Mémoires de patrimoines
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Description

Ce livre tente une approche de cas concrets en France, en Italie, en Espagne, mais surtout en Allemagne, autour des thèmes de patrimoine, d'identité de mémoire. Mais il y a inflation de lieux, de monuments et par conséquent de mémoires et le patrimoine se gère, se protège, se restaure. D'où l'importance du droit, des statuts, des acteurs sociaux, des associations, des villes, des nations, de l'Unesco.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 octobre 2008
Nombre de lectures 90
EAN13 9782336272054
Langue Français
Poids de l'ouvrage 3 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

© L’Harmattan, 2008
5-7, rue de l’Ecole polytechnique, 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr
9782296065017
EAN : 9782296065017
Mémoires de patrimoines

Jean-Pierre Vallat
ITINERAIRES GEOGRAPHIQUES
Sous la direction de Colette Vallat

Espace de débats scientifiques reflétant la diversité et la densité des intérêts géographiques comme la richesse méthodologique qui préside à la recherche en ce domaine, cette collection veut rassembler tous les itinéraires menant au territoire (géographie sociale, culturelle, quantitative, normative, aménagement...). Forum où rien de ce qui touche à l’homme n’est indifférent la collection donne aussi l’occasion d’ouvrir le dialogue avec de nombreuses sciences humaines en accueillant les textes présentant une réelle curiosité pour l’espace, les cultures et les sociétés.

Déjà parus Corinne Eychenne, Hommes et troupeaux en montagne : la question pastorale en Ariège (2005) Richard Laganier (ed.), Territoires, inondation et figures du risque, la prévention au prisme de l’évaluation (2006) Ugo Leone, Gilles Benest, Nouvelles politiques de l’environnement (2006) Alexandre Moine, Le territoire : comment observer un système complexe (2007) Gabriel Dupuy, Isabelle Géneau de Lamarlière (ed.), nouvelles échelles des firmes et des réseaux, un défi pour l’aménagement (2007) Yves Guermond (coord.), Rouen : la métropole oubliée (2007) Hervé Rakoto (coord.), Ruralité Nord-Sud, Inégalités, conflits, innovations (2007) Jean-Pierre Vallat (dir.) Mémoires de patrimoines (2007)

Titres à paraître
Patrice Melé, Corinne Larrue (coord.), Territoires d’action
Lionel Laslaz, Les zones centrales des Parcs Nationaux alpins
Julien Frayssignes, Les AOC des filières fromagères dans le développement territorial
Philippe Dugot, Michaël Pouzenc, Territoire du commerce et développement durable
Sommaire
Page de Copyright Page de titre ITINERAIRES GEOGRAPHIQUES Liste des tableaux INTRODUCTION GÉNÉRALE PREMIÈRE PARTIE - DU PAPIER A LA PIERRE: RESTAURATIONS, RÉHABILITATIONS
INTRODUCTION Chapitre 1 - UN PALIMPSESTE BÂTI : L’ABBAYE NOTRE-DAME D’AIGUEBELLE Chapitre 2 - LE PRYTANÉE NATIONAL MILITAIRE DE LA FLÈCHE : DU MONUMENT HISTORIQUE AU SITE TOURISTIQUE Chapitre 3 - INVENTAIRE DE LA RUE DE TOLBIAC Chapitre 4 - PATRIMOINE D’USAGE Chapitre 5 - LE PATRIMOINE DE LOGEMENTS DU SECOND VINGTIÈME SIÈCLE EN FRANCE
DEUXIÈME PARTIE - DES PIERRES AUX PAPIERS: POLITIQUES DU PATRIMOINE
INTRODUCTION Chapitre 6 - PLAN LOCAL D’URBANISME DE PARIS Chapitre 7 - LE PATRIMOINE MONDIAL DE L’HUMANITE Chapitre 8 - TOURISME ET VILLES INSCRITES AU PATRIMOINE MONDIAL EN ESPAGNE Chapitre 9 - LA GESTION DU PATRIMOINE ARCHITECTURAL EN ALLEMAGNE
TROISIÈME PARTIE - LES PATRIMOINES EN ALLEMAGNE : ENJEUX DE MÉMOIRE
INTRODUCTION Chapitre 10 - DRESDE 1933-1945 Chapitre 11 - LA RECONSTRUCTION DU CENTRE-VILLE DE DRESDE. ENTRE RUPTURE, RECONSTRUCTION ET INNOVATION. Chapitre 12 - « J’AI ENCORE UNE VALISE À BERLIN » Chapitre 13 - BERLIN, UN « LIEU DE MÉMOIRE » FRANCO-ALLEMAND Chapitre 14 - DE LA VILLE HANSÉATIQUE DE HANIBOLTRG A HARBOURPOLIS Chapitre 15 - LES INVENTAIRES DE BIENS MEUBLES HAMBOURGEOIS
CONCLUSION Ont collaboré à cet ouvrage...
Liste des tableaux
Tableau 3.1 Tableau 3.2 Tableau 5.1 Tableau 5.2 Tableau 7.1 Tableau 7.3 Tableau 7.4 Tableau 7.5 Tableau 8.1 Tableau 8.2 Tableau 8.3
INTRODUCTION GÉNÉRALE
Jean-Pierre Vallat

Définition
Ce livre tente une approche de cas concrets autour des thèmes de patrimoine, d’identité, de mémoire. Son originalité tient avant tout à la dialectique entre la définition des formes de patrimoines et de mémoires et la gestion mémorielle et politique des patrimoines. Patrimoine bâti et immatériel, patrimoine vernaculaire et monumental, patrimoine local, national, international font l’objet d’une telle bibliographie et de tant de colloques que c’est un peu une gageure que de vouloir réexaminer ces questions. Chaque thème, chaque mot mérite un livre, et a fait, souvent, l’objet d’un livre, d’un colloque. Mais que serait un roman, une pièce de théâtre, un film s’il ne prenait toujours le même objet, le même thème en tentant de le traiter à sa façon, s’il n’essayait d’en changer la perception, s’il ne s’efforçait d’en cerner les contours, s’il ne souhaitait en pénétrer l’essence. C’est justement comme cela qu’on note, qu’on remarque, qu’on repère un monument, un marqueur urbain, un phare dans la ville. Mais c’est aussi comme cela qu’on se repère dans sa mémoire, que l’on retrouve un pavé ou une madeleine qui viennent remémorer une sensation, une odeur, une histoire personnelle ou collective. Le palimpseste, l’inventaire, la stratigraphie aident à lire tout en étant difficiles à déchiffrer : sens multiples, correspondances malaisées, traductions complexes. Nous sommes là en présence du et des langages, des écritures, de la grammaire qu’ils soient ceux du livre, des biographies, des actes de mariage ou de décès, ou ceux d’une fouille, de la façade d’un immeuble, d’une cathédrale, d’un château. Qu’est ce qui importe dans la ville, l’objet architectural ou les relations entre les objets, les trajets, les places, les vides, l’espace ? Le monument historique érigé pour entretenir la mémoire, pour « énoncer le passé en le peuplant des figures que l’autorité souhaite immortaliser » n’est plus, aujourd’hui isolé. Il génère un espace, une « zone » de protection, d’aménagement. Le monument historique n’est même plus dominant et majoritaire parmi les objets patrimoniaux : l’usine, le pavillon d’habitation, le logement social des toutes dernières années entrent, à leur tour, dans la catégorie des bâtiments à protéger. Le patrimoine joue du rapport entre la pérennité monumentale, sa pesanteur et la fugacité des réseaux, des perceptions, de la consommation visuelle et corporelle des objets urbains. Mais l’architecture est-elle pour autant capable de produire des libertés temporaires et de l’incertitude programmatique ? Les lois du marché, les prix des loyers, des achats, des transports l’emportent très souvent sur la théorie et l’idéalisme de l’architecte et de l’urbaniste. Le patrimoine d’usage est-il capable, sans être passéiste et conservateur, de laisser une place à la mémoire du travail, du bruit, de l’odeur des machines, à la densité des luttes sociales, dans l’usine désaffectée, devenue souvent friche industrielle, puis réhabilitée, transformée ? Le visiteur de la ville n’est ni un « je ni un « nous » : il est un entre deux, tantôt égoïste et égotiste. Il est tantôt altruiste, tantôt capable de résister et de détourner les sens, de squatter, tantôt moutonnier, livré au flux des masses. Il n’a pas une identité mais plusieurs, comme chacun de nous. C’est là qu’intervient la force du politique, du législateur, dans la définition des espaces publics et privés, dans leur usage et leurs concessions, dans la limitation des seuils et des empiètements, dans la définition de ce qui est ou devient patrimoine et mémoire. C’est là que joue la nature des rapports sociaux et économiques, de la famille à la tribu, de la tribu au quartier, du quartier à la ville, de la ville à la nation et au monde. Toutes notions qui contribuent à définir et à étendre le mot patrimoine. C’est là que s’impose toute la force de l’économie, de la ghettoïsation ou de la boboïsation des centres-villes, voire, parfois des périphéries. Au XIX ème siècle on s’encanaillait sur les bords de Seine ou de Marne, on prenait avec un frisson d’inquiétude le train à la gare de la Bastille pour aller jouir d’un pique-nique et d’un bal parmi les ouvriers et les grisettes. Aujourd’hui, à Paris, on longe le quai de Valmy, on monte les rues Oberkampf ou de Belleville, on s’aventure jusqu’à Saint-Denis pour découvrir l’authentique bistrot, le bar à rap ou à slam. Mais la soud ou le funk passent, en quelques semaines, de l’improvisation et des groupes de rue qui « font la manche » à des artistes qui se produisent sur scène et « vendent ». Le baile funk des favelas de Rio ou le kuduro du Cap Vert sortent de Castelo das Pedras et de Luanda pour envahir Lagoa, Paris, New York et leurs quartiers chics. La jeunesse dorée n’a guère changé depuis le jazz de la Nouvelle-Orléans et du quartier latin. Elle s’approprie vite les codes, les rythmes et les lieux des classes populaires. Ainsi, le patrimoine immatériel, celui des sociabilités, des modes de vie, des cultures, des manières de manger, de croire, de travailler, des habitus, prend-il corps, se matérialise-t-il en des lieux toujours mouvants, plus ou moins authentiques.
La réflexion est complexe et difficile à mener. Elle porte sur l’espace privé, l’espace public, l’espace social, le rapport entre philosophie, politique, linguistique, et ne peut négliger les apports de la biologie, de la chimie ou de la physique. Nous avons amorcé quelques pistes dans ce livre mais, surtout, nous avons voulu engager un débat entre disciplines pour ouvrir des champs d’étude que ce livre est loin de traiter mais qui conditionnent le devenir des sociétés. Comment consomme-t-on aujourd’hui l’espace ? Comment se construisent, évoluent, se revendiquent les identités et les mémoires ? Quel langage se développe dans les espaces et les territoires, autour de quel usage démocratique ? Le langage est-il global ou fragmenté, séquencé en discours, structuré ? Où se font les connexions et comment évoluent-elles, à l’échelle des hémisphères du cerveau, du « social brain » individuel ou de la cité ? Où sont les « trous noirs » de la ville, comment attirent-ils ou font-ils peur ? Les espaces changent de sens, de lumière, de qualité au cours de la journée, selon les événements. On peut jouir de la piazza San Ignazio comme du Mattatoio à Rome, ou les redouter selon l’heure et le rapport que l’on a aux autres. A certains moments, la piazza San Ignazio est fortement encombrée de touristes mais aussi de routards, à d’autres heures elle devient le lieu des restaurants chic. De même, les abattoirs du Testaccio peuvent être un lieu festif et « branché » ou une zone de squatteurs et d’alternatifs, plus ou moins inquiétante. La transformation de ces deux lieux en lieux de patrimoine, leur entretien, leur réhabilitation ne suffisent pas pour comprendre leur usage dans une ville de plus en plus muséifiée. Comme le champ gravitationnel du trou noir qui est si intense qu’il empêche toute forme de matière ou de rayonnement de s’en échapper, le patrimoine peut attirer à lui tout objet, toute activité et empêcher d’en cerner la commandite, la production, la consommation. On perd alors toute notion de distance, de mouvement, d’interaction entre les objets et les espaces.
Cependant, dans ce musée dilaté, où ce n’est pas l’objet que l’on vient voir, isolé ou groupé en exposition, mais la ville elle-même, globale, dont on veut profiter, il y a surenchère, inflation de lieux, de monuments et par conséquent de mémoires. D’où les termes entendus : « devoirs » et conflits ou compétitions des mémoires, repentir et repentance, mémoire positive et négative, qu’il s’agisse de la Shoah, du génocide arménien ou des esclavages, par exemple. De Berlin à Dresde, des Mémoires de Victor Klemperer aux enjeux de la reconstruction de la cathédrale de Dresde, nous avons voulu montrer comment, au cœur d’une Europe en construction, sans cesse élargie mais qui cherche « son » identité, l’Allemagne destructrice des années 1933-1945 avait aussi pu se sentir ou se poser en victime des bombardements de 1944 et 1945, et comment elle cherchait à appréhender son passé, à l’assumer. Archives de la Stasi en partie passées au broyeur, archives du Vatican qui s’ouvrent et confirment la rupture politique entre Pie XI et Pie XII, tout ne pouvait être abordé ici : mais les exemples réunis autour du dossier des enjeux de la « mémoire complexe » de l’Allemagne, ouvrent des pistes pour élargir notre recherche et notre réflexion à d’autres pays d’Europe, du pourtour méditerranéen, du monde. Des pierres aux papiers, nous suivrons le trajet du chercheur, depuis ses archives, ses fouilles, ses inventaires jusqu’à l’élaboration des politiques urbaines et patrimoniales, de protection, de restauration, de réhabilitation, de mise en valeur dans le temps long.

