVIII siècle connut une abondance de récompenses (cordons, médailles, prix
et gratifications) et une multiplication – en même temps codification – des signes de
l’honneur (standardisation du bâton de maréchal, habit−uniforme de maréchal de
France). On remarque donc la mise en place d’un nouveau langage de l’honneur,
fondé sur l’utilité sociale. Ce langage influe sur la noblesse elle-même et sur le
système des ordres de chevalerie, notamment celui de Saint-Louis. Ce dernier, créé
en 1693, visait à récompenser les officiers roturiers et méritants qui ne pouvaient
prétendre, noblesse oblige, à l’ordre du Saint-Esprit et à l’ordre de Saint-Michel. On
trouve, en germes, ce que les acteurs de la Révolution et de la République (la
première et les suivantes) ont pratiqué : la république n’a pas fondamentalement

1 IHL (Olivier), Le mérite en République…
2 Ibid., p. 18.
3 Ibid., p. 21.
4 Ibid., p. 22 et 25.
105 aboli la noblesse. À l’hérédité des privilèges dévolus à un ordre, elle a simplement
substitué une autre élite, celle communément appelée la bourgeoisie. La thèse
e
d’Olivier Ihl reconsidère la culture du mérite au XVIII siècle. Toutefois, ce mérite
e
n’est pas né à cette période mais au XVII siècle, si l’on prend comme étalon de
mesure l’octroi du bâton de maréchal. Vauban (noble pauvre du Morvan), Fabert et
Catinat (non nobles), Schomberg (étranger et protestant) et d’autres, ont atteint le
maréchalat alors qu’ils n’entraient pas dans les critères d’une noblesse ancienne,
d’une famille au service du roi depuis longtemps et de foi catholique. C’est
essentiellement la faveur, doublée du mérite personnel, qui en a fait des maréchaux
de France.
Aborder cette question du mérite va à l’encontre des thèses d’Ellery Schalk et
1
d’André Devyver . La première analyse le passage d’une conception de la noblesse
fondée sur la vertu à la Renaissance à une conception de la noblesse dont l’assise
fondamentale était la naissance, concluant ainsi à une fermeture du second ordre. La
seconde décrit la mise en place dans les années 1560 d’une certaine discrimination
sociale isolant la noblesse des autres groupes sociaux en raison de la croyance en la
2
supériorité du « sang bleu ». À l’inverse, Guy Chaussinand-Nogaret , s’appuyant sur
les lettres d’anoblissement délivrées à partir des années 1760, insistait sur la notion
de mérite. Un changement de vocabulaire est perceptible : le vocabulaire de
l’honneur familial est dépassé par la notion de mérite. C’est un lexique bourgeois,
3
dont l’idéologie l’emporte sur celle du deuxième ordre de la société. Jay M. Smith ,
quant à lui, a montré et confirmé que la culture du mérite existait bien avant le
e
XVIII siècle. Le travail d’un officier, ou du titulaire d’une charge, était centré sur la
figure royale. Un lien entre l’image du noble − l’individu méritant − et le regard du
souverain − le dispensateur de toute grâce, juge du mérite − était perceptible.
De ces approches divergentes, les deux concepts (vertu familiale ou mérite
personnel), se nourrissent l’un et l’autre et ne doivent pas s’opposer. Au
e
XVIII siècle, la dualité naissance-mérite semble avoir évolué : à la fin du siècle, le
mérite résulte des actions propres de l’individu alors qu’au siècle précédent, il vient
en grande partie de la vertu que lui confère sa famille, par la naissance. Il s’agit de
voir dans quelle mesure le bâton de maréchal fut une distinction honorifique, une
marque de faveur, une augmentation de commandement ou un marchepied vers
d’autres ambitions et en quoi il put accroître la dignité et le statut de son titulaire.
Proposer des réponses à ces questions passe par l’examen des lettres de provisions.
B. Des critères de promotion objectifs ?
Les lettres de provisions permettent de prendre en considération d’une manière
officielle les critères de promotion au maréchalat. Avant d’être rédigées par les
services du bureau de la Guerre, le nouveau maréchal envoyait un mémoire
rappelant ses services, afin que les secrétaires puissent fidèlement retranscrire sa
carrière. Aussi le nouveau maréchal pouvait-il créer sa propre légende en vantant ses

1 SCHALK (Ellery), L’épée et le sang. Une histoire du concept de noblesse (vers 1500-vers 1650), Seyssel,
Champ Vallon, 1996 [1986] ; DEVYVER (André), Le sang épuré : les préjugés de race chez les gentilshommes
français de l’ancien régime, 1560-1720, Bruxelles, Éditions de l’université de Bruxelles, 1973.
e2 CHAUSSINAND-NOGARET (Guy), La noblesse au XVIII siècle. De la féodalité aux Lumières, Paris,
Hachette, 1976.
