Carnet de bord d'un enseignant... libre

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Français
268 pages
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Description

L'auteur a consacré un bon demi-siècle à l'école et il a fréquenté les trois réseaux belges d'enseignement (la communale, le collège catholique et l'université d'État). Il propose un bilan introspectif et un regard prospectif. Il a pu constater aussi jusqu'à quel point la notion de « spécificité idéologique » s'est étiolée au cours des ans. Et il n'a pu que se réjouir de la décléricalisation libératrice du réseau dans lequel il a fait sa carrière. Voici le « récit de vie » d'un enseignant... libre.

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Informations

Publié par
Date de parution 01 janvier 2012
Nombre de lectures 94
EAN13 9782296479722
Langue Français
Poids de l'ouvrage 16 Mo

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Carnet de bord
d’un enseignant… libre



































Guy BELLEFLAMME




Carnet de bord
d’un enseignant… libre



Le vécu d’un demi-siècle
par-delà le Pacte Scolaire et le Concile Vatican II















L’Harmattan















Illustration de la couverture :
l’auteur vu par une de ses anciennes élèves (statuette).









© L’HARMATTAN, 2012
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-56642-2
EAN : 9782296566422

Danielle, ma femme,
Aude et Floriane, mes filles,

tous mes anciens lves
qui ont donn sens ma vie
et qui, si peu que j’aie pu leur donner,
m’ont tant donn

Former les esprits sans les conformer, les enrichir
sans les endoctriner, les armer sans les enrler,
leur communiquer une force dont ils puissent faire
leur force, les sduire au vrai pour les amener
leur propre vrit, leur donner le meilleur de soi
sans attendre ce salaire qu’est la ressemblance.
Jean ROSTAND

Le souvenir est un endroit plein de larmes parce
que le souvenir est plein de relations. Le pass
montre les liens qui unissent les choses entre
elles... Les larmes, c’est la relation qui se fait
sentir ; elles sont produites par les profondeurs ; elles
rvlent celui qui les verse ou celui qui les voit
l’existence de profondeurs qu’il ignorait dans
luimme ou dans les autres.
Ernest HELLO

AVERTISSEMENT

l’instar de Magritte, l’auteur affirme que ceci n’est pas une
autobiographie. Il sait trop les piges de la mmoire qui
slectionne, trie, dforme, oublie, isole les faits et les inscrit dans un
cadre qui en modifie la perspective, et mme imagine
quelquefois, en toute bonne foi, des faits qui auraient simplement pu
exister, il connat trop ces effets pour ne pas s’en mfier.
Quand bien mme il aurait pu pousser jusqu’au bout son
souci de ne pas altrer ses souvenirs, il avoue n’tre pas sr de
n’avoir pas t le jouet de sa propre imagination. En
consquence, il a choisi l’artifice de l’autofiction pour se raconter,
confiant son alter ego Jean-Xavier– car chacun sait que je
est un autre , – le soin de parler de lui la troisime personne,
mme si ce qu’il raconte est, il en est convaincu, en toute
grande partie, conforme son vcu. De plus, il a pris le parti de
modifier la plupart des noms de personnes et de lieux,
construisant ainsi un rcit clefs, laissant au lecteur le plaisir ventuel de
reconstruire le rel partir de cette fiction.
Il lui suffit de dire et de constater que, si ce qu’il a vcu a
t – et on peut en tre ahuri ou s’en offusquer, – ce vcu-l ne
peut plus, en aucun cas, tre nouveau. Pas de rglement de
compte donc, mais un appel la compassion, s’il se peut.
Par-del sa propre exprience, et par exemple en ce qui
concerne la coexistence des rseaux belges d’enseignement (voir
tableau de synthse en fin de volume), il ne manquera pas
d’largir le dbat et de s’interroger, entre autres, sur les sujets
suivants :
– pourquoi,ds avant la seconde guerre scolaire (de la
dcennie cinquante), personne n’a-t-il vu ombrage, dans
son village natal (de 3 000 habitants), la rpartition des
lves entre l’enseignement libre catholique (pour les
filles uniquement) et l’enseignement officiel communal
(pour les seuls garons) ?

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– pourquoiles parents qui s’taient tellement engags pour
la dfense de l’enseignement libre pendant la guerre
scolaire n’hsitaient-ils pas envoyer leurs enfants dans une
universit d’tat ?
– pourquoi,plus d’un demi-sicle plus tard, dans le petit
village condruzien o il a tabli son point de chute
( 2 000habitants), coexistent encore, deux cents
mtres l’une de l’autre, deux coles fondamentales
officielles (une cole communale et une cole de la
communaut franaise) qui se livrent une concurrence
acharne ?
– pourquoi,toutefois, des coles de rseaux idologiques
diffrents parviennent-elles fusionner (comme c’est le
cas l’universit d’Anvers), alors que, dans un mme
rseau, tant d’coles ont de la peine se rationaliser et se
restructurer ?
Par ailleurs, rouage oblig d’un systme, Jean-Xavier
dcouvre,a posteriori,qu’il aura t, sans qu’il en ait eu vraiment
conscience, un enseignant… libre comme peut l’tre un
lectron... libre lui aussi.

PREMIRE PARTIE
ITINRAIRE D’UN ENSEIGN

RETOUR AUX SOURCES

LES PETITES MADELEINES

Trop vite arriv l’ge de la retraite, avide de quitude et de
paix intrieure, Jean-Xavier Delsupexhe, originaire de
Gobclez-Trembles, village qu’il a quitt il y a plus d’un demi-sicle
pour s’installer moins de cent kilomtres de l, s’attendait bien
peu tre branl de la sorte. Coup sur coup, sa mmoire
dfaillante tait brutalement sollicite par le biais de quelques
outils mdiatiques modernes: un appel tlphonique sous forme
deSMSsur sonGSMponctu d’moticnes; une invitation surfer
sur lewebpour y lire un faire-part de dcs sur un des sites
ncrologiques spcialiss du type www in memoriam ;une
ancienne photo,scanne, reue enattacheque lui a envoye un
lointain ami, bienveillant de sollicitude.
Il ne s’tonne pas trop qu’on ait trouv son numro de
tlphone portable, car il a conscience de l’avoir laiss traner en
quelques endroits. Il se rsout donc appeler l’auteur du
message –un certain Albert Demy de Gobc-lez-Trembles
prcisment, –qui, heureusement, n’utilise pas le langage cod de
certains de ces jeunes ados qui, se dit-il, veulent probablement
de la sorte camoufler leur faiblesse en orthographe. l’autre
bout du fil lui rpond une voix d’homme qui le vouvoie et lui
demande tout de go l’autorisation de le tutoyer, en raison des
souvenirs d’adolescence qu’ils auraient en commun.
– Te souviens-tu de moi, dit-il ? J’ai tout d’un coup pens
toi lorsque la presse locale a fait tat de la dcouverte, dans un
des villages environnants, d’un cas de brucellