Il faut reconstruire Carthage
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Il faut reconstruire Carthage

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Description

L'auteur propose une "refondation" de la pédagogie des langues anciennes dans une perspective à la fois anthropologique et linguistique qui puise son dynamisme dans la diversité des cultures qui constituent la Méditerranée plurielle, afin de construire une civilisation euroméditerranéenne. Confrontation et partage de cultures différentes, les Humanités modernes sont indispensables à notre société et à l'Europe de demain. C'est cela, de manière métaphorique, "reconstruire Carthage"!

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 mars 2007
Nombre de lectures 43
EAN13 9782336270609
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Bibliothèque Kubaba (sélection) http://kubaba.univ-paris1.fr/
Cahiers Kubaba
Barbares et civilisés dans l’Antiquité
Collection Kubaba
Série Antiquité
L’Atlantide et la mythologie grecque, Bernard Sergent
Histotir politique d’Ugarit, Jacques Freu
L’Aphrodite iranienne, Eric Pirart
Série Monde moderne, Monde contemporain
L’enseignement de l’Histoire en Russie, Annie Tchernychev
Le Lys, Poème marial islandais, Eysteinn Ásgrímsson, présentation et traduction de Patrick Guelpa
Série Grammaire et linguistique
A l’origine du signe : le latin signum, Stéphane Dorothée
Série Actes
(Ed. Mazoyer, Pérez, Malbran-Labat, Lebrun)
L’arbre, symbole et réalité, Actes des lères Journées universitaires de Hérisson, Hérisson, juin 2002
L’oiseau entre ciel et terrre, Actes des 2es Journées universitaires de Hérisson, 2004
La Fête dans l ’ Antiquité , la rencontre des dieux et des hommes
La Fête, de la transgression à l’intégration
Actes du colloque sur la fête, la rencontre du sacré et du profane, Deuxième Colloque international de Paris, organisé par les Cahiers Kubaba et l’Institut catholique de Paris, Paris, décembre 2000 (2 volumes)
Alchimies, Occident-Orient, éd. Claire Kappler et Suzanne Thiolier-Méjean, Actes du Colloque tenu en Sorbonne les 13, 14 et 15 décembre 2001, Publiés avec le concours de l’UMR 8092 (CNRS-Paris-Sorbonne)
Série Eclectique
Sueurs ocres , Elie Lobermann
Il faut reconstruire Carthage
Méditerranée plurielle et langues anciennes

Patrick Voisin
Sommaire
Bibliothèque Kubaba (sélection) http://kubaba.univ-paris1.fr/ Page de titre Page de Copyright Patri meo, PREFACE AVANT PROPOS PREAMBULE CHAPITRE 1 - LES COLONNES D’HERCULE CHAPITRE 2 - RECONSTRUIRE L’ESPACE MEDITERRANEEN, DE LA MEDITERRANEE A L’EUROMEDITERRANEE CHAPITRE 3 - REFONDER L’ANTIQUITE, DE LA TRADITION COMMUNE A « L’AVENIR DE NOS ORIGINES » CHAPITRE 4 - REINVENTER LE PALIMPSESTE MEDITERRANEEN, DES LANGUES DE L’ AFRICA A LA QUESTION DE LA TRADUCTION CHAPITRE 5 - RECRIRE UNE PHILOLOGIE EUROMEDITERRANEENNE, DE LA THEORIE A LA MISE EN OEUVRE CHAPITRE 6 - CARTHAGO RESTITUENDA EST PREMISSES CONCLUSIVES, L’ESPOIR DE PREMICES POSTFACE - Lettre ouverte à Nina Bouraoui, Prix Renaudot 2005 L’HARMATTAN, ITALIA - Via Degli Artisti 15 ; 10124 Torino
Illustrations Scène from the ruins at Carthage, dessinée par John Salmon et gravée par Henry Adlard, (19x12,5cm), 1836 ; photo de Patrick Voisin La déesse Kubaba, Vladimir Tchernychev
Directeur de publication : Michel Mazoyer Directeur scientifique : Jorge Pérez Rey
Comité de rédaction
Trésorière : Christine Gaulme Colloques : Jesús Martínez Dorronsorro Relations publiques : Annie Tchernychev Directrice du Comité de lecture : Annick Touchard
Ingénieur informatique Patrick Habersack ( macpaddy@free.fr )
Brigitte d’Arx, Marie-Françoise Béal, Olivier Casabonne, François-Marie Haillant, Germaine Demaux, Frédérique Fleck, Hugues Lebailly, Eduardo Martfnez, Paul Mirault, Anne-Marie Oehlschläger, Alexis Porcher, Nicolas Richer, Francisco de la Rosa, Germaine Servettaz
Avec la collaboration artistique de Jean-Michel Lartigaud et V ladimir Tchernychev
Ce volume a été imprimé par © Association KUBABA, Paris
© L’Harmattan, 2007 5-7, rue de l’Ecole polytechnique ; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr
9782296029484
EAN : 9782296029484
Patri meo,
matri, carae uxori filioque Aureliano,
denique meis atque omnibus mihi confisis sine quibus haec uerba amoris plena defuissent,
magistris et rhetaribus 1 , amicis collegis 2 , Khagnae Palensis discipulis.
Sans oublier deux filles de la Méditerranée qui m’ont donné l’envie d’écrire ce livre,
Livia, ma fille, Gallo-romaine native de la rive Nord,
Ouafae 3 , ma première élève normalienne, Berbère native de la rive Sud,
ainsi que Michel Mazoyer qui m’a accueilli sans réserve dans une des collections des Cahiers KUBABA et Dominique Briquel (Paris IV, EPHE 4e section) qui m’a fait l’insigne honneur d’écrire la préface.
PREFACE
Et si l’apprentissage du latin pouvait aider à résoudre la crise des banlieues ? Et si on y envoyait des agrégés de Lettres Classiques plutôt que des compagnies de CRS ?