3 SMITH (Jay M.), The culture of merit…
106 mérites et ses actions d’éclat. Ces documents, rares, sont parfois conservés dans les
dossiers personnels des maréchaux de France au Service historique de la Défense,
1
dans la série 2 Yd . Les lettres patentes de provisions de maréchal de France étaient
registrées en la chambre des Comptes du parlement de Paris. Pour la plupart, elles
sont conservées sous forme de copies reconstituées sur parchemin ou sur vélin dans
les registres du mémorial de la chambre des Comptes dans la série P aux Archives
nationales. La chambre des Comptes était la cour souveraine issue de la Curia Regis
médiévale où se rendaient les comptes de tous les deniers royaux, où l’on enregistrait
les hommages, les aveux et les dénombrements dus au roi, les serments de fidélité et
les actes concernant les finances du roi et de son domaine. Celle de Paris subit un
incendie le 27 octobre 1737 et la plupart des registres antérieurs à cette date furent
2
perdus, même si le roi donna l’ordre de retranscrire certaines pièces . Quelques
lettres de provisions (celles de Berwick, Villeroy et Villars) sont conservées dans
certains manuscrits français de la Bibliothèque nationale de France. Actes de la
diplomatique, elles sont toutes construites sur le même modèle. Elles commencent
par la suscription (nom et titulature de l’auteur de l’acte), l’adresse (le nom du ou
des destinataires, suivi du salut), l’exposé (lequel rappelle l’origine de la décision
prise), le dispositif (l’énoncé de la décision, « à ces causes… »), la clause injonctive
(qui enjoint aux officiers royaux de faire exécuter la décision « si donnons en
mandement »), la clause intentionnelle (laquelle souligne la volonté royale, par la
formule : « car tel est notre plaisir »), la clause de corroboration (elle comporte
l’annonce du sceau et éventuellement celle de la signature royale, « en témoin de
quoi »), la date (introduite par le mot « donné ») suivie du lieu, de la date, parfois de
l’indication du quantième, de l’année de l’incarnation et de l’année du règne, puis
des signatures. Elles étaient scellées de cire jaune sur simple queue puisqu’elles
3
étaient adressées à un destinataire particulier et à une personne .
Soixante-dix copies de lettres de provisions sur quatre-vingts maréchaux ont été
retrouvées. Celles de Matignon (1708), Bazin de Bezons (1709), Coigny et
Puységur (1734), La Fare et Balincourt (1746), Stainville, Croÿ, Mailly et Vaux
(1783) semblent avoir disparu même si on a trouvé trace d’enregistrement dans les
4
registres de la chambre des Comptes pour certaines d’entre elles . Derrière le
caractère normé de cet acte de la pratique qui, par cela même, peut être considéré

1 Quelques exemples : SHD, 2 Yd 216, dossier du maréchal François d’Harcourt, pièce 6, « Mémoire des
services de M. le duc d’Harcourt », 4 fol. ; 2 Yd 217, dossier du maréchal Guy Claude Roland de
Montmorency-Laval, pièce 10, « Mémoire des services de M. le maréchal de Laval », 1747, 3 fol., petit
papier.
2 La série P des Archives nationales comporte plusieurs divisions dont le « cérémonial » ou mémorial qui
est le recueil des procès-verbaux de toutes les cérémonies auxquelles les gens des comptes prenaient part.
Le cérémonial va de 1523 à 1775. Rétabli après l’incendie de 1737, il fut continué en double depuis cette
époque. Cf. ARCHIVES NATIONALES, Répertoire numérique des archives de la chambre des comptes de Paris,
série P, par Alexandre Brunel, Paris, Delagrave, 1896, p. IX. Pour les cotes précises, non mentionnées
dans la figure 11, se référer à la partie Sources à la fin du présent ouvrage.
3 BARBICHE (Bernard), Les institutions de la monarchie française à l’époque moderne, Paris, PUF, 1999,
p. 166-169.