Intervention
Le patrimoine se gère, se protège, se restaure. D’où l’importance du droit, de la politique du patrimoine, de la comparaison entre les statuts que lui donnent les acteurs sociaux, les associations, les villes, les régions, les nations, l’Unesco. Comme l’écrit l’un des auteurs de ce livre « Quand le musée recule c’est le marché qui gagne de la place ». Les interventions de l’Etat, des collectivités locales ou des institutions internationales ne sont pas neutres. Elles consistent à soutenir les institutions de conservation mais aussi, en transformant de l’habitat en monument, en institutions théâtrales publiques, en musée, en lieux culturels, à entrer dans le système de production—consommation de la ville, à réhabiliter des immeubles retirés aux habitants défavorisés pour les améliorer et les vendre à des acquéreurs économiquement plus favorisés. Il importe donc de distinguer conservation active et conservation passive, choisir entre ajouts et remaniements, restauration, réhabilitation, restitution. Mais doit-on conserver ou non tous les ajouts ? Comment traiter la «patine », comme une substance inhérente au vieillissement de l’objet ou comme une altération de celui-ci ? En mettant en œuvre la charte de Venise, en respectant les protocoles de l’Unescco ou les législations nationales ou régionales, voire locales, en analysant et critiquant ou en reprenant les propos de C. Brandi dans sa Théorie de la restauration, les historiens comme les archéologues ou les restaurateurs, les architectes comme les urbanistes, les conservateurs de musée comme les hommes politiques abordent la question du patrimoine sous des angles fort différents. En termes de patrimoine, il y a, parfois, conflit d’intérêts, politiques, économiques, sociaux, culturels. Il y a mésentente ou contradiction entre approche d’amateurs, de spécialistes, intérêts élitaires et utilisation du patrimoine de manière plus globale, moins respectueuse, moins attentive mais plus efficace et plus consciente des enjeux et des rapports de force. Car le patrimoine, on s’en empare ou on le délaisse, on le conserve ou on le fait évoluer. Le mettre en valeur aide souvent à son appropriation par une élite, produisant une gentrification des centres historiques, ou, au contraire, on le galvaude en un tourisme de masse que l’on canalise plus ou moins, par des files, des barrières de sécurité, une limitation des entrées par le prix des billets ou les horaires. On entre désormais à Saint Pierre de Rome par le nord de la colonnade du Bernin, on passe devant le tombeau de Jean Paul II, mais on ne doit pas s’arrêter devant la pietà de Michel Ange ou le baldaquin du Bernin ! On fait la queue, on se bouscule devant un tableau à telle exposition, on installe cars et baraques de nourriture sur un littoral, et l’on est censé jouir tous ensemble et démocratiquement d’un patrimoine à valeur universelle. Mais qui prend le temps du recul, du silence, de l’isolement pour relativiser ce qu’on lui offre, pour le situer dans les goûts d’une époque, d’un souverain, d’un mécène ? Il ne reste plus grand chose du projet initial de la chapelle Sixtine au Vatican, parce qu’un pape a préféré les fresques de Michel Ange au plafond étoilé et aux panneaux à rideaux de son prédécesseur qui ornaient la chapelle vers 1500. Il ne reste plus grand chose de médiéval à Notre Dame de Paris après les destructions de la Révolution et les interprétations idéales de Viollet-le-Duc. Qu’y a-t-il comme partie antique, d’époque dans un palais chinois ? Que faut-il montrer aux touristes, à combien et à quels touristes ? Est-on en mesure de lui expliquer que telle fresque présente neuf couches de restauration, des réfections, des repentirs ? Faut-il lui expliquer ce qu’est l’authentique et l’empêcher de croire ce que dit le guide sur la beauté et la véracité de tel temple de marbre blanc en repeignant les statues antiques ? Il est bien difficile de choisir entre vision élitiste, respect du visiteur et massification du consommateur de biens culturels, entre souci d’avertir le touriste que l’on est en présence d’un vrai faux et nécessité de lui montrer, comme à Odette, plutôt les inepties de Viollet-Le-Duc que l’étude raffinée d’un Wermeer.
« Parfois c’était pour plusieurs jours qu’elle s’absentait, les Verdurin l’emmenaient voir les tombeaux de Dreux, ou à Compiègne admirer, sur le conseil du peintre, des couchers de soleil en forêt et on poussait jusqu’au château de Pierrefonds. Penser qu’elle pourrait visiter de vrais monuments avec moi qui ai étudié l’architecture pendant dix ans et qui suis tout le temps supplié de mener à Beauvais ou à Saint-Loup-de-Naud des gens de la plus haute valeur et ne le ferais que pour elle, et qu’à la place elle va avec les dernières des brutes s’extasier successivement devant les déjections de Louis-Philippe et devant celles de Viollet-le-Duc ! Il me semble qu’il n’y a pas besoin d’être artiste pour cela et que, même sans flair particulièrement fin, on ne choisit pas d’aller villégiaturer dans des latrines pour être plus à portée de respirer des excréments... » (Proust M., Un amour de Swan, Paris, folio, Paris, 1988, page 189).
Mais quelle serait la réaction d’Odette devant l’urinoir de Marcel Duchamp ? Il serait sans doute plus facile de lui montrer les « inepties » de la restauration de Versailles que le raffinement des restaurations de l’abbaye de Chaalis. Il serait si aisé, surtout lorsque le mécène n’est pas regardant sur le budget, de lui faire admirer l’escalier des ambassadeurs démoli en 1752, reconstitué à partir de gravures, ou la grille d’honneur de la cour de marbre voulue par Hardouin-Mansart, détruite, dessinée et relevée par le même Gabriel, et Le Blond mais que seules les restitutions, voulues voire inventées par un architecte des monuments historiques en mal de reconnaissance, lui offrent. Que gagnerait l’histoire de l’art, de l’architecture et du Patrimoine à garder toutes les stratifications d’un palais compliqué par son usage, le goût de ses multiples souverains, sa transformation en musée au XIX ème siècle ?

Document Intro.1 — Relevé de la Grille Royale de Jules Hardouin-Mansart par Jean-Baptiste-Alexandre Le Blond (1679-1719) et Ange-Jacques Gabriel (1698-1782)
Pouvait-on garder et montrer toutes les strates de l’hôtel de Beauvais, de l’entrée de Louis XIV à Paris en 1659 à sa vie sous l’occupation entre 1940 et 1945, le voir se dégrader, ou ne valait-il pas mieux lui donner une nouvelle affectation en le restaurant dans un état qui, sauf dans les dessins d’Antoine le Pautre et les gravures de C. Perrault n’a jamais existé ? Il est bien difficile de choisir entre le Versailles de Louis XIII, de Louis XIV, du XVIII ème ou du XIX ème siècle. Disneyland est indéniablement plus accessible au grand public. Mais les « déjections de Louis-Philippe », comme l’écrivait Proust, si les restaurateurs actuels de Versailles les ont soigneusement effacées, n’attendent, heureusement, que le conservateur qui, vers 2100, s’intéressera au palais du XIX ème siècle, au décor de Louis-Philippe ou de Napoléon III, au Versailles resté palais avant de devenir musée.

Le savant doit-il être ennuyeux et tout expliquer ? Préférons-le iconoclaste. Si l’on rasait Notre-Dame comme on a détruit les statues de la basilique de Saint-Denis ou les Halles, les Bouddhas de Bamyang ou la mosquée de Saquara, il y aurait à la fois vandalisme et sens de l’histoire. Commanditaires d’oeuvres nouvelles et révolutionnaires ont toujours opéré ainsi. En détruisant, en sélectionnant ses objets de mémoire, l’histoire y gagne en vérité des rapports de force et l’histoire de l’art et de l’architecture n’y perd pas beaucoup. Il vaut peut-être mieux bien vivre dans un édifice de Rem Khoolaas, aujourd’hui, laisser construire une pyramide par Pei, que subir une restauration mal faite et incommode de Palladio ou de Jules-Hardouin-Mansart. Si l’on met le Louvre à Atlanta et à Abou Dhabi, on va changer, comme le dit D. Poulot, l’écologie d’un musée, ses missions, son environnement en termes d’instrument de recherche, de bibliothèque. On va en faire un autre musée, lui donner un autre public. Mais alors acceptons, peut-être, que ce soit, aussi, un premier pas vers la restitution des œuvres d’art à certains pays, au Nigeria, à la Grèce, au Laos, à l’Egypte, à l’Italie... Sur ce point, il est d’ailleurs significatif que l’Unesco tente aujourd’hui de réfléchir aux « pays sources » du sud, qui ont livré ou se sont vu arracher leurs biens et aux « missions universelles » des musées du nord qui ont spolié les précédents. On va écouter, peut-être, un jour la proposition faite à l’Icom par Bernice Murphy, chercheuse australienne, de renvoyer des œuvres virtuelles, de concevoir une « digital repatriation ». Il faut dire qu’Alain Godonou, directeur de l’Ecole du patrimoine africain à Porto Novo, au Bénin, prétentieux ou inconscient, pensait que le Quai Branly devait restituer des objets à l’Afrique ou à la Nouvelle Calédonie, voire lui envoyer gratuitement des photographies des objets dont ces continents ont été spoliés. Notre collègue n’a-t-il pas saisi toute la logique de l’Unesco : l’Amazone ou le Zambèse sont classés au patrimoine de l’Unesco comme élément naturel (critère 7, 8, 9, 10), parce qu’ils sont situés dans des pays de « bons sauvages ». La Loire ou la Seine sont des productions historiques, dans des pays de braves « blancs », classés selon les critères culturels (1, 2 et 4). Avec de telles grilles de lecture, comment veut-on ensuite défendre le patrimoine des pays qui ont subi les dominations coloniales ? Quel sens trouver à la recherche des identités et des mémoires ? En abordant quelques aspects des politiques urbaines et patrimoniales, des législations comparées en Europe, de la ville musée à la ville pastiche, du centre touristique musée à l’architecture de l’incertitude programmatique, nous tenterons de répondre à ces questions.