Ce sont les questions paradoxales que le lecteur est amené à se poser en lisant le livre de Patrick Voisin. Et il est amené à se les poser très sérieusement. Car l’auteur n’est pas un idéaliste coupé des réalités de notre XXIe siècle, un nostalgique du latin qui, tel Montaigne, l’aurait appris avant même de savoir le français, et s’imaginerait qu’il est appelé à redevenir une langue de communication dont, par miracle, l’usage ferait disparaître les difficultés d’intercompréhension entre les groupes, de plus en plus divers, dont se compose notre pays.
Patrick Voisin sait ce de quoi il parle. Il est un enseignant, je serais tenté de dire « de terrain », qui connaît bien ce public culturellement et linguistiquement divers, dans lequel l’immigration en provenance de l’autre rive de la Méditerranée, qu’elle soit de première, deuxième ou troisième génération, occupe une place particulièrement importante. C’est cette expérience qui nourrit son livre : aussi étrange que cela paraisse, Patrick Voisin a été conduit à comprendre, on pourrait dire expérimentalement, par son métier de professeur du second degré pendant quinze ans puis des classes préparatoires depuis plus d’une dizaine d’années, que la formation aux langues anciennes pouvait être un atout dans la construction d’une société beaucoup plus diversifiée que par le passé, à laquelle elle peut apporter une plus-value - n’hésitons pas à utiliser un vocabulaire mercantiliste dans un monde où on raisonne de plus en plus en termes d’économie voire de finances ! - en matière de communication réelle, c’est-à-dire de compréhension et de reconnaissance mutuelle entre les individus et les groupes.
Assurément le latin n’est pas, ou n’est plus une langue de communication - même si Patrick Voisin rappelle que tous les matins on peut écouter sur une radio fmlandaise un bulletin d’information en latin ! -, mais elle n’a pas à l’être : l’exemple du basic english est là pour nous montrer ce qu’est un idiome réduit à sa seule fonction de medium de communication entre les individus, devenu un simple outil, simple à utiliser mais aussi simplificateur voire simpliste même par rapport à la langue dont il est parti - qui est quand même la langue de Shakespeare ! Or c’est peut-être la chance du latin - mais aussi du grec - aujourd’hui : il n’a pas à remplir cette fonction de communication immédiate, il autorise le recul, la réflexion. Il suppose un exercice de la traduction, qui n’est pas l’application d’un code de transformation automatique d’une langue dans une autre, qu’un ordinateur saurait faire mieux que nous. Il a de très belles pages sur ce qu’est la traduction, qui est, ou devrait être, « un passage maîtrisé et compris d’un système à un autre », et d’un système qui n’est pas seulement linguistique : la traduction, nous rappelle-t-il, est un « exercice interculturel », une confrontation de deux cultures, de deux manières d’appréhender le monde. Or quelle meilleure manière de s’enrichir existe-t-il que cette ouverture en profondeur, qui passe par une interrogation sur soi-même en même temps que sur l’autre, que seule la confrontation avec l’autre rend possible ?
Nos sociétés de l’ère de la mondialisation sont confrontées chaque jour à cette question de la rencontre de l’altérité. Et c’est là que les langues anciennes peuvent avoir leur rôle à jouer, et spécialement dans la rencontre avec l’autre rive de la Méditerranée qui est sans doute l’aspect le plus saillant de ses conséquences dans notre pays. Une langue comme le latin a été parlée dans le Maghreb, a été une langue commune entre les deux côtés de ce qui était le mare nostrum des Latins : Patrick Voisin rappelle ce que des esprits comme Apulée ou Augustin ont apporté aux lettres latines, et par-delà à la culture universelle. Ce peut être la base de ce que l’auteur définit comme une Euroméditerranée, qui a sa spécificité, laquelle, fort heureusement, n’entre pas dans le schéma manichéen du choc des cultures. Ne nous méprenons pas : il ne s’agit pas de remonter à de prétendues sources communes, de retrouver une mythique unité originelle que les vicissitudes de l’histoire auraient occultée. Ne retombons pas dans l’illusion complaisamment entretenue par les colonisateurs, qu’ils fussent français ou italiens, de s’inscrire dans le souvenir de l’empire romain, de venir restaurer ce qui aurait été une uniformité culturelle des individus, qu’il fussent du nord ou du sud de la Méditerranée. Si on lui donnait cette dimension, le mare nostrum des Romains pourrait être aussi dangereux que l’illusoire « lac français » dans lequel Napoléon III voulait transmuer la mer qui séparait l’Algérie de la France.
En fait, et Patrick Voisin le montre bien, l’« homme romain », celui du nord et celui du sud de la Méditerranée, celui finalement de toutes les régions de l’empire, n’était pas un. Il était divers, et déjà était fondamentalement bilingue, ou plurilingue. S’agissant de ces populations romanisées d’Afrique du Nord, il souligne la persistance des parlers indigènes, libyque ou punique. Or ce serait un contresens de les réduire à des survivances d’éléments attardés, des sortes de patois de paysans : comme l’a bien mis en relief le texte, redécouvert récemment par F. Dolbeau, de sermons d’Augustin, l’évêque d’Hippone, cette gloire des lettres latines, professait le plus grand respect pour la langue néo-punique que parlaient ses ouailles et lui reconnaissait un statut de langue de culture, dont il nous apprend qu’elle avait donné lieu, par exemple, à toute une hymnologie religieuse dont il serait bien intéressant que nous ayons conservé des traces. Il n’est pas dès lors surprenant que ces parlers aient laissé des traces dans le latin, aient pénétré la langue même du conquérant : Patrick Voisin cite plusieurs de ces mots latins d’origine punique ou berbère, montrant ainsi que l’emprunt ne s’est pas fait à sens unique, ne s’est pas limité aux termes qui, dans les parlers berbères actuels, peuvent être rapportés au latin.
Ces faits ne sont pas anecdotiques. L’auteur montre que l’empire romain, cette mondialisation de l’Antiquité qu’a connue le bassin méditerranéen, s’est construit sur une situation de pluralité linguistique - pluralité qui était loin de se réduire au seul fait des deux langues, utraque lingua, les deux langues de culture, celles auxquelles on pense immédiatement, le latin et le grec. Augustin - encore lui - cite immédiatement après, et avec une égale dignité culturelle, le punique de ses compatriotes, l’hébreu aussi bien évidemment, et même le gaulois, cette langue dans laquelle les druides avaient exprimé une sagesse qu’on n’hésitait pas à égaler à celle de Pythagore. Il le savait bien, ce qui faisait la richesse intellectuelle de l’empire était justement ce foisonnement des langues, ce contact permanent de systèmes linguistiques et de traditions culturelles différentes et l’enrichissement mutuel que cette situation permettait. On pourrait espérer que la mondialisation contemporaine, celle du moins qui se fonde sur une telle profondeur historique et culturelle comme lorsqu’elle s’opère au sein de l’Euraméditerranée, produise les mêmes effets.
Redisons-le, ce que préconise Patrick Voisin n’est pas un retour aux origines, réactionnaire et bien évidemment voué à l’échec, qui ferait table rase de ce qui s’est passé depuis l’Antiquité. Cet héritage de l’antique, il est évident que les civilisations qui se sont développées ensuite sur le pourtour de l’ancien mare nostrum l’ont traité différemment et que sa place y est inégalement sensible. S’agissant du monde arabe, les Occidentaux ont sans doute du mal à y percevoir l’importance de l’apport grec, et même latin : il n’en est pas moins réel et il n’est pas inutile de rappeler que la culture grecque a été redécouverte par notre Moyen Âge occidental à travers les Arabes. Quant à la place du latin dans notre culture française, Patrick Voisin s’insurge à juste titre contre le fait que, dans l’esprit de bien de nos contemporains, le latin est la langue de l’Église catholique, se ramène à la messe en latin. Or, comme il le formule joliment, l’apprentissage du latin, tel qu’il a été réellement, est « une propédeutique à la laïcité », est un moyen de se confronter à une culture dont l’usage qui en a été fait par le christianisme - mais dans une de ses variantes, car on ne saurait négliger la place qu’y ont tenue, et qui, fort heureusement, n’appartient pas seulement au passé, d’autres langues de celles qui furent parlées dans l’imperium Romanum, comme, outre le grec, le copte ou le syriaque - n’exprime qu’une des nombreuses facettes.

Il n’en reste pas moins que nous Euroméditerranéens avons tous ce passé, ce type de culture en commun : si nous le comprenons bien, c’est-à-dire si nous sommes capables de comprendre la dimension multiple, plurilinguistique, qui le vivifiait, il peut nous apporter beaucoup. Comme le suggèrent le titre et le sous-titre du livre, nous pouvons avoir l’espoir d’une refondation des langues anciennes dans la Méditerranée plurielle, mais aussi - par une action mutuelle - de la société européenne dans les langues anciennes.
Paris, le 3 novembre 2006
Dominique BRIQUEL Professeur à l’Université de Paris-Sorbonne (Paris IV)
AVANT PROPOS
Mardi 12 juillet 2005, vers 17 heures 30.

Sur le chemin de la Sorbonne - où je m’apprête à rejoindre mon jury d’agrégation externe de lettres classiques dans ses travaux de dernière journée de la session 2005 -, je m’arrête à la librairie Compagnie 4 , rue des Ecoles, pour acheter le dernier Détienne, Les Grecs et nous.

Au sous-sol je rencontre Marcel Détienne, l’un de mes phares depuis le milieu des années 70.

Kairos.

Omen ?

Les vents seraient-ils favorables ?

Ce livre peut commencer.
PREAMBULE
Les langues anciennes (ou Humanités classiques), synonymes de tradition, sont considérées par beaucoup comme des survivances d’un passé révolu, dénuées d’utilité, donc hors jeu et ainsi vouées à une disparition plus ou moins programmée. Quant à leur nécessaire subsistance contrôlée pour que quelques grands lycées, écoles prestigieuses ou institutions savantes aient leur spécificité d’excellence, elle n’empêche pas qu’elles s’y fossilisent et n’y respirent pas ; elle contribuerait même chaque jour un peu plus à cela, en les rangeant au rayon de curiosités intellectuelles au regard du commun ; ainsi l’excellente communication donnée par Charles de Lamberterie pour la Diffusion des savoirs de l’Ecole Normale Supérieure de la rue d’Ulm en est-elle un des exemples les plus récents : quel a été, est et sera le public de cette conférence de tout premier ordre sur les langues indo-européennes 5  ? Il faut être lucide, les langues anciennes n’existent aujourd’hui que pour les happy few (de nombreuses statistiques dont le lecteur sera épargné montreraient cette « peau de chagrin »), soit un petit nombre de chercheurs qui très vite manqueront d’étudiants dans leurs séminaires. Ainsi perçues et conçues, les langues anciennes ne changeront assurément rien ! Mais faut-il en rester là ?

