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L'Espagne de la contre-révolution

De
320 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 1993
Lecture(s) : 114
EAN13 : 9782296275454
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L'ESPAGNE DE LA CONTRE-REVOLUTION

Collection HORIZONS ESPAGNE
Dirigée par Denis ROlLAND N. G.

- MORERA, J.C. : Histoire de la Catalogne, 1992.
- LAF AGE, F. :L 'Espagne de la Contre-Révolution. Développement et déclin XVIlP""'-XXè"'" siècles, 1993.

Du même auteur:

-

Du refus au schisme. Le traditionalisme

catholique,

le Seuil,

1989. - L'Argentine des dictatures. 1930-1983. Pouvoir militaire et idéologie contre-révolutionnaire. (Préface de Emile Poulat), 1991.

Franck LAFAGE

L'Espagne

de la Contre-Révolution
Développement et déclin XVIIIe -xx<'siècles

Editions L'Harmattan
5-7 rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

En couverture: bannière de l'Inquisition espagnole. (Ç) L'Harmattan, 1993 ISBN: 2-7384-1780-9

PREFACE

Ce livre que Franck Lafage me permet aimablement de présenter ne vaut pas seulement par l'originalité de son sujet. Il éclaire un phénomène important qui demeure ignoré en France et à peine mieux connu en Espagne en dépit des apparences. En effet, le traditionalisme catholique de la contre-révolution est, pour les Espagnols, bien autre chose que cet épisode lointain parce que circonscrit au temps même de la Révolution qu'il est pour nous. En France, la guerre de Vendée, la Chouannerie et les guerres de l'Ouest en général n'ont pas débouché sur un mouvement politique de longue durée. Elles se sont en somme éteintes avec la Terreur blanche dans les premières années de la Restauration. En Espagne, en revanche, le traditionalisme contre-révolutionnaire catholique, né sans nom de baptême face à l'invasion napoléonienne de 1808, s'est perpétué ensuite en un courant organisé - le carlisme - qui a subsisté jusque dans les dernières années de la dictature du général Franco. Ce carlisme dont Franck Lafage se fait l 'historien avec beaucoup d'érudition et de talent ne se distingue en outre pas uniquement par sa longévité, face aussi aux mouvements homologues mais éphémères apparus au XIXe siècle au Portugal et dans l'ancien Royaume des Deux -Siciles. Il se caractérise davantage encore par sa trajectoire militaire et politique exceptionnelle. Les Vendéens comme les Chouans n'ont combattu que quelques années, à la manière de simples bandes armées. Pour leur part, les Carlistes ont mené deux guerres véritables et une troisième avortée contre la monarchie libérale de Madrid, résistant jusqu'en 1876 alors que la France entrait dans sa Troisième République. Au-delà, il ne s'agissait pas là de la geste obstinée 5

de desperados. Au contraire, les territoires carlistes de Catalogne et, surtout, du Pays Basque ont vu se former un contre-Etat authentique, doté non seulement de son école d'officiers et de ses fabriques d'armes d 'Eibar et Elgoibar, mais pourvu également de tous les attributs d'une souveraineté effective. L'Etat carliste a eu ses rois, sa - petite - capitale, son administration régulière, ses lois et même ses timbres-poste. Il a joui par surcroît de l'appui diplomatique du Saint-Siège. Les pages qui suivent cette préface retracent la chronologie de ce parcours politique et en restituent surtout le sens avec une maîtrise remarquable. Elles continuent de plus à le cerner à partir du moment où le carlisme rentre en apparence dans le rang pour se transformer en parti d'une espèce au vrai assez particulière, puis encore lorsqu'il retourne à ses origines guerrières avec la guerre civile de 1936-1939. Comme le rappelle l'auteur, le combat fratricide des Espagnols reprend alors les traits d'une guerre de religion où les soldats carlistes au béret rouge - les Requetés - constituent le fer de lance de l'armée franquiste. La conclusion de l'ouvrage prolonge d'ailleurs la perspective jusqu'à son terme. Elle montre comment le carlisme meurt de son triomphe lorsque Franco l'intègre de force dans son parti unique - la Phalange espagnole traditionaliste - pour mieux le paralyser. L'Etat officiellemnt catholique qui se configure alors va s'inspirer largement des doctrines corporatistes des Carlistes; mais il va aussi jouer au chat et à la souris avec eux et leur prétendant au trône, au point de les réduire à une portion de plus en plus congrue sur le plan de l'influence politique au sein d'un régime qui les honore pourtant grandement. Finalement, la désignation du Prince Juan Carlos comme héritier présomptif du vieux Caudillo sonnera le glas de leurs derniers espoirs en 1969. Les Carlistes n'auront plus qu'à s'évanouir dans le folklore ou bien, pour quelques-uns, à s'évader dans la rêverie gauchiste. Reste à expliquer cette singularité persistante du traditionalisme contre-révolutionnaire catholique en Espagne. L'auteur le fait en grande partie. Tout au plus faudrait-il insister sur l' ambiguïté du carlisme, dont je suggérais au début qu'elle n'avait pas suffisamment été mise en lumière par les spécialistes espagnols eux-mêmes. Le carlisme se range bien entendu parmi les courants 6

contre-révolutionnaires, à la manière de la Chouannerie. Il est intégriste sur le plan religieux, également ultra-légitimiste ou dynastique pour ses chefs des origines. Mais son hostilité au libéralisme tant politique qu'économique recèle une face cachée: celle de son opposition frontale au nouvel ordre bourgeois qui bouleverse les sociétés provinciales du Nord de l'Espagne au siècle dernier (dans le Sud, ses opposants seront les anarchistes). A ce titre, le carlisme est en même temps contre-révolutionnaire et révolutionnaire à sa manière, populaire et populiste à la fois. Qui plus est, comme l'observe bien Franck Lafage, sa défaite militaire de 1876 entraîne le glissement de beaucoup de ses adeptes vers le nationalisme catalan et surtout basque. Dans cette optique, les idéalistes terrifiants de l'ET A sont les héritiers des utopistes guérilleros carlistes d'il Y a cent vingt ans, à la différence près que ces derniers paraissent plus sympathiques avec le recul du temps.

Août 1992 Guy HERMET
Directeur du Centre d'études et de recherches internationales de la Fondation nationale des sciences politiques.

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INTRODUCTION

La commémoration en 1989 du bicentenaire de la Révolution française, si elle a contribué par-delà son aspect festif à cette relecture nécessaire à laquelle invitait l 'historien François Furet*, a été également l'occasion de redécouvrir son mouvement contraire sans lequel elle ne serait jamais devenue ce que l 'histoire nous a laissé. Dès l'origine, la contre-révolution est inscrite dans la révolution qu'elle a vivifiée et dont elle s'est nourrie. Deux siècles plus tard, la contre-révolution, toujours en quête d'un Aristarque, peut cependant être analysée dans sa pluralité phénomènale et ses antagonismes divers au travers d'une épistêmé pluridisciplinaire qui renonce à tout apriorisme soit tératologique soit hagiographique. Débarrassé de tout réductionnisme historicisant et de toute opacité anamorphotique, le phénomène contre-révolutionnaire se révèle riche de ses composantes, fécond par ses influences et finalement libre pour la recherche**. La contre-révolution ne s'est pas bornée aux frontières

* François Furet, Penser la Révolutionfrançaise, Paris, Gallimard, 1978 Stéphane Rials, Révolution et Contre-révolution au XIXe siècle, Paris, ** Editions Albatros et D.U.C., 1987, p.13 -La Contre-révolution - comme la Révolution et plus encore - n'est pas seulement un mouvement politique. C'est, par-delà les nuances qui distinguent ses principaux hérauts, une conception globale du monde, saturée de théologie et d'ontologie,forte d'une anthropologie, d'une épistémologie et parfois d'une philosophie du langage. C'est aussi un complexe de sensibilités quijette unpont entre les esprits supposés du XVIIIe et du XIXe siècles~.

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historiques et idéologiques de la Grande Nation. En effet, elle partageait au plan axiologique la même universalité que le discours révolutionnaire, la même prétention hégémonique à ordonner le cours des nations et des Etats selon ses finalités. Deux conceptions holistes du monde, alimentées par deux rhétoriques de l'intransigeance, dont découlaient l'exercice du pouvoir et ses conséquences socio-politiques, se sont affrontées sur tout le continent européen. De même que la révolution comme fait politique et culturel de contestation de l'Ancien Régime s'origine dans la période antérieure aux grands événements fondateurs (convocation des Etats Généraux, prise de la Bastille, régicide), la contre-révolution comme réaction politique et culturelle à la contestation en marche connaît une structuration concomitante à son alter ego. Plus que partout ailleurs dans l'Europe du XVIIIème siècle, l'Espagne fut le terrain fécond sur lequel prospéra la contrerévolution bien au delà de la situation confl ictuelle qui l'avait générée. En tant que force organisée autour d'un projet de société, la contre-révolution s'est éteinte à l'issue de la guerre civile (1936-1939) qui, dans l'ordre des apparences, sanctionna sa victoire militaire. Cet enracinement durable sur deux siècles résultait de deux conditions essentielles, propres à l'Espagne des Rois Catholiques. L 'omnipuissance de l'Eglise catholique, hégémonique dans la définition et la légitimation des représentations des populations hispaniques, reposait certes sur l'accumulation foncière et immobilière, mais elle s'appuyait également sur l 'In-

Jacques Godechot, La contre-révolution 1789-1804, Paris, Presses Universitaires de France/Quadrige, 2e éd., 1984 Jean Tulard, Révolutions et Contre-Révolutions en Europe à lafin du XV/lle siècle, Paris, SEDES, 1985 Norman Hampson, Les Résistances à la Révolution, Paris, Imago, 1987 Gérard Gengembre, La Contre-Révolution ou l'Histoire désespérante, Paris, Imago, 1989 La contre-révolution. Origines, Histoire, postérité, sous la direction de Jean Tulard, Paris, Perrin, 1990

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quisition, cette institution ecclésiale à vocation duale - celle d'un tribunal de la foi, réorienté vers le contrôle politique des élites et de l'opinion publique - qui s' instrumentalisait comme le lieu des cohérences idéologiques de l'Etat. La seconde condition résida dans l'émergence tardive et inachevée des Lumières hispaniques (La Ilustraci6n), dont la fonction contestatrice et compellative de
l'ordre social

- primordiale

en France autour de l'aréopage

de la

République des Lettres - fut affaiblie par suite de son hétéronomie, de son enrôlement téléologique au seul service de l'Etat monarchique sur la voie de la sécularisation, soucieux d'échapper à la tutelle de l'Eglise comme unique pourvoyeuse de sens et de légitimité. D'où le conflit interne à l'appareil d'Etat qui, sous l'appellation de «régalisme», traversa l'Espagne de la seconde moitié du XVIIIème siècle. L'idée n'était pas novatrice. Elle relevait d'une pratique plus large, celle du despotisme éclairé qui, de l'Autriche joséphiste (1765-1790) aux principautés italiennes bourboniennes, tenta de stabiliser le lieu du pouvoir et ses fondements autour de la seule Couronne. L'occupation de l'Espagne (1808-1814) par Napoléon 1er (La francesada) constitua l'épreuve de vérité qui mit à nu les antagonismes de la période antérieure. Les signes annonciateurs de la «catastrophe» révolutionnaire, du chasme ontologique dans lequel s'effondra l'Europe d'Ancien Régime, avaient trouvé de l'autre côté des Pyrénées un décodage plus rapide et une volonté manifeste de préserver la très catholique Espagne de l'influence délétère de la philosophie des Lumières accusée d'impiété et de matérialisme. Comme l'affirmera avecforce, lors de la première guerre carliste, la Gaceta Oficial Carlista du 6 novembre 1835, «la véritable sagesse consiste à ne pas transiger avec la révolution, à ne pas satisfaire les exigences excessives de la populace insolente,. elle consiste dans la répression du funeste esprit d'innovation, dont souffre ce siècle présomptueux» (1). Le mot d'ordre remontait au siècle précédent, au règne de Charles III l'Ilustrado (1716-1788), archétype du souverain éclairé, lorsque des apologistes catholiques avaient commencé à ferrailler contre les philosophes français. La guerre d'Indépendance devint la caisse de résonance et le théâtre d'opérations sur lequel le discours contre-révolutionnaire put s'épanouir, porté à son 11