Inflation
Pour les économistes, une grande partie de l’inflation des prix est maîtrisée. L’Europe connaît des taux d’augmentation des prix inférieurs à 5 voire à 3 %, l’Amérique du nord également. Il ne reste que la Chine, et certains pays de l’Europe de l’Est à afficher des taux annuels supérieurs à 10 % et cela est considéré comme grave et dangereux. Pourtant il est un domaine où l’inflation sévit : c’est celui de la culture. Les prix sur le marché de l’art s’envolent. Canaletto ou Poussin sont inabordables pour un musée national (29 millions de dollars, 16 millions d’euros ! pour des budgets annuels d’achat de 385 millions au Louvre). L’art africain est l’objet de toutes les convoitises depuis que les objets sont sortis de leurs contextes anthropologiques et ethnologiques, usuels, cultuels, pour devenir « art primitif, art premier, art tout court ». De même l’inflation sévit à l’Unesco. Le Comité du patrimoine mondial a inscrit 22 nouveaux sites sur la Liste du patrimoine mondial de l’Unesco durant sa 31 e session qui s’est tenue à Christchurch cette année. Les nouvelles inscriptions portent sur 16 sites culturels, 5 sites naturels et un site mixte, culturel et naturel. C’est 3% de sites en plus ! Certes, par une décision sans précédent dans l’histoire de la Convention de l’Unesco concernant la protection du patrimoine mondial, le Comité a retiré un bien de la Liste. Il s’agit du sanctuaire de l’oryx arabe, car Oman « n’a pas su en préserver la valeur universelle exceptionnelle ». Dure sanction surtout lorsqu’on songe dans quel état sont des sites comme Angkor, Essaouira ou Dresde, sans parler de l’Irak ou de l’Afghanistan menacés par les pilleurs, les spéculateurs ou les urbanistes mais qui, eux, n’ont pas été déclassés.
Après les modifications de cette année, la Liste du patrimoine mondial de l’Unesco compte désormais 851 biens, dont 660 culturels, 166 naturels et 25 mixtes. Les 22 sites nouveaux méritent une analyse de plusieurs façons. Tout d’abord, une fois de plus la culture l’emporte sur la nature, ce que ni Rousseau ni Levi Strauss ne viendront contester. La planète est civilisée et c’est la culture qui doit dominer, même si les questions environnementales, les réserves naturelles, la biodiversité sont menacées par l’avancée des aires civilisées. Je dis bien l’avancée, au sens spatial du terme pour éviter le terme de progression qui aurait pu faire penser que les menaces sur les espaces naturels sont perçues comme des régressions. Ne tombons ni dans le passéisme, ni dans le conservatisme : l’urbanisation, l’exploitation des richesses du monde, le développement économique sont présentés, partout comme « inéluctables ». L’Unesco se plie donc au modèle dominant en préférant la culture à la nature. L’autre approche des 22 nouveaux sites classés peut se faire par continent : - l’Afrique avec quatre sites nouveaux se partage également sites culturels et naturels car, au Gabon, en Afrique du Sud, comme en Namibie les paysages retenus par l’Unesco sont autant naturels que culturels, mixtes. Seul le site malgache est « purement » naturel. Le Gabon accède pour la première fois au patrimoine de l’Humanité. Un réel progrès pour les pays africains, mieux reconnus, mais qui mérite de se concrétiser en termes de gestion de ces sites. - L’Asie compte 8 nouveaux sites, car on doit lui rattacher géographiquement les « pays arabes », mais lui enlever l’Australie, qui appartient au continent océanien. L’Unesco considère pays arabes et Australie différemment, parce que ses définitions et ses catégories sont floues et inexactes sur le plan géographique. Près de la moitié des sites issus du récent classement appartient ainsi à une vaste aire qui s’étend de l’Irak à la Chine, du Japon à la Corée, de l’Azerbaïdjan au Turkménistan et à l’Inde. C’est la culture qui l’emporte sur la nature par 6 sites contre 2. - L’Océanie, avec le seul site de Sydney, en Australie est le continent le plus délaissé ! Et encore, c’est le site fortement culturel de l’opéra de Sydney qui est classé. On peut en être surpris si l’on prend en considération le développement récent des musées, expositions et colloques consacrés aux « peuples premiers », souvent à propos de ce continent. - L’Europe compte désormais 7 sites nouveaux, un tiers du classement de 2007. C’est beaucoup si l’on considère le trop plein de patrimoine et l’afflux touristique qui caractérisent ce continent. La culture, faut-il l’ajouter, l’emporte largement par 5 sites sur 7: Bordeaux, Corfou, Gamzigard, Visegrad, Lavaux sont des sites culturels. A ce rythme-là on se demande pourquoi tout le vignoble français, italien, espagnol, allemand, toutes les villes historiques du vieux continent, toutes les ruines romaines, tous les forts ottomans ne rejoignent pas le classement de l’Unesco. Espérons que ce n’est que partie remise. Seuls Teide en Espagne et les forêts primaires des Carpates sont inscrits au classement des sites naturels. Malgré l’appellation de forêt tempérée « vierge », on peut remarquer que la forte pression anthropique en Ukraine comme en Slovaquie, durant toute la période pré historique et historique autorise à douter que, dans cette forêt des Carpates, la « main de l’homme n’ait jamais mis le pied ». - L’Amérique enfin augmente son patrimoine de deux sites culturels seulement, au Canada et au Mexique.
On pourrait enfin faire un classement par grande période historique, mais celui-ci est délicat car les notions de pré histoire, de proto histoire, d’Antiquité, de Moyen Âge, de période moderne ou contemporaine varient fortement d’une civilisation, d’une aire culturelle à l’autre. Cependant, au sein de chaque pays qui accède au classement de l’Unesco, il n’est pas indifférent de considérer que les Etats qui font les demandes et constituent les dossiers de candidatures cherchent souvent l’équilibre entre leurs diverses phases culturelles et historiques.
Cette analyse rapide du classement de l’Unesco a été placée dans l’introduction de ce livre non pour critiquer telle ou telle demande des Etats-parties mais plutôt pour comprendre à quoi aboutit le manque de critères clairs, voire de réflexion sur ce qu’est le patrimoine aujourd’hui et vers quoi conduit un abus de classement, alors que protection et gestion, fouilles ou documentation scientifique, restauration ou réhabilitation ne suivent pas et manquent cruellement de moyens. Le classement au patrimoine de l’Unesco est-il autre chose, aujourd’hui qu’une vaste empoignade politique où l’on veille aux équilibres entre états, entre cultures et civilisations, entre nature et culture, sans chercher à se demander si les lois archéologiques ou littorales, si les règles d’urbanisme sont appliqués, si les services des états, des régions, des communes ont les moyens de cette «politique» ? Ainsi, le nombre de sites continue à croître, à attirer des touristes, à susciter la spéculation immobilière dans les centres historiques sur des continents ou dans des pays où les protections patrimoniales sont déjà très fortes. Au contraire, l’Unesco ne fait pas le choix d’aider massivement, en matière de droit, de moyens humains et financiers, des pays où rien n’est protégé, ni les vestiges du sous — sol, ni la hauteur des maisons, ni l’utilisation des matériaux, et où sont inconnus les termes inventaire, rénovation, réhabilitation, restauration. L’Unesco se demande-elle qui pille et comment les objets archéologiques d’Asie ou d’Afrique pénètrent sur les marchés de l’art occidentaux ou américains et intervient-elle efficacement pour lutter contre les trafics ?

Références bibliographiques
DE CERTEAU, Michel, L’invention du quotidien, Gallimard, Paris, 1960.
DUPAIGNE, Bernard, Le Scandale des arts premiers, Mille Et Une Nuits, Paris, 2006.
FABRE, Daniel, Domestiquer l’histoire. Ethnologie des monuments historiques , Cahier 15, collection ethnologie de la France, Maison des sciences de l’homme, Paris, 2000.
GUIART, Jean, Variations sur les arts premiers , Le Rocher-à-la-Voile, Nouméa, 2006.
LENIAUD, Jean-Michel, L’Utopie française: essai sur le patrimoine, Mengès, Paris, 1992.
LENIAUD, Jean-Michel, Viollet-le-Duc ou les délires du système , Mengès, Paris, 1994.
LENIAUD, Jean-Michel, Chroniques patrimoniales , Norma, Paris, 2001.
POULOT, Dominique, éd., Patrimoine et Modernité, L’Harmattan, « Chemins de la mémoire », Paris, 19998.
PRICE, Sally, Arts primitifs ; regards civilisés. Paris, ENSBA, 1995.
PREMIÈRE PARTIE
DU PAPIER A LA PIERRE: RESTAURATIONS, RÉHABILITATIONS

INTRODUCTION
Yves Bottineau-Fuchs

Depuis l’époque fondatrice d’Arcisse de Caumont, la notion même de patrimoine s’est considérablement transformée. La diversité des demandes et décisions de protection, réhabilitation, préservation en témoigne. Les pères des monuments historiques n’auraient jamais songe à ce que, par exemple, telle usine désaffectée, devienne, à des fins de préservation, lieu d’exposition de machines factices, fruit des installations de plasticiens inventifs ; ou encore à ce que le « serpentin » d’Emile Aillaud à Pantin, fasse l’objet d’une demande de classement.
Depuis la loi de 1913, le patrimoine monumental, civil et religieux, d’Ancien régime est protégé ; il joue, sans doute aucun, un rôle emblématique pour la richesse et la variété des productions dont l’histoire de la France peut se targuer. Quand il s’est agi de protéger les œuvres de l’architecture du XIX ème siècle, l’adhésion du public fut nettement moins unanime. Et désormais les débats vont bon train pour décider de la valeur patrimoniale des réalisations les plus célèbres du XX ème siècle. Ainsi en fut-il des Halles Freyssinet, dans le 13 ème arrondissement parisien.
A l’inévitable extension chronologique du champ couvert par la notion de patrimoine, s’ajoute surtout la profonde transformation des consciences. On peut, schématiquement dire que, là où les fondateurs avaient en vue l’élastique notion de « qualité architecturale », la recherche historique et archéologique a ouvert de tout autres perspectives. Au prestige lié à la beauté, à l’ancienneté, à la « qualité » architecturale, se sont adjoints quantité d’autres critères de sélection, tels que la novation technique, la célébrité de l’architecte, l’aptitude des constructions à susciter un environnement spécifique, à évoquer un épisode de la vie publique comme de la vie anonyme d’un quartier. Tout se passe comme si le développement des travaux des urbanistes, géographes, sociologues, avaient permis de prendre conscience que son architecture rend visibles le visage et les mœurs d’une nation, comme ceux d’une ville, d’un quartier ou d’un village. On comprend ainsi comment le patrimoine industriel, hospitalier ou militaire bénéficie de la part des monuments historiques, des mêmes attentions que les églises, et fait l’objet de restaurations destinées à assurer sa préservation. Désormais, l’intérêt des spécialistes et des collectivités territoriales, se consacre aussi au « petit patrimoine », tant rural qu’urbain. On cesse de considérer le monument, quelle que soit sa qualité, comme un élément isolé à « mettre en valeur », mais, au contraire, comme partie d’un ensemble, et c’est ce dernier qui est pris en considération pour le protéger ou le maintenir en l’état.
Depuis déjà de longues décennies, la sauvegarde du patrimoine fait l’objet d’un véritable engouement, encouragé de cent manières par les médias. Les motifs économiques du tourisme « culturel » jouent évidemment un rôle majeur dans ce merveilleux souci. Mais parallèlement, l’attachement au patrimoine national, régional ou local risque de loucher vers le passéisme comme vers le chauvinisme, ou encore vers l’exaltation du « narcissisme des petites différences ».
Une des études que nous présentons témoigne des bienfaits et des risques de cet attachement : dans le cadre des nouveaux documents d’urbanisme - le PLU de Paris - les citoyens peuvent être associés à la réflexion pour réclamer maintien et protection de leur environnement bâti. Cette démocratique novation comporte évidemment des dangers, que l’étude met en lumière : l’absence de compétence laisse libre champ aux jugements affectifs, et conduit, par exemple, à privilégier ce qui paraît pittoresque, au détriment d’éléments autrement plus essentiels pour préserver le visage d’un lieu.
De tels risques seraient circonscrits si on établissait, prioritairement, un inventaire du bâti en jeu, de manière systématique, à l’échelle de la rue, du quartier et enfin du secteur. Voilà ce qu’une deuxième étude entreprend, en se limitant à la rue de Tolbiac, pour répertorier un bâti encore fort ignoré, dont les archives sont conservées-en particulier celles des Fondations et des HBM. A travers l’inventaire, c’est la mémoire ouvrière et industrielle de ce secteur qui s’impose et guide le travail de l’enquêteur.
Une troisième étude se consacre quant à elle, à la politique du logement dans la seconde moitié du XX ème siècle. Là encore, les archives, ministérielles cette fois, permettent de cerner les enjeux politicoéconomiques qui présidèrent à ces réalisations architecturales, et celles-ci contribuent, de façon non mineure, à l’identité du parc bâti de nos villes. Lorsque certains de ces ensembles sont détruits, c’est donc tout un pan de l’histoire collective qui disparaît.
C’est également le recours aux archives qui a permis de reconstituer la création, les transformations et multiples restaurations de l’abbaye cistercienne d’Aiguebelle, objet de la quatrième étude présentée. L’abbaye d’Aiguebelle ne saurait prétendre au titre de monument historique, selon les critères en usage. Son grand intérêt apparaît cependant, si on la considère comme une sorte de palimpseste qui permet d’y déchiffrer l’héritage de huit siècles de vie monastique.
Les contemporains d’Arcisse de Caumont n’auraient jamais admis nos objets d’étude au titre du domaine patrimonial ! C’est de façon récente qu’on reconnaît que l’« héritage des biens transmis de nos pères » peut se dispenser d’être ou majestueux, ou exemplaire représentant d’une période stylistique. Le patrimoine englobe, dans le produit des activités des hommes passés et présents, ce qui contribue à définir le visage spécifique du monde humain, sans lequel nos vies, nos habitudes, nos moeurs et nos conduites seraient impossibles.
De même que l’histoire a depuis longtemps cessé de considérer que, seuls comptaient les grands de ce monde et les grands épisodes et bouleversements, de même, la notion de patrimoine architectural a cessé d’être bornée aux grands édifices, chantant à la fois le grand art, et le prestige de notre histoire politique. Les études que nous présentons veulent témoigner de l’extension et de l’approfondissement de la conscience : la valorisation du patrimoine n’entre pas plus en conflit avec la création contemporaine qu’elle ne s’enlise dans un passéisme décidé à « tout » protéger comme autant de reliques à idolâtrer.
Chapitre 1
UN PALIMPSESTE BÂTI : L’ABBAYE NOTRE-DAME D’AIGUEBELLE
Yves Bottineau-Fuchs

L’abbaye cistercienne d’Aiguebelle, fille de l’abbaye de Morimond, n’a guère retenu, à ce jour, l’attention des historiens de l’art et des archéologues. Fondée en 1137, elle a subi diverses reconstructions et de nombreuses restaurations, pour s’adapter aux besoins de la communauté, l’abbaye ayant été occupée quasiment sans interruption depuis sa fondation. Cette adaptation aux besoins est jugée par trop préjudiciable à la valeur historique de l’ensemble, dont on souligne le caractère « composite » et « inauthentique ». Une telle appréciation n’est pas contestable, mais ne justifie pas forcément le désintérêt affiché des spécialistes. L’étude de l’ensemble des bâtiments, du territoire de l’abbaye, de ses granges et de son système hydraulique, témoigne toujours des exigences propres au monde cistercien. D’autre part, point totalement négligé, il n’est pas sans intérêt de relever qu’en dépit des vicissitudes de l’histoire, les reconstructions et restaurations se sont toujours faites dans « le style roman ». Nous abordons là un domaine lié à la symbolique religieuse qui dépasse le seul ensemble monastique d’Aiguebelle, pour s’inscrire dans l’histoire de l’Église en France 1 .

Document 1.1 - Plan de l’abbatiale, École d’architecture Paris-Val-de-Seine
L’abbaye d’Aiguebelle se présente aujourd’hui sous la forme d’un ensemble de bâtiments groupés autour du cloître, selon les principes propres à l’architecture cistercienne. Dans son organisation générale, dans la distribution des masses, Aiguebelle n’a pas connu de modifications profondes et continue d’abriter une communauté de moines. Elle répond toujours à des exigences indifférentes aux modes.
L’église, construite sur le point le plus haut du terrain, selon la tradition, est normalement orientée est-ouest. La galerie nord du cloître s’appuie contre le mur gouttereau du bas-côté sud et délimite avec les trois autres galeries un espace carré, le préau, aujourd’hui sans fontaine. Par la galerie est, on accède à l’ancienne sacristie, à la salle capitulaire, au parloir ainsi qu’à l’ancienne salle des moines, aujourd’hui appelée scriptorium.

