Accents de banlieue

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Français
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Description

Les propriétés phoniques des parlers des jeunes des quartiers urbains pluriethniques constituent un véritable stéréotype en français contemporain : l'accent dit "de banlieue" se reconnaît, s'imite, et fait la une. Quelles sont les caractéristiques prosodiques de ce français populaire héréditaire, influencé par le phonétisme des langues de l'immigration transmises oralement dans les quartiers ouvriers défavorisés des grandes villes françaises ? Quelle est la fonction sociale de ces indices phoniques ? Quels positionnements identitaires permettent-ils de signaler ?

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Publié par
Date de parution 01 octobre 2010
Nombre de lectures 399
EAN13 9782296935860
Langue Français
Poids de l'ouvrage 3 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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ACCENTS DE BANLIEUE

Aspects prosodiquesdu français populaire
encontactavecles languesdel'immigration

Espaces Discursifs

Collection dirigée par Thierry Bulot

La collectionEspaces discursifsrend compte delaparticipationdesdiscours
(identitaires, épilinguistiques,professionnels…) à l’élaboration/représentation
d’espaces–qu’ils soient sociaux, géographiques,symboliques,territorialisés,
communautaires,… –oùles pratiques langagières peuventêtrerévélatricesde
modifications sociales.
Espace de discussion,la collectionest ouverte àla diversité des terrains, des
approchesetdes méthodologies, etconcerne – au-delà duseulespace
francophone – autant les langues régionales quelesvernaculairesurbains,les
langues minorées que cellesengagéesdansun processusdereconnaissance;elle
vautégalement pour lesdiversesvariétésd’unemêmelanguequand chacune
d’ellesdonnelieuàundiscours identitaire;elles’intéresseplus largement
encore auxfaits relevantdel’évaluation sociale dela diversitélinguistique.

/62(/67 39:6+1/7 4+697

Philippe BLANCHET etDanielCoste(Dir.),Regards critiques sur
la notion d'«interculturalité ».Pour une didactique delapluralité
linguistique,2010.
MontserratBenítezFERNANDEZ, JanJaapde RUITER, Youssef
TAMER,Développementdu plurilinguisme.Le casdelaville
d’Agadir, 2010.
Françoise DUFOUR,Del’idéologie coloniale à celle du
développement,2010.
Bernhard PÖLL etElmarSCHAFROTH,Normesethybridation
linguistiquesenfrancophonie,2009.
EricFORLOT,L’anglaiset leplurilinguisme.Pour une didactique
descontactsetdes passerelles linguistiques,2009.
Pierre BERTONCINI,Letag enCorse.Analyse d’unepratique
clandestine,2009.
RadaTIRVASSEN,Lalanguematernelle et l’école dans l’Océan
indien. Comores,Madagascar,Maurice, Réunion,Seychelles,
2009.

Zsuzsanna FAGYAL

ACCENTS DE BANLIEUE
Aspects prosodiquesdu français populaire
encontactavecles languesdel'immigration

Préface de Françoise Gadet

Du même auteur:

Fagyal, Zsuzsanna, Kibbee,Douglas,JenkinsFrederic,2006,French:A
LinguisticIntroduction,Cambridge,CambridgeUniversityPress.

Arregi,K.,Fagyal, Zs.,Montrul, S., A., Tremblay, A.,(éds.),2010,
Interactions inRomance:Selectedpapersfrom the38thLinguistic
Symposium onRomanceLanguages (LSRL),Amsterdam,Philadelphia,
JohnBenjamins.

Encouverture :photosd’unimmeuble dela Cité Inter (à gauche)etd’une affiche
publique àla Courneuveinvitantàune fête duRamadanà Argenteuil (prises par
l’auteur)

© L’Harmattan,2010
5-7,rue del’Ecolepolytechnique; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN:978-2-296-12516-2
EAN :9782296125162

1
PREFACE

Un livre de plus sur les jeunes de banlieues, et sur leurfaçon
de parler ?Est-ce que, en supposant admis que la « langue des
jeunes » ne constitue pas un sujet inintéressant pour la science,
on ne sait pas déjàà peu près tout ce qu’il y a à savoir, étant
donné le nombre dedescriptions déjà disponibles, qu’elles
soient constituées selon des points de vue ethnographiques,
anecdotiques, techniques (par exemple sur leverlan),
catastrophistes, sensationnalistes, médiatiques… De fait, non.
Et n’imaginons pas trop vite qu’on nefera que retrouver dans
le livre de ZsuzsannaFagyal ce dont on est déjàlasséd’avance,
àforce de l’avoir vuressassé par les médias, et parfois même
par les linguistes.

Plusieurs aspects rendent ce livre original et instructif.Mais
ce que je noterai avant tout comme lefaisant sortir du lot, car
celavaàcontre-courant de pratiquement l’ensemble de la
pensée sur la langue et en particulier sur la languefrançaise,
c’est lerôle du contact des langues.On savait bien, au moins
depuis les travaux d’AnthonyLodge (1993, 2004),àquel point
le contactavec d’autres langues a étéune constante de
l’histoire de la languefrançaise ; et certainement del’histoire
detoute langue, d’ailleurs, comme le montreSalikokoMufwene
(2005). Et c’est justement làque lefrançais se singularise :il
n’est exceptionnelni par sonessence, ni par son destin, même
si ceuxqui en ontécrit l’histoire ont longtemps aimé à le parer
de l’image d’une langue au destin unique (travers queLodge
avaitd’ailleurs épinglé jusquedans la plupart desHistoires de
la languefrançaise, à côté d’une forte tendance au
téléologisme).Exceptionnel, il ne l’est que par la façon dont
cette histoire a été reconstruite puis racontée, comme le montre

1
FrançoiseGadet, UniversitédeParis OuestNanterre, la Défense.

8Accents debanlieue
BernardCerquiglini (2007):une langue, dontil apparaîtàun
telpointpolitiquementimportantde dissimulerlesorigines, pas
particulièrement prestigieuses (c’est-à-dire, tout d’abord dans
labouche dupeuple, comme pourlaplupartdeslangues), que
leslinguistes,sefaisant surce pointlescomplicesdupouvoir
dansles Etats-nationseuropéens, ontfabriqué detoutespièces
desoriginesmythiques, maisqui leurapparaissaientplus
glorieuses.
Etlerapportentre le contact dans l’histoire de la langue et
2
lesjeunesde banlieues?Lathèse défendue parZsF,appuyée
sur de solides analyses de phonétique acoustique, c’est l’effet
indirectsur ce qu’on appelle «accentdesbanlieues» du
contactavec les« languesd’héritage»d’Afrique du Nordles
plus répanduesenFrance lorsdesdernièresgrandesvagues
d’immigration d’après-guerre.Que laplupartdesjeunesne le
parlentpas, ou pas bien (l’arabe, le berbère etle portugaispar
exemplen’étant pasbeaucoup mieuxtransmisaux générations
suivantes que l’ensemble des langues de France autres que le
3
français, qu’elles soient régionales ou «de l’immigration» ),
n’empêche pas qu’ils y aient affaire : c’est en quoi d’ailleurs le
terme de «langue d’héritage» estparticulièrementheureux,à
côté de toutes les formulations maladroites que l’on connaît. La
France esten effetcelui despayseuropéensquia, depuisle
e
pluslongtemps(le dernierquartdu19siècle), etle plus
fortement à l’échelle de sa population, bénéficié de constants
4
apports d’une immigration externe.

Maisalors, pourquoi est-ce que leslinguistes, dontil ne
devraitpasêtre inimaginable de supposer que c’est l’une des
fonctions que d’assurer un observatoire de la langue telle

2
VoiraussiCheshire(1982) pourlaGrande-Bretagne.
3
C‘est ce qu‘ont montré sans ambiguïté les travauxdedémographes
àpartirdumomentoùle recensementa comporté un volet
linguistique.Voirpar exempleTribalat(1995)etHéranetal. (2002).
4
VoirNoiriel(1988)etGadet(2007).

Accentsdebanlieue

9

qu’elle se parle, sont à ce point aveugles (ou plutôt sourds) à
l’émergence de nouvelles «façons de parler »?Cequi rappelle
tous les cas dans lesquels un phénomène linguistique ou
langagier apudemeurerinvisible, ouplutôtinvisibilisé,
jusqu’à ce que les conditions soient là pour qu’il soit perçu,
puisdésigné, puisnommé,aupointde devenir une évidence.
C’est que les linguistes n’ont pas su,aumoins surce point,se
distinguerdes usagersordinairesdeslangues.Ilscroient
tellement à l’existence des langues comme entités, bien
distinctes les unes des autres, qu’ils en ont négligé la réalité des
pratiquesdeslocuteurs, qui ne confortentnullementleurs
découpages,sansdoute parce que leslocuteurs, quant àeux,
sont plus sensibles à la réussite de la communication qu’à
l’imperméabilité de frontières, réelles ou supposées, entre les
idiomes.Partoutetconstamment, ily a(etily acertainement
toujourseu) émergence deformesde langueshybrides, quise
stabilisent ou non, se pérennisent ou non… question d’histoire
etde conditionsécologiques.Ce pourquoiSalikokoMufwene
(2005)rappelle qu’il n’a pas été besoin d’attendre la
globalisationpour que ce phénomène se manifeste, mais qu’il
s’agit tout simplement de l’éternelle continuation d’une
constante de l’histoire de l’humanité: l’interaction, le contact
et les influences réciproques.Ce dont certains linguistes ont
prisacte en constituant ladiscipline de lalinguistique du
5
contact, et pour une fois la France n’est pas trop en retard sur
lesAnglo-Saxons.

Cependant,‘influence’ n’est certainement pas à comprendre
ni comme emprunt, ni comme calque, ni comme reproduction.
Ce n’est pas par effet direct et mécanique queles langues
d’héritage, comme par exemplel’arabeen partie mythique ou
fantasmé de ces jeunes,agissent sur lefrançais.Comme

5
Discipline déjà suffisamment constituée pour s‘être dotée d‘un
organespécifiquedepuis 2007,Journal of LanguageContact,revue
en ligne que l‘on peut consulter sur le
site<http://www.jlcjournal.org/>.

10Accentsdebanlieue
l’expliqueJacquelineBilliez (1992),les enfants neles parlent
engénéralpas, mais ilsyontaffaire jusque dans leur corps, et
peuvent en joueràtitred’affichage(badging) et de stylisation
(crossing, styling) (Rampton 1995, 1999).Ce qui rappelle
d’ailleurs ce queRenée Balibar(1993)avait théorisésousle
terme de colinguisme;ouencore ce que Lodge (1993, 2004)
avait conçu sous la notion de nivellement, ou émergence d’une
version «simplifiée »de lalangue commune.Àladifférence
près que lanotion de simplification demeure purementformelle,
làoùcelle de nivellement sesitueaucarrefourde lastructure
et de l’écologie, en montrantlasélection parmi les traits
possiblesde ceuxquiserontle plusfacilementpartagéspardes
locuteurs d’origines linguistiques diversifiées. Dans l’hypothèse
d’AnthonyLodge, ce nivellementétaitaccéléré etfacilité parle
contexte de contactsde languesgénéralisésdanslamétropole,
e
où l’immigration externe depuisla fin duXIXsiècle nefaitque
continuer pour la France ce qu’avait apporté auparavant
l’immigration interne, puisque les provinciaux ne parlaient pas
davantagefrançais, oupasbien, oupasàtitre de langue
maternelle ou unique. Où l’on retrouve d’ailleurs aussi quelque
chose de ce que Robert Chaudenson (1998)amontréàpropos
de lakoïnèisation dans l’histoire de la migration,en particulier
dufrançaisenAmérique duNord, jusqu’à ce qui deviendra les
créoles.
ZsF accorde ainsi un rôle spécifique à ce qu’elle appelle des
« identitésmixtesintersticielles» (au sensdes sociologuesde
l’École deChicago).Etle portraitde Yasinsurlequelse clôt
l’ouvrage nous renvoie à ce que Mark Granovetter(1973) avait
montréàproposdu rôle incontournable de cespersonnesqui,
entantque «ponts», constituentdevéritables ressources
sociales.C’est en effet parce qu’il y a des Yasin, aussi à l’aise
dans l’univers de la banlieue que dans lesclassesmoyennes
dont il ne tardera pas à faire partie (sauf accident, c’est ce que
laissentprésager ses résultats scolaireset son charisme
personnel), que lesliensfaibles, quiseuls sontcompatiblesavec
l’appartenance à plusieurs réseaux, constituentunevéritable
force derecours social.Cespersonnagesdisposentde
l’exubérance dans la capacité motrice d’articulervite etbien,

