Méfiance cordiale. Les relations franco-espagnole de la fin du XIXe siècle à la Première Guerre mondiale (Volume 3)

Méfiance cordiale. Les relations franco-espagnole de la fin du XIXe siècle à la Première Guerre mondiale (Volume 3)

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Cette étude embrasse histoire comparative, diplomatique, militaire, coloniale, stratégique, économique, migratoire, culturelle, afin de montrer combien les relations entre ces deux vieilles nations européennes, assoupies après la bourrasque napoléonienne, se sont réveillées à la suite des défaites et des retraits des années 1898-1899.

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Ajouté le 01 juin 2011
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EAN13 9782296459724
Langue Français
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MÉFIANCE CORDIALE
Les relations économiques franco-espagnoles
ede la fin du XIX siècle à la Première Guerre mondiale
VOLUME 3 JEAN-MARC DELAUNAY
MÉFIANCE CORDIALE
Les relations économiques franco-espagnoles
ede la fin du XIX siècle à la Première Guerre mondiale.
VOLUME 3
Ouvrage publié avec le concours
de l’École doctorale "Espace Européen Contemporain",
de l’Équipe d’accueil "Intégration et Coopération dans l’Espace Européen",
du Conseil scientifique
de l'Université Paris-3 Sorbonne Nouvelle,
et avec le soutien
du Centre national du livre
Préface de Jean-Claude ALLAIN
L’Harmattan
Paris
2010




































© L'HARMATTAN, 2010
5-7, rue de l'École-Polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-54511-3
EAN : 9782296545113 DES RELATIONS ÉCONOMIQUES
INTENSESCHAPITRE 17
ÉCONOMIES NATIONALES,
ÉCONOMIES COMPLÉMENTAIRES ?
Comme nous l’avions annoncé, le thème des relations économiques
francoespagnoles doit être relié à tous ceux qui ont été abordés dans le premier chapitre de
cette étude. Depuis la nuit des temps, la puissance des chefs, des princes, des rois puis
des États-nations n'a connu qu'un seul critère permanent : la richesse fondée sur la
capacité de prélèvement. Ce phénomène est le moteur de l'histoire humaine, car si le
concept même de richesse est clairement subjectif, le prélèvement, lui, est opérationnel
ou il n'est pas. Du pillage au tribut - éminemment subis - ou de la taxe antique à l'impôt
moderne - librement consentis contre protection ou sécurité - l'éventail des formes de
prélèvement est large, aujourd'hui encore. Toutes les utopies - et elles ne sont pas mortes
- se sont heurtées à cette réalité : la seule véritable force permanente d'un État réside
dans ses richesses naturelles et l'intégration de ses possessions autant que dans
l'homogénéité et l’activité coopérative de ses habitants. Les formes de pouvoirs et les
forces militaires ne sont que des épiphénomènes totalement conditionnés par la
fluctuation de la valeur économique, qui, seule, permet à une collectivité plus ou moins
large de s'organiser, les plus forts et les plus habiles gérant alors les ponctions opérées
sur les plus faibles ou les plus maladroits, la démocratie libérale – sans doute le moins
mauvais des régimes - n'ayant que globalement rendu acceptables et diversifiées les
formes de l'emprunt. Du prélèvement par la force - encore en vigueur dans le monde - on
est, en principe, passé à des formes plus élaborées, dont l'histoire de la fiscalité porte la
marque permanente, sinon éternelle.

La combinaison de la qualité et de la quantité - fondement de la prospérité -
nous livre une autre clé de l'évaluation de la puissance économique et sociale d'une
nation ou d'un empire. Aucune statistique globale ne devrait exister sans son rapport au
plus petit commun dénominateur : l'être humain, dans son unicité irréductible. Enfin, la
capacité d'ajouter une valeur maximale aux produits bruts que le globe fournit aux
hommes apparaît - à travers des techniques, qui ne peuvent être que des instruments -
comme une troisième voie vers la compréhension des mécanismes d'enrichissement et
de domination par accumulation, le commerce international venant corriger les lacunes
des productions devenues nationales, contournées aussi par les investissements
e
extérieurs, au XIX siècle, faisant de certaines entreprises des forces multinationales. LE POTENTIEL ÉCONOMIQUE,
BASE DÉCISIVE DE LA PUISSANCE ?
La puissance économique comparée de la France et de l'Espagne, au début du
e
XX siècle, doit être appréhendée à divers niveaux. La comparaison bilatérale ne peut
nous donner qu'une vision contestable de la puissance économique de chacun des deux
pays, surtout si l'on s'en tient aux seules métropoles. Ainsi, avant 1914, la France
apparaissait comme une puissance minière très limitée, alors que l'Espagne était un
eldorado... À l'inverse, la France serait une grande puissance agricole face à une
Espagne, où le tiers du produit intérieur brut était pourtant d’origine agricole entre 1900
1
et 1914 (35 % environ) .
La comparaison internationale pourrait paraître beaucoup plus pertinente, mais
il s'agirait là d'utiliser, voire de mettre au point un gigantesque corpus statistique, dont
les éléments exposés - avant analyse - rempliraient bien des pages qui nous éloigneraient
immanquablement de notre sujet.
Tableau n°1 - Rentes nationales / produits nationaux bruts par habitant,
en % de la rente combinée anglo-française (en $ EU, 1970)
Années Grande-Bretagne France Allemagne Espagne
1900 117 83 75 54
1910 114 86 79 53
[Source : Gabriel Tortella, El desarrollo de la España contempóranea. Historia económica de los siglos XIX y
XX, Madrid, 1994, p. 2]
Certes, cette comparaison internationale pourrait être favorisée par les
jugements de l'historiographie - un miroir exact de l'Histoire ? - à propos des perceptions
et des réalités de la puissance économique des principaux pays du monde, bien au-delà
du seul facteur géographique que nous avons étudié.
Ainsi, malgré ses faiblesses - criantes - et sa décadence relative, la France au
e
début du XX siècle - est encore considérée par l'immense majorité des spécialistes
comme une grande puissance économique à la monnaie stable et attractive. Par contre, il
est difficile de voir figurer le royaume d'Alphonse XIII dans la liste des "puissances
économiques dominantes", selon l'un des plus éminents spécialistes de l'histoire
2que espagnole . Pourtant, les atouts ne manquaient pas, qui rendaient le pays
intéressant dans des secteurs très variés.

1 G. Tortella, El desarrollo, ouvr. cité, p. 241-242.
2 e Albert Broder, "L'expansion internationale de l'industrie allemande dans le dernier tiers du XIX siècle : le
cas de l'industrie électrique : 1880-1913", RI, n°29, 1982, p. 65-66, qui cite Allemagne, EU, GB, France,
Belgique, Suisse, Italie, Canada, Russie, Autriche(-Hongrie), Japon et Pays-Bas.
10Des richesses naturelles
De natures très diversifiées, elles expriment, plus que les simples données
géographiques "brutes" - la taille, le climat ou la dispersion - la capacité de mise en
valeur des espaces par des populations locales ou par des intervenants extérieurs. Elles
apparaissaient déjà - hier ou aujourd'hui - comme des enjeux de puissance ou d'attrait.

Fondements historiques de la richesse des populations, les productions
agricoles de ces deux pays, où les traditions étaient fortes et anciennes, nous amènent à
esquisser une géographie de la puissance agraire, mais aussi internationale, à un moment
où les concurrences extra-européennes se faisaient sentir sur les marchés. La place de
Chicago s'affirmait de plus en plus dans le domaine céréalier, deux "super-grands" se
dévoilant alors aux yeux des observateurs. Dans ce contexte, la France apparaissait -
malgré sa troisième position régulière - comme une nation importatrice, parfois menacée
- comme en 1910, à la suite d’excès pluviométriques - par certains autres producteurs.
Le plus fâcheux était la stagnation des résultats, en contraste avec la plupart des autres
1. fournisseurs de blé, notamment nord-américains - lato sensu - et russe
Tableau n°2 - Les grands producteurs de blé (Mqx)
Années EU Russie France AH Allemagne Italie Espagne Argentine GB Canada
1900 163,02 92,00 88,60 49,57 43,07 39,03 27,44 20,34 19,14 15,12
1905 192,14 128,00 91,10 57,71 41,87 46,82 25,18 36,72 21,41 29,13
1910 170,09 228,00 68,80 61,86 42,49 40,64 37,41 39,73 15,26 45,38
1913 204,38 280,00 86,90 57,42 50,94 56,90 30,59 28,50 15,66 61,00
[Sources : B. R. Mitchell, International Historical Statistics, Europe 1750-1988, p. 214, et du même auteur,
International Historical Statistics, The Americas 1750-1988, p. 308]
La France - troisième productrice derrière les deux plus grands espaces
céréaliers mondiaux - et l’Espagne - entre la septième et la neuvième place - étaient
clairement des puissances agricoles, même si les nouveaux mondes mettaient désormais
leurs espaces en valeur à marche forcée. Par habitant, cependant - une mesure qu’il
faudrait manier avec prudence - l’équilibre franco-espagnol reprenait sens.
Tableau n°3 - Production de blé par habitant (qx / h)
Années EU Russie Allemagne GB France Espagne
1900 1,8 0,7 0,7 0,4 2,2 1,4
1905 2,0 0,9 0,6 0,5 2,3 1,3
1910 1,8 1,7 0,3 1,7 1,8
1913 2,1 2,0 0,7 2,2 1,5
[Source : calculs de l'auteur, selon les recensements des années 1900-1911, et tableau précédent]
L'Espagne paraissait ainsi à une place somme toute honorable, première
surprise pour ceux qui ne voyaient en elle qu'un pays céréalier médiocre.

1 e A. Broder, Histoire économique de la France au XX 1914-1997, Paris-Gap, 1998, p. 12-15.
11Tableau n°4 - Superficie en blé (trigo) (Mha), production (en Mqx) rendements (qx/ha)
Périodes France Espagne
superficie production rendement superficie production rendement
1898-1901 6,890 93,00 13,49 3,776 31,33 8,29
1902-1905 6,520 90,15 13,82 3,643 30,64 8,41
1906-1909 6,563 94,32 14,37 3,750 34,36 9,16
1910-1913 6,527 83,60 12,80 3,883 34,57 8,90
Tableau n° 5 - Rendements céréaliers : l'orge (cebada) (qx/ha)
Périodes France Espagne
superficie production rendement superficie production rendement
1898-1901 0,780 9,62 12,33 1,410 14,33 10,16
1902-1905 0,700 9,20 13,14 1,405 13,55 9,50
1906-1909 0,721 9,37 13,00 1,429 15,90 11,13
1910-1913 0,760 10,50 13,81 1,423 15,87 11,15
Tableau n° 6 - Rendements céréaliers : le seigle (centeno) (qx/ha)
Périodes France Espagne
superficie production rendement superficie production rendement
1898-1901 1,449 16,00 11,04 0,747 5,86 7,85
1902-1905 1,292 13,67 10,58 0,770 5,87 7,62
1906-1909 1,241 13,62 10,97 0,882 7,57 8,58
1910-1913 1,191 12,02 10,09 0,797 6,55 8,22
Tableau n° 7 - Rendements céréaliers : le maïs (maiz) (qx/ha)
Périodes France Espagne
superficie production rendement superficie production rendement
1898-1901 0,552 6,25 11,32 0,455 6,06 13,32
1902-1905 0,500 5,97 11,94 0,433 6,09 14,08
1906-1909 0,489 5,75 11,75 0,454 5,75 12,67
1910-1913 0,460 5,40 11,73 0,457 6,75 14,77
Tableau n° 8 - Rendements céréaliers : l'avoine (avena) (qx/ha)
Périodes France Espagne
superficie production rendement superficie production rendement
1898-1901 3,913 42,45 10,84 0,378 2,57 6,81
1902-1905 3,830 45,75 11,94 0,450 3,15 7,01
1906-1909 3,887 49,27 12,67 0,487 3,90 8,01
1910-1913 3,975 50,55 12,71 0,457 4,03 8,83
Tableau n° 9 - Rendements de la pomme de terre (patata) (qx/ha)
Périodes France Espagne
superficie production rendement superficie production rendement
1898-1901 1,541 121,12 73,80 n.i. n.i. n.i.
1902-1905 1,465 123,35 84,19 0,243 (1) 26,95 (2) 90,16 (2)
1906-1909 1,531 144,40 94,31 0,247 (3) n.i.
1910-1913 1,554 124,75 80,27 0,289 (4) 25,05 (4) 86,69 (4)
(1) chiffres de 1902 / (2) moyenne biennale de 1902 et 1905
(3) moyenne biennale, 1907-1908 / (4) moyenne biennale de 1910 et 1912
[Source : B. R. Mitchell, International Historical Statistics, Europe 1750-1988, p. 214, 243, 269, 299]
Malgré ces résultats flatteurs, la France était alors loin d'être une puissance
agricole autosuffisante. Elle importait beaucoup plus de céréales que l'Espagne, que ce
12fût en valeurs absolues ou en pourcentages. En 1898 et en 1911, elle dut même faire
venir plus de 2 MT de blé, pour cause de récoltes catastrophiques (moins de 70 Mqx).
En 1905 et en 1913, à la suite des déboires des campagnes de l'année antérieure, le
royaume ibérique dut faire de même, les mauvaises récoltes de 1907 ayant été amorties
1par des campagnes précédentes largement excédentaires . Ces vieux pays agraires
n'étaient pas de grandes puissances du négoce agricole. Les prix n'étaient plus fixés en
Europe, mais déjà principalement à Chicago, et, secondairement, à Odessa, porte du
2grenier ukrainien ...
Ces résultats ne démontraient pas une supériorité manifeste de l'agriculture
française sur l'espagnole. Le maïs semblait ainsi se porter mieux au sud des Pyrénées.
De même, la pomme de terre ou la betterave à sucre... Cette réalité allait être visible
dans les échanges commerciaux, on s'en douterait volontiers.
Certains produits furent l'objet de négociations spécifiques, tels les sucres. Lors
de la conférence internationale de Bruxelles, en 1902, l'Espagne qui acclimatait alors
progressivement le sucre de betterave sur son territoire national, fut admise dans le
3
"cartel" des producteurs européens . L'organisation de ce marché au sud des Pyrénées -
auquel les Français tentèrent de se mêler - donna lieu à de multiples péripéties, dont la
mévente dans les deux années précédant la guerre mondiale fut l'épisode le plus
marquant. Le royaume ibérique demeura encore longtemps un petit pays producteur, sa
présence dans les sucreries antillaises n'ayant pas été balayée, loin de là, ce qui devait le
4rendre peu demandeur avant les années vingt et trente .
Tableau n°10 - Rendements de la betterave à sucre (remolacha de azucar) (qx/ha)
Périodes France Espagne
superficie production rendement superficie production rendement
1898-1901 0,302 78,57 26,01 n.i. 5,58 -
1902-1905 0,283 76,72 27,11 0,021 (1) 7,08 31,95 (1)
1906-1909 0,276 75,95 27,51 0,024 (2) 8,07 27,79 (2)
1910-1913 0,301 77,57 25,77 0,040 9,10 22,75
(1) chiffre de 1902 / (2) chiffre de 1909
[Source : B. R. Mitchell, International Historical Statistics, Europe 1750-1988, p. 214, 243, 269, 299]
Tableau n°11 - Rendements du sucre de betterave (azucar de remolacha) (qx/ha)
Périodes France Espagne
production production rendemen production (1) production rendement
(1) (2) t rapport (2) rapport
1898-1901 78,57 n.i. n.i. 5,58 0,539 10,35
1902-1905 76,72 n.i. 7,08 0,783 9,04
1906-1909 75,95 n.i. n.i. 8,07 0,947 8,52
1910-1913 77,57 n.i. 9,10 1,202 7,57
(1) production de betteraves à sucre (2) production de sucre de betterave
[Sources : B. R. Mitchell, International Historical Statistics, Europe 1750-1988, p. 269, 299,
et Estadísticas Históricas de España, Madrid, 1989, p. 108]

1 e B.R. Mitchell, International Historical Statistics. Europe 1750-1988, 3 éd., Londres-NY, 1992, p. 269, 299
et 392-396.
2 G. Tortella Casares,"Producción y productividad agraria, 1830-1930", La modernización económica de
España 1830-1930, Madrid, 1985, p. 63-88.
3 J.-C. Allain, "La convention européenne de Bruxelles du 5 mars 1902 sur les sucres", RI, n°15, 1978, p.
255283.
4 L'essentiel dans AMAE-Paris, NS Espagne 89, dossier Sucres, 1902-1913, notamment d. n°76 et n°569,
Ambassade-Madrid à MAE-Paris, 31. 3. 1911 et 22. 12. 1913, avec un dossier juillet-août 1913.
13 La France et l'Espagne formaient, avec l'Italie, le triangle majeur de la
viticulture mondiale. Les deux nations souffrirent des multiples assauts des parasites des
vignobles et des aléas climatiques. Le vin était un produit majeur des échanges
commerciaux - nous le verrons - mais l'Espagne apparaissait déjà comme le plus vaste
vignoble du monde, en mètres carrés par habitant. Un moment enrayée par la
surproduction des années 1906-1907 qui allait engendrer, avec l'apport algérien, une
grave crise sociale dans le Midi français, la décadence globale des vignobles
méditerranéens s'imposa comme un fait majeur dès avant 1914. Certes, le vin français
"pissait" deux à trois fois plus que le vin espagnol, riche en sucres et en alcool, mais ce
n'était guère là un signe de qualité.
Tableau n°12 - Vignes et vignobles
Superficie (en M d'hectares), production (en M d'hectolitres) et rendements (hectolitres par hectare)
Périodes France Espagne
superficie production rendement superficie production rendement
1898-1901 1,618 51,775 31,99 1,420 21,527 15,16
1902-1905 1,661 51,075 30,74 1,424 16,648 11,69
1906-1909 1,675 58,425 34,88 1,343 16,308 12,14
1910-1913 1,587 44,375 27,96 1,273 14,900 11,70
[Sources : B. R. Mitchell, International Historical Statistics, Europe 1750-1988, p. 269, 299
et Estadísticas Históricas de España, Madrid, 1989, p. 108]
En France, de très mauvaises récoltes en 1910 (inondations et pluies) et, en
Espagne, deux ans plus tard (sécheresse et gelées), expliquent les résultats de vendanges
et certains flux commerciaux brutaux. On le constatera dans les échanges commerciaux
bilatéraux.
Tableau n°13 - Bétails, 1898-1913, en milliers de têtes
Périodes équidés mules-ânes bovins
France Espagne France Espagne France Espagne
1898-1901 2 910 n.i. n.i. n.i. 14 041 n.i.
1902-1905 3 104 498 (1) n.i. 1 431 (1) 14 371 2 075 (1)
1906-1909 3 178 459 n.i. 1 612 14 111 2 369
1910-1913 3 219 533 n.i. 1 762 14 615 2 587
(1) chiffres de 1905
Tableau n°13 (suite) - Bétails, 1898-1913, en milliers de têtes
Périodes ovins caprins porcins
France Espagne France Espagne France Espagne
1898-1901 20 621 n.i. 1 523 n.i. 6 508 n.i.
1902-1905 18 003 13 026 (1) 1 508 2 385 (1) 7 462 1 744 (1)
1906-1909 17 433 14 791 1 430 2 972 7 138 2 131
1910-1913 16 533 15 778 1 421 3 273 6 890 2 544
(1) chiffres de 1905 [Sources : Estadísticas Históricas de España, Madrid, 1989, p. 108, et B. R. Mitchell,
International Historical Statistics. Europe 1750-1988]
Le contraste était frappant. Les deux pays étaient des moyennes puissances en
termes de potentiels d'élevage, mais peu comparables, les bétails de pays sec ne pouvant
être comparés à ceux de pays humide. Bovins, porcins ou équidés étaient en effet
prospères au nord des Pyrénées, tandis que les animaux se contentant de pâturages
maigres - ovins, caprins, ânes et mulets - étaient en abondance au sud, la "coupure
grasse" passant au cœur même de la péninsule ibérique, en fonction des données
14bioclimatiques déterminées par la pluviométrie. Produits laitiers en pays cantabriques -
de la Galice à la Navarre - produits de l'olive, ailleurs...
Tableau n°14 - Bétails, 1898-1913 : nombre d'habitants par tête de bétail
Périodes équidés mules-ânes bovins
France Espagne France Espagne France Espagne
1898-1901 13,38 n.i. n.i. n.i. 2,77 n.i.
1902-1905 12,55 37,33 (1) n.i. 13,27 (1) 2,66 9,15 (1)
1906-1909 12,27 40,50 n.i. 11,91 2,76 7,84
1910-1913 12,17 37,38 n.i. 11,30 2,68 7,70
(1) chiffres de 1905
Tableau n°14 (suite) - Nombre d'habitants par tête
Périodes ovins caprins porcins
France Espagne France Espagne France Espagne
1898-1901 1,88 n.i. 25,58 n.i. 5,98 n.i.
1902-1905 2,16 1,42 (1) 25,86 7,79 5,22 10,66 (1)
1906-1909 2,23 1,25 27,27 6,39 5,46 9,35
1910-1913 2,37 1,26 28,08 6,08 5,68 7,83
(1) chiffres de 1905
[Sources : Estadísticas Históricas de España, Madrid, 1989, p. 111, et B. R. Mitchell, International Historical
Statistics. Europe 1750-1988]

Quant à la pêche, elle était déjà marquée par une production égale et une
consommation supérieure du côté espagnol, supériorité qui se confirmera à travers le
e
XX siècle. Cette tendance devait déboucher sur de multiples incidents dans les zones
maritimes frontière, notamment dans l’espace "incidentogène "du golfe
gasconbiscayen.
Tableau n° 15 - Pêche débarquée (France) ou vendue à la criée (Espagne),
poissons, fruits de mer et crustacés réunis, en tonnes métriques, et par habitant (en kg)
Périodes France Espagne
total par habitant total par habitant
1898-1901 149 750 3,84 n.i. n.i.
1902-1905 134 000 3,43
1906-1909 150 250 3,85 121 988 (1) 6,42 (1)
1910-1913 134 250 3,42 141 196 7,08
(1) moyenne biennale 1908-1909
[Source principale : B. R. Mitchell, International Historical Statistics. Europe 1750-1988, p. 386, et
Estadísticas Históricas de España, Madrid, 1989, p. 111]
D'autres productions sylvicoles sont à indiquer. L'Espagne était avec l'Italie, un
des deux grandseurs mondiaux de liège. Cependant la France métropolitaine -
Corse incluse - pouvait compter sur les apports de l'Afrique du Nord. Par contre, la
pénurie ibérique en bois communs était patente et la France paraissait beaucoup moins
défavorisée en ce domaine. On se trouvait là en présence de deux puissances en relative
complémentarité, mais aussi, déjà, en concurrence.
Après les produits agricoles, sylvicoles et de la pêche, les ressources minières
indispensables à tout développement économique moderne. Les deux pays étaient riches
en minerais de fer, mais ceux de la chaîne cantabrique étaient de meilleure qualité -
comme les scandinaves - à l'inverse de ceux de France, dont le territoire lorrain -
15partiellement perdu en 1871 - était le cœur, avec sa "minette" phosphoreuse à l'excès,
mais abondante. Dans les cinq lustres précédant la guerre de 1914, la France devait
pourtant dépasser l'Espagne en quantités extraites.
Tableau n°16 - Les producteurs de minerai de fer (MT)
Années EU GB Allemagne Espagne Lux. Russie France Suède
1900 27,738 14,253 12,793 8,676 6,171 6,001 5,448 2,610
1905 43,080 14,825 16,848 9,077 6,596 4,976 7,395 4,366
1910 57,930 15,470 22,446 8,667 6,263 5,742 14,606 5,549
1913 62,975 16,254 28,608 9,862 7,333 9,537 21,918 7,476
[Sources : B. R. Mitchell, International Historical Statistics, Europe 1750-1988, p. 417-421,
et du même, International Historical Statistics, The Americas 1750-1988, p. 319]
Tableau n° 17 - Minerai de fer en 1 000 T et en kg par habitant (moyennes quadriennales)
Périodes France Espagne
production par habitant production par habitant
1898-1901 4 989 125 8 294 446
1902-1905 6 410 164 8 317 444
1906-1909 10 109 257 9 350 487
1910-1913 18 080 461 9 110 457
[Source : Élaboration J.-M. Delaunay]
La stagnation de divers producteurs - le Royaume-Uni ou l'Espagne - et la forte
progression d'autres pays, dont la France et la Suède, voire la Russie, dans le sillage du
"géant" allemand, est à noter. La teneur et la productivité des divers minerais, en liaison
avec un marché dominé par les consommateurs anglo-germaniques, pouvait, à l'occasion
bousculer la hiérarchie primitive du "monde du fer", comme le montrent les statistiques
des produits extraits du minerai de fer. Quant à la France, si elle avait dépassé en dix ans
l'Espagne en quantités, la qualité de son minerai - excessivement phosphoreux - était
bien moindre que celle de la plupart des produits extraits du sol ibérique. Il était
cependant considéré comme le moins cher d'Europe peu avant la guerre, ce qui attira les
1investissements et les achats des sidérurgistes notamment allemands .
Le charbon sous ses diverses formes, n'était pas abondamment présent dans les
sous-sols des deux pays. Pour les houilles (cokes, anthracites, lignites, etc...), la France
était un producteur moyen - intégré au groupe des pays intermédiaires, avec la Belgique
et l'Autriche-Hongrie - loin derrière les "trois grands", États-Unis, Grande-Bretagne et
Allemagne, mais elle était en passe d'être rattrapée par la Russie, à l'industrialisation de
laquelle les capitaux français participaient si activement. L'Espagne apparaissait comme
un pays insignifiant, tout comme l'Italie. C’est dire la quasi-dépendance du royaume
ibérique dans ses besoins de développement. Par tête d’habitant, la différence était plus
notable encore. Elle atteignait un rapport de six vers 1900 à cinq autour de 1912, ce qui
marquait un léger progrès du côté espagnol grâce à l’apport de capitaux français.

1 A. Broder, Histoire économique de la France, ouvr. cité, p. 19. Aussi, Raymond Poidevin, Les relations
économiques entre la France et l'Allemagne de 1898 à 1914, Paris, 1969, p. 781-782.
16Tableau n° 18 - Les producteurs de houille du monde (MT)
Années EU GB Allemagne AH France Belgique Russie Espagne Italie
1900 247,6 229,0 150,0 38,1 33,4 23,5 16,2 2,7 0,5
1905 356,2 240,0 176,5 42,5 35,9 23,3 18,7 3,4 0,4
1910 455,0 269,0 222,5 47,9 38,4 25,5 25,4 4,0 0,6
1913 517,1 292,0 277,2 54,2 40,8 24,4 36,0 4,3 0,7
[Sources : B. R. Mitchell, International Historical Statistics, Europe 1750-1988, p. 417-421,
et du même auteur, International Historical Statistics, The Americas 1750-1988, p. 307]
Tableau n°19 - Houille en MT et en kg par habitant (moyennes quadriennales)
Périodes France Espagne
production par habitant production par habitant
1898-1901 32,75 840 2,67 143
1902-1905 33,75 865 3,02 160
1906-1909 36,55 937 3,90 196
1910-1913 39,87 999 4,12 207
[Sources : B. R. Mitchell, International Historical Statistics, Europe 1750-1988, p. 417-421]
Malgré cet abîme, la France et l'Espagne importèrent pourtant de grandes
1quantités de charbon de Grande-Bretagne, d'Allemagne, voire de Belgique .
L’industrialisation française expliquait cette nécessité. Les besoins en coke et anthracite
de qualité étaient criants.

Quant aux pétroles, aux bitumes et schistes, les deux pays n'en étaient pas
faiblement pourvus. Ils n'en avaient pas. Du moins, n'en avaient-ils pas découvert en ce
début de siècle. Ils devaient donc importer en totalité leurs maigres besoins du moment.
Nous verrons combien les compagnies françaises de négoce se montrèrent actives des
deux côtés des Pyrénées.
Par ailleurs, la puissance hydraulique mondiale installée et disponible en 1910,
laissait apparaître de fortes capacités dans les deux pays, les marges de progression
paraissant larges, en France comme en Espagne. En attendant une civilisation des loisirs
alors balbutiante, la montagne et la rivière se devaient d'apporter leur contribution au
développement d'une civilisation industrielle et urbaine de plus en plus gourmande en
énergies non renouvelables. Les Pyrénées allaient se révéler précieuses.
Tableau n° 20 - Production d'énergie électrique, total (Giga wattheure) et par habitant (kilo wattheure)
Périodes France Espagne
production par habitant production par habitant
1898-1901 0,34 (1) 87 0,19 (1) 102
1902-1905 0,4525 116 0,2150 115
1906-1909 0,7175 184 0,2775 146
1910-1913 1,3825 352 0,4350 218
(1) chiffres de 1901
[Sources : B. R. Mitchell, International Historical Statistics, Europe 1750-1988, p. 546-547]

1 B.R. Mitchell, International Historical Statistics, Europe 1750-1988, ouvr. cité, 1992, p. 467 et 469.
173Tableau n°21 - Puissance hydraulique installée, total (Mm ) et par 100 habitants, en 1910.
Pays capacité capacité degré d'utilisation puissance installée
3 3 3disponible (Mm ) installée (Mm ) (en %) (100 habitants / m )
États-Unis 30 2 6,6 2,19
Norvège 7,5 0,55 7,3 23,33
Suède 6,75 0,55 8,2 11,00
France 5,857 0,6 10,3 15,31
Italie 5,5 0,51 9,2 14,70
Espagne 5 0,13 2,6 6,52
Suisse 1,5 0,380 25 101,25
[Sources : François Caron et Fabienne Cardot, Histoire de l'électricité en France, tome 1, 1881-1918, Paris
31991, p. 523, et calculs J.-M. Delaunay (m /100 h)].

Cependant, l'état de "montagnosité" supérieure de l'Espagne face à la France et
à de nombreux autres pays occidentaux, s'avérera être à terme un élément de large
autonomie, malgré un réel déficit technologique d'origine - qui obligera les autorités
ibériques, nous le verrons - à importer des techniques de construction et des
équipements étrangers durant longtemps. Car l'industrialisation – cause et conséquence
de la plus-value - était le maître-mot du développement.
Des productions industrielles
La puissance industrielle est au cœur même du processus de sélection des
e
nations depuis le début du XIX siècle. Elle avait extirpé les plus dynamiques – pas
toujours les plus grandes – du lot des pays ne devant leur richesse qu’au commerce basé
sur le pillage et l’échange inégal d’outre-mer. Ce furent d’abord des régions - plus que
des pays entiers - qui lancèrent leurs cheminées à l’assaut d’un ciel encore vierge de trop
d’impuretés. Du modèle anglais ou rhénan, puis belge ou nord-français - autour de la
Mer du Nord - on glissa vers d’autres horizons avec lenteur. La préindustrialisation fut
souvent le difficile accouchement d’un monde nouveau, le passage encore réel un siècle
plus tard - du monde des artisans isolés à celui des industriels en réseaux.
Un tableau montre clairement la faible industrialisation de l'Espagne face à une
France aux ressources davantage équilibrées. Pourtant, le secteur - d’avenir - des
services était plus dévelopé en pourcentages au sud des Pyrénées. Paradoxe des
statistiques …
Tableau n°22 - Secteurs du produit national brut (France) ou du produit intérieur brut (Espagne) (%)
France Espagne
Périodes agricole industriel services agricole industriel services
1895-1899 34 39 24 n.i. n.i. n.i.
1900-1904 34 40 26 47,3 (1) 19,9 (1) 32,7 (1)
1905-1909 33 40 27 45,7 20,6 33,7
1910-1914 32 41 27 44,4 20,8 34,8
(1) 1901-1904 [Sources : B. R. Mitchell, International Historical Statistics, Europe 1750-1988, p. 913, et
Estadísticas Históricas de España, p. 568]
18 Un fait complété par un autre tableau proposé dans le cadre européen. Derrière
les deux géants, la France - talonnée par la Russie et l’Autriche-Hongrie - était
décrochée. Derrière encore - très loin derrière - l’Espagne faisait figure de petite –
e e
moyenne ? - puissance industrielle, au 8 rang européen, soit au 10 rang mondial.
Tableau n°23 - Les principales puissances industrielles d’Europe, 1898-1902 (ordre alphabétique)
Pays % Pays % Pays %
Allemagne 24,0 France 13,1 Royaume-Uni 25,2
Autriche-Hongrie 9,3 Grèce 0,3 Russie-Finlande 10,7
Belgique 3,7 Italie 5,5 Serbie 0,2
Bulgarie 0,3 Pays-Bas 1,2 Suède-Norvège 1,8
Danemark 0,5 Portugal 0,6 Suisse 1,2
Espagne 2,3 Roumanie 0,2 États-Unis(*) 31,8
(*) à titre comparatif [Source : Paul Bairoch, Commerce extérieur et développement économique de l'Europe
eau XIX siècle, Paris, 1976, p. 318-320]
Vers 1900, trois secteurs formaient les fondements mêmes de la puissance
industrielle, la métallurgie (ferreuse et non ferreuse), les textiles et la chimie (naturelle et
organique), auxquels vinrent se joindre les matériels électriques et les véhicules
automobiles. Considérons la métallurgie.
Tableau n°24 - Les producteurs de fonte (1 000 T)
Années EU GB Allemagne Russie France AH Belgique Suède Espagne
1900 14 011 9 104 7 550 2 937 2 714 1 456 1 019 526 310
1905 23 361 9 762 9 507 2 736 3 077 1 541 1 311 539 390
1910 27 742 10 173 13 111 3 047 4 038 2 007 1 852 604 373
1913 31 463 10 425 16 761 4 641 5 207 2 381 2 485 730 425
[Sources : B. R. Mitchell, International Historical Statistics, Europe 1750-1988, p. 417-421,
et International Historical Statistics, The Americas 1750-1988, p. 353]
Tableau n°25 - Fonte en 1 000 T et en kg par habitant (moyennes quadriennales)
Périodes France Espagne
production par habitant production par habitant
1898-1901 2 551 65,54 299 16,08
1902-1905 2 824 72,48 364 19,45
1906-1909 3 469 89,03 377 19,63
1910-1913 4 663 119,68 402 20,17
[Source : B. R. Mitchell, International Historical Statistics, Europe 1750-1988, p. 417-421]
Tableau n°26 - Les producteurs d'acier brut (1 000 T)
Années EU Allemagne GB Russie France AH Belgique Suède Espagne
1900 10 352 6 461 4 980 2 216 1 565 1 170 655 300 199
1905 20 345 9 669 5 108 2 266 2 255 1 459 1 227 368 247
1910 26 514 13 100 6 476 3 314 3 413 2 174 1 892 472 261
1913 31 803 17 609 7 787 4 918 4 687 2 611 2 403 542 242
[Sources : B. R. Mitchell, International Historical Statistics, Europe 1750-1988, p. 417-421,
et International Historical Statistics, The Americas 1750-1988, p. 356]
19Tableau n°27 - Acier en 1 000 T et en kg par habitant (moyennes quadriennales)
Périodes France Espagne
production par habitant production par habitant
1898-1901 1 480 37,98 159 8,55
1902-1905 1 939 49,71 202 10,68
1906-1909 2 745 70,38 289 15,05
1910-1913 4 091 104,38 272 13,64
[Source : B. R. Mitchell, International Historical Statistics, Europe 1750-1988, p. 417-421]
Ainsi voyait-on la grande différence entre la France et l'Espagne, entre
l'exportation sans transformation – le cas espagnol, avec expédition du minerai vers la
Grande-Bretagne - et l'utilisation sur place – le cas français, avec son industrie
métallurgique.
Des minerais non ferreux – cuivre et plomb en tête – l'Espagne était l'un des
grands producteurs mondiaux. De même, pour le mercure, dont elle était encore le
1
premier, très loin encore devant ses concurrents . A l'inverse, la bauxite – matière base
de l'industrie de l'aluminium, nouveau métal plein d'avenir - voyait la France briller au
firmament des grands producteurs. En Espagne, on n'en avait encore pas trouvé à la
veille de la guerre de 1914. Toute comparaison serait donc intenable. Cet état de fait
poussera les investisseurs à se préoccuper rapidement de l'approvisionnement en
minerais de leurs investissements.
Avec la métallurgie, le secteur textile fut à l'origine du décollage industriel de
nombreuses nations. L'Espagne n'était pas retardataire par rapport à la France en ce
domaine. Les deux nations importaient en quasi-totalité leur coton de l'étranger, malgré
quelques tentatives coloniales et "impérialistes" anciennes de culture de la part de la
France, à l'époque de Napoléon III, en Algérie et au Mexique. Quant à la laine, elle était
une production locale due à la présence de troupeaux ovins importants. La qualité du
merinos castillan était universellement reconnue. En 1913, grâce à diverses enquêtes
internationales, il est possible de connaître les positions textiles des deux pays dans le
cadre européen.
Tableau n°28 - Les textiles dans les pays européens, 1913 (valeurs arrondies en Mmk allemands]
Pays total machines valeur totale production valeur totale consomm. M habitants
à filer (n) prod. textile / habitant consommation / habitant (rappel)
GB 48 230 5 967 130 2 923 61 46
Allemagne 10 718 (1) 4 983 74 3 988 57 67,5
Russie 7 219 3 459 20 3 472 20 170
France 7 207 3 578 91 2 574 63 39,5
AH 4 864 (2) 1 849 35 1 655 31 52,5
Italie 3 657 1 446 41 1 090 30 35
Espagne 1 842 (3) 631 32 616 29 19,8
Belgique 1 469 700 91 500 63 7,7
Suisse 1 280 587 151 212 54 3,9
divers 2 577 (4) ... /... ... /... ... /... ... /... ... /...
totaux 126 715 (5) 24 866 49 (6) 19 024 (5) 36 (6) 509,2
(1) États-Unis, seconds avec 30 579 machines (2) Inde anglaise, sixième avec 4 899 machines
(3) Japon, neuvième avec 2 174 machines (4) reste du monde (5) total mondial (6) moyenne mondiale
[Source : Història econòmica de la Catalunya contemporània. Siglo XIX, vol. 3, Indústria, transportes i
finances, Barcelone, 1991, p. 62-85, d'après enquêtes allemandes internationales de 1913 et 1917]

1 BLSAE, n°240, 15. 1. 1913, p. 3. En 1911, 1 486 T sur un total mondial de 4 110, devant l'Italie (931 T), l'AH
(793 T), les EU (690 T), le Mexique (140 T) et les divers (20 T).
20 La consommation de laine brute, connue en France, ne nous est pas livrée par
des statistiques espagnoles. Au nord des Pyrénées, elle progressa lentement d’environ
248 000 T en moyenne quadriennale 1898-1901 - soit 6,52 kg par habitant - à 266 250 T
entre 1910 et 1913, soit 6,75 par individu. Cependant, par une enquête postérieure, avec
les chiffres de 1913, on connait la consommation totale de la laine en millions de marks.
La France consommait 948 M en produits lainiers, soit 24 marks par Français pour cette
1
année-là, alors que l'Espagnol achetait 10 marks pour un total de 194 M . Là encore,
malgré l'activité textile de la Catalogne et la qualité indubitable de certains produits de
base, le royaume ibérique était encore un petit pays textile à la face de l'Europe et du
monde, tandis que la France semblait pouvoir prétendre à un rang majeur notamment en
termes par habitant. Il est vrai que le climat continental ou océanique frais expliquait une
relative supériorité des pays du nord sur ceux du sud. L'écart entre Espagnols et Français
était nettement très moins accentué avec le coton, plus utilisé sous les climats chauds et
humides. Pourtant, si bien des produits traditionnels espagnols faisaient l’envie de
nombreux consommateurs étrangers, le port souvent digne des autochtones ne
camouflait-il pas à l’occasion la faible capacité de se vêtir de nombre d’entre eux ?
Tableau n°29 - Consommation de coton brut en 1 000 T et en kg par habitant
Périodes France Espagne
consommation par habitant consommation parhabitant
1898-1901 173,75 4,56 73,75 3,68
1902-1905 196,00 5,15 78,00 4,10
1906-1909 231,50 5,93 86,25 4,53
1910-1913 239,25 5,98 86,00 4,30
[Sources : B. R. Mitchell, International Historical Statistics, Europe 1750-1988, p. 491]
Dans le secteur chimique, le retard français et espagnol devint important durant
e
la seconde moitié du XIX siècle. Allemagne, États-Unis, voire Angleterre, dominaient
le marché mondial sans partage. Entre les deux pays qui nous concernent, les
comparaisons jouaient sur des quantités médiocres. L'exemple de l'acide sulfurique
suffit. En 1913, l'Espagne n'en produisait que fort peu, environ un litre/kilogramme par
habitant ! Par Français, plus de vingt à la même époque ! Il était vrai que ces chiffres
étaient bien peu de chose par rapport aux grandes nations "chimistes".
L'innovation technologique est aussi un facteur fondamental d'appréciation. Si
e el'apport des Espagnols à la création mondiale avait été massif aux XVI -XVIII siècles,
la décadence avait été marquée dès le siècle suivant, au moment où le premier système
er
de patentes était mis en place par un décret du roi "intrus", Joseph I Bonaparte, en date
du 16 septembre 1811, sur le modèle d'un décret français de 1791.