Document 1.2 — Aiguebelle, vue du côté sud, vers 1930

Document 1.3 — Le scriptorium, archives de l’Abbaye d’Aiguebelle
Dans la galerie sud, à la place de l’ancien chauffoir se voit un escalier monumental érigé au XIX ème siècle. Celui-ci donne accès à l’ancien dortoir qui occupait tout l’étage, comme le voulait la règle. Aujourd’hui, le dortoir des moines est installé dans l’ancienne hôtellerie, construite au XIX ème siècle, contre le mur pignon du bras nord du transept. L’escalier monumental borde le réfectoire des moines, lui-même accolé de deux cuisines qui desservaient, l’une le réfectoire des moines, l’autre celui des convers. Quant à la galerie ouest, elle est implantée devant la ruelle des convers, une des rares conservée en France avec celle de Fontenay, qui matérialisait la séparation entre les moines de chœur et les frères convers. Au-delà de la ruelle, fermant l’ensemble, se trouve le bâtiment des convers avec son réfectoire et le cellier au rez-de-chaussée, l’ancien dortoir se trouvant au-dessus. Une partie de celui-ci, aujourd’hui, est occupée par la « grande bibliothèque » et le reste par les pièces réservées au noviciat. Telle est la disposition des bâtiments de la clôture de l’abbaye d’Aiguebelle. D’autres bâtiments ferment l’avant-cour alors que, dispersés à proximité, sont implantées une ferme et l’hôtellerie actuelle.
Faire la monographie de cet ensemble impose en premier lieu, la confrontation des textes et des bâtiments, même si cette confrontation n’est qu’une première étape, ce que soulignait déjà Victor Mortet, dès 1911 2 . Camille Enlart faisait la même constatation, comme le rappelait N. Reveyron, lors d’une conférence donnée dans le cadre de l’Ecole du Patrimoine 3 , Non seulement les textes peuvent contenir des erreurs, des approximations, mais ils offrent souvent des lacunes lorsqu’ils n’ont pas, tout simplement, disparus. La même remarque vaut pour la documentation iconographique qui ne saurait être utilisé sans un regard critique. Nous possédons cinq aquarelles intéressantes d’Aiguebelle, œuvres d’un certain Léon Alègre (1840), quelques gravures du XIX ème siècle et surtout un fond photographique important, malheureusement non répertorié.
Quelques plans du Tricastin, une carte schématique d’Aiguebelle et de ses alentours, datée des environs de 1480, et des plans de cadastre complètent cette documentation fort restreinte. Les archives ne sont guère plus riches.
Si les chartes d’Aiguebelle ont permis d’établir plusieurs cartes du territoire de l’abbaye aux différentes époques de son existence, limites que matérialisent encore quelques bornes, elles sont quasiment muettes en ce qui concerne l’état des bâtiments jusqu’au milieu du XVI ème siècle. Le premier abbé qui semble avoir témoigné d’un réel intérêt pour son abbaye est Jacques Louis Auguste Thomassin de Peynier (1769-1790). C’est lui qui exigea, dans les transformations qu’il souhaitait apporter, un local convenable pour garder les archives. C’est encore lui qui, avec l’accord des trois ou quatre religieux constituant alors la communauté, nomma des experts chargés de lever le plan de l’abbaye et de dresser le devis des propriétés. Un notaire de Grignan, Mr Jean Pournier fut chargé de dresser l’inventaire des titres. Il consigna le tout en plusieurs cahiers, dont il ne subsiste malheureusement que le dernier, sans le plan. En septembre 1790, les commissaires de la commune de Réauville réclamèrent les titres qui étaient conservés dans le chartrier, « une chambre donnant sur le balcon et terrasse » 4 . A cette occasion, les commissaires relevèrent la présence de 51 livres ou cahiers de censes, lièves terriers et 32 liasses comprenant un nombre variable de parchemins et de papiers. A cela il faut encore ajouter 29 liasses de titres divers, ce qui est peu pour une abbaye fondée au milieu du XII ème siècle. Il est vrai que les archives d’Aiguebelle ont subi bien des vicissitudes, à l’image des bâtiments eux-mêmes.