Ce déclin qui touche les pays d’Europe occidentale - y compris l’Italie - ne concerne pourtant pas les pays de l’Est de l’Europe qui voient leurs étudiants non-spécialistes (en médecine ou en pharmacie, en droit, en biologie, en gestion même..., et non seulement en sciences humaines) pratiquer le latin parfois de façon obligatoire ; tel est le cas en Hongrie, en Estonie, en Lituanie dans le 1er cycle des études médicales ou encore en Slovénie dans les cursus scientifiques ; lors du congrès 2005 de l’APLAES, Association des professeurs de Langues Anciennes de l’Enseignement Supérieur, une enquête 6 menée auprès des Universités de l’Union européenne fut éloquente. En Finlande les media proposent même des émissions en latin, et la Toile révèle que la langue latine n’est pas tout à fait morte 7  ! Dernière initiative en date dans ce domaine - malheureusement elle ne fut pas française en 2000 -, sur le site web 8 de la Présidence finlandaise du Conseil de l’Union européenne, figure une rubrique Conspectus rerum Latinus 9 en complément des newsletters !

Le paradoxe appelle une recherche des causes. Certes les politiques successives en matière d’Education ont enlevé aux langues anciennes leur place essentielle dans le système éducatif, au nom de supposées valeurs modernes (allègement des programmes, orientation utilitariste des études, priorité donnée aux disciplines qui ont des applications professionnelles ou aux sciences), et la politique gestionnaire accroît encore plus les effets de nos jours (normes San Remo, dotations horaires globales dans les établissements du 2nd degré par exemple), mais les défenseurs des Humanités ne se sont-ils pas souvent laissé enfermer dans le piège d’études classiques représentant des « finalités sans fin » au sens kantien, tournées vers la seule perfection de la poiesis, comme l’ont déjà remarqué Heinz Wismann et Pierre Judet de La Combe 10  ? A qui vous dit : « Les langues anciennes sont inutiles », il est hautement suicidaire de répondre « Oui, et alors ? ». L’argumentaire traditionnel - si fondé et si varié fût-il pour maintenir la pratique des langues anciennes - s’est progressivement réduit à l’idée que celles-ci permettaient aux élèves d’être inscrits dans « les bonnes classes », sauf que l’éparpillement des latinistes et des hellénistes dans des classes différentes et hétérogènes - en vertu d’un enseignement indifférencié ou de détermination - a depuis dix ans ruiné l’argument qui a vite servi aux nouvelles classes dites « européennes ». Comment peut-on donc continuer à vouloir développer les langues anciennes autour de la notion de gratuité au XXIe siècle ? Selon la formule de Michel Perrin, ancien Président de l’APLAES, à quoi sert de faire un baroud d’honneur pour défendre leur place si l’on doit faire ensuite hara-kiri ?

D’un autre côté la gestion de l’immigration est un problème fondamental pour les pays de la communauté européenne, les citoyens étant partagés - tant d’un individu à l’autre que chacun au fond de lui-même - entre des appartenances différentes et parfois contradictoires par le jeu complexe qu’elles constituent; langues, religions, catégories sociales, idées politiques séparent et divisent, quand elles n’engendrent pas la violence, au lieu d’enrichir les échanges. Ainsi communautarismes religieux, replis fétichistes, identités exacerbées et fragmentations communautaires sur une base ethnico-religieuse trouvent actuellement deux types de réponses opposées de la part des responsables de partis politiques : l’exclusion extrémiste de la part des uns - discours bien entendu inacceptable -, et le relativisme multiculturaliste de la part des autres - voie difficile à maîtriser. Nos sociétés sont incontestablement soit rivées dans une identité ancienne qui se radicalise avec intolérance, soit à la recherche de leur identité moderne qu’elles n’ont pas encore trouvée car cela nécessite un équilibre entre passé et présent, entre acceptation de l’Autre et affirmation de Soi.

Notre pays tente courageusement de construire une intégration dans la République en harmonisant ces différences, mais bien des problèmes se posent quant aux modalités, la loi sur la laïcité qui donne lieu à des réinterprétations ou à des relectures récurrentes étant l’une des questions centrales. Je ne prétends à aucune compétence particulière dans le domaine des sciences sociales et politiques, mais je renvoie mon lecteur à l’expérience première que le monde offre au quotidien ; un journal titrait il y a un peu plus d’un an : « Plus de 300 quartiers en voie de ghettoïsation », évoquant un rapport de la Direction Centrale des Renseignements Généraux faisant état d’un « repli communautaire » croissant dans 315 quartiers sur 630 observés (potentiellement 1.8 million d’habitants). La population maghrébine dans l’Union européenne était évaluée à 2% en juin 2004 ; les dernières statistiques en date qui nous ont été communiquées par le Ministère de l’Education nationale 11 recensent les élèves de nationalité étrangère (5,9% de la population scolaire dans le 1er degré à la rentrée 1999, et 4,3% dans le 2nd degré), mais d’une part elles sont déjà bien anciennes, d’autre part cette population est différente de la population des immigrés et de la population d’origine étrangère, auquel cas les chiffres sont beaucoup plus importants. Enfin le dernier mois de l’année 2005 a vu les banlieues prises d’un malaise identitaire sans précédent qui appelle de façon urgente une politique éducative adaptée.

Quel lien, dira-t-on, entre ces deux constats ? L’étincelle lumineuse ne naît-elle pas de deux silex frottés ? Prenons ces deux silex ! L’Ecole de demain peut dans le même mouvement permettre la refondation de l’enseignement des langues anciennes et travailler à la convergence des cultures dans le respect mutuel de leurs valeurs propres, grâce à un enseignement laïque des origines communes qui dépasse et transcende les ruptures de l’Histoire ; en effet l’Antiquité comme référence historique, philosophique, artistique et littéraire précède les clivages religieux et nationaux liés à l’Histoire moderne.

Or l’un des objectifs affichés par la Loi d’orientation et de programme pour l’Avenir de l’Ecole, dans le cadre du « Socle pour tous » ou « ensemble de connaissances et de compétences indispensables », est la construction par l’Ecole d’« une culture humaniste et scientifique permettant l’exercice de la citoyenneté » dont la définition a été confiée d’abord au Haut Conseil de l’éducation, puis à présent au Comité d’orientation sur les programmes. Il est encore écrit dans le rapport annexé : « L’Ecole n’a pas uniquement pour rôle de dispenser des connaissances que l’évolution rapide des savoirs et des technologies risque de rendre obsolètes; elle doit (...) apporter les références culturelles sur lesquelles notre civilisation s’est construite». Auparavant le Groupe de relecture des programmes de collège (Pôle des humanités sous la présidence de René Rémond) avait souligné l’importance d’une culture partagée, bien qu’il ne s’appuyât point sur le rôle que pourraient jouer les langues anciennes en soi dans la réalisation de cet objectif. Ainsi, dans la circulaire n° 2005-067 du 15 avril 2005 préparant la rentrée 2005, le Ministre de l’Education nationale a-t-il affirmé son souci d’une « politique volontariste en faveur des langues anciennes » , en précisant : « Les langues anciennes ont une place importante dans la formation intellectuelle des élèves. Leurs enseignements doivent bénéficier d’une dynamique renouvelée » ; l’intention était louable, mais les problèmes demeurent et, si nous voulons profiter pleinement de cette impulsion, cela suppose de redéfinir les enjeux de la discipline.

Or ce que développait Alain Boissinot, IGEN du groupe des lettres, lors du Séminaire national Perspectives actuelles de l’enseignement du français organisé en octobre 2000 à la Sorbonne par la DESCO 12 , s’applique incontestablement aux langues anciennes ; il suffit de remplacer dans la première phrase l’expression « l’enseignement du français » par cette autre : « l’enseignement des langues anciennes » :

Quand on parle de l’enseignement du français, on parle d’une discipline, qui participe d’une visée scientifique et culturelle, mais qui se définit aussi par sa place dans le système éducatif - ce qui génère de nombreuses contraintes -, par des enjeux sociaux et institutionnels, par la façon dont elle est présentée à l’apprentissage, par une histoire. Autrement dit, une discipline ne se définit pas seulement par fobjet qu’elle vise, par les domaines du savoir auxquels elle se réfère. Il faut se méfier d’une approche essentialiste des disciplines (...) et penser à travailler aussi sur leurs modes d’existence. (...) C’est un contexte qu’il faut analyser, des sollicitations dont il faut être conscient, un public d’élèves ou d’étudiants qui évolue : ce n’est pas une idée pure. 13
La réflexion que je veux mener s’inscrit dans le prolongement de cette analyse ; elle entend se situer dans une autre perspective - mais pas nécessairement dans une fmalité autre - par rapport à celle des nombreuses associations ou personnes privées (universitaires ou personnalités de tous ordres) défendant de façon généreuse la cause du grec et/ou du latin. Que l’on ne se méprenne pas sur mes intentions. J’ai le plus grand respect et la plus grande admiration pour le travail et l’action de Madame Jacqueline de Romilly ou de Monsieur Jean-Pierre Vernant, qui ont marqué mes études et sont nos meilleurs ambassadeurs de la cause ; le départ récent de figures éminentes telles que Jacques Lacarrière, Pierre Vidal-Naquet, Raymond Chevallier - entre autres - nous laisse chaque fois un peu plus orphelins. Sit illis terra leuis 14 . Nous savons quelle énergie est dépensée par tous ceux qui militent dans l’APLAES, la CNARELA, l’APFLA-CPL, l’APL, le SEL ( Sauvegarde des Enseignements Littéraires ), le collectif Sauver les Lettres, l’Association Guillaume Budé, l’Union Latine, les associations de spécialistes telles que les Etudes latines ou les Etudes grecques..., ou dans les syndicats qui relaient parfois ces analyses - et nous leur savons le plus grand gré de soutenir en particulier le combat quotidien mené par les professeurs de lettres classiques -, mais il s’agit toujours pour eux de « sauver » ou de « défendre » ou de « préserver ».

Si uis pacem para bellum, l’adage est connu ! Il s’agit à présent de mener un combat pour les langues anciennes, et non un repli défensif - même tactique - contre ceux qui pourraient vouloir leur affaiblissement et leur disparition. Il faut refuser l’idée d’être un jour le dos au mur. Il ne faut plus sauver d’un côté pour perdre de l’autre dans le même moment. Il ne faut plus considérer de petits acquis comme de grandes victoires. Bref il faut changer de « stade », c’est-à-dire de mesure de longueur, et - le stade présent étant celui qui permet de mesurer l’Europe - bien des argumentaires ont vécu et sont aujourd’hui caducs ! L’enseignement des langues anciennes montrerait-il ses limites ? Le problème qui se pose est bien celui de la redéfinition de cet enseignement dès sa base et tout au long de ses étapes, dans le 2nd degré et à l’Université.

Ce projet ne peut réussir que s’il est intégrateur, s’il fédère et met en cohérence différentes représentations possibles - et légitimes - de la discipline. (...) Et c’est bien là aujourd’hui l’enjeu majeur pour notre discipline : non pas verrouiller des frontières, mais « décloisonner » et articuler entre elles toutes les composantes qui font sa richesse. 15
C’est ainsi qu’Alain Boissinot terminait sa communication sur les enjeux des disciplines à propos du français, mais ces mots ne conviennent-ils pas tout aussi bien pour notre nécessaire travail de refondation des langues anciennes ? Mon ouvrage a pour but d’ouvrir et de proposer de nouvelles voies ; puissent-elles connaître le même essor que l’immense réseau des voies romaines à la fin de l’Antiquité et nous conduire en tous points d’une Europe ayant non pas retrouvé une identité culturelle niant les évolutions de l’Histoire mais construisant sa citoyenneté culturellement plurielle et ouverte dans la confrontation de son passé et de son présent.

Il s’agit en fait - pour ceux que l’aventure effraierait, déjà ou encore ? - d’actualiser le propos que Jacques Perret tenait il y a quelques années dans son essai Latin et Culture  ; s’interrogeant sur l’avenir de l’enseignement du latin, il citait Edmond Farral dans son Discours prononcé à la Société des Etudes Latines pour la séance de rentrée du 9 décembre 1944 :

L’histoire nous apprend que trois fois au moins notre civilisation occidentale a été sauvée par le retour à l’esprit latin. Une première fois, quand l’Europe, après avoir été plongée par les grandes invasions dans la plus noire barbarie, a vu réapparaître pour son salut, dans les dernières années du VIIIe siècle, le secret des lettres latines, miraculeusement conservé et rendu au monde par l’Irlande, et que la correction de la forme a ramené la rectitude des jugements. Une seconde fois, quand, au XIIe siècle, une autre renaissance des études latines a mis la philosophie spéculative et morale sur la voie du naturalisme et préparé, pour un peu plus tard, une nouvelle conception des principes de la vie civile. Une troisième fois, quand, après les déformations du maniérisme et du pédantisme, les humanistes, remontant une fois de plus aux sources antiques, ont préludé à l’instauration du rationalisme. 16
Et Jacques Perret de commenter :

Pourtant il n’est pas besoin de beaucoup d’imagination pour deviner qu’en chacune de ces époques on devait, comme aujourd’hui, pouvoir prouver par bien des raisons, montrer à bien des signes, que la culture antique était dépassée et ses vertus épuisées : chaque civilisation, si misérable ou malheureuse fût-elle, a toujours été fière de ses œuvres. Mais on n’avait dépassé que ce qu’on avait déjà découvert, et on était précisément à la veille de trouver dans ces vieilles lettres latines autre chose, un inconnu, demain évident, et qui allait contribuer à tout faire renaître. 17
Aux XVe et XVIe siècles en Europe, les Humanistes, fascinés par la civilisation antique qu’ils connaissaient par les textes, y virent un moyen efficace d’enrichir leur rapport avec la réalité qui les entourait, en élargissant les connaissances insuffisantes de l’univers occidental, celtico-germanique latinisé, par l’apport du savoir littéraire et technique des Grecs ; ces idées et ces techniques qui provenaient de l’Antiquité orientale - et plus précisément de Byzance à la chute de Constantinople en 1453 -, souvent transmises par le monde arabe, ont renouvelé fondamentalement le monde européen moderne dans toutes ses dimensions, linguistique tout d’abord mais également politique, scientifique, religieuse et artistique. Les bonae litterae de la Renaissance n’étaient pas encore devenues les Belles-Lettres  ; la substance vitale des œuvres de l’Antiquité permettant aux hommes de vivre dans leur temps n’avait pas encore fait place à une vision de type uniquement esthético-poiétique ou esthético-éthique, le littéraire n’était pas détaché - au nom d’une prétendue gratuité - du reste de l’héritage gréco-latin.

L’Histoire apprendra peut-être à nos descendants qu’une quatrième fois encore notre civilisation « euroméditerranéenne » aura trouvé dans les langues anciennes - toutes, et plus seulement le latin et/ou le grec ! - la voie de sa refondation, et qu’après des risques sévères de fracture la société française et la République, mais demain l’Europe, auront grâce aux Humanités modernes trouvé le chemin d’une compréhension entre les cultures. Le recours au passé ne résulte pas d’une nostalgie que certains caricaturent trop aisément, mais de la volonté de changer radicalement le présent, non dans une démarche régressive mais dans un esprit créateur de modernité. Tradition n’est pas synonyme d’immobilisme.

« Sans la tradition, on ne fait pas la révolution » disait Pasolini. La citoyenneté européenne tout autant que l’enseignement des langues anciennes ont besoin d’une véritable refondation ; « reconstruire Carthage » c’est cela !

Il conviendra donc, en prenant d’emblée appui sur des « colonnes d’Hercule », tout d’abord de « reconstruire » la Méditerranée comme espace destiné à être le cœur battant de l’Europe, puis de « refonder » l’Antiquité dans sa plurieulturàlité dialogique la plus complète, afin de « réinventer » la pratique de la traduction comme vecteur de compréhension mutuelle entre des êtres dont les lointains ancêtres ont partagé leurs cultures respectives à un moment de l’Histoire, avant que leurs descendants n’en construisissent parfois de nouvelles - différentes - qui leur furent propres. Dès lors une philologie moderne, des Humanités modernes pourront être « récrites » en termes pédagogiques applicables au « Socle commun de connaissances et de compétences ». Et Carthage sera ainsi « rebâtie ».

Si le Politique le veut bien !
CHAPITRE 1
LES COLONNES D’HERCULE
Tel est le nom que l’on donnait dans l’Antiquité aux falaises qui de part et d’autre bordent le détroit de Gibraltar : Gibraltar ( Calpe en latin) sur la côte nord, européenne, et le mont Abyle (Mons Abila), aujourd’hui Djebel Musa, du côté de Ceuta sur la côte sud, africaine. Les colonnes ont reçu leur nom du héros mythologique grec Héraclès (ou Hercule), suite au onzième travail ayant pour cadre le Jardin des filles d’Atlas, les Hespérides. Selon les Grecs ces colonnes constituaient le commencement du monde et elles avaient été dressées par le demi-dieu. Certes la localisation géographique des mythiques colonnes d’Hercule (marquant l’entrée dans la Méditerranée) a été longuement discutée lors d’un récent colloque international (12 avril 2005), La connaissance du monde ancien : où étaient les Colonnes d’Hercule  ?, organisé par l’UNESCO et complété par l’exposition Atlantika : Sardaigne, Ile mythe, relative à l’Atlantide (qu’il faudrait situer en Sardaigne} ; mais je m’en tiendrai à la localisation traditionnelle parce que d’une part la Méditerranée dont nous sommes les héritiers est aussi occidentale - et ne commence pas à l’est d’une verticale partant du Cap Malée -, et d’autre part nos colonnes d’Hercule sont convoquées ici plus au titre de symbole, écho du mythe, qu’à celui de réalité géographique.