4 AN, PP 163, table alphabétique des plumitifs (1743-1791), de « Pensions » à « Provisions ». Les
provisions de La Fare et Balincourt ont été enregistrées en chambre des Comptes sans que leur
reconstitution dans les mémoriaux n’ait été entreprise, ainsi que celles de Castries, Croÿ, Stainville et
Vaux. Cf. références archivistiques dans leur notice prosopographique. Le registre du plumitif de 1784
manque pour pouvoir s’en assurer, voire en trouver copie. Celles de Matignon, Bazin, Coëtlogon et Mailly
ne semblent pas avoir été enregistrées en chambre des Comptes.
107 comme relevant d’un genre insincère par nature, il s’agit de retrouver des éléments,
des termes, des expressions, voire des connotations et des non-dits permettant de
distinguer des critères de promotion plus ou moins objectifs. La figure 11 contribue
à cerner les critères de sélection des promus, choisis officiellement par le roi. Ces
termes, ces expressions permettent d’appréhender le profil d’un « bon » maréchal de
France. Les lettres de provisions contiennent quatre grands types de renseignements
utiles à l’analyse historique d’une pratique du pouvoir et de la distinction : des
données concernant la récompense, d’autres sur les qualités du chef de guerre,
d’autres relatives au service du roi et à l’attachement à sa personne, enfin des
expressions rappelant les origines sociales, la tradition et la mémoire familiales dans
lesquelles s’inséraient les nouveaux promus, comme si, dans ce dernier cas, le sang
coulant dans les veines de l’élu du roi garantissait la sûreté du jugement du
monarque.

Figure 11. Les critères de promotion au maréchalat

Thèmes/ expressions Nb Nom des maréchaux Promotions
Villeroy ; Tessé, Tallard, Estrées, Huxelles,
1693 ; 1703 ;
Château-Renault, Montrevel, Harcourt ;
1706 ; 1724
Berwick ; La Feuillade, Roquelaure,
1730 ; 1734 ;
Mérite, « méritoient », Du Maine ; Coëtlogon ; Tingry, Asfeld,
1741 ;
« méritoit », Noailles I, Nangis, Brancas, Duras I,
1745 ;
« proportionner les Maillebois, Isenghien ; Maulevrier-Langeron ;
1747
récompenses au mérite », 43 La Mothe, Laval I, Löwendal, Clermont-
1748
« une récompense si bien Tonnerre ;
1757 ;
méritée », « mérite Richelieu ; Estrées II, Thomond, La Tour-
1758 ;
distingué » Maubourg, Biron II ; Conflans, Berchény,
1768
Contades ; Brissac, Lorges-Randan ;
1775
Du Muy, Harcourt III, Noailles II, Mouchy ;
1783
Ségur, Laval II, Aubeterre
Villeroy ; Tallard, Estrées, Huxelles, Château-
1693 ; 1703 ;
Renault, Montrevel ; Berwick
1706 ;
La Feuillade, Grancey, Roquelaure,
1724 ; 1730 ;
Du Maine, Gramont ; Coëtlogon ; Tingry,
1734 ;
Asfeld, Broglie II, Biron I, Noailles I ;
1741 ;
Chaulnes, Nangis, Brancas, Duras I,

Isenghien, Maillebois ; Maulevrier ; Laval I,
1745 ; 1747 ;
« Récompense » 51 Clermont-Tonnerre ; Richelieu ; Estrées II,
1748 ; 1757 ;
La Tour-Maubourg, Biron II, Senneterre,

Thomond, Mirepoix ; Conflans, Berchény,
1758 ; 1759 ;
Contades ; Broglie III ; Brissac, Lorges-
1768 ;
Randan, Armentières ;

Du Muy, Duras II, Harcourt III, Noailles II,
1775 ;
Mouchy, Nicolaï, Fitz-James
1783
Ségur, Laval II, Aubeterre
Imiter, émulation,
« ambition de tous les
militaires », « la plus
Villars 1702
haute dignité à laquelle