Accentsdebanlieue11
dont David Lepoutre (1997)avaitbien montré l’importance
pour pouvoir accéder au rang envié d’une «icônestylistique ».
Autre leçon de ce livre,autre piste deréflexion,surtoutà
usage des seulslinguistespeut-être :la différence entre le
phonique etla grammaire, quantaux aspectsidentitairesque
les usagerspeuventfaire passerparlalangue et samise en
œuvre.Sur ce point, ZsFparvient à nous persuader qu’il faut en
passerpar sarigoureuse démarche phonétique,aussiaustère
soit-elle, si l’on veut produire autre chose que ces platitudes,
cesimpressions, cesanecdotesetces ressassementsdontnous
sommes amplement gavés. Si l’on veut reconnaître une
spécificitéàladémarche dulinguiste parmi les sciences
humaines, ce sera justement d’être celui qui travaille sur la
langue,surleslangues,surlesdiscours, ou surle langagier.
Par untravailapprofondisurle phonique, on comprend ce que
lesprocessusphonétiquesontdespécifique :d’être plus
fondamentalementprochesducorps, de laposture physique et
del’occupation de l’espace, par opposition à ce qui se joue
danslamorpho-syntaxe, davantage construiteàtravers
l’éducation à la grammaire(voiraussiArmstrong1998).Aussi
n’est-il pasinintéressantquesesoitdéveloppéeune nouvelle
discipline, lasocio-phonétique, dont on n’imagine pas que
pourraitexister un pendant grammatical sous la forme d’une
«socio-grammaire ».Lasocio-phonétique, qui n’est pas à
confondreavecuneapplication de laphonétiqueàla
sociolinguistique, prendacte dupointauquel laprononciation
etlaprosodie entretiennent un lien consubstantielavec le
corps.L’horizon est d’ailleurs ici l’une des préoccupations
constantes de la sociolinguistique, l’explication ou la recherche
de motivations,préoccupation trop souvent d’ailleurs laissée en
filigrane, ouaucontraire donnée commeune évidenceàtravers
des corrélations ou l’appel au sens commun.J’avais suggéré
auparavant(Gadet2004) qu’ily avaitessentiellementdeux
pistesinterprétatives(explicatives) possiblespourlesfaitsde
variation:lephonique etlepragmatique, dontlasyntaxe n’est
qu’un entre-deux (comme ce qu’on ne peut pas ne pas supposer
entre lesignal etlasignification).Cette hypothèse montrerait,
beaucoup plus que ne le fait ce qui est banalement tiré de l’âge

12Accentsdebanlieue
biologique des locuteurs (par exemple parle faitqu’ils soient
l’avenir immédiat de la langue), à quel point la «langue des
jeunes»estlemeilleurlieu quisoit pourinvestiguerle nouveau
en train d’advenir dans une langue.
Les locuteurs d’une langue apparaissent parfois les derniers
àêtre conscients de ce qui s’y passe vraiment, même si pour
d’autres aspects ils ont un savoir que le chercheur a du mal à
restituer.Leschangementsen coursnesontpas toujours
considérables, et ZsF vaparlerde «recyclagine »,troduisant
ainsiune distinction entre le nouveau– il n’y en a que peu –et
l’innovateur –il peut yenavoirbeaucoup, essentiellement
grâceàdesprocessusderesémiotisation, oùleslocuteurs se
mettent àdonner unsens social différent àdudéjà-présentdans
lalangue.Cependant, leslocuteurs, quelle quesoitleurpropre
façon de parler, paraissentadorerinvoquerlapossibilité de
« nouveau», que ce soit pour s’en inquiéter, s’en indigner, ou
encoreseréjouirde lacréativité etde lavitalité de leurlangue,
fantasmerécurrent surleslanguesquiseraient susceptibles
d’accoucher de quelque chose d’inouï par rapport à
elles6
mêmes. Ce nouveau, ce sera en l’occurrence ce qui pour les
banlieuesestperçucomme desindicesde brutalité, oucomme
une irrégularitérythmique– et il est bien vrai que l’accentde
banlieue ne «sonne » pascomme lefrançais traditionnel. D’où
lerôle irremplaçable dupassage parleterrain,seul moyen
d’établir ce qu’il en est véritablement.
C’estlaraison pourlaquelleZsFestpartie effectuer une
enquête deterrain.ElleachoisiLaCourneuve dansle 9-3, en
parfaite illustration d’un principe selon lequel plus un terrain a

6
Raymond Queneau(1950), avecsonthèmedu« néo-français», ne
faisaitainsique se glisserdans uneproblématique fantasmatique
récurrentechez leslocuteurs eux-mêmes,régulièrement exploitéepar
lesmédias surlemode spectaculairevoirecatastrophiste(entre
«France,tonfrançais foutlecamp »,et«quepeut-il advenir,si la
languenenousoffrepluslesbasesdecertitudeauxquelles ellenousa
habituésde toujours ?»).