Ouvrir une réflexion sur la Méditerranée et les langues anciennes peut-il d’ailleurs se faire d’un autre point géographique que de Tanger ? La situation géopolitique de cette ville la voue à s’accomplir dans un double défi : rester inscrite dans le continent africain - comme métaphore hyperbolique du Maroc - mais également entrer dans l’Occident si proche ; assumer sa méditerranéité mais s’ouvrir à un monde plus large. Tanger n’est-elle pas le meilleur fauteuil où s’asseoir dans l’amphithéâtre de la Méditerranée, fausse mer intérieure ouverte sur l’Atlantique et le monde ? La double réalité de Tanger et son imaginaire schizophrène sont connus depuis longtemps ; Pierre Jean Jouve 18 la montre initiatique et magicienne ; Calypso n’est pas loin, même si elle n’est pas Circé ! Tanger est un lieu de différence, de perte possible d’identité, un ailleurs participant à la dérive de la mémoire et de l’imaginaire. Tanger invitation au métissage civilisationnel, lieu de migration des signes, fidèle à sa mémoire historique et prête à enseigner la distance, la différence, la projection dans un Ailleurs où l’on peut aller vers l’Autre. Tanger «résiliation des entraves identitaires », « anti-discours doxologique » selon Rachida Saïgh Bousta 19 , universitaire et romancière marocaine. Quel meilleur port de départ peut-il y avoir pour qui veut aller en Méditerranée, a priori à contre-courant de la modernité, non vers l’Occident ou vers l’autre mer, mais - ô paradoxe - vers le cœur même de la Méditerranée, vers ses textes, pour y rencontrer non son propre visage ou sa propre voix mais ceux de l’Autre méditerranéen, que celui-ci soit grec, romain, punique ou encore numide ou berbère, cet Autre des temps antiques antérieurs aux conflits de l’histoire moderne, qui pourrait permettre de construire l’avenir ?

Mais entrer en Méditerranée sur la mer vineuse des héros homériques, y engager une quête de la mémoire à travers la présence de l’Autre pour mieux revenir à Soi et retrouver son identité après avoir été « personne » - tel Ulysse -, cela ne peut se faire que sous le regard et la protection des colonnes d’Hercule, ces témoins millénaires d’échanges ininterrompus d’hommes et d’idées, entre le Nord et le Sud, l’Est et l’Ouest, entre la chrétienté et l’Islam, entre l’ancien monde et le Nouveau Monde, à la hauteur de l’île de Calypso (Ogygie / Ogugia) ou de Tanger - ville dont le nom retient également le passage d’Hercule, vainqueur d’Antée -, ville balayée par les vents d’Orient et d’Occident, au seuil et aux limites de la Méditerranée, virtuellement entre deux mers, deux continents, deux cultures, deux univers, entre mythe et réalité, entre asile et exil, ville sentinelle. Prestige stratégique et réalité difficile à assumer. Tanger du monde arabe mais aussi du Maghreb, « l’occident » en arabe ! Tanger, ouverte sur l’Atlantique et le monde, mais ayant toujours réclamé sa citoyenneté méditerranéenne. Tanger la double qui fascinait Jean Genet 20 , ville pleine de promesses mais ambiguë.

Ballottés par de semblables remous, à partir de quelles colonnes d’Hercule lèverons-nous l’ancré et hisserons-nous la voile vers le cœur des Humanités ? La réflexion que j’engage aurait pu prendre appui sur un double constat diachronique et synchronique : une histoire de l’enseignement des langues anciennes en France depuis le XVIIe siècle et un état des orientations pédagogiques prises après 1968, ou encore une étude comparative de la situation des langues anciennes chez nos voisins européens. Ce travail a déjà été fait à maintes reprises 21 et, même s’il évolue toujours, j’ai choisi de dépasser les sempiternels débats d’ordre didactique. Mes « colonnes d’Hercule » seront donc autres. Parmi les nombreuses lectures qui nourriront cet ouvrage, je souhaite présenter comme références premières deux livres récents dont nous pouvons croiser les réflexions pour faire avancer la nôtre.

L’avenir des langues
Le travail mené par Heinz Wismann et Pierre Judet de La Combe m’a été particulièrement précieux. Il permettra d’aller plus vite et plus loin dans cette réflexion ; aussi convient-il - et pas seulement sous forme d’hommage - d’en retracer les lignes directrices.

Dans le cadre de la Mission ministérielle sur l’avenir des études classiques en France et en Europe, qui leur a été confiée fin 2001 par Jack Lang puis qui fut reconduite par Luc Ferry, et - parallèlement - avec l’appui de l’Observatoire des Etudes classiques en Europe domicilié à la Maison des Sciences de l’Homme à Paris, Heinz Wismann et Pierre Judet de La Combe n’ont eu de cesse d’appeler à la promotion des langues de culture. Trois colloques, Le grec et le latin : rencontre autour d’une passion (Sorbonne 2001), Les études classiques face aux exigences des enseignements secondaire et supérieur en France (l’Arbresle 2003) et Les grammaires de la liberté . Pour le droit à la langue (BNF 2005) ont servi de tribune pour cette noble cause. L’ouvrage qui rassemble un état de leurs analyses, L’avenir des langues 22 , et qui a pour sous-titre Repenser les Humanités, avait été préparé par deux textes plus courts mis en ligne sur internet : Premières réflexions sur l’enseignement des langues et des cultures antiques (juillet 2003) et Eléments de réflexion pour la création d’un tronc commun d’éducation européenne (février 2004).

Les auteurs considèrent que l’Ecole ne peut émanciper que si elle offre aux individus la possibilité « d’une relation libre, maîtrisée, informée avec leur propre langue » ; cela suppose que les langues maternelles soient étudiées en tant qu’elles sont des « langues de culture », qu’elles sont « des êtres historiques, où s’est sédimenté le travail de formulation et d’expérimentation de rapports passés au monde » :

(...) le travail sur la langue comme langue de culture offre à l’individu la possibilité de se situer par rapport à l’ensemble de ces mondes institués, qui forment sa culture. C’est la même langue qui parle à travers lui et dans les institutions, anciennes ou nouvelles, auxquelles il est confronté chaque jour. (...) Une langue de culture n’est pas un bastion fermé aux autres et en guerre. Elle n’incite pas au particularisme. Apprise, dans sa dimension innovante qu’est sa dimension historique, elle donne une idée de la dynamique par laquelle se sont formées les différentes cultures européennes et mondiales. 23
La langue étant une histoire et non un instrument, l’opposition entre « langues de service » et « langues de culture » conduit à repenser les langues vivantes comme comportant en elles des langues plus anciennes à réexaminer et à revivifier, mais aussi à trouver une pertinence nouvelle dans l’enseignement des langues anciennes :

Elles sont la strate la plus ancienne des langues vivantes en Europe, celle qui leur a permis, quelle que soit leur origine, latine, germanique, grecque, slave etc., de se former comme langues de culture. 24
Les langues anciennes ont ce double privilège par rapport aux langues vivantes d’avoir été le matériau de l’élaboration des cultures européennes modernes et d’échapper à l’immédiat, au présent, c’est-à-dire à la fascination ; elles ne se parlent plus, elles constituent un monde définitivement clos qui ne peut plus parler mais dire, elles obligent à sortir du cercle des représentations familières que l’on ne discute plus, elles permettent à qui les pratique de revenir plus librement à sa propre langue et de mobiliser le passé de celle-ci pour dire du neuf; la reconstruction méthodique qu’elles réclament fournit au traducteur les clés de la relation historique à sa propre culture :

Ce sont elles qui permettent à la culture présente aussi bien que passée de se dire, de se penser dans toute sa diversité, dans toutes ses ramifications, pas seulement la culture littéraire, mais la totalité des activités collectives qui ont débouché sur la formation des univers qui structurent notre existence : les sciences, le droit, la religion, l’économie, la politique, les médias, etc. 25
Les contenus intellectuels et culturels de l’Antiquité sont immenses mais ils n’ont aucune existence propre en dehors des langues dans lesquelles ils sont déposés, ils n’existent que parce que des textes les ont élaborés, les ont recomposés et sont traduits par les générations suivantes ; ce qui nous paraît constituer des piliers de la sagesse universels n’est que le résultat de processus historiques singuliers :

Si l’on considère les contenus anciens non pas comme des messages, de portée éventuellement universelle et transmis par des codes particuliers, mais comme des réalités historiques, prenant leur sens par leur inscription dans un processus ouvert de formation linguistique, il convient de faire prendre conscience, dans l’enseignement secondaire, de cette réalité concrète. 26
Cette conception de la culture antique, qui ne sépare pas la langue et ses contenus, fait de l’Antiquité un domaine de réinterprétation, de reconstruction et de retraduction incessantes, la langue obligeant à une réflexion active ; en même temps elle permet de prendre conscience que « chaque langue, ancienne ou moderne, s’élabore sur un fond de langue morte qui est déposée en elle » ; cet humanisme qui n’est plus lié à des valeurs ni à des contenus établis depuis toujours et pour toujours est en fait un espace d’intercompréhension dynamique. La compréhension de la Modernité passe par le rapport entre langue et culture dans leur dimension historique.

La référence à l’Antiquité a ainsi été un facteur décisif de modernisation dans l’ensemble des traditions européennes ; le « retour à l’ancien » a permis de se libérer du présent et d’innover ; la discussion avec le passé a engendré le progrès, que ce soit à la Renaissance ou à l’époque du Romantisme ; c’est le travail de réinterprétation de l’héritage ancien qui fait la modernité, non le respect aveugle ou les ruptures violentes, et cette relecture - bien qu’elle puisse être différente selon les cultures locales ou nationales en Europe - constitue toujours un mouvement partagé. En ce sens les deux auteurs opposent les Humanités modernes et les Humanités classiques comme deux attitudes : considérer « les résultats de la culture comme des biens toujours disponibles, présents et clairs en eux-mêmes » est une attitude patrimoniale d’Humanités classiques ; en revanche « permettre aux individus de se réapproprier des formes de langage, de manière non seulement à en acquérir la maîtrise, mais aussi à se situer par rapport à elles comme individus substantiels » est une attitude d’Humanités modernes croyant dans le pouvoir de la tradition.

Mieux encore les langues anciennes permettent de comprendre comment à partir de « langues naturelles » se sont élaborées les langues savantes « formelles » qui servent aux sciences et aux techniques régissant la vie des sociétés modernes. La culture antique est avant tout un espace du texte qui organise l’expérience du monde, car « les traditions ne cessent de s’opposer et de poser la question du sens possible des énoncés » en ayant le souci constant de la mise en textes générant eux-mêmes du débat, de façon plurielle et contradictoire, sans la volonté d’orthodoxie que les religions monothéistes ont introduite ensuite.

Enfin, si l’on cherche à définir l’identité de l’Europe à travers l’Antiquité, il faut considérer qu’il n’existe pas une identité substantielle de l’Europe (sous la forme d’un héritage acquis pour toujours) ou fonctionnelle (par le fait que les problèmes que l’homme doit résoudre sont toujours identiques), mais qu’il convient de construire inlassablement une identité réflexive « c’est-à-dire un retour autant critique que formateur sur une histoire à la fois spécifique et commune ». Se réapproprier la tradition antique au lieu de la considérer comme un passé normatif c’est se réapproprier en même temps « sa propre tradition moderne, comme histoire des tentatives plus ou moins réussies d’appropriation de l’ancien ».

Le propos d’Heinz Wismann et de Pierre Judet de La Combe vise à inciter l’Union européenne à instituer une vraie politique des langues, les langues anciennes d’emblée langues de culture, mais aussi les langues vivantes qui n’étant pas closes historiquement sont menacées de devenir des langages techniques et des langues de service. Telle est notre première colonne, celle de la rive Nord.

L’anthropologie de la Méditerranée
C’est un domaine du savoir ; c’est aussi le titre d’un ouvrage 27 de 756 pages encore récent, qui fait le point sur la question méditerranéenne et qui est consécutif à un colloque organisé à Aix-en-Provence en 1997 par l’IDEMEC, Institut d’ethnologie méditerranéenne et comparative de l’Université de Provence et du CNRS. Je n’en rappellerai - c’est évident - que les grandes lignes, laissant le soin au lecteur d’entrer dans cet univers par lui-même.

En fait l’anthropologie de la Méditerranée est une science récente, puisque la première conférence consacrée au monde méditerranéen dans l’horizon anthropologique date de 1959 à Burg Wartenstein, à l’initiative de Julian Pitt-Rivers. A partir de là, rencontres, conférences et ouvrages ont nourri une réflexion abondante, tantôt euphorique, tantôt portée aux remises en cause quant à la pertinence du monde méditerranéen comme cadre d’étude. Le colloque de 1997 a eu pour finalités de revisiter les circonstances, les concepts et les méthodes qui ont constitué l’anthropologie des sociétés méditerranéennes. Certains érigent la Méditerranée en une « aire culturelle » animée de mouvements réguliers, d’autres constatent que la Méditerranée a continuellement été marquée par les vicissitudes de l’histoire, tantôt unificatrices, tantôt diviseuses, ce qui en fait un lieu privilégié et unique, un monde où chacun se définit plus qu’ailleurs peut-être dans un jeu de miroirs avec ses voisins. Tantôt cadre, tantôt objet, la Méditerranée suscite une polyphonie de discours, voilà son intérêt premier, et telle sera notre deuxième colonne, celle de la rive Sud.

L’ethnologie du monde méditerranéen est assez récente en France. Au soir de sa vie, au début des années 70, Roger Bastide, grand spécialiste des Amériques noires, réunit autour de lui, au Musée de l’Homme, un groupe de chercheurs « méditerranéistes » parmi lesquels Christian Bromberger. Ils construisirent leur réflexion sur trois filons plus anciens.

Le premier consiste en une approche à la fois ethnohistorique et anthropogéographique, par conséquent ethno-géographico-historique, centrée sur les infrastructures : jusqu’alors, d’un point de vue français, la Méditerranée n’avait été définie que par des voyageurs, des historiens et des géographes, mais pas par des comparatistes. Elle était « le lit nuptial de l’Orient et de l’Occident» pour les saint-simoniens au XIXe siècle, « l’axe de la civilisation (...), le grand agent médiateur {...) entre les trois masses continentales de l’Europe, de l’Asie et de l’Afrique, entre les Aryens, les Sémites et les Berbères » pour le géographe Elisée Reclus ; puis vinrent Marc Bloch et l’école des Annales, et surtout Fernand Braudel 28 , tous mettant l’accent sur le milieu naturel.

Le deuxième courant déterminant pour la naissance de cette ethnologie de la Méditerranée «à la française », c’est celui d’un humanisme méditerranéen prônant dans les années 40 l‘interpénétration des cultures, et nostalgique des Andalousies perdues (thème que Jacques Berque reprit plus tard au Collège de France, en particulier dans son discours de clôture de 1981) ; la Méditerranée devient alors espace privilégié de rencontres et de métissage culturel, et pour Albert Camus « ce qu’il y a de plus essentiel dans le génie méditerranéen jaillit peut-être de cette rencontre unique dans l’histoire et la géographie née entre l’Orient et l’Occident » 29  ; les Cahiers du Sud chantent cette Méditerranée dont Cordoue serait la capitale paradigmatique et créent le concept d’un «homme méditerranéen », Fernand Benoît écrivant par exemple :

Sous le décor disparate des religions, des langues et des races, les diverses populations qui vivent autour de la Méditerranée ont entre elles une certaine affinité de tempérament et de mœurs. Il y a une unité méditerranéenne, unité fondée sur la nature, d’autant plus réelle que l’on recule dans le temps. (...) Car, en vérité, il n’y a ni Orient ni Occident, mais simplement des régions plus ou moins évoluées, disposées autour d’une mer intérieure qui est une entité plus forte que ces tendances et qui fit la synthèse de l’Orient et de l’Occident. (...) Le méditerranéen représente un type d’humanité étemelle. 30

Il convient de signaler rapidement que cette revendication se fit sur fond d’antagonisme entre d’une part ceux qui rejetaient l’idée d’une Méditerranée romaine et d’un classicisme gréco-latin que l’on retrouverait en tous lieux, Albert Camus écrivant : « Voilà la vraie Méditerranée et c’est de l’Orient qu’elle se rapproche. Non de l’Occident latin. L’Afrique du Nord est un des seuls pays où l’Orient et l’Occident cohabitent. Nous sommes ici avec la Méditerranée contre Rome » 31 , et d’autre part ceux qui chantaient une Méditerranée gréco-latine, purgée de ses « lépres » orientales et méridionales, tel Louis Bertrand affirmant : « L’Afrique française d’aujourd’hui, c’est l’Afrique romaine qui continue à vivre, qui n’a jamais cessé de vivre » 32 .