1 B. R. Mitchell, International Historical Statistics, Europe 1750-1988, p. 508 (France) et Història econòmica
de la Catalunya contemporània. Siglo XIX, vol. 3, Indústria, transportes i finances, Barcelone, 1991, p. 81-82,
d'après l'enquête Kertesz 1917.
21Tableau n°30 - Les brevets d'invention déposés dans le monde, 1899-1913 (*)
Année EU GB F All. B AH E Total
e e1899 23 278 14 160 12 713 (3 ) 7 430 7 029 6 700 1 606 (11 ) 88 439
e e1900 24 644 13 170 12 399 (3 ) 8 784 6 884 5 449 1 498 (12 ) 91 074
e e1901 25 546 13 062 12 103 (3 ) 10 508 6 652 6 499 1 803 (11 ) 94 828
e e1902 27 119 13 764 12 026 (3 ) 10 602 6 830 7 332 1 753 (11 ) 98 519
e e1903 31 029 15 718 12 469 (3 ) 9 964 6 970 7 224 1 916 (11 ) 106 066
e e1904 30 258 15 089 12 574 (3 ) 9 189 6 847 6 931 1 991 (11 ) 107 222
e e1905 29 775 14 786 12 953 (3 ) 9 600 7 489 6 786 2 103 (11 ) 107 682
e e1906 31 170 14 707 13 097 (4 ) 13 430 7 710 7 298 2 055 (11 ) 112 727
e e1907 35 859 16 272 13 170 (4 ) 13 250 7 906 7 556 2 020 (13 ) 126 194
e e1908 32 735 18 284 13 807 (3 ) 11 810 8 073 8 065 2 130 (13 ) 123 444
e e1909 36 561 15 065 13 466 (3 ) 11 995 8 790 8 113 2 174 (11 ) 125 595
e e1910 35 141 16 269 16 064 (3 ) 12 101 9 725 8 850 2 172 (11 ) 134 373
e e1911 32 856 17 164 15 593 (3 ) 12 640 9 915 9 205 2 301 (12 ) 134 906
e e1912 36 198 15 814 15 737 (3 ) 13 060 10 442 9 439 2 521 (11 ) 141 380
e e1913 33 917 16 599 15 987 (3 ) 13 520 11 116 10 181 2 656 (10 ) 141 530
(*) brevets enregistrés / Pour la France et l'Espagne, classement entre parenthèses B = Belgique
[Source : Organisation Mondiale de la Propriété Industrielle, Cent ans de statistiques de propriété industrielle
1883-1982, Genève, 1983, p. 46-49].
Malgré un décalage du rythme de croissance des dépôts de brevets entre 1877
et 1900 (+ 7,26 % en Espagne contre + 2,31 % en France), les deux pays pesaient d'un
1poids très inégal sur la scène mondiale . En 1899, 13,76 % des dépôts étaient français
face à 1,81 % d'origine espagnole. En 1905, les chiffres étaient respectivement de 12,02
2
et 1,97 % ; en 1913, de 11,29 et 1,87 % . Une étude plus exhaustive serait nécessaire. Le
3dépôt des brevets ne revêtait pas la même nature selon les pays . D'autres séries peuvent
être relevées, ainsi celles relatives aux marques de produits et de services ou aux dessins
et modèles industriels. Nous pouvons mesurer, par ces statistiques officielles, le fossé
entre les deux pays. Un autre exemple, en 1906, selon une statistique nord-américaine,
sorte de photographie relevée dans le Bulletin de la Chambre de Commerce française de
Madrid, qui indiquait déjà que les États-Unis devançaient les principales puissances
européennes et que le Japon dépassait certaines autres nations du Vieux Continent dans
ce domaine. L'Espagne n'était pas absente, fixée à un dixième rang fort honorable, même
si le chiffre choisi décrit la situation juste après la sécession de la Norvège et de la
Suède. En France, un brevet pour 101 habitants était alors déposé, tandis qu'en Espagne,
4. seulement un pour 530 individus

1 Francisco Javier Ayala-Carcedo (dir.), Historia de la tecnología en España, vol. I, Barcelone, 2000, p.
97100 (Juan Patricio Saíz González). Aussi, Francisco Comín et Pablo Martín Aceña, España : dos cientos años
de tecnologia, Ministerio de Industria, Madrid, 1988.
2 Maurice Daumas (dir.), Histoire générale des techniques, vol. 4-5, Paris, 1996 ; Bertrand Gille (éd.), Histoire
des techniques, Paris, 1978 ; David Landes, L'Europe technicienne. Révolution technique et libre essor
industriel en Europe occidentale de 1750 à nos jours, Paris, 1975 ; Bruno Jacomy, Une histoire des
techniques, Paris, 1990, et Jean Kogel, Économie et technologie de 1880 à 1945, Paris, 1996.
3 A. Broder le souligne entre la France et l’Allemagne surtout : "Entreprises françaises à l’étranger, entreprises
étrangères en France avant 1914", La puissance française à la "Belle Epoque". Mythe ou réalité ?, colloque
Paris 1989, Bruxelles, 1992, p. 110.
4 Organisation Mondiale de la Propriété Industrielle, Cent ans de statistiques de propriété industrielle
18831982, Genève, 1983, p. 46-49 (statistiques 1899-1914).
22Des services
Secteur d'activités émergeant à grande allure, face aux activités traditionnelles
de cueillette et de transformation, les services figurent cependant parmi les activités
humaines les plus anciennes, liées aux princes, aux peuples et à leurs territoires. Par
services, on doit entendre création de marchés et satisfaction de besoins. Des besoins
larges, marqués aussi bien par l’aisance sédentaire que par la nécessité nomade. On
comprendra ainsi combien le transport, l’énergie, sur les traces de l’usage de d’eau, ont
joué un rôle éminent dans la structuration des territoires modernes, comme l’avaient
bien compris les saint-simoniens qui rêvaient d’un "système méditerranéen" intégré par
1
le chemin de fer .
Là encore, le retard ferroviaire espagnol était patent sur la plupart des nations
européennes et nord-américaines. L’écartement des rails – différent de celui des autres
pays occidentaux - de la France particulièrement – isolait le royaume. S'agissait-il de la
fatalité d'un pays trop montagneux et capricieux pour développer un réseau performant
sans peine ? Certains territoires alpins s'étaient dotés - ou étaient en train de le faire - de
réseaux performants, routiers comme ferroviaires.
Tableau n°31 - Chemins de fer (I) - Trafic frêts
France Espagne
longueur trafic trafic longueur trafic trafic
réseau (km) réseau (MT) (MT-km) réseau (km) réseau (MT) (MT-km)
1898-1901 37 741 99,45 14,875 13 201 14,80 2,067
1902-1905 39 155 85,70 16,350 13 780 17,15 1,843
1906-1909 40 052 101,77 19,575 14 511 19,47 2,495
1910-1913 40 681 125,25 23,400 15 024 22,55 2,937
[Sources : B. R. Mitchell, International Historical Statistics, Europe 1750-1988, p. 657 à 682]
Tableau n°31 (suite) - Chemins de fer (II) - Trafic passagers
Périodes France Espagne
longueur trafic total passagers longueur trafic total passagers
réseau (km) passagers par km réseau (km) passagers par km
1898-1901 37 741 405,9 12 765 13 201 30,3 n.i. (2 295)
1902-1905 39 155 418 13 500 13 780 40,5 n.i. (2 939)
1906-1909 40 052 461 15 500 14 511 46,4 n.i. (3 197)
1910-1913 40 681 506 17 925 15 024 52,6 2 139 (1)
(1) chiffre de 1913 / total passagers en millions d'invidus, et passagers par km en individus.
[Sources : B. R. Mitchell, International Historical Statistics, Europe 1750-1988, p. 657 à 682]
En ces temps d’apparition de l’automobile à travers le monde, d’anciens
réseaux devaient être adaptés progressivement aux véhicules qui allaient de plus en plus
les emprunter. En 1911, le réseau routier espagnol était approximativement comparable
à celui de la France. Selon le ministre des Travaux publics, Rafael Gasset y Chinchilla,
il le dépassait même en routes dites nationales - 44 000 km contre 38 000 - mais le reste
était dans un état d'infériorité prononcé, que ce fût en quantité - 20 000 km de chemins

1 Rafael Castro Balaguer, "Historia de una reconversión silenciosa. El capital francés en España, c.
18001936", Revista de Historia Industrial, tome XVI, n°33, 2007, p. 84-85.
23vicinaux contre 600 000 au nord des Pyrénées - ou en qualité, le terme "déplorable"
étant même inscrit noir sur blanc dans l'attendu du projet de loi visant alors à améliorer
1
sensiblement la situation . Qui disait "routes" voyait alors circuler des véhicules
vrombissants jusqu’alors inconnus. Un abîme séparait les deux pays en ce domaine. La
France, grand producteur des premiers temps, était le principal importateur
d'automobiles en Espagne, avant la guerre, comme les chiffres du commerce nous
l'enseignent. Là encore, un facteur de modernité certes balbutiant, mais manifestement
prometteur, marquait la comparaison.
Tableau n°32 - Parc automobile privé non utilitaire (unités), moyenne quadriennale
périodes France Espagne
1898-1901 3 125 34 (1)
1902-1905 14 950 51
1906-1909 35 000 472
1910-1913 71 425 1 424
(1) moyenne biennale : chiffres de 1900 (3 véhicules) et de 1901 (65 véhicules).
[Sources : B. R. Mitchell, International Historical Statistics, Europe 1750-1988, p. 715 (France) et
Estadísticas Históricas de España, p. 305]

Les traditions maritimes des deux nations étaient également anciennes et en
ecrise à la fin du XIX siècle. Leurs positions navales et commerciales étaient dépassées
par les performances anglaises, allemandes, nord-américaines, voire par celles de bien
d'autres pays, plus petits, mais bien davantage dynamiques (Pays-Bas, Norvège...).
Tableau n°33 - Flottes marchandes, France / Espagne
n = nombre (unités) / t = tonnage (1 000 T )
Périodes France Espagne (1)
n voiliers t voiliers n vapeurs t vapeurs n voiliers t voiliersn vapeurst vapeurs
1898-1901 14 343 485,25 1 251 519,75 169 (2) 52,25 445 68,82
1902-1905 14 985 662,25 1 410 635,25 132 42,75 456 71,50
1906-1909 15 693 656,50 1 585 769,25 97 30,25 469 68,04
1910-1913 15 845 619,25 1 814 884,50 64 16,55 527 77,18
(1) bateaux de plus de 100 tonneaux de jauge brute. Les chiffres des voiliers sont donc peu comparables.
(2) chiffres de 1900-1901
[Sources : B. R. Mitchell, International Historical Statistics, Europe 1750-1988, p. 695 et 698, et pour
l'Espagne, Estadísticas Históricas de España, Madrid, 1989, p. 298]
Dans le domaine - relativement neuf - des communications télégraphiques et
e
téléphoniques, le passage du télégraphe - technique du XIX siècle - au téléphone,
nouveauté encore objet de méfiance, se fit dans la douleur pour les deux cas qui nous
préoccupent. Là encore, dans cette nouvelle ère du fil dans les relations individuelles à
distance, qui allait être bientôt relayé par l'ère de l'onde, les pays anglo-saxons,
principaux inventeurs et utilisateurs de compétences européennes continentales - on
songe à Marconi ou à Branly - prirent une avance considérable dans le télégraphe
électrique et le téléphone.

1 AP-CACL-Crédit Lyonnais, DEEF 73250, sous-dossier Espagne, grands travaux, projet loi du 9. 3. 1911.
24Tableau n°34 - Service postal et télégraphique, en millions et en unités par habitant
Périodes France Espagne
n plis plis / h n télég. télég. / h n plis plis / h n télég. télég. / h
1898-1901 2 382 61 37,75 0,96 334 18 4,38 0,25
1902-1905 2 667 68 42,50 1,09 418 (2) 22 4,90 0,26
1906-1909 3 330 83 46,50 1,16 347 17 5,77 0,29
1910-1913 3 790 95 50,50 (1) 1,26 397 20 6,87 0,34
(1) chiffres de 1910 et 1911 (1912 et 1913 non disponibles)
(2) chiffres de 1902-1903 et 1905 (1904 non disponible).
Cette coupure entre Europe atlantique et nordique, d’un côté, et Europe
méditerranéenne et méridionale, de l’autre, allait marquer le continent autant qu’une
césure alimentaire voire gastronomique. Le téléphone le confirmera.
Tableau n°35 - Service téléphonique, téléphones (milliers), appels (millions) par habitant (unités)
Périodes France Espagne
n tél n h/tél n appels n app /h n tél n h/tél n appels n app /h
1898-1901 65,25 597 170,75 4,4 n.i. n.i. n.i. n.i.
1902-1905 116,00 336 211,75 5,4 15,19 1224
1906-1909 175,25 223 249,00 6,4 19,48 975 n.i. n.i.
1910-1913 262,50 152 355,25 9,0 27,05 736 n.i. n.i.
[Source : B. R. Mitchell, International Historical Statistics, Europe 1750-1988, p. 732, 735, 745, 747]
Le retard pris dans le téléphone par certains pays européens fut même abyssal.
France et Espagne faisaient partie des attardés du peloton du progrès. Si la France était
largement en avance sur l'Italie et la Russie, elle l'était tout autant sur les pays ibériques.
Dans la communication mondiale qui se mettait en place, au terme des grandes
1
découvertes, l'Europe méridionale - avec l’orientale - versait dans les fossés du progrès .
Les disponibilités financières n'expliquaient pas tout mais elles nous ouvrent de
nombreuses portes. Dans ce domaine majeur du développement économique - pas
d’activité sans capitaux, même minimes - la situation très inégale entre les deux pays
sera analysée en détails. À titre comparatif, certaines données nous donneront d'emblée
la distance qui les séparaient.
Pourtant, première surprise, la capacité de disponibilité monétaire des habitants
edu royaume ibérique n’était pas aussi éloignée de celle du citoyen français de la III
République qu’on aurait pu le croire. Pour trois raisons essentielles, semble-t-il, à la fois
par le rapatriement de capitaux "indiens"(d’Amérique ou des Philippines), par la
faiblesse de l’utilisation des capitaux accumulés par des investissements collectifs
massifs et par le recours assez fréquent à la planche à billets. La santé financière de
l’Espagne n’était pas si médiocre que certains indices - notamment le dévissage du
change - le laissaient penser. Certains observateurs étrangers - français avant tout - s’en
rendront compte en 1899-1900, peu après le désastre de la guerre hispano-américaine.
L’Espagne avait du répondant financier dès avant cette date, comme nous l’observerons
également.

1 Armand Mattelart, La communication-monde. Histoire des idées et des stratégies, Paris, 1992, p. 21 : en
1900, la France avait un téléphone pour 1 216 habitants, ce qui diverge des chiffres de Mitchell. L'Europe du
nord (Suède, Allemagne, GB) venait largement en tête. Sur ce thème, Pierre Aulas, Les origines du téléphone
en France (1876-1914), Paris, 1999, 306 p., qui ne dit rien sur l’Espagne.
25Tableau n°36 - Circulation monétaire (billets de banque)
France (en MF), Espagne (en Mptas) [change officiel au pair]
France/habitant (en FF), Espagne/habitant (en ptas) [change officiel au pair]
Périodes France Espagne
total / h total / h
1898-1901 3 916 1 017 1 548 836
1902-1905 4 290 1 100 1 595 839
1906-1909 4 848 1 227 1 599 835
1910-1913 5 357 1 345 1 818 909
[Sources : B. R. Mitchell, International Historical Statistics, Europe 1750-1988, p. 765 à 769,
et calculs J.-M. Delaunay (par habitant)]
Tableau n°37 - Dépôts bancaires et d'épargne, totaux et par habitant
France (en MF), Espagne (en Mptas) [change officiel au pair]
France / habitant (en FF), Espagne / habitant (en ptas) [change officiel au pair]
Périodes France Espagne
total db db / h total dce dce / h total db db / h total dce dce / h
1898-1901 4 750 1 233 4 328 1 124 262 145 174 94
1902-1905 5 775 1 480 4 446 1 140 236 124 250 131
1906-1909 8 050 2 064 5 085 1 303 294 150 345 181
1910-1913 10 375 2 606 5 694 1 430 381 198 462 240
db. = dépôts bancaires / dce. = dépôts de caisses d'épargne (privées et publiques)
[Source : B. R. Mitchell, International Historical Statistics, Europe 1750-1988, p. 775 à 783]
Bien d'autres éléments seraient à prendre en compte pour juger de la puissance
financière des pays, telle la croissance de la richesse des banques nationales, publiques
et privées, qui ne peut être qu'un aspect de la richesse réelle des nations considérées. Les
raisons de l'affaiblissement des performances de la banque espagnole sont dues à une
digestion difficile qui succéda au temps de mise en place du système bancaire moderne -
entre 1873 et 1900 - qui était forcément plus dynamique et remuant, malgré - et à cause -
des guerres coloniales et de leurs conséquences. La faible spécialisation des institutions
privées - principales responsables de la médiocrité de la croissances des actifs - la
timidité des engagements hors des colonies - désormais perdues, sans espace de
substitution rapide - et l'absence espagnole du système international fondé sur
l'étalonor, autant de raisons qui expliquent les résultats espagnols du tableau, face aux
engagements croissants - mais en voie de tassement - de la finance française à travers le
monde. Entre 1898 et 1914, la banque catalane devait même subir le double affront d'un
affaiblissement général et d'un déclassement face à la Castille (Madrid) et au Pays
1Basque (Bilbao) .
Sur le plan multilatéral, la position du royaume ibérique devait même s'effriter
au début du siècle. Les banques espagnoles connurent un véritable coup d'arrêt, leurs
performances devenant médiocres, au point de ne pas profiter du retournement de
conjoncture esquissé dans les ultimes années du siècle finissant.

1 Pablo Martín Aceña,"Desarrollo y modernización del sistema financiero 1844-1935", La modernización
económica de España 1830-1930, Madrid, 1985, p. 135-137. Albert Balcells, Historia Contemporánea de
Cataluña, Barcelone, 1980, p. 154, signale la chute du montant déclaré des capitaux des banques catalanes
entre 1898 (> 200 Mptas) et 1914 (63 Mptas).
26
eeeeTableau n°38 - Taux de croissance moyenne annuelle, actifs des institutions financières, divers pays (en %)
Pays 1880-1900 1900-1913
prix courants prix constants prix courants prix constants
Allemagne 5,6 5,4 6,4 5,5
Belgique 4,2 4,8 5,7 3,3
Espagne 4,6 4,2 0,6 0,3
France 4,4 5,4 3,8
Grande-Bretagne 2,5 3,1 2,7 2,2
Italie 3,6 3,7 8,0 6,3
Pays-Bas 3,3 4,5 5,8 4,7
Suisse 4,7 6,8 7,4
Europe 4,2 4,6 5,2 4,3
États-Unis 6,4 7,3 6,5 4,5
[Source : Pablo Martín Aceña, "Desarrollo y modernización del sistema financiero, 1844-1935",
La modernización económica de España 1830-1930, Madrid, 1985, p. 131, d'après R. W. Goldsmith,
Financial Structure and Development, Yale U. Press, New Haven, 1969]
Tableau n°39 - Budgets de l'État (totaux et par habitant)
France (en MF), Espagne (en Mptas) [change officiel au pair]
France / habitant (en FF), Espagne / habitant (en ptas) [change officiel au pair]
Périodes France Espagne
r r / h d d / h t r r / h d d / h t
1898-1901 3 667 952 3 654 949 7 328 920 497 859 464 1 780
1902-1905 3 688 949 3 660 938 7 349 982 516 938 493 1 920
1906-1909 3 978 1 007 3 984 1 021 7 963 1 028 535 996 518 2 024
1910-1913 4 728 1 196 4 670 1 173 9 399 1 135 582 1 143 586 2 278
r = recettes / d = dépenses / t = totaux
[Source : B. R. Mitchell, International Historical Statistics, Europe 1750-1988, p. 797 à 824]
On le voit, la maturité financière espagnole n’était pas aussi éloignée, là encore,
de celle de la France, à l’extrême fin du siècle, avec l’appui des capitaux américains
rapatriés, mais la situation redevenait plus difficile.
Albert Broder nous donne aussi, dans un ouvrage récent, une autre comparaison
relative à l'évolution significative des masses budgétaires des deux nations.
Tableau n°40 - Évolution des masses budgétaires [en monnaies courantes et indices (*)]
Périodes Recettes ordinaires Dépenses totales
Espagne France Espagne France
1874-1880 737 100 2 585 100 784 100 2 493 100
1881-1892 789 107 2 785 108 844 108 3 044 122
1893-1898 820 111 3 043 118 842 107 3 091 124
1899-1906 1 022 139 3 231 125 970 124 3 222 129
1907-1914 1 177 160 3 783 146 1 206 154 3 311 133 (**)
(*) indice 100 = 1874-1880 (**) 1907-1913 pour cause de guerre
[Source : Albert Broder, Histoire économique de l'Espagne contemporaine, Paris, 1998, p. 101]

27La sous-fiscalisation de l'État espagnol saute aux yeux. Il ne se donnait pas les
moyens réels d'un redressement avéré et durable. Les faiblesses de l'investissement
1
"social" - notamment éducatif - allait marquer le pays pour de longues décennies . Cette
situation devait perdurer malgré les rentrées fiscales fructueuses des années de la
Première Guerre mondiale.
Tableau n°41 - Dettes publiques, montant en capital : France (en Milliards F), Espagne (en Milliards ptas)
Année France Espagne
dette publique dette flottante dette publique dont flottante
1911 31,037 n.i. 1,028 -
1912 31,162 1,35 -
e[Source : Alfred Neymarck, La statistique internationale des valeurs mobilières. X rapport
à l'Institut International des Statistiques. XIV esession, Vienne 1913, Paris, 1916, p. 72-76]
Par habitant, l'endettement des Français était ainsi largement supérieur à celui
des Espagnols. Le royaume ibérique paraissait moins endetté que la République
française, ses budgets mieux équilibrés, mais il s'agissait là d'un trompe-l'œil, car la
pacification du Maroc, fit passer ses budgets au-dessous du point d'équilibre alors que,
malgré leur coût comparatif plus élevé, ils n'affectèrent pas la destinée des finances
publiques françaises de façon significative, la crise boursière des années 1907-1908
paraissant plus pertinente pour expliquer le déficit des exercices suivants.
Tableau n°42 - Budgets de l'État (totaux et bilans) : France (en MF), Espagne (en Mptas)
[change officiel au pair]
France Espagne
exercice recettes dépenses excédent déficits exercice recettes dépenses excédent déficits
s s
1898 3 620 3 527 93 1898-99 923 915 8
1899 3 656 3 589 67 1899/2 1 033 449 134
1900 3 814 3 746 68 1900 956 904 52
1901 3 576 3 701 125 1901 996 958 38
1902 3 582 3 699 117 1902 1 019 948 71
1903 3 677 3 597 70 1903 1 032 1 009 23
1904 3 739 3 638 101 1904 1 032 978 54
1905 3 766 3 706 60 1905 1 036 964 72
1906 3 837 3 852 15 1906 1 100 997 103
1907 3 968 3 880 88 1907 1 087 1 026 65
1908 3 966 4 020 54 1908 1 078 1 022 56
1909 4 141 4 186 45 1909 1 065 1 116 51
1910 4 273 4 321 48 1910 1 127 1 133 6
1911 4 689 4 548 141 1911 1 181 1 175 6
1912 4 857 4 742 115 1912 1 197 1 259 62
1913 5 092 5 067 25 1913 1 371 1 442 71
NB. Ordonnancements de liquidation imputés sur l'exercice en cours et non sur l'exercice d'origine.
[Sources : Georges Bonnefous, Histoire politique de la Troisième République, tome 1, L'avant-guerre
19061914, Paris, 1956, p. 415, et Espagne, Estadisticas Historicas de España, Madrid, 1989, p. 443]

Quant aux budgets, ils marquaient à la fois les capacités et les faiblesses d’une
nation. Le volume de la recette autorisait directement la dépense, même si la réalité était
beaucoup plus complexe à une époque où l’impôt direct sur les revenus n’existait pas

1 A. Broder, Histoire économique de l'Espagne contemporaine, Paris, 1998, p. 101-104.
28encore, ni en France, ni en Espagne, malgré de vifs débats au nord des Pyrénées. C’était
par le budget que s’exprimait la force d’un État, l’excédent – souhaitable en lui-même
pour des raisons comptables d’endettement – n’était pas toujours le signe d’une saine
gestion mais souvent celui d’une incapacité de recouvrement qui obérait les projets que
la puissance publique pouvait formuler pour sa sécurité et son développement.
Tableau n°43 - Balances des paiements, France (en MF)
Périodes commerciale invisible investissements courante exportation de capitaux
1898-1901 - 586,50 1 553,25 821,50 965,25 868,50
1902-1905 - 179,75 1 797,25 1 032,50 1 557,00 1 272,25
1906-1909 - 548,75 2 487,50 1 325,75 1 765,50 1 387,25
1910-1913 - 1 516,00 2 795,25 1 565,00 1 529,25 1 141,50
[Source : B. R. Mitchell, International Historical Statistics, Europe 1750-1988, p. 920]
Mais, on le sait, hier comme aujourd'hui, l'économie de deux pays voisins peut
induire des développements régionaux significatifs. Le déclin de l'économie espagnole
n'a-t-il pas expliqué partiellement, voire provoqué, la marginalisation du sud-ouest de la
e
France au XIX siècle, qui, à son tour, n'aurait pas pu agir comme zone de
développement transfrontalière ? C'est peut-être pécher par excès de déterminisme
géographique, mais il y a là une piste de réflexion. Le refuge stratégique - entendons la
zone de repli des instances de la République, durant les conflits, on l'avait vu, en
18701871 - s'expliquerait par ce même phénomène de mimétisme. Pourtant, la partie
septentrionale de l'Espagne se développa plus rapidement à l'époque contemporaine que
l'Andalousie, car la perte de la plus grande partie de l'empire colonial, dans le premier
equart du XIX siècle, priva Cadix, Séville et d'autres cités méridionales de leur rôle
éminent d'introductrices privilégiées - sinon exclusives - des richesses d'outre-mer.
La Catalogne espagnole progressa plus de la mer et vers l'intérieur du royaume
- son "nouvel empire" - qu'en fonction d'un Midi languedocien français, qui n'était pas à
sa portée, en partie de sa propre faute, pour cause de protectionnisme acharné. Quant à la
Biscaye, elle exportait par mer. La désolation économique pyrénéenne ne pouvait
pourvoir à l'animation d'échanges difficiles. L'impact des richesses minières ne pouvait
compenser la dépression rurale et l'attrait des régions industrielles.
Dans ces conditions générales - richesses naturelles appétissantes et
développement industriel insuffisant - la mainmise partielle de l’étranger devenait
inévitable à l’aune de moyens techniques en voie de banalisation. Face à une Espagne
sous capitalisée, sous-exploitée par sa propre concurrence interne - coloniale et régionale
- les milieux investisseurs et spéculateurs de France, de Grande-Bretagne et
d’Allemagne, voire de Belgique, purent concentrer de puissants efforts pour mettre en
valeur des espaces pourtant repérés depuis les temps les plus anciens mais mal
désenclavés, mal reliés aux circuits européens voire mondiaux qui se mettaient alors en
place. La conjoncture "fin de siècle", avec la perte des dernières colonies américaines et
océaniennes, mais aussi – et surtout – le renversement de tendance économique
européenne, avec le retour de la croissance - allait démontrer que l’Espagne n’était pas
aussi moribonde, dans la sphère économique ou politique, qu’on voulait le proclamer
dans et hors des frontières du plus important royaume ibérique du moment. Les affaires
financières en seront la plus belle preuve. L’Espagne avait-elle encore besoin de
l’étranger en général, de la France en particulier ?
29LES INTÉRÊTS FINANCIERS FRANÇAIS
EN ESPAGNE
Les origines de l'intérêt économique - commercial puis financier - des Français
pour les affaires ibériques sont à rechercher dans l'abondance du numéraire engendré par
les découvertes américaines et asiatiques de l'Espagne et du Portugal, constituant ainsi le
trait d'union géographique entre monde européen et espaces lointains. Une première
mondialisation avant la lettre. Cependant, à l'époque contemporaine, la perte de la
plupart des colonies par le plus important de ces deux pays y a inversé les flux
financiers, comme les flux migratoires de façon contradictoire.
L'étude des intérêts économiques français, au sud des Pyrénées, a été menée -
en elle-même - par trois historiens auxquels il faut rendre hommage pour l'œuvre
accomplie. Albert Broder et Gérard Chastagnaret, sur les traces d'Émile Témime, ont
ouvert là une voie que nous avons beaucoup empruntée. Grâce à leurs thèses et à leurs
1travaux, l'essentiel a été écrit . Il faudrait y ajouter - en retrait chronologique – l’étude de
e 2
Michel Zylberberg sur les intérêts français en Espagne à la fin du XVIII siècle .
Certains travaux anglo-saxons ont également contribué à cet éveil
3
historiographique, entre analyse macro-économique et Business History . Longtemps
réticents et brimés, les historiens espagnols avaient hésité à traiter la question du poids
des intérêts étrangers, notamment français et britanniques, dans le développement de leur
pays, soumis depuis un demi-siècle à un nationalisme sourcilleux et refermé sur
luimême. À partir des années 1960, une évolution se dessina, qui devait aboutir non
seulement à la mise en place d'une école espagnole d'Histoire économique … bicéphale,
mais aussi, ce faisant, à une prise de conscience de l'importance décisive de l'impulsion
étrangère dans la croissance économique contemporaine de la péninsule. D'une part, le
courant catalan, voire catalaniste, autour de Joan Sardà, Jaime Vicens Vives, Josep
Fontana et Jordi Nadal, d'autre part, le courant madrilène, avec Gabriel Tortella, Pedro
Tedde, Gonzalo Anes, Pablo Martín Aceña... sans oublier les collègues des universités
de province (Alicante, Bilbao, Séville). Pourtant, même dans ce cadre rénové, il s'est
souvent agi, à l'origine, de travaux ponctuels et régionaux, actuellement en plein
élargissement, comme l'indique une synthèse publiée par Gabriel Tortella. La thèse de
eMaría Teresa Costa, sur le financement extérieur de l'économie espagnole au XIX
siècle, avait cependant marqué une voie nouvelle, déjà illustrée par les travaux initiaux
4
d'Albert Broder .

1 Les thèses d'État d'Émile Témime, Les rapports franco-espagnols de 1848 à 1868, U. de Provence, 1973, 800
ep., d'A. Broder, Le rôle des intérêts étrangers dans la croissance économique de l'Espagne au XIX siècle, U.
de Paris-1, 1981, 7 tomes, 2126 p., et de Gérard Chastagnaret, Le secteur minier dans l'économie espagnole au
eXIX siècle, U. de Provence, 1985, 5 tomes, 1509 p. [publiée en 2000].
2 Michel Zylberberg, Une si douce domination. Les milieux d'affaires français et l'Espagne vers 1780-1808,
Paris, 1993, 654 p.
3 e Des travaux anglo-saxons, Herbert Feis, Europe, the World's Banker 1870-1914, 1930, 335 p. (2 éd., NY,
1964], et Rondo Cameron, La France et le développement économique de l'Europe 1800-1914, trad. fr., Paris,
1971 (éd. originale, Princeton, 1961), p. 322-325.
4 G. Tortella, El desarrollo, ouvr. cité, Madrid, 1994, 429 p. Du même, "La economia española a finales del
siglo XIX y principios del siglo XX", La España de la Restauración, ouvr. cité, p. 133-152. María Teresa
Costa, Financiación exterior des capitalismo español en el siglo XIX, U. Barcelone, 1982, 335 p.
30 Notre propos est de tenter, d'une part, de faire un bilan général, à partir de
données parfois nouvelles, des intérêts français dans les terres métropolitaines de
souveraineté espagnole, et d'en esquisser, d'autre part, l'influence sur les rapports
politiques entre les deux pays. De cet ultime point de vue, les modèles d'approche
peuvent également être recherchés dans les thèses de relations internationales
économiques de Raymond Poidevin, de René Girault, de Jacques Thobie, de Bernard
Michel et de Pierre Milza, même si, à l'exception de cette dernière, la problématique
1abordée est monothématique, mais davantage approfondie . Une troisième source de
formation et d'inspiration - les monographies d'entreprises - dans la foulée de Jean
2
Bouvier et de bien d'autres historiens, constitue une perspective de premier plan . Enfin,
naturellement, certains travaux de l'école historico-économique française pourront nous
être utiles, malgré leur indifférence généralisée envers les affaires espagnoles. Avec ces
quatre pieds, la table peut être dressée.
Cependant, les difficultés, inhérentes à la progression claire d'un propos
inéluctablement lié à une nécessité de classement préalable, ne sauraient être
sousestimées. J. Bouvier, J. Thobie ou R. Girault ont posé en tête de leurs préoccupations
méthodologiques le problème de l'investissement international, qu'il fût à risques ou "de
3. De même, Albert Broder - dans le cas espagnol - a privilégié une pères de famille"
analyse sectorielle, par un souci de clarté propice à la compréhension du lecteur, objet
ultime de tout travail d'élaboration historique, étant entendu qu'aucun idéal d'exposition
4ne saurait exister en la matière . Voulant partir d'une base nationale et chronologique, il
nous est apparu indispensable de suivre cette approche. Une recension - la plus
rigoureuse et complète possible - des intérêts français s'avèrerait donc nécessaire.
Les investissements étrangers en Espagne passèrent par diverses phases au long
e e e
du XIX siècle. De purement financiers, de la fin du XVIII au milieu du XIX siècle, ils
devinrent des fonds d'équipement - ferroviaires et énergétiques - puis, de plus en plus,
industriels jusqu'en 1914. Ils accompagnaient ainsi l'évolution industrielle, au sud des
Pyrénées, abordant même le troisième "bond technologique" - nous préférons ce terme à
e 5celui de "révolution industrielle" - du début du XX siècle .
Il nous faut cependant replacer l’ensemble des investissements français
d’Espagne et des territoires dépendants - en plein mutation à la charnière des deux
siècles – dans leur contexte mondial. Les estimations des placements français à l'étranger
ont déjà donné lieu à de multiples tentatives d'estimations chiffrées. Raymond Poidevin
6et d'autres auteurs - tels Herbert Feis et Rondo Cameron - s'y sont risqués . Il ne peut

1 La thèse de Raymond Poidevin, pour l’Allemagne, 1969 [rééd. Paris, 1998] a clairement marqué ce secteur de
la recherche historique que René Girault - pour la Russie - et Jacques Thobie - pour l'Empire ottoman - ont
conforté par leurs travaux légèrement postérieurs.
2 Nous évoquerons ces monographies d'entreprises à l'occasion de l'analyse des divers secteurs de présence
capitalistique française.
3 R. Girault, Emprunts russes, ouvr. cité, p. 17-23. Également, Jean Bouvier, Initiation au vocabulaire et aux
e e emécanismes économiques contemporains (XIX -XX s.), 3 éd., Paris, 1977, p. 245-246, et "Sur l'investissement
international : de l'économie à l'histoire", RI, n°7, 1976, p. 211-218.
4 e A. Broder,"Les investissements étrangers en Espagne au XIX siècle : méthodologie et quantification", Revue
d'Histoire Économique et Sociale, tome 54, n°1, Paris, 1976, p. 29-63.
5 e Jaime Vicens Vives et Jorge Nadal Oller, Manual de Historia económica de España, 9 éd., Barcelone, 1987,
p. 551-677. Sur la période antérieure aux années 1850-1860, M. T. Costa, ouvr. cité, p. 15-79.
6 Outre sa thèse citée, p. 36-37, R. Poidevin, Finances et relations internationales 1887-1914, Paris, 1970, p.
20-34, qui communique une série de tableaux en partie reproduits ici.
31s'agir que d'estimations larges, mais significatives, des tendances du temps. Ces
estimations, qui ne discernent pas les deux pays ibériques, sont fondées sur des sources
très aléatoires et incomplètes, qui ne peuvent être que des indications de tendances très
larges. On le voit, les placements français en péninsule ibérique auraient subi une
ecertaine érosion - surtout en valeur relative - dans les premiers lustres du XX siècle.
Outre la répartition entre Espagne ou Portugal - on suppose celle du premier pays
nommé bien plus importante - quelles seraient les parts respectives des placements
publics et des investissements privés ?
Des investissements tous azimuts
La conscience d’une mondialisation des investissements était déjà forte en
e
France à la fin du XIX siècle. La concurrence avec le Royaume-Uni, puis avec
l’Allemagne, voire, à l’horizon, avec les États-Unis, se nourrissait d’enquêtes et
d’évaluations assez nombreuses, qui ont été naturellement utilisées - avec précaution
quant à leurs modes d’élaboration - par les historiens et les économistes. Si l’Europe
était désormais privilégiée, c’était bien par manque de dynamisme colonial de nature
économique. Le fusil du militaire ou du colon et le goupillon du missionnaire
l’emportaient assez fréquemment sur le piolet du chercheur, mais aussi par la conviction
que la pénétration économique devait être au service d’une idée phare : la revanche qui
rendrait à la France son honneur et sa puissance. Un premier tableau montre la situation
eà l’extrême fin du XIX siècle.
De 1780 à 1882 - date de la conversion Camacho, dont nous parlerons un peu
plus en avant - les entreprises françaises constituaient plus de 57 % du total des
initiatives d’opérations effectives au sud des Pyrénées. Entre 1882 et la guerre mondiale,
ce pourcentage s’affaissa à 32 %. Pourtant, la reprise de la "Belle Époque" démontre la
part toujours dominante en flux de capitaux. D’autres sources permettent en effet
d’affiner davantage la mesure de cette présence, même si la série suivante apparaît
comme excessivement lacunaire.
Tableau n°44 - Répartition géographique des placements français, 1896-1900 (milliards de francs)
Pays R.-G. Lévy (1896) E. Théry (1897) A. Neymarck (1900)
Fonds d'État Autres titres total
Russie 6 7 7 1 8
Espagne (*) 5 3,6 1 1,5 2,5
A.-Hongrie 2 2,5 2 0,5
Italie 1,5 1,6 1,2 0,5 1,7
reste Europe 2 3,4 3,5 0,2 3,7
total Europe 16,5 18 14,7 3,7 18,4
Amériques 1,2 2,6 2,5 3
Asie (**) 1,9 1,5 1,7 0,8 2,5
Afrique (***) 1,7 1,8 1,5 2 3,5
totaux 21,3 23,9 20,4 6,2 26,8
(*) Cuba inclus [1896-1897] (**) Empire ottoman inclus (***) colonies françaises exclues
[Sources : Raymond Poidevin, Les relations économiques et financières entre la France et l'Allemagne de
1898 à 1914, Paris, 1969, p. 37, et Finances et relations internationales 1887-1914, Paris, 1970, p. 20-21].
32Tableau n°45 - Placements français en MF, 1902 (chiffres de 1900)
Pays % Pays (suite) %
Russie 6 966 32,37 Portugal 900 3,04
Espagne 2 974 10,07 Brésil 696 2,35
Autriche-Hongrie 2 850 9,65 Chine 651 2,20
Turquie 2 172 (*) 7,35 Belgique 600 2,03
Afrique anglaise 1 592 5,39 États-Unis 600 2,03
Égypte 1 436 4,86 Tunisie 512 1,73
Italie 1 430 4,84 Suisse 455 1,54
Grande-Bretagne 1 000 3,38 etc... - -
Argentine 923 3,12 total 29 855 100
(*) dont Turquie d'Europe (1 818 MF) et d'Asie (354 MF)
[Source : MAE-Paris, Enquête sur les investissements français à l'étranger, Paris, 1902,
repris par Raymond Poidevin, dans Les relations économiques et financières entre la
France et l'Allemagne de 1898 à 1914, Paris, 1969, p. 36, et dans Finances et relations
internationales 1887-1914, Paris, 1970, p. 24]
Les chiffres diffusés par le ministère des Affaires étrangères furent cependant
contestés par divers analystes. Et pourtant …
Tableau n°46 - Répartition géographique des placements français, Europe 1908-1914 (milliards francs-or)
Pays A. Neymarck (1908) E. Théry (1908) A. Marvaud (1910) A. Neymarck (1914)
Russie 9,5 > < 10,5 - - 11,3
Espagne (*) 3,5 ± 3,2 ± 3,679 3,849
A.-Hongrie 2 > < 2,5 - - 2,2
Italie 1 > < 2,5 - - 1,3
reste Europe 6 > < 10 - - 1,5
totaux 33 > < 35 39 ± - 45 ±
(*) et Portugal
[Sources : Émile Becqué, L'internationalisation des capitaux, Montpellier, 1912, p. 68, selon :
- colonne 1 : A. Neymarck, Bulletin de l'Institut International de Statistique, tome XVIII, 1909, p. 278
- colonne 2 : Edmond Théry, La Fortune de la France, Paris, 1911, p. 225
e- colonne 3 : A. Marvaud, L'Espagne au XX siècle, Paris, 1910, p. 121
- colonne 4 : A. Neymarck, selon Raymond Poidevin, dans Les relations économiques et financières entre la
France et l'Allemagne de 1898 à 1914, Paris, 1969, p. 723, selon Herbert Feis, Europe the World's banker
1870-1914, p. 51].
On le voit dans le tableau précédent, quelques années plus tard, les positions
n'avaient guère évolué, selon les mêmes personnalités, malgré la permanente association
1
des deux pays ibériques dans les chiffres proposés .
En tout cas, la péninsule ibérique demeurait parmi les pays les plus dépendants
de l’épargne française, mais son poids tendait à diminuer face aux appétits russe,
balkaniques et ottoman, sans oublier l’Amérique dans son ensemble.

1 Émile Becqué, L' internationalisation des capitaux. Étude économique, financière et politique, thèse de
esciences économiques, U. Montpellier, 1912, p. 68. Également, Angel Marvaud, L'Espagne au XX siècle,
Paris, 1910, p. 122.
33
eeTableau n°47 - Répartition géographique des placements français, 1900-1914 (milliards de francs-or)
Pays 1900 1914
% %
Russie 7 25 11,3 25,1
Espagne et Portugal 4,5 16 3,9 8,8
Autriche-Hongrie 2,5 8,9 2,2 4,8
Empire ottoman 2 7,1 3,3 7,5
Balkans 0,7 2,5 2,5 5,5
Suisse-Belgique-Pays-Bas 1,0 3 1,5 3,3
Italie 1,4 5 1,3 2,8
Autres Europe 0,8 2,8
Total Europe 19,9 71 27,5 61,1
Colonies 1,5 5,3 4 8,8
Égypte et reste Afrique 3 10,7 3,3 7,3
États-Unis et Canada 0,8 2,8 2 4,4
Amérique du sud 2 7,1 6 13,3
Asie 0,8 2,8 2,2 4,8
Total hors-Europe 8,1 29,8 38,8
Total général 28 100 45 100
[Sources : H. Feis, Europe, the World's Banker,1870-1914, NY, 1964, p. 51, repris par C.-L. Michalet, Les
placements, ouvr. cité, p. 147]
Ainsi, malgré l'hétérogénéité de ces tableaux, on remarque une lente
dégradation du volume des investissements et placements français en péninsule ibérique.
De 1896 à 1914, le recul fut réel, passant de 5,6 milliards de francs environ (1896), à 3,6
(1897), puis à 2,9 ou 2,5 (1900), mais on remarque la remontée de l'extrême
avantguerre, à environ 3,8 en 1914. Outre l'attrait de nouveaux horizons pour les épargnants et
les groupes français, la concurrence - ancienne, dans le cas anglais, récente dans le cas
allemand - apparaissait comme un facteur aggravant de la relative reculade "globale" des
positions françaises. Une cause "exogène" venait en quelque sorte accompagner la cause
"endogène".
Manifestement, la France se sentait "chez elle" sur le plan financier, ainsi que
le signalait la Direction des affaires commerciales du Quai d'Orsay en 1897, qui aurait
volontiers vu associés des capitaux anglais, voire allemands, car, cet excès de présence
n'était même plus profitable sur le plan politique, prétendait-elle, comme nous l'avons
constaté dans les affaires de cession d'artillerie. La Direction des affaires politiques en
prit acte mais objecta, cependant, qu'il n'était pas souhaitable d'introduire le(s) loup(s) -
1
d'autre(s) loup(s) ? - dans la bergerie espagnole .
Cette situation était cependant mise en péril par une faiblesse du change,
aggravée par la crise coloniale depuis les années 1890. Encore préoccupante au début du
nouveau siècle, elle inquiétait de nombreux porteurs français qui craignaient une sorte de
banqueroute. Objet d'études aussi diverse que nombreuses, elle pesait sur divers revenus
mobiliers qui n'étaient plus réglés, souvent péniblement, qu'en pesetas - on disait alors
2
piécettes, voire piastres - mais la situation s'améliora grandement à partir de 1905 .