paroxysme par les absolutistes désormais libres de toute censure étatique au nom d'un patriotisme qui s'articulait autour de la défense du Trône et de l'Autel. Le monopole religieux du discours patriotique devait contribuer à enfermer toute réflexion politique dans un prisme théologique. Cette sacralisation du discours politique qui renvoyait à des catégories de plus en plus inopérantes dans l'ordre temporel exacerbait la confrontation des forces en présence, instrumentalisant chaque changement d'équipe au pouvoir ou, qui plus est, chaque changement de régime en guerre de religion implacable. Tandis que l'Espagne d'Ancien Régime sombrait définitivement - la monarchie et l'Eglise ne devant jamais plus retrouver l'adhésion inconditionnelle de tous les Espagnols -, de nouveaux acteurs faisaient leur apparition sur la scène du siècle et se disputaient les rôles politiques au milieu des décombres et des haines accumulées. Dès la Restauration (1814), les éléments constitutifs de la nouvelle Espagne s'étaient mis en place dans l'instabilité politique et dans la répression. Les contre-révolutionnaires qui identifiaient l'esprit révolutionnaire à l' afrancesamiento puis à son avatar, le libéralisme, avaient commencé à manifester leur opposition, lorsqu'il leur était apparu toujours plus évident que la monarchie restaurée devait transiger, céder devant le nouveau rapport de forces favorables à leurs adversaires libéraux. Pour les forces contrerévolutionnaires aux diverses dénominations (absolutistes, volontaires royal istes, apostol iques), l'ordre des anciens jours ne se trouvait plus incarné par le détenteur de la Couronne. Un nouveau titulaire s'avérait nécessaire. La querelle dynastique qui débuta dans les années 1830 constitua en soi un épiphénomène qui ne mériterait guère d'intérêt, si elle n'avait acquis une véritable dimension historique, en dépassant la simple guerre de succession au trône, pour incarner et légitimer l'irruption d'un mouvement contre-révolutionnaire dressé contre l'Etat. A l'origine, le carlisme (du nom du prétendant évincé, l'infant don Carlos, frère du roi Ferdinand VII) se distingua plus par son activité miIitaro-politique que par la réflexion doctrinale réduite, pour l'essentiel, à une fonction tribunitienne déclamatoire. Cette carence intellectuelle origi12

nelle* tenait à la composition sociologique du carlisme. Celui-ci représentait un phénomène populaire, fondamentalement rural. Etant plus social que politique, il devait éprouver des difficultés à se traduire en termes spécifiquement politiques. Le carlisme était plutôt nostalgique d'une époque antérieure à l'émergence de la politique, nostalgie de l'ordre spontané, autogénéré, de la société traditionnelle. Cette dernière, homogène sans être pluraliste, n'était pas totalitaire, parce qu'elle n'avait pas pour projet d'abolir une distance de la conscience par rapport à des mécanismes sociaux immédiatement vécus. Elle n'avait pas non plus à combattre pour un ordre extérieur, puisque son ordre était ressenti comme intemporel, anhistorique, naturel et finalement providentiel. Dans un raccourci dense, l 'historien britannique Martin Blinkhorn caractérisait l'épopée carliste comme «la clameur d'une société traditionnelle en voie de désagrégation contre la réalité du changement et de la modernité» (2). Mouvement plus vécu que pensé, le carlisme du temps de don Carlos (1788-1855) devait rester animé de l'intime conviction que la décadence politico-économique de l'Espagne n'était pas irréversible, que les facteurs de sa grandeur passée, celle du Siècle d'Or - moment paradigmatique de l'Empire à son apogée - considérés de l'étranger comme ceux de sa décadence présente, pouvaient réinsuffler vie et ardeur à la société. La réflexion politique n'acquit une véritable cohérence (défense des fors ou libertés régionales des provinces catalanes et basco-navarraises, défense des intérêts économiques et du rôle de l'Eglise, défense de la monarchie) qu'avec l'apport du courant néo-catholique à la fin de la décennie 1860. Cette théorisation coïncidait avec l'acceptation nolens volens du parlementarisme. De fait, de simple mouvement insurrectionnel périphérique, cantonné à l'Espagne septentrionale, à l'écart des centres de pouvoir, le

* Délibérément ont été exclus de cette analyse les deux seuls penseurs importants de la première moitié du XIXème siècle l'abbé catalan Jaime Balmes (1810-1848) et le diplomate, puis député Juan Donoso Cortés (1809-1853). Théoriciens traditionalistes, Balmes et Donoso Cortés n'appartiennent pas à la mouvance carliste. Leur analyse nécessiterait une étude particulière, qui dépasse le cadre du présent ouvrage. 13

carlisme commença à s'institutionnaliser avec sa participation aux débats politiques comme minorité ultracontestatrice. Pour autant, ce légalisme sans grande conviction restait conjoncturel. Réduit par les mécanismes parlementaires à n'être qu'une force d'opposition trop marginale et trop véhémente pour pouvoir influer réellement sur le cours des événements, le carlisme, malgré sa représentation politique aux Cortès de Madrid, fondait sa stratégie sur l'action armée comme véritable mode prépolitique et quelque peu romantique de participation extra-constitutionnelle à la vie politique de l'Espagne. «Dente lupus, cornu taurus petit» (Horace). Cette hostilité participative au jeu parlementaire restera, jusqu'en 1936, une spécificité de ce mouvement contre-révolutionnaire, et la tentative d'instauration d'un contreEtat, durant la troisième guerre carliste (1872-1876), marquera les limites de tout aventurisme armé dans une Espagne ayant retrouvé sa stabilité politique avec la monarchie restaurée d' Alphonse XII (1874-1885). La défaite militaire, en ébranlant l'autorité du prétendant, libéra les passions internes au carlisme. Celui-ci se scinda provisoirement en trois factions revendiquant toutes l'orthodoxie de leur discours. L'intégrisme se proposait d'instaurer un Etat chrétien, avec ou sans roi. Son projet actualisait jusqu'à son paroxysme le discours théocratique des absolutistes du XIXème siècle. Incarnant motu proprio l'orthodoxie catholique, l'intégrisme, par son exclusivisme forcené, son refus du pluralisme, heurtait de front les aspirations politiques de la nation. L'Eglise, dont il se voulait le porte-parole et le bras séculier, devait lui donner le coup de grâce au nom de sa prétention au monopole de l'orthodoxie. Le second courant, dénommé mellisme du nom de son leader Vazquez de Mella, tenta de redéfinir la souveraineté et l'exercice du pouvoir dans le sillage tardif d'un Montesquieu. En accordant davantage de pouvoir aux corps intermédiaires, représentants directs du peuple, Vazquez de Mella cherchait à contre-balancer l' omnipuissance de l'Etat dans un cadre unitaire. Toutefois l'intégrisme comme le mellisme étaient concurrencés par l'émergence, dans les zones traditionnelles d' implantation carliste, de mouvements régionaux qui aspiraient à se défaire de l'idéologie carliste, assimilée à un appendice concur14