La troisième voix qui se fit entendre prônait la reconnaissance de l’unité du monde méditerranéen, non pas fondée sur les échanges et les rencontres, mais reposant sur l’existence permanente d’un substrat commun, d’une civilisation originelle partagée que les brouillages de l’Histoire obligent à déchiffrer. Comprenons qu’il s’agit de retrouver sous les marques de l’Islam le mythe d’une pureté berbère :

Cette Méditerranée matricielle, ce réservoir de significations archétypales, gommées, enfouies, par les perturbations de l’histoire au nord, serait à chercher au sud, dans le sud si possible le moins islamisé, conservatoire d’une antiquité inchangée. 33
Fernand Benoît est représentatif de ce courant de pensée, comme le montrent plusieurs titres de ses écrits : « Survivances des civilisations méditerranéennes chez les Berbères », « Pressoirs d’olives à levier et à contrepoids en Provence et en Afrique » etc. ; de même Jean Servier voulait retrouver dans les coutumes kabyles « les clés secrètes qui permettent d’ouvrir les héritages encore scellés de Rome, d’Athènes et de Mycènes, une version encore vive des mystères d’Eleusis » 34 et il affirmait : « le fonds commun de la pensée méditerranéenne est établi comme un ensemble homogène où l’Afrique du Nord occupe sa place avec les civilisations crétoises et mycéniennes ». Enfin Germaine Tillion est l’auteur d’un travail remarquable 35 sur l’originalité des structures matrimoniales dans le monde méditerranéen, le « vivre en soi » caractéristique des sociétés à la fois antiques, musulmanes et chrétiennes (latines ou orthodoxes) du pourtour de la Méditerranée.

L’ethnologie méditerranéenne française actuelle, soucieuse de ne tomber ni dans un culturalisme ni dans un essentialisme excessifs, en retient un répertoire de thèmes qui contribuent à dessiner « une tradition intellectuelle méditerranéiste » (l’hostilité entre le pasteur et le paysan ; les types d’organisation familiale ; le goût pour les confrontations agonistiques...), mais - conclut Christian Bromberger - ce qui semble le caractère le plus intéressant c’est moins les affinités entre les sociétés que les différences qui paradoxalement les unissent : « Chacun se définit dans un jeu de miroirs (de comportements, d’affiliations, de convictions) avec son voisin qui partage les mêmes références lointaines ».

L’homme méditerranéen serait toujours « un Autre proche » ! Faite de créolisations et de crispations narcissiques (ethniques, religieuses et nationales), c’est cette combinaison qui fait la richesse de l’homme méditerranéen et le définit comme un paradigme fondamental dans l’approche de nos sociétés en crise.

Ces « colonnes d’Hercule » étant fixées, entrer en Méditerranée est désormais possible ; il s’agit tout d’abord de reconstruire l’espace méditerranéen, de la Méditerranée à l‘Euroméditerranée, parce que culturellement la Méditerranée baigne également les pays limitrophes de la mer du Nord ou de la Baltique, sous le regard de la Petite Sirène de Copenhague !
CHAPITRE 2
RECONSTRUIRE L’ESPACE MEDITERRANEEN, DE LA MEDITERRANEE A L’EUROMEDITERRANEE
Il existe un paradoxe ! Les études dites classiques, ou Humanités, reposant sur les langues anciennes, se portent très bien, que ce soit à Princeton, Yale, Oxford, Cambridge, Louvain ou Leipzig, dans ces hauts-lieux d’une tradition universitaire parfois ancestrale ou ces départements plus récents que les anglo-saxons appellent classics. Mais il faut bien reconnaître que ces sanctuaires des études anciennes sont parfois très éloignés du berceau de la Méditerranée où les cultures antiques se sont épanouies. Que dire de Princeton ou de l’Université de Colorado Springs 36 , au pays des valeurs occidentales de Samuel Huntington, là où selon lui les individus « identifient leur culture à des liquides vaisselle, des pantalons décolorés et des aliments trop riches » 37  !
De même la Toile montre un essor considérable de la culture classique : Itinera electronica 38 et ses cours de latin en ligne ; Connaissance hellénique 39 et ses cours de grec en ligne ; les forums de langues anciennes qui rassemblent des milliers de personnes ; Musagora 40  ; Perseus 41  ; Agoraclass 42 ... ou encore EuroClassica 43 . Il ya là des ressources inestimables, toujours plus nombreuses pour les étudiants, les formateurs et les professeurs de lettres classiques. La Méditerranée antique et moderne a même son site : Méditerranées 44 . Les références ne sont pas exhaustives, nous connaissons également comme entreprises de grande envergure Minerva 45 , projet de coopération européenne pour une culture classique, incluant une banque de données et un espace d’échanges sur les méthodes pédagogiques mises en œuvre en Europe dans l’enseignement des langues anciennes, de même que le projet CIRCE 46 , Classics and ICT Resources course for Europe.

Mais gardons-nous bien de nous satisfaire d’un humanisme méditerranéen délocalisé ou d’une agora purement virtuelle ! Devenues des nourritures intellectuelles pour l’animus, les Humanités classiques risquent de perdre leur âme, leur souffle, leur vie, leur anima. C’est du cœur où a palpité l’Humanisme des premières heures que doit partir la refondation des Humanités modernes. Pari osé mais seul garant d’une vraie culture méditerranéenne vivante et nourrissant le monde moderne, démarche « anostalgique » tournée vers l’avenir des peuples de l’Europe.

Or le cœur des langues anciennes et des Humanités, c’est la Méditerranée. C’est son image qu’il faut reconstruire avant toute chose, pour que ces Humanités deviennent modernes et soient pleinement partagées.

La Méditerranée sous le signe de la diffraction
A priori le « cœur » qu’il faut retrouver peut être aisément situé d’un point de vue géographique. Il suffit de retourner sur les rivages de la Méditerranée, pour des escales incontournables, et c’est là que nous comprendrons la nécessité de l’apprentissage des langues anciennes, pas ailleurs : Delphes, Athènes, Alexandrie, Rome, Carthage... Mais les visages culturels de la Méditerranée sont-ils les mêmes sur toutes ses rives ? Ne considérons-nous pas toujours uniquement la rive Nord et ses enclaves gréco-romaines de la rive Sud ? Ne fabriquons-nous pas un musée imaginaire coupé de la Méditerranée vivante et vivant assurément toujours ? Mieux encore, n’oublions-nous pas aussi que les « colonies », « comptoirs » ou « déductions » de la Méditerranée d’aujourd’hui sont les banlieues de notre pays et des grandes villes européennes? Or c’est là que la rencontre entre les différents visages culturels de la Méditerranée et de l’homo mediterraniensis ( hapax que l’on me pardonnera, mais qui me permet d’établir un distinguo et de dire « de la Méditerranée »), devenu véritablement mediterraneus « au milieu des terres », s’y fait la plus aiguë et parfois la plus violente. Il est grand temps de considérer que les enfants issus de l’immigration et venant pour beaucoup de ce cœur ancestral de l’Europe constituent dorénavant des taux très importants dans les populations scolaires, et qu’ils incarnent un pan culturel de cette Méditerranée, même si certains estiment - à tort - que celui-ci est une friche en eux.

Les témoignages relatifs à l’apprentissage du latin et du grec par des jeunes issus de l’immigration sont de plus en plus nombreux, y compris en REP (Réseau d’Education Prioritaire), et en particulier dans la banlieue parisienne à l’initiative de l’association METIS qui regroupe autour d’un professeur de lettres classiques, Augustin d’Humières, des étudiants originaires eux-mêmes de la rive Sud et témoignant de ce que les langues anciennes leur ont apporté pour la maîtrise de la langue française. Mais il existe un écueil qu’il faut envisager franchement, directement : c’est l’assimilation qui peut être faite entre les langues anciennes, disons l’Antiquité au sens culturel, et la tradition religieuse judéo-chrétienne. L’idée d’une Méditerranée matricielle et rassembleuse serait-elle ab ouo condamnée ?