Document 1.4 — Carte postale, vue générale d’Aiguebelle, 1903
Nous savons par Denifle qu’en 1363, l’abbaye fut dépouillée de son argent, de ses livres et de ses bestiaux par divers seigneurs locaux, dont Giraud Adhémar de Grignan 5 . Dans la seconde moitié du siècle suivant, les Officiers de la Cour de Montélimar découvrirent à Espeluche une cassette renfermant un certain nombre de parchemins originaux provenant de l’abbaye. Ils en conclurent que ces documents avaient dû être emportés lors du schisme qui pendant quelques années avait divisé la communauté en deux groupes, ayant chacun un abbé à sa tête 6 . Un peu plus tard, en 1575, dans une lettre datée du 1 er septembre, l’abbé Adrien de Bazemont et la communauté, s’adressant aux commissaires de la principauté d’Orange pour le renouvellement des titres, déclarait qu’au temps des guerres de religion, « les titres, papiers et documents de l’abbaye avaient été mis en sûreté dans certaines forteresses hors de cette province où ils sont encore » 7 . De telles mesures sont toujours dommageables car il est rare que l’on parvienne à reconstituer le fonds déplacé, ce que déplorait déjà Denis de Sainte Marthe lorsqu’il cherchait à établir la liste des abbés d’Aiguebelle. 8 Les inventaires ne sont pas plus nombreux, si bien qu’il faut nous tourner vers les copies et les textes, avec ce que cela signifie de lacunes et d’erreurs.
Les premières recherches historiques furent entreprises, à la demande de Dom Orsise, par le Père Muce Espanet (1811-1886). Ce travail, daté de 1841, se présente sous la forme de quatre grands in-folio rédigés à la main, le premier étant consacré à l’histoire ancienne de l’abbaye, les trois autres à la Val-Sainte et à l’Aiguebelle moderne. Son intérêt demeure ténu dans la mesure ou le Père Muce n’indique pas ses sources 9 . Une vingtaine d’années plus tard, Dom Gabriel chargea le Père Hugues Séjalon, de revoir et compléter l’ouvrage du Père Muce Espanet 10 . Le jugement porté par M. de Font-Réault résume parfaitement l’ouvrage : « ( l ‘ auteur ) a ajouté ce qui ne convenait pas à Aiguebelle et a sinon noyé, du moins très abondamment commenté par le général les faits précis » 11 . Il faut attendre les environs de 1915 pour que soient entreprises des recherches plus sérieuses, avec le Père Alloix, alors prieur d’Aiguebelle 12 . Inachevé pour les cérémonies du 8 e centenaire, ce travail reste aux archives de l’abbaye, sous forme dactylographiée.
Si nous laissons de côté les Guide du visiteur , sortes de monographies plus ou moins succinctes, le seul ouvrage véritablement scientifique consacré à l’abbaye d’Aiguebelle est celui du Père Jean de La Croix Bouton, intitulé Chartes et documents de l’abbaye N.D. d’Aiguebelle, qui traite en priorité des titres, biens et territoires de l’abbaye. Les documents se rapportant aux bâtiments y sont rares ; ils n’en sont que plus précieux, une fois surmontée l’imprécision du vocabulaire. Nous pouvons les évoquer rapidement.
Dans les Annales, pour les années 1173-1190, il est dit que sous Dom Aimar Adhémar de La Garde, « les grands travaux réclamés par les exigences d’un premier établissement, sont depuis longtemps terminés ; le monastère est achevé, les usines marchent... », sans autre précision 13 . Une telle affirmation ne repose sur aucune source vérifiable, sans compter qu’une telle rapidité serait exceptionnelle, comparée à la durée des autres chantiers des maisons de l’ordre. C’est ensuite le silence jusqu’aux années 1543-1548, période durant laquelle un violent tremblement de terre est signalé. Il aurait détruit « quatre voûtes sur sept et les deux dernières travées de la nef » si bien que le baron des Adrets, lors de son raid, en 1562, n’aurait guère eu de difficultés à saccager l‘abbatiale 14 . La région connaît effectivement une activité sismique importante, y compris à cette période, comme l’attestent certaines ruptures visibles, en particulier, au chevet de l’abbatiale. Dès lors, il est possible d’admettre avec le Père Muce, que les destructions entreprises par le fameux baron furent d’autant plus importantes que la maçonnerie était fragilisée par des secousses sismiques. 15 Pourtant, en 1584, seules de petites réparations sont entreprises, alors que, quatre ans plus tard, si l’on en croit l’auteur des Annales, « Dom Adrien (de Bazemont) fit reconstruire les cloîtres depuis les cours jusqu’à la porte de l’église ; les arcades y étaient, dit le manuscrit du Père Serre, et restaient de bonnes murailles à la chambre dit d’Espeluche », mais il n’y avait ni voûte ni toiture. L’adjudication des travaux fut faite le 1 er janvier 1588. On recouvrit la toiture ; le mur antérieur de l’église fut relevé, le dortoir partagé en plusieurs chambres séparées à l’usage de l’abbé, du prieur et des religieux et, l’année suivante, ces derniers purent enfin rentrer dans leur paisible demeure 16 . Nous apprenons ainsi qu’une nouvelle façade est réalisée pour fermer la nef raccourcie de deux travées. Nous ne connaissons ni son aspect, ni si elle était provisoire, ce que laissent supposer des documents postérieurs. Au XVII ème siècle, sous l’abbatiat d’Etienne de Sompi, on poursuivit les réparations 17 . L’imprécision dans la description des désordres et des travaux reste de règle durant toute cette période, y compris avec Dom Marc de la Salle qui, selon le Père Muce, fit entreprendre « de grandes réparations » 18 .
Dans le dernier tiers du siècle, les descriptions deviennent, parfois, plus précises, si l’on se réfère toujours au Père Muce. Ainsi, en 1670 « Le prieur Dom Claude Dubois demandait que les réparations soient effectuées, ce qui avait été fait n’était que provisoire. On reconstruit la façade de l’église en pierre de taille et on ajouta aux chapelles latérales les coupoles et rotondes qu’on y voit encore. On restaura la belle colonnade du cloître. On remonta la façade du midi entre l’ancien dortoir des convers et le réfectoire, des religieux et les bâtiments que l’on construisit dans cette partie jusqu’au-dessus de la cuisine sont destinés aux grangers qui depuis les habitèrent pour l’exploitation du domaine. On leur livra encore l’ancien chapitre des convers qu’on divisa par des murs, de manière que la laiterie actuelle leur servait de cuisine... » 19 . L’information concernant la mise en place des coupoles et rotondes est importante car elle vient conforter l’analyse de l’appareil de l’abside et des absidioles qui sont visiblement postérieures. La rupture des lits, mais aussi de la corniche du mur gouttereau droit de l’absidiole la plus au nord, plaident en faveur d’un chevet plat dont on n’a aucune trace et dont on ne peut chercher à vérifier l’existence par des fouilles. C’est la première fois que le rapprochement entre les textes et la lecture archéologique permet d’asseoir une hypothèse crédible en ce qui concerne le chevet d’origine.
Les visites régulières conservées ne sont pas d’un plus grand secours : surtout attentives aux détails de la vie courante des moines, comme en 1677, elles ne portent intérêt aux bâtiments que dans la mesure où leur mauvais état pourrait gêner la vie de la communauté, comme en 1678. La description s’améliore lorsque l’on accède au rapport des visites de réparation. Ainsi en 1697, le 13 décembre, les visiteurs rapportent que : « Premièrement déclarent avoir vérifié l’esglise de lad abbaye la vaulte de nef et presbitère d’icelle fendue en plusieurs endroits pourtant sans autre nécessité que d’en boucher lesd. Fentes et ouvertures dud. Presbitère l’arc d’icelle estant ouvert par les pierres qui servent de clef, lesquelles faut remettre à leur place les vittres desd. Fenestres estant en très bon estat sauf de dix ou douze carreaux de rompeus.... Du costé gauche du presbitère il y manque un carier de voutte paraissant y avoir esté autrefois. Le couvert ou manque lad Voutte est en très bon estat y ayant un arc au dessous et des poutres de sapin plus bas pour y pouvoir faire un plancher avec des aix ou de plastre en forme de voutte et ce avec les murailles estant bonnes pour la soutenir...., la plus grande partie de lad. Eglise est sans pavé depuis la petite porte jusques au maistre authel et aux deux austhels à costé est presque tout bien pavé de briques et la plus grande partie et près des deux authels led. pavé est à la mosaique et en très bon estat, et Ion pourroit trouver de brique à divers endroits de lad. Eglise pour paver entièrement depuis la petite porte tirant contre la bize et contre lesd. Trois authels. Le dortoir est sans pavé ni glacis les fenestres ouvertes sans porte ni vittres et le couvert d’icelluy paroit avoir besoin de réparations en divers endroits à cause des gouttières qui ont pourry des ais et chevrons..... Des quatre voutes du cloistre il y en a en trois endroits qui menassent ruine pour s’estre un peu biaises et particulièrement du costé du levant d’environ (un blanc) led. cloistre estant sans pavé ny glacis... » 20 . On retrouve des descriptions comparables dans les rapports du 16 novembre 1699 ou du 17 mai 1700. Pour autant l’exécution des travaux n’est pas obligatoire, comme le montre le rapport du 11 janvier 1708 21 . On y lit : « Nous sommes descendus dans l’église et aurions remarqué que le couvert au-dessus de la croisée du costé du levant il est en grand danger de se lézarder et qu’il est nécessaire de la refaire pour empescher son éboulement, les bois, chevrons et planches pourries, y manquant un tiers de thuiles dans vingt cinq cannes en quarré.... 22 . Voilà qui nous renvoie à la destruction des voûtes de l’abbatiale par le baron des Adrets : la destruction a t-elle été totale, comme le pense frère Simon, un moine tailleur de pierre, ou bien la première travée a t-elle gardé son couvrement ? Les coupes montrent clairement que les piles de cette croisée se déversent vers l’extérieur alors que la voûte d’ogives plafonne à dix mètres de haut seulement, ce qui ne correspond guère à l’esthétique gothique et semble tout à fait exceptionnel dans l’architecture cistercienne. Il faut insister sur ce point d’autant que le couvrement visible aujourd’hui s’apparente à une voûte sexpartite : une travée de nef correspond à deux travées de bas-côté, avec l’alternance de pile forte / pile faible, caractéristique de ce type de voûtement. Si l’on admet que l’ensemble n’a guère pu être achevé avant les années 1170-1180, l’usage d’une voûte d’ogives en Drôme Provençale n’est pas impossible en dépit d’une certaine précocité. Mais on peut tout aussi bien penser qu’à l’origine, le couvrement était en berceau brisé, comme dans le réfectoire voisin, et que suite à l’effondrement de 1562, les restaurateurs du XVII ème siècle aient choisi la voûte gothique. Les profils des ogives, tores épais ou bandeaux à bords abattus, peuvent sembler authentiques, mais nous savons qu’ils ont été copiés au XIX ème siècle, pour restaurer la voûte du bras nord du transept. Rien n’interdit de penser que les restaurateurs du XVII ème siècle ont agi de la même façon.
Les différentes visites ne sont pas limitées aux seuls bâtiments de la clôture, car l’abbaye et ses possessions sont prises comme un tout, Il en sera fait ainsi tout au long du XVII ème siècle, y compris dans le rapport de réception des réparations faites à l’abbaye d’Aiguebelle, par André Ribon, architecte arpenteur royal, de Montélimar, et Jean Etienne Ayasse, architecte, de Saint-Paul-Trois-Châteaux., le 26 juin 1766. Malheureusement, ce rapport beaucoup plus détaillé, renvoie à un autre rapport de réparations dressé par les deux mêmes architectes, le 5 octobre 1763, aujourd’hui perdu. De ce fait, la lecture du rapport de 1766 reste partielle, puisque si nous savons à quoi correspondent les articles évoqués, nous ne possédons pas la description initiale. Ce document n’en est pas moins d’un grand intérêt. Les articles de 1 à 4 concernent les réparations à faire à la porte d’entrée dans la grande cour de l’abbaye, à la fontaine principale ainsi qu’au mur d’enceinte de la grande cour et du jardin, côté du levant. Les articles de 5 à 11, concernent les réparations à faire aux passages de l’ancienne porte d’entrée de l’abbaye, au glacis ou « bletum » formant l’aire du cloître, aux pourtours des murs, à la voûte et aux « piédestaux dudit cloître ». 11 est dit que l’entrepreneur a bien effectué les réparations prévues et qu‘il a « refait à neuf les vingt quatre toises carrées de glacis à la partie septentrionale de l’aire du cloître », ce qui n’était pas exigé. « Il a encore blanchi toutes les douelles de la voûte du cloître mentionnée en l’article dix n’étant tenu par son bail relativement audit article du Rapport qu’à rejointoyer une fente qui régnait le long du milieu de la partie occidentale de la voûte dudit cloître ; et a encore fait à neuf six toises de glacis de plus qu’il n’était porté par le devis, ni par son Bail dans le restant de l’aire dudit cloître attendu qu’en le défaisant on a reconnu qu’il était absolument indispensable de refaire ces six toises, ce qui n’avait pas été prévu dans la première visite... » 23 . Les articles 12 à 15, consacrés à la sacristie et à la maison abbatiale de Montjoyer sont rapidement évoqués, comme ceux de 16 à 19, relatifs à la porte du cloître communiquant avec le Pré oriental de l’abbaye, à la fontaine à jet d’eau du cloître ainsi qu’à l’escalier en perron qui communique du cloître à l’église. On apprend à cette occasion que l’entrepreneur, de sa propre autorité, a ajouté une marche à l’escalier, « ce qui fait un très bon effet en rendant la partie de l’aire de l’église joignant ladite porte bien au niveau avec le restant de ladite aire. Laquelle dite partie d’aire sur douze toises était plus basse de six pouces que le reste de l’église ». Une telle décision se justifiait par la présence de dénivelés entre les différents bâtiments de la clôture dont on devine toujours l’importance aujourd’hui, bien qu’une partie d’entre eux ait disparus. La réception des travaux désignés dans les articles de 21 à 25, puis de 26 à 28, à propos des fermetures, est rapidement évoquée alors que pour les articles 29 à 31, concernant la cuisine et la salle à manger, les architectes font état de leur satisfaction. Les experts poursuivent leur visite, par le grand escalier, le dortoir, les fenêtres des chambres, le galetas mais aussi les « c ouverts de l’abbaye » sans oublier les murs de clôture. Il n’est pas nécessaire de les détaller plus avant alors que nous souhaitons nous arrêter sur l’article 92 qui nous donne la description de la « nouvelle église. »
« Dudit jour cinquième de juin mil sept cent soixante six à deux heures de relevée en reprenant la continuation de notre procédure comme dessus, nous disons que par le retranchement qu’on a fait à l’église au requis et du consentement de toutes les parties intéressées, et en particulier du consentement de M. l’abbé de Morimond supérieur majeur de lad. Abbaye d’Aiguebelle conformément à notre avis pour les solides raisons déduites dans l’article 92 de notre premier Rapport, on n’a qu’à voir le local pour convenir que notre avis était d’autant plus fondé par la certitude où nous étions d’avance du bon effet qui émanerait de ce retranchement, que ce bon effet étant présentement sorty suivant notre dite certitude prévue, tous ceux qui ont vu cette église dans ses anciens états et proportion irrégulière, et qui la verront actuellement dans sa nouvelle forme, la trouveront ( osonsnous nous en flatter) beaucoup plus régulière dans ses nouvelles proportions, moins meurtrière, plus aérée, plus claire et infiniment plus élégante qu’elle n’était avant ce retranchement, car cette église ressemblait cy devant plutôt à une vaste cave souterraine qu’à un temple du Seigneur dont la Majesté, la Puissance et la Bonté doivent y être représentées — autant qu’il est possible humainement par une hauteur relative à son étendue ou grandeur et concordance avec le Propitiatoire du Sanctuaire dont la perspective doit être la plus favorable possible à la porte d’entrée audit temple, autrement les attributs divins qui sont tous égaux étant tous également infinis y seroient mal représentés; or la hauteur de cette église dans son précédent état étant beaucoup moindre eu égard à son étendue ou grandeur surtout en longueur, la Majesté du Seigneur qui l’habitait était représentée moindre que sa puissance d’une part, et d’autre part le sacré tabernacle dans lequel le seigneur réside d’une manière particulière et où il veut être représenté d’un facile accès à tout le monde, et surtout au timide pécheur, y était représenté cy devant d’un long et difficile accès par la trop grande longueur de cette église et égard à son peu d’hauteur, donc ladite église manquait essentiellement dans ses trois principales proportions pour représenter convenablement les attributs divins, sans parler de ses autres grands défauts mentionnés dans le susd. Article 92 du premier Rapport, et de ceux récapitulés à la fin de l’article 12 du présent Rapport relativement au détail dont en l’article 57 du premier...
On verra que cette nouvelle église par ce favorable retranchement n’ayant actuellement que neuf toises de longueur, non compris le sanctuaire (au lieu de dix huit toises de longueur selon la description d’icellt en l’article 65 du premier Rapport sur neuf toises de largeur, en ce compris les bas-côtés de la nef sous la même hauteur qu’elle avait cy devant, icelle se trouve approcher de beaucoup plus à ses plus justes proportions plus que suffisamment grande pour la paroisse de l’abbaye, et le tout en très bon état par le moyen de toutes les réparations qui ont été düement faites en conséquence de ce retranchement en conformité du détail dont aux articles 93, 94 et 95 de notre premier Rapport. Observant même qu’entre lesdites réparations il a été fait indispensablement par l’entrepreneur les réparations suivantes, sçavoir :
1 ° Il a été obligé de rempiéter les quatre grands piliers qui soutiennent les grandes et petites voûtes au moyen d’une maçonnerie faite avec mortier de chaux forte de dix huit pouces de profondeur en contrebas l’aire de ladite église attendu que ces piliers se sont trouvés sans fondation et solidement renforcés le pourtour du bas desdits piliers sur dix huit pouces de hauteur sur tout leur pourtour à compter du rez-de-chaussée en amont, laquelle réparation (qui avait été omise et imprévue dans le premier rapport) est dans le cas d’être estimée à raison de neuf livres pour chaque pilier, la somme de trente six livres pour icelle somme être payée aud. Entrepreneur...
2 ° Observant que la voûte du bras gauche de la croix en entrant dans l’église a été faite à une fente et deux demies lunettes au lieu des autres lunettes mentionnées dans le premier Rapport, pour simétriser avec la partie de la voûte opposée, ce qui fait un bon effet....
3° Comme après avoir fouillé les fondations de la nouvelle façade de l’église jusques à la profondeur des trois pieds portés par le devis suivant le détail dont au nombre premier de l’article 93 dudit devis le terrain ne s’est pas trouvé suffisamment vif et ferme pour y établir la nouvelle façade, l’entrepreneur a été obligé de creuser un pied de plus en profondeur, lequel sur sept toises quatre pieds neuf pouces de longueur, produit une toise deux pieds neuf pouces six lignes quarres de maçonnerie laquelle monterait à raison de dix huit livres la toise (suivant l’estime de ladite façade dont au même article 93) la somme de vingt six livres sept sols six deniers pour être payée aud. Entrepreneur...
Suivant le devis il était libre à l’entrepreneur de défaire toute l’ancienne façade de l’église pour la transporter avec ses mêmes portes d’entrée et œils-de-bœuf en avant au lieu marqué dans ledit devis ; mais au requis des parties il a laissé subsister le bas de cette façade sur six pieds d’hauteur en dehors et quinze en dedans avec les jambages de l’ancien portail d’entrée pour servir de clôture et d’entrée convenable au cimetière à la base de laquelle ancienne porte ledit entrepreneur a fait une fermeture bois de chêne suspendue par deux pentures et leurs gonds et fermant en dedans... Nous avons longuement cité ce rapport car il nous apprend non seulement qu’une nouvelle façade a été construite pour l’abbatiale mais surtout qu’une travée a été supprimée pour lutter contre l’effet de « cave ». Ce retranchement qui pouvait se justifier tant sur le plan esthétique que par rapport au faible nombre de moines, n’en reste pas moins surprenant. La travée était-elle en mauvais état et les travaux nécessaires étaient-ils jugés trop coûteux ? Nous ne pouvons répondre à cette question puisque le rapport précédent qui donnait une description complète de l’abbatiale en 1763 a disparu. En revanche on peut se faire une idée de l’aspect de l’abhatiale après cette campagne de travaux, grâce à une aquarelle, datée des années 1825-1830, œuvre de Léon Alègre. Vue depuis la galerie sud du cloître, la nef, sans toiture, ne présente bien qu’une seule travée, ce que confirme un plan de l’église et de ses abords, œuvre du même Alègre en 1842.
Lors du retour des moines, en 1815, l’état de délabrement des bâtiments fait l’unanimité des auteurs : « L’abomination et la désolation régnait dans le lieu saint. Cette église du XII ème siècle que n’avaient pu démolir les Huguenots, avait été affreusement dégradée et livrée aux plus vils usages. On n’y voyait plus ni portes ni fenêtres, non plus que dans le reste des bâtiments. La voûte ne tenait plus, le pavé avait disparu. Une bergerie occupait la grande nef. Dans le presbytère, deux crèches et le fumier qui jonchait le sol indiquaient que les bœufs avient eu là leur étable... Le R.P. Gabriel a eu le bon esprit et le bon goût de restaurer et de rendre à leur première destination de magnifiques salles capitulaires que les vandales avaient indignement dégradées et livrées à des usages immondes » 24 L’auteur des Annales ne dit pas autre chose : « Les grands bâtiments en avant des cloîtres, et primitivement affectés aux convers, étaient dans un délabrement complet. Leur vaste dortoir, divisé en plusieurs appartements, était devenu le grenier à foin et les chambres des grangers. A la place du chapitre et du réfectoire se trouvaient les écuries, réputées pour lors les plus malsaines du pays. A l’intérieur du monastère, même désolation. Sous les cloîtres à grandes arcades ouvertes, remplis de fumier et de décombres entassés, les murs étaient tapissés d’une mousse verdûtre et de plantes sauvages. Le préau n’offrait plus que des monceaux de pierre et des tronçons de colonne autour d’un bassin où l’on voyait les restes d’un jet d’eau. La pluie, qui ruisselait sans obstacle à travers les voûtes dégradées, entretenait dans toute la maison une humidité qui se fit sentir longtemps encore. Le réfectoire, partagé dans sa hauteur par un mauvais plancher et coupé dans sa longueur par des murs en pierre sèche, était encombré de vieux bois, de paille, d’instruments aratoires en mauvais état et de débris d’attelage. Deux pièces seules étaient à peu près intactes : la cuisine et la salle à manger des derniers religieux qui, au beau temps d’Aiguebelle, servaient de réfectoire aux novices. Le chauffoir, depuis longtemps transformé en cave, ne conservait plus que l’odeur du vin. Le chapitre, divisé en trois compartiments, servait de loge aux porcs. Mais le spectacle le plus déchirant pour le cœur du Père Louis de Gonzague fut la vue de l’église. L’abomination de la désolation avait vraiment pénétré dans le lieu saint. On n’y voyait ni portes, ni fenêtres, non plus que dans le reste des bâtiments. Le pavé avait disparu ; une bergerie occupait la grande nef ; dans le presbytère, c’est-à-dire au lieu où se trouvait l’autel, deux crèches et le fumier qui jonchait le sol indiquaient le passage des bœufs qui avaient là leur étable. Sur un mauvais plancher porté par les chapiteaux des colonnes, on voyait encore les restes des meules de foin et de paille. Le bras gauche de la croix, sans voûte et sans toiture, était presque comblé, et, dans le bras droit, on avait drossé un juchoir aux poules ... » 25 Cela explique l’importance des travaux entrepris par la communauté durant tout le XIX ème siècle. En 1820, on continuait la restauration des lieux réguliers tout en construisant une voûte dans le réfectoire, en lieu et place du plancher établi à la Révolution. Il faudra attendre 1879 pour que le réfectoire retrouve enfin son aspect d’origine. La communauté devenant plus nombreuse, il fallut entreprendre, à partir de 1834, des constructions assez importantes : « Le chapitre ancien, paraissant incommode, petit et malsain, fut converti en parloir pour la distribution du travail et en dépense pour les comestibles... La même année on construite une grande salle capitulaire entre le réfectoire et l’aile des bâtiments de l’est. Sur ce chapitre, on jeta deux voûtes qui nous donnèrent deux beaux dortoirs. Toutefois on laissa subsister la cage des escaliers du XVI ème siècle, entre lesdits appartements, jusque vers 1843, époque où ils furent placés dans le préau afin d’agrandir encore ces salles. De plus, comme jusqu’alors on n’avait point de lieu fixe pour l’infirmerie, on abattit la terrasse et les lieux d’aisance qui occupaient la partie méridionale de la cave (ou chauffoir), et on éleva un bâtiment qui a servi aux infirmes jusqu’en 1872... » Quant à l’église, après des travaux d’urgence, on y aménagea deux tribunes pour les familiers et les hôtes et l’on plaça, dans le transept, deux ou trois autels en bois, contre le dossier des stalles du chœur. « La communauté augmentant toujours, les convers trouvaient diffcilement une place. Le bon ordre réclamait depuis longtemps un remède à cet état de choses. C’était le vœu de tous. Aussi Dom Gabriel, à peine élu, se mit en mesure de reprendre la partie désaffectée, par le transfert du mur de façade sur ses anciennes assises. ..
Cependant les travaux de restauration de l’église avaient été poursuivis sans relâche de mars à novembre 1855. Pendant ce temps, on célébra les offices dans la salle capitulaire devenue la bibliothèque. La pierre de bâtisse pour murailles et contreforts avait été extraite des carrières de Chamaret tandis que la rocaille et le tuf qui servirent aux voûtes furent recueillis dans notre propriété. Des ouvriers avaient déjà préparé les moellons, ce qui explique que l’ouvrage fut vite achevê 26 ... » Ainsi, la construction d’une nouvelle façade, la troisième, redonnait à l’abbatiale ses dimensions d’origine. La consécration eut lieu le 24 septembre 1856 alors que les travaux n’étaient pas achevés : il fallut attendre 1859 pour voir la restauration, en pierre de tuf, de la voûte du bras nord du transept et 1864, pour l’érection d’un clocher monumental, en pierre de Chamaret, sur les plans d’un frère convers, Frère Richard. Quant à l’abside, peinte en bleu depuis 1739, elle reçut la figure du Christ accompagnée d’anges avec, à droite saint Jean-Baptiste et saint Bernard et à gauche sainte Madeleine et saint Benoit. Ces figures furent reprises, « en s’inspirant un peu des vieilles mosaïques byzantines » en 1887 pour constituer un ensemble « d’un très heureux effet, ... exécuté avec un goût parfait et sans altérer le caractère sévère de l’édifice ».
Les archives de l’abbaye conservent un texte du frère Simon qui résume les différentes campagnes de travaux des XIX ème et XX ème siècles. Il peut, ici, nous servir de guide car il évoque pour chacun des lieux de la clôture, les restaurations ou les transformations avec une précision nouvelle, celle du maçon tailleur de pierre qu’il fut.
« Après restauration et embellissement de l’église, le plus pressé était de donner à nos bons frères convers une salle convenable pour la lecture, pour les réunions capitulaires, et pour les conférences qui, jusque là, s’étaient tenues sous le cloître, au grand préjudice du calme et du silence... La partie inférieure des bâtiments des convers de l’ancienne Aiguebelle qui, au XII ème siècle, servait de réfectoire, fut restaurée et consacrée à ce nouvel usage...
Les premiers froids de l’hiver suivant (1859) trouvèrent les religieux installés dans l’ancien chauffoir... ; depuis plusieurs siècles il avait servi de cellier. Père Hugues situe en effet le calefactorium dans la grande salle de l’est, parallèle à celle des convers. Elle est aussi en contre bas, ayant à peu près les mêmes dimensions, divisée en deux par une rangée de quatre piliers supportant des voûtes d’arêtes. Voûtes et murailles ici et là ont dû être recouvertes d’un badigeon pour cacher les pierres non appareillées ou dégradées au cours des temps... Deux immenses cheminées à large manteau la décorent... C’est près de cet unique foyer toléré que, durant la saison froide, les frères sont autorisés à venir réchauffer leurs membres engourdis. Plusieurs estiment que le chauffoir primitif se trouvait comme dans la plupart des vieilles abbayes dans la cage d’escaliers qui précède la bibliothèque et que la grande salle servait plutôt d’ouvroir, de scriptorium...
Le vieux chapitre, avec ses bancs de pierre en amphithéâtre, fut repris l’année suivante (1860)... Dom Gabriel tenant à rendre à cette vénérable salle capitulaire sa destination d’antan fit enlever les murs de refend, restaurer avec force ciment la voûte crevassée que soutinrent en outre deux colonnes placées au milieu... Enfin, disent les Annales, le grand cloître (ainsi se nomme le côté qui longe le chapitre) s’est paré de son élégante colonnade et attend avec impatience que les deux dernières galeries suivent son exemple. Le toit qui le recouvrait a disparu pour faire place à une agréable terrasse quadrangulaire. C’est le solarium.... 27 A l’époque de la Restauration, l’aile nord (du cloître) restait ornée de la majeure parlie de ses sveltes colonnettes, précieux souvenir du travail de nos Pères du XII ème siècle. Mais vers 1858, les Frères Sixte et Zénon reproduisirent, sur le côté est, cette gracieuse architecture... Les travaux n’ont pas cessé depuis, y compris de nos jours, allant jusqu’à la construction d’une nouvelle façade sur les assises de celle du XII ème siècle.
Il ne nous paraît pas nécessaire de poursuivre cette longue énumération qui atteste que les archives éclairent rarement l’état des bâtiments avant le XII ème siècle. C’est donc à travers l’étude archéologique du bâti que nous pouvons espérer progresser dans la connaissance de l’abbaye.
Ainsi que nous l’avons dit, l’étude des bâtiments a été menée parallèlement avec celle du territoire de l’abbaye, de ses granges mais aussi de son réseau hydraulique, tels qu’on peut les déduire des textes et des éléments conservés. Les archives fournissent suffisamment d’éléments pour aider, non seulement au tracé des différentes possessions d’Aiguebelle, mais encore pour appréhender son exploitation. C’est ainsi qu’en partant de la donation d’origine, on a pu délimiter l’extension du territoire jusqu’en 1281, date du traité de pariage passé entre l’abbé, Pons de Saint Bonnet et Charles II d’Anjou. 28 Au terme de ce traité, « du consentement de fr . Guillaume de Saint-Pons, procureur ou syndic du monastère, à ce spécialement fondé, afin que le monastère puisse conserver ses droits et se défendre des oppressions et rapines des malfaiteurs dont il est continuellement accablé. .. » 29 . L’abbaye, fondée pour une cinquantaine de moines et une centaine de convers, avait vu son territoire s’accroître de manière importante. Le traité de pariage la protégeait contre la convoitise des seigneur locaux à un moment où le nombre des convers diminuant fortement, la communauté n’avait plus les capacités d’exploiter ce territoire, d’où l’autorisation de donner à bail, d’abord les terres en friche puis, très vite, les autres.
Quoi qu’il en soit, le véritable démembrement du territoire de l’abbaye n’intervint qu’à la Révolution ainsi que l’attestent un certain nombre de bornes retrouvées in situ 30 . Un troisième état des biens de l’abbaye est constitué par le rachat de certaines terres, à partir du retour des moines, en 1815. Le territoire ne fut jamais reconstitué dans sa totalité, alors que la communauté ne cessait d’accueillir de nouveaux membres, tant moines que convers. Le cadastre actuel donne un ultime état de la propriété qui n’est plus que le souvenir des possessions anciennes, mais qui suffit à une communauté vieillissante, de trente moines.