1 R. Poidevin, Finances et relations internationales, ouvr. cité, p. 188.
2 Henri-Joseph Mitjaville, De la crise du change en Espagne, thèse de droit, U. Bordeaux, publiée 1903, 231
p., soutenue 1904, et Georges Roux, Le change espagnol et son amélioration actuelle, thèse de droit, U.
Montpellier, Sicardi, Montpellier, 1911, 110 p. Également, AP-BNPP-Paribas, Espagne 64, dossier 19,
34
ee En 1914, ainsi que le montre ce dernier tableau, de nouvelles estimations
relatives aux investissements des trois grandes puissances financières à l'étranger nous
permettent de saisir non seulement leur hiérarchie, mais également leur géographie. Or,
celle-ci ne signalait pas spécialement une quelconque inattention de la France envers
l'Espagne. Les capitaux allemands paraissaient actifs au sud des Pyrénées. Nous verrons
dans quels secteurs... mais, là encore, certaines statistiques du moment paraissaient
également rassurantes pour la finance française. Sublime paradoxe des chiffres...
Tableau n°48 - Distribution des investissements étrangers en Espagne, hors dette publique, 1851-1914 (Mptas)
Nationalités Total %
Français 1 032,33 59,11
Britanniques 412,67 (*) 23,62
Belges 109,32 6,26
Allemands 61,02 3,50
Suisses 4,74 0,27
Néerlandais 3,37 0,19
Italiens 1,68 0,096
Nord-américains 0,53 0,030
Totaux 1 746,43 100
(*) capitaux canadiens inclus (125,00 ?) [Source : Teresa Tortella, Una guía de fuentes sobre inversiones
extranjeras en España (1780-1914), Archivo del Banco de España, Madrid, 2000, p. XXIV].

En utilisant d’autres sources, plus diversifiées, Albert Broder avait déjà,
vingtcinq ans auparavant, fixé avec rigueur le poids des investissements directs étrangers - par
nationalité et par tranche décennale - dans l’Espagne de cette même période, celle du
décollage économique. L’évolution de l’engagement français y apparaît marqué par les
grands événements et les grandes tendances du temps à savoir la faiblesse des années
1870 due à la ponction de l’emprunt de libération nationale après le traité de Francfort,
et l’impact de la grande dépression et des nouveaux flux coloniaux des années 1890.
Ainsi, sur la période qui nous intéresse - principalement de 1901 à 1913, selon les
tranches chronologiques proposées dans le tableau suivant - les investissements français
atteignaient à peine plus de la moitié des flux étrangers, en progrès réel après les
e
décennies médiocres de la fin du XIX siècle, mais ils représentaient tout de même -
selon les sources de calcul - de 59 à 63 % du stock investi dans le royaume ibérique sur
soixante ans. L'étude de la répartition géographique précise de ces investissements
français serait à réaliser. C'est un travail colossal, mais des pistes existent naturellement,
notamment à travers la production historique et économique espagnole récente.
Si la concurrence anglaise, voire belge et allemande, dans certains secteurs
(mines, textiles, télégraphes-téléphones, commerce ou construction navale) n'était pas
une vaine menace, la domination française était cependant incontestable, voire écrasante,
dans le domaine des fonds publics et dans la finance.

généralités, notes et études diverses sur l'amélioration du change et la liquidation des dettes d'outre-mer (1903)
ou sur les emprunts réalisés et amortis de 1900 à 1909 (1909).
35Tableau n°49 - Distribution des investissements étrangers en Espagne, hors dette publique, 1851-1913,
totaux décennaux ( en milliards de FF courants, % entre parenthèses)
Périodes total France Belgique Royaume-Uni Allemagne divers
1851-1860 328,9 311,5 (94,7) 11,3 (3,4) 3,3 (1,0) 0 2,8 (0,9)
1861-1870 609,9 541,1 (88,7) 60,3 (9,9) 8,5 (1,4) 0 0
1871-1880 488,1 217,2 (44,5) 43,5 (8,9) 213,4 (43,7) 14,0 (2,9) 0
1881-1890 718,0 436,7 (60,8) 44,3 (6,2) 227,0 (31,6) 0 10,0 (1,4)
1891-1900 382,7 160,9 (42,0) 69,2 (18,1) 72,6 (18,9) 75,9 (19,8) 4,1 (1,1)
1901-1913 737,6 (*) 397,2 (53,9) 144,1 (19,5) 151,0 (20,5) 45,3 (6,1) 0
totaux 3 265 2 064,6 (63,2) 372,7 (11,4) 675,8 (20,7) 135,2 (4,1) 17,4 (0,5)
(*) treize exercices, soit un rythme décennal de 567,4 MF courants ou annuel de 56,74 MF
e[Source : Albert Broder, "Les investissements étrangers en Espagne au XIX siècle", Revue d'Histoire
Économique et Sociale, 1976, p. 62, complété par J.-M. Delaunay (pourcentages)]
fig. n°1 - Investissements étrangers en Espagne, hors dette publique 1851-1913
e[Source : A. Broder, "Les investissements étrangers en Espagne au XIX siècle :
méthodologie et quantification", Revue d'Histoire Économique et Sociale, Paris, 1976, p. 62]
36
eeLes fonds d’État, une vieille pratique
Par fonds publics, il faut entendre non seulement les emprunts d'État, émis par
les autorités officielles du pays demandeur, mais également less réalisés par les
entités régionales, locales ou les sociétés privées, auxquelles, par l'importance de leurs
1
besoins à usage de bien public, les dites autorités supérieures accordent leur garantie .
Leur estimation et la part revenant aux étrangers demeure cependant un casse-tête pour
l'historien, qui ne pourrait consacrer un temps libre - énorme - à une étude exclusive et
2
approfondie . Albert Broder, dans un article pionnier, a fixé à 3 265 200 000 de francs
courants l'ensemble des flux de capitaux étrangers - hors dette publique - qui aurait
irrigué l'Espagne, de 1851 à 1913. La France y aurait participé pour un montant de près
des deux tiers (63,2 %),soit 2 063 064 000 environ.
3 À cette somme gigantesque, il faudrait ajouter la dette publique . Nous
commencerons notre étude par l'évocation de cette dernière. Les Rothschild de Paris et
4
de Londres y jouèrent un rôle majeur à partir des années 1830, comme nous le verrons .
Les points de contacts principaux étaient naturellement les bourses nationales
qui en fixaient la valeur. Celle de Paris (1808) était alors la seconde du monde, assez
loin derrière Londres, mais bien devant New York. Elle était installée depuis 1826 au
er5Palais Brongniart, dont la première pierre avait été posée par Napoléon I . Plus récente
(1831), celle de Madrid avait été définitivement installée en 1893, Plaza de la Lealtad,
6
sur le Paseo du Prado, non loin du Musée du même nom . C'était là - en grande partie -
que l'on mesurait la température financière des États impliqués dans les circuits
internationaux.
Des travaux - déjà anciens - ont mis en valeur le rôle éminent de la finance
efrançaise dans ce secteur, depuis la première moitié du XIX siècle. Herbert Feis et
Rondo Cameron, notamment, ont mis en exergue la prédilection de l'épargne de l'élite,
puis d'une fraction plus large de la population française - tous régimes confondus - pour
ce type d'investissements financiers garantis par la puissance publique demanderesse ou
7protectrice . Or, dans le cas de l'Espagne, cette autorité de l'État, mise à mal à diverses
reprises, justifiait-elle un engouement des banques et des petits porteurs à travers des
prêts à la fois substantiels et fréquents ? Les besoins financiers du royaume ibérique, dès
la libération du territoire de la présence des troupes napoléoniennes (1813-1814),
e
devinrent de plus en plus importants tout au long du XIX siècle. Les affres politiques
des années 1870 avaient creusé les déficits budgétaires. De 1850-1854 à 1870-1874, la
moyenne quinquennale du déficit était, passé de 4 % environ à 27,5 % des dépenses

1 On retrouve grosso modo cette définition dans la plupart des thèses et ouvr. précités.
2 J. Thobie, Intérêts, ouvr. cité, p. 78-81.
3 A. Broder,"Les investissements étrangers", art. cité, p. 29-62, signalé - entre autres - par G. Tortella, El
desarrollo, ouvr. cité, p. 129-132. Aussi, notice avec doc. AHBE (1782-1914) chez T. Tortella, Una guía de
fuentes, ouvr. cité, p. 88-89.
4 Miguel À. López Morell, La Casa Rothschild en España (1812-1941), Madrid, 2005, p. 61-141. Les
Rothschild auraient financé la campagne de Wellington en Espagne (1813-1814), ibidem, p. 30-38.
5 Michel Carsow, Les bourses de valeurs mobilières, thèse de droit, U. Paris, 1931, p. 5-40.
6 La fondation de la Bourse de Madrid fut envisagée sous Joseph Bonaparte (1808) mais ne fut effective qu’en
1831. M. Carsow, ouvr. cité, p. 283-288 (Madrid). Pour la période qui nous concerne, José Antonio Torrente
Fortuño, Historia de la Bolsa de Madrid, vol. 3, 1898-1945, Madrid, 1974, 225 p. Les premières statistiques
globales datent de 1874.
7 R. Cameron, ouvr. cité, p. 322-325.
371totales de l'État ibérique ! Celui-ci avait pu combler ces pertes par un recours massif à
des emprunts internationaux, devenant ainsi un débiteur majeur de la finance française
après l’avoir été de la finance anglaise. La stabilisation politique de 1874 et la trêve
cubaine de 1879 permirent au ministre Camacho, par une loi du 29 mai 1882, d'opérer la
conversion de la dette publique. Le nouveau titre 4 % Extérieur se substituait à l'ancien
3 % qui devait demeurer à l'état résiduel dans certains portefeuilles. La cotation officielle
2
fut acceptée à la Bourse de Paris, le 18 juillet de cette année-là . Autant dire que les
3autorités françaises suivaient la situation avec attention .

Tableau n°50 - Emprunts publics espagnols, 1820-1891/1913 (en 1 000 FF, % entre parenthèses)
Période Montant total France Grande-Bretagne Pays-Bas divers
1820-1823 128 388 22 475 (17,5) 105 913 (82,5) 0 0
1823-1850 293 019 190 475 (65,0) 18 237 (6,22) 48 114 (16,4) 35 293 (12,0)
1851-1891 1 226 833 825 991 (67,3) 255 686 (20,8) 145 156 (11,8) 0
totaux 1 648 240 1 039 211 (63,0) 379 836 (23,0) 193 270 (11,7) 35 293 (2,1)
e[Source : A. Broder, "Les investissements étrangers en Espagne au XIX siècle : méthodologie et
quantification", Revue d'Histoire Économique et Sociale, Paris, 1976, p. 45, modifié et complété par J.-M.
Delaunay (périodisation et %)]
Le service de la dette fut alors assuré par la Banque d'Espagne, institution
formellement fondée en 1856, puis réorganisée en 1874, dont les contacts avec les
4
banques étrangères devinrent intenses . La jeune banque nationale put alors établir, à
Londres et à Paris, puis à Berlin, des délégations financières, qui fonctionnèrent sans
accroc majeur jusqu'en 1898. La délégation de Paris, la plus importante, assurait le
paiement de la somme de 77 268 421 ptas en 1892 contre 10 868 184 à Londres, et 6 502
436 à Berlin. Un projet d'affermage de la perception à une entité privée - comme les
Rothschild pour la dette italienne - fut même mis en chantier par la Banque de Paris et
5. des Pays-Bas en 1893

1 Francisco Comín Comín, Hacienda y economía en la España contempóranea (1800-1936), Madrid, 1988,
vol. I, p. 414, et du même auteur,"Perfil histórico de la Deuda pública española", Papeles de Economia
Española, n°33, Madrid, 1987, p. 86-119. Également G. Tortella, El desarrollo, ouvr. cité, p. 161-167 ; É.
Témime, A. Broder, G. Chastagnaret, ouvr. cité, p. 74-76 et 93-94 ; J. Nadal, El fracaso, ouvr. cité, p. 25-33 ;
R. Cameron, La France, ouvr. cité, p. 91-98, et surtout A. Broder, Le rôle, ouvr. cité, tome 2, p. 317-615.
2 A. Broder, Le rôle, ouvr. cité, tome 2, p. 615-616, et Francisco José Carrera Raya, Antecedentes
historicojuridicos de la deuda publica española, Málaga, 1987, p. 70-79. Sur la conversion 1882, AP-BNPP-Paribas,
Espagne 63, dossier 16, crédits-emprunts, sous-dossier conversion 3% Extérieur en 4 %. Sous la même cote,
sous-dossier Emprunt des Douanes d'Espagne 1878 : sur 41 M, la Banque de Paris et des Pays-Bas (BPPB)
leva 6 M, le Crédit Lyonnais, 5 M, le Comptoir d'Escompte de Paris, 3,6 M, etc...
3 CAEF-Savigny-le-Temple, B 31186 et 31187, Espagne, situation économique et financière (1872-1901 et
1902-1914) en témoignent par de multiples rapports, des d. diplomatiques et des notes.
4 Ni G. Tortella Casares,"El Banco de España entre 1828-1929. La formación de un banco central", El Banco
de España. Una historia económica, Madrid, 1970, p. 277-289, ni Rafael Anes Alvarez, "El Banco de España
(1874-1914)", La banca española en la Restauración, tome 1, Politica y finanzas, Madrid, 1974, p. 125-215,
ne disent mot sur cette gestion extérieure. De gros dossiers - textes de lois, règlements, conventions - sur cette
banque - avec trad. fr. - dans AP-CACL-Crédit Lyonnais, DEEF 40462/1, ou dans AHBF-Paris,
10-69-199539-7 et 8 : Banque d'Espagne, 1868-1954, avec correspondance 1899-1913. Liste des gouverneurs de la
Banque d'Espagne (1882 à 1913), dans 10-69-1995-39-8. Liste des contacts étrangers de la Banque d'Espagne,
1882-1955, dans AHBE-Madrid, section Opérations. Une thèse de droit de Robert Nicollon Des Abbayes, La
Banque d’Espagne, Paris, 1909, 111 p. qui relate l’histoire et les réformes de la banque centrale espagnole.
5 AP-BNPP-Paribas, Espagne 63, dossier 16, crédits-emprunts, notes ms. as. fonctionnement et suppression
des délégations des Finances d'Espagne, Paris, 3. 3. 1893, et dossier 9, La dette extérieure de l'Espagne [fin
eXIX -fin des années 1920], Paris, 1930, p. 3-4. CAEF-Savigny-le-Temple, B 31190, Espagne, Banques avant
1916, note historique sur la Banque d'Espagne, Paris, sd. [après 1891]. Instituto de Estudios Fiscales, Datos
básicos para la Historia Financiera de España 1850-1975, vol. II, La Deuda pública, Madrid, 1976, p. 44-45
et 315-316. José María Arrigueti Hidalgo (dir.), Las delegaciones de Hacienda : su historia (1881-1981),
38fig. n°2 - Emprunts publics espagnols, 1820-1891/1913
eA. Broder, "Les investissements étrangers en Espagne au XIX siècle :
méthodologie et quantification", Revue d'Histoire Économique et Sociale, Paris, 1976, p. 45


Madrid, 1982, 1396 p, n’évoque pas les agences de l’étranger. Celle de Paris était installée au n° 5 rue Ballu
e e(IX ), puis au n° 20, rue de l'Arcade (VIII ), sous le vocable de Délégation des Finances d'Espagne. Sur le cas
Rothschild outre-Alpes, P. Milza, Français et Italiens, ouvr. cité, tome I, p. 109-113.
39Afin d'assurer le service de la dette, la Banque d'Espagne dut emprunter
régulièrement à un syndicat international de banques des sommes importantes - autour
e 1
de 50 MF par an - à l'aube de l'ultime décennie du XIX siècle . La crise provoquée par
les guerres coloniales incita de nombreux porteurs anglais et espagnols à se séparer de
leurs titres au profit des Français et - subsidiairement - des Belges et des Allemands. À
partir de 1891, la dette publique espagnole - alors estimée à 1,226 milliard de pesetas -
ne fit plus l'objet d'émissions à l'extérieur des frontières, au moment où les guerres
2coloniales connaissaient une pause très provisoire . Les bons coloniaux (pagares)
s'ajoutaient à la dette métropolitaine. Ainsi, en octobre 1895 - à titre d'exemple - la
Banque de Paris et des Pays-Bas en avait pris 25 MF (1 M£) à six mois, remboursables
3par les dites délégations . Après la perte de la quasi-totalité des possessions d'outre-mer,
les billets hypothécaires (cedulas) Cuba 6 % émis dans les années 1886-1890 furent
4
convertis en titres Intérieur 4 % . En 1899, après l'indépendance acquise des Antilles et
des Philippines, un millier d'obligations Philippines 6 % fut encore proposé par le
groupe Comillas-Banco Hispano-Colonial-Arnús à la Banque de Paris et des Pays-Bas
et au Crédit Lyonnais au prix unitaire de 5 £, 7 shillings et 8 pence. Le rôle des banques
5françaises n’était plus que de servir d'intermédiaires et de simples exécuteurs d’ordres .
e
À l'extrême fin du XIX siècle, des mesures furent prises par un gouvernement espagnol
aux abois. Le service de la dette - plus de 100 Mptas par an - avivait les tensions du
6change entre la peseta et le franc français, principale devise étrangère recherchée . Une
loi du 27 mai 1898 avait mis en place un affidavit, sorte d'engagement sur l'honneur de
ne toucher les coupons qu'en monnaie nationale. Ce texte incitait ainsi les Espagnols à
ne plus posséder de titres à l'étranger - donc payables en devises étrangères - et à
accepter - avec l'attrait d'une prime de 10 % - la conversion automatique en rente
intérieure. S'inscrivant dans un cadre fiscal attractif, cette dernière décision devait être
7rendue obligatoire en 1901-1902 .
Du 30 janvier au 13 février 1899, le directeur de L’Économiste Européen,
Edmond Théry, était allé à Madrid afin de faire le point sur la solidité des finances
espagnoles dans un contexte de chute - de "dévissage" même – de la monnaie nationale

1 AP-BNPP-Paribas, Espagne 63, dossier 8, Banque d'Espagne, crédit de 50 MF, en 1890 : BPPB (13 MF),
Baring Brothers (Londres, 7 MF), A.J. Stern & Cie (Paris, 5 MF), Hope & Cie (Amsterdam, 3 MF), Banque
Impériale Ottomane (Paris, 3 MF), I. de Camondo & Cie (Paris, 2,5 MF), Jacob Stern (Francfort, 2 MF),
Hottinguer & Cie, André de Neuflize, C. Goguel & Cie, Heine & Cie (Paris, 2 MF chaque), Demachy &
Seillère, L. & R. Cahen d'Anvers & Cie, Veuve Kinen & Cie (Paris, 1,5 MF chaque), Mallet Frères & Cie et
Vernes & Cie (Paris, 1MF chaque).
2 A. Broder,"Les investissements étrangers", art. cité, p. 29-62.
3 AP-BNPP-Paribas, Espagne 64, dossier 17, crédits-emprunts, contrat Navarro Reverter (ministre Hacienda),
Tomás Castellano (Ultramar) et L. Villars (BPPB), Madrid, 8. 10. 1895.
4 ibidem, crédits-emprunts, note dt., Conversion des dettes coloniales esp. La conversion eut lieu le 1. 10. 1900,
selon la loi du 27. 3. et de son décret d'application du 13. 7. 1900. Aussi, Espagne 66, dossier 32,
correspondance Cocagne (Banco Hipotecario de España)-Thors (BPPB), créances d'outre-mer, 21. 4. au 30.
12. 1900. De même, AMAE-Madrid, Política H 2825, Hacienda. Dette publique, Cuba, 1899-1905.
5 AP-CACL-Crédit Lyonnais, DAF 116/1, projet de placement de titres Philippines 6%, 1899, avec lp. ms., L.
Villars (BPPB) au Crédit Lyonnais, 16. 12. 1898, et note dt. au président du CA, Paris, 19. 4. 1899.
6 Fernando Eguidazu, Intervención monetaria y Control de cambios en España, 1900-1977, Madrid, 1978, p.
38-39, qui s'appuie sur José María Tallada Pauli, Historia de las Finanzas españolas en el siglo XIX, Madrid,
1946, p. 201-202. Non historien, Eguidazu ne fournit ensuite - de façon étonnante - que les changes de la
peseta avec la £ et le $. Rien sur le franc français (FF) qui pourtant constituait alors plus de 60 % des échanges
de bourse !... Un bel anachronisme dû sans doute à la formation anglo-saxonne de l’auteur.
7 Signalée par A. Broder, Le rôle, ouvr. cité, tome 7, la thèse de G. Solé Villalonga, La reforma fiscal de
Villaverde 1899-1901, U. de Madrid, 1967. Du même auteur esp., La deuda pública española y el mercado de
capitales, Madrid, 1964, p. 221-229. G. Tortella, El desarrollo, ouvr. cité, p. 352-353.
40(environ 40 %). De son séjour personnel - qu’il avait transformé en mission
quasiofficielle - il avait tiré la conclusion que l’Espagne, malgré la défaite, était un pays aux
fortes potentialités, qui pouvait honorer ses engagements notamment vis-à-vis des
1
créanciers étrangers, français en tête . Dès l’année suivante, une réduction des taux
d'intérêt de la dette avait été acceptée par les banques concernées - principalement
2
parisiennes - avec l'aval du gouvernement de la République . Par ailleurs, à travers une
convention de huit articles, signée le jour de la fête nationale française de 1900, à Paris,
entre des délégués espagnols - Francisco de Laiglesia et Antonio Comyn - et les comités
de porteurs étrangers de rente extérieure espagnole, il fut décidé de garantir le paiement
des titres non estampillés par la Banque d'Espagne. On trouvait là des Allemands -
Gwinner, de la Deutsche Bank - des Anglais, des Belges, des Néerlandais et,
naturellement, des représentants français, dont Alphonse de Rothschild, pour les
3
banques, et Tony Chauvin, pour les obligataires . Ces derniers, finalement regroupés
dans une Association nationale des porteurs français de valeurs mobilières étrangères,
constituée en décembre 1898, par entente entre la Chambre syndicale de agents de
change et le ministère des Finances, sur les modèles de la Corporation of Foreign
Bondholders (1868) et de la Treuhandgesellschaft (1892), entendaient voir leurs
4
investissements respectés partout à travers le monde . Les opposants à cette procédure de
conversion - qui avaient trois mois pour se manifester - ne totalisèrent que 88,8 Mptas,
dont 77,3 M de valeurs en mains françaises sur 671 M, soit 11,5 % du total français et
5
7,5 % du total général de la dette extérieure encore en circulation en novembre 1900 .
Un inspecteur général des Finances, Étienne Dubois de l'Estang, vint superviser en
6Espagne les opérations afin de renseigner le ministre du moment, Joseph Caillaux .
À l'issue d'un échanges de notes, l'accord des autorités françaises fut acquis en
mars 1903 envers de nouvelles dispositions qui confiaient exclusivement à la Banque
d'Espagne le service de la dette en lieu et place du ministère de la Hacienda, à la suite
7. En résultèrent la suppression de d'une convention interne au monde financier espagnol

1 G. Chastagnaret, "Du bon usage de l’optimisme : une lecture française de la crise financière espagnole
de1898", Crise espagnole et nouveau siècle en Méditerranée. Politiques publiques et mutations structurelles
e edes économies dans l'Europe méditerranéenne (fin XIX -début XX siècle), Madrid-Marseille, 2000, p. 25-36.
Le rapport Théry du 21. 2. 1899, dans CAEF-Savigny-le-Temple, B 31188.
2 AP-Société Générale, registre des PV du CA, 1995e séance, 10. 7. 1900, p. 270 : entretien Dorizon
(SG)Laiglesia (Banco Hipotecario de España).
3 AP-BNPP-Paribas, Espagne 64, dossier 17, crédits-emprunts, exemplaire dt. adressé par Laiglesia (Banco
Hipotecario de España) à L. Villars (BPPB), convention du 14. 7. 1900.
4 Sur cette association (disparue formellement en 2006), Laurence Lesueur, "À l’origine de l’ANPFVM. De la
légitimité d’une représentation des porteurs par une association privée. Mise en perspective de ses moyens
d’action", Les Cahiers de la Recherche, ANPFVM, Paris, n°2, décembre 2002, 17 p. Aussi, ANMT-Roubaix,
Fonds 2004-039, ANPFVM, Paris, rapports annuels 1899-1900, p. 1-7 et 21-25. Pendant et après la guerre,
d’autres groupements de défense apparaîtront, aux États-Unis (1918), en Italie, en Suisse et en Espagne (1919),
selon l’Annuaire ANPFVM, 1915-1920, p. 16-23. Il semble que la Belgique ait eu aussi avant 1914 un
egroupement de défense basé à Anvers (dette de St-Domingue, fin XIX ).
5 F. de Laiglesia laissé un témoignage sur ces négociations entre Paris, Madrid et Londres : Una pagina de
historia contempóranea, Madrid, 1913, p. 6-13. La réunion des réfractaires à la conversion eut lieu au 30, rue
ede Provence (Paris, IX ), le 21. 11. 1900.
6 Inspection Générale des Finances, Commémoration des Ordonnances de 1831, Paris, 1931, liste des missions
des finances à l'étranger, 1908-1914, p. 9-10. La notice Dubois de l'Estang (1851-1909), p. 139, n'indique pas
cette mission dont le rapport est dans CAEF-Savigny-le-Temple, B 31188. La liste des budgets esp.
(1872e1913), sous la même cote (2 dossier), avec quelques lacunes (1904-1905-1906, 1909, 1911). On en retrouve
dans les rapports des Annuaires ANPFVM des années 1898-1914, sous la rubrique "Dette extérieure de
l’Espagne".
7 AMAE-Madrid, Correspondencia H 1534, Francia, d. n°111, Ambassade-Paris à ME-Madrid, 7. 3. 1903.
Également, AMAE-Paris, PA n°43, Papiers J. Cambon, 44, note et lp. ms., Fernández Villaverde à J. Cambon,
Madrid, 1. 8. et 13. 11. 1903. La convention Trésor (Hacienda)-Banque d'Espagne, Madrid, 6. 10. 1902,
41l'affidavit et l'unification des paiements des coupons par tirages au sort trimestriels
eraveugles désormais effectués à compter du 1 janvier 1904 par de nouvelles agences
installées à Londres, Paris et Berlin, en remplacement des délégations financières
1
d'antan . Entre ces deux dates, la banque nationale espagnole obtint des crédits relais,
2dont un de 6 MF auprès de la Banque de Paris et des Pays-Bas . Si depuis 1891, plus
aucun emprunt officiel espagnol ne fut lancé sur les places étrangère, des avances furent
3
abondamment sollicitées et facilement obtenues .
Mais de nombreux esprits ne se satisfaisaient pas en Espagne même de cet état
de fait. Le rapatriement massif de capitaux d'outre-mer laissait entrevoir de nouvelles
perspectives. Aux yeux d’un observateur militaire français - certainement renseigné lors
de sa mission par des spécialistes de la finance - les fortunes espagnoles étaient peu
4
fractionnées et peu mobilisées . Pourtant, en mai 1902, un emprunt de l'État espagnol à 5
%, portant sur une somme de 348 Mptas, fut couvert plus de treize fois ! La finance
5
locale s'était taillé la part du lion . L'année suivante, lors de la discussion sur un projet de
loi du ministre des Finances, Fernández Villaverde envisagea la levée d'un nouvel
emprunt en rente intérieure 5 %. Le gouverneur du Banco Hipotecario de España,
l'infatigable Laiglesia - qui faisait de multiples allers et retours entre les deux capitales -
fit alors savoir à la Banque de Paris et des Pays-Bas, qu'il était illusoire de songer à une
capitalisation en francs français d'une émission en pesetas car personne ne l'accepterait
plus au sud des Pyrénées. Les souscripteurs ne voudraient pas en effet d'un titre levé en
6
francs et payable en pesetas au gré des aléas d'un change non encore stabilisé . Dont
acte. Une politique s'esquissait là. Pour les "amuse-gueules" - les avances - la finance
étrangère était la bienvenue, mais pour le gros de la dette, elle était désormais non grata.
La tendance au rapatriement de la dette, symbole de régénération nationale fut-elle
perceptible, dès avant la guerre de 1914, comme le souligna une grosse étude effectuée
7 ? par le services de l'ambassade de France, dans les années vingt
L'enquête lancée par le Quai d'Orsay, en 1902, estimait le niveau des fonds
publics espagnols placés en France à 840 MF, sur un total d'investissements français en
Espagne de 2,974 milliards. En 1900, la maison Rothschild Frères en possédait une part

modifiée le 22. 6. 1911, dans AHBE-Madrid, 970, Opérations diverses, dossier Agence de Paris. Le coût (en
FF) pour la Hacienda : 275 000 F (1902) porté à 325 000 F (1911). Cette convention devait faire épargner la
somme de 81 066 F par an pour le Trésor esp., selon une note ms., ibidem (libellé en FF), sd.
1 CAEF-Savigny-le-Temple, B 31190, copie note chargé d'affaires-Madrid (Paul Lefaivre) à MAE-Paris :
création d'une agence de la Banque d'Espagne à Paris. AMAE-Paris, NS Espagne 47, doc., sept.1902-mars
1903 : acceptation de M. Rouvier, ministre Finances, 2. 3. 1903.
2 AP-BNPP-Paribas, PV du CA, registre n° 12, diverses séances du 3. 3. 1903 au 19. 1. 1904. Quelque temps,
après, un crédit en compte-courant de 11,25 MF fut accordé à la Banque d'Espagne, pour ses opérations à
l'étranger, ibidem, registre n° 13, séance du 13. 12. 1904.
3 Ainsi, la correspondance avec la firme Hottinguer & Cie, de Paris, s’arrête à 1891 dans AHBE-Madrid, selon
T. Tortella, Una guía de fuentes, ouvr. cité, p. 150. De même, avec Fould & Heine, Mallet Frères & Cie, et la
Banque Transatlantique : ibidem, p. 31-34. Un projet d’emprunt esp. évoqué dans AP-BNPP, CNEP, registre
CA n°9, séance 14. 10. 1896, p. 104-105, en partenariat avec la BPPB et le Crédit Lyonnais.
4 René Nielly, lieutenant de vaisseau, En Espagne. De septembre 1903 à juillet 1904, Paris, 1906, p. 69-70.
5 AMAE-Paris, NS Espagne 2, t. n°57, Ambassade-Madrid (P. Lefaivre) à MAE-Paris, 21. 6. 1902.
6 AP-BNPP-Paribas, Espagne 64, dossier 17, crédits-emprunts, dossier projet d'emprunt esp., 1903, avec le
projet de la Hacienda du 14. 6. 1903, diverses notes des 1 et 2. 10. 1903, et lp. ms. (en fr.), Laiglesia (Banco
Hipotecario de España) à X (BPPB), Madrid, 6. 10. 1903. F. de Laiglesia, ouvr. cité, p. 13-14.
7 bis AMAE-Paris, Europe 1918-1940, Espagne 67 , Étude sur l'Espagne (204 p. dt.), p. 76-80, annexe à la d. n°
404, Ambassade-Madrid à MAE-Paris, 25. 5. 1927. Sur les finances esp., dossier de presse fr., esp. et tierce
(1902-1914), dans AHBF-Paris, 10-69-1995-39-9, qui se poursuit jusqu'en 1937.
421d'environ 80 Mptas sur un total approximatif de 650 M . Selon Laiglesia, dont les
chiffres furent repris et diffusés dans une étude nord-américaine postérieure à la
Première Guerre mondiale, sur un total de 1,031 milliard, 671,8 Mptas étaient domiciliés
à Paris, 140,5 M à Londres, 121 M à Bruxelles, 53,8 M à Berlin, 34,8 M à Amsterdam,
217,5 M à Lisbonne et 0,2 M aux mains d'étrangers résidant en Espagne . De 1880-1885 à
1900-1905, le poids de la dette publique globale était passé de 167,67 % à 116,63 % du
3
produit national brut . En 1912, le montant total de cette dette extérieure était encore de
41 028 518 300 ptas . A. Broder nous indique que 65,9 % de ce total - sur un total
général de 1,966 milliard - était en mains françaises en 1898, et 63,1 %, en 1903 sur
1,031 milliard. Entre ces deux moments, les mesures du cabinet de Madrid avaient en
effet provoqué une réduction - de moitié environ - de la dette à l'étranger qui fut donc
stabilisée autour de 1,029 milliard de pesetas. Ce montant devait rester à peu près
5
identique jusqu'à la Première Guerre mondiale . Concrètement, les coupures s'étiraient
de 100 à 24 000 ptas, ce qui explique que la cotation fût exprimée en pourcentages et
non en francs, à Paris, comme sur les autres places où elle était également officielle
(Londres et Berlin). Unique fonds d'État espagnol inscrit à la cote officielle, le 4 %
Extérieur connut des cours soutenus à la Bourse de Paris, surtout après la réforme
Fernández Villaverde de 1905 qui restaura le crédit du royaume en lui rendant son
6
équilibre budgétaire pour quelques années .
La législation monétaire - depuis la création de la peseta (la piécette des
Français), en 1868 - avait visé à la sauvegarde d'un monométallisme argent déconnecté de
7l'or. Lingots, puis pièces d'argent, firent l'objet d'interdictions successives d'exportation .

1 A. Broder, Le rôle, ouvr. cité, tome 3, p. 637 (chiffre de 1900). MAE-Paris, Enquête 1902, intérêts français à
l'étranger. Herbert Lottman, La dynastie des Rothschild, Paris, 1994, ne fait aucune allusion aux emprunts esp.
e edu XIX -XX s., pas plus que Henry Coston, Dictionnaire des dynasties bourgeoises et du monde des affaires,
Paris, 1975, p. 466-486, volontiers anti-capitaliste, voire antisémite, mais assez bien renseigné. À signaler que
ANMT-Roubaix, 132 AQ 41, Rothschild Frères, Emprunts espagnols 1857-1935, ne dit mot de la période
1899-1914, ce qui tendrait à confirmer qu’il n’y en eut pas.
2 Arthur N. Young, Spanish Finance and Trade, Washington DC, 1920, p. 174. Selon le directeur madrilène de
la Deutsche Bank, cité par R. Poidevin, Les relations économiques, ouvr. cité, p. 68-69, 100 MF de fonds
publics esp. étaient en mains allemandes en 1898.
3 F. Comín Comín, art. cité, p. 86-119, cité par G. Tortella, El desarrollo, ouvr. cité, p. 362.
4 Annuaire Desfossés, 1914, p. 52 et AEE, 1915, p. 146, donnent le même chiffre, les Estadísticas Históricas
indiquant 1,039 milliard, invariable de 1908 à 1915. Arthur N. Young, ouvr. cité, p. 180, propose 1 039 Mptas
en 1898 (dont 671,8 M en France) et 1 031 en 1903, somme figée jusqu'en 1915. A. Neymarck, La statistique
internationale, ouvr. cité, 1916, p. 72-76, donne 1 028 300 200 ptas au 1. 1. 1911, et 1 028 150 500 ptas au 1.
1. 1912. ANPFVM, indique 1 028 300 200 au 1. 1. 1913 sur un total de 9 399 440 855 ptas.
5 A. Broder, Le rôle, ouvr. cité, tome 2, p. 635-638, et "Les investissements étrangers", art. cité, p. 31 et 43-45.
AMAE-Paris, NS Espagne 44, d. n° 95, J. Cambon (Madrid) à MAE-Paris (Rouvier), 6. 7. 1905. Sur
l'évolution de la dette extérieure de 1882 à 1914, Estadísticas Históricas de España. Siglos XIX-XX, Madrid,
1989, p. 448, et AEE, 1915, p. 146, dont les chiffres diffèrent légèrement.
6 12 AN-Paris, F 7347, La Réforme économique du 18. 5. 1906, qui signale le relèvement du titre. De la
correspondance Villaverde dans les papiers Caillaux (1901), selon J.-C.Allain, Joseph Caillaux, tome I, p. 89
et 320. Aussi, des missives d'Allendesalazar, autre ministre espagnol de la Hacienda (1900). Francisco
Comín,"La politique fiscale après la perte des colonies : l’œuvre de Villaverde", Crise espagnole et nouveau
siècle en Méditerranée, ouvr. cité, p. 37-57, et "La obra de Raimundo Fernández Villaverde en Hacienda", La
Hacienda y sus ministros. Del 98 a la guerra civil, U. de Saragosse, 2000, p. 23-59. Également, Miguel
Martorell Linares, El santo temor al déficit, Madrid, 2000, p. 67-126.
7 AP-BNPP-Paribas, Espagne 64, dossier 16, crédits-emprunts, rapport dt., législation espagnole, 1868-1933,
sd. [1935], 21 p. De même, AP-CACL-Crédit Lyonnais, DEEF 73151, nombreux dossiers sur les finances
publiques esp., dont une Histoire de la peseta 1888-1937, avec un sous-dossier 1888-1913. Aussi, DEEF
73243, note ms., 5. 2. 1901, sur le change 1900-1901. D'autres études sur les finances esp. du dernier quart du
e ère eXIX s. et la 1 moitié du XX s., dans DEEF 73242/1 à 73250 inclus. Il s'agit là d'un important ensemble de
données économiques, principalement financières.
43Mais l'or fascinait toujours. En juin 1902, une entreprise d'Europe centrale - Arthur
Krupp, de Berndorf (Basse-Autriche) - tenta en vain une approche des autorités
espagnoles, via la Banque de Paris et des Pays-Bas, pour introduire des pièces de nickel
dans la péninsule. Fernández Villaverde répondit que la seule bonne monnaie était l'or. Le
1jeu spéculatif entre la valeur nominale et l'intrinsèque était à ses yeux funeste .
Dans ces conditions, la question du change ne pouvait qu'être essentielle dans les
relations entre les deux pays. Dans l'ordre financier autant que commercial. La peseta - la
2piécette en français - était une monnaie jeune face au franc .
Tableau n°51 - Le change franco-espagnol, 1898-1913
Années cours le plus haut (%) cours le plus bas (%) cours moyen (%) change 100 FF/ptas
1898 115,00 26,00 54,16 154,16
1899 34,60 17,00 24,59 124,59
1900 34,40 24,40 29,54 129,54
1901 43,45 30,50 38,32 138,31
1902 39,10 30,75 35,77 135,76
1903 37,80 31,00 35,14 135,14
1904 40,00 34,00 37,73 137,13
1905 34,05 26,40 30,88 130,88
1906 26,15 5,50 12,88 112,88
1907 15,25 7,80 11,35 111,52
1908 15,40 11,00 13,02 113,00
1909 11,90 6,70 10,10 110,10
1910 8,10 6,50 7,14 107,17
1911 9,20 7,25 8,32 108,32
1912 7,95 5,40 6,60 106,59
1913 8,22 6,20 7,42 107,42
1914 - - 5,63 (*) 105,63 (*)
(*) janvier-juillet 1914 ; 104,83 pour l'année entière (4,83 % de décote)
[Sources : La Cote de la Banque et de la Bourse, 3. 2. 1913, p. 110, et 125 (1913-1914) et Pedro Martínez
Méndez, "Nuevos datos sobre la evolución de la peseta entre 1900 y 1936", chez G. Anes, L. A. Rojo et P.
Tedde (éd.), Historia económica y pensamiento social, Madrid, 1983, p. 563 et 575]
En 1881, le change sur Paris était au pair. Une peseta-or valait officiellement
un franc-or, malgré la non adhésion - de justesse - de l'Espagne au système européen
3
mené par la France depuis le Second Empire, l'Union Monétaire Latine . Au fil d'une
lente dégradation, le change connut une fièvre aussi brutale qu'éphémère en 1898, lors

1 AP-BNPP-Paribas, Espagne 64, dossier 22, mines diverses (sic), monnaire de nickel en Espagne,
Manufacture de Métaux A. Krupp, 9 au 23. 6. 1902. L'intermédiaire fut L. Cocagne.
2 À l’occasion du remplacement par l’euro (2002), divers ouvr. publiés : Miguel Martorell Linares, Historia de
la peseta : la España contemporánea a través de su moneda, Barcelone, 2002, 331 p. Aussi, du côté fr., de
René Sédillot, Le franc : histoire d’une monnaie, des origines à nos jours, Paris, 1953, 389 p ., ou Du franc
eBonaparte au franc de Gaulle, Paris, 1959, 239 p., à André Neurrisse, Histoire du franc, Paris, 1963 (3 éd.
1974), p. 44-48.
3 Jean-Marie Darnis,"L'Union Monétaire Latine (1865-1928)", Études et Documents, n°VI, Paris, 1994, p.
329359, qui ne fait aucune allusion à l'Espagne. L'Union regroupait la France, l'Italie, la Grèce, la Belgique et la
Suisse : un travail réalisé à partir des archives de la Monnaie de Paris (cartons K 14 à 65). Une vision esp.
chez Joan Sardà, ouvr. cité, p. 151-173, qui indique que l'Espagne était prête à adhérer à la convention de Paris
de 1867, mais que les événements politiques des années 1868-1874 l'en empêchèrent. Aussi, Madeleine
Herren,""Money is the great instrument of association". L'Union monétaire latine, la guerre et la Suisse", RI,
n°99, 1999, p. 269-276.
441de la guerre hispano-américaine . On remarque combien la santé financière du royaume
pesa sur les performances de la dette extérieure. Durant les trois premiers lustres du
siècle nouveau, à l'exception d'une courte période (1909), le titre ne parvint jamais à se
2
hisser au pair . En avril 1913, une brève panique fut constatée à la Bourse de Paris. Les
valeurs françaises - les espagnoles plus encore - perdirent du terrain, ces dernières
3
subissant l'impact d'un important ordre de vente urgente en provenance de Barcelone .
Tableau n° 52 - Cotation annuelle du 4 % Extérieur espagnol, Bourse de Paris, 1907-1914, en %
Années plus haut plus bas Années plus haut plus bas
1907 96,15 91,00 1911 98,90 90,75
1908 97,75 90,70 1912 96,45 89,00
1909 100,00 92,90 1913 93,70 86,65
1910 98,40 93,85 1914 91,20 80,50 (*)
(*) avant août 1914. [Sources : Annuaire de la Chambre Syndicale des Agents de change ou Cote de la
Bourse et de la Banque (Desfossés, 1900-1906) ou Annuaire Desfossés, 1920, p. 47].
Dans la capitale française, l'agence de la Banque d'Espagne devait ainsi régler
les coupons de la dette : 650 Mptas aux résidents de France et 212,4 Mptas aux
nonrésidents, soit un total "français" de 862,3 Mptas, pour un total général de 1 039 Mptas.
Parmi les non-résidents, figuraient quelques riches Espagnols, qui agissaient là en toute
4illégalité, depuis 1901-1902 . En 1907, des résumés comptables de la Banque d'Espagne
montrent que 91,5 % des coupons étaient payables à Paris, contre 6 % environ sur
5
Londres et 1 % sur Berlin et Hambourg ... Les mesures de stabilisation de 1905-1906
portèrent leurs fruits, au point que le ministre espagnol des Finances (Hacienda),
Eduardo Cobián, crut pouvoir inscrire au projet de budget de 1911 - outre le service de la
dette, soit plus de 41 Mptas - une annuité de rachat de 6,5 Mptas par an, sur cinquante
ans, afin de rapatrier au pair une dette estimée, fin 1910, entre 1 021 et 1 028 Mptas. De
vives discussions éclatèrent alors. Les opposants, menés par le député galicien Angel
Urzaíz, clamèrent que ce serait la ruine de l'Espagne, si la différence entre pair et cours
effectif devait être payée par l'État. Un accord d'amortissement - dit loi Cobián - fut
6finalement voté, le 15 mars 1911, à la Chambre des Députés . Tout comme l’Association
nationale des porteurs français, l'ambassade de France suivit naturellement le débat avec
7
attention . Peu après, Cobián fut nommé gouverneur de la Banque d'Espagne. Son