rent, mais de même nature, que le pouvoir central. Le nationalisme basque, républicain dans la forme, xénophobe et catholique intégriste dans sa doctrine, prolongeait l'intégrisme en le recentrant exclusivement sur le peuple basque, dont les nationalistes faisaient la victime historique du centralisme castillan. Moins extrémiste et totalitaire dans ses revendications que son homologue basque, le régionalisme catalan devait tirer prétexte de son dynamisme économique et culturel pour réclamer l'autonomie décisionnelle que la Catalogne avait perdue à l'issue de la guerre de Succession (1700-1714). Plongé dans ses dissensions internes et soumis à l'érosion idéologique due à la concurrence des régionalismes naissants, le carlisme ne dut son salut qu'à l'effondrement en 1931 de la monarchie libérale alphonsine. Cet échec résultait d'un bipartisme moribond, marqué par la fraude électorale institutionnalisée, entre le Parti Libéral et le Parti Conservateur Libéral qui, en septembre 1923, avait débouché sur l'instauration d'un régime autoritaire hâtivement baptisé de «dictature» par ses adversaires. Cette tentative désespérée du général Primo de Rivera cherchait à redonner vie et charisme à une institution monarchique frappée d'anomie et de discrédit. Face au tout-puissant corporatisme de la classe politique et des forces armées, attachées toutes deux au statu quo ante, la politique autoritaire de Primo de Rivera et de son entourage, faite d'emprunts en matière économique et sociale au modèle fasciste, s'avérait prématurée et impuissante. Dans ces conditions, la lIe République apparaissait comme l'issue normale d'une Espagne qui venait d'épuiser les possibilités d'une monarchie parlementaire. Avec le changement de régime les vieux démons réapparurent. Le régime républicain s'abandonna rapidement à un anticléricalisme constitutif d'une de ses composantes politiques, comme si ces excès voulaient témoigner de l'irréversibilité du nouveau pouvoir, gage donné à une base remuante. Par ailleurs, saturant l'espace politique de ses enjeux et de ses représentations, la religion continuait à remplir sa fonction de discriminant paradigmatique, de frontière idéologique et symbolique de part et d'autre de laquelle chaque Espagnol et chaque famille politique étaient amenés à se situer. Si les tensions politiques facilitèrent le retour à l'unité au 15

sein du mouvement carliste et si elles lui permirent de redonner un sens à sa protestation, elles mirent également en lumière la perte d 'hégémonie et de représentativité du mouvement contrerévolutionnaire dans sa capacité à incarner, à l'échelon national, les valeurs de l'Espagne traditionnelle. De nouvelles organisations politiques faisaient leur apparition, dont le discours et les revendications s'étageaient progressivement sur le spectre idéologique jusqu'alors monopolisé par le carlisme. La premiére en importance et en influence fut la Confédération Espagnole des Droites Autonomes. Vaste mouvement populaire conservateur, issu de la fusion de quatorze formations, la CEDA bénéficiait du soutien de l'Eglise. Grâce à son alliance parlementaire avec les républicains modérés, la CEDA, en contrepartie de son acceptation du régime républicain, avait vocation à déporter les institutions vers la droite de l'échiquier politique au grand dam des carlistes qui l'accusaient de compromission, voire de ralliement à la République. La crainte des contre-révolutionnaires était une stabilisation de la lIe République de nature à lui conférer crédit et légitimité auprès de l'électorat modéré. Cependant l'ambiguïté constitutive de la CEDA, dont la stratification idéologique interne allait des cryptofascistes non déclarés, aux monarchistes en attente d'une future restauration ainsi qu'aux démocrates chrétiens respectueux de la légalité républicaine, ne pouvait résister longtemps à la profonde crise politique dans laquelle s'enfonçait l'Espagne et qui obligeait chacun à s'aligner sur des positions toujours plus irréconciliables. Plus proches idéologiquement du carlisme par leur hostilité déclarée à la république, l'Action Espagnole et Rénovation Espagnole regroupaient l'intelligentsia et les notables monarchistes alphonsins. Si Rénovation Espagnole complotait derrière une respectabilité parlementaire, l'Action Espagnole agissait comme creuset idéologique capable de concurrencer durablement l' idéologie républicaine. L'échec de la dictature du général Primo de Rivera était l'axe autour duquel s'ordonnait la réflexion des théoriciens et anciens ministres primorivéristes. La carence doctrinale avait été préjudiciable à l'action de redressement conduite par le général. Pour remédier à une telle impéritie, il convenait de fondre toutes les essences nationales dans le 16

chaudron magique d'Action Espagnole, d'où devait sortir une idéologie rédemptrice, basée sur une monarchie catholique autoritaire. En 1934, l'un des cofondateurs de la revue Ramiro de Maeztu parlait de la nécessité de fournir des «raisons» d' agir* aux «épées», allusion transparente au recours à la force armée pour changer le cours des institutions. Si le carlisme représentait la tradition en armes, il se rattachait objectivement et volontairement au passé, à la mémoire d'une Espagne, dont le cours devait être remonté pour y trouver le modèle idéal. Face à ces réactionnaires, la modernité d'extrême droite s'incarnait alors dans le fascisme - entendu ici comme type idéal dans l'acceptation définie par Max Weber -, avec le passage référentiel obligé par le double modèle germano-italien, fascisme qui avait «pour ambition de former une communauté nationale unifiée et mobilisée en permanence sur des valeurs defoi, deforce et de combat; une communauté inégalitaire, comprimée dans une unité totalitaire excluant toute autre allégeance que lafidélité exclusive à un chef qui personnifie le destin collectif et en décide absolument ,. une communauté militarisée enfin, soudée en vue d'une entreprise de domination qui est à elle-même son principe et son but»** . Désertée par une partie de ses soutiens naturels (notamment

* Raul Morodo, Acci6n Espanola. Origenes ideo16gicos del franquismo, Madrid, Tucar Ediciones, 1980, p.64 «Quelques mois après, nous avons fondé l'Action Espagnole. Pourquoi l'avons-nousfait ? Nous l'avonsfait pour une raison. Il se trouvait que ce dont nous avions le plus besoin à ce moment là n'étaient pas des raisons mais des épées mais pour avoir des épées, il nous fallait des raisons. Durant des " décennies, nous avions cultivé les épées et, en même temp!;, nous avions permis que les hommes qui les portaientfussent éduqués dans des centres où on ne leur apprenait pas ce qu'était la Monarchie en Espagne, ce qu'était safonction, ce qu'était son catholicisme dans la vie nationale. Ce qu'il représentait dans l'unité nationale et dans la défense et la conservation de l'esprit religieux en Espagne... Nous avions oublié l'âme qui doit diriger les épées. C'est pourquoi nous avons créé l'Action Espagnole». ** Nouvelle histoire des Idées politiques, ouvrage collectif sous la direction de Pascal Ory, Paris, Hachette, 1987, pA15 17

l'extrême gauche anarcho-syndicaliste) pour cause d' «embourgeoisement», lors des élections de novembre 1933, la lIe République fut en quelque sorte «thermidorisée», victime du compromis politique entre une CEDA triomphante et des républicains résolus à sauver ce qui pouvait l'être. A l'écart de ces alliances conjoncturelles, la Communion Traditionaliste (appellation officielle du carlisme depuis mars 1934), sous l'impulsion de son secrétaire général Manuel Fal Conde, se restructurait par un rajeunissement de ses cadres et par la militarisation active de ses militants. L'objectif restait la conquête du pouvoir, de tout le pouvoir sans compromis possible depuis l'arrivée du Front Populaire au pouvoir en 1936. A cet effet, la Communion s'était tournée à la fois vers des officiers d'active, ce qui marquait une rupture totale avec sa tradition militaire de ne compter que sur ses seules forces, et aussi vers l'Italie fasciste, pourvoyeuse d'armes. Pour autant, l'unanimité n'était pas totale au sein de l'état-major carliste : deux stratégies s'opposaient incarnées par deux fortes personnalités. Fal Conde intransigeant prônait le soulèvement des seules forces carlistes et le rétablissement immédiat de la monarchie traditionnelle. Le comte de Rodezno, rival du premier, misait sur une alliance avec les militaires putschistes et les autres forces antirépublicaines en vue d'établir un régime transitoire avant la restauration monarchique. Dès le début de la guerre civile, l'Eglise s'était rangée dans le camp des forces nationalistes tant par affinité idéologique que par la fureur anticléricale déployée par les milices républicaines. Pour autant, ce ralliement in angustiis ne signifiait pas un blancseing donné aux coalisés, notamment à l'appareil mil itaire, pour l'après-guerre. Il n'était nullement nécessaire d'importer un modèle étranger totalitaire, le passé de l'Espagne n'offrait-il pas l'Etat idéal par excellence? La guerre civile n'avait guère contribué à rapprocher les deux dirigeants carlistes rivaux. Cette dissension interne devait être mise à profit par l'armée, notamment par son chef le général Franco nommé chef de l'Etat le 1er octobre 1936, pour fusionner unilatéralement l'ensemble des forces nationalistes non militaires (alphonsins, carlistes, phalangistes), désormais privées de leur autonomie, dans un parti unique. L'histoire, grande dévoreuse d'énergies, avait tini par 18

rattraper cette contre-révolution à temps et à contretemps, qui terminait ainsi sa longue course dans la mouvance du franquisme naissant. Au plan méthodologique, le parti retenu s'écarte de l' exhaustivité nourrie du fol désir d'épuiser la vie des siècles dans une intelligibilité totale. L'école historique traditionaliste espagnole

de la première moitié de ce siècle* s I est jetée depuis longtemps
dans cette bataille intellectuelle au nom de l'orthodoxie et de la tradition éternelle. Le propos est ici tout autre. L'Espagne de cette fin de XXème siècle, celle du pluralisme politique, de la monarchie parlementaire, de I Iautonomie régionale n'est compréhensible qu à la condition expresse de regarder son passé, de ne pas faire l'économie de l'analyse des deux derniers siècles. Cependant il ne s'agit pas de faire oeuvre de «détrousseur de cadavres» (Miguel de Unamuno) pour habiller le présent des lambeaux du passé, car «chercher la tradition dans lepassé mort, c'est chercher l'éternité dans le passé, dans la mort, c'est chercher l'éternité de la mort»**. Cet ouvrage sur l'Espagne noire tente de définir une topographie historique avec ses enjeux, ses phantasmes et sa scénographie violente. Faute de chercher et, encore moins, de vouloir donner un sens à l 'histoire, il n'est ici modestement question que de renouer des liens entre passé et présent, que de porter à la lumière de la connaissance un monde doté de ses cohérences, désormais banni des mémoires et enfoui dans le secret des livres.
I

* Vicente Marrero, Eltradicionalismo n,panol del siglo XIX, Madrid, Publicaciones Espai'iolas, 1955 Roman Oyarzun, Historia dei carlismo, Madrid, Ediciones FE, 1939 Melchor Ferrer, Domingo Tejera, José F. Acedo, Historia deltradicionalismo espanol, Sevilla, ECESA, 1960-1979,30 vols. Federico Suarez Verdeguer, Conservadores, innovadores y renovadores en las postremer(as del antiguo regimen, Pamplona, Universidad, 1955 ** Miguel de Unamuno, En tomo al casticismo, Madrid, Espasa-Calpe, 1983, IDa ed., p.29 (La tradici6n etema - février 1895) 19

I L'Espagne absolutiste du XVlllème siècle

Sous le regard réprobateur des hommes des Lumières, l'Espagne préfigurait aux marches de l'Europe l'exotisme obscurantiste et fanatique de l'Orient. Sa sombre grandeur, son catholicisme intransigeant la mettaient au pilori de l' infâmie. Sur cette vieille nation chrétienne, trop chrétienne, sur cette «Europe marginale» (pierre Chaunu) soufflaient les vents mauvais de la Légende noire (3), synonyme de fanatisme religieux et de sousdéveloppement économique, lesquels puisaient leur illustration dans la Très brève relation de"la destruction des Indes, publiée à Séville en 1552, par le frère dominicain Bartolomé de Las Casas (1474-1566). Mauvais exemple pour l'Europe des Lumières, l'Espagne incarnait la décadence référante, paradigmatique. Beaucoup se pressaient à son chevet comme l'abbé Guillaume Raynal (1713-1796) (Histoire philosophique et politique des établissements et du commerce des Européens dans les deux Indes, 1770) ou le baron de Montesquieu (1689-1755) (Lettres persanes, 1721 ; De l'Esprit des Lois, 1751). Le diagnostic tombait sans appel. Dans ses Letters to his Son (1774), lord Philip Chesterfield (1694-1773), hommed 'Etat anglais puis journaliste, dressait un constat d'échec: «L'Espagne est sans conteste le seul pays d'Europe qui retourne irrémédiablement à la barbarie jour après jour, dans la même mesure où les autres pays se civilisent» *. La plus célèbre victime de cette nation moribonde, éperdue de pureté, devait être Napoléon 1er (1804-1814), héritier du rêve de Louis XIV (1643-1715) d'une double monarchie