Document 1.5 — Nef avec jubé, vers 1920
Le domaine de l’hydraulique reste à préciser. On sait combien la présence de l’eau était une exigence pour toute installation d’une communauté monastique, en particulier chez les Cisterciens. L’eau était nécessaire non seulement à la vie quotidienne des moines, mais devait servir aussi au bon fonctionnement des divers ateliers et moulins que toute abbaye cistercienne se devait de posséder, la Règle exigeant une autarcie aussi complète que possible. Les bâtiments de l’abbaye sont implantés au confluent de trois rivières : le Ranc, la Flammanches et la Vence. Le monastère possédait par ailleurs, tout un système de canalisations et de citernes, alimentées par deux sources : la source Saint Yves qui, selon la tradition, fournissait l’eau potable aux moines et la source Saint Michel. Un réseau de canalisations parcourait l’ensemble des lieux réguliers pour distribuer l’eau potable, mais aussi l’eau nécessaire à l’industrie, tout en assurant l’évacuation des eaux sales.
En creusant devant l’église, une canalisation du XIII ème siècle a été retrouvée près du bâtiment des convers. Cette canalisation, une des plus anciennes conservées, venait de l’ouest. Elle était constituée de tuyaux en grès s’emboîtant les uns dans les autres, qui sont encore remplis de calcaire. D’autres éléments dispersés ont permis de préciser ce réseau : le caniveau, construit en pierres du Salin, avec un mortier de tuileau rose imperméable, est contemporain du bâtiment des convers. A l’emplacement de la porte des convers, sous le parvis, il y avait un bassin en pierres de taille qui a été retrouvé en partie. Dans le nouveau passage souterrain creusé devant la façade ouest de l’abbatiale, on voit encore, sur les pierres près de la vitre du plafond, à l’intérieur, des traces de calcaire. Au niveau de ce bassin, le mur avait été percé pour le passage d’une canalisation vers la ruelle des convers, conduit que l’on a découvert lors des travaux d’aplanissement du sol de la ruelle. Cette canalisation suivait une légère pente vers le sud et s’enfonçait dans le sol à environ un mètre de l’ancienne porte donnant dans le cloître. On ignore si elle se dirigeait alors vers le lavabo ou vers le cloître.
Au nord de l’église, le mur gouttereau du collatéral, conserve, en dépit de sa reprise, le trou d’une canalisation qui pénétrait dans le mur et passait vraisemblablement sous l’ancien pavage. Les documents nous apprennent que cette partie de l’édifice était plus haute que la nef centrale, mais on ne sait vers où se dirigeait cette canalisation : alimentait-elle la fontaine du préau, le lavabo ?
Une autre canalisation passe devant l’ancien cellier et longe tout le bâtiment des convers. Elle était certainement alimentée par le Ranc, puisqu’on retrouve la trace d’une ouverture sous le pont de la ferme, là où devait, vraisemblablement, se trouver un barrage pour dévier l’eau. Le contrefort du cellier, au coin de la bibliothèque, là où se trouvait le moulin, conserve des traces de calcaire. Cette canalisation existe toujours sous le porche d’entrée de l’abbaye. On connaît également le canal des latrines depuis la réfection de la cour de la cuisine. Il passe sous le réfectoire puis sous la cour de la cuisine, mais s’arrête net sous le bâtiment des convers depuis l’installation de la chaufferie. L’eau provenait certainement du Ranc et l’on retrouve des traces de calcaire sur ses parois, jusqu’à une certaine hauteur. Le canal se jetait peut-être dans la Vence, à l’endroit où l’on repère un arc en plein cintre. Les traces de deux arcs sont visibles au sud du bâtiment des convers : l’un à la base de la façade sud, avec des traces de calcaire, l’autre à l’opposé. Du côté du réfectoire, le canal passe sous l’ancienne cour Saint Bernard, puis disparaît depuis la construction de lavabos. Les restes de deux arcs sont visibles : l’un dans le local des lavabos, l’autre à côté des WC du scriptorium. Il s’agit peut-être d’un circuit d’eau propre, complété par un circuit d’évacuation des eaux usées 31 .
Il reste encore beaucoup d’éléments à découvrir dans ce réseau hydraulique, plus ou moins bouleversé au XIX ème siècle, qui apparaît comme très élaboré et dont la mise en place, pour l’essentiel, a dû précéder la construction des bâtiments. Il faudrait pouvoir mener des fouilles pour pouvoir dresser la véritable cartographie de ce réseau, mais cela n’est guère possible compte tenu de la présence de la communauté, sauf lorsque celle-ci entreprend des travaux. C’est ainsi qu’à l’occasion du remplacement du dallage de la galerie est du cloître, un regard avec départ de canalisations a été repéré, au pied du mur bahut, dans l’axe de l’entrée de la salle capitulaire. Dans le même temps, plusieurs fosses funéraires ont été découvertes, dont une dalle gravée, datée de 1536.
Quant aux bâtiments proprement dits, ce sont de véritables palimpsestes compte tenu des nombreux travaux qu’ils ont subi, y compris de manière récente avec les diverses interventions dues au Frère Simon. Celui-ci a laissé de nombreuses notes qui permettent de localiser ses interventions tout en offrant des exemples de sa taille 32 . Il utilisait la laye, avec une frappe biaise, aux traces parallèles serrées, assez bien identifiables. La lecture de l’appareil fut précédée par une campagne de relevés qui n’est pas encore achevée. En l’état, les relevés permettent de préciser, déjà, un certain nombre de points tout en mettant à notre disposition un plan exact qui n’existait pas jusqu’à présent.
La lecture de celui-ci est intéressante et montre clairement un certain nombre d’irrégularités : le mur gouttereau du collatéral sud n’est pas parallèle au reste de l’édifice. Les collatéraux, de largeur différente, présentent des piliers inégaux : ceux du collatéral nord sont plus épais que leurs pendants du côté sud. De ce fait, la première absidiole sud n’est pas dans l’axe du bas-côté, contrairement à sa pendante, côté nord. Ces irrégularités que les archives n’expliquent pas sont certainement liées à la marche du chantier.
La question n’est pas encore réglée, mais on pense que la construction a démarré par les absidioles nord. Il semble également acquis que très vite les différents bâtiments de la clôture furent disposés autour du cloître, sous la forme de fondations surmontées de quelques assises. La lecture pierre à pierre à certains endroits charnières, menée par des étudiants de l’école d’architecture de Dortmund associés à ce travail, confirme cette hypothèse.
A partir de là, il est possible d’envisager la marche du chantier, du nord vers le sud à partir du chevet, ce qui aide à rendre raison tout à la fois de la plus petite largeur du collatéral sud et de l’orientation particulière de son mur gouttereau. Une erreur de mesure, toujours possible, et la délimitation du cloître déjà arrêtée, a du conduire à un rattrapage en fin de chantier. Nous espérons pouvoir préciser ce point en approfondissant l’analyse métrologique, c’est-à-dire la recherche du module de base utilisé pour la construction de l’abbatiale, qui est tout juste abordée à ce jour 33 . Faut-il pour autant en déduire l’absence sur le chantier d’artisans spécialisés en supposant la présence d’un moine versé dans l’art de bâtir ? Il est vrai que les marques de tâcherons sont quasiment absentes à l’abbaye d’Aiguebelle contrairement à Sénanque ou Silvacane. Les multiples travaux de restauration peuvent avoir entraîné leur disparition et certaines peuvent figurer sur les faces cachées des pierres de taille. Quant à la présence d’un moine bâtisseur qui serait venu avec les moines détachés de Morimond, nous en ignorons tout. La chose est possible et l’exemple de Léoncel, abbaye fondée la même année 1137 par l’abbaye-mère de Bonnevaux, le prouve. Reste que nous ne savons pas si Morimond aida, d’une manière ou d’une autre, au chantier qui regroupa vraisemblablement, en plus des moines, des maçons locaux 34 . De la même façon, nous ignorons où les moines, une fois parvenus sur place, s’installèrent : vinrent-ils directement à Aiguebelle ou bien s’installèrent-ils à Montjoyer, village voisin, en attendant de pouvoir disposer des bâtiments nécessaires ? On admet en effet, qu’une communauté ne pouvait s’installer définitivement qu’après avoir jugé des qualités du site et vérifié la proximité de carrières de pierre ou d’argile. Elle devait aussi pouvoir disposer, en dehors d’un lieu de culte, d’un réfectoire, d’un dortoir, d’une hôtellerie et d’une porterie 35 . En attendant, quel aspect pouvait prendre la future abbaye ? S’agissait-il de simples abris de secours, à proximité du chantier de construction ? Autrement dit, l’origine d’Aiguebelle reste obscure et il n’est pas certain que l’étude parvienne à préciser ce point.
Pour compléter le plan, la documentation graphique étant inexistante, des coupes ont été entreprises : la coupe nord-sud sur la façade ouest a fourni plusieurs informations.
Les piles de la nef de la première travée, la seule ancienne, présentent un dévers vers l’extérieur, nous l’avons dit. Les doubleaux du bas-côté nord, pratiquement en plein cintre, sont très déformés alors que ceux du bas-côté sud, tracés en arc brisé, le sont beaucoup moins. La coupe montre aujourd’hui que le sol de l’abbatiale est plan, avec une légère pente vers l’ouest, ce qui n’était pas le cas à l’origine. Nous savons que la nef était plus basse que le bras nord du transept, sans que nous puissions mesurer cette différence. Les reprises successives du sol font que le niveau intérieur a été remonté, sur une hauteur inconnue, ce qui se voit clairement avec la disparition des bases des piles et piliers. Le bras nord devait être le point le plus haut et son pendant sud, le plus bas, à l’image de ce qui se passe à Silvacane, autre fille de Morimond. Il en résultait une différence de niveau particulièrement importante entre le collatéral sud et la galerie nord du cloître (1,60m). Le dénivelé est encore accentué par le fait que le mur gouttereau sud a été repris en sous-œuvre lors du creusement de la galerie du cloître pour permettre l’échappement de la voûte. Le phénomène n’est pas limité à la seule abbatiale comme le montre la présence des marches qui donnent accès aussi bien au scriptorium, au réfectoire des moines qu’à celui des convers. Lors de l’exécution de la tranchée, au pied de la façade est du bâtiment des moines, qui a permis de découvrir le départ de deux murs harpés biais, ceux peut-être de l’ancienne infirmerie, on a retrouvé le niveau de l’ancien seuil du bâtiment, situé à environ 40 cm du seuil actuel. Les différences de niveau, trop importantes, ne purent êtres supprimées partout si bien qu’à l’origine elles devaient être présentes aussi bien dans l’église que dans le cloître, comme à Silvacane ou au Thoronet. D’autres coupes sont à faire, car elles permettront de lire, de manière privilégiée, les transformations apportées au cours des siècles : c’est ainsi que la coupe est-ouest sur les bâtiments conventuels montre que la voûte du dortoir supplémentaire, réalisé en 1834, prend directement appui sur le rein de la voûte du réfectoire, ce que l’on ne saurait déduire des archives. Il faudra ensuite réaliser les élévations, tant intérieures qu’extérieures, pour posséder enfin une documentation graphique complète (Voir documents 1.9, 1.10 et 1.11 du cahier central couleur).