1 De nombreux travaux ont été publiés à Paris sur ce thème dans les années 1899-1912, notamment par
Edmond Théry, La situation économique et financière de l'Espagne (1899), et Le problème du change (1901),
par G. Manchez et E. Lacombe, Le change espagnol (1901 et 1902), H. Mitjaville, La crise du change en
Espagne (1904), et, en 1912, Georges Roux, Le change espagnol et son amélioration actuelle, thèse droit, U.
Montpellier, 1911, p. 22-32. Du côté esp., M. Sanz y Escartín, La Moneda y el Cambio en España (Madrid
1905).
2 La Cote de la Bourse et de la Banque, Paris, 1909. En 1904, Henri-Joseph Mitjavile adressa sa thèse, De la
crise du change en Espagne, dédicacée à A. Maura, en "hommage respectueux" : FAM-Madrid, Papiers A.
Maura, 478. Sur la couverture, en haut à droite, un "0" (zéro ?) au crayon papier …
3 AMAE-Madrid, Correspondencia H 1538, Francia, t. sn°, Ambassade-Paris à ME-Madrid, 30. 4. 1913.
4 A. Broder, Le rôle, ouvr. cité, tome 2, p. 636-638 et 681 (note 64). ANMT-Roubaix, 120 AQ 898, BFCI,
registre n°I, séance 25. 6. 1902, p. 125, souscription de 7 Mptas d’emprunt espagnol. AP-Société
GénéraleBUP, 2426, registre CA n°1, séance 21. 7. 1906, p. 215, évoque une participation de 10 M de la BUP sur un
tirage du gouvernement esp. à Paris de 100 Mptas qui n’eut pas lieu.
5 AHBE-Madrid, Opérations, 970, tableaux ms. de trésorerie, 26. 5. 1908, avec Amsterdam et Lisbonne.
6 Juan Luis Pan-Montojo, "Eduardo Cobían y Roffignac : la transacción como política", La Hacienda y sus
ministros, ouvr. cité, p. 163-188.
7 AMAE-Paris, NS Espagne 45, d. n°59, Ambassade-Madrid à MAE-Paris, 17. 3. 1911, transmise à MF-Paris,
par note n° 322, 21. 3. 1911 : CAEF-Savigny-le-Temple, B 31189, Dette extérieure Espagne, 1859-1915. De
nombreuses informations sur l’évolution de la dette esp. dans l’Annaire ANPFVM, 1900 à 1914. La dette
451successeur, Rodrigañez, n'insista pas pour faire passer le texte controversé au Sénat .
Pourtant, le désir des milieux officiels de la péninsule ne pouvait être plus clair, quant à
la naturalisation, c'est-à-dire au rapatriement de la dette. À l'automne, l'ambassadeur
Juan Pérez Caballero obtint le "recouponnement" des titres arrivés à terme et
2l'abonnement gratuit au timbre . Il s'agissait là d'un geste de bonne volonté de la part du
gouvernement français, au moment où les négociations au sujet du Maroc gisaient dans
le fossé et les discussions franco-allemandes excitaient la méfiance ibérique.
Au nationalisme espagnol en matière financière répondit un nationalisme
français. Au terme d'un débat - politique autant que financier - qui agita la République,
de 1907 à 1914, l'admission d'emprunts d'États étrangers à la cote parisienne devint de
3
plus en plus mal acceptée . En 1907, Caillaux fit savoir par lettre personnelle aux
dirigeants des grandes banques nationales qu'aucun emprunt étranger ne serait désormais
4accepté sans consultation préalable du gouvernement . En 1910, le député François
Deloncle déposa une proposition de loi sur ces valeurs mobilières étrangères, qui ne fut
5
même pas suivie de discussion . Le 28 décembre 1911, au Palais-Bourbon, une demande
du Paraguay fut repoussée... à l'unanimité, moins une voix. Le régime fiscal appliqué
aux fonds d'État demeurait cependant très libéral : exemption d'impôts sur le revenu,
transmission successorale sans frais, en vertu des lois de finance du 13 avril 1898 et du
630 janvier 1907 . Les nécessités diplomatiques s'imposaient, en fait, au marché. Dans les
deux sens. Foin de sévérité excessive; mais il fallait, sans cesse davantage, surveiller
l'utilisation de l'épargne française à l'étranger et surtout éviter de fortifier de puissants
voisins. Poincaré devait le réaffirmer devant la Chambre, le 3 février 1912, en soulignant
7clairement que "l'intérêt national doit primer l'intérêt financier" . Paris était vraiment un
"supermarché" des valeurs mobilières. Il faut reconnaître que l'engagement de l'épargne
française prenait l'allure d'un véritable tour du monde. La valeur approximative du
portefeuille étranger était passé de 10 milliards de francs en 188-1870 à 21, sur la
période 1896-1900, puis à 25 de 1901 à 1905, à 34, de 1906 à 1910, et à 43 environ, de

publique (Extérieur 4 %) était l’une des préoccupations esp. majeures de l’ANPFVM, avec la dette de Cuba,
les affaires ferroviaires (Nord-Espagne, Andalous) et les affaires madrilènes (Gaz et Électricité).
1 AMAE-Paris, NS Espagne 45, d. n° 125, Ambassade-Madrid à MAE-Paris, 27. 5. 1911.
2 ibidem, nv., Ambassadeur d'Espagne à MAE-Paris, 30. 9. et 27. 11. 1911.
3 R. Poidevin, Finances, ouvr. cité, p. 34-57. AP-BNPP-Paribas, PV du CA, registre n° 14, 3. 1. 1907, signale
des auditions de banquiers au Sénat pour la modification du régime de timbrage de fonds d'États étrangers :
Thors (BPPB), Dorizon (Société Générale) et Fabre-Luce (Crédit Lyonnais).
4 e AP-Société Générale, registre du CA, 2386 séance du 10. 9. 1907. Le thème du protectionnisme financier
constitue l'essentiel du livre d'É. Becqué, ouvr. cité, p. 170-364.
5 CAEF-Savigny-le-Temple, B 33232, Le Messager de Paris, 18. 2. 1910. Deloncle (1856-1922), ancien
membre de la Carrière (années 1880), était devenu député des Basses-Alpes (1889-1898 et 1912-1914) puis
d'Indochine (1902-1910). Battu en 1898 et en 1914 : DBF utilisé, car DPF donne des informations erronées.
6 L'historique du traitement des valeurs étrangères en France depuis 1823, date de l'autorisation des premières
émissions étrangères, dans CAEF-Savigny-le-Temple, B 33232, notes MF-DMGF, Paris, sd. [1875] et
souscommission spéciale de la commission des Finances, 20. 9. 1909. É. Becqué, ouvr. cité, p. 148-149 et 230-231.
Un emprunt argentin avait déjà été refusé en 1909, tandis qu'Empires russe et ottoman continuaient à jouir
d'une ouverture bienveillante. Également, Michel Arboux, Les valeurs mobilières étrangères sur le marché
français, thèse droit, U. Paris, 1913, p. 153-190.
7 É. Becqué, ouvr. cité, p. 413-414. Également, AMAE-Madrid, Correspondencia H 1538, d. n°119,
Ambassade-Paris (Reynoso) à ME-Madrid, 12. 2. 1912, a.s. du projet de loi d'interdiction des valeurs
étrangères en cas de non-conformité aux intérêts nationaux de la France. Reynoso évoqua aussi la question non
résolue des préjudices subis par des Français au cours des guerres cubaines, dans cette d. et dans la d. n°252,
du 29. 3. 1912, selon JORF-CD-Débats, séance du 2. 3. 1912. Sur la question de la controverse du placement
des emprunts étrangers (1907-1914), J.-C. Allain, Joseph Caillaux, ouvr. cité, tome I, p. 306-320. M. Arboux,
ouvr. cité, p. 75-90, parle de "controverse obscure".
4611911 à 1914 . Si elle tenait encore 62,5 % de la dette espagnole, en 1911, l'épargne
française s'était cependant largement détournée des horizons ibériques vers l'Orient, la
2
Russie, l'Empire ottoman, l'Égypte, voire l'Asie extrême .
Tableau n° 53 - La part française dans les principales dettes publiques, vers 1911-1914 (estimations).
En valeurs absolues (en MF) En % de la dette publique totale du pays
classement pays valeurs classement pays %
1 Russie > 10 000 1 Serbie 85
2 Empire ottoman > 2 000 2 Italie 71,9
3 Autriche-Hongrie 1 900 3 Grèce 70
4 Égypte 1 250 4 Espagne 62,5
5 Brésil 880 - Suède 62,5
6 Italie 800 6 Empire ottoman 59,5
7 Mexique 750 7 Maroc 57,5
8 Espagne 650 8 Égypte 53
9 Argentine 640 9 Russie 43
Les fonds d'État étrangers tenaient une place éminente dans les émissions
massives réalisées sur le marché parisien. Du tiers environ, entre 1900 et 1909, ils
connurent, cependant, un freinage en pourcentage (moins de 25 %) - mais pas en
quantités, de 1900 à 1913, comme le montre un tableau suivant. Si la différence enter
émissiosn annoncées et émission réalisées est assez forte au tout début du siècle (45 %
contre 31 %), la situation devint par la suite plus tendue, les annonces étant dépassées
par les réalisations effectives (34 % contre 32 % de 1905 à 1909, et 23 % contre 19 %
annoncés de 1910 à1913).
Tableau n° 54 – Les émissions réalisées sur le marché parisien, 1900-1913 (moyennes annuelles, MF et %)
Nature 1900-1904 1905-1909 1910-1913
(MF) % (MF) % (MF) %
Fonds d’État français 182 8 117 4 231 6
Fonds d’État étrangers 518 31 886 34 926 23
Autres valeurs françaises 769 47 1162 44 1983 48
Autress étrangères 232 14 472 18 958 23
Total valeurs étrangères 901 45 1279 52 2214 46
Total général 1651 100 2638 100 4098 100
[Source : Maurice Lévy-Leboyer (dir.), La position internationale de la France. Aspects économiques et
e efinanciers XIX -XX siècles, Paris, 1977, p. 11]
On en faisait des gorges chaudes dans la caricature nationale... La poule
française aux œufs d’or faisait les délices des emprunteurs de tous poils, russe, espagnols
3
et autres . En accompagnement de la "garde commerciale aux frontières" - dont nous
reparlerons - un protectionnisme financier fut régulièrement réclamé par de nombreux
parlementaires et experts. Il s'agissait de se prémunir de l'afflux de capitaux étrangers -

1 Charles-Albert Michalet, Les placements des épargnants français de 1815 à nos jours, Paris, 1968, p. 142.
2 A. Broder, Le rôle, ouvr. cité, tome 2, p. 656. Au sujet des engagements fr. dans le monde, Jean Bouvier,
René Girault, Jacques Thobie, La France impériale 1880-1914, Paris, 1982, p. 206-273, et Maurice
Lévye eLeboyer (éd.), La position internationale de la France. Aspects économiques et financiers XIX -XX siècles,
Paris, 1977, p. 37-52.
3 er Caricature parue dans L’Assiette au Beurre, n°217, mai 1905. Alphonse XIII y apparaît au 1 plan s’éloignant
de la poule avec un sac d’or à l’épaule.
47
eeepremier versant de cette politique - mais cela ne pouvait guère affecter les relations des
deux pays, car l'afflux espagnol était plus humain que financier. Il fallait surtout freiner
l'exportation de capitaux français. Dès les années 1895-1896, les premières réactions
nationalistes se produisirent en France contre les demandes russes, qui firent craindre, à
leur tour, à de nombreux Russes, au tournant du siècle, la colonisation de leur pays. On
parla même de "dénationalisme financier" de la part des banques françaises - la
polémique Lysis - alors que les capitaux manquaient pour de multiples activités à
1l'intérieur même des frontières de la République . À la critique d'un actionnaire, lors de
l'assemblée générale statutaire du Crédit Lyonnais, en avril 1903, Henri Germain
répondit que si l'établissement, dont il était le principal fondateur, drainait l'argent
national vers l'étranger, cela était dû au fait que, ni le gouvernement, ni les industriels
2
français n'en voulaient ... En juin 1912, un député des Ardennes, Maurice Braibant
proposa une loi de défense de l'industrie nationale. Connaissait-il celle qui était en
vigueur depuis 1907 en Espagne ? Un minimum de 30 % de commandes devrait être
impérativement passé auprès de sociétés françaises, si un État étranger entendait lever un
emprunt de défense nationale ou de grands travaux publics. En outre, une taxe
supplémentaire de 3 % sur le montant de ces capitaux serait prélevée au bénéfice de cette
industrie française lésée par leur sortie du territoire. L’ambassadeur Pérez Caballero nota
la montée des tendances protectionnistes françaises qui visaient à combiner force
3économique et force politique .
Qui possédait donc, en France, de la dette publique espagnole, à la veille de la
guerre ? L'éventail semblait large, du petit porteur à la grande banque d'affaires. Ainsi, la
Banque de Paris et des Pays-Bas avait un millier de titres, en novembre 1900. Elle s'en
débarrassa en mai 1906, si l'on en croit les indications des opérations hebdomadaires
consignées dans les registres de la banque. Le transfert semble avoir été effectué vers des
4compagnies d'assurances françaises . C'était là le dernier terme d'une rupture dans la
politique de la banque de la rue d'Antin, qui avait tenté de s'assurer l'essentiel de la dette
5espagnole, dans les années 1870-1880. Le désengagement était clair . Le Crédit
Industriel et Commercial en possédait aussi. En 1909, il égara même un titre de rente de
12 000 ptas, ce qui devait multiplier les remarques d'impuissance à le retrouver autant
6
qu’à le garder !
Quant aux épargnants - petits ou gros - ils vivaient au rythme des emprunts
d'État lancés de tous les horizons. Longtemps tapis à l'ombre des grands acteurs de la
finance internationale, ils ont depuis quelques décennies subi une réévaluation de leur
7rôle historique . Il ne s'agit pas ici d'estimer les bases anciennes ou non de la propension
- ou de la capacité ? - des citoyens à épargner, c'est-à-dire à ne pas consommer, mais de
voir en quoi leur "générosité" fut employée vers la péninsule ibérique avant de se tourner

1 e R. Poidevin, "Protectionnisme douanier et protectionnisme financier (fin XIX siècle à 1914)", RI, n°15,
1978, p. 219-225.
2 Jean Rivoire, Le Crédit Lyonnais. Histoire d'une banque, Paris, 1989, p. 98-99, selon AGO du 2. 4. 1903.
3AMAE-Madrid, Correspondencia H 1538, d. sn° et n°451, Ambassade-Paris (Pérez Caballero) à ME-Madrid,
10 et 20. 6. 1912. Également, AGA-Alcalá, MAE, Ambassade Paris, 5915, dossier 12, qui relève l'inquiétude
des autorités esp. face à ce prélèvement Braibant.
4 AP-BNPP-Paribas, registres des PV du CA BPPB, n° 11 à 14, 1900-1906.
5 En mars-avril 1911, la BPPB récupéra quelques titres 4% Extérieur qui furent revendus sous quinzaine, avec
une légère perte : AP-BNPP-Paribas, PV du CA, registre n° 17.
6 AP-CIC, registre CA 1909-1914, séance du 27. 12. 1909, p. 1. Affaire non réglée en 1917.
7 C.-A. Michalet, ouvr. cité, p. V-XI (préface de Bernard Ducros). Sur l'aide financière de la banque et la
psychologie des épargnants fr., Paribas 1872-1972, ouvr. cité, p. 21-24, sans allusion au cas espagnol.
48vers d'autres horizons. L'économiste Charles-Albert Michalet put ainsi remarquer
combien la tendance à s'intéresser à l'extérieur fut croissante de 1890 à 1914, parmi les
1
Français . Un inspecteur de l'Enregistrement, Paul Cornut - dans un ouvrage technique -
a tenté avec ténacité d'estimer le poids des valeurs étrangères dans les fortunes privées
des Français dans la première moitié de notre siècle, entre 1908 et 1953, en passant par
1934 et 1949. L'année de référence initiale de son travail - 1908 - nous concerne donc
directement, mais l'impossibilité de discerner les titres espagnols des autres placements
2interdit toute utilisation pertinente pour notre sujet . Des repères généraux peuvent
néanmoins être proposés.
Tableau n°54 - Placements en valeurs étrangères, France / général 1908.
n successions avec des valeurs étrangères 23 499
% du total des successions 6,36
des valeurs étrangères (en MF) 26 565
% du total de la fortune privée 13,30
[Source : Pierre Cornut, Répartition de la fortune privée en France, Paris, 1963, p. 139]
Dans le tableau suivant, il ne faudra pas s'étonner de l'absence des départements
de la frontière avec l'Espagne. Les régions les plus dynamiques de France - industrielles
ou agricoles - abritaient le plus grand nombre possible de rentiers.
Tableau n°55 - Placements en valeurs étrangères, France/par département et par habitant, 1908
Les principaux départements "investisseurs".
Département (en F) classement % des fortunes privées classement
er erSeine 3 765 1 22,50 1
e eMarne 1 521 2 16,60 4
e eRhône 1 078 3 16,70 3
e eSeine-et-Oise 948 4 ex æquo 10,10 25
e eSomme 948 414,90 7
e eSeine-Inférieure 869 6 12,30 9
e eSeine-et-Marne 765 7 9,85 26
e eOise 739 8 9,34 30
e eAube 656 9 10,40 24
e eOrne 654 10 15,10 5
e eLoiret 612 11 9,77 27
e eVosges 547 126
e eCôte-d'Or 542 13 11,80 13
e eAin 483 14 12,60 8
e eHaute-Savoie 348 29 17,70 2
e eAlpes-Maritimes 531 15 12,20 10
[Source : Pierre Cornut, Répartition de la fortune privée en France, Paris, 1963, p. 148 et 152]
La Haute-Savoie ou l'Ain étaient favorisées par la proximité suisse, où
s'affirmait une banque d'affaire protestante encore hésitante. Dans le Vaucluse, la fortune
paysanne semblait ne pas se désintéresser des valeurs mobilières. Une habitude de

1 C.-A. Michalet, ouvr. cité, p. 134-154, repris par R. Girault, "Le milieu bancaire français face aux relations
internationales", RI, n°1, 1974, p. 28-30.
2 Pierre Cornut, Répartition de la fortune privée en France par département et nature de biens au cours de la
epremière moitié du XX siècle, Paris, 1963, p. 139-147.
49
ee1 l’époque papale ? On sait parfois que certaine personnalité pouvait en posséder, telle la
seconde épouse de Joseph Caillaux, née Henriette Rainouard, qui avait du 4 % Espagnol
2
1900 - en fait du 4 % Intérieur - dans son portefeuille personnel .
De ces statistiques fiscales d'enregistrement, il nous faut simplement déduire
que la présence de titres espagnols semble impossible à déterminer avec précision. Elles
nous introduisent simplement vers une ébauche géographique - régionale – qui n’est pas
sans importance mais qui ne préfigure peut-être pas exactement l’établissement d’une
géographie française de l’investissement espagnol telle qu’elle pourrait apparaître à
travers l’origine des capitaux relevés dans les écritures de constitution des sociétés
établies au sud des Pyrénées. Un investisseur actif n’est pas un rentier, mais il est aussi
actionnaire que le second. Aucun département de la frontière espagnole ou de son
arrière-pays ne paraissait en pointe dans l’investissement international.
Les actes après décès nous en apprennent davantage. Des études locales
signalent en effet la présence du 4 % Extérieur espagnol dans les successions
bordelaises, en 1911. Ainsi, la veuve d'un négociant possédait 48 000 F de rente, soit 4
titres de 1 000 ptas/F de valeur nominale. Rive droite ou rive gauche de la Garonne, on
rencontrait "un peu" ce placement chez les petits commerçants et artisans, loin derrière
3
les titres russes et ottomans, ou même les valeurs ferroviaires ibériques . Pourtant, la
Gironde n’apparaît pas dans le tableau précédent comme un département
particulièrement actif au-delà des frontières de la France. De même, la Haute-Garonne.
De fait, à Toulouse, les titres publics espagnols ne jouissaient plus guère de la faveur du
public. En compagnie des valeurs italiennes et portugaises, ils demeuraient en réserve,
ne représentant alors qu'à peine 5 % des placements déclarés. On les gardait, afin de
4
toucher des intérêts jugés sûrs . En 1903, un officier d'intendance français, depuis
Cannes, avait même écrit à Antonio Maura pour reprocher au ministre de la Hacienda,
Osma, sa politique financière, telle qu'elle apparaissait à travers une déclaration faite
dans une revue spécialisée espagnole, reprise par Le Temps. L'homme devait publier,
5l'année suivante, une brochure intitulée sans ménagement Le brigandage espagnol ...
L'appétit avait disparu des esprits, malgré le maintien des deux tiers de cette dette en
mains françaises... On verra pourquoi.
Le titre 4 % Extérieur ne fut pas le seul fonds public à faire l'objet de
transactions, au début du siècle. On échangeait encore du 3 % et du 4 % Intérieur sur le
marché bancaire - hors cotation officielle - et des bons du Trésor (pagares) destinés à

1 Claude Mesliand, "La fortune paysanne dans le Vaucluse, 1900-1938", Annales ESC, n°1, 1967, p. 88-136,
sans indication sur la nationalité des titres de ces déclarations de succession.
2 J.-C. Allain, Joseph Caillaux, ouvr. cité, tome I, p. 55. Elle possédait une dizaine d'autres titres de fonds
publics étrangers. Joseph lui-même ne semblait pas avoir de la rente espagnole. Il avait, par contre, des
obligations ferroviaires et des titres de la Compagne Madrilène du Gaz : ibidem, p. 51-52.
3 e Jacqueline Herpin, Les fortunes bordelaises à la veille de la première guerre mondiale, thèse 3 cycle (dir.
n.i.), U. Bordeaux, 1969, tome I, p. 271, 280-282 et 291-292.
4 e Christian Dupoux et alii, Les fortunes au décès à Toulouse au début du XX siècle, MM (dir. J. Sentou), U.
Toulouse II-Le Mirail, 1969, p. 206-210.
5 FAM-Madrid, Papiers A. Maura, 111, lp. ms. (en fr.), L. de la Ville (Cannes) à A. Maura (Madrid), 15. 12.
1903, et lp. ms., Osma à Maura, Madrid, 19. 12. 1903, démentant toute déclaration. La brochure de l'officier
fut suivie d'un autre sur Le ministère Maura et la question du change : R. Olivar Bertrand, "Perfil internacional
de España 1900-1909", Cuadernos de Historia Diplómatica, vol. 4, 1958, p. 21-22. Aussi, María Jesús
González Hernández, "Guillermo de Osma o los avatares de un proteccionista preocupado", La Hacienda y sus
ministros, ouvr. cité, p. 61-90.
501combler les déficits du budget espagnol, à la suite des guerres coloniales . Un projet
d'emprunt, en 1905, dans le cadre de la stabilisation Fernández Villaverde, rencontra le
scepticisme des autorités françaises, quand fut évoqué le lancement officiel d'une tranche
de 2 à 3 milliards de 4 % Intérieur sur le marché parisien. Le ministre d'État Aguilar de
Campoo tenta d'obtenir le placement auprès de Jules Cambon, mais, devant le refus de la
2
Rue de Rivoli, on n'en parla plus . Le titre - issu de l'émission de 1900, d'un montant
nominal de plus de 8,4 milliards de pesetas - fut néanmoins l'objet de transactions
interbancaires à Paris. Malgré son caractère non officiel, le service était également
assuré par l'agence de la Banque d'Espagne et par les principaux établissements de
crédit.
Le paiement des coupons 4% Intérieur se faisait au change du jour par mandat
à trente jours à vue sur la banque centrale du royaume, tandis que le 4 % Extérieur était
3
payé au pair du cours officiel . Les institutions financières demeuraient prudentes. Ainsi,
la Banque de Paris et des Pays-Bas, qui s'était modestement engagée dans l'opération,
4
solda sa participation avec un solide bénéfice . L'extinction de la dette flottante avait
trouvé bien peu d'échos au nord des Pyrénées, les disponibilités intérieures espagnoles
excédant peu à peu les besoins courants du Trésor. De fait, les opérations de trésorerie
cessèrent pour l'armée de Cuba (abonares) mais la maison de la rue d'Antin fut encore
5
active quelque temps pour les opérations courantes du budget (pagares) .
Des emprunts cubains furent liquidés ou transformés en 4 % Intérieur. Il y eut
6
bien quelques plaintes de porteurs français de titres cubains . À cette exception près, les
porteurs étrangers ne perdaient pas trop d'argent à cause des emprunts d'État espagnols...
Ainsi, la dette publique espagnole paraissait massivement dépendante de l'épargne
française, comme dans bien d'autres pays. La souveraineté du pays en était-elle menacée
pour autant ? Jean-Claude Allain constate que cette réelle dépendance financière
7n'impliquait pas d'aliénation particulière . La corde et le pendu …

1 AP-BNPP-Paribas, AGO BPPB, 8. 5. 1901, rapport, p. 4. La banque avait également souscrit, en juin 1900,
une somme importante - non précisée - lors d'un emprunt 5 % Intérieur de 1,2 milliard de ptas, opération qui
fut liquidée, dans un climat de "confiance dans le relèvement du crédit de l'Espagne".
2 AMAE-Paris, PA n°43, Papiers J. Cambon, 43, lp. ms., Aguilar de Campoo (ME) à J. Cambon (Ambassade
de France), Madrid, 22. 1. 1905, avec copie de réponse, sd., donnant rendez-vous au ministre. Également, PA
n°211, Papiers Delcassé, vol. 2, lp. ms., J. Cambon à Delcassé (Paris), 23. 1. 1905. De même, NS Espagne 44,
note n° 50, MF-Paris (Rouvier) à MAE-Paris (Delcassé), 10. 3. 1905.
3 èreAnnuaire Desfossés, 1 éd., Paris, 1907, p. 14-15.
4 AP-BNPP-Paribas, PV du CA BPPB, registre n° 13, 19. 2. 1906. La participation, d'un montant de 603 000
ptas, fut aussitôt réalisée, laissant un profit de 128 000 F !
5 ibidem, registre n° 11, 3. 6. 1902 (bons de Cuba) et diverses réf., du 16. 4. 1901 au 28. 1. 1902 (trésorerie). Il
s'agissait de 1 Mptas en obligations 2,5% à 3 mois.
6 A. Broder, Le rôle, ouvr. cité, tome 2, p. 617-621. Vis-à-vis de l'extérieur, la dette nord-américaine fut
liquidée en 1907, et les bons cubains, en 1912, selon Datos Básicos, ouvr. cité, vol. II, p. 198-199. Des plaintes
de porteurs fr. à propos des affaires cubaines et philippines en 1903-1904, dans AMAE-Madrid, Política H
2471, dossiers 23 et 171, ou, en 1910-1911, dans Política H 2473. Également, en 1912-1913, de la part d'un
porteur, juge suppléant au tribunal de commerce de Dax, selon AMAE-Paris, NS Espagne 96, dossier
Bernardet. Le gouvernement cubain refusa toute discussion sur une dette coloniale.
7 J.-C. Allain, Agadir, Paris, 1976, p. 41. Grèce et Égypte étaient sous contrôle diplomatique et financier.
51Tableau n°56 - Cote de l'Intérieure espagnole 4 % perpétuelle, Paris, 1906-1914 / en %
Années plus haut plus bas Années plus haut plus bas
1906 78,40 71,00 1911 80,60 76,10
1907 76,60 69,70 1912 80,90 78,20
1908 77,50 72,00 1913 80,00 75,20
1909 82,00 73,00 1914 79,80 77,05
1910 82,50 76,50
[Sources : Cote de la Bourse et de la Banque (Desfossés, 1900-1906). Annuaire Desfossés 1911 et 1920]
fig. n°3 - Cotations du 4% Extérieur et 4% Intérieur, Bons du Trésor espagnol
52Les emprunts municipaux
En revanche, de "mauvaises affaires municipales" - selon une expression
d'Albert Broder - traînaient encore dans les mains de nombreux rentiers et organismes
français, à l'aube du siècle. Les raisons de ces déboires étaient multiples. Faiblesse des
recettes locales, désorganisation des services de recouvrement, absence de garantie de
l'État espagnol, incompétence mêlée d'inattention, d'inertie et de corruption des élus et
des alcaldes - nommés par le pouvoir central dans les grandes villes, comme en France -
expliquaient l'extrême difficulté de résoudre ces questions avec rapidité.
Le plus ancien de ces emprunts était celui de la Ville de Madrid, lancé en 1868.
À 3 % sur 70 ans, il s'élevait originellement à 42,5 Mptas, soit 425 000 obligations de
100 ptas/F. À partir de 1871, le paiement des coupons fut régulièrement interrompu. De
nombreuses conversions et réductions, dans les décennies suivantes, lui firent subir une
1. En forte dépréciation, mais le service était peu ou prou assuré par la Caisse municipale
1907, l'Association nationale des porteurs français de valeurs étrangères tenta en vain
2de faire pression en faveur d'une reprise de paiements réguliers . Cette année-là, la
Banque de Paris et des Pays-Bas - qui possédait encore 1 750 titres Madrid - essaya de
3
les céder par petits paquets . Quelque temps après, le conseil d'administration de la
banque refusa toute participation au lancement d'un nouvel emprunt de conversia
4dette de la capitale espagnole, qui, finalement, n'eut pas lieu . On pourrait ainsi croire
que le public et les opérateurs bancaires français ne voyaient plus qu'avec méfiance ou
avec indifférence les titres publics ou para - publics émis en Espagne. Pourtant,
l'Annuaire Desfossés faisait encore mention de cotations épisodiques de ces obligations
dont des tirages d'amortissements - ils eurent lieu jusqu'en 1938 - étaient régulièrement
annoncés par la presse madrilène, au rythme des maigres disponibilités budgétaires de la
5capitale du royaume. La maison Rothschild Frères en avait brassé à l'occasion .
Tableau n°57 - Cote du 3% Madrid 1868, marché de banque, Paris, 1901-1914, en francs (pair 100 F)
Années plus haut plus bas Années plus haut plus bas
1901 45 35,50 1908 65 58
1902 54 41,75 1909 77 60
1903 51 45,50 1910 71
1904 55 49,75 1911 82 69
1905 58 53 1912 76 66
1906 67 54,50 1913 78 62
1907 67 57 1914 75,5 67
[Source : Annuaire Desfossés, 1911, p. 52, et 1914, p. 143-144]

1 A. Broder, Le rôle, ouvr. cité, tome 2, p. 621-623.
2 R. Poidevin, Finances, ouvr. cité, p. 202-203. É. Becqué, ouvr. cité, p. 102-109. Une première association de
Spanish Bondholders (porteurs de titres esp.) avait déjà existé dans les années 1830. L'ANPFVM publia un
annuaire à Paris en 1912, puis mit à disposition de ses adhérents un fichier financier à partir du 1. 10. 1913
[signalé par El Economista, n°1386, 14. 12. 1912, p. 1496, et n°1418, 26. 7. 1913, p. 919].
3 AP-BNPP-Paribas, PV du CA, registre n° 14, opérations hebdomadaires 1907.
4 ibidem, PV du CA, registre n° 15, séance du 6. 10. 1908.
5 ANMT-Roubaix, 132 AQ 6250, Rothschild Frères, correspondance Bauer (Madrid), 2. 11. 1912, a.s. de 704
coupons Madrid 1868 et du remboursement de 18 obligations tirées au sort. Aussi, AMAE-Madrid, Política H
2825, copie lp. ms. (en fr.), Crédit Lyonnais-Madrid à A. Sturm (Berlin), 5. 3. 1900, sur le retard des paiement
de coupons Madrid par la municipalité.
53 Un projet d'emprunt de 1 à 1,2 Mptas par la municipalité de Las Palmas de
Grande Canarie, en 1899, échoua en partie, par référence à la situation de blocage
1
prévalant dans l'affaire madrilène . De même, le marché de Paris fut alerté, en 1907, à
propos d'une émission de 3 600 obligations 5 % de 500 ptas, destinée à des travaux dans
2le port de Málaga. L'affaire fut classée sans suite ...
Pourtant, l'année suivante, un modeste mais actif établissement lyonnais,
devenu parisien - la Banque Privée Industrielle, Commerciale et Coloniale
LyonMarseille - obtint, coup sur coup, le placement de deux emprunts municipaux
3
espagnols . Tout d'abord, la ville de Carthagène - la grande base navale méditerranéenne
de l'Espagne - désirait financer de vastes travaux d'égouts, adjugés - prétendait-elle - à
des entreprises françaises. Effectué en deux temps - en 1908 et en 1910 - l'emprunt
rapporta près de 4 MF - soit 8 916 titres 500 ptas à 5 % sur 12 000 mis en circulation au
taux de 438 F - mais, dès l'été 1910, les menaces de suspension des paiements des
coupons se multiplièrent, car l’impôt d’usage qui devait financer l’emprunt n’était pas
perçu à la suite de la faillite de ces entreprises. Cette situation fit écrire au ministre des
Finances, en marge d'une note du ministère des Affaires étrangères, que "La Banque
Privée n'a pas joué un très beau rôle dans cette affaire !". Les marchés financiers de
Madrid et de Barcelone auraient pu largement couvrir l'opération, selon les autorités
4françaises . L'alcalde tenta bien de faire continuer le service, mais l'impécuniosité de la
municipalité était patente. Le titre était l'objet de cotations officieuses, au marché de
5
banque de Paris, où 3 200 obligations de 500 ptas étaient abonnées au timbre français .
Tableau n°58 - Cote 5 % Carthagène 1908-1910,
marché de banque au comptant, Paris, 1909-1914, en francs (pair = 500 F).
Années Titres 1908 Titres 1910
plus haut plus bas plus haut plus bas
1909 440 438 - -
1910 439 330
-1911 407 348 411 277
1912 260 173 300 180
1913 174 100 194 101
1914 217 110 208 110
[Source : Annuaire Desfossés, 1914, p. 140, et 1920, p. 114]

1 CAEF-Savigny-le-Temple, B 31192, Emprunt Ville de Las Palmas de Grande Canarie,1899, divers doc., dont
lp. du directeur du CNEP au Mouvement général des Fonds (MF-Paris), 24. 1. 1899. Aussi, AP-BNPP, CNEP,
registre CA n°12, séance 25. 1. 1899, p. 168, qui traite Las Palmas de "ville coloniale".
2 CAEF-Savigny-le-Temple, B 31192, dossier Emprunt Ville de Málaga, divers doc., novembre 1907.
3 Sur les détails de ces opérations, A. Broder, Le rôle, ouvr. cité, tome 2, p. 623-624. Sur la Banque Privée,
fondée en février 1898, Annuaire de la Compagnie des Agents de change de Lyon, éd. 1912-1914, p. 31-33, et
AP-BNPP-Paribas, France 522, dossier 56, Banque Privée Lyon-Marseille, 1904-1923. Le capital était de 4
MF, puis passa à 50 MF en 1912 après avoir été "freiné" de 20 M (1906) à 16 MF (1909). Le directeur général
en était Frédéric François-Marsal, futur et éphémère président du Conseil (juin 1924), qui sera aussi ministre
edes Finances en 1920-1921 et en 1924. Sur ce personnage, Michel Rouffet, Frédéric François-Marsal, thèse 3
cycle, U. Paris-1 (dir. n.i.), 1982, vol. I, p. 43-54. La Banque Privée sera rachetée par le CIC (liquidation
19321958) : AP-CIC, Secrétariat général, série Banques, cartons 105/I-II.
4 CAEF-Savigny-le-Temple, B 31192, dossier emprunt Ville de Carthagène, notes n° 955, MAE-Paris à
MFParis, 10. 9. et 13. 9. 1910. La mention ms. est sur le premier doc. cité.
5 Annuaire Desfossés, 1911, p. 44. Il s'agissait des n°301 à 3500. Aussi, ANMT-Roubaix, 2004-039, carton
168-A-1, correspondance Tinayre (consul-Carthagène)-ANPFVM et maire Carthagène, oct.-déc. 1912.
54L'autre emprunt fut contracté par la ville de Saragosse. En 1908, en complément
d’une première opération (1905), celle-ci émit en effet 7 000 titres de 500 ptas à 5 %, au
1
prix de 440 F . Le titre fut inscrit à La Cote Desfossés à partir de mars 1909. La Banque
Privée, également introductrice de cette valeur en coulisse à la Bourse de Paris,
s'inquiéta cependant au début de l'été 1911. La presse spécialisée de la capitale française
s'en mêla. Par voie diplomatique, appel fut fait au gouvernement de Madrid. Le paiement
er 2
du coupon du 1 juillet eut lieu en octobre, mais la situation paraissait précaire . La
cotation de cet emprunt aragonais n'est plus signalée par l'Annuaire Desfossés de 1914 -
à l'inverse de ceux de Madrid et de Carthagène - mais l'édition de 1911 le mentionnait
encore. Il avait donc disparu entre-temps. La cote la plus élevée en 1909 s'établissait à
449 F, la plus basse à 437, des résultats somme toute honorables pour ce genre de titres.
En décembre 1911, un avocat de Montauban se plaignit auprès du Quai d'Orsay,
au sujet du non recouvrement des coupons Carthagène (et Saragosse), ajoutant que de
nombreux porteurs du Tarn-et-Garonne étaient concernés par cette défaillance. En effet,
er
le 1 juillet 1912, la Banque Privée et la succursale parisienne du Banco de Bilbao
avaient suspendu tout paiement. Le vice-consul à Carthagène, alerté, ne put que
constater le déplorable état des finances de la ville. On ne pouvait compter en aucun cas
3
sur une reprise du service de l'emprunt . Les doléances se multiplièrent à travers la
France. À l'Association nationale des porteurs français de valeurs étrangères se
4
joignirent des représentants de petites banques et des parlementaires . L'ambassade avait
bien alerté le ministère d'État, mais, en septembre 1913, les porteurs lésés réclamant
instamment une intervention plus énergique des autorités françaises auprès du
5
gouvernement espagnol . Le mois suivant, la représentation française réitéra donc une
démarche précédente demeurée sans réponse. Elle dut insister encore, en avril 1914.
Deux mois plus tard, le ministère d'État se contenta de reconnaître le bien-fondé... des
discussions entre la ville de Carthagène et les porteurs. L'absence de garantie de l'État
espagnol expliquait vraisemblablement ce détachement, voire cette désinvolture, qui
6sanctionna, par un échec, la démarche des possesseurs de titres .
Quant à l'emprunt de la ville de Saragosse - dont le service était également
suspendu - il fit l'objet d'une négociation plus sérieuse, ce qui fut relevé dans la presse

1 A. Broder, Le rôle, ouvr. cité, p. 624, nous indique qu'il s'agissait du reliquat d'une série de trois emprunts,
edont les deux premiers avaient été placés sur le marché local aragonais et le 3 (1905) en France. Dans
CAEFSavigny-le-Temple, B 31192, on trouve un prospectus de cette émission 1908, rédigé en français. L’Annuaire
de l’ANPFVM, 1913-1914, p. 278-279, parle d’emprunt de Saragosse 1905 et 1908. La BUP fut aussi
approchée en vain en 1905-1906 : AP-SG-BUP, 673, dossier 2, doc. municipaux 1901-1904 - sans
correspondance - dont une copie dt. de contrat d’emprunt de 18 Mptas-or, et 2760, registre n°1, Comité
Direction, séance 14. 9. 1906, p.126.
2 CAEF-Savigny-le-Temple, B 31191, Presse-Espagne, dossier 3, trois coupures, dont L'Information du 25. 9.
et Le Crédit Public du 30. 9. 1911. Également, AMAE-Paris, NS Espagne 47, lp., François-Marsal (Banque
Privée-Paris) à MAE-Paris, 1. 10. 1911, remerciant pour l'intervention de l'ambassade de France.
3 CAEF-Savigny-le-Temple, B 31192, d. n° 26, vice-consul à Carthagène (A. Tinayre) au directeur de
l'ANPFVM-Paris (G. Boissière), transmise au MF-Paris, 8. 1. 1913.
4 On retrouve de nombreuses lettres de plaintes dans AMAE-Paris, NS Espagne 45 et 46. Parmi les
parlementaires, citons les députés Paul Bignon (Seine-Inférieure), Émile Barthe (Hérault) et le sénateur Justin
de Selves (Tarn-et-Garonne).
5 AMAE-Madrid, Correspondencia H 1549, nv., Ambassade France à ME-Madrid, 13. 2. 1913.
6 ibidem, R 967, dossier 15, Emprunt municipal de Carthagène, 1908-1910, réclamations fr. 1913-1930 : notes
Ambassade de France à ME-Madrid, 25. 10. 1913 et 14. 4. 1914, avec copie de la note du ME à Ambassade de
France, 12. 6. 1914.
55parisienne, dès 1913. Par un accord d’avril 1914, des bons municipaux remplacèrent les
1coupons en souffrance .
Albert Broder souligne les raisons mêmes de telles difficultés. La faible
capacité financière des municipalités, dans un pays où les grandes cités étaient peu
nombreuses, lui paraît déterminante. Dans le cas de Carthagène, l'intervention de la
finance française ne signifiait-elle pas un soutien à des entreprises de travaux publics
compatriotes ? En outre, deux facteurs pouvaient expliquer son retour dans les fonds
para-publics au sud des Pyrénées : d'une part, le rétablissement des grands équilibres
financiers ibériques - que semblaient démontrer la bonne tenue du 4 % Extérieur au
Palais Brongniard et de la peseta sur le marché des changes - et, d'autre part, le
rapprochement diplomatique esquissé dans cette première décennie du siècle. La
mésaventure du titre Madrid 1868 était déjà vieille de deux générations, malgré sa
permanence. Enfin, la célébration franco-espagnole du centenaire du siège de Saragosse,
en 1908, fut vraisemblablement marquante, sinon décisive, dans le succès des
placements de titres émis par la capitale aragonaise. Les Espagnols n'étaient-ils pas des
amis que l'on pouvait aider, sans crainte pour la sécurité de la patrie ? Tout cela doit faire
comprendre que tout titre placé à Paris était attractif... sur le prospectus et que les
informations précises sur l'état des finances des emprunteurs étaient aussi incertaines
qu'elles pouvaient l'être au sujet des titres russes, ottomans ou brésiliens. Neymarck et
d'autres spécialistes avaient beau dire et écrire aux épargnants français comment il fallait
agir pour placer leur argent en toute sûreté, les motivations et les décisions des prêteurs -
au-delà du souci de réaliser de substantiels ou de tranquilles profits - relevaient de
considérations d'où le politique n'était nullement absent.
Malgré ces avatars, il fallait bien constater que les milieux financiers espagnols
prenaient de plus en plus en charge les "bonnes affaires". Notamment celles des grandes
cités de la péninsule et elles n'étaient pas nombreuses...
Ainsi, dès 1903, la Banque Française pour le Commerce et l’Industrie renonça
à participer à un projet d’emprunt de Barcelone, après avoir été très tentée par cette
2opération qui devait porter sur 120 Mptas en 240 000 obligations de 500 à 4,5 % . En
1905, un petit banquier de la place de Paris, volontiers rabatteur d'affaires, proposa
directement à la banque de la rue d'Antin de s'impliquer dans un vaste emprunt de
conversion de la dette de la même Ville pour environ 150 Mptas. Le gouvernement
espagnol et la municipalité étaient d'accord, selon lui, pour une opération extérieure de
cette envergure qui inclurait l'abonnement massif des nouveaux titres 4,5 % au timbre
français. Peu après, on évoqua par un autre canal une affaire d'un montant d'environ 80
Mptas, mené par le Banco Hispano-Colonial. Le jeune Banco Español de Credito - dont
nous parlerons un peu plus loin - fut approché afin d'y participer. L'un de ses dirigeants
demanda alors conseil à la Banque de Paris et des Pays-Bas, qui fut ensuite sollicitée
pour un million de piécettes. Sans suite apparente. L'établissement de crédit catalan
3
parvint à boucler l'opération à lui seul .