Ainsi lors du Congrès international Eurosophia , autour du thème Une identité culturelle pan-européenne : l’humanisme classique euro-méditerranéen et son enseignement 47 , un professeur de lettres classiques témoigna de ce possible malaise, qui va bien au delà de la nécessaire reconsidération d’un corpus de textes anciens trop souvent axés vers l’historiographie et la relation d’exploits militaires ou guerriers, donc a priori peu attractif :

Lorsqu’on demande aux plus anciens ce qui a motivé leur choix initial et, surtout, ce qui les a poussés à garder cette option, parfois bien au-delà de la classe de troisième, les réponses peuvent s’organiser autour de trois axes principaux : c’est une aide pour maîtriser la lecture et l’écriture ; c’est une aide pour connaître la culture et les traditions dans lesquelles il nous faut nous intégrer et qui ne sont pas les nôtres, qui ne sont pas notre patrimoine (...).
L’erreur est bien là ! En effet les langues anciennes, qu’il faut refonder dans l’humanisme méditerranéen, constituent un espace de cultures qui est commun à la fois aux Européens natifs - indigènes ! - mais aussi aux enfants de la rive Sud, issus de l’immigration et devenant/devenus des citoyens européens. La Méditerranée a une longue histoire préalable au christianisme et à l’islam ; ces deux grandes religions ont divisé des communautés qui avaient souvent eu les mêmes dieux ou au moins les mêmes habitudes de vie, et il est arrivé ensuite que les deux communautés (ainsi que d’autres, les juifs par exemple) vivent de conserve en Méditerranée. Insistons sur ce point : la tradition antique - au delà du seul patrimoine qui intéresse le tourisme - appartient à tous les ressortissants des pourtours de la Méditerranée et n’est pas l’apanage de la rive Nord ou de l’Occident. Les enfants issus de l’immigration sont chez eux en cours de latin ou de grec, comme leurs proches sont chez eux dans l’amphithéâtre d’El Jem, à Tipasa ou à Volubilis ; encore faut-il que les matériaux le montrent ! Au cours du même Congrès, un autre professeur de lettres classiques, Linda Cherfaoui, ainsi que Jean-Pierre Levet commencèrent leur témoignage ainsi :

On demeure étranger à une civilisation tant que l’on n’a pas véritablement conscience d’appartenir à la tradition culturelle sur laquelle elle repose. 48
Or les Instructions officielles de l’Education Nationale rappellent l’existence d’une tradition qui fonde l’enseignement des langues anciennes et qui peut contribuer à résoudre le faux problème :

Notre civilisation et notre langue héritent des cultures et des langues de l’antiquité. L’apprentissage des langues anciennes a donc pour but de retrouver, d’interroger et d’interpréter dans les textes les langues et les civilisations antiques pour mieux comprendre et mieux maîtriser les nôtres dans leurs différences et leur continuité. 49
Il s’agit seulement de considérer que le « nous » dont il est question dans les Instructions officielles, celles de la République, englobe aujourd’hui également les enfants issus de l’immigration, que la Méditerranée n’est pas clivée et que les langues anciennes sont certes principalement (c’est-à-dire par les corpus disponibles) le grec et le latin, mais également - au même titre que l’étrusque et l’osque - le libyque, le punique, et le berbère, langues complémentaires constituant la carte linguistique de la Méditerranée antique ! Certains linguistes, spécialistes de l’espace méditerranéen estiment qu’il est temps de se dégager des préjugés qui ont empêché longtemps les langues maternelles de constituer un vrai objet d’étude, alors que, même si elles ont été rarement fixées par écrit, elles n’en sont pas moins le principal vecteur de transmission d’un patrimoine littéraire, artistique, tout autant qu’historique.

Il est indéniable qu’entre autres domaines la question de l’intégration des jeunes Européens issus de l’immigration repose sur un terrain culturel ; l’appartenance à un monde initial commun, métissé de cultures diverses tout au long des siècles, doit faciliter le dialogue et permettre d’aller de l’avant. Considérons de surcroît que la démarche d’élèves appartenant à des communautés d’idées différentes est intellectuellement la même, puisque - quelle que soit leur origine - ils sont confrontés à des langues (grec et/ou latin) qu’ils ne comprennent d’abord pas, qui les met à égalité devant ce qui leur est présenté comme un héritage commun (sans privilège discriminant pour tel ou tel) et qui leur ouvre un champ de réflexion nouveau.

Il ne faut certes pas nier qu’ils doivent dépasser un sentiment de culpabilité naturel dans cette approche d’un vaste champ culturel qui ne ressemble pas aux différences civilisationnelles que le monde moderne leur montre au quotidien et qui faussent leurs rapports avec les cultures occidentales. Cependant la découverte d’un humanisme méditerranéen partagé est la seule voie à la fois de réminiscence d’un monde ancien commun et d’intégration à la citoyenneté européenne moderne. C’est la seule manière d’empêcher le choc des religions que Samuel Huntington nomme à tort « choc des civilisations », car ce choc-là est bien plausible, si celui des civilisations n’a pas lieu d’être. N’est-ce pas ce que montre l’histoire de la Méditerranée ? L’appartenance à une tradition méditerranéenne a non seulement évité bien des fois des heurts culturels - en l’occurrence religieux - mais elle a fait assister à des syncrétismes étonnants malgré les écarts dans les considérations d’ordre théologique.

Ces analyses ne sont pas marquées du sceau de l’idylle ou de l’idéal. Il s’agit de rester réaliste : la Méditerranée n’est pas un « jardin d’Arcadie » ! Mais n’est-ce pas aussi ce qui rend l’aventure humainement passionnante ?

Le monde méditerranéen est - faut-il le souligner ? - un monde divisé linguistiquement, religieusement, politiquement et économiquement. Nuls meilleurs observatoires que ces terres riveraines « des limites floues et des frontières vives » qui partagent des habitudes culturelles contrastées et des appartenances antagonistes. Seul l’Empire romain réalisa l’unité politique de cet ensemble dont l’histoire est faite de guerres, d’invasions, de schismes, d’oppositions entre blocs. 50
C’est en effet ainsi que Christian Bromberger et Jean-Yves Durand présentent le monde méditerranéen, d’une façon apparemment peu encourageante pour qu’on y puise des valeurs pour le monde moderne, car entre les guerres d’une part et d’autre part la paix résultant d’un impérialisme romain très décrié aujourd’hui - en raison d’une assimilation souvent abusive avec un impérialisme américain contesté de toutes parts -, où peut-on lire quelque invitation à goûter l’espace méditerranéen autrement que sur un mode touristique bien réducteur ?

De fait pour ces anthropologues « le monde méditerranéen n’est pas l’univers par excellence du mélange et du brassage : migrations, échanges, contiguïté spatiale des communautés ne signifient pas fusion », même s’il y a eu des « passeurs culturels », artistes ou intellectuels ; citant Julian Pitt-Rivers, le fondateur de l’anthropologie méditerranéenne, qui affirmait : « Il n’a jamais été question dans mon esprit de présenter la Méditerranée comme aire culturelle », ils considèrent le monde méditerranéen comme « un système de différences complémentaires ». Ce qu’ils veulent dire, c’est que la Méditerranée n’est pas une entité homogène mais que là n’est pas l’important ; l’essentiel est que la diversité qu’elle présente, si elle n’a abouti que rarement à un véritable « métissage », a du moins vu les communautés vivre tout au long des siècles dans une coexistence le plus souvent pacifique et empreinte de curiosité, pour peu que l’on considère les écarts qui auraient pu générer des conflits incessants.

Un cinquième du littoral méditerranéen a été à la fois chrétien et islamique (à une époque ou à une autre) ; cela paraîtra peu pour certains, mais le concevoir était-il si évident avant le multiculturalisme moderne ? Ailleurs c’est la différence qui forme système, faite de différenciation réciproque et de séparatisme affiché : la confrontation avec l’Autre qui coexiste dans le même espace, et qui n’est pas un « grand Autre » tel un Indien pour un conquérant occidental ! N’est-ce pas un point d’ancrage viable pour nos sociétés française et européenne menacées de divisions et de fractures dans leurs éléments profondément « autres » les uns par rapport aux autres, du fait des régions, des pays, des croyances, et des pratiques qui en découlent ? Mieux vaut un espace dialogique, où les identités des uns et des autres se définissent dans un jeu de miroirs et constituent une coexistence pacifique et faite de sympathie, qu’une société communautariste vouée au mieux à la cohabitation tendue, au pire au conflit déclaré - que l’on y soit bourreau ou victime. Jacques Berque a bien analysé ces relations entre les uns et les autres sur des modes contrastés :

La Méditerranée n’est pas seulement harmonie mais dispute. Deux mots grecs qui sonnent très proches l’un de l’autre, eris / eros, disent l’affinité de la lutte et de l’amour, tellement sensible sur nos rivages. C’est elle, en définitive, qui peut mettre le rêve dans la réalité, plutôt que l’inverse. 51
La Méditerranée est un thème de réflexion récurrent. Colloques universitaires (tel L’imaginaire méditerranéen, Grenoble, 1996, que j’évoquerai plus loin), implantation d’institutions comme celles de l’Unesco (le Centre International des Sciences de l’Homme à Byblos), projets politico-culturels multiples (Chartes d’Athènes et de Marseille, Conventions de Barcelone et de Gênes, Plan de l’Action pour la Méditerranée, déclarations de Naples, Malte, Tunis, Split ou Palma).

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