* François Lopez, Juan Pablo Forner et la crise de la conscience espagnole au XVIIIe siècle, Bordeaux, Université de Bordeaux, Institut d'études ibériques, 1976 Christine Carrere, Le reflet de l'Espagne dans la presse française de 1775 à 1789, Bordeaux, Université de Bordeaux, D.E.S. , 1965, 185p. 23

franco-espagnole gouvernée de Paris. Au printemps 1808, à Bayonne, Napoléon 1er s'était ouvert présomptueusement au chanoine Juan de Escoiquiz (1762-1820), conseiller du roi Ferdinand VII (1808-1833), de son mépris envers la nation espagnole: «Si ceci (l'occupation de l'Espagne) devait me coater 80 000 hommes, je ne leferais pas, mais il ne m'en faudra pas 12 000 ,.c'est un enfantillage: ces gens-ci ne savent pas ce qu'est une troupe française,. croyez-moi, cela finira vite, mais quand mon grand char politique est lancé, ilfaut qu'il passe,. malheur à qui se trouve sous ses roues... Croyez-moi, chanoine, les pays où il y a beaucoup de moines sont faciles à subjuguer,. j'en ai l'expérience (allusion à l'[talie)) (4). Ce mépris, cette mise au ban de l'Europe des Lumières, sous le prétexte d'une régression historique, retentira encore diffamante 150 ans après aux oreilles d'Espagnols qui, telle philosophe basque Miguel de Unamuno (1864-1936), peu suspect de catholicisme contre-révolutionnaire, dénoncera en 1912, dans le Sentiment tragique de la vie, cet ostracisme de l'Europe civilisée comme une accusation à peine voilée portée contre l'Espagne pour avoir maintenu l' orthodoxie catholique contre vents et marées: «L'Espagne, ce pays qu'on dit être un pays de chevaliers et de types picaresques - et tous picaresques - a été la grande calomniée de l'Histoire, précisément pour avoir pris la tête de la Contre-Réforme. Et parce que sa fierté lui a interdit de sortir sur la place publique, à lafoire des vanités, pour sejustifier» (5). Cette Espagne, objet de calomnie et de répulsion, restait celle de l'Inquisition bien vivante, véritable mur de la foi, réfractaire à toute influence spirituelle et intellectuelle non-hispanique. Toutefois, même si elle ne brillait pas de mille feux comme les Lumières françaises, la «Ilustracion», véritable «monopole du gouvernement» (Raymond Carr), par ses quelques scintillements tenta de créer les conditions d'émergence d'une Espagne nouvelle. Trop inféodée au pouvoir et à ses revirements, la Ilustracion ne pouvait manquer de passer inaperçue à l'étranger, plus réceptif aux symboles et aux institutions de l'Espagne de la Légende noire. Sous le pesant patronage du pouvoir royal, les Lumières n'existèrent que par lui et que pour lui. Variante hispanique d'un phénomène à l'échelle européenne qui avait pour nom le despotisme éclairé (6), la 24

Ilustraci6n incarnait l'ambition de souverains, d'une poignée de ministres et d'intendants désireux d'asseoir définitivement la puissance de l'Etat sur une société civile émiettée, grevée de privilèges et de particularismes, après qu'eussent été affaiblies les puissances concurrentes de l'Eglise et de l'aristocratie. La réalisation de cette ambition passait par la rationalisation des mécanismes socio-politiques de fonctionnement de la monarchie (abaissement ou suppression des pouvoirs intermédiaires trop indépendants). Mais au-delà de cette centralisation administrative, l'objectif ultime que se fixaient la Couronne et ses hauts fonctionnaires culminait dans la libération des énergies sociales des entraves économiques ou des politiques archaïques.

L'interventionnisme

royal

Témoigner des Lumières espagnoles* revient dès lors à analyser la politique réformatrice, pluridirectionnelle, menée par la Couronne et par ses fonctionnaires. Si l'absolutisme monarchique avait eu tendance à se renforcer en Europe au XVIIème siècle, selon un degré plus ou moins fort, l 'Espagne du Siècle d'Or avait vu se développer une école philosophique à l'Université de Salamanque (les jésuites Francisco Suarez et Juan de Mariana; les dominicains Francisco de Vitoria et Domingo de Soto), qui défendait les droits de la personne humaine et, notamment, le droit de «critique positive, créatrice et constructive au service du
bien commun» * * .

Avec le remplacement des Habsbourg en 1700 par les Bourbons, le despotisme éclairé précipita le renforcement de

* Jean Sarrailh, L'Espagne éclairée de la seconde moitié du 18ème siècle, Paris, Klincksieck, 1954 ; La Espana ilustrada de la segunda mitad del siglo XV/11, México-Madrid-Buenos Aires, Fondo de Cultura Economica, 1985, 3a cd. ** Francisco de Vitoria, Leçon sur le pouvoir politique, Paris, Librairie philosophique Vrin, 1980 25

l'absolutisme qui fut élevé au rang de doctrine politique officielle. Dans sa déclaration solennelle devant le Parlement de Paris (dite séance de la flagellation), le 3 mars 1766, Louis XV (1715-1774) avait clairement exprimé le contenu doctrinal de l'absolutisme:
«

C'est en mapersonne seule que réside lapuissance souveraine

dont le caractère propre est l'esprit de conseil, de justice et de raison. C'est de moi seul que mes Cours tiennent leur existence et leur autorité. La plénitude de cette autorité qu'elles n'exercent qu'en mon nom demeure toujours en moi. C'est à moi seul qu'appartient le pouvoir législatif sans dépendance et sans partage. C'est par ma seule autorité que les officiers de mes Cours procèdent non à la formation, mais à l'enregistrement et à la publication de ma loi, et qu'il leur est permis de me remontrer, ce qui est du devoir des bons et fidèles conseillers, l'ordre public tout entier émane de moi. J'en suis le gardien suprême,. mon peuple n'est qu'un avec moi et les droits et les intérêts de la nation, dont on ose faire un corps séparé du monarque, sont nécessairement unis avec le mien et ne reposent qu'en mes mains» (7).

La refonte des institutions administratives
Poussé par Louis XIV puis Louis XV, désireux de forger une alliance franco-espagnole, le pouvoir royal espagnol influencé par son modèle français s'attela à la refonte des structures politico-administratives. L'absolutisme résidait dans la confusion de la personne royale et de l'Etat. Il s'ensuivait que l'autorité royale était une, impartageable, incommunicable. Cette autorité ne pouvait être ni suspendue ni limitée par un obstacle extérieur qui supposerait l'existence d'un bien commun extérieur à cette autorité. Sa propre volonté lui tenait lieu de limite. A la fois objectivation d'une transcendance fonctionnant comme législateur du divin, objet de vénération et de culte, instrument d'une puissance échappant même à sa propre perception et rendant le monarque thaumaturge, l'absolutisme amenait une prise de conscience de la nouvelle localisation du pouvoir. 26