1 CAEF-Savigny-le-Temple, B 31191, Le Moniteur des Intérêts Matériels, 8. 8. 1913. AMAE-Paris, NS
Espagne 47, note n° 31,Office national des Valeurs mobilières à MAE-Paris, 25. 4. 1914. L'accord fut signé
grâce à l'aide de la Chambre syndicale des Agents de change, dont l'autorisation était obligatoire. L’Annuaire
ANPFVM, 1913-1914, p. 278-279, évoque paiements de coupons arriérés payables à la Caisse municipale
(1912-1913) et le projet de bons au porteur 3 % remboursables sur 5 ans à partir du 1. 1. 1914.
2 ANMT-Roubaix, 120 AQ 899, BFCI, registre n°II, séances du 18. 3. au 20 . 5. 1903, p. 90 à 123.
3 AP-BNPP-Paribas, Espagne 64, dossier 17, crédits-emprunts, note ms., Edmond Schlesinger (Schlesinger,
eHirsch & Cie, 22, rue Le Pelletier, IX ) à BPPB, sd. [19. 7. 1905], et Espagne 63, dossier 10, lp. ms., Sánchez
56fig. n°4 - Cotations des emprunts municipaux de Madrid et de Carthagène 1901- 1914

Bustillo (Banco Español de Credito) à Renouard (BPPB), 30. 9. 1905, demandant avis s., 5. 10. 1905, et 9. 11.
1905. Dans le même dossier de la Ville de Barcelone, une proposition d'affaire - 100 MF ! - par un certain L.
Padieu d'Hangest, Paris, 30. 4. 1902. Réponse négative immédiate du 1. 5. 1902.
57fig. n°5 - Une géographie de la protestation boursière.
L'affaire de l'emprunt de la Ville de Carthagène, 1912-1914
[Source : AMAE-Paris, NS Espagne 45 et 46, dossiers Emprunt Ville de Carthagène 1908-1914]

58Le 10 juin 1914, la ville de Madrid lança un emprunt qui fut couvert près de
quatre fois ! Destiné à de grands travaux d'aménagement urbain, il était initialement fixé
à 8 650 000 ptas, mais rapporta plus de 30 M. Derrière le Banco Hispano-Americano (6
M ptas) subitement requinqué - après une brutale crise de liquidités - les agences
madrilènes du Crédit Lyonnais et du Banco Español del Río de la Plata -
franco1
hispano-argentin - souscrivirent chacun 4 M . La capitale - plus de 500 000 habitants et
siège des grandes banques - ne pouvait être comparée avec des cités atteignant à peine
100 000 personnes, telles Carthagène ou Saragosse. Les projets y abondaient,
notamment celui du percement, dans le fouillis des vieux quartiers, d'une avenue reliant
le centre à l'ouest, la future Gran Via, un projet qui impliquait, disait-on, des capitaux et
2des entreprises françaises .
Ainsi, la finance française avait-elle largement pris en charge la dette espagnole
depuis près de trois-quarts de siècle. Des sommes considérables, selon un observateur de
l'immédiat avant-guerre, qui soulignait le rôle fécondant de l'épargne étrangère dans les
richesses ibériques. La France était une "jeune fille parée de toutes les grâces avec
laquelle on flirte d'autant plus volontiers qu'on la sait richement dotée", concluait le
journaliste Alexis Rostand, alias Testis. La finance française devait aider la diplomatie à
compenser l'absence de liens dynastiques avec les nations européennes. "Notre argent,
ce sont nos beaux-frères, nos oncles, nos cousins". Les liens du sang paraissaient
3
désormais moins forts que ceux de l'intérêt .
En dehors de la dette publique, qui ne nécessitait guère de déplacements et de
risques, les rapports franco-espagnols étaient en effet intenses, comme l'activité bancaire
- finances et assurances - au sud des Pyrénées pouvait le montrer.
DES BANQUES FRANÇAISES EN ESPAGNE
e
Il nous a été possible de constater que, au début du XX siècle, les organismes
bancaires français continuaient d'opérer avec les finances publiques espagnoles. Ce
mouvement séculaire, traditionnel des grandes banques d'affaires, s'était enrichi, depuis
la Restauration en France, d'une variété sans cesse croissante d'investissements,
notamment sous le Second Empire. Le développement des grandes banques françaises
e
de dépôts, dans la seconde moitié du XIX siècle, avait littéralement fouetté les
investissements en créant la catégorie des petits et moyens porteurs. Le débat sur

1 CAEF-Savigny-le-Temple, B 31192, Emprunts Ville de Madrid 1876-1914, d. n° 236 et 153,
AmbassadeMadrid à MAE-Paris, 5 et 11. 6. 1914, transmises à MF-Paris. Dès 1913, la BFCI fut alertée : ARAH-Madrid,
Papiers Dato, note (en français) sur une éventuelle émission en France, 23. 12. 1913. Il s'agissait d'un emprunt
de 40 M ptas, en obligations de 500 ptas de 5%, amortissable en 53 ans. La BFCI refusa l’offre de titres 4,5 %
dès février : ANMT-Roubaix, 120 AQ 907, BFCI, registre CA n°X, séance 14. 2. 1913, p. 172
2 À propos du projet Gran Via, à Madrid, entre la calle Alcalá et la Place d'Espagne, les AV-Madrid et les
fonds du MFO-Madrid, Section Travaux publics, sont à consulter pour y déceler des entreprises françaises.
3 Désiré Theus, Les intérêts français dans les placements étrangers, thèse U. Aix-Marseille, Paris, 1914, p.
2628. L'art. de Testis (Alexis Rostand) dans la Revue Politique et Parlementaire (1907). Son grand rival en
journalisme financier était Eugène Letailleur (Lysis).
59l'utilisation de ces dépôts considérables avait entraîné régulièrement des discussions
1passionnées .

Un guide, publié après la soutenance de cette thèse, nous en apprend encore
davantage sur la présence étrangère - tout particulièrement française - dans les
entreprises ayant opéré en Espagne entre 1780 et 1914.
Tableau n°59 – Nombre d’entreprises établies en Espagne ou à l’étranger, opérant en Espagne, 1780-1914
Nationalités 1780-1882 1882-1914 Total %
Françaises 128 106 234 42,31
Britanniques 53 (*) 91 (**) 144 26,03
Allemandes 6 57 63 11,39
Belges 11 34 45 8,14
Suisses 4 12 16 2,89
Italiennes 8 6 14 2,17
Nord-américaines 1 7 1,27
Diverses (***) 3 15 18 3,25
Totaux 222 331 553 100
(*) 6 irlandaises incluses (**) 4 canadiennes incluses
(***) scandinaves, austro-hongroises, latino-américaines
[Source : Teresa Tortella, Una guía de fuentes sobre inversiones extranjeras en España (1780-1914), Archivo
del Banco de España, Madrid, 2000, p. XX].
Des statistiques partielles nous indiquent combien la présence du capital
français était forte.
Tableau n° 60 - Capital déclaré des sociétés constituées en Espagne, 1905-1913, estimations (Mptas).
Années total général Capital étranger Capital français % total étranger % total général
1905 42,1 34,0 - - -
1906 44,5 31,9 -
1907 80,7 70,0 -
1908 85,0 38,9 -
1909 166,9 53,3 -
1910 160,8 74,8 -
1911 248,4 73,3 53,075 72,6 30,1
1912 213,5 93,9 - - -
1913 183,6 65,1 -
totaux 1 225,5 535,2 397,2 74,2 32,4
(*) depuis 1905 (1905-1913) [Sources : BOCCEP, n° 6, juin 1912, p. 9-11, d'après la presse financière
espagnole (1905-1911) et Juan Sardà, La Politíca Monetaria y las fluctuaciones de la Economía española en el
siglo XIX, Madrid, 1948, p. 268-269 (1912-1913)]
En Espagne, les tentatives exclusivement financières des Rothschild, des
Péreire et des Prost et autres Guilhou s'étaient achevées dans l'échec, par disparition ou
2 epar absorption . Les tentatives furent multiples. À la fin du XIX siècle, le Banco

1 Comte de Saint-Maurice, Histoire générale des sociétés de crédit en France, Paris, 1911, 376 p., qui défend
les institutions financières contre leurs détracteurs. Un ouvr. très lacunaire.
2 A. Broder, Le rôle, ouvr. cité, tome 3, p. 685-766, et M. T. Costa, ouvr. cité, p. 101-131. La Société
mercantile et industrielle des Rothschild, la Compagnie générale de Crédit de Prost et, surtout, la Société
èregénérale de Crédit Mobilier Espagnol des Péreire de la 1 génération avaient toutes disparu - ou allaient
disparaître - à la charnière des deux siècles. G. Tortella, El desarrollo, ouvr. cité, p. 181-182 et 331-333.
Également, sur les Péreire, H. Coston, Dictionnaire, ouvr. cité, p. 420-427.
60General de Madrid - présent de 1881 à 1891 - fut l'une des rares institutions financières
hispano-françaises à se risquer sur le marché parisien. Originellement à majorité
catalane, cette entité récupérée par Ivo Bosch et des amis banquiers parisiens commit de
1
multiples égarements en devenant française. Elle fit faillite . De même, en 1881-1882,
diverses banques de Paris, avec le Crédit Mobilier Espagnol des Péreire, tentèrent de
mettre sur pied une Banque Industrielle d'Espagne ou Banque Espagnole de Travaux
Publics qui fut emportée par la bourrasque du krach de l'Union Générale. Par ailleurs,
lors de sa formation, le Banco de Castilla avait reçu l'aide de la finance française,
notamment de la Banque de Paris et des Pays-Bas et d'autres maisons françaises, telle
2
Mallet Frères & Cie . Ces initiatives anciennes - on pourrait aussi nommer le Crédit
Mobilier Espagnol lui-même - étaient défuntes ou en difficultés, les Péreire s'étant
3
montrés plus actifs - mais pas plus efficaces - que leurs grands rivaux, les Rothschild .

L'action française dans le négoce bancaire se présentait donc de deux manières,
soit par la prise de participation dans des sociétés financières espagnoles, soit par la
création de succursales ou d'agences directement contrôlées par les maisons mères. Les
investissements des banques françaises dans d'autres secteurs que la banque ou
l'assurance feront l'objet de chapitres postérieurs. Les initiatives françaises se
développaient sur un terrain encore marqué par un conformisme qui appelait à la
4modernisation de méthodes déjà périmées . De 1851 à 1914, selon des statistiques issues
des données recueillies par la directrice des archives historiques de la Banque
d’Espagne, Teresa Tortella, la France aurait investi 395 Mptas sur un total de 532 dans
les affaires de banque en Espagne, soit les trois quarts des flux venue de l’étranger. Ces
chiffres marquent clairement un "territoire français" dont il faudrait préciser les contours
5
pour la période qui nous intéresse .
Bien sûr, il y avait des investissements de prestige, mais les actionnaires
étrangers des banques centrales d'émission et de régulation étaient rares. La "surveillance
nationale" était de rigueur. Pourtant, dans le capital de la Banque d'Espagne on repérait,
en 1907, une banque française dûment relevée dans la liste officielle. Le Crédit Lyonnais

1 A. Broder, Le rôle, ouvr. cité, tome 3, p. 809-814. Les errements concernent le Canal du Duero et l’Ensanche
de San Sebastian (Extension de la Ville de St-Sébastien). La soc. devint fr. de fait. La banca española, ouvr.
cité, tome II, donne les bilans 1882-1891, p. 258-259. Capital de 12,4 Mpts en 1882, puis de 8 Mptas entre
1887 et 1891.
2 AP-BNPP-Paribas, Espagne 63, dossier 14, banques diverses, note ms., 30. 12. 1881. Avec le Crédit
Mobilier Espagnol (5 000 titres sur 25 000), on retrouve la Société Générale et Edmond Joubert (4 000
chaque), Abarroa & Goguel, les Heine, Camondo, Delahante, E. Duclerc et Stern (2 000 chacun). Également,
liste des titres Banco de Castilla, 1880-1881. Aussi, AP-CACL-Crédit Lyonnais, DEEF 73247. Si la plaquette
Mallet Frères & Cie. 250 ans de banque, Paris, 1963, sp., ne donne pas d’indication sur les affaires esp., la
version dt. - copieusement raturée - d'Alain Plessis, p. 71, cite les opérations Banque de Castille-Banque
Hypothécaire d'Espagne. T. Tortella, Una guía de fuentes, ouvr. cité, p. 18 : la Banque de Castille cessera ses
activités en 1924.
3 Le cas du Crédit Mobilier Espagnol - fondé par les Péreire en 1856 - avant sa fusion de 1902 dans le Banco
Español de Credito, n'a pas été étudié ici, car A. Broder, Le rôle, ouvr. cité, tome 3, p. 712-766, en a fait
l'historique de façon convaincante. Le siège social était au Paseo de Recoletos, à Madrid, avec une succursale
au n°69, rue de la Victoire (Paris-IXe). La banca española, ouvr. cité, tome II, p. 226-233, donne les bilans des
années 1874-1901. Également, M. T. Costa, ouvr. cité, p. 89-101, et Alfonso García López, Una historia de la
banca española a través de sus documentos, Valladolid, 1999, p. 168-173. Sur la petite participation Seillère,
allusion dans le catalogue d'exposition, La banque Seillère-Demachy. Une dynastie familiale au centre du
négoce, de la finance et des arts 1798-1998, Paris, 1999, p. 127-128 et 148.
4 Pablo Martín Aceña, "Desarrollo y modernización del sistema financiero, 1844-1935", La modernización
económica de España, ouvr. cité, p. 124-126.
5 T. Tortella, Una guía de fuentes, ouvr. cité, p. XXIV, tableau repris et légèrement modifié par R. Castro
Balaguer, "Historia de una reconversión silenciosa", art. cité, p. 89.
61possédait en effet 982 actions de 500 ptas, soit environ 491 000 ptas sur un fonds social
1de 150 Mptas, c'était-à-dire 0,32 % du total . Le même établissement tenait aussi en
2
portefeuille 76 titres du Banco Hispano-Americano ... Une présence insignifiante, qui
permettait, au mieux – ce qui n’était pas négligeable - d’être tenu informé de la marche
des organismes concernés.
Des fondations majeures
Plus sérieusement, les plus importantes initiatives du capital français dans le
système financier espagnol furent celles qui concernèrent la Banque Hypothécaire
d'Espagne/Banco Hipotecario de España et la Banque Espagnole de Crédit/Banco
Español de Credito, le futur Banesto. Devenues puissantes, ces entités ont été fondées,
en bonne part, grâce à des initiatives ou à des aides parisiennes.
La Banque Hypothécaire d'Espagne/Banco Hipotecario de España fut la plus
ancienne opération bancaire française encore valide en pleine "Belle Époque". Albert
3
Broder en a retracé la genèse avec précision . Nous n'ajouterons à son propos que les
indications supplémentaires qui peuvent émaner - outre les papiers du Crédit Foncier de
France - des archives de Paribas et d'un livre - déjà cité - sur le Banco Hipotecario
luimême. Cette institution naquit d'un large débat - politique autant que financier - qui
secoua les instances dirigeantes d'un pays en pleine crise nationale. Une première
mouture de Crédit Foncier d'Espagne fut élaborée dès octobre 1868, peu après le départ
en exil de la reine Isabelle II. Des milieux légitimistes français et carlistes espagnols
tentèrent de lancer alors un Banco Hipotecario de España/Crédit Foncier Espagnol, qui
ne put véritablement entrer en fonctionnement. L'affaire - patronnée par le marquis de
Comillas, du côté espagnol - devait trouver son épilogue judiciaire devant le tribunal de
4commerce de la Seine, près d'une décennie plus tard . La seconde tentative fut la bonne.
Acquise en décembre 1872, la décision de créer un organisme similaire au Crédit
Foncier de France permit la mise en place, cinq mois plus tard, d'une banque
5hypothécaire sur le modèle parisien . La toute jeune Banque de Paris et des Pays-Bas
l'emporta sur des rivaux espagnols et anglais, en s'installant en force dans le premier
conseil d'administration de ce Banco Hipotecario, au moment même où la Banque

1 ANMT-Roubaix, 65 AQ A 527/1, Banque d'Espagne, liste des actionnaires ayant droit d'assister au AGO des
5 et 10. 3. 1907, brochure, Madrid, 1907, p. 10. Sept individus de patronyme français - dont le chocolatier
Méric - apparaissent sur cette liste avec 1 297 titres en sus, ibidem, p. 19-25. R. Nicollon des Abbayes, ouvr.
cité, sans allusion à l’actionnariat.
2 ANMT-Roubaix, 65 AQ A 68, Banco Hispano-Americano, liste des actionnaires, décembre 1912.
3 A. Broder, Le rôle, ouvr. cité, tome 3, p. 767-805, et M.T. Costa, ouvr. cité, p. 131-139.
4 ANMT-RQ A 531, Crédit Foncier d'Espagne /Banco Hypotecario (?) de España, 1868-1877.
Rappel de l’affaire (40 Mptas) dans AP-BBVA-BHE-Madrid, Registre du Comité de l'Affaire espagnole (sic)
(ms., en français), séance du 16. 9. 1872.
5 Banco Hipotecario de España, Un siglo del Banco Hipotecario de España, Madrid, 1972, p. 48, évoque les
antécédents historiques généraux de ce genre d'établissements, en Prusse, puis en France. De même, Agustín
Madrid Parra, El mercado hipotecario (Estados-Unidos-España), Madrid, 1988, p. 379-391, ouvr. extrait d'une
thèse soutenue à l'U. de Séville (1987). Manuel Campillo, Las inversiones extranjeras en España 1850-1950,
Madrid, 1963, p. 95, évoque des intérêts étrangers - sans citer les français - dans la fondation de la banque.
Aussi, T. Tortella, Una guía de fuentes, ouvr. cité, p. 23-24.
62d'Espagne était restructurée. Elle envoya Lucien Villars tras los montes afin d'y
1organiser le nouvel établissement . La Société de Crédit Agricole, filiale du Crédit
Foncier, se limita à avancer, via la maison Fould, une somme de 4 MF à 12 %, destinée
2
à un gouvernement de Madrid alors aux abois . Un auteur français évoque un chiffre de
participation du Crédit Agricole - 6 Mptas sur 50 M, soit 12 % environ d'un fonds social
incertain - mais il semble que le placement ainsi suggéré fût un crédit et non une mise de
capital. L'investissement de la filiale de la banque de la rue Cambon était davantage
3spéculatif que celui opéré par la banque de la rue d'Antin toute proche . Les banques
françaises Vernes, de Neuflize et d'autres financiers de la place de Paris vinrent
4
consolider le noyau français, aux côtés du - alors - très français Banco de Castilla . Un
Français, Léon Cocagne - neveu de Lucien Villars directeur général de la Banque de
5
Paris et des Pays-Bas - assura la fonction importante de sous-gouverneur . Les auteurs
d'une étude sur la banque se contentent de nous communiquer la liste des fondateurs
français et des résidents en France : la Banque de Paris et des Pays-Bas,le Crédit
Foncier de France,la Société Générale, les maisons Abaroa, Iribarren & Goguel, A. J.
Stern, de Camondo, Adrien Delahante, Henri Bemberger et Guido Elbogen, toutes de
6Paris . Un document Paribas nous en dit heureusement un peu plus sur l'actionnariat
français qui tenait initialement 100 % de l'affaire (36 000 actions de fondateurs). On aura
compris que ces titres de fondateurs étaient levés par des entités désirant demeurer dans
l’affaire - au moins un certain temps - alors que les titres de syndicat étaient destinés à
des organismes de crédit qui voulaient les placer auprès du public ou d’autres banques.
Sous l'autorité de Louis Frémy, gouverneur du Crédit Foncier de France et "véritable
cerveau" de la création de la banque espagnole, un comité fut mis en place dans les

1 AP-BNPP-Paribas, Espagne 673, dossier 3, sous-dossier Banque Hypothécaire d'Espagne, 1873-1877.
Aucun autre dossier pour la période postérieure n'est apparu. Pas davantage dans AP-Société Générale. Le
Comte de Saint-Maurice, ouvr. cité, p. 197-202, ne fait aucune allusion aux affaires espagnoles de Paribas. Sur
Villars (1843-1925), futur fondateur de la Banque de l'Union Parisienne en 1904-1905, Hubert Bonin (dir.),
eHistoire de banques. Crédit du Nord 1848-1998, Paris, 1998, p. 74 [ouvr. du 150 anniversaire du Crédit du
Nord qui évoque longuement la Banque de l'Union Parisienne absorbée en 1973].
2 AP-CACL-Crédit Agricole, registre photocopié n°1, PV du CA de la Société de Crédit Agricole, 14. 4. et 12.
5. 1875, p. 456-457 et 462. De même, registre n°2, 1. 9. 1875, p. 9. Le solde fut effectué le 13. 6. 1876.
Originaux dans AP-CACL-Crédit Foncier de France. Ce Crédit Agricole, dit "impérial", fondée en 1861, fut
déclaré en faillite en 1877 : 1894-1994 Crédit Agricole. Un siècle au présent, tome 1, 1894-1950, Paris, 1994,
p. 21-26 : à l'inverse des affaires égyptiennes, aucune allusion à des affaires espagnoles.
3 Jean-Pierre Allinne, Le Crédit Foncier de France 1852-1920. De l'"affaire" à l'"institution", thèse de sciences
économiques (dir. n.i.), U. Paris-II, 1983, p. 230-231. Pas davantage, la version imprimée, Banquiers et
bâtisseurs. Un siècle de Crédit Foncier 1852-1940, Toulouse, 1983, p. 40-65, ne fait d'allusion aux affaires
espagnoles. Aline Raimbault et Henri Heugas-Darraspen (dir.), Crédit Foncier de France. Itinéraire d'une
institution, Paris, 1994, p. 73 et 227 (ouvr. "maison" richement illustré avec préface de François Mitterrand,
président de la République). Participation signalée du Crédit Foncier à des avances à taux élevé au
gouvernement espagnol (1867-1870). Sur les Fould, H. Coston, Dictionnaire, ouvr. cité, p. 239-248.
4 Christian Grand, Trois siècles de banque. De Neuflize, Schlumberger, Mallet, de 1667 à nos jours, Paris,
1991, p. 150, signale brièvement la participation de la maison de Neuflize & Cie à la formation du Banco
Hipotecario (source n.i.). ANMT-Roubaix, 44 AQ 4 et 7 - De Neuflize, Historique, 1925, serait à compulser
en détails mais l'auteur précité l'a vraisemblablement fait avant transfert. Également, H. Coston, Dictionnaire,
ouvr. cité, p. 409-413 (Neuflize), 498-500 (Schlumberger) et 375-380 (Mallet).
5 A. Broder, Le rôle, ouvr. cité, tome 3, p. 777. Jusqu’à sa démission en 1902, et à son départ au Banco
Español de Credito : AP-BBVA-BHE-Madrid, registre n°4, Comité Paris, séance du 2. 6. 1902.
6 Un siglo de Banco Hipotecario, ouvr. cité, p. 49, repris par Juan Antonio Lacomba et Gumersindo Ruiz,Una
historia del Bipotecario de España (1872-1986), Madrid, 1990, p. 51. José Antonio Lisbona, Retorno a
Sefarad. La política de España hacia sus judios en el siglo XX, Barcelone, 1993, p. 20, signale la participation
Camondo sans détails. ANMT-Roubaix, 1 AQ - Camondo - serait à voir en détails, mais
AP-BBVA-BHEMadrid, Registre du Comité de l'Affaire espagnole (ms., en français), séance du 25. 3. 1873, indique clairement
que 6 640 actions appartenaient à Camondo & Cie, part réduite à 1 446 actions, en 1899, et à 1 150, en mai
1914, selon les listes de présence aux AGO : AP-BBVA-BHE-Madrid.
63locaux mêmes de la Banque de Paris et des Pays-Bas, au n°5 de la rue d'Antin. On y
trouvait tout le "gratin" de la banque parisienne, exception faite des Rothschild,
suffisamment occupés par leurs autres affaires espagnoles et peu enclins à ce genre
1
d’investissements fonciers .
Tableau n°61 - Les actionnaires fondateurs et de syndicat Banque Hypothécaire d'Espagne, 1873
Établissement n. titres % Établissement n. titres %
Banque de Paris et des Pays-Bas 16 200 45,00 Camondo & Cie 6 640 10,39
Crédit Foncier de France 5 400 15,00 Société Générale 4 192 6,55
Guido Elbogen 4 500 12,50 Banco de Castilla 3 200 5,00
Adrien Delahante 4 500 12,50 A. J. Stern 1 696 2,65
Louis Frémy (Crédit Foncier) 2 100 5,83 Abaroa, Iribarren & Goguel 800 1,25
Autres 3 300 9,16 Syndicat espagnol 47 472 74,17
Total fondateurs 36 000 100 Total syndicats 64 000 100
[Source : AP-BBVA-BHE-Madrid, registre du Comité de l’affaire espagnole (1872-1875), Paris, séances des
19 et 25. 3. 1873]
Le poids de cette assemblée se délita pourtant assez rapidement dans le dernier
equart du XIX siècle, sous l'effet de l'augmentation de la part espagnole devenue
majoritaire. Car, dès les origines, selon la documentation-maison, sur les 64 000 actions
de syndicat, 47 472 titres devaient être rétrocédés contractuellement à un groupement
2espagnol dans un délai de deux ans . En 1875, certains organismes français avaient accru
3leur part, d’autres au contraire s’étaient désengagés ou étaient en voie de le faire . Le
basculement était déjà entré dans les faits en 1890. Selon le bordereau d'admission à
l'assemblée générale de cette année-là, remis à Villars, l'ensemble français ne pesait plus
4que 18,3 % d’un total toujours fixé à 100 000 actions .
Tableau n°62 - Actionnaires du groupe français de la Banque Hypothécaire d'Espagne - Paris, avril 1890
Actionnaires n actions n voix Actionnaires n actions n voix
Banque de Paris et des Pays-Bas 5 104 15 Heine & Cie 1 400 15
Ch. Goguel 3 000 15 Mme Dinah-Félix 550 11
J. Koenigswarter 2 700 15 Delahante 500 10
Camondo & Cie 1 446 15 20 autres actionnaires (*) 2 194 60
A. J. Stern 1 403 15 total 18 297 166
(*) à moins de 500 titres et de 10 voix chacun
[Source : AP-BNPP-Paribas, Espagne 63, dossier 11, Banque Hypothécaire d'Espagne, bordereaux, 10 et
23.4.1890]
En 1899, le plus gros actionnaire était espagnol. Il s’agissait de la maison
Urquijo y Cía avec 4 248 titres – qui devançait désormais la Banque de Paris et des
Pays-Bas en repli (3 844). Les banques Camondo, Heine et Stern maintenaient leurs

1 ibidem, registres du Comité de Paris, 1873-1914, 5 vol. Les réunions étaient bimensuelles, le lundi. Des
notices chez H. Coston, Dictionnaire, ouvr. cité, p. 126-128 (Camondo), 304-306 (Heine), 539-542 (Stern) et
560-564 (Vernes). Aussi, chez Nicolas Stoskopf (dir.), Les patrons du Second Empire. Banquiers et financiers
parisiens, Paris, 2002, p. 64, 126 (Delahante), 179-181 (Frémy) et 206 (Heine).
2 AP-BBVA-BHE-Madrid, registre du Comité de l’affaire espagnole (1872-1875), Paris, séances des 19 et 25.
3. 1873, qui fixe toutes les participations.
3 ibidem, registre AGO, 20. 5. 1875. La BPPB avait 11 395 titres (plus 64 000 au nom du syndicat esp.). Quant
au Crédit Agricole de Paris (1 900 actions), il avait repris une part du Crédit Foncier (2 000), mais Delahante
(3 000) et le Banco de Castilla (2 878) étaient en recul. Un Anglais, West, avait 1 010 titres.
4 AP-BNPP-Paribas, Espagne 63, dossier 11, Banque Hypothécaire d'Espagne, Paris, 10. et 23. 4. 1890,
glissement confirmé par les listes de présence aux AGO, 1874-1914 : AP-BBVA-BHE-Madrid.
64positions alors que Goguel avait réduit sa participation au tiers (1 150) de ce qu’il
1possédait dix ans auparavant .
En 1901, à l’occasion d’une asssemblée extraordinaire convoquée en vue d’une
modification des statuts, 55 854 titres furent déposés, dont 40 272 à Madrid, 15 382 à
Paris et 200 à Bilbao. En 1905, on en comptait respectivement 45 515 à Madrid et 7 837
2
à Paris . Le capital théorique de 50 Mptas, en titres de 500 ptas/francs, libéré à 25 %,
puis à 41,5 % (20 735 833 ptas) depuis 1875, passa à 56 % (27 957 838 ptas) en 1913,
3après une étape à 45 % (22 500 000 ptas), deux ans auparavant . En 1900, la Banque de
Paris et des Pays-Bas ne possédait plus que 2 700 actions de 500 ptas nominales,
libérées à 40 %. Sept ans plus tard, elle n'en conservait qu’un demi-millier (514
4exactement) - sur 100 000 en circulation - situation qui devait durer jusqu'à la guerre .
De 9,3 % - lors de la fondation - à 2,7 % - en 1900 - puis à 0,5 % du capital - en 1907 -
le désengagement était patent. En mars 1903, le conseil d'administration accepta
cependant d'être le représentant responsable du Banco Hipotecario auprès du Trésor
français, ainsi que le stipulait la loi pour une admission à la cote officielle de la Bourse
5
de Paris. Ce fut chose faite en 1905 . On pouvait alors constater, à cette date, que quatre
Français étaient encore membres du conseil d'administration du Banco Hipotecario :
deux représentaient la Banque de Paris et des Pays-Bas - dont Lucien Villars, directeur
général honoraire, et président de la Banque de l'Union Parisienne, fraîchement fondée
par la banque protestante - tandis que les banques Vernes et de Neuflize avaient chacune
un administrateur. En 1914, Edgar Stern, le baron de Neuflize et Georges Heine
demeuraient au conseil d'administration, en compagnie de Villars. La haute banque
d'affaires française n'occupait manifestement plus qu'une place d'honneur, dans cette
phase de nationalisme économique croissant. On avait parfois utilisé ses services pour
6
apaiser des conflits de personne parmi les amis espagnols . Les grands ténors de la vie
politique nationale étaient là pour "veiller au grain" : Moret, Romanones, García Prieto,
Dato, Sánchez Guerra, Alvarado - sur les traces du défunt Cánovas del Castillo - étaient
membres d'un conseil, où hommes d'État et financiers de la péninsule se mêlaient
7intimement depuis les origines . En réalité, la présence symbolique de membres français
dans cet aréopage n'était vraisemblablement destinée qu'à ménager un possible recours
aux capitaux de la place de Paris. On peut citer ainsi l'opération de la banque espagnole,

1 ibidem, registre AGO, 17. 5. 1899. Cinq Espagnols avaient alors de 1 000 titres. Heine & Cie sera la seule
maison fr. à garder sa position jusqu’au début des années 1920.
2 ibidem, registre n°4, Comité de Paris, série fr., séance du 4. 2. 1901, soit 171 actionnaires déposants à
Madrid), 39 à Paris et un à Bilbao. Aussi, séance du 1. 5. 1906.
3 AEE, 1915, p. 166. Justin Neu, Annuaire de la Finance, Paris, 1897, p. 138, parle du n°3, rue d'Antin et d'un
capital de 50 Mptas à cette date, sans préciser le degré de libération (25 % en 1872, 40 % en 1875). Ce chiffre
sera de 45 % en 1911. A. Broder, Le rôle, ouvr. cité, tome 3, p. 794, donne des chiffres un peu différents,
l'ultime levée se faisant par incorporation de réserves. L'Annuaire des valeurs admises à la Cote officielle,
Paris, éd. 1914, indique 45 % (225 ptas/F) : note dt. sd. [1914] contenue dans AP-BNPP-Paribas, Espagne 63,
dossier 11.
4 ibidem, PV du CA, registres n° 11 à 14, 1900-1907, opérations hebdomadaires. De 1907 à 1917, aucune
opération visible sur titres BHE. Pourtant, AP-BBVA-BHE-Madrid, listes de présence aux AGO indiquent 3
844 titres (1899), puis 514 (1908), et 400 (mai 1914). Le résidu (99 titres en 1922) sera liquidé en 1923. La
succursale de Bruxelles, en 1907, en détenait également, selon liste générale des coupons et titres
remboursables en sa possession : ANMT-Roubaix, 65 AQ A 809/2, Paribas : succursale BPPB de Bruxelles.
5 AP-BNPP-Paribas, PV du CA BPPB, registre n° 12, séance 10. 3. 1903 et 7. 5. 1903.
6 ibidem, dossier 10, lp. ms., (en fr.), F. de Laiglesia (BHE) à Renouard (BPPB), 16. 12. 1904 et 29. 10. 1905.,
a.s. de frictions avec le président du CA, Sánchez Bustillo, et lp. ms. de Gómez Acebo, 11. 11. 1905.
7 J. A. Lacomba et G. Ruiz, ouvr. cité, p. 170-173. Si le rôle des Français, lors de la création de la banque, est
bien mis en évidence dans ce livre - sans index - il n'y est plus fait allusion à partir de 1876 (et de la p. 80)... G.
Tortella, El desarrollo, ouvr. cité, p. 145, 166 et 181, évoque brièvement les Français du BHE.
65lors d'un emprunt argentin 4,5 %, à Paris, sous forme d'une sous-participation en renfort
1de la maison Mirabaud & Cie (1911) .
S'attachant davantage aux secteurs foncier urbain et immobilier qu'au domaine
rural, la nouvelle institution espagnole connut des débuts assez difficiles. Les résultats
s’en ressentirent un temps. Cependant, la progression lente mais régulière des bénéfices
et des dividendes ne pouvait que rassurer les porteurs, au nord comme au sud des
Pyrénées. La grande faiblesse du Banco Hipotecario résidait cependant dans l'étroitesse
d'un marché foncier, où les titres de propriété restaient obscurs faute d'un cadastre
2
moderne qui ne fut mis imparfaitement en place que dans les années 1908-1911 . La
presse spécialisée et l'Association nationale des porteurs français de valeurs étrangères
3s'y intéressaient avec assiduité, car le titre était de qualité .
Tableau n°63 - Banque Hypothécaire d'Espagne, 1897-1914,
Bénéfices (en 1 000 pesetas), dividendes (en pesetas) et cotes des actions à Paris (en francs).
Années bénéfices bruts bénéfices nets dividendes cote plus haut plus bas
1897 - 1 967 15 - -
1898 -2 013
-1899 -042
-1900 - n.i. n.i. - -
1901 - 2 065 16 - -
1902 -067
-1903 -222 17
-1904 - 1 903 - -
1905 -2 187
-1906 -255 17
-1907 7 701 2 241 18 711 690
1908 7 973 2 225 18 705 681
1909 8 620 2 505 18 760 705
1910 8 894 2 425 18 875 758
1911 9 232 2 330 20,25 820 782
1912 10 194 2 613 20,25 790 770
1913 10 635 2 478 20,25 770 730
1914 - - - 721 720
[Source : Anuario Estadístico de España, 1915, p. 166 [1897-1906] et Annuaire Desfossés, 1913, p. 204, et
1920, p. 171 [1907-1914] et La Banca en la Restauración, tome I, p. 259-263 et 405-407]

1 AP-Crédit du Nord, Mirabaud, MIR 1 A 7, Liste générale des participants de la banque Mirabaud, mars
1914, notice BHE. Opération argentine confirmée par AP-BBVA-BHE-Madrid, registre n°5, Comité de Paris,
séance du 10. 7. 1911. Le chef du syndicat de placement était la BUP. Des titres russes, grecs, ottomans et
autres furent négociés en 1912-1914. La banque en commandite Mirabaud & Cie, devenue Mirabaud,
Paccard, Puerari & Cie, remontait à 1814 (Milan) et 1824 (Paris). Elle a été absorbée en 1953 par la BUP,
fondée en 1904, cette dernière à son tour reprise par le Crédit du Nord en 1973, sous le contrôle de Paribas,
qui l’a cédé au groupe Société Générale en 1997.
2 A. Broder, Le rôle, ouvr. cité, tome 3, p. 785-793, et Juan Pro, Estado, geometria y propriedad. Los orígenes
del catastro en España (1715-1941), Madrid, 1992, p. 245-281. Aussi, María Teresa Pérez Picazo "À défaut de
e ecadastres ruraux dans l’Espagne des XIX et XX siècles : "amillaramientos" et "avances cadastrales"", et J.
Pro Ruiz,"Les conditions historiques de production du cadastre en Espagne, 1800-2000", colloque Paris 2005,
e eDe l’estime au cadastre en Europe. Les systèmes cadastraux aux XIX et XX siècles, Paris, 2008, p. 115-134 et
351-368. AMAE-Paris, NS Espagne 45, d. n°110, Ambassade-Madrid à MAE-Paris, 30. 4. 1909, annonce un
projet de loi sur la création d'un cadastre parcellaire, dans un pays, "où 60 % des propriétés ont des titres ou
des limites mal établis". La BUP fut impliquée en 1906 dans un projet de création d’une Soc. del Catastro
Español qui n’eut pas de suite.
3 ANMT-Roubaix, 65 AQ A 530/1 (presse 1902-1927), 2 (rapports AGO 1903-1912) et 3 (1903-1923). La
banca española, ouvr. cité, tome II : bilans 1873-1915, p. 246-257.
66On le constate, la rentabilité du titre fut toujours très convenable, voire
favorable. Il est vrai que l’on partait d’une base vierge qui ne pouvait qu’engendrer des
profits substantiels sur le long terme, avec peu de risques. Il y avait là un monopole à
exploiter ; les banquiers français y participèrent avec dynamisme et opportunisme.
Pourtant on leur fit comprendre qu’une limite était atteinte.
En octobre 1911, à l'occasion d'un voyage sur les bords de la Seine de son
gouverneur, Francisco de Laiglesia, il fut question d'un resserrement des liens entre la
banque du Paseo de Recoletos et celle de la rue d'Antin. On parla de change
francoespagnol et d'affaires communes à mettre en route après le règlement de la question
marocaine. Pourtant, à propos d'un éventuel emprunt massif – autour de 300 Mptas ! - le
financier espagnol écrivit à son amphitryon de la veille que l'Espagne fara da se... Elle
se débrouillerait toute seule, ce qui n'empêcherait pas, bien sûr, des collaborations
1
ultérieures .
La Banque Espagnole de Crédit/Banco Español de Credito fut la seconde
opération significative de cette période. Ainsi que l'indique, là encore, Albert Broder, les
espoirs déçus des financiers français se reportèrent sur une nouvelle entité, qui naquit
er 2officiellement le 1 mai 1902 . Au capital social de 20 Mptas - 80 000 actions de 250
ptas - la banque, bientôt installée au n°17 du Paseo de Recoletos, grande artère nord-sud
de la capitale, semblait pouvoir devenir le relais auquel songeaient les dirigeants de la
Banque de Paris et des Pays-Bas depuis trois décennies. Ces derniers ne faisaient que
reprendre l'idée de la fondation d'une Banque Espagnole de Crédit lancée sans succès en
e
1882 par le Crédit Mobilier Espagnol des frères Péreire né lui-même au milieu du XIX
3
siècle (1856) . En 1893, à la suite de la liquidation de la Banque Générale de Madrid, un
autre projet fut agité par un cadre du Crédit Mobilier Espagnol, Jean-Henri Hefti, en vue
de créer une Banque Nationale d’Espagne de Dépôts et Comptes-courants. Sans suite de
4par la situation générale du royaume . Le projet de création d'une grande banque
francoespagnole fut réanimé par Lucien Villars, qui s'en ouvrit en avril 1899 à son neveu, Léon
5Cocagne, alors sous-gouverneur du Banco Hipotecario . Les moyens et les résultats du
Crédit Mobilier Espagnol étaient devenus trop médiocres pour ne pas envisager l’avenir
en s’adossant à une banque puissante afin d'assurer la pérennité des intérêts placés au
sud des Pyrénées depuis près d'un demi-siècle. Plus aucun dividende n’était versé. Et

1 AP-BNPP-Paribas, Espagne 63, dossier 11, Banco Hipotecario de España, correspondance Laiglesia (Banco
Hipotecario de España)-Noetzlin (BPPB), du 5. 10. au 21. 11. 1911.
2 A. Broder, Le rôle, ouvr. cité, tome 3, p. 797-798. Extrait du contrat de fondation du 1. 5. 1902, dans
RMMadrid, tome 36, soc. n° 1595, f° 177-187. Une copie - attestation, avec les statuts et une action, dans
CAEFSavigny-le-Temple, B 31190, Banques-Espagne avant 1916, dossier 3, banques diverses. AP-BNPP-Paribas,
Espagne 63, dossier 10, divers doc. - dont statuts en esp., 17 p. - a.s. de la constitution, 1902, et AGO 7. 5.
1902, p. 5. L'ouvr. du Cinquantenaire, Banco Español de Credito, paru à Barcelone, en 1952, signale, p. 1-29
(période 1902-1914), la participation fr. lors de la constitution. M. Campillo, ouvr. cité, p. 91-95. Une
excellente étude (encore inédite) a été menée par José Luis García Ruiz, El Banco Español de Credito,
19022002. Un siglo de servicio a la economía española, U. Complutense, Madrid, 2002, 332 p. Résumé dans
"Banesto, 1902-1993 : auge y decadencia de un gran banco mixto", Revista de Historia de la Economía y de la
Empresa, Madrid, n°1, 2007, p. 141-161.
3 AP-BNPP-Paribas, Espagne 673, dossier 3, sous-dossier Banque Espagnole de Crédit, 1882. Sur un capital
de 50 MF, la BPPB s'était engagée pour 0,8 MF, somme qui lui fut remboursée. De même, le CNEP, selon
AP-BNPP-CNEP, 102955/339, avec 2 000 titres, se vit rembourser 29 585,20 F. Sur le Crédit Mobilier
Espagnol, A. Broder, ouvr. cité, tome 3, p. 730-766, d’après 65 AQ A A 482 (transféré à ANMT-Roubaix).
4 AP-BNPP-CNEP, 41688/160, brochure J.-H. Hefti, 8 p. impr., tc., 1. 6. 1893, adressée à Léon Lehéricey,
CNEP, Paris. Brochure remise à M. Rostand. Hefti, ancien cadre du Crédit Lyonnais, était l’un des liquidateurs
de la Banque Générale de Madrid.
5 AP-BNPP-Paribas, Espagne 673, dossier 7, Banco de España (sic, pour Banco Español de Credito),
correspondance Villars (Paris)-Cocagne (Madrid), avril 1899. Villars fit alors un voyage à Madrid.
67pour cause ! les bénéfices s’étaient élevés à 7 540 ptas en 1898 et 7 393 ptas l’année
suivante, qui se convertit en déficit (19 586 ptas) en 1900 puis un bien maigre bénéfice
1
de 9 993 ptas l’année suivante ! . La situation était devenue intenable. Il fallut encore
attendre que le conseil d'administration, lors d'une réunion, le 25 février 1902, au siège
parisien, décidât à l'unanimité d'entamer des discussions avec la banque de la rue
d'Antin. Après les fonds publics et les fonds hypothécaires, l'avenir n'appartenait-il pas
aux valeurs industrielles, combinées aux titres ferroviaires, sans oublier l'engagement
marocain déjà indiqué ? Cette décision débloqua la situation malgré les protestations de
certain petit actionnaire qui tenta d’organiser par voie de brochure une résistance qui fut
2
vaine . Des titres ferroviaires, avec le Nord-Espagne ou les Andalous, il y en avait à
manier. À la suite d’une négociation menée à Paris entre Sánchez Bustillo et Cocagne -
pressenti directeur général - d’un côté, et les dirigeants de la banque de la rue d'Antin, de
l’autre, l'acte de constitution de la banque disposa, dès mai 1902, que 40 % des affaires
3
leur seraient réservés pour dix ans . Aux côtés de la Banque de Paris et des Pays-Bas, on
trouvait les Péreire de la seconde génération, qui apportaient les actifs du Crédit
Mobilier Espagnol - mis en liquidation contre 6 Mptas - les banquiers Stern et Camondo,
4ainsi que la Société Générale, en tout 70 % environ des titres (soit à peu près 8 Mptas) .
D'autres groupements étrangers étaient également prévus, la Société Générale de
Belgique - avec 3 200 actions - et la Deutsche Bank, à laquelle le syndicat de Paris devait
rétrocéder environ 2 000 titres, mais il semble que la seconde de ces deux entités se soit
5
désistée, accentuant ainsi un tête-à-tête hispano-français quasi-exclusif. Du côté
espagnol, le Banco Hispano-Colonial de Barcelone, menait un groupement de banques
6
madrilènes et catalanes (6 Mptas prévus) . Des particuliers - on évoquait le duc d'Albe
7
avec mille titres - se mêlèrent aux financiers institutionnels .