Gramont ; Noailles I, Tingry 1724 ; 1734
un homme de guerre
Belle-Isle, Maillebois, Brancas 1741
puisse aspirer », « plus 12
Löwendal 1747
haut rang où la vertu
Mirepoix, Senneterre 1757
militaire puisse faire
Armentières ; Nicolaï 1768 ; 1775
parvenir », « la seule
dignité qui fait l’ambition
de tous les militaires »
108
UNE DISSSSTTTTIIIINNNNCCCCTION
La Feuillade, Grancey, Gramont ; 1724 ;
Coëtlogon ; Tingry, Noailles I 1730 ; 1734 ;
Isenghien, Brancas ; Saxe, 1741 ; 1744 ;
La Mothe-Houdancourt, Laval I, Löwendal ; 1747 ; 1748 ;
« Courage » 25
Richelieu ; Estrées II, La Tour-Maubourg, 1757 ;
Thomond, Lautrec ; Berchény, Contades 1758
Brissac ; Noailles II 1768 ; 1775
Laval II, Aubeterre, Beauvau, Castries 1783
Tessé, Tallard ; Isenghien ; Clermont-T., 1703 ; 1741 ;
La Mothe ; La Tour-Maubourg, Lautrec ; 1747, 1757 ;
« Prudence », 12
Conflans, Contades, Soubise ; Lorges- 1758 ; 1768 ;
Randan ; Aubeterre 1783
1693, 1702 ;
Villeroy, Villars ; Tallard, Estrées, Huxelles, 1703
Château-Renault, Montrevel, 1706, 1709 ;
Berwick, Montesquiou ; La Feuillade, 1724
« Valeur » 23 Du Maine ; Broglie II ; 1734 ; 1741 ;
Chaulnes, Isenghien, Duras ; Saxe ; 1744
Maulevrier ; Clermont-Tonnerre, Laval ; 1745 ; 1747 ;
Estrées II, Conflans ; Fitz-James, Ségur 1757-58 ;
1775-83
Villeroy ; Château-Renault ; Berwick ;
Grancey, Roquelaure, Du Maine, Gramont ; 1693 ; 1703,
Coëtlogon ; Asfeld, Broglie II, Tingry, 1706 ;
Noailles I 1724 ;
Chaulnes, Belle-Isle, Nangis, Brancas, 1730 ; 1734 ;
Isenghien, Duras I, Maillebois ; Saxe ; 1741 ;
« Zèle » 46 Maulevrier ; Clermont-T., La Mothe, 1744 ; 1745 ;
Löwendal, Laval I ; Biron II, Senneterre, 1747 ; 1757 ;
Luxembourg, Thomond, Mirepoix ; 1758 ;
Conflans, Berchény, Soubise ; Broglie III ; 1759 ; 1768 ;
Brissac, Lorges ; Duras II, Harcourt III, 1775
Du Muy, Noailles II, Nicolaï, Fitz-James ; 1783
Aubeterre, Beauvau, Ségur, Castries
« Intelligence » 2 Löwendal et Fitz-James 1747 et 1775
« Génie » (1 cas),
« élévation de son génie » 1724
La Feuillade, Du Maine du Bourg, Noailles I ;
(2 cas), « supériorité de 5 1734 ; 1757 ;
Lautrec ; Castries
génie » (1 cas), 1783
« lumières »
Blessures, « au péril de
leur vie », « payé de leur Villeroy ; Berwick 1693 ; 1706
sang » (Castries), « dont La Feuillade, Du Maine du Bourg 1724
10
le sang a coulé » (Ségur), Biron I, Broglie II ; Clermont-Tonnerre, 1734 ; 1747 ;
« répandent leur sang » Laval I ; Ségur, Castries 1783
(Villeroy)
Tessé, Château-Renault; Berwick 1703 ; 1706
Asfeld, Biron I, Tingry, Noailles I; Belle-Isle, 1734 ; 1741
Nangis, Isenghien, Duras I ; Saxe ; Clermont- 1744 ; 1747
« Affection » 24
T., La Mothe-H., Laval I, Löwendal; Biron II, 1757 ; 1758 ;
Thomond ; Conflans, Berchény ; Broglie III ; 1759 ; 1775 ;
Du Muy, Noailles II ; Beauvau 1783
1693 ; 1706 ;
Villeroy; Berwick ; Asfeld
« Estime » 5 1734
Harcourt III; Beauvau
1775 ; 1783
1693 ; 1703 ;
Villeroy ; Tessé ; Nangis, Duras I ; Laval I ; 1741
« Fidélité » au roi et à la
11 Senneterre, Luxembourg ; Berchény, 1747 ; 1757 ;
couronne
Soubise ; Lorges-Randan ; Harcourt III 1758
1768 ; 1775
109
LLE SERVICE D DUU R ROOI
LL DUU R ROO
LESSSS QQQQUUUUAAAALITÉS DU CHHHHEEEEFFFF D D D DE GUERRE
ET LA RRRREEEECCCCOOOONNAISSANCCCCEEEE DDDDEEEE LA NATION « Patrie », « nation »,