Engagé sur la voie de la sécularisation de ses fondements doctrinaux, l'Etat monarchique devait se donner une nouvelle assise, une nouvelle fonction à assumer, légitimant son empire sur la société civile. Objet d'un exercice raisonnable du pouvoir et lieu de convergences sociales, cet Etat fonctionnel s'assignait comme mission fondatrice la réalisation du bonheur matériel de ses peuples, «un bien public temporel... (autonome) par rapport (au) bien commun orienté vers le seul salut des âmes» (8). En charge de la police du royaume, c'est à dire la gestion de l'organisation aussi bien administrative qu'économique et spirituelle, le souverain allait s'en donner les moyens par la centralisation du pouvoir entre ses mains, avec l'assistance de conseillers choisis intuitu personae. A l'ancien système polysynodal peuplé par la noblesse avaient succédé les secrétariats d'Etat et des Dépêches dirigés par des ministres-secrétaires. Ceux-ci composaient la Junte suprême d'Etat ordinaire et perpétuelle, créée par Charles III le 8 juillet 1787. Supprimée par le décret royal du 28 février 1792,le Conseil d'Etat devait la remplacer. Choisis par le souverain en fonction de leurs compétences administratives, les ministres-secrétaires ne dépendaient plus des intrigues des camarillas auliques. Seul le vieux Conseil royal et suprême de Castille*, symbole de l'Espagne du XIVème siècle et des Rois Catholiques, avait survécu à cette réforme institutionnelle, tout en conservant d'importantes attributions. «Comme le Conseil de Castille, outre sa fonction consultative, était l'organe central du gouvernement, il exerçait des compétences exécutives, législatives etjudiciaires. Autour de lui tournaient toutes les questions de gouvernement et, cefaisant, il entendait tout ce qui touchait au développement économique, à l'enseignement, à la police, au ravitaillement, au contrôle du

* Le Conseil se composait d'un président, premier personnage de la monarchie après le roi, et qui avait droit au titre d'Altesse, de 30 conseillers et de 3 rapporteurs (fiscales). Les conseillers et rapporteurs étaient choisis par le souverain parmi des fonctionnaires expérimentés (intendants, corregidores, auditeurs des chancelleries et des audiences, juristes, etc.) Janine Fayard, Les membres du Conseil de Castille à l'époque moderne (1621-1746), Genève, Droz, 1979 27

régime municipal, à la nomination desfonctionnaires, et dans de nombreuses autres affaires que l'on peut voir énumérées dans le titre V du Livre IV de la Nov{sima Recopilaci6n. Il était plus ou moins la Cour Suprême de justice à laquelle on s'adressait en dernière instance, fonction qu'il conserva tout au long du XVIIIème siècle et même qu'il développa (...) En définitive, il entendait tellement d'affaires qu'il devint une sorte de ministère de l'Intérieur, avec des pleins pouvoirs et une compétence très large qui embrassait à lafois des préoccupations de la plus haute importance et des plus puériles» (9). . Pour que la réforme fonctionnelle des organes centraux du pouvoir gagnât en efficacité, il s'avérait nécessaire de rationaliser le fonctionnement d'administrations inefficaces et concurrentes. Cette volonté d'unification législative, judiciaire, et bien souvent culturelle trouvait sa raison d'être dans l'extrême atomisation de la société espagnole que déploraient les «ilustrados» comme l'intendant de Séville, Pablo de Olavide (1725-1803) : «Un corps composé d'autres corps plus petits, séparés et opposés entre eux, qui s'oppressent et se méprisent et qui sont en perpétuel conflit les uns contre les autres. Chaque province, chaque couvent, chaque profession sont isolés du reste de la nation, repliés sur eux-mêmes... L'Espagne actuelle nous apparaft comme un corps sans énergie... comme une République monstrueuse constituée de petites républiques qui s'affrontent les unes contre les autres,

parce que l'intérêt particulier de chacun s'oppose à l'intérêt
général» (10).

Des mobiles politiques présidaient également à cette centralisation administrative. La Guerre de Succession (1704-1715)** entre Philippe V (1700-1746), premier souverain de la dynastie des Bourbons, et l'archiduc Charles d'Autriche avait entraîné la division de l'Espagne. La Navarre et la Castille avaient pris fait et cause pour le Bourbon, alors que l'Aragon, la Catalogne,

** Gonzalo Anes, El Antiguo Régimen : Los Borbones, Madrid, Alianza Editorial, 1979, 4a ed., pp.341-347 Jean Bérenger, Histoire de l'empire des Habsbourg 1273-1918, Paris, Fayard, 1990, pp.391-415 (chap. XXVI: La succession d'Espagne 16651713 : une lutte sans espoir) 28

Valence et Majorque soutenaient l'archiduc. La guerre terminée à l'avantage de Philippe V, ce dernier démantela les vice-royautés qui s'étaient opposées à lui et les transforma en capitaineriesgénérales sur le modèle castillan. Notamment la Catalogne austriophile qui avait résisté jusqu'à l'épuisement (Barcelone ne futreconquise que le Il septembre 1714), fit l'objet du décret du 16janvier 1716 dit de «Nueva Planta». L'exécutif provincial était exercé de concert par le représentant du roi, le capitaine général et par la «real audiencia» (Audience royale), sorte de sénat consultatif, à la fois Cour d'appel et conseil administratif, que présidait le capitaine général. Ce dernier était de fait le véritable maître de la province dans laquelle il cumulait les fonctions de chef militaire, de président du gouvernement, de contrôleur de l'administration, d'inspecteur des juges de paix et des maires. La création des intendants correspondait à un décalque de l'institution française. Créée en France à la fin du XVlème siècle, cette institution devait atteindre sa grande période de développement, après l'échec de la Fronde (1648-1652), avec.1'installation en 1653 d'intendants dans les trente généralités. En relation directe avec les secrétariats d'Etat, les intendants exerçaient leurs pouvoirs dans quatre domaines (impôts, justice, police, armée) (11). Dans L'ancien régime et la Révolution (1856), Alexis de Tocqueville (1805-1859) soulignait la toute-puissance de ces fonctionnaires locaux: «L'intendant posséde toute la réalité du gouvernement. Celui-ci est un homme de naissance commune, toujours étranger à la province, jeune, qui a sa fortune à faire. Il n'exerce point ses pouvoirs par droit d'élection, de naissance ou d'office acheté,. il est choisi par le gouvernement parmi les membres inférieurs du conseil d'Etat et toujours révocable. Séparé de ce corps, il le représente, et c'est pour cela que, dans la langue administrative du temps, on le nomme le commissaire départi. Dans ses mains sont accumulés presque tous lespouvoirs

que le conseil lui-mêmeposséde ,. il les exerce tous en premier ressort. Comme ce conseil, il est tout à lafois administrateur et juge. L'intendant correspond avec tous les ministres,. il est l'agent unique, dans la province, de toutes les volontés du
gouvernement» (12). L'institution espagnole des intendants avait vu le jour lors 29