Accentsdebanlieue13
été fréquenté et balisé par d’autres, plus il y a des chances d’en
faire surgir quelque chose de nouveau (à rebours de ce que
croient souvent les néo-thésards).ZsFestdonc partiesurles
pas de l’ethnologue et ethnographe David Lepoutre.Le passage
parleterrain, cesera aussi lachance interprétative.Carla
sociolinguistique, donton pourraitprétendre polémiquement
que, dans sa version la plus répandue, elle n’a jusqu’à présent
à peu près fait qu’établir des corrélations, dans ce qui aboutit à
faire savoir par exemple qu’un homme n’est pas une femme, un
jeune pas unvieux, etque lesclassesmoyennes sontmoyennes
(tous apports de savoir qui n’ont pas bouleversé les
sociologues),setrouveassez vite démunie dans sesobjectifs
explicatifs: qu’est-ce en effet qu’expliquerdansle champ
sociolinguistique,au-delàdesimplementcorréler?Question
qui concerne d’ailleurs l’ensemble du champ des sciences
humaines.

Etles résultats? Qu’avons-nous appris,à suivre derrière
ZsFce cheminforcément un peu aride de laphonétique
acoustique? L’essentiel, parce que c’est aussi une leçon de
linguistiquegénérale, estlerôle du redéploiementcréatif
d’élémentsdéjàexistantsdanslalangue :si lalanguefabrique
constamment du neuf, ce n’est pas nécessairement en innovant
(il n’y a que rarement de l’inouï, même s’il arrive aussi qu’elle
innove), maisenredistribuantlesphénomènesetlesprocessus,
etenresémiotisantdudéjà-là.À traversdescirconstances
diversifiéeset avec des résultatsdiversifiés, leshumains
appliquent auxlanguesdes stratégiesetdesprocessusquisont
toujours àpeuprèslesmêmes.Ainsi, ce que l’on apprend de la
langue des jeunes recoupe ce qu’on a appris d’autres terrains
lointainsétudiéspardes auteurscommeRobertChaudenson ou
SalikokoMufwene,avecles françaispériphériquesetles
créoles.Cequi peut aider les linguistes à comprendre qu’il
suffitdesavoir regarder(comme dansle«regard éloigné»de
Lévi-Strauss) pour voircequeleslanguesont ànous
apprendre, etpeut-êtrespécialement,parmi quelques autres,le
français grâceà sa considérable diversité,quandonsaitles
regardernon pluscomme des systèmesétancheset
indépendantsdeleurslocuteurs,maiscomme étantparties

14Accentsdebanlieue
prenantes de la vie des locuteurs. C’est aussi ce qui peut
constituer l’apport essentiel de la discipline sociolinguistique,
quand elle sait, comme dans cet ouvrage, s’appuyer sur des
démarches rigoureuses.

INTRODUCTION

Àla première occasion qui s‘offrira au jeune de quitter sa réserve, son
groupe familier affectif, pouraller seprésenteràune embauchepar
exemple,seul,faceàunemployeur qui va leconsidérerpar rapportà
des signesextérieurs: lesgestes–latenuevestimentaire, la coupede
cheveux, l‘état de la dentition, des ongles, la maîtrise de la langue… –
les risques d‘échec sont grands.L‘accent etla languedebanlieue
constituerontcertainement unélémentdisqualifiantpourlecandidat.
(Begag,2000 :8)

Le titredecetouvrageprovientde l‘expression «accentde
banlieue» que j‘ai entendue pour la première fois lors de mes
étudesdoctoralesà Parisdanslesannées quatre-vingt-dix. En
tant quemétonymie, l‘expression n‘estpasinédite: moyennant
lasubstitution ducontenantaucontenu,ellepermetdeprendre
l‘espacepour les individus qui l‘occupentetd‘attribuerdes
propriétésphonétiquesdistinctivesau premier plutôt qu‘aux
derniers. Commelesidentitéscollectivesaffichent souvent une
composante géographique, le rapportde relation logique établi
ainsientre unespace urbain périphérique(contenant)et une
marque d‘identitécollective(contenu)représente une
territorialisation despratiqueslinguistiquesbien connue que
l‘on retrouveaussi dansdes expressionsdu type« accentdu
Midi »,« accentdu seizième». Toutaccentperçu est une
construction sociale de l‘Autre, et souventmême uneidentité
imposéeàl‘Autre, il n‘y a donc rien d‘insolitenon plusdansla
portée sémantique généraledecette expression.Ce qui m‘a paru
singulierdans«l‘accentdebanlieue»étaitplutôt sonsuccès
politiquephénoménal. L‘expressions‘estdiffuséeavecune
vitesse fulgurantedanslesmédiasavantmême queles experts
commencentàs‘interroger sur ce qu‘elle signifie véritablement.
Est-ce quel‘accent dit« debanlieue»est réellementdistinctif
etpossède un contenulinguistiquementidentifiable ?Quelle est
safonctionsociale etqu‘est-ce qui a motivé sonémergenceà la
e
fin duXXsiècle ?