1702 ; 1709
« patriotisme », « forces Villars ; Montesquiou
1724 ; 1734
nationales qui lui ont été Du Maine du Bourg ; Broglie II ; Belle-Isle ;
1741 ; 1745 ;
confiées », « gloire de la Maulevrier-Langeron ; Harcourt II,
15 1746 ; 1747 ;
nation », « amour de la Clermont-Tonnerre ; La Tour-Maubourg
1757
patrie », « respecter la Ségur, Beauvau, Aubeterre, Lévis, Laval II
1783
nation », « services rendus Luckner
1791
à la patrie »
Tessé, Tallard, Estrées I, Huxelles, Château- 1703
Renault., Montrevel, Harcourt I ; Berwick ; 1706 ;
« Naissance » 14
Montesquiou ; Coëtlogon 1709 ; 1730
Conflans ; Laval II, Beauvau, Ségur 1758 ; 1783
1693
Villeroy
1703
Villars, Huxelles, Château-Renault,
1724 ; 1734
« Ancestre(s) », La Feuillade ; Broglie II, Biron I
16 1741 ; 1747
« ancêtre », « ayeux » Brancas, Isenghien ; La Mothe-Houdancourt ;
1757, 1758
Mirepoix ; Berchény
1768, 1775,
Lorges-Randan et Duras II, Mouchy, Laval II
1783
Villars ; La Feuillade, Grancey, Roquelaure,
1702 ; 1724 ;
du Maine, Gramont ; Broglie II, Biron I,
1734 ; 1741
« Maison » 20 Tingry, Noailles I ; Nangis, Isenghien,
1747 ; 1757,
Duras I ; Clermont-T., Laval I, Löwendal ;
1758 ; 1775
Luxembourg, Mirepoix ; Soubise ; Noailles II
« Sang », « sang dont ils
Senneterre ; Lorges-Randan ; 1757 ; 1768 ;
sont sortis », « sang 4
Harcourt III, Fitz-James 1775
illustre »
Villeroy (père maréchal) ; Tallard, Huxelles ;
Berwick (Jacques II) ; La Feuillade (père 1693 ; 1703 ;
maréchal), Grancey ; Broglie II (père 1706 ; 1724 ;
Rappel de la figure du
maréchal), Tingry (père maréchal) ; Duras I 1734 ; 1741
père ou d’un ancêtre 13
(Père et oncle maréchaux) ; Senneterre 1757
maréchal ou non
(grand-oncle maréchal) ; Harcourt III (père et 1775 ; 1775 ;
frère maréchaux) ; Noailles II (père et grand- 1783
père maréchaux) ; Ségur (son père)
a. Le maréchalat : une distinction
Sur soixante-dix lettres de provisions, près des deux-tiers (quarante-trois cas)
contiennent des termes relatifs au « mérite » du personnage. Du latin meritum, le
mérite est un dérivé de merere qui signifie « gagner », « recevoir comme part ou
comme prix ». En bas latin, le mot a pris le sens positif de « valeur ». En ancien
français, le mot a un sémantisme beaucoup plus vaste que dans l’usage moderne. Si
dans les premiers textes il a le sens de « salaire, punition ou récompense », l’usage
e
moderne s’établit au XVII siècle, lorsque mérite correspond à « qualité, ensemble de
qualités intellectuelles et morales estimables ». Plus spécialement, il désigne le talent,
1
l’habileté (1668, des « gens de mérite ») . Si l’on suit Furetière, le mérite relève de
« l’assemblage de plusieurs vertus ou bonnes qualités, en quelque personne, qui lui
2
attire de l’estime et de la considération » . Mais le mérite se dit aussi « du prix, de la
valeur des actions et des choses par rapport à ce qu’elles ont de bon ou de
3
mauvais » . Ainsi, le maréchalat est vu dans la majorité des cas comme le prix des

1 REY (Alain) [dir.], « Mérite » dans Le Robert. Dictionnaire historique de la langue française, 2004 [1992].
2 FURETIÈRE (Antoine), « Mérite », Dictionnaire universel…, t. II, La Haye et Rotterdam, Arnoud et
Reinier Leer, 1702 [1690].