Document 1.6 — Coupe de l’abbatiale, École d’architecture Paris-Val-de-Seine

Document 1.7 — Coupe est-ouest des bâtiments conventuels, École d’architecture Paris-Val-de-Seine

Document 1.8 - Coupe nord-sud, École d’architecture Paris -Val-de-Seine
Parallèlement à la réalisation de la documentation graphique, l’analyse ponctuelle de l’appareil a été engagée. Le choix s’est porté sur les parties que l’on a jugé être les plus anciennes, c’est-à-dire du XII ème siècle, et les moins reprises, à savoir : les premières assises de la façade occidentale, les murs gouttereaux de la première travée, la ruelle des convers ainsi que les premières assises de la façade est du bâtiment des moines, mises à jour lors des travaux. Le chevet, bien que très modifié, fut également retenu pour approfondir la recherche de son développement d’origine. En revanche, il n’était pas possible de retenir les différentes stratifications des enduits ni les traces des échafaudages, soigneusement rebouchés, compte tenu des nombreuses campagnes de travaux. Toutefois, toutes les traces pouvant éclairer notre recherche furent relevées, en particulier sur la façade ouest du bâtiment des moines où se lisent divers percements qui rendent possible une restitution convaincante de la façade d’avant le XVII ème siècle. La même façade conserve par ailleurs la trace du passage du baron des Adrets, en l’occurrence celle de l’incendie allumé par sa troupe, parfaitement visible sur le parement.
La lecture de l’appareil, menée deux années durant par des étudiantes françaises vient en complément de celle engagée par des étudiants allemands. Elle s’inspire de la méthode développée par D. Prigent en particulier à Fontevrault 36 . Dans le cadre de cette étude préliminaire, les structures étudiées, ont permis de mesurer quatre variables caractéristiques : la longueur de chaque pierre, la hauteur, l’épaisseur du joint de lit, prise à mi-hauteur de chaque pierre et enfin, l’épaisseur du joint montant, prise, dans la mesure du possible, à mi-hauteur de chaque assise. L’épaisseur des blocs n’a pas été retenue compte tenu des rares possibilités offertes de mener à bien les mesures. La mesure des hauteurs et des longueurs, prise au millimètre, a mis en évidence une très bonne reproductibilité des blocs, les imperfections ayant peu d’influence sur la distribution. En revanche, la prise de mesure des épaisseurs des joints s’est heurtée à diverses difficultés : érosion des parements extérieurs entraînant la dégradation du mortier ; bûchage des maçonneries conduisant parfois à un élargissement des joints, par ailleurs souvent irréguliers, surtout pour les échantillons de faible taille ; enfin, dans le cas de joints couvrants, les mesures deviennent impossibles, à moins de dégager préalablement le mortier.
5000 pierres ont été mesurées. Après traitement statistique, quatre types d’appareils furent établis pour l’instant: pour le premier, longueurs et hauteurs inégales, layage grossier et irrégulier, sans orientation déterminée, joints assez fins. Par différence, là où des modules et une certaine rationalisation de taille se font jour, un deuxième type fut constitué. C’est ensuite l’orientation unique de la finition qui a défini le troisième type, même si les caractéristiques du second demeuraient, avec toutefois, des joints plus épais et des modules bien plus nets pour la hauteur des assises. Enfin, un dernier type d’appareil clairement à part des autres fut relevé : module très net pour les longueurs, layage et joints très fins, nous permettent de le dater du XVII ème siècle. On comprend que ce genre de minutieuse attention doit être prolongée, y compris pour ce qui concerne les restaurations des XIX ème et XX ème siècles.
Les difficultés évoquées pour mener à bien notre étude témoignent assez de la complexité de l’ensemble monastique d’Aiguebelle et pourtant nous n’avons tourné que quelques pages de ce palimpseste bâti. 37
L’abbaye d’Aiguebelle n’est pas un haut lieu touristique : bien qu’elle soit visitée, elle se caractérise plutôt comme lieu de retraite. Heureusement invisible aux regards des amateurs de parcours culturels sur mesure, l’abbaye, toute rafistolée et couturée soit-elle, suscite l’intérêt des spécialistes et aussi celui des débutants : en témoigne la passion avec laquelle les étudiants des séminaires successifs, depuis quatre ans, s’adonnent à un labeur intense, particulièrement lors des séjours qu’ils effectuent trois fois par an à l’abbaye.
Les quelques pages qui précèdent suffisent à mettre en évidence deux grands axes d’intérêt. L’un centré bien sûr sur l’histoire religieuse des Cisterciens — c’est de ce point de vue que les confrontations avec Mazan, Silvacane, Sénanque, Léoncel, Bénissons-Dieu, Bonnevaux..., sont menées. Mais encore l’immense labeur accompli à Aiguebelle par le frère Simon : la foi et le courage tenant lieu de précautions archéologiques, a sans doute conduit à des erreurs historiques. Il n’en témoigne pas moins de la persistance inattendue d’une tradition : celle des moines bâtisseurs.
Ce sera sûrement l’autre versant sur lequel nous avons mis l’accent qui éveillera la passion des étudiants : en l’absence d’archives, il faut se livrer à une vaste enquête quasi policière pour constituer des indices, par recoupements des sources d’informations. La nécessité de convoquer d’autres disciplines, d’attendre avec anxiété ce que les fouilles vont éclairer, la patience requise pour l’analyse des matériaux, tout cela constitue un champ d’études assez exceptionnel.

Références bibliographiques
BOTTINEAU-FUCHS, Y. et FERAUGE, M., Abbaye Notre-Dame d’Aiguebelle. L ‘ histoire architecturale d’un patrimoine vivant , Montjoyer, 2005.
BOUTON DE LA CROIX, Père Jean, Chartes et documents de l’abbaye N.D d’Aiguebelle, Commission d’Histoire de l’ordre de Cîteaux, 2 ème volume, Phénix, Paris, 2000.
DELPAL B., Le silence des moines - Les trappistes au XIX ème siècle (France-Algérie - Syrie), Beauchesne, Paris, 1998.
DIMIER A., L’art Cistercien , Zodiaque, 1982 (3 ème édition).
DUBY G., L’art Cistercien, Flammarion, Paris, 1998.
KINDER T. N., L ‘ Europe cistercienne, Zodiaque, 1998 (2 ème éditions).
PACAUT M., Les moines blancs, Fayard, Paris, 1993.
Chapitre 2
LE PRYTANÉE NATIONAL MILITAIRE DE LA FLÈCHE : DU MONUMENT HISTORIQUE AU SITE TOURISTIQUE
Anne-Gaël Dugua-Blanc
« [...] j’étais en l’une des plus célèbres écoles de l’Europe [...] »
Descartes, 1 ère partie du Discours de la Méthode 38

Telle est la réflexion de Descartes, après son passage au Collège Royal Henri-le-Grand fondé en 1604 à La Flèche, dans la Sarthe. En 1644, Descartes y retourne et y voit, semble-t-il avec plaisir, son ancienne chambre, les cours et la chapelle 39 . Aujourd’hui, nombreuses sont les personnes qui viennent visiter ces bâtiments qui accueillent depuis 1808 le Prytanée. Cet établissement est un lycée militaire, constitué de deux quartiers distincts. Le premier, à l’entrée de La Flèche, accueillant des élèves de la seconde à la terminale, comprend un ensemble de bâtiments datant de la fin du XIX ème siècle et d’autres plus récents. Le deuxième quartier, d’une emprise de 16 hectares sur la ville de La Flèche et regroupant les élèves de classe préparatoire aux grandes écoles militaires, se compose des bâtiments du XVII ème siècle qui accueillirent Descartes. Ce deuxième lieu, que nous allons étudier, est ouvert au public lors de certains événements et pendant la période estivale.
Un tel établissement, avec ses quatre siècles d’histoire, ses illustres élèves et son architecture qui a peu changé depuis le XVII ème siècle, présente un intérêt culturel certain. Susceptible d’attirer des visiteurs à La Flèche, ce patrimoine culturel a été perçu comme un site touristique potentiel. Encore faut-il qu’un tel site soit ouvert au public. Or l’établissement, appartenant au ministère de la Défense et soumis aux impératifs de son utilisation, ne s’est ouvert au public que progressivement et partiellement. La question de l’impact du Prytanée sur le tourisme pour la ville de La Flèche se pose donc.
Dans un premier temps, nous nous intéresserons donc à la mise en place de ce lieu touristique, conséquence de la conjonction de la présence d’un potentiel patrimonial préservé et de l’ouverture au public. Dans un deuxième temps, nous verrons que, bien que restreinte en raison de l’utilisation de l’édifice, l’ouverture de ce site touristique contribue à l’aménagement urbain de la Flèche et au développement du tourisme.