16Accentsdebanlieue
Les résultatsdemes recherchesm‘amènent aujourd‘huià
reprendrecette expression auplurieletàenfaireletitredecet
ouvrage:Accents deBanlieue. Cetravailsurlesignifiant
représenteuneprisedepositionquejechercherai àsoutenir
danscelivre,et qui peut serésumerdela manièresuivante.
Verslafin desannées soixante-dix, on voitapparaîtreles
premières référencesàuaccn «ent», donc àunensemblede
caractéristiquesphoniquesdistinctives, dufrançaisparléparles
descendantsdesimmigrésvenusengrand nombreduMaghreb
et du sud de l‘Europeà lasuitedela SecondeGuerremondiale
etdela décolonisation. Cet« accent»étaitmarquédetraits
phonétiquesnon héréditairespourdeuxraisons: lesFrançais
rapatriés d‘anciennes colonies parlaient unevariété de français
différentedesparlersdela métropole,etle françaisdelangue
secondedesnon-francophonesétait teintédel‘influence des
languesétrangèrespratiquéesaufoyer.Dèsla deuxième
génération, les traitsdeprononciation lesplusmarqués
disparaissentdans l‘interlanguedesbilingues: aufuretà
mesurequele françaisdevientleurlanguedominante, leurs
gestesarticulatoires seconformentdeplusen plusauxgestes
habituelsdufrançaishéréditaire. Parallèlementà ceprocessus
d‘adaptationquasi-automatiqueaupaysagesonorelocal (voirle
concept de l‘écologie externe, chapitre3), leslanguesd‘origine
dites«d‘héritage» commencentàêtreremplacéesparla langue
nationale.Ala suite d‘un processus de sélection s‘opérant dans
l‘interlangue des bilingues largement à l‘insu de ces derniers,
certains traitsphonétiquesperdurentalors qued‘autres se
combinentde façon originaleavec lescaractéristiques
phonétiquesdufrançaispopulairelocal.

Maiscontrairementauxmouvements d‘immigration
précédents, les langues d‘héritage de l‘immigration
d‘aprèsguerren‘ontpasété évincées: leur remplacementcompletpar
la languenationalen‘apaseulieu.Dansbeaucoup decas
évoquésbrièvementdansleschapitres quisuivent, lesenfantset
lespetits-enfantsd‘immigrés, bienqueFrançaisetdominantsen
français, demeurent souvententourésdeleurslangues
d‘héritage transmises oralement danslesfamillesetles

Accentsdebanlieue17
communautésdepratiquesculturelleset religieuses. Cepaysage
sonoreplurilingue, commeon leverra dansleschapitres5 et 6,
laissedesmarquesphonétiquesincontestableset repérables
dansla paroledecertainslocuteurs,sanspourautantaltérerles
relationsdedominance entreleslangues: le françaisestla
languedominante, mais saformemarquéeparlecontactavec
les langues d‘héritage reçoit l‘appellation «accentde
banlieue».

À Paris, cetaccents‘associeàl‘espaceurbain périphérique
de façon naturelle: depuisla nuitdes tempslesespaces
périurbainsdela capitalesont unespacedecontactentrele
françaispopulaire etleslanguesdesimmigrés. Lesbanlieues
ouvrièresdeParis sont, pourainsi dire, la mémoire-tampon
(buffer) démographiquedela capitale.Avec l‘arrivée dechaque
nouvelle génération delocuteursimmigrésdevenant rapidement
bilinguesetensuitedominantsdansla languenationale,
«l‘accentdebanlieue»teinté d‘influencesdiverseschange
aussi. Certains traitsdeviennentdes reliquesde l‘histoire
sociolinguistiquedeParis, alors que d‘autres continuent à se
transmettre, assurantainsi la continuitédesparlerslocaux. Les
sourcesducontact quirenouvellentle françaisparlépopulaire
dela capitaleont toujoursétémultiplesetmoinsfacilesà
identifier quenelesuggèrel‘expression que j‘airemarquéeil y
aquinzeans. «L‘accent de banlieue» a donctoujoursété
pluriel, permettant unemultitudedecombinaisonsdetraits
phonétiquesdufrançaishéréditaireavec lesnouvelleslangues
de l‘immigration.Cette expression mepermetderetracer un
instantdela longuehistoire« desaccentsdesbanlieues».