de la Guerre de Succession. Les surintendants créés par Philippe V étaient chargés de l'administration des armées, de l'organisation des finances et de la répartition des crédits dans les provinces. Une fois la paix revenue, deux textes (la résolution royale du 1 juillet 1718, et, l 'ordonnance du 13 octobre 1749) instituèrent les intendants de province et d'armée, et, des intendants de province. Remplissant une double fonction, les premiers agissaient comme administrateurs civils et militaires dans le cadre de la capitaineriegénérale. N'ayant pas rempli ces fonctions avec l'efficacité qu'on en attendait, ils furent supprimés en 1724. Seuls demeurèrent les intendants de province (ordonnance du 13 octobre 1749) en charge des affaires de justice, de police, des finances et de l'armée. Outre ces fonctions assez traditionnelles, les intendants devaient analyser les forces et les faiblesses économiques de leur province. Ils adressaient ainsi au Conseil de Castille un rapport sur l'état de l'agriculture dans leur juridiction, afin qu'au niveau central pût être définie une politique de régulation des produits agricoles. Représentants dans leur province du surintendant général des Finances, ils s'occupaient de tout ce qui concernait les recettes de l'Etat, notamment de la surveillance des collecteurs d'impôts. Ils veillaient par ailleurs à l'entretien des garnisons, au recrutement et à la mise à jour des listes de conscription. Leur compétence générale faisait de ce corps de fonctionnaires l' instrument le plus efficace dans la mise en oeuvre de la politique de développement économique (<<.fomento») aractéristique des c Lumières à l'échelle européenne.

Réfonne agraire et désamortissement des biens d'Eglise
80 à 85% des richesses produites dans l'Europe du XVIIIème siècle provènaient de l'agriculture. Richesses non pas tant de la terre que des paysans qui la cultivaient. Cette primauté de l'agriculture était particulièrement évidente en Espagne, où 90 % de la population était rurale. Les revenus tirés de la terre représentaient en moyenne plus de 70% de la richesse totale (13). 30

I Il n'est pas ici nécessaire d insister sur la grande diversité de cette population rurale ni même sur les disparités régionales. L'Espagne castillane et méridionale était le domaine réservé des latifundia, immenses propriétés adonnées à l'agriculture extensive appartenant à une aristocratie absentéiste (familles ducales d' Osuna, Medinacelli, Frfas, Albe, Hijar, etc.). Sur ces grands domaines travaillait un prolétariat de journaliers (70 à 80% de la population agricole active d'Andalousie) (14). Ceux-ci vivaient dans une profonde misère. 40% d'entre eux ne touchaient que deux réaux par jour, et une minorité (1,6%) plus de quatre réaux. Par ailleurs, condamnés à un chômage saisonnier de six mois, ces journaliers souvent fort jeunes (61,5 % avaient entre 18 et 30 ans) se transformaient alors en groupes de mendiants (sopistas) fondant sur les villes méridionales et les cités épiscopales, où les attiraient les institutions caritatives de l'Eglise*. Face à la violence de cette misère de la très grande majorité de la population paysanne, et face à la mauvaise exploitation des latifundia, les premiers à réagir avaient été les intendants. Ils préconisaient dans leurs rapports adressés au Conseil de Castille une meilleure redistribution des terres au moyen d'une réforme agraire qui interdirait la sous-location, à des prix exorbitants, de terres improductives à des ouvriers agricoles, et qui tixerait le nombre d'ouvrées que devrait cultiver un paysan propriétaire de son champ. L'absentéisme de l'aristocratie nécessitait des régisseurs qui louaient ses terres pour de courtes périodes, afin d'en augmenter le fermage à chaque renouvellement de contrat. Les victimes de ces pratiques étaient les «pelentrines», détenteurs de deux ou trois ouvrées éloignées de leur foyer. Ces pelentrines tiraient un très faible bénéfice de la mise en valeur des terres souslouées par les régisseurs. Les «braceros» ou brassiers se trouvaient dans une situation identique. Cultivant de petits lopins de deux ou trois fanègues (environ 193 hectares), loués à des prix exorbitants, ils constituaient avec les journaliers le prolétariat rural.

* Jacques Soubeyroux, Paupérisme et rapports sociaux à Madrid au XVIIIe siècle, Montpellier, Université de Montpellier III, thèse d'Etat, 1976 31

Donnant suite aux rapports de plusieurs intendants, à la demande du secrétaire d'Etat et des Dépêches des Finances d'avril 1766, le Conseil de Castille avait informé le roi de la nécessité d'une réforme agraire. L'ordonnance royale du 26 mai 1770 entérina la réforme et définit les terres répartissables. Chaque paysan devait recevoir, contre paiement d'un revenu, un champ de huit fanègues pour chaque ouvrée déjà possédée. Les journaliers et ouvriers agricoles recevaient un champ de trois fanègues à proximité de leur village. Même si elle ne modifia pas fondamentalement la possession de la terre par les grandes familles nobles, cette réforme eut pour effet à court terme de diminuer l'offre de travail et donc entraîna une baisse du fermage des terres des latifundia, ce qui provoqua le mécontentement des grands propriétaires et des affermataires. Le maire d' Antequera témoignait en août 1769, devant le Conseil de Castille, de la portée limitée de cette réforme au motif que «les pauvres ne pourront jamais résister aux contradictions et aux persuasions des puissants» (15). De surcroît, les coûts d'exploitation plus élevés dans les premières années ainsi que les charges féodales devaient rendre très aléatoires les bénéfices tirés de cette réforme. Par la réflexion préalable (1752-1770) qu'elle avait suscitée chez de nombreux intervenants publics, le Conseil de Castille et son «.fiscal»le comte Pedro Rodrfguez de Campomanes (1723-1802), et privés comme Gaspar Melchor de Jovellanos (1744-1811)** et la Société royale économique de Madrid, cette réforme agraire avait débouché sur une mise en cause très timide de la propriété foncière ecclésiastique. Dès 1760, le gouvernement avait songé à une politique de désamortissement dans laquelle devaient s'illustrer Francisco Carrasco,fiscal du Conseil des Finances, et le comte de Campomanes. Le Conseil de Castille s'était interrogé sur la question de savoir si le droit de l'Eglise à acquérir des biens devait être restreint. Campomanes avait rédigé en avril 1765 un

Manuel Permindez Alvarez, Jovellanos. Un hombre de nuestro tiempo, ** Madrid, Espasa Calpe, 1988 Javier Varela, Jovellanos, Madrid, Alianza Editorial, 1988 Lucienne Domergue, Les démêlés de Jovellanos avec l'Inquisition, Oviedo, Catedra Peijoo, 1971 32