1 ANMT-Roubaix, 65 AQ A 482, Crédit Mobilier Espagnol, AGO 28. 6. 1899, 28. 6. 1900, 29. 6. 1901. À
partir du 1. 6. 1909, selon Avis de la Chambre syndicale des agents de change, n°5717, 28. 5. 1909, les actions
du Crédit Mobilier Espagnol cessèrent d’être négociables à la Bourse de Paris. Les actions de jouissance
avaient cessé de l’être au 1. 7. 1903 (avis n°4514 du 12. 6. 1903). Aussi, notice avec doc. AHBE (1856-1914),
chez T. Tortella, Una guía de fuentes, ouvr. cité, p. 79-80 (liquidation 1903-1914).
2 ANMT-Roubaix, 65 AQ A 482, AGE du 1. 5. 1902, rapport au CA, 32 p., et brochure de A. Duchêne
eactionnaire depuis 16 ans (218, avenue du Maine-Paris XIV ), Le Crédit Mobilier Espagnol, 8 p. (datée 30
avril 1902) qui dénonce la manœuvre des dirigeants de la soc. qui entendaient échapper au fisc fr. en
l’hispanisant totalement. Depuis le milieu des années 1870, la tromperie était avérée car l’auto-rachat d’une
large part du capital avait dévalorisé les titres non repris, restés entre les mains d’actionnaires ainsi floués.
3 AP-BSCH-Banesto, registre CA, n°1, séance du 15. 5. 1902, p. 6. Cocagne fut nommé en juin 1902, après
avoir démissionné de sa fonction de sous-gouverneur du Banco Hipotecario. Il reçut plus de 50 000 ptas de
salaire annuel et se vit confier des pouvoirs très étendus pour 5 ans. J.L. García Ruiz, art. cité, p. 142-143.
4 AP-BNPP-Paribas, Espagne 63, dossier 10, constitution Banco Español de Credito, projet de contrat, s.d.,
(début 1902), qui indique 4,75 Mptas pour Gustave Péreire et Léon Weil, en leur nom et au nom du Crédit
Mobilier Espagnol, en liquidation, 1,25 Mptas pour Mme Veuve Isaac Péreire, en son nom et pour d'autres
personnes, 6 Mptas pour Cayetano Sánchez Bustillo et Léon Cocagne (du groupe espagnol) et 8 Mptas pour la
BPPB. Aussi, AP-BSCH-Banesto, registre des actes du CA, n°1, séance du 15. 5. 1902. AP-Société Générale,
eregistre du CA, 1902, 2092 séance du 29. 4. 1902, indique l'acceptation de 3 000 titres de 250 proposés par
Thors (BPPB). ANMT-Roubaix, 1 AQ 74, 154 et 257, Camondo, Journal, Grand Livre et Titres (1902),
seraient à voir en détails. La banca española, ouvr. cité, tome I, p. 424-426, confirme la ventilation des
capitaux, et le tome II, p. 268-271, indique les bilans 1903-1916.
5 Pas un mot sur cette participation dans l'ouvr. du cent-cinquantenaire, La Société Générale de Belgique
18221972, Bruxelles, sd. [1972], 271 p. ; pas davantage - de façon justifiée - chez Lothar Gall (dir.), The Deutsche
Bank 1870-1995, Londres, 1995, 947 p.
6 ANMT-Roubaix, 65 AQ A 67, Banco Hispano-Colonial, AGO du 11. 1. 1904, et brochure Banco
HispanoColonial, Barcelone, 1945, p. 58. T. Tortella, Una guía de fuentes, ouvr. cité, p. 19-20, et A. García López,
ouvr. cité, p. 173-174.
7 AP-BNPP-Paribas, Espagne 63, dossier 10, lp. dt., Cocagne (Banco Español de Credito) à Villars (BPPB),
20. 3. 1902, l’annonce mais le duc d’Albe n’apparaît pas directement sur les listes d’actionnaires. Il ne semble
68Les prises de participation initiales montrent que les Français détenaient 55 370
parts sur 80 000, soit environ 69,21 % du fonds social. Parmi les petits actionnaires,
deux ambassadeurs, le marquis de Reverseaux et Jules Patenôtre (100 titres chacun). Le
second, qui était le successeur direct du premier, était alors en poste à Madrid ; des
diplomates investisseurs qui mettaient la main à la pâte - ou à l’appât - en quelque
sorte…
Tableau n°64 - Actionnaires initiaux du Banco Español de Credito, mai 1902
Aces n. actions Actionnaires (suite) n. actions
Groupe Crédit Mobilier Espagnol (*) 19 000 A. Vernes 600
Banque de Paris et des Pays-Bas 13 335 L. Cocagne 500
Mme Veuve Isaac Péreire 5 000 Autres actionnaires français (13) 2 435
Société Générale (Paris) 3 000 Total actions françaises 55 370
Édouard Noetzlin 1 600 Manuel González Longoria 3 600
Stern & Cie 1 600 Comillas (Hispano-Colonial) 3 400
Camondo & Cie 1 500 Duc de la Seo de Urgel 2 400
Lucien Villars 1 000 Mejorada del Campo (G. de Figueroa) 2 000
Léopold Renouard 1 000 Raimundo Fernández Villaverde 1 000
Mombrun, Pujol & Cie 1 000 Movellan y Angullo 600
Heine & Cie 800 Autres actionnaires espagnols (22) 7 320
Henri Bamberger 600 Total actions espagnoles 20 320
R. de Bauer 600 Société Générale (de Belgique) 4 000
Demachy & Seillière 600 Baron Baeyens (B) 100
Ernest Dutilleul 600 Guillermo (Wilhelm) Vogel & autre (D) 210
Eugène Goüin 600 -> Total global 80 000
(*) G. Péreire, É. Péreire, L. Weil et autres (13, 22) : nombre de (B) : Belgique (D) : Allemagne
[Source : AP-BSCH-Banesto, registre des actes du CA, n°1, séance du 15. 5. 1902, p. 1-11].
Les Belges (la Société Générale de Belgique et le baron Baeyens) avaient aussi
levé 4 100 actions (5,12 %) et deux Allemands 210 (0,26 %). En mains espagnoles
demeuraient, selon le tableau annexe du premier conseil d’administration, 20 320 titres,
soit un quart de l’ensemble (25,40 %). En tout, soixante-quatre actionnaires - sociétés et
particuliers - s’étaient partagés le capital, dont trente-deux français, vingt-huit espagnols,
1
deux belges et deux allemands . La part définitive de la Banque de Paris et des Pays-Bas
avait été fixée, le 13 mai 1902, à 6 635 actions par le conseil d'administration - comités
de Madrid et de Paris réunis - mais une cession, effectuée par les héritiers du Crédit
Mobilier, lui permit au mois d’octobre, d'en posséder en nom propre 8 614. Les titres,
2
alors libérés à 40 %, le furent totalement à ce moment là . On vit apparaître aussi de
nouveaux acteurs, telle la Banque de l’Union Parisienne qui leva 800 parts en 1904 et
3
devait réaliser de nombreuses opérations d’achat et de vente en 1905-1907 .

pas non plus que le roi ait pris 120 titres au nom du Prince des Asturies avant 1914 : Guillermo Gortázar,
Alfonso XIII hombre de negocios, Madrid, 1985, p. 55-56, ne l'indique pas clairement.
1 Des erreurs à la marge sont possibles. On ne connaît pas la nationalité de toutes les personnalités et entités
concernées. Il semble que le chevalier de Bauer ait été un résident belge de Paris. De même, M. Michaud, qui
serait Suisse de Paris, deviendra plus tard directeur de l’agence du Crédit Lyonnais de Madrid. Avec quel
argent travaillaient les maisons Movellan y Angulo, à Paris, et Mombrun, Pujol & Cie, à Madrid ?
2 AP-BNPP-Paribas, PV du CA BPPB, registres n°11 et 12, séances du 4. 3. au 18. 11. 1902. Également A.
Broder, Le rôle, ouvr. cité, tome 3, p. 798-803. Les titres seront totalement libérés au 2. 10. 1902, selon
APBSCH-Banesto, registre des actes du CA, n°1, séances des 1. 7. 1902 (p. 28-31) et 10. 10. 1902 (p. 45-50).
3 AP-BSCH-Banesto, registre de feuilles de présence, AGO 17. 11. 1904. AP-SG-BUP, 2426, registre CA n°1,
séance 23. 1. 1904, p. 3, évoque ce placement de 800 actions à 170 F (136 000 F). Aussi, 2760, registre Comité
Direction, n°1-2, séances du16. 1. 1905 au 15. 5. 1907 : 14 opérations d’achat (1125) et de vente (1697) titres
69L'admission des 80 000 actions de 250 ptas à la cote officielle de la Bourse de
Madrid fut acquise le mois suivant, préliminaire indispensable pour une démarche
identique dans la capitale française. En mars 1903, avec l'avis favorable de Jules
1
Cambon, nouvel ambassadeur à Madrid, ce fut chose faite, à compter du 25 juin . Dès la
liquidation du premier exercice (1902-1903) un contentieux opposa la toute jeune
banque à l'administration de la Hacienda qui prétendait lui faire payer des impôts sur les
bénéfices jugés trop élevés. Seuls ceux qui étaient distribués aux actionnaires pouvaient
2être concernés, selon la société contribuable. Il y eut alors barguignage avec
er
l'administration fiscale française. La Rue de Rivoli, qui estimait que, au 1 août 1902,
36 800 titres - sur 80 000 - étaient en mains françaises (46 %), fixa une quotité forfaitaire
3qui fit grincer les dents des dirigeants de la nouvelle entité . Elle était en dessous de la
réalité, mais, dès 1903, l’équilibre des forces en présence des deux côtés des Pyrénées
commença à évoluer. Lors de l’assemblée générale du 24 octobre, les titres déposés à
4Madrid (23 497) talonnaient ceux de Paris (27 265) . En 1907, le président du conseil
d'administration, Manuel González Longoria, tenta de faire passer pour une simple
tentative spéculative la recherche de 5 à 6 000 actions - à bon prix, bien sûr - mais, à la
suite de l'échec de cette opération de "ratissage", Cocagne, son directeur général - qui
avait gardé le secret le temps de la recherche - vendit la mèche, depuis Madrid, aux amis
parisiens. Le but était tout bonnement de faire rentrer le plus grand nombre possible de
titres "de façon que la majorité soit de ce côté-ci des Pyrénées". Le moment n'était pas
mal choisi puisque les cours étaient assez bas, les bénéfices escomptés plutôt bons et un
doux zéphyr nationaliste soufflait sur les halliers castillans, notamment avec le débat -
plutôt consensuel - sur la loi de production nationale qui exigeait une large maîtrise de
5l'appareil bancaire . Le rapatriement des valeurs mobilières aux mains des étrangers
apparaissait dès lors comme un acte patriotique, "régénérationniste", même si, à
l'occasion, les procédés pouvaient paraître masqués. Au printemps 1908, un projet de loi
fut élaboré, qui alourdissait les impôts espagnols sur les sociétés étrangères et leurs
succursales opérant dans le royaume. En novembre 1910, on constatait pourtant que
6l'affaire n'avait pas prospéré . La menace persistait cependant.
Si des titres étaient déposés à Paris, c’est non seulement que le titre était inscrit
à la bourse du lieu, mais aussi qu’une succursale y avait été installée dès les origines,
edans les anciens locaux du Crédit Mobilier Espagnol, n°69 de la rue de la Victoire (IX ),

Banesto. Rapide allusion chez Hubert Bonin, La Banque de l’Union Parisienne, histoire de la seconde banque
d’affaires française (1873/1904-1973/1974), dt., IEP-Bordeaux, 2002, p. X.
1 AMAE-Paris, NS Espagne 47, d. n°11, Ambassade-Madrid (J. Cambon) à MAE-Paris (Delcassé), 2. 3. 1903,
et copie note à MF-Paris, sd. Également, ANMT-Roubaix, 65 AQ A 136, Banco Español de Credito, avis de la
Chambre syndicale des agents de change, Bourse de Paris, 25. 6. 1903. J. Cambon sera élu administrateur du
Banesto après-guerre (1922).
2 ARAH-Madrid, Papiers Dato, cabinet d'avocat, dossier sn°, affaire Banco Español de Credito contre
ordonnance royale du ministère des Finances (Hacienda) du 16. 9. 1904.
3 AP-BNPP-Paribas, Espagne 63, dossier 10, Banco Español de Credito, lp., Sánchez Bustillo (Banco Español
de Credito) à X (BPPB), 31. 10. 1902. Le dossier boursier de AP-SBF-Paris, 3680/223 a été détruit dans un
incendie de dépôt d'archives, au Havre, en août 1997.
4 AP-BSCH-Banesto, liste des titres avec signatures des actionnaires présents, AGO, 24. 10. 1903. G. Vogel
tenait 1 400 titres. La plupart des Espagnols avaient augmenté leur part. La plus importante actionnaire privée,
Mme Isaac Péreire, n’avait plus que 4 043 actions (moins 957), et la BPPB, 8 551 (moins 4 784).
5 AP-BNPP-Paribas, Espagne 63, dossier 10, Banco Español de Credito, lp. ms., Cocagne (Banco Español de
Credito) à Renouard (BPPB), 3. 6. 1907, avec réponse du 14. 6. 1907.
6 AP-CACL-Crédit Lyonnais, DEEF 73250, Espagne, régime fiscal des sociétés, projets de loi, mai 1908 (18 p.
dt.) et novembre 1910 (5 p. dt.).
70désormais loués. Nous y reviendrons dans le chapitre consacré aux intérêts espagnols en
France. Certains actionnaires regrettaient cette implantation qui leur coupait les affaires
1
sous le pied .
Tableau n° 65 - Résultats financiers, Banque Espagnole de Crédit, 1902-1913
Dépôts, avances et effets, bénéfices (en 1 000 pesetas)/dividendes (en pesetas).
Exercices dépôts avances et effets bénéfices bruts bénéfices nets dividendes
1902-1903 25 101 27 700 1 826 986 (*) 11,50
1903-1904 21 323 18 545 1 647 1 063 12,50
1904-1905 17 415 13 830 2 240 1 465 13,75
1905-1906 36 899 27 686 2 414 1 458 13,75
1906-1907 38 190 32 045 2 602 1 581 15
1907-1908 45 510 40 817 2 644 1 662 15
1908-1909 44 747 34 938 2 671 1 781 15
1909-1910 52 689 41 866 2 528 1 739 15
1910-1911 49 823 45 419 2 403 1 625 15
1911-1912 53 170 45 968 2 498 1 672 17,50
1912-1913 52 297 48 413 2 044 1 302 17,50
1913-1914 - - 2 192 1 063 12,50
(*) bénéfice net des huit mois de 1902 : 48 222 ptas, selon PV du CA, 14. 3. 1903
[Source : AP-BNPP-Paribas, Espagne 63, dossier 10, Banco Español de Credito]
Le résultat de l’exercice 1913-1914 montre que Paris contribuait à environ
1112 % du bénéfice total de l’entreprise, en recul par rapport aux premières années (14,7 %
en 1908-1909), quand les agences d’Espagne apparaissaient à peine ou n’existaient pas
encore. Quant aux mouvements de caisse, ils étaient largement supérieurs à Paris face à
2Madrid et autres agences d’Espagne réunies (plus d’un million contre 600 000 ptas) .
Tableau n° 66 – Résultats d’exercice (au 30 juin) 1913-1914, Banque Espagnole de Crédit
en pesetas arrondies
Sites Bénéfices bruts Frais généraux Bénéfices nets %
Madrid (centrale) 2 369 460 509 511 1 859 948 78,60
Paris (succursale) 468 704 189 580 279 124 11,80
Agences Espagne (*) 511 091 288 492 226 600 9,60
Totaux 3 349 255 987 583 2 361 672 100
(*) La Corogne, Almería, Linares (av. 1909), La Carolina, Ubeda, Jaén, Cordoue (1909-1914)
[Source : AP-BSCH-Banesto, registre des actes du CA, n°12, 28 septembre 1914]
On le constate, la succursale parisienne servait de lien avec la marraine mais
aussi de relais pour des affaires propres qui devaient inéluctablement donner à la
nouvelle banque les moyens de voler de ses propres ailes un jour. Les résultats n’étaient
manifestement pas flamboyants car si l’originalité était de mise à Madrid, elle se heurtait
à Paris à une forte concurrence.

1 Ainsi Léon Cocagne déjà connu, ou Louis-Émile Roy, président de la SFB de Madrid en 1905, qui travaillait
comme directeur de l'agence centrale du Banco de Vizcaya.
2 ANMT-Roubaix, 65 AQ A 136, Banco Español de Credito, AGO 24. 11. 1914. J.L. García Ruiz, ouvr. cité,
p. 93, qui y voit l’origine de la "filialisation" de la succursale de Paris en 1920 (Banco Francés y Español).
71fig. n°6 - Résultats financiers de la Banque Espagnole de Crédit, 1902-1913.
Pour faire fonctionner la "boutique", compétences et honnêteté étaient bien
entendu ardemment recherchées. Des problèmes de personnel se posèrent pourtant dès
les premières années, notamment à Madrid, où la création d'autres entités importantes
avait asséché le vivier local. Le directeur général français dut ainsi renvoyer un
compatriote, Adolphe Lagardère, chef de la comptabilité, à la suite d’un incident
provoqué par un fondé de pouvoirs, Max Knoblauch, également formé en France, qui
1
disparut subitement après diverses opérations non autorisées. Les dégâts réels

1 AP-BNPP-Paribas, Espagne 63, dossier 10, lp., ms., Cocagne (Banco Español de Credito) à Renouard
(BPPB), du 8. au 23. 3. 1904. Surtout, AP-BSCH-Banesto, registre des actes du CA, n°3, séances 15. 3. et 15.
4. 1904. Knoblauch, ancien élève de l'École Supérieure de Commerce de Paris, avait été fondé de pouvoirs
72paraissaient limités mais il était désagréable de devoir les avouer aux amis et
correspondants parisiens. Ces petits malheurs poussèrent Léon Cocagne à "soigner"
davantage un recrutement originellement désordonné.
La correspondance échangée entre les premiers dirigeants de la banque
madrilène et ceux de la Banque de Paris et des Pays-Bas nous renseigne en effet sur les
difficultés des premiers temps. De même, la valeur des placements posait bien des
interrogations et la stratégie de la nouvelle entité paraissait peu claire. Outre les titres de
dette publique espagnole, le Banco Español de Credito n'hésita pas à se tourner vers
1
l'étranger. Son agence parisienne devait lui servir tout naturellement de relais . Il
s'agissait là, dans le paysage bancaire espagnol, d'une banque peu conformiste, dont le
directeur général se fit parfois "engueuler" (sic) pour avoir accordé rapidement des
crédits à taux d'intérêt serrés. "Les affaires sont difficiles, plaida-t-il auprès de Renouard,
les concurrents sont nombreux, et pour amener peu à peu la clientèle, nous sommes
2obligés de donner quelques facilités..." . Rien que de banal à vrai dire. Cocagne déclarait
d’ailleurs volontiers que "les capitalistes d'Espagne ne vont qu'aux fonds publics ; c'est
3
une éducation à faire" . L'homme, vieil habitué des affaires financières du royaume,
n'hésitait pas aussi à "dissimuler" - pour la bonne cause - une part des bénéfices afin de
4
parer tout mauvais coup du sort . À l'automne 1907, Isaac de Camondo - comme
porteparole du comité de Paris - reprocha à la jeune banque madrilène de trop étendre ses
5opérations . Ainsi s'affirmait le caractère mixte - dépôts et affaires - de la nouvelle entité,
dont la banque de la rue d'Antin allait se désengager au niveau du capital-actions. En
juin 1907, elle ne détenait plus, en portefeuille que 1 000 titres, chiffre qui se stabilisa à
61 500 environ, en 1913 . L'activisme parfois débridé de la nouvelle entité fut durement
éprouvé par la faillite de la Sociedad Azucarera de Madrid/Société Sucrière de Madrid,
en 1912 - et poussa les Français à se retirer progressivement, à la vue de résultats en
dents de scie. Les prises de participation étaient trop risquées, les titres industriels se
révélaient difficiles à placer dans un pays obnubilé de fait par les seules valeurs
7
financières . L'échec de la mise en place d'un véritable trust sucrier et les graves
difficultés de trésorerie des Andalous, ôtèrent visiblement aux dirigeants de la Banque de

chez les banquiers parisiens Propper qui devaient participer à la création de la Compagnie de Chemins de fer
Secondaires. L'homme parlait de se suicider dans une lettre laissée sur son bureau. Son sort personnel nous est
inconnu. La liquidation de ses opérations laissa initialement un léger bénéfice de 15 916 ptas sur du 4 %
Intérieur, ce qui permit à Cocagne d'assumer la "responsabilité morale et matérielle" de l'affaire... après bilan
(AP-BNPP-Paribas, lp. du 14. 3. 1904), mais on découvrit peu après qu’il avait réalisé une liquidation à perte
sur 700 actions ferroviaires Nord-Espagne, (39 325 ptas), soit un "trou" final de 23 409 ptas que, à notre
connaissance, Cocagne ne communiqua pas à ses correspondants parisiens (AP-BSCH-Banesto, séance du 15.
4. 1904) … J. L. García Ruiz, ouvr. cité, p. 38, parle d’une perte finale de 17 409 ptas et du Crédit Lyonnais
comme ancienne maison de formation de Knoblauch (à partir des mémoires inédites d’un ancien directeur du
Banesto).
1 Des allusions à ces placements dans le chapitre sur les intérêts esp. en France.
2 AP-BNPP-Paribas, Espagne 63, dossier 10, lp., Cocagne (Banco Español de Credito) à Renouard (BPPB),
29. 7. 1903, qui cesserait cette pratique si le comité de Paris y mettait son veto. Plus loin, il "calme le jeu",
relevant que "la banque fait de petites affaires mais se fait connaître", et que de nombreux projets industriels
échouaient surtout par manque de dynamisme des capitalistes espagnols : idem, 22. 12. 1903.
3 ibidem, lp., Cocagne (Banco Español de Credito) à Renouard (BPPB), 31. 3. 1906, sur la création d'une soc.
de distribution d'électricité à Málaga.
4 Pour l'exercice 1905-1906, il avouait avoir prélevé environ 186 000 ptas sur un bénéfice de 1 805 815 ptas
(env. 10% des résultats) : ibidem, lp., Cocagne (Banco Español de Credito) à Renouard (BPPB), 9. 8. 1906.
5 ibidem, lp., Cocagne (Banco Español de Credito) à Renouard (BPPB), 21 et 23. 10. 1907.
6 ibidem, PV du CA BPPB, registres n° 12 à 14, opérations hebdomadaires, juillet 1903-juin 1907, et n° 18,
séance du 23. 9. 1913. La Société Générale de Belgique se retira totalement.
7 La Cote de la Banque et de la Bourse, 8. 11. 1913, p. 1173-1174. Aussi, AP-BNPP-Paribas, Espagne 63,
dossier 10, divers doc. De la pure spéculation.
73Paris et des Pays-Bas le goût des manœuvres risquées au sud des Pyrénées. Devenue,
en 1910, le représentant-responsable du Banco Español de Credito à l'égard du Trésor
français, pour les opérations d'emprunts à court terme - à moins de six mois - la Banque
de Paris et des Pays-Bas ne garda donc plus, en quantités significatives, que des valeurs
1de chemins de fer espagnols . Malgré des divergences entre le comité de Paris et le
2
conseil d'administration de Madrid, les liens ne furent pas rompus . Les deux groupes se
rencontraient annuellement - fin août, début septembre - dans des grands hôtels du Pays
basque français (Biarritz, Bayonne) ou espagnol (Saint-Sébastien), puis, à l’approche de
3
la guerre, dans des villas (Anglet, Saint-Sébastien) . Léon Cocagne, toujours présent,
faisait le lien entre Espagnols et Français. En réalité, l’entreprise contribua à assurer la
trésorerie des intérêts Péreire en Espagne omniprésents dans les sociétés aux titres
manipulés mensuellement (Nord-Espagne, Compagnie Madrilène d’Électricité et
Compagnie Madrilène de Gaz) dont nous reparlerons. Un réseau fut développé à travers
la péninsule ibérique, surtout en Andalousie orientale, territoire des Chemins de fer
Andalous, compagnie très liée à la Banque de Paris et des Pays-Bas, comme nous le
4
verrons bientôt .
Ainsi, l'insuccès final de la prise de contrôle n'en avait pas empêché de tisser
5
des liens fructueux avec le monde financier de la péninsule . Ce ne fut pas là un cas
unique.
Enfin, un troisième exemple illustre, dans la discrétion cette fois, l'activité de
certaines maisons de banque françaises au sud des Pyrénées. En Catalogne, la création
de la Banca Arnús, en juin 1910, sur les actifs d’une Sociedad M. Arnús y Compañía en
péril, fut une affaire rondement menée. La Banque Périer de Paris souscrivit 17 000 des
20 000 actions de 500 ptas, soit 85 %, sur un montant total de 10 Mptas, mais le capital
ne fut libéré qu'à hauteur de 50 %. Le Conseil d'administration était présidé par Henri
Bauer, directeur de Périer. La vice-présidence échut à Gonzalo Arnús. Quatre Français
6
et trois Catalans - dont l'avocat Francisco Cambó - complétèrent l'aréopage . Spécialisée
dans le négoce de valeurs mobilières à la Bourse de Barcelone, la nouvelle banque,

1 ibidem, PV du CA BPPB, registre n° 16, séances des 7. 6. et 8. 11. 1910. De 1903 à 1914, des avances furent
également consenties à l'agence parisienne de la Banque d'Espagne (opérations courantes).
2 ibidem, registre n° 18, séance du 3. 6. 1913, qui fait état de divergences. En décembre 1912, un crédit en
blanc de 1 MF avait été accordé à la banque esp., séance 22. 10. 1912. Les deux sièges (Madrid et Paris)
étaient équipée de coffres-forts Fichet & Bauche : AP-BSCH-Banesto, registre des actes du CA, 1902-1914.
3 À Biarritz (Grand Hôtel, Hôtel(s)Continental & Carlton), à Bayonne (Hôtel du Commerce), à St-Sébastien
(Hôtel(s) Continental & de Londres). En 1913, Villa Stein (à Anglet), et en 1914, Villa Lola (à St-Sébastien).
4 A. Broder, Le rôle, ouvr. cité, tome 3, p. 803. Les succursales du Banco Español de Credito sont repérables
dans les RM de provinces et sur les murs de l'ancien siège central, à l’angle des rues Alcalá et Sevilla (depuis
1922), devenu simple agence urbaine de nos jours. Après La Corogne (1905), ce fut Almería (1907), Linares
(1908), Jaén (1909), etc … Des actionnaires auraient préféré une installation plus rapide à Barcelone, Séville et
Bilbao, villes jugées plus actives.
5 A. Broder, Le rôle, ouvr. cité, tome 3, p. 803-804.
6 RM-Barcelone, tome 79, soc. n° 8021, f° 115-118. AEE, 1915, p. 189-190. "La Banca Arnús en el primer
tercio del siglo XX", Cuadernos de Archivo, Banco Bilbao-Vizcaya, Bilbao, n°19, août 1994, p. 9-11. Francesc
Cabana, Bancs i banquers a Catalunya, Barcelone, 1972, p. 138-142. Cambó, dans le tome 1 de ses Memòries,
ouvr. cité, ne fait aucune allusion à la Banca Arnús, signalant seulement, p. 161-162 et 358, que les années
1909-1912 constituèrent la période la plus active de son cabinet d'avocat, qu'il devait liquider en 1921. Sur
Cambó, Eugenio Torres (dir.), Les 100 Empresarios Españoles del siglo XX, Madrid, 2000, p. 240. Enfin, sur
la relation avec la Banque d’Espagne (1911-1912), T. Tortella, Una guía de fuentes, ouvr. cité, p. 17. La Banca
Arnús ne doit pas être confondue avec la SA Arnús-Gari, fondée la même année, par Manuel Arnús, parent
d’Evarist : F. Cabana, ouvr. cité, p. 165-180. Cette autre banque participa à l'emprunt argentin de 1911 sur le
marché de Paris, selon AP-SG-Crédit du Nord, Mirabaud, MIR 1 A 7, liste générale des participants de la
banque Mirabaud, mars 1914, notice Arnús-Gari.
74héritière de la maison familiale d'Evaristo Arnús, tenait 2 Mptas en dépôts de
comptescourants et 4 Mptas de portefeuille de titres, en 1911. Cette année-là, elle racheta le
Banco de Menorca - en voie de formation - qui avait été ébranlé par une crise
économique aiguë frappant les Baléares.
Tableau n° 67 - Bénéfices et dividendes de la Banca Arnús - Barcelone, 1910-1914 (en ptas).
Années Bénéfices Dividendes Dividendes (en % du cours moyen)
1910-11 554 677 15 6
1911-12 376 455 12,50 5
1912-13 640 217 13,75 5,5
1913-14 314 813 0 0
[Sources : Anuario Financiero y de Sociedades Anónimas de España, 1923, cité par Santiago Roldán et José
Luis García Delgado, La formación de la sociedad capitalista en España 1914-1920, Madrid, 1973, tome II, p.
188-189, et Anuario Estadístico de España, 1915, p. 189-190]
Se lançant également dans les opérations d'escompte et de crédit commercial,
elle sut prospérer au point de répartir un dividende de 5 % en 1912. Lors de l'éclatement
de la guerre, sous la direction d'un Français, Jules Pauchet, la situation paraissait saine,
1
malgré un tassement brutal des bénéfices calculés sur l'année allant de juillet à juin .
Cette participation discrète - à laquelle, exceptionnellement, A. Broder ne fait
aucune allusion dans sa thèse - fut fructueuse pour la Banque Périer, aujourd'hui
2
disparue . Il n'en fut pas de même pour certains naïfs et aventuriers mais avant d'aborder
le sous-chapitre des tromperies et des illusions, on peut encore signaler la présence
d'autres affaires de banque en Espagne, où des intérêts français étaient engagés.
Une autre entente - infiniment plus modeste - liait capitaux français et
espagnols, à Madrid même. En 1899, fut en effet fondée une société en nom collectif,
Mombrun, Pujol y Cía, qui était en fait une agence de bourse, située calle Villalar, aux
portes mêmes de l'ambassade de France. Outre les deux associés - le Français René
Mombrun et le Catalan Pujol - trois personnalités averties des affaires espagnoles y
participaient : Lucien Villars, à l'époque encore directeur général de la Banque de Paris
et des Pays-Bas, Léon Cocagne, alors vice-gouverneur du Banco Hipotecario de España
- neveu du précédent - et Isaac de Camondo, banquier alors bien connu de la place de
3Paris . Prudemment fixé à 350 000 ptas, le capital fut maintenu à ce niveau, lors de la
transformation de 1908, qui vit Cocagne se retirer. Jusqu'alors reconduite de trois en
trois ans, l'association fut ensuite fixée à durée indéterminée. La participation française,
dans la société désormais dénommée R. Mombrun, équivalait à 68,57 %, la partie
4
espagnole s'octroyant le reste du capital . Il s'agissait bien d'une affaire de rabatteurs de
bonnes occasions boursières, bien au cœur du système. Les ordres étaient pris entre les

1 J. Pauchet fut admis comme membre associé par la CCFB, dans sa séance du 9. 4. 1913, ACCF-Barcelone,
Registres des actes, registre n° 8, p. 53-54.
2 ANMT-Roubaix, 65 AQ A 1798, maison de banque Périer Frères, fondée en 1865 : statuts 1865-1868, et un
doc. sur un emprunt ottoman de 1913. H. Coston, Dictionnaire, ouvr. cité, p. 142, évoque la banque par la
notice de la famille Casimir-Périer. La banca española, ouvr. cité, tome I, p. 399, pas plus qu'A. Broder, n'en
dit mot. Elle fut très active dans l’empire ottoman : J. Thobie, Intérêts et impérialisme, ouvr. cité, p. 283-287
(avances d’emprunts), p. 360-370 (chemin de fer Smyrne-Dardanelles), p. 444-445 (tramways Jérusalem).
3 RM-Madrid, tome 26, soc. n° 1234, f° 133-135. ARAH-Madrid, Papiers Dato, Cabinet d'avocat, signale, en
octobre 1905, un client de la société, José Luis de la Viesca, député de Cadix.
4 RM-Madrid, tome 53, soc. n° 2274, f° 85-88. René Mombrun participait pour 140 000 ptas, L. Villars et I. de
Camondo, chacun, à hauteur de 50 000 ptas. La part de Camondo - décédé en 1911 - fut-elle reprise par ses
héritiers ?
75trois places espagnoles qu'étaient Madrid, Barcelone et Bilbao, et les trois grandes
1étrangères qu'étaient Paris, Londres et Bruxelles ... Dans le cadre des opérations de la
banque Mirabaud & Cie, le tour d'horizon des sous-participations de la maison R.
2
Mombrun, au printemps 1914, était assez impressionnant . Quant à Cocagne, dont un
fils, Gabriel, s’était marié à une fille Mombrun, il en faisait désormais tout autant, de son
côté, avec l'aide des mêmes banquiers de Paris. Son "petit jardin secret", en quelque
3
sorte, qui ressemblait, dans les choix des "plantations", à ceux de l'ancien associé . À se
demander si la séparation n'avait pas été davantage une affaire d'humeur que de stratégie
de choix de placements...
À la suite de la maison Jules Gommès - qui s'était fixée un temps à Madrid, de
1849 à 1873 - une autre banque juive Isaac Salzedo et Fils - du même Faubourg
SaintEsprit, à Bayonne - fondée en 1818, avait créé une agence-bureau à Madrid, dès 1878,
qui fut transformée en société en nom collectif peu après (1891). Installée au n°36 de la
Carrera San Jerónimo, en plein cœur du "quartier des affaires", Salzedo s'inscrivait dans
une lignée de banquiers entreprenants qui avaient su profiter des échanges commerciaux
franco-espagnols du siècle, que ce fût dans les textiles, les vins mais aussi dans les
4monnaies et autres papiers . Pourtant, plus que d'effets de commerce - devenus
davantage risqués à manier avec la fermeture douanière des années 1890 - cette
représentation, dirigée par les frères James et Albert, petits-fils du défunt Isaac, se
5préoccupait essentiellement d'affaires boursières, de change et de dépôts .
e
Au crépuscule du XIX siècle, on trouve inscrits d'autres petits banquiers
français en Espagne, mais leur existence semble avoir été bien précaire. Ainsi,
Alexandre Bacqué, calle Fuencarral, n°1, Bénard & Cie, calle San Juan de Mena, n°3,
Eugène Castelot, calle Preciados, n°35, Tournier, Carrera San Jeronimo, 38, ou Max
Laffitte, calle del Prado, n°20. Quant à Louis Roy, il était actif dans les premières années
de ce siècle, calle de Los Madrazo. Il fut, pour d’évidentes raisons, l’un des petits
actionnaires du Banco Español de Credito à vouloir la suppression de la succursale
6parisienne de la nouvelle banque . Enfin, il nous faut signaler Fourmond y Cía, qui était

1 AP-BNPP-Paribas ne possède pas de dossier Mombrun, Pujol y Cia. Pas davantage, AP-CACL-Crédit
Lyonnais, mais dans DEEF 73245/1, La Actualidad Financiera, n°16, 11. 2. 1903, nous indique que la soc.
eavait désormais son siège au 2 étage du n°2 de la calle Florín.
2 AP-SG-Crédit du Nord, Mirabaud, MIR 1 A 7, liste générale des participants de la banque Mirabaud, mars
1914, notice Mombrun. Sur 14 opérations, trois russes, deux nord-américaines, une argentine, une haïtienne,
une brésilienne, une mexicaine, une serbe, une russe, une grecque, une ottomane et une française.
3 ibidem, notice Cocagne : sur onze opérations, dix semblables à celles de Mombrun (sauf une roumaine). Le
fils Cocagne fut nommé directeur par intérim de l’agence Banesto de Linares (Jaén) en 1909.
4 Christophe Lastécouères,"Jules Gommès ou la troisième signature d'une région. La plus grande banque locale
de Bayonne face à l'installation des sociétés de crédit (1840-1914)", chez Alain Plessis (dir.), Banques locales
eet banques régionales en France au XIX siècle, Paris, 1999, p. 81-126. Du même auteur, la thèse, Apogée et
déclin d'un territoire bancaire ; les banques locales et la Banque de France face aux mutations du système de
crédit dans la région bayonnaise, 1848-1930, parue sous le titre, Les feux de la banque: oligarchie et pouvoir
financier dans le Sud-Ouest, 1848-1941, Paris, 2006, 667 p. Le CNEP accorda des crédits de 15 000 F et 500
£ à Salzedo en 1897 puis 100 000 F en 1898-1899 : AP-BNPP-CNEP, registres CA n°9,10 et 12.
5 RM-Madrid, tome 11, soc. n° 555, f° 2-9. Fonds d'établissement de 90 000 F. Elle participa au placement de
divers titres miniers et à l'emprunt d'État espagnol de 1900. Ce dernier renseignement chez A. Broder, Le rôle,
ouvr. cité, tome 2, p. 630. Christophe Lastécouères, art. cité, p. 115-119. Pierre Paris, premier directeur de
l'EHEH, y fit ouvrir un compte, de 1909 à 1915 : J.-M. Delaunay, Des palais en Espagne, ouvr. cité, p. 85. Des
découverts consentis par la BUP : AP-SG-BUP, 2426, registre CA n°1, séance 23. 1. 1904, p. 3, avec
placement de 800 actions à 170 F (136 000 F) et 2760, registre Comité Direction, n°1-2, diverses séances.
6 Roy, appuyé par l’Allemand Vogel, avait demandé que le capital du Banco Español de Credito soit réduit à
10 Mptas (au lieu de 20) et que la succursale de Paris soit fermée : AP-BSCH-Banesto, AGO 18. 11. 1904, p.
7. José Ramón García López, "El sistema bancario español en el siglo XIX ¿ Una estructura dual ?", Revista
76une petite société de négoce d'effets de commerce, en nom collectif, fondée à Madrid en
11913, au capital déclaré de 20 000 ptas . En province, on peut signaler J.-F. Brunet et les
frères Isaac et Meyer Léon de Saint-Sébastien, Lamarque et Diez ou Noël & Cie à
Séville. Dans la première décennie du siècle suivant, la présence de la plupart de ces
2petits banquiers français s'évanouit. La concurrence était virulente en ce domaine .