Celivreprésenteun parcoursd‘investigation phonétique et
sociolinguistiquesurlesaspectsprosodiques,essentiellement
rythmiques, desparlersdesadolescentsd‘origine ouvrièreet
multilinguedans unquartierpériphériquedela capitale. Il
existedenombreuxtraitésdecetypedansledomainedela
phonostylistique française fondéeparPierreLéonetIván
Fónagy. Ces travaux m‘avaient inspiréetoutaulongdema
carrière,etleurinfluencesera, je l‘espère, reconnaissable sur
cespages. Ilexiste encore peu d‘ouvrages de ce type dans la

18Accentsdebanlieue
1
tradition américaine, maisceuxqui ontvulejour seréclament
davantagedelasociolinguistiquequedela phonétique.Ilenest
demêmepourcelivre.Néanmoins, l‘approcheprésentéeici
demeurehybride: la phonétique estmiseà contribution dansles
recherches surles« accents»etles«styles», constructions
socioculturellesparexcellence. L‘entrée en scène récente de la
socio-phonétiqueauxÉtats-Unisa contribuéàl‘avancementde
cettebranchedela linguistique, dontilconvient d‘insister sur le
caractèresocialement utile(socially useful). Lemessage estle
mêmepourlessociolinguistes peu habitués à l‘analyse d‘un
grand nombrededonnéesempiriques: l‘analyseconjointe
qualitative et quantitativedespropos recueillisensituations
d‘interaction est la seule façon de dépassercertaineslimites
interprétativesdenotrediscipline.
L‘ouvrage est structurédelafaçonsuivante. Leschapitres1
et 2 retracentl‘histoirerécentedesdénominationsde«l‘accent
debanlieue»etcelledespopulationsauxquellescetaccenta
étéattribué. Lechapitre1faitle tourdes représentations
médiatiques« desparlersjeunes»,c‘est-à-diredesparlersdes
descendantsdespremiersimmigrésdontlephonétismeporte
encoreles tracesducontactdu françaisavec leslanguesde
l‘immigration. On constateque« parlersjeunes»réfère,trente
ansaprèslafin dela dernièregrande vague d‘immigration,aux
parlersdesjeunesdes quartiers urbainsdéfavorisés et
plurilingues. Lechapitre 2 estconsacréà lasituationsociale et
démographiqueducontactdeslanguesdanslesbanlieues
ouvrièresduParis d‘après-guerre. Cechapitre faitappel à
différentesapproches théoriques,s‘interrogeant en particulier
sur le rôle de l‘individudansdes situationsdecontactsde
langues. Lechapitre 3présenteles détails d‘uneenquêtede
terrain ayant eulieu entre 2000et 2002dans unquartier
populairedela capitale. À partird‘enregistrements effectués
avec des adolescents d‘origines diverses, leschapitres 4 et5

1
L‘excellent ouvrage deNormaMendoza-Denton,
Homegirls(2008),représente une exception.

intitulé

Accentsdebanlieue19
examinentl‘idée d‘uneirrégularitérythmiqueattribuéeaux
parlersdesadolescentsdesbanlieuesmultiethniques.On
s‘intéresse en particulier àcertainesvariationsallophoniques
pouvantêtreà l‘origine de la perception detellesirrégularités
rythmiques.Lesconclusionspermettentdesoulignerlarichesse
desvariationsallophoniquescaractérisantla paroledes
bilinguesetl‘importancedeleurinterlanguepourl‘hybridation
phonétiquedeslanguesen contact. Certainesdecesvariations
sont souventjugéesinsignifiantesmêmeparles spécialistes qui
rechignentà lesétudieren détail.Or, commeon cherchera à le
démontrer,c‘est grâceà cemélangedephénomènes
phonétiquesémergeantau sein d‘unelangue en contact
multiethniquequele françaispopulairedePariscontinueà
s‘adapter,selonsespropres spécificités, àsonécologie
langagière externe.Lechapitre6estconsacréauportraitde
deux chefsde groupesdepairsdontles« accents»représentent
deux normeslangagièresdifférentesau sein desgroupes
d‘adolescentsétudiés lors de l‘enquête:unenormetournéevers
lespratiqueslangagièresdesclassesmoyennes,et unenorme
orientéeverslespratiqueslocalesplurilinguesdelarue.On
interprétera lescomportementslangagiersdecesindividus
commeprototypiquesetporteursd‘authenticitésnouvellesdans
unesociété en pleinemutation.
***
Tout commeles traitsphonétiques deslanguesencontact, ce
travaildelonguehaleine estnéde sources d‘influences
diverses.Jeremerciemes collègues des deuxcôtés de
l‘Atlantiquepourleur curiositéintellectuelledans unclimat
collégialqui arendupossiblecetravail.Jesuis redevableà
FrançoiseGadetet àDavid Lepoutredontles travauxétaient de
véritables inspirations.J‘ai été influencée par les travaux de
SalikokoMufwene,ChristineDeprez, JacquelineBilliez,Cyril
Trimaille, SylvieDubois, Raymond Mougeon, AlbertValdman
etCécileVigourouxsurlecontactetles différentesvariétés du
français danslemonde.Jesaluelagénérositédemacollègue
AnnaMariaEscobar qui m‘a tant apprissurles théories de
contact deslangues. ChristopheChaguignianet Leïla En-naili