3 Ibid.
110
OOOORRRRIIIIGGGGINE SOCIALEEEE,,,, TTTTRRRRADITION ETTTT M M M MÉÉÉÉMMMMOIRE FAMILLLLIIIIAAAALLLLEEEES actions que les promus ont montré dans l’exercice militaire. Ce critère de distinction
semble essentiel au moins jusqu’aux dernières promotions guerrières de maréchaux
par Louis XV (1758 et 1759). Par la suite, seuls neuf cas le mentionnent.
Aux côtés du mérite se trouve la récompense. Cinquante et une lettres patentes
affirment que décerner le maréchalat n’était pas un honneur mais une récompense.
Ici, « récompenser » prend le sens de « reconnaître le mérite de quelqu’un par une
faveur » (1580, Montaigne) et se dit d’une conséquence heureuse qui constitue une
1
gratification (1671) . Furetière définit la récompense comme le prix, le salaire, le don
qu’on fait à quelqu’un, l’avantage qu’on lui procure pour des services qu’il a rendus
2
ou pour quelque bonne action » . Le mérite et la récompense semblent donc
indissociables, ne serait-ce qu’en termes de nombre d’occurrences (quarante-trois et
cinquante et une). Toutefois, même si les quarante-trois promus « au mérite » étaient
aussi compris dans les « récompensés », onze des récompensés ne semblent pas avoir
été choisis seulement au mérite. Le bâton était une suprême récompense et ne visait
à rien d’autre sinon qu’à consacrer leur carrière et à la payer par cette dignité. Ces
hommes (Grancey, Gramont ; Broglie II, Biron I ; Chaulnes ; Senneterre, Mirepoix ;
Armentières ; Fitz-James, Duras II et Nicolaï) figuraient pourtant dans les mêmes
promotions que les précédents. Deux conclusions s’imposent : d’abord, les
promotions alternaient entre promotions au mérite et promotions-récompense ;
ensuite, et découlant de la première, les promus étaient jugés différemment par leur
souverain. Le mérite n’était pas une condition nécessaire et suffisante pour atteindre
« la plus haute dignité de la guerre » (expression tirée des lettres de provisions de
Tessé en 1703, et de Broglie II en 1734).
En effet, l’un des buts du maréchalat est de susciter l’émulation. Cette volonté
d’émulation au sein des officiers généraux de l’armée figure dans douze lettres,
lesquelles contiennent les termes « ambition des militaires », « plus haut rang où la
vertu militaire puisse faire parvenir », autrement dit une volonté d’imiter ceux déjà
parvenus au maréchalat. Pour les contemporains comme Furetière, l’émulation est
« la noble jalousie entre les gens de savoir ou de vertu qui se disputent la gloire […].
L’émulation est souvent cause de grandes actions. Elle est une vertu quand l’envie
n’est qu’un vice […]. L’émulation est généreuse, elle ne songe qu’à surpasser son
3
rival » . L’intérêt des douze lettres patentes de provisions de l’office de maréchal est
de considérer les hommes qu’elles distinguent, car, appeler à l’émulation, c’est
reconnaître en substance que les promus en question ne faisaient pas l’unanimité
dans le corps de l’armée et que leur promotion avait eu de quoi surprendre, comme
on le verra plus loin.
On peut d’ores et déjà affirmer que la promotion de Villars fut plus ou moins
imposée au roi, puisque Villars s’était fait acclamé du titre de maréchal sur le champ
de bataille de Friedlingen en octobre 1702. Le roi ne put qu’entériner cette electio sur
le champ de bataille par une promotion individuelle. Pour Gramont (1724),
Noailles I (1734), Tingry (1734), Brancas (1741), Armentières (1768) et Nicolaï
(1775), les promotions purent intriguer les contemporains. Ces hommes n’étaient
pas forcément plus dignes et méritants du bâton que d’autres lieutenants généraux
ayant été tout aussi valeureux. L’idée d’émulation semble donc avoir été brandie

1 REY (Alain) [dir.], « Récompenser » dans Le Robert. Dictionnaire historique de la langue française…
2 FURETIÈRE (Antoine), « Récompense », Dictionnaire universel…, t. II.
3 Ibid., t. I, « Émulation ».
111