D’escroqueries en illusions
Venons-en à ces multiples tentatives d'implantation bancaire - essentiellement
spéculatives - qui devaient assaillir la péninsule ibérique, dans les années précédant la
guerre. Les Français y tinrent un rôle majeur, à vrai dire souvent peu glorieux.
Le cas le plus célèbre est celui d'Henri Rochette, promoteur de la Société
Générale de Crédit Minier et Industriel, en 1905, qui tenta d'attirer l'épargne française
vers les affaires ibériques. L'homme fonda, l'année suivante, une filiale, qui s'installa à
Madrid, avec une succursale parisienne, qui reprit sans difficulté apparente la
dénomination de Banque Franco-Espagnole/Banco Franco-Español d'une entité qui
3
avait existé de 1881 à 1891, à Barcelone . Au capital de 20 Mptas - 80 000 actions de
250 ptas, dont 60 000 en portefeuille - l'établissement projeté fut soutenu par diverses
personnalités du royaume, parmi lesquels d'anciens ou de futurs ministres, tels Andrés
4
Mellado, Rafael Gasset, Augusto González Besada . Ceci permit à Rochette, fin 1906,
de frapper à la porte de la cote officielle de la Bourse de Paris, pour les 20 000 titres à
proposer au public français. Consultée, l'ambassade de Madrid fit savoir qu'elle ne
pouvait se prononcer sur ses actifs et sur sa valeur financière. Certes, du "beau monde
politique" se penchait sur le berceau de la société bancaire, mais il valait mieux se
5renseigner sur la maison mère à Paris ... Les actions furent émises en coulisse, au prix de
275 F, la cotation au marché de banque se fit à partir du 20 novembre 1906. Un seul
dividende de 25 F fut versé en 1907. Les autres exercices furent "secs" pour les

ede Historía Económica, Madrid, 7 année, n°1, 1989, p. 125, signale en 1897 Bacqué, Laffitte et Salzedo, ainsi
qu’Ignacio Bauer, mais pas d’autres (Bénard, Castelot, Roy, Tournier, Fourmond).
1 RM-Madrid, tome 74, soc. n°2935, f°74.
2 J. Neu, ouvr. cité, p. 750-759. Bénard & Cie avait une agence, au 8, Place de la Bourse, à Paris. L'activité des
Laffite à Madrid remontait aux années 1860-1870. Une intéressante liste des banquiers de Madrid du 16. 12.
1871, contenue dans AP-CACL-Crédit Lyonnais, DEEF 73247, indique Léon Laffitte et d'autres petits
banquiers français. Au sujet de L. Roy, BCCFM, 1900, p. 4, et 1913, p. 8. Était-il parent d'Émile Roy, directeur
du Banco de Vizcaya, à Bilbao ?
3 J. Neu, ouvr. cité, p. 753, signale l'existence d'une banque portant ce nom en 1897 à Barcelone, Plaza de
Medinaceli, n° 7. Aucune trace dans RM-Barcelone ou ailleurs... La banca española, ouvr. cité, tome I, p. 273
et 281, et tome II, p. 330-331, donne les bilans 1881-1890 de ce Banco Franco-Español au capital déclaré de
2,9 Mptas. Un Banco Hispano-Francés, signalé à Madrid (1894) entra immédiatement en liquidation (1895) :
ibidem, p. 329. A. García López, ouvr. cité, p. 241-242, ne cite pas le nom de Rochette.
4 RM-Madrid, tome 49, soc. n° 2105, f° 101-112. ANMT-Roubaix, 65 AQ A 161, Banco Franco-Español,
statuts 1906 et publicité 1906-1911, notamment dans La Finance Pratique du 26. 10. 1906, et la Revue
Économique et Financière du 20. 5. 1911. T. Tortella, Una guía de fuentes, ouvr. cité, p. 21-22. González
Besada, sous-secrétaire d’État en 1902-1903, sera ministre de la Hacienda en 1908-1909 : Rafael Vallejo
Pousada, "Augusto González Besada y Mein, un ministro de asuntos económicos (1865-1919)", La Hacienda
y sus ministros, ouvr. cité, p. 123-161, ne cite pas cet engagement avec Rochette.
5 AMAE-Paris, NS Espagne 47, divers doc., novembre 1906- janvier 1907, dont d. n°14, Ambassade-Madrid
(J. Cambon) à MAE-Paris (Pichon), 31. 1. 1907.
77actionnaires... Le capital ainsi réuni autorisa les dirigeants de la nouvelle institution
1bancaire à créer des sociétés minières, dont Albert Broder nous décrit la relative qualité .
Ainsi, la SA des Mines de Cuivre de Nerva dans la province de Huelva, n'inspirait guère
confiance, avec ses quatre concessions de médiocre intérêt. Il était vrai que l'avis
2émanait du dirigeant d'une société française concurrente . De même, les Charbonnages
de Laviana, dans les Asturies, et les Mines de zinc de Bosost dans le Val d'Aran, ne
semblaient pas justifier des investissements massifs, pour lesquels Rochette, à travers le
Banco Franco-Español, drainait l'argent des épargnants de France, mais elles n'étaient
3
pas malsaines . La faillite frauduleuse du Crédit minier et industriel, à Paris, entraîna
l'arrestation de Rochette, en mars 1908, et sa condamnation, en juillet 1910, sur fond de
scandale politique. En France même, l'affaire donna lieu à des règlements de compte
4
divers jusqu'en 1914 . La presse espagnole spécialisée en suivit les avatars. La
disparition de la succursale parisienne de la banque fut signalée avec flegme, sur fond de
mauvais exercice. L'affaire s'était alors transportée au Mexique, prenant alors le nom de
5
Banco Franco-Español y Mexicano . Quoique peu morale - on dirait éthique de nos
jours - la leçon de l'affaire Rochette, dans la perspective des relations franco-espagnoles,
était bel et bien positive. De nouveau, des rentiers français s'intéressaient - trop
aveuglément sans doute - aux investissements en terre ibérique, après une longue période
de désaffection.
Un autre personnage, Georges Polack, de Paris, avait également tenté de mettre
sur pied à Madrid, deux mois avant Henri Rochette, une Banque Espagnole et
Française/Banco Español y Francés, plus modeste avec un capital de 1 M ptas, soit
2 000 actions de 500 ptas. L'affaire eut-elle une suite ? En tout cas, à l'aide de publicité,
elle fut inscrite dans le livre des sociétés du registre du commerce de la province de
6Madrid .
Le culot de certains intervenants étrangers peut être subodoré dans le dossier du
Crédit Foncier et Agricole du Sud-Espagne, société destinée à mettre en valeur 40 000
hectares, dans le bassin du Guadalquivir, autour du Lago de Almonte (Huelva) et des
Marismas Gallegas (Séville). L'auteur de cette opération, Paul Pecquignot - recensé
e
comme banquier au n°3, rue Rossini (IX ) - sut réunir là encore du "beau monde",

1 A. Broder, Le rôle, ouvr. cité, tome 3, p. 820-821.
2 CAEF-Savigny-le-Temple, B 31193, note MCI à MF, Paris, transmettant l'avis de Victor Prevost,
correspondant de l'ONCE et directeur-délégué de la Soc. française des Pyrites de Huelva, qui s'appuyait
surtout sur un art. de la revue madrilène El Economista (s.d.), doutant de la qualité des gisements. Une
expertise peu sérieuse...
3 A. Broder, Le rôle, ouvr. cité, tome 3, p. 821 et tome 5, p. 1599-1600. ANMT-Roubaix, 65 AQ L 246,
Charbonnages de Laviana, et L 2067, Mines de zinc de Bosost. Roger Catin, Le portefeuille étranger de la
France entre 1870 et 1914, thèse de droit, U. Paris, 1927, p. 206, signale l'émission d'actions de cette dernière
société, en 1911. D’intéressants témoignages juridiques d'actionnaires dans Henri Rochette écrit par lui-même,
Paris, 1931, p. 149-179.
4 Sur cet aspect, Jean-Noël Jeanneney, L'argent caché. Milieux d'affaires et pouvoirs politiques dans la France
e edu XX siècle, 2 éd., Paris, 1984, p. 73-95. Aussi, J.-C. Allain, Joseph Caillaux, ouvr. cité, tome 1, p. 415, 421
et 432-436. BN-Paris, N.a.f., Ms. 16027, Papiers Poincaré, Notes journalières, mardi 25. 3. 1914, qui dénonce
des manœuvres des amis de Caillaux - Franklin-Bouillon, en tête - sur son implication dans l'affaire Rochette
(Banco Franco-Español), lorsque Poincaré avait plaidé à la demande de l'administration judiciaire fr. et de
l'ambassade d'Espagne (1908). Rien dans ses Mémoires publiés (tome 4). Aussi, Henri Rochette écrit par
luimême, ouvr. cité, p. 211-273.
5 El Economista, avec diverses réf. et avis, de 1912 à 1914.
6 RM-Madrid, tome 49, soc. n°2087, f°2-6, à la date du 12. 6. 1906, pour 30 ans. Polack avait publié des
brochures en France, dont L'Espagne régénérée par l'assainissement de la monnaie, Paris, 1903.
78notamment le vieux maréchal Valeriano Weyler, d'anciens ministres tels Martínez del
Campo, Rodrigañez et... l'ambassadeur d'Espagne à Paris, Pérez Caballero en personne,
1
ce qui vaudra à ce dernier des déboires qui le pousseront vers la porte de sortie . Fondée
en septembre 1910, avec un capital annoncé de 5 MF - soit 10 000 actions de 500 F -
cette compagnie financière à vocation foncière entendait capter également l'épargne
française, par une émission publique de 20 000 obligations 5 % de 500 F-or, proposées,
2
le 24 mai 1911, à 425,50 F. La vente publique se limita à 800 titres ! En décembre, la
presse parisienne annonçait le déclenchement d'une action de justice pour escroquerie.
3
Aucun flux de capitaux n'avait alors franchi les Pyrénées . L’administrateur-délégué de
la Société Auxiliaire des Banques Régionales dénonça à un juge d’instruction parisien
4les multiples irrégularités de ce dossier . Les personnalités espagnoles s'empressèrent de
se retirer, mais cela ne put empêcher certains milieux politiques de la péninsule de
er
s'interroger. Pablo Iglesias en personne, à la tribune de la Cortes, le 1 juin 1912, se
permit de réclamer le paiement de cinq ouvriers embauchés par le Crédit Foncier et
5
Agricole du Sud-Espagne, et non payés ! Le 10 août suivant, la faillite fut prononcée
par le tribunal de Commerce de la Seine. Une nouvelle campagne se développa alors, de
6septembre 1912 à février 1913 . L'Autorité et La Libre Parole furent en pointe dans cette
dénonciation. L'Oeuvre du 5 septembre 1912 évoqua les 6 MF récoltés par le margoulin.
7
Des petits porteurs de Paris, de Nantes ou de l'Oise se déclarèrent grugés . En février
1913, l'action de justice suivait son cours, sous la surveillance de l'ambassade d'Espagne
qui se serait bien passé d'une telle publicité. Pérez Caballero finit par donner sa
8
démission . Pecquignot avait aussi tenté de promouvoir une Compagnie générale
d'Électricité du Sud-Espagne, qui devait exploiter des chutes d'eau sur les rios Trevélez
et Poqueira, dans la Sierra Nevada orientale (province d'Almería), grâce à l'émission de
3 MF d'obligations et un capital de 6 MF (24 000 actions de 250 F). Inscrite au Tribunal
de Commerce de Paris, en novembre 1910, elle avait été l'objet d'un contrat devant le
même notaire que celui qui avait procédé à l'enregistrement du Crédit Foncier et
Agricole, mais le document était antérieur de près de deux mois, ce qui tendrait à

1 ANMT-Roubaix, 65 AQ J 162, Compagnie Foncière, Immobilière et Agricole du Sud-Espagne, BAJO, 15. 8.
1910. On y trouve l'ancien SSE Natalio Rivas, devenu DG du Commerce au ministère du Fomento, dont les
papiers, conservés dans ARAH-Madrid, ne recèlent aucun doc. sur cette affaire. Sur les terrains, Archives du
Ministère des Travaux Publics et de l'Urbanisme (Obras Publicas y Urbanismo)-Madrid, liasse 542, dossier
22, Credito Foncier y Agricola del Sur de España, 1911-1913.
2 AV-Paris, D32 U3, Tribunal de Commerce, registre n° 171, soc. n° 663, f° 56, 28. 12. 1910 : siège déclaré au
en° 1, rue Scribe, près de l'Opéra (IX ). Aussi, une plainte de l’administrateur de la Soc. Auxiliaire des Banques
Régionales, auprès du doyen des juges d’instruction de la Seine, reçue 4. 3. 1912 : ANMT-Roubaix, fonds
2004-039, ANPFVM, dossier 160 A-3, Crédit Foncier et Agricole du Sud-Espagne,1911-1915.
3 CAEF-Savigny-le-Temple, B 31190, banques diverses, note dt., s.d. (juin 1912), avec le tract de l'émission du
24. 5. 1911. Aussi, ANMT-Roubaix, fonds 2004-039, ANPFVM, carton 160-A-3, dossier presse décembre
1911 (Le Journal du 10, Le Matin du 17). A. Broder, Le rôle, ouvr. cité, tome 3, p. 821-822, indique que
Pecquignot fut arrêté peu après avoir tenté de vendre des actifs estimés à 0,4 MF pour 3 M$ (15 MF) à une soc.
nord-américaine, The Public Works & Development Cy, créée par lui-même aux EU !
4 ANMT-Roubaix, fonds 2004-039, ANPFVM, carton 160-A-3, copie plainte de justice, s.d., transmise par la
Société Auxiliaire des Banques Régionales à l’ANPFVM, reçue 4. 3. 1912.
5 AMAE-Madrid, Politíca, H 2473, texte de l'intervention de Pablo Iglesias : DS-CDC, 1. 6. 1912.
6 Ainsi, une copie de note adressée par l'ANPFVM au sous-directeur DMGF-MF, M. Thirion, Paris, 3. 9. 1912,
dans ANMT-Roubaix, 65 AQ A 532, Crédit Foncier et Agricole du Sud-Espagne, qui contient des avis de
presse 1911-1914, et les statuts de 1910, et fonds 2004-039, ANPFVME, carton 160-A-3, note 1. 9. 1915,
indique la suspension des opérations de faillite jusqu’à la fin de la guerre.
7 AMAE-Madrid, Politíca, H 2473, nombreuses coupures de presse fr., et AMAE-Paris, NS Espagne 66, qui,
outre un dossier de presse, contient la lettre d'un obligataire de l'Oise, porteur de 52 titres (valeur 23 530 F).
8AMAE-Madrid, Correspondencia, H 1538, t. sn°, rs., Ambassade-Paris à ME-Madrid, 15. 2. 1913, art. de La
Libre Parole, de L'Autorité et du Journal, annonçant d'autres poursuites.
79prouver que la société d'énergie hydro-électrique était la matrice de la société bancaire et
1foncière. Sans se lasser, l'aventurier essaya encore d'associer à ses efforts un
groupement cosmopolite de capitalistes. En décembre 1911, un Sindicato
HispanoInglés fut constitué à Saint-Sébastien et enregistré, en janvier suivant. Associé à deux
Français de Paris et de Londres et à une Bank of Morocco Ld, Pecquignot se lança alors
dans le développement des relations économiques entre l'Espagne et la Grande-Bretagne
! Le capital, fixé à 10 Mptas - 20 000 actions de 500, libérés à 10 % - ne fut souscrit que
très partiellement. De fait, sur les 8 100 titres réellement attribués - soit 4,2 M ptas - 5
000 le furent à la banque anglaise, 3 000 à Pecquignot et 100 à deux de ses
compatriotes. Le Conseil d'administration était ainsi curieusement composé de quatre
2Français et d'un Espagnol de Madrid... Pas un Britannique n'y figurait . L’affaire devait
3
rebondir plus tard, bien après la guerre .

De même, un Crédit de Développement de l'Épargne/El Credito y Fomento de
Ahorros, fut créé à Barcelone en septembre 1910.
Originellement fixé à 1,5 M, le fonds social total s'éleva rapidement à 5 Mptas,
distribué en cinq séries de 4 000 actions de 250 ptas. En 1913, la société plaça 2 000
titres - de la série E, n°2 001 à 4 000 - sur la place de Paris, le service financier étant
e 4
assuré par un petit courtier, Georges Faurie, installé au n°7 de la rue Laffitte (IX ) . La
cote se maintint au-dessus de 300 F, en avril-mai, puis donna quelques signes de
faiblesse. Un organe d'informations boursières - le Boletín Periódico Financiero - était
publié deux à quatre fois par mois, selon les nécessités. Le conseil d'administration était
5totalement catalan .
Tableau n°68 - Résultats financiers (en pesetas), cotations et dividendes (en francs), 1910-1913
El Credito y Fomento de Ahorros, Barcelone
Années bénéfices bruts bénéfices nets en cours le plus cours le plus bas dividendes en
en ptas ptas haut France
1910 211 100 104 710 n.i. n.i. 20
1911 n.i. 11 727 335 325 22,50
1912 n.i. 4 192 n.i. n.i. 20
1913 n.i. 200 211 22
[Source : Annuaire Desfossés, 1914, p. 237, et 1920, p. 249-250]
Guère plus sérieuse, et vraisemblablement plus naïve que malicieuse, la
tentative de création d'une Banque des Asturies et du Nord de l'Espagne/Banco de
Asturias y Norte de España fut enregistrée dans la capitale du Guipúzcoa en avril 1910.
Cet holding, au capital de 10 Mptas - 100 000 actions de 100 ptas - émit 50 000 titres
libérés à 25 %. Le reliquat supposé était censé rétribuer des apports, sous forme d'études
de chemins de fer, d'exploitation de mines et de forêts effectuées par un ingénieur

1 ANMT-Roubaix, 65 AQ G 251, Compagnie Générale d'Électricité du Sud-Espagne, statuts 1909, et BAJO,
14. 3. 1910. Également, AV-Paris, D2 U3, Tribunal de Commerce, registre n° 171, soc. n° 581, 10. 11. 1910.
2 RM-Guipúzcoa, tome 23, soc. n° 844, f° 152-154. En 1920, Pecquignot, avocat et administrateur-délégué,
modifia les statuts de la soc. qui prit le nom de Unión Hispano-Americana. Le Conseil comptait alors 3
Américains, 3 Espagnols et … Pecquignot.
3 L'affaire était encore pendante en avril 1922, selon note dt. remise par Pérez Caballero à González Hontoria,
alors ministre, 27 p. : AMAE-Madrid, Papiers González Hontoria 4.
4 Annuaire Desfossés, 1914, p. 282-283.
5 ANMT-Roubaix, 65 AQ A 15, Credito y Fomento de Ahorros. Omnium Barcelonais, divers n° du bulletin.
En juin 1913, on en était déjà au n°113. Également BAJO, 10. 2. et 28. 4. 1913.
80français, André Barthez. Le siège social fixé à Saint-Sébastien, une agence parisienne fut
ouverte au n°34, rue Tronchet, qui publia des tracts intitulés Informations Espagnoles,
manifestement destinés à exciter l'appétit des épargnants pour les "choses d'Espagne".
En août, une assemblée générale réduisit le fonds social à 5 Mptas. De nombreux
actionnaires se retirèrent, parmi lesquels des Espagnols, des Anglais et des Français,
dont le duc de Morny, fils du demi-frère de Napoléon III. Les 50 000 actions restantes ne
1
furent plus libérées qu'à 10 % . En avril 1912, la société fut déclarée en cessation de
paiements par le tribunal de commerce de la Seine. La suspension du jugement, pour
cause d'appel, permit une tentative d'émission de titres ferroviaires, en avril 1914.
Devant la méfiance de la presse financière, elle n'eut pas de suite. Début juillet, la
liquidation des comptes révéla une faillite totale, qui ne toucha que le dernier carré des
2
actionnaires lancés dans l'aventure, aucune ouverture vers le public n'ayant eu lieu .
Mais - souvenir des bonnes affaires de "Monsieur Père" sous le Second
Empire ? - le fils Morny, avec un complice du nom de Maxime Vitrac, déposa, en juillet
1910, à Saint-Sébastien, les statuts d'une nouvelle société anonyme, la Compagnie
Générale de Crédit et de Warrants espagnols/Compañía General de Credito y Warrants
españoles. Déclarant disposer d'un capital de 0,5 M ptas - 5 000 titres de 100 ptas - dont
25 % au nom d'une Société Coopérative pour le placement de capitaux, basée à Paris, les
affairistes, malgré l'aide d'un rabatteur parisien, Degachy, semblèrent ne pouvoir mener à
3bien une quelconque activité, que ce fût en Pays basque ou ailleurs . Quant à la Sociedad
Financiera y Minera, fondée en 1900 à Madrid, au capital de 1 Mptas - en 2 000 titres de
500 - elle semble avoir drainé des capitaux plus espagnols que français, mais son
principal promoteur était résident à Paris. Son but était le financement de mines et
d’installations industrielles. Là encore, des investigations plus poussées permettraient
4
peut-être d’en savoir plus sur la réalité de l’engagement français .
À la veille de la guerre, ce fut au tour du public lyonnais d'être sollicité au sujet
de la création d'une Banque Foncière Hispano-Française/Banco Foncier
HispanoFrancés au capital de 1,5 M ptas / F - 15 000 actions de 100 F - constitué en vue
d'exploiter des monopoles affermés et de jouer un rôle de banque d'affaires. Installée - en
principe - à Barcelone, avec son siège dans la capitale des Gaules, la société ne se
5
manifesta pas en Catalogne... où elle était parfaitement inconnue . Des rumeurs d'affaires
de cimenteries, dans la région de Valladolid, et de services publics, à Valence, parvinrent
fugitivement aux oreilles de certains responsables français de la Ciudad Condal. Une
enquête diligentée par le ministère français de l'Intérieur parla même d'individus louches,
à propos de deux Lyonnais, membres présumés du conseil d'administration. En tout cas,

1 RM-Guipúzcoa, tome 22, soc. n° 760, f°144-145. Morny - 41, boulevard des Capucines, puis 34,
rue Tronchet - fut adhérent individuel de la Chambre de Commerce d'Espagne à Paris, en 1911 et 1912.
2 ANMT-Roubaix, 65 AQ A 45, Banco de Asturias y Norte de España, doc. 1910-1914. Parmi les derniers
actionnaires, un percepteur retraité, un aristocrate et deux petits banquiers. Aussi, 65 AQ A 51, Compagnie
générale des Chemins de fer des Asturies, émission 14,8 MF d’obligations 500 F 4,5 %.
3 RM-Guipúzcoa, tome 22, soc. n° 770, f° 167-168. L'existence est avérée en 1911. ANMT-Roubaix, 65 AQ A
382, BAJO, 24. 7. 1911, et Informations Espagnoles, 9. 10. 1911.
4 RM-Madrid, tome 31, soc. n°1402, f°101-112. En 1918, elle transférera son siège à Málaga. Notice chez T.
Tortella, Una guía de fuentes, ouvr. cité, p. 244.
5 A. Broder, Le rôle, ouvr. cité, tome 3, p. 819-820, qui a consulté AN-Paris, 65 AQ A 64, Banco Foncier
Hispano-Francés (transféré à ANMT-Roubaix). El Economista, n°1395, 15. 2. 1913, p. 204, annonce son
installation, et n°1399, 15. 3. 1913, p. 328, signale sa fondation à Barcelone. La thèse de Robert Dubost, La
Bourse de Lyon, U. Lyon, 1938, 220 p., est sans allusion à l'Espagne. Aucune inscription dans RM-Barcelone,
ce qui confirme les propos d'A. Broder. L’adresse de Barcelone était calle Fontanella, n°11 en 1913.
81on ne décela aucune opération bancaire. Une feuille spécialisée lyonnaise eut beau jeu de
parler de "châteaux en Espagne" au moment où on parlait de protection de l’épargne
1
française .
Une autre affaire financière lyonnaise semblait cependant avoir été enregistrée
dans la capitale espagnole. Un Crédit Communal Agricole et Maritime du Royaume
d'Espagne/ Credito Comunal Agrícola y Marítimo del Reino de España fut l'objet de
l'attention de la Société Mutuelle Française, basée dans le département du Rhône. Fondé
pour 99 ans, en 1908, avec un capital de 1 M ptas - 1 000 actions de 1 000 ptas - eut-il
2
une existence avérée ? Il ne le semble pas . De même, une Banque Communale
d’Espagne fut inscrite en 1909 afin d’assurer le financement des projets des
municipalités espagnoles. Autant dire que l’on parla, une fois de plus de "châteaux en E
…". Le prospectus d’émission - pour un million de pesetas, soit 2 000 actions de 500,
libérés à 10 %, et 400 parts de fondateur - ne paraissait pas de nature à rassurer le
chaland avec ses couleurs rouge et noir (!), mais ce fut surtout la mauvaise réputation
des emprunts municipaux que nous avons évoquée qui fut à l’origine de l’échec.
3Le promoteur de l’affaire était en outre un parfait inconnu du Faubourg Montmartre .
En 1908, à l'occasion du nouveau programme naval, des intérêts conservateurs
locaux tentèrent de constituer avec La Mutuelle de France et des Colonies un Banco de
Hipoteca Naval, Industrial y Agrícola, qui fut un échec, comme le fut l'essai, de peu
antérieur, de la création d'un Banco de Hipoteca Naval au capital identique prévu de 20
4Mptas .
À Saint-Sébastien, en 1911, une société de négoce de valeurs mobilières et de
courtage, la Banque Internationale/Banco Internacional fut également inscrite au
registre du commerce provincial par trois rentiers français de Paris et du chef-lieu du
Guipúzcoa. Sous couvert d'organisation de pèlerinages (sic) en Espagne et à l'étranger, il
s'agissait bien de faire des opérations bancaires. Le capital de 2 M ptas était divisé en 4
000 titres de 500 ptas. Agissant au nom d'une Agence Internationale de Pèlerinages, les
deux Parisiens ne tentaient-ils pas de créer une société fictive, destinée au passage de
fonds d'origine ecclésiastique, en faveur des nombreuses communautés religieuses
installées dans la province ? Il ne s'agit là que d'une hypothèse - l'historien ne peut se
l'interdire - qui pourrait être l'objet d'une recherche approfondie, sur les traces de cette
2"mystérieuse" officine .

1 AMAE-Paris, NS Espagne 47, note c., MI-DSG-Paris à MAE-Paris, 1. 4. 1913, transmise par d. n° 8 à consul
général-Barcelone, 4. 4. 1913, et réponse par d. sn°, 3. 5. 1913. Le consul général, Bosseront d'Anglade, avait
consulté l'agence locale du Crédit Lyonnais et la CCFB. L’extrait de la Cote de la Bourse de Lyon, sd. [1913]
dans ANMT-Roubaix, 65 AQ A 64.
2 RM-Madrid, tome 55, soc. n° 2348, f° 120-125. Un Lyonnais, Henri Mehu, figurait parmi les déclarants, au
nom de la mutuelle, à laquelle étaient destinées des obligations. On subodore là que le capital-actions pouvait
être exclusivement catalan, l'épargne française ne servant que de réserve, en étant confinée à ne souscrire que
des obligations. ANMT-Roubaix, 65 AQ A 533, BAJO, 5. 4. 1909, et avis de presse, qui évoque le
désabonnement de 20 000 obligations 3 % au timbre fr. en 1912. La banca española, ouvr. cité, tome I, p. 412,
qui utilise la Revista de Economía y Hacienda du 3. 7. 1909.
3 ANMT-Roubaix, 65 AQ A 529, BAJO 29. 11. 1909, et Le Globe, 21. 1. 1910. Durée 99 ans.
4 La banca española, ouvr. cité, tome I, p. 412, qui utilise la Revista de Economía y Hacienda des 25. 1., 19. 9.
et 3. 10. 1908. Le premier essai était purement espagnol.
2 RM-Guipúzcoa, tome 23, soc. n° 833, f° 126-128.
82 Mais ce fut surtout Barcelone, au cœur d'une région dynamique, qui attira les
chercheurs de profits français. Une maison de banque protestante suisse de la place de
Paris, Courvoisier, Berthoud et Cie, patronna en effet la création d'une Banque
Espagnole de Travaux Publics et de Crédit/Banco Español de Obras Públicas y de
Credito, au capital de 10 M ptas - en 2 000 titres de 500 - dont la moitié fut placée à la
Bourse de Barcelone. La présidence était tenue par un Catalan et la vice-présidence par
Alejandro Lerroux, le leader radical, qui reçut - pour lui-même ? - environ 1 250 000
ptas. Les gérants, Paul Chevance, puis Jean Poterin du Motel, étaient Français. Non
seulement destinée à effectuer des opérations bancaires, cette société, créée en juin 1912
pour 99 ans, prétendait s'occuper également des secteurs de l'immobilier et des travaux
1publics .
Un an plus tard, l'Union Générale de Banque de Paris et de Provinces et divers
particuliers français, en liaison avec la Compagnie Parisienne de Crédit de Banque et de
Dépôt (franco-belge) fondaient, avec des capitalistes et industriels du coton locaux -
regroupés autour du tout récent Banco Regional de Cataluña - la Banque Industrielle et
Commerciale Espagnole/Banco Industrial y Comercial Español, dotée d'un capital de 10
M ptas - 200 000 de 500 ptas - dont la moitié fut immédiatement souscrite. L'Union
Générale reçut 3 000 actions, la Compagnie Parisienne 8 630, et les autres participants,
plus de 1 000, soit, pour la partie étrangère - essentiellement française - environ 15 % du
2capital .

Une autre association entre Belges et Français - à l'avantage des premiers, cette
fois - concerna encore une affaire bancaire. En effet, la Société Générale de Belgique
avait pris, en 1899, une participation majoritaire dans le capital de la Banque de
Bordeaux - ancienne maison Soula, de Frincaud La Tour & Cie - qui avait, elle-même,
fondé deux agences en Espagne, respectivement à Jerez de la Frontera et à Valence avec
l’aide d’un rabatteur, François Laurens. Il s'agissait de promouvoir, sur la côte
méditerranéenne, un projet d'industrie chimique. Avec l'aide du banquier allemand de
Cologne, Oppenheim, de la maison de banque parisienne Neuflize & Cie et, à titre
personnel, de Léon Cocagne, la Société Générale belge transforma en 1906 l'agence de
sa "filiale" bordelaise en Banque Commerciale Espagnole/Banco Comercial Español de
3Valence, sans le soutien originellement prévu du Banco Español de Credito . La toute
4
jeune Banque de l’Union Parisienne participa à l’affaire à hauteur de 250 000 ptas . Au

1 RM-Barcelone, tome 84, soc. n° 8638, f° 111-112. BLSAE, 15. 7. 1912, n°228, p. 3, orthographie mal la
banque de Paris.Courvoisier, Berthoud et Cie, devenue Banque Odier, Bungener et Courvoisier, reprise par la
ebanque nééerlandaise ABN-AMRO, a son siège actuel, 57, avenue d'Iéna (Paris, XVI ). La brochure du
centenaire, Banque OBC. Odier Bungener Courvoisier, Paris, 1992, 75 p., ne dit rien sur des affaires esp., pas
plus que Odier, Bungener et Courvoisier et Cie, Paris, 1988, 63 p. (sauf en 1836, p. 19).
2 RM-Barcelone, tome 87, soc. n° 9013, f° 150-151. La liste des souscripteurs, dans BLSAE, 15. 7. 1913, n°
252, p. 2. On y trouvait Henri Jonquères d'Oriola. Sur le Banco Regional, BLSAE, 31. 10. 1912, n° 235, p. 2.
3 ANMT-Roubaix, 65 AQ A 62, Banque Commerciale Espagnole, statuts 1906 et AGO 1908-1914. Aussi,
APBNPP-Paribas, Espagne 63, Banco Español de Credito, lp. ms., Cocagne à Renouard, 18. 11. 1903 et 28. 12.
1905. Une participation de 1 Mptas était envisagée mais la conversation tourna court. Rien dans l'ouvr. cité, La
Société Générale de Belgique. Seules évoquées les affaires d'Asie, d'Afrique et d'Amérique du sud. Le baron
Baeyens, actionnaire belge du Banco Español de Credito, était au CA de la banque de Valence.
4 AP-SG-BUP, 2426, registre CA n°1, séances 12. 5. et 4. 8. 1906 ; registre n°2, séances 15. 10. 1910 et 22. 4.
1911 ; registre n°3, séance 4. 10. 1913. Aussi, 2760, registres Comité direction n°2 à 8, séances du 28. 7. 1906
au 22. 9. 1913. Encore 673, dossier 6, correspondance BUP-Banque de Bordeaux et Banco Español de Credito,
1906-1907 : la BUP avait été sollicitée par la Banque de Bordeaux pour une participation de 250 000 F
(comme la SGB): lp. dt., 11. 5. 1906. Une lettre à L. Villars (BPPB) fait allusion le 23. 5. 1906 à une
participation effective de la SGB et de la BUP (pour 500 000 ptas chacune) à l’affaire par ailleurs totalement
83capital déclaré de 5 Mptas, puis de 6 M - soit 24 000 titres de 250 - le Banco Comercial
Español devait se convertir, à partir de 1910-1911, en affaire exclusivement belge,
1
tournée vers le Maroc espagnol et les chemins de fer centre-aragonais .
Tableau n°69 – Bénéfices et dividendes Banque Commerciale Espagnole, Valence, 1907-1914 [en ptas]
Année Bénéfices nets Dividende (%) Année Bénéfices nets Dividende (%)
1907 493 136 11,25 (4,5 %) 1911 239 774 5 (5 %)
1908 302 895 12,50 (5 %) 1912 216 540 5 (5 %)
1909 266 800 7,50 (5 %) 1913 290 430 0
1910 272 413 5 (5 %) 1914 n.i. 0
[Source : ANMT-Roubaix, 65 AQ A 62, Banque Commerciale Espagnole, AGO 1908-1915]
Il semble que d'autres institutions, tels le Banco de Prestamos y Descuentos, le
Credito y Docks de Barcelona, fondés en 1912 et 1913, aient pu profiter de capitaux
2
français en petites quantités, sans que l'on puisse l'assurer... à tout prix . Quant à la
Société Générale Barcelonaise d'Industrie et de Mines/Sociedad General Barcelonesa
Industria y Minas SA, formée en 1907, pour les opérations bancaires, commerciales
industrielles et minières en tous genres, au capital de 2 Mptas, en 4 000 actions de 500,
elle associait intérêts parisiens et barcelonais, dans une proportion non indiquée. Les
trois milles premiers titres - de 500 ptas chacun - furent abonnés à la Bourse de Paris à
compter du 8 novembre 1909, sans que l'on en sache beaucoup plus sur le compte de
3
cette "pompe à argent facile" .
Un numéro du Boletín de la Liga de Sociedades Anónimas de España, de mai
1914, nous apprend enfin qu'un groupe financier français allait participer à la création,
avec la Sociedad Industrial de Bilbao, d'un Banco Africano dans la capitale de la
Biscaye, avec une succursale à Madrid et des agences à Barcelone, Las Palmas et Santa
Isabel de Fernando Poo. Le capital prévu s'élevait à 4 M ptas. Aucune société n'apparut
4sous ce vocable, dans les mois suivants ... De même, seule caisse d'épargne repérée, une
petite compagnie franco-catalane, Hispano-Capitalización, au capital de 100 000 ptas,
fondée à Barcelone, en 1913, avec le soutien de la Compañía Catalana General de
5Credito . Bien des projets !

belge. En marge de la lettre, face à la signature peu lisible (Baeyens ? au 20 rue Lafitte), la mention "Ivo
Bosch ?", qui laisse deviner une méfiance face à un personnage controversé (chemins de fer Sud-Espagne).
1 A. Broder, Le rôle, ouvr. cité, tome 3, p. 806-808. J. et B. Guérin, ouvr. cité, p. 225. Signalons la destruction
du RM-Valence, antérieur à 1939, durant la guerre civile espagnole. AP-CACL-Crédit Lyonnais, DHB 2208,
dossier relations de banque, fiche de renseignements, Banco Comercial Español Valencia, 1909-1926, indique,
pour la période 1906-1912, que cette banque jouissait d'un crédit limité. RM-Cadix, tome 20, soc. n° 629, f°
23-25, signale la création de l'agence de la Banque de Bordeaux en 1899, avec 45 000 ptas. L'inscription n'eut
lieu qu'en octobre 1906. C. Grand, ouvr. cité sur De Neuflize ne dit rien. Clementina Ròdenas, La Banca
Valenciana : Una aproximació històrica, Valence, 1982, p. 65-66. Hubert Bonin, Histoire de la Société
Bordelaise de CIC 1880-1990, sl., 1991, p. 78-79, dans un § sur cette rivale de la dite Société Bordelaise de
CIC, n'en évoque pas davantage les initiatives espagnoles. T. Tortella, Una guía de fuentes, ouvr. cité, p. 19.
2 L'inscription dans RM-Barcelone n'est pas claire à ce sujet. Le dossier Banco de Prestamos y Descuentos
dans AP-CACL-Crédit Lyonnais, DHB 2210, ne mentionne aucune participation fr. visible et indique que cette
entité aurait été fondée en 1883, et non en 1912...
3 RM-Barcelone, tome 71, soc. n°7142, f°198-199. Également, La Cote de la Bourse et de la Banque
(Desfossés), 17. 11. 1909, p. 1059.
4 BLSAE, 15. 5. 1914, n° 272, p. 4. Aucune inscription au RM-Biscaye.
5 RM-Barcelone, tome 87, soc. n°8957, f°59-60.
84 Ce ne fut pas tout. À partir de 1913, une banque très secondaire fut également
adhérente à la Chambre de Commerce d'Espagne de la capitale française, la Banque
e 1
Intermédiaire de Paris, sise au 13, rue Lafayette (IX ) . Entendait-elle agir
outrePyrénées ? À Málaga, un Crédit Immobilier Franco-Espagnol/Credito Inmobiliario
Franco-Español, fut fondé en 1899, sous la forme d'une société en nom collectif, entre
un Espagnol local, Manuel Sánchez, et un Français de Paris, Raphaël Morand, avec un
capital de 1 MF et un siège social dans la ville andalouse. Se dédiant aux placements sur
valeurs mobilières et aux prêts hypothécaires, cette association semblait encore active,
en 1908-1909, quand elle fut visiblement reconstituée, mais certain organe de presse
spécialisée parisienne ne manqua pas de dénoncer alors les promesses de rapports juteux
de 15 à 25 %, un "piège classique au sujet des merveilleuses richesses minières de
l'Espagne". La compagnie publiait un véritable petit journal, d’une qualité technique
2
irréprochable, L'Indépendant Financier, Commercial et Industriel .

On constate ainsi beaucoup de déchets dans ces tentatives. Les objectifs
ibériques concernaient cependant davantage les Français eux-mêmes que les
autochtones. Si certains aventuriers de la finance avaient - on le voit - une prédilection
pour l'Espagne, terre de tous les exploits et de toutes les illusions, tous les banquiers
sérieux, malgré l'attrait de l'Orient ou de l'Amérique, gardaient ou mettaient un pied dans
les affaires ibériques, ainsi qu'en témoigne la présence de succursales et d'agences, au
sud des Pyrénées.
Enfin, il serait judicieux de nommer les petites entités parisiennes, notamment,
qui se mêlaient de simples opérations bancaires courantes avec l'Espagne. On les verra
apparaître à l'occasion de telle ou telle opération, parfois de façon importante, voire
e
décisive. En 1897, on peut signaler Badel Frères, au 9, rue Chauchat (IX ), mais aussi
Noël et Salomon Bardac, ou Périer, Marcet & Cie, respectivement aux n°43, 56 et 59 de
e). De même, dans le quartier des banques et des assurances, on la rue de Provence (IX
e
trouvait E. Samuel, au 34, de la rue Taitbout (IX ), Sponjiard, Levié & Cie au 8, rue
e eMénars (II ) et S. Sulzbach au 3, rue Saint-Georges (IX ) qui peuvent être comptés dans
3ce groupe . On remarquera bientôt que ces petites maisons bancaires étaient au service
d'une ou - plus rarement - de plusieurs grosses entreprises actives au sud des Pyrénées.
La plus présente fut manifestement la maison Mirabaud, fondée en 1822 à
Milan, puis transférée à Paris au milieu du siècle, sous les vocables de Mirabaud,
Puerari & Cie, puis de Mirabaud & Cie, dix ans plus tard, dont les papiers nous livrent
4de multiples opérations, notamment minières, mais aussi ferroviaires . Nous ne saurons
manquer d'y revenir.