20Accentsdebanlieue
sont remerciéspourleuraideavec lesnombreuses relectures,et
mes étudiants, professeursde françaisauxÉtats-Unis,Fallou
Ngom,SamiraHassa,JessicaSertling-Miller etChristopher
Stewart, pournos échangesintellectuelsprécieux.Je remercie
ThierryBulot,SophieLaporte et toutel‘équipe éditoriale de
L‘Harmattanpourleuraide etlescollèguesdel‘Université de
l‘Illinoispourleurpatienceavec ceprojetdepublication.Les
boursesdel’Illinois ProgramforResearch in theHumanities,
deResearchBoardetdelaFondationWilliam andFlora
Hewlettont fourni lesdispositifsnécessairespourmenerà
termeces recherches.
Maismes remerciementslespluschaleureux vont surtout et
avant toutauxcollégiens etauxenseignantsducollègeoù j‘ai
enquêtéàLa Courneuve. Ce travail nepeut traduireni la
richessedenosinteractions, ni la complexitédes enjeuxdu
multiculturalisme qui affectentleurvie touslesjours.J‘espère
quecelivrecontribuera à démystifierlesidées reçues surle
plurilinguisme dans l‘espace sociolinguistique françaisetà
stimulerdes études surle français ensituationsdecontact.
Merci àtousceuxqui ontbienvouluprêterleurvoix« à
l‘Américaine», dont l‘identitémultilingue« interstitielle»
paraissait souvent si prochedela leur.

ZsuzsannaFagyal-LeMentec
États-Unisd‘Amérique

CHAPITRE1
PARLERS ET MIGRATIONS

1.1 Migrations et globalisation
Depuisdes tempsimmémoriaux,l‘agglomération parisienne
est un lieudemigrationsetdebrassagedespopulations. Les
conséquencesdesmouvementsdespopulations soulèventaussi
régulièrementdesdébatsetdescontroverses.On peut,
e
néanmoins, affirmer quedepuislasecondemoitiédu XX
siècle, il yadevéritables changements dans l‘air.Suiteà la
mondialisation et l‘usagelargement répandudesmoyensde
communicationélectroniquesinstantanés, leséchangesdebiens
etlesinteractionshumainess‘effectuent désormaisàune
échelleplanétaire, ce qui a amené à la compression de
l‘espacetempspour ungrand nombre d‘individus:sansmêmeavoiràse
déplacerphysiquement, on peutpratiquer quotidiennement
plusieurslanguesdanslemême espacesociolinguistique.
Les répercussionsdeceschangements surlespratiques
langagièresenFrance etdansbeaucoup depaysd‘Europesont
incontestables.L‘une des conséquences de cette nouvelle ère de
communicationestla transmission deslanguesnon nationales
dansdescommunautés appelées« mini-diasporas» (Deprez,
2006: 124). Cescommunautés sont typiquementpetitesde
taille, conscientes de leur unité culturelle et s‘organisentsur
plusieurs territoiresnationaux ouinternationaux. Il ne s‘agitpas
desdiasporasdites« devictimes», commeladiaspora
arménienneimplantée enFrancedepuisplus d‘un siècle, mais
desdiasporasissuesdesmigrations économiques.Les exemples
typiques sontlesdiasporaschinoises etafricaines(labor
diasporas),ainsiquelesdiasporasdemigrationsinternesau
territoire français, commepar exempleladiasporacaraïbe