Le potentiel patrimonial
Selon Claude Origet du Cluzeau, « Le tourisme culturel est [...] une pratique culturelle qui nécessite un déplacement ou que le déplacement va favoriser » 40 , ce qui inclut le déplacement dans un cadre de loisir au cours duquel une « séquence culturelle » 41 s’intercale. Ce tourisme a pour objectif « d’élargir ses horizons, de rechercher des connaissances et des émotions au travers de la découverte d’un patrimoine et de son territoire » 42 . Le patrimoine concerné est alors aussi bien matériel qu’immatériel, et il convient de voir si le Prytanée répond aux attentes patrimoniales du tourisme culturel.
En 1604, Henri IV décide de fonder un collège pour les officiers de la maison du roi qu’il confie aux Jésuites, en signe de réconciliation : ceux-ci avaient en effet été bannis de France en 1594, après avoir été soupçonnés de participation à un attentat contre le roi. Il installe cet établissement à La Flèche dans le château construit au XVI ème siècle par sa grand-mère, Françoise d’Alençon. Situé non loin de Saumur, le collège jésuite de La Flèche a alors notamment pour vocation de limiter l’influence du centre d’enseignement protestant de cette ville 43 . A partir de 1606, les Jésuites édifient un ensemble de bâtiments, incluant l’ancien château de Françoise d’Alençon, afin d’enseigner dans un cadre adapté aux préceptes de leur ordre : les établissements des Jésuites doivent fournir l’habitation aux membres de la communauté, soumis aux exigences de la clôture, être adaptés à leur destination, en l’occurrence un établissement d’instruction pour des élèves n’appartenant pas à la Compagnie, et prévoir une église où le service religieux peut être assuré pour les Pères, mais aussi pour le personnel scolaire et les fidèles de l‘extérieur 44 . Depuis 1560, la construction des collèges jésuites suit donc avec quelques adaptations, le plan suivant: « [d]’une manière générale, les bâtiments scolaires et les bâtiments d’habitation, réservés à la communauté, s’ordonnaient autour de deux cours, la première appelée cour des classes, la seconde désignée sous le nom de cour domestique » 45 , souvent complétées par un autre ensemble de bâtiments, les « communs » 46 , sans oublier « [une] cour ou [un] jardin propices à la méditation et compris dans la clôture » et une Salle des déclamation ou salle des Actes 47 . Ce schéma est appliqué au collège de La Flèche, en y adjoignant une cour supplémentaire, celle des pensionnaires, en raison du nombre important d’internes. La fonctionnalité de l’édifice pour les Jésuites réside dans cette succession de cours, qui assure une séparation précise entre les différentes activités de l’établissement et de ses occupants.

Document 2.1 - Dessin du collège en 1614 par Raoul Digard 48 d’après un plan de décembre 1614 du frère Etienne Martellange, chargé des travaux à partir de 1612
Après leur expulsion en 1762, un enseignement intérimaire est assuré jusqu’en 1764, quand l’école devient collège militaire. A partir de 1776, les Doctrinaires dirigent le collège, mais la vocation militaire subsiste. Utilisés par les révolutionnaires, les bâtiments ne subissent pas de destructions majeures mais les cours sont interrompus avant que les édiles de La Flèche ne redonnent leur vocation d’enseignement aux bâtiments. En 1808, Napoléon transfère le Prytanée de Saint-Cyr à La Flèche : de cette époque date l’appellation Prytanée.
Le principal attrait de l’édifice provient donc de son architecture dont l’ensemble « constitue un exemple très remarquable de constructions sur le schéma d’un collège de Jésuites dont la vocation éducative s’est maintenue jusqu’à nos jours » 49 . On observe en effet une succession de trois cours, la cour des Pères, la cour des classes et la cour des Pensionnaires, cours bordées à l’est par la basse cour des Pères et à l’ouest par la basse cour des Pensionnaires : la répartition actuelle des activités du Prytanée est à peu de choses près la même que celle du temps des Jésuites. De plus, depuis 1771 50 , un jardin à la Française se situe de l’autre côté de la Douve. L’intérêt pour ce patrimoine bâti a abouti à sa protection 51  : l’église (MH, 5 août 1919), le portail d’entrée (MH, 5 août 1919), les façades et toitures (ISMH, 6 mars 1933) l’orgue et la tribune d’orgue (MH, 1 er mai 1933), l’ensemble de l’aile sud de la cour d’honneur avec ses accès sur l’extérieur (ISMH, 30 novembre 1994) ont progressivement été inscrits et classés.
L’histoire de l’institution est aussi à prendre à compte dans l’aspect patrimonial de l’édifice. Ainsi, l’église Saint-Louis, voulue par Henri IV pour recevoir son cœur et celui de son épouse Marie de Médicis, accueille aujourd’hui les cendres mélangées des deux coeurs, brûlés à la Révolution. Par ailleurs, le collège jésuite puis le Prytanée ont reçu de nombreux élèves, dont certains sont devenus célèbres notamment Descartes, le mathématicien Borda, l’abbé Prévost, le maréchal Gallieni, ou le ministre Pierre Guillaumat 52 . Des plaques commémoratives réparties dans les bâtiments célèbrent le passage dans l’édifice de certains de ces illustres anciens élèves. De même, des tables de marbre apposées notamment dans la Cour d’honneur de l’édifice (ancienne cour des Pères) portent le nom de tous les anciens élèves morts pour la France. Mais, même sans ces plaques commémoratives, le bâti est porteur de l’histoire de l’institution, comme en témoignent les propos tenus par un ancien élève devenu général, lors d’une visite au Prytanée : « Parcourez les cours austères ou les allées du parc, les longs dortoirs ou la haute chapelle, en nul endroit vous n’êtes seuls. Lointain ou récent, chacun d’eux vous offre un souvenir et, avec le souvenir, la leçon de l’exemple [...] » 53 .
La notion de « lieu de mémoire », définie par Pierre Nora comme « toute unité significative, d’ordre matériel ou idéel, dont la volonté des hommes ou le travail du temps a fait un élément symbolique du patrimoine mémoriel d’une quelconque communauté » 54 s’applique donc au Prytanée, en tant qu’édifice (ordre matériel) et institution (ordre idéel). La communauté prise en compte correspond à celle du Prytanée, c’est-à-dire, les élèves et les anciens élèves dans un premier temps, l’encadrement militaire et civil dans un second temps. Le « patrimoine mémoriel » coïncide avec l’histoire de l’institution depuis 1604. L’institution prytanéenne se plaçant dans la continuité du collège jésuite en revendiquant une partie de son héritage, notamment dans son idée d’instruire la jeunesse « pour être tant plus capable [...] de servir au public » 55 d’après l’édit de fondation de 1607. L’entretien de la mémoire inscrite dans l’édifice est assuré par les commémorations, principalement militaires, mais aussi par l’ouverture de l’édifice au public, les visiteurs pouvant alors accéder au travers des bâtiments à un patrimoine qui, au-delà de celui de l’institution, est celui de la France.
De nos jours, l’édifice, lieu d’enseignement, sert aussi de cadre à des concerts, à des conférences, et parfois à des expositions. A la lumière de ces éléments architecturaux, historiques, et culturels, le Prytanée apparaît comme un édifice pouvant s’intégrer dans la catégorie du tourisme culturel. Mais la valeur touristique d’un lieu n’existe que s’il peut être ouvert au public.

Certains éléments permettent de déterminer les étapes de la transformation d’un lieu en site touristique. C’est le cas des cartes postales qui appartiennent à la catégorie de ce que Marc Boyer appelle les « markers », qui véhiculent des images et représentations du « site à voir (sight-seeing) » 56 , pouvant amener les touristes à se déplacer. Dans le cas présent, l’existence de nombreuses cartes postales figurant le Prytanée, et ce, depuis la fin du XIX ème siècle, permet d’évoquer le Prytanée en tant que lieu possédant un potentiel touristique déjà remarqué.

L’étude des guides touristiques, dont le propre « est de tracer le chemin et d’aider à faire les choix entre les « choses à voir » » 57 , confirme ce potentiel et permet aussi de reconstituer l’évolution touristique de l’édifice. Seul ce qui mérite d’être vu figure dans les guides. En 1880, le Guide Joanne, Géographie du département de la Sarthe 58 , parmi les éléments jugés intéressants à voir à La Flèche, fait une description appuyée du Prytanée et de son architecture. L’accès au Prytanée ne s’intègre alors dans aucune démarche touristique, mais relève juste du bon vouloir du commandant de l’établissement envers d’éventuels visiteurs, dont les anciens élèves 59 . Les guides tnentionnent ensuite, dès la fin des années 1920 pour certains 60 , après la seconde guerre mondiale pour d’autres 61 , un changement des modalités de visite : elles ont lieu, sans autorisation préalable, tous les jours, sous la conduite du concierge, contre rétribution.

Document 2.2 - Carte postale « La Flèche, Prytanée militaire, vu à vol d’oiseau » du début du XX ème sièclc 62 .
Mais ce n’est qu’à partir des années 1980 que l’établissement rentre dans une démarche d’ouverture au public correspondant à celle d’un lieu touristique. Les premières journées du Patrimoine (ouverture au public gratuite des monuments, le troisième week-end de septembre) ont lieu en 1980, mais il faut attendre 1984 pour que le Prytanée s’y associe. En 1989, une deuxième étape est franchie : le Prytanée participe à l’opération « La fureur de lire ! » patronnée par le ministère de la Culture 63 , et présente dans une des salles de l’établissement une petite partie des collections de la bibliothèque. En 1990, pour la première fois depuis 1810, la bibliothèque du Prytanée est ouverte au public, toujours dans le cadre de cette manifestation 64 .
Il faut ensuite patienter jusqu’en 1991 pour que le Prytanée ouvre ses portes aux visiteurs en juillet et août, à l’occasion d’une exposition, dans l’enceinte de l’établissement, consacrée aux Jésuites. Le Prytanée se devait en effet de célébrer le cinquième centenaire de la naissance d’Ignace de Loyola, en raison des liens existant entre l’établissement et les Jésuites. L’ouverture au public lors de cette exposition marque le début de la mise en place d’un dispositif d’accueil des touristes (présence d’élèves volontaires pour faire visiter leur établissement). On voit ici l’application de ce que constate Claude Origet du Cluzeau, à savoir que le lancement ou la relance d’un produit culturel vient de l’alliance entre un patrimoine et une actualité ou une opportunité 65 . Dès lors, la présentation à l’entrée du Prytanée de dépliants sur les attraits de La Flèche et de ses alentours, permet d’inscrire la visite du Prytanée dans une sorte de réseau de sites touristiques.
En reprenant les termes cités par Marc Boyer, on peut considérer que la « touristicité » (potentiel, valeur touristique) de l’édifice est reconnue dès la fin du XIX ème siècle, mais que la « touristification » (transformation du lieu en site de tourisme et modification en conséquence sur la société, le territoire...) ne date que des années 1980. Mais la perpétuation de cette pratique de tourisme culturel, axée, entre autres, autour du patrimoine bâti, nécessite la préservation de l’héritage architectural.

En effet, pour Marc Boyer, « [en] l’an 2000, le tourisme est de plus en plus caractérisé par une quête du Vrai, de l’Authentique, de la Nature préservée, du Beau » 66 . Le vrai, l’authentique passe par la préservation. Dans le cas du Prytanée, la destination première des bâtiments étant restée l’enseignement depuis l’époque jésuite, le cadre architectural n’a pas subi de trop grandes transformations au point de le défigurer. Cependant, la prise de conscience du patrimoine date de la fin du XIX ème siècle, lors de la destruction de la Salle des Actes, amphithéâtre du XVII ème siècle, malgré les véhémentes protestations contre cet acte de « vandalisme » 67 . Cet attachement à l’édifice, notamment de la part des élèves et anciens élèves de l’établissement, n’a alors aucune visée touristique mais témoigne de l’appropriation du lieu par ses occupants : pour ces derniers, cette Salle qui a vu passer sur ses bancs le maréchal de Guébriant 68 , le philosophe Descartes, le mathématicien et marin Borda 69 ... « fait partie du patrimoine de l’armée, et ce patrimoine hausse l’esprit et le cœur des enfants » 70 . Cet attachement au patrimoine bâti comme support d’un patrimoine immatériel, est donc le fruit d’une appropriation de l’héritage moral hérité depuis 1604, avec une valorisation prononcée de l’héritage militaire.
Les premières mesures de conservation se mettent en place à partir de 1919, date du classement de l’église et du portail. Dès 1922, les travaux de réfection se succèdent à un rythme régulier, principalement sur la chapelle et le portail, les deux éléments classés. Après 1933, les chantiers portent sur les éléments qui viennent d’être classés, la façade et les toitures, ainsi que l’orgue, tout en poursuivant les travaux entrepris sur le portail d’honneur et la chapelle. On peut donc noter que les travaux interviennent après les procédures de classement.