1 BOCCEP, liste des membres, 1913-1914.
2 bis ANMT-Roubaix, 65 AQ A 476, Credito Inmobiliario Franco-Español, 1908-1909. Adresse à Paris : 8 , rue
ede Châteaudun (IX ). Rien dans RM-Málaga.
3 J. Neu, ouvr. cité, p. 163-182. Les Bardac aideront l’archéologue P. Paris à acheter la Dame d’Elche pour le
Louvre en 1897 (4 000 F-or) : J.-M. Delaunay, Des Palais en Espagne, ouvr. cité, p. 25.
4 Banque protestante fr. installée en Italie (Milan, 1822), Barthélémy Paccard & Cie devint MM. Paccard,
Dufour & Cie (1827). Elle s'établit à Paris en 1854 - devenant MM. Mirabaud-Paccard & Cie (1859) - pour s'y
développer, en participant notamment à la fondation de Peñarroya (1881) puis de la BUP (1904). Ses papiers
eont été vus à Gondecourt (Nord), dans AP-Crédit du Nord, soc. fondée en 1848 (150 anniversaire en 1998),
qui a repris en 1973 la Banque de l'Union Parisienne (BUP) qui avait elle-même absorbé la banque Mirabaud
en 1953. Mirabaud fêtera son centenaire en 1922, par un banquet et une brochure commémorative, Mirabaud
& Cie 1822-1922, Paris, 1922, 17 p., avec ill. des principaux gérants et historique, p. 10-15 : doc. retrouvé dans
AP-Crédit du Nord, Mirabaud, MIR 1 G 15. En juillet 1914, la banque - installée au n°56 de la rue de
eProvence (IX ) - comptait 52 employés, dont 41 allaient être mobilisés. Également, H. Coston, Dictionnaire,
85Succursales et agences bancaires
françaises d’Espagne

Face à toutes ces tentatives - sérieuses, fantaisistes ou frauduleuses - il est
permis de s'étonner de la rapidité du traitement accordé par Albert Broder aux initiatives
"maison" des grandes banques de dépôts françaises en Espagne. Qu'il indique combien
marginal a été le rôle de leurs agences dans le développement économique local, peut
paraître, au premier degré, empreint de raison. Notre collègue, qui situe ces créations
hors du champ de son étude - pour cause de non-investissement significatif - reconnaît,
avec lucidité, que, sur le long terme, il n'est pas sûr qu'elles n'aient pas joué un rôle plus
profond. En effet, c'est occulter leur solidité financière et leur capacité à "désenclaver"
un système bancaire espagnol longtemps demeuré routinier et craintif. Francesc Cabana
ne s'y trompait pas, en soulignant les vertus de l'agence du Crédit Lyonnais de
Barcelone, qui devait apprendre à de nombreux Catalans le métier moderne de la
1
banque .
Qu'on le veuille ou non, ce sont ces grandes banques françaises et étrangères,
e
qui ont maintenu au long du XX siècle, le lien "indéfectible" entre la finance
européenne et la péninsule, la Banque de Paris et des Pays-Bas et d'autres sociétés ne se
privant pas de revenir directement sur le marché espagnol beaucoup plus tard, dans la
seconde moitié du siècle... Que cela ait pu inquiéter de nombreux milieux nationalistes
autochtones - et il n'en manqua jamais - ne saurait cependant nous étonner outre mesure.
e
Au début du XX siècle, les organismes bancaires avaient le choix entre deux
variantes juridiques d'implantation à l'étranger. Nous avons déjà exposé, dans le
paragraphe précédent, la voie "participative" qu'empruntèrent, sur les traces de la
Banque de Paris et des Pays-Bas, nombre d'entre eux dans le secteur exclusivement
financier. Le second mode était celui des succursales, terme générique regroupant, dans
le vocabulaire de l'époque, le système des filiales, des agences et des correspondances.
Cette deuxième voie impliquait un ancrage officiel, aux yeux des autorités nationales du
pays d'implantation, donc représentait des dangers de taxation...
2
De filiales bancaires françaises en Espagne, il n'en existait aucune avant 1914 .
On peut se poser légitimement la question de savoir si la Banca Arnús, déjà évoquée,
n'était pas en fait une filiale de la Banque Périer. Il semble que la frontière entre
participation - même majoritaire - et "filialisation" passait par la différence - toujours
floue - entre l'officieux et l'officiel. Les conséquences règlementaires et fiscales qui
pesaient éventuellement sur les sociétés concernées, ne pouvaient qu'en être modifiées,
comme nous le verrons.


ouvr. cité, p. 390-395, notice Mirabaud. Isabelle Chancelier, MM. Mirabaud et Cie d’Aigues-Vives à Paris, via
Genève et Milan, St-Pierre-de-Vassols, 2001, p. 78-80.
1 Francesc Cabana, La banca a Catalunya, Barcelone, 1965, p. 92-93, et Bancs i banquers a Catalunya,
Barcelone, 1972, p. 148. Ramón Canosa, Un siglo de banca privada 1845-1945, Madrid, 1945, p. 55-65.
2 M. Blondel, ouvr. cité, p. 35-41. L'auteur en cite quelques-unes, toutes hors d'Espagne. Il signale, p. 63, la
création par le Crédit Lyonnais d'un Crédit Franco-Portugais (1908). En fait, cette filiale avait été fondée dès
1893-1895, selon Roger Nougaret, Le Crédit Lyonnais au Portugal 1893-1993, Paris, 1993, 48 p.
86Dans le cadre qui nous intéresse ici, un seul exemple de correspondants nous est
econnu. Il renvoie clairement aux origines de la grande banque d'affaires du XIX siècle.
En effet, ce furent les Rothschild de Paris et de Londres, qui utilisèrent ce mode
traditionnel - certains diraient désuet - de représentation au sud des Pyrénées depuis le
1 emilieu des années 1830 avec Weisweiler, un Juif allemand . Au début du XX siècle, la
société espagnole en nom collectif Bauer y Cía avait remplacé la maison Weisweiler
2
dans la capitale espagnole . Elle avait pour avocat-conseil, Eduardo Dato, qui était
devenu ami de cette famille juive discrète et active qui connut une réussite moindre que
3
les premiers correspondants . En 1910, la petite banque, sise au n°54 de la rue San
Bernardo, prit le nom de Gustavo Bauer y Cía. Elle était chargée de la gestion de titres
essentiellement espagnols, déposés par les maisons Rothschild Frères et Rothschild
Brothers. Elle traitait ainsi les affaires des mines de mercure d'Almadén, au profit de la
branche anglaise. La famille, qu'elle fût de Paris ou de Londres, considérait les Bauer,
non comme de simples correspondants, mais comme des agents aux ordres, même si
aucun lien juridique n'existait entre eux. Afin de couvrir les frais d'opérations, les
Rothschild versaient aux Bauer, à intervalles plus ou moins réguliers, une somme
forfaitaire qui pouvait être assortie de gratifications, en cas de gains prononcés. Le
panier de valeurs regroupait des titres ferroviaires (MZA), miniers (Cuivres et Pyrites),
pétroliers (Deutsch de la Meurthe), publics (Espagnol 4 % Intérieur). Quand Gustavo
Bauer agissait sur ces titres à lui confiés, les bénéfices allaient à leurs propriétaires.
Quand il traitait ses affaires courantes madrilènes, c'était naturellement à ses propres
risques. D'autres sociétés françaises constituaient une part de sa clientèle, telles la
compagnie d'assurances L'Urbaine, la Société Minière et Métallurgique de Peñarroya ou
la maison de négoce de métaux précieux Lyon-Alemand. L'utilisation de ces titres "au
repos" était particulièrement peu audacieuse, en dépôt à la Banque d'Espagne … et sans
intérêt ! Ce type de gestion révélait une étroitesse des capitaux concernés, une
improductivité fâcheuse et posait, en permanence, la question de la solvabilité du
correspondant-agent. Cela ne semblait nullement empêcher les Rothschild de réaliser de
4solides bénéfices dans la dette extérieure, les chemins de fer ou les mines d'Espagne . En
outre, les rapports personnels de la famille royale espagnole avec la famille Rothschild
étaient bien réels. Ils remontaient aux années 1830. On sait que le roi fut invité à une
chasse improvisée chez le baron Edmond, à Ferrières, en forêt d'Armainvilliers
(Seine5et-Marne), le 21 novembre 1913, juste avant le départ du souverain en Autriche . On n'y
parla certainement pas affaires bien que la maison eût été depuis longtemps la banquière
de la famille royale espagnole.
La formule des agences fut, par contre, de plus en plus prisée par les banques
étrangères, parmi lesquelles certaines institutions françaises se distinguèrent par

1 M. Blondel, ouvr. cité, p. 33-34, indique que que c'est là le mode le plus ancien et le plus développé. Il ne
cite ni le cas des Rothschild, ni l'exemple esp. Alfonso de Otazu, Los Rothschild y sus socios en España
(18201850), Madrid, 1987, 228 p., et Miguel À. López Morell, ouvr. cité, p. 88-141.
2 Miguel À. López Morell, ouvr. cité, p. 173-277, et 335-339. Weisweiler y Bauer fut liquidée en 1892. La
doc. Banque d’Espagne (1847-1933), avec T. Tortella, Una guía de fuentes, ouvr. cité, p. 285.
3 Carlos Seco Serrano, Perfil político, ouvr. cité, p. 116 et 124.
4 ANMT-Roubaix, Papiers Rothschild, 132 AQ 41, dossier Emprunts espagnols 1857-1931. J. Bouvier, Les
Rothschild, Paris, 1967, rééd. Bruxelles, 1985. Aucune allusion chez Lottmann, ouvr. cité. Si les Bauer
n'apparaissent pas, H. Coston, Dictionnaire, ouvr. cité, p. 576-577, signale les Weisweiller liés aux Rothschild
eux-mêmes évoqués, p. 466-486.
5 AP-Meurice, dossier presse n°1, presse fr. et anglaise, 21. 11. 1913. Grippée, la reine demeura Hôtel Meurice.
Le roi repassa à Paris pour la ramener en Espagne.
87l'ancienneté de leur implantation. Judicieusement créées dans les principaux centres
économiques, voire touristiques, elles pouvaient en quelque sorte jouer sur deux
tableaux. D'une part, elles demeuraient liées à leurs maisons-mères, dont elles portaient
clairement le nom, profitant ainsi de l'image de celles-ci et de leurs relations
transnationales, d'autre part, au-delà de la mise initiale d'établissement, fournie par la
"centrale", elles devaient ensuite compter sur leurs propres affaires locales, afin de
mieux pénétrer le marché dans lequel elles s'immergaient, en évitant d'être imposées sur
le capital - souvent énorme - de la maison-mère, auquel elles participaient en une sorte
d'indivision.
Le Crédit Lyonnais était clairement à la pointe de ce mouvement encore timide
à la veille de la guerre. Depuis sa création, en 1863, à Lyon, jusqu'à l'installation de son
siège principal, boulevard des Italiens, à Paris, en 1878, la banque avait entrepris une
politique d'expansion nationale et extérieure d'une rare intensité. Les agences s'étaient
1
multipliées au gré des intérêts à promouvoir . Un contrôle strict était assuré par le siège
2
parisien, à travers la Direction des Agences étrangères . Au tournant du siècle, sa
politique était souvent mal vue de la diplomatie française qui considérait la banque
3. En 1908, le Crédit comme peu docile aux directives qu'eût exigées l'intérêt national
4
Lyonnais comptait dix-sept agences à l'étranger, dont cinq au sud des Pyrénées . En
1913, le groupe disposait hors des frontières de vingt-trois agences, sous-agences et
5bureaux, dont dix-sept en Europe, trois en Égypte et trois en Asie . Londres avait été la
première, dès 1870, puis furent fondées les agences de Constantinople et d'Alexandrie,
en 1874, de Genève, en 1875, année où la banque décida de s'installer dans la péninsule
6ibérique, puis la Russie . René Girault et Jacques Thobie, dans leurs thèses, traitent
longuement de l'action des agences russes et turques du Crédit Lyonnais. Seul,
cependant, le second de ces travaux nous renseigne sur le rendement des agences du
7territoire concerné .


1 Jean Bouvier, Le Crédit Lyonnais de 1863 à 1882. Les années de formation d'une banque, Paris, 1961, p.
203-266. Maurice Mogenet, Un siècle d'économie française, Paris, 1963, p. 45, 78 et 92. Ce second ouvr. est le
Livre du Centenaire du Crédit Lyonnais, 1863-1963. La banca española, ouvr. cité, tome I, p. 332-333, signale
ce dynamisme selon la Revista de Economía y Hacienda du 13. 4. 1912.
2 De nombreux papiers de cette Direction des agences étrangères (DAE) ont été malheureusement détruits. Le
contrôle était sérieux, ainsi que l'atteste un jeune homme, en 1898, lorsqu'il passa un examen de passage, sur
un exercice de calcul d'opérations de monnaies étrangères et de changes, à partir de la comptabilité de l'agence
de Madrid : Jean Morin, Souvenirs d'un banquier français 1875-1947, Paris, 1983, p. 64. Le Comte de
SaintMaurice, ouvr. cité, p. 153-166, cite les agences.
3 R. Poidevin, Finances, ouvr. cité, p. 53-54. De vives attaques contre la banque eurent lieu plus tard, Les
tripotages du Crédit Lyonnais (Paris, 1905) et La Vérité sur le Crédit Lyonnais (1901 et 1913).
4 M. Blondel, ouvr. cité, p. 42 et 59-60 : en 1908, Madrid, Barcelone, St-Sébastien, Valence, Séville. L'auteur
inclut St-Sébastien, qui faisait partie du réseau des agences départementales - comme nous le verrons - et non
de la DAE. En 1909 - le Guide Joanne (Bleu), p. 13 (encart), n'en indiquait que quatre, Séville n'étant plus
dans la liste établie par Blondel. A. Broder, Le rôle, ouvr. cité, tome 3, p. 827 et 852, indique que l'agence de
Barcelone était la plus ancienne, ce qui n'est pas exact.
5 Notice sur le Crédit Lyonnais, 1863-1913, Paris, 1914, p. 45.
6 Puis il y eut Vienne et St-Pétersbourg en 1877, NY en 1878, Le Caire et Port-Saïd en 1879, cette dernière
étant fermée en 1881 : AP-CACL-Crédit Lyonnais, AGO 1871-1881, et Jean Rivoire, Le Crédit Lyonnais.
Histoire d'une banque, Paris, 1989, p. 46, 50, 70, 82 et 91.
7 J. Thobie, Intérêts, ouvr. cité, p. 459-468, qui traite des agences de Constantinople, de Smyrne et de la
sousagence de Jérusalem, avec son bureau auxiliaire de Jaffa. De façon plus fragmentaire, R. Girault, Emprunts
russes, ouvr. cité, évoque St-Pétersbourg, Moscou et Odessa.
88En Espagne, des agences majeures furent installées dans les deux grandes cités
du pays. Celle de Madrid fut la première, dès 1875, cinq ans après l'implantation
1
pionnière de Londres . Les raisons de cet établissement nous sont communiquées par le
conseil d'administration, qui y voyait, à l'issue de la guerre carliste, des espoirs de
2placements utiles, eu égard au prix de l'argent . Installée originellement calle Espoz y
3
Mina, elle fut déménagée, en 1889 aux abords immédiats de la Puerta del Sol . Elle y
"donnait" à la fois sur la calle Alcalá, au n° 8, et sur la carrera de San Jerónimo, n° 11
4et 13, au cœur du quartier des affaires, et s'y trouvait encore en 1914 . Les deux ultimes
e
décennies du XIX siècle permirent un développement profitable. Faisant surtout des
affaires de change, d'escompte et de recouvrement d'effets, l'agence madrilène avait
5étendu ses relations à travers le pays tout entier . La crise de fin de siècle ne devait pas
atteindre ses opérations commerciales et de change, malgré le ralentissement général des
6
activités . Pourtant, une tension se manifesta, en 1901, entre le directeur de l'agence,
Collado, et le directeur des agences étrangères, James Rosselli, au sujet, d'une part, des
capacités de participation de la représentation madrilène du Crédit Lyonnais à la
souscription de titres russes, et, d'autre part, à propos de la sévérité des conditions
d'ouverture de comptes-courants à une clientèle en voie de transfert vers d'autres entités
bancaires plus "libérales". Le Banco Hispano-Americano, fraîchement créé, paraissait
particulièrement dynamique au directeur de l'agence de Madrid, qui risquait de perdre du
7terrain face à la concurrence . L'aube du nouveau siècle fut cependant plus difficile, au
moins jusqu'en 1910, malgré une embellie en 1909. L'extrême rareté des emplois de
8
capitaux et le très bas taux d'intérêt ne rendaient les bénéfices espérés guère attrayants .
La situation s'améliora à partir de 1911, mais la concurrence des banques espagnoles et
étrangères se fit alors sentir, notamment dans les affaires commerciales, malgré la

1 J. Bouvier, Le Crédit Lyonnais, ouvr. cité, tome 2, p. 645-655. RM-Madrid, tome 5, soc. n° 272, f°44-47.
L'inscription du 21. 3. 1888 reprenait une écriture du 5. 2. 1876, consignée dans le registre des sociétés
antérieur, qui couvrait la période 1830-1885 : Jean-François Botrel et Gérard Chastagnaret, "Une source pour
l'histoire économique et sociale de l'Espagne contemporaine : les Registros mercantiles", MCV, tome IX, 1973,
p. 747-750. Doc. (1865-1913) à la Banque d’Espagne, chez T. Tortella, Una guía de fuentes, ouvr. cité, p. 78.
Une synthèse par J.-M. Delaunay,"Le Crédit lyonnais en Espagne, 1865-1939 : la plus active des banques
françaises au sud des Pyrénées", Le Cr 1863-1986, Genève, 2003, p. 593-615.
2 AP-CACL-Crédit Lyonnais, rapport CA, AGO, 22. 4. 1876, p. 6.
3 ibidem, rapport CA, AGO, 31. 3. 1890, p. 4-5. Le Crédit Lyonnais avait activement participé au cadeau de
premier anniversaire du jeune roi Alphonse XIII (né le 17. 5. 1886), selon une correspondance ms. du 28. 7.
1887, évoquant la remise d'un bel objet d'art et d’un Livre d'or - qui devraient se trouver dans les actuelles
collections royales - le 28. 6. 1887.
4 BOMH, 6. 10. 1914, fixa à 13 718 211 ptas, le capital de base pour le calcul des bénéfices de l'exercice 1912.
León y Castillo avait un compte courant à l'agence du Crédit Lyonnais de Madrid : CMCL-Telde, Papiers F.
León y Castillo, correspondance avec Alejandro Collar, agent immobilier et financier, 1914-1915, f°868-872.
En 1910, l'agence déclarait 1 Mptas de frais d'établissement pour le fisc, selon AP-CACL-Crédit Lyonnais, 4
AH 4 [1 Mi 2], PV du CA, séance du 6. 9. 1910, f°188-189. Un dossier de baux madrilènes (1888-1907),
ibidem, DAE 6117.
5 AP-CACL-Crédit Lyonnais, rapports CA, AGO, 6. 3. 1883, p. 2 ; AGO 15. 3. 1884, p. 2 ; AGO, 6. 3. 1886,
p. 11; AGO, 12. 3. 1887, p. 12 ; AGO, 25. 3. 1889, p. 4 ; AGO, 11. 4. 1891, p. 8 ; AGO, 28. 4. 1892, p. 8 ;
AGO, 10. 4. 1893, p. 6 ; AGO, 10. 4. 1894, p. 6 ; AGO, 3. 4. 1895, p. 5.
6 ibidem, rapports CA, AGO, 14. 3. 1896, p. 4-5 ; AGO, 31. 3. 1897, p. 5 ; AGO, 19.3. 1898, p. 4 ; AGO, 28. 3.
1899, p. 4 ; AGO, 17. 3. 1900, p. 3.
7 ibidem, DAE 8022, correspondance Collado (Madrid)-Rosselli (Paris), 21. 5. 1901 au et 16. 3. 1905. M. de
Baztán lui succéda de 1905 à 1909, puis ce fut un Suisse, Michaud, encore en place en août 1914, qui avait
reçu la Légion d'Honneur en 1913. Également, J. Rivoire, ouvr. cité, p. 91-92.
8 ibidem, rapports CA, AGO, 9. 4. 1902, p. 4 ; AGO, 2. 4. 1903, p. 4 ; AGO, 23. 3. 1905, p. 8 ; AGO, 24. 3.
1906, p. 5 ; AGO, 23. 3. 1908, p. 7 ; AGO, 20. 3. 1909, p. 7 ; AGO, 19. 3. 1910, p. 12 ; AGO, 22. 3. 1911, p.
11, et AGO, 20. 3. 1912, p. 11.
891confiance globale manifestée par la clientèle déjà captée . Une "surchauffe" du secteur
bancaire devait d'ailleurs provoquer l'aide des trois banques françaises établies en
Espagne - dont le Crédit Lyonnais - au Banco Hispano-Americano, qui dut faire front à
2
une crise de trésorerie (décembre 1913-mars 1914) .
L'agence de Barcelone fut établie en juillet 1888 - à l'occasion de l'Exposition
internationale - car cette ville portuaire paraissait devenir une place financière de
3premier ordre aux yeux des membres du conseil d'administration . Après un premier
exercice difficile, l'agence connut en effet un grand succès dans les années 1890 et
4
1900 . Ses locaux prirent de l'extension et elle fut la première banque à proposer à ses
clients locaux, en 1894, des coffres-forts particuliers. En 1908, certains observateurs
reconnurent que la Banque d'Espagne et le Crédit Lyonnais monopolisaient le marché
5
des comptes-courants dans la capitale catalane . De même, elle était active dans les
6virements sur l’étranger . Installée d'abord calle Conde del Asalto, puis sur la Rambla
del Centro, au n° 28, l'agence ouvrit, en juin 1902, un bureau auxiliaire de quartier, Place
Urquinaona, dans la ville neuve (ensanche), où le mouvement commercial était jugé
7prometteur . Il semble qu'il y ait eu également un petit bureau - à l'existence éphémère -
8. La position de la banque en fit - dans la ville industrielle de Reus, de 1904 à 1908
comme à Madrid - l'un des piliers de la présence économique française dans la grande
9 ecité catalane . À l'extrême-fin du XIX siècle, deux sous-agences, dépendant, l'une de
Madrid - Séville - et l'autre de Barcelone - Valence - furent également créées.
Le port de Valence attirait un trafic de plus en plus intéressant pour une banque
aussi active que le Crédit Lyonnais dans les effets de commerce et les opérations de
10
change. Située Plaza de la Pelota, l’officine commença ses activités en 1897 .


1 ibidem, rapports CA, AGO, 20. 3. 1912, p. 11 ; AGO, 17. 3. 1913, p. 11 et AGO, 23. 3. 1914, p. 13.
2 Sur les aides de trésorerie du Crédit Lyonnais, de la Société Générale et du CNEP au Banco
HispanoAmericano, CAEF-Savigny-le-Temple, B 31190, divers doc., décembre 1913-mars 1914, et AMAE-Madrid,
Política H 2473, divers doc., décembre 1913. Aussi, Banco Hispano-Americano, ouvr. cité, p. 40-44.
3 AP-CACL-Crédit Lyonnais, rapport CA, AGO, 25. 3. 1889, p. 5. Jusqu'alors, le Crédit Lyonnais n'y avait
qu'un représentant. RM-Barcelone, tome 23, soc. n°1707, f°174-183, inscriptions 1891-1908.
4 AP-CACL-Crédit Lyonnais, rapports CA, AGO, du 31. 3. 1890, p. 4-5, à AGO, 23. 3. 1914, p. 13.
5 Fabienne Gambrelle, Les relations économiques entre la France et la Catalogne d'Espagne (1891-1906),
MM, U. Paris-1 (dir. R. Girault), 1985, p. 56. Sur son développement rapide, Pedro Voltes Boú, La banca
barcelonesa 1840-1920, Barcelone, 1963, p. 301-307, prétend que l'agence s'installa, dès 1863. F. Cabana, La
banca a Catalunya, ouvr. cité, p. 203, reprend la même erreur, qui a touché également des auteurs français.
Une rapide allusion dans Història econòmica de la Catalunya contemporània. Siglo XIX, vol. I, ouvr. cité, p.
272-273, et vol. 3, ouvr. cité, p. 407.
6 Philippe Castellano, "Les traductions ; un choix stratégique de Pablo Salvat, éditeur à Barcelone", Des
moulins à papier aux bibliothèques, Montpellier, 2003, p. 304, évoque un virement effectué, p. 304, avec une
banque locale d’Ajaccio, Bozzo-Costa.
7 AP-CACL-Crédit Lyonnais, rapport CA, AGO, 2. 4. 1903, p. 4. Un petit dossier des baux barcelonais
(18971905) : ibidem, DAE 6117, et un gros dossier relatif aux locaux (1887-1914), avec correspondance a.s. des
coffres-fort Fichet dans les deux agences urbaines (1892-1914) : ibidem, DAE 8184.
8 ibidem, 31 AH 52 et 53, Comptes définitifs de profits et pertes, 1904-1908.
9 Ses directeurs et fondés de pouvoir étaient membres de la CCFB : Henri Rouquier et Jean Erguy, en
19131914, selon PV-CCFB, 29. 10. 1913 et 6. 3. 1914. Le gérant principal, à partir du 1. 1. 1914, fut un Suisse, M.
Fürst, jusqu'alors chef de la sous-agence de Valence.
10 AP-CACL-Crédit Lyonnais, rapport CA, AGO, 19. 3. 1898, confirme qu'elle n'a commencé ses opérations
qu'en 1897. Dossier du bail valencien de 15 000 ptas annuels (1896-1900), ibidem, DAE 6117. Jacques
eDagneau, Les agences régionales du Crédit Lyonnais. Années 1870-1914, thèse 3 cycle, U. Paris-VIII, NY,
1977, parle, en annexe, du 1. 5. 1896. L'Espagnol Luis Pascual remplaça le Suisse Fürst. Le RM-Valence de la
période antérieure à 1939 a été détruit durant la guerre civile (rappel).
90 À Séville, dans la rue la plus animée, au n°87 de la calle Sierpes, à deux pas de
la Giralda, ce fut chose faite, deux ans plus tard, en avril 1900, afin de "compléter le
réseau espagnol", selon le conseil d'administration. L'agence de Madrid s'était chargée
de la recherche d'un local, selon son directeur, Collado. Aucune maison de la capitale
andalouse ne s'occupait alors exclusivement de questions bancaires. La faible
implantation de réseaux autochtones en Andalousie laissait prévoir de fortes croissances.
La richesse agricole et minière de la région permettait tous les espoirs, mais une hostilité
certaine des petits banquiers indigènes se fit sentir lors des premières années d'activité de
cette agence qui n'avait pas de concurrents sérieux à craindre, selon son directeur, M.
1
Carrera qui dirigeait un espace qui ne plaisait pas à tous ceux qui le fréquentaient . En
1903, l'écrivain Pierre Louÿs, client de passage, fit part à son frère Georges Louis de sa
réprobation devant le bâtiment de la banque en notant que "Le Crédit Lyonnais qui avait
2
déjà défiguré notre Boulevard des Italiens, en fait autant pour la (calle) Sierpes" .
Si le royaume paraissait ainsi convenablement quadrillé, l'absence d'agence à
3
Bilbao pouvait étonner . Une représentation fut pourtant créée à Saint-Sébastien en mai
1900. Il s'agissait en fait d'une sous-agence dépendant de Bayonne, intégrée au réseau
4des agences départementales françaises, non à celui des agences étrangères . Installé
avenue de la Libertad, n° 40, à l'angle de la rue Miramar, ce local semblait lié à divers
facteurs. La forte présence française - touristique avant tout, mais aussi économique et
ecclésiastique - a joué vraisemblablement un rôle majeur. Malheureusement, les archives
5des agences départementales ont disparu ... Il paraît ainsi impossible de connaître
l'ensemble exact du montant des activités des agences du Crédit Lyonnais en Espagne.
Les tableaux statistiques qui suivent nous montrent des résultats en dents de
scie qui reflètent à la fois le poids de la conjoncture générale et la fragilité de l’activité
locale. Deux sous-groupes se démarquaient nettement.
Replacés dans l’ensemble des agences installées à l’étranger, les profits et
pertes des agences espagnoles pouvaient varier de 4,5 % à plus de 20 % des totaux du
réseau.

1 A. Broder, Le rôle, ouvr. cité, tome 3, p. 852 (note 102), indique que c'était l'unique agence du Crédit
Lyonnais pouvant jouer un rôle important dans une région où il n'y avait pas alors de "grande entité bancaire
autochtone". Première inscription au RM-Séville en août 1920 : tome 26, soc. n°2192, f°153-164 et 179-181.
Également, AP-CACL-Crédit Lyonnais, DAE 8188, Agence de Séville, correspondance 1906-1914,
notamment sur le régimes du financement des stocks d'huiles et des sucres, avec une étude sur un service de
marchandises, 37 p. dt., mars 1906. Les plans des locaux et les questions de coffres-forts (1899-1907) dans
DAE 8189 et 8190 [plans retirés en 1992], avec notes dt., Collado (Crédit Lyonnais- Madrid) et Carrera
(Crédit Lyonnais- Séville) à DAE-Crédit Lyonnais -Paris, 7. 10. 1899 et 6. 3. 1902. Toujours la même adresse
de 1900 à 1936.
2 AP-CACL-Crédit Lyonnais, rapport CA, AGO, 17. 3. 1900, p. 3, et DAE 6117 et 8189, tract d'annonce
d'ouverture de l'agence le 2. 4. 1900, à la veille de la Semaine Sainte. J.-P. Goujon, Pierre Louÿs. Une vie
secrète, ouvr. cité, p. 264. Du même auteur (éd.), Mille lettres de Pierre Louÿs, ouvr. cité, p. 436 (lettre du 22.
4. 1903).
3 Une offre d'or de la Banque de France sur Bilbao (6 Mpas) est annoncée en 1912 par avis du Crédit
Lyonnais, selon AHBE-Madrid, Opérations, 110.
4 Notice sur le Crédit Lyonnais, 1863-1913, Paris, 1914, p. 42 (carte) et AP-CACL-Crédit Lyonnais, rapport
CA, AGO, 28. 3. 1901. M. Blondel, ouvr. cité, p. 59. J. Dagneau, ouvr. cité, p. 15, nous indique également que
l'agence-mère de Bayonne fut fondée en 1882, puis fermée, puis réouverte en 1894, avant de passer, en 1899,
du cadre régional au cadre départemental. AEE, 1915, p. 254, relève les cinq agences.
5 Roger Nougaret, directeur des archives du Crédit Lyonnais, s'est entendu dire que les archives de
StSébastien avaient disparu, l'agence ayant été fermée de 1932 à 1972 (Paris, 16. 9. 1994). Celles de Bayonne
n'ont pas été davantage retrouvées. Inscription dans RM-Guipúzcoa en 1920 : tome 32, soc. n°1577,
f°256260. Une somme de 100 000 ptas aurait été affecté à l'établissement (sd.). Les comptes de profits et pertes
mentionnent un agrégat bayonnais, avec les sous-agences de Pau, St-Jean-de-Luz, Dax et St-Sébastien.
91Tableau n° 70 - Résultats des quatre agences espagnoles de la Direction des agences étrangères
(SaintSébastien exclus), Crédit Lyonnais 1900-1913. Bénéfices nets (en FF) et % des frais sur les recettes.
Année Madrid Barcelone * Valence Séville
% % % %
1899 426 000 - 406 000 - 77 000 - - -
1900 672 769 50,62 426 723 56,98 109 180 61,01 - 31 566 138,28
1901 82 165 88,75 110 238 83,94 63 194 74,97 - 28 586 117,47
1902 135 198 83,78 174 658 79,01 59 616 78,18 71 615 75,50
1903 110 370 86,54 171 392 80,30 48 967 81,83 63 623 78,43
1904 48 763 93,65 110 751 86,21 31 389 88,93 69 119 78,63
1905 108 092 87,98 120 516 86,10 - 100 976 138,83 54 343 82,44
1906 631 092 59,77 438 080 67,05 76 915 79,06 160 565 65,60
1907 379 423 70,49 372 744 70,67 69 712 79,64 122 576 72,80
1908 152 022 86,60 297 572 75,81 45 649 85,11 44 244 87,78
1909 425 656 70,64 422 188 69,36 49 985 85,28 17 659 94,46
1910 707 215 61,54 447 488 68,74 65 552 81,80 68 436 82,66
1911 578 560 66,43 439 852 70,04 70 149 81,43 82 031 80,51
1912 698 179 65,32 591 177 65,28 79 016 79,22 133 075 74,15
1913 660 715 67,62 711 652 62,33 134 699 71,77 165 120 72,36
* Rambla et Ensanche + Reus, de 1904 à 1908.
[Source : AP-CACL-Crédit Lyonnais, 31 AH 52, 53 et 54 : Registres comptes profits et pertes, 1900-1913]
Tableau n°71 - Bénéfices nets, en 1 000 F courants. 1899-1913
Direction des Agences étrangères (DAE) du Crédit Lyonnais, et autres réseaux extérieurs sauf Saint-Sébastien.
Année Londres Madrid Barcelone Valence Séville Total Total DAE %Espagne Autres Total %Espagne
Espagne /total réseaux(*) général /total

DAE général
1899 2 263 426 406 77 - 910 5 744 15,84 1 223 6 977 13,04
1900 1 955 673 427 109 - 31 1 178 5 114 23,03 1 180 6 294 18,71
1901 2 264 82 110 63 - 29 226 4 654 4,85 366 5 020 4,50
1902 1 855 135 175 60 72 442 4 156 10,63 624 4 780 9,24
1903 1 489 110 171 49 64 394 4 260 9,24 787 5 047 7,80
1904 1 613 49 111 31 69 260 3 884 6,69 664 4 548 5,71
1905 1 408 108 121 - 101 53 181 4 954 3,65 852 5 806 3,11
1906 2 148 631 438 77 161 1 307 8 238 15,86 1 335 9 573 13,65
1907 1 575 379 373 70 123 945 6 405 14,75 1 331 7 736 12,21
1908 1 437 152 298 46 44 540 4 767 11,32 1 011 5 778 9,34
1909 1 216 426 422 50 18 916 4 221 21,70 729 4 950 18,50
1910 1 550 707 447 66 68 1 268 5 210 24,72 1 053 6 263 20,24
1911 1 280 579 440 70 82 1 171 5 442 21,51 1 001 6 443 18,17
1912 1 495 698 591 79 133 501 7 509 19,98 1 090 8 599 17,45
1913 1 344 661 712 135 165 1 973 8 288 20,18 1 314 9 602 20,54
(*) Autres réseaux : Crédit Franco-Portugais, agence Bruxelles (Agences départementales, Paris) et agence
Genève (Agences régionales, Lyon).
[Source : AP-CACL-Crédit Lyonnais, comptes de profits et pertes 1899-1913].
92
eeeefig. n°7 - Courbe des bénéfices nets, agences espagnoles du Crédit Lyonnais
93fig. n°8 - Courbe des % frais sur recettes, agences espagnoles du Crédit Lyonnais
94La stabilité relative de monnaies alors indexées sur l’or ne garantissait aucune
compagnie bancaire contre l’instabilité de ses résultats, même en cas de concurrence
limitée. Il en était de même dans toutes les agences étrangères du Crédit Lyonnais, ainsi
qu'à Bruxelles - qui dépendait du réseau des agences départementales géré par le siège
central de Paris - et à Genève, qui dépendait du réseau des agences régionales dirigé par
le siège social de Lyon. De même, si les années déficitaires furent rares, l'agence de
Séville connut ses deux premiers exercices négatifs et celle de Valence une mauvaise
année en 1905, à la suite d'une crise économique locale ayant touché le secteur des
1
oranges et de la vigne . Quant aux ressources des agences, on ne peut les appréhender
2
qu'à l'extrême-veille de la guerre, grâce à une inspection menée bien après le conflit .
Tableau n°72 - Capitaux et intérêts des agences d'Espagne du Crédit Lyonnais, 1900-1913
Année Madrid Barcelone * Valence Séville
rp rf rp rf rp rf rp rf
1912 32 005 12 465 28 610 4 155 n.i. n.i. 12 359 1 093
1913 31 935 11 790 29 938 5 183 n.i. n.i. 13 712 1 418
rp. = ressources propres, en milliers de pesetas * Rambla et Ensanche
rf. = ressources propres, en milliers de francs (monnaies étrangères / devises)
[Source : AP-CACL-Crédit Lyonnais, DAE 7773, mission Fallet-Coulakis, agences espagnoles, 1912-1926]

Ces tableaux nous montrent que l'activité des deux principales agences
dépassait de loin celle de leurs sous-agences, l'analyse d'ensemble étant compromise par
l'absence des résultats financiers de Valence et des données générales de la dite "agence
départementale" de Saint-Sébastien. Cependant, grâce à divers travaux, il est possible de
3
faire quelques comparaisons avec d'autres agences situées hors de l'orbe hispanique .
Ces montants devaient fournir la base de calcul du chiffre d'affaires de la banque
vis-àvis des autorités fiscales du pays d'accueil. En 1912, le Boletín Oficial del Ministerio de
Hacienda estimait à 13 718 211ptas l'assiette de l'impôt, chiffre qui s'affaissa légèrement
4
à 13 391 672ptas, l'année suivante .
Quant aux employés, ils étaient ancrés principalement dans les deux villes
principales du royaume. Barcelone parvint à égaler Madrid à partir de 1906. Cette
bipolarisation de la vie financière du royaume allait être un élément majeur d’une
opposition que la guerre devait accélérer sur fond de méfiance mutuelle.

1 C. Ròdenas, ouvr. cité, p. 59-66, ne l'indique pas, et pas davantage J. Martínez Serrano, E. Reig et V. Soler,
Evolución de la economia valenciana, 1878-1978, Valence, 1978. L'économie valencienne était très liée à
l'exportation de produits régionaux, agrumes en tête.
2 AP-CACL-Crédit Lyonnais, DAE 7773, étude Fallet et Coulakis sur les agences espagnoles, 1912-1926. Ces
comptes ne concernent pas St-Sébastien et ne remontent pas au-delà de 1912. Les comptes de profits et pertes
permettent cependant de remonter aux années 1870.
3 R. L. Maerschalck, Un siècle de banque 1889-1989, Bruxelles, 1989, 198 p.; Sophie Moreira, Histoire d'une
filiale du Crédit Lyonnais. Le Crédit Franco-portugais et son agence de Lisbonne de 1893 à 1925, MM, U.
Paris-X-Nanterre (dir. A. Plessis), 1993, 163 p.; François Gallice, Une banque française dans la City : le
Crédit Lyonnais à Londres (1870-1918), DEA, U. Paris-X-Nanterre (dir. A. Plessis), 1994, 83 p. Le DEA de
Cécile Omnès, La naissance et l’évolution de la fonction personnel au Crédit Lyonnais de 1863 à 1939, U.
Paris-X Nanterre (dir. A. Plessis), 1993, publié sour le titre, La gestion du personnel au Crédit lyonnais de
1863 à 1939. Une fonction en devenir, Bruxelles, 2008, 451 p., qui ne concerne pas les agences étrangères. Des
plaquettes du Service des archives historique, sous la direction de Roger Nougaret, Le Crédit Lyonnais au
Portugal 1893-1993, Paris, 1993, 48 p., et Le Crédit Lyonnais en Russie 1878-1920, Paris, 1992, 48 p.
4 BOMH, avis d'assiettes d'impôts, 1913 et 1914.
95Tableau n°73 - Nombre d'employés du Crédit Lyonnais, 1900-1913
Années Madrid Barcelone Valence Séville T Londres otal Total Portugal Total Total
(1) Espagne DAE (2) étranger général
1900 214 178 69 60 521 281 1 519 68 (*) > 1 587 9 725
1901 235 188 79 70 572 285 1 568 79 (*) > 1 647 9 981
1902 242 216 87 86 646 286 1 739 84 (*) > 1 823 10 463
1903 234 216 92 96 638 288 1 749 79 (*) > 1 828 11 233
1904 246 222 92 95 655 292 1 833 81 (*) > 1 914 11 888
1905 251 228 94 101 674 295 1 878 138 2 016 12 477
1906 257 260 95 106 718 302 1 985 141 2 126 870
1907 291 277 100 114 782 305 2 060 143 2 203 13 301
1908 301 288 99 108 796 316 2 117 146 2 263 732
1909 301 297 101 798 319 2 082 150 2 232 14 317
1910 308 306 98 101 813 329 2 132 147 2 279 15 067
1911 319 300 97 103 819 334 2 194 154 2 348 550
1912 336 322 99 112 869 341 2 297 161 2 458 16 159
1913 345 340 98 123 906 343 2 331 165 2 496 430
(1) Rambla et Ensanche
(2) DAE : Direction des Agences Étrangères, qui exclut les agences de Bruxelles, de Genève, la sous-agence
de Saint-Sébastien et le Crédit Franco-Portugais .
(3) Crédit Franco-Portugais (Lisbonne et Porto, depuis 1894). (*) agence de Lisbonne seule
[Sources : AP-CACL-Crédit Lyonnais, 31 AH 52, 53 et 54 : Registres des comptes définitifs de profits et
pertes, 1900-1913, et Cécile Omnès, La naissance et l'évolution de la fonction personnel au Crédit Lyonnais
de 1863 à 1939, DEA, U. Paris-X-Nanterre (dir. Alain Plessis), 1993, p. 102-103].
Dans la catégorie subalterne, Séville dépassa vite Valence, par défaut de
concurrence locale. Les chiffres du personnel de la succursale de Saint-Sébastien ne
nous sont pas connus, mais leur nombre tournait entre la quinzaine et la vingtaine, selon
1
l'estimation que l'on peut tirer des statistiques disponibles .
Les employés d'Espagne formaient un ensemble important dans les effectifs
généraux de la banque, passant de 32,6 % du sous-ensemble étranger en 1900 à 36,3 %
en 1913, soit un bon tiers. Dans le total général, les chiffres étaient respectivement de
5,35 % et 5,51 %. À la veille de la guerre, plus de 920 employés travaillaient dans les
agences espagnoles du Crédit Lyonnais. Madrid dépassa même Londres en 1913 !
Barcelone venait tout juste derrière.
Les frais de personnel n'apparaissent pas dans les comptes de profits et pertes
dressées annuellement, mais, à partir de 1912, grâce à une étude menée dans les années
vingt, il est possible de les connaître pour les agences espagnoles dépendant de la
Direction des agences étrangères. Les résultats par employé variaient entre 2 145 ptas
(Barcelone 1913) et 2 330 (Madrid 1913).
Tableau n°74 - Nombre d'employés (n) et frais de personnel (f) (en ptas) des agences d'Espagne, 1912-1913
Année Madrid Barcelone * Valence Séville
n f f / n n f f / n n f f / n n f f / n
1912 336 766 130 2 280 322 709 377 2 203 99 219 332 2 215 112 258 590 2 308
1913 345 803 814 2 330 340 729 340 2 145 98 223 072 2 276 123 267 992 2 178
* Rambla et Ensanche [Source : AP-CACL-Crédit Lyonnais, DAE 7773, inspection Fallet-Coulakis, 1926,
le calcul par employé (f / n) par J.-M. Delaunay].

1 En effet, les registres de profits et pertes nous communiquent le nombre d'employés de l'ensemble Bayonne,
Pau, Biarritz-St-Sébastien : de 80 en 1900 à 118 en 1908, on passe à 125 en 1909 - avec Dax en sus - puis à
146 en 1910 - avec Mt-de-Marsan - et à 171 en 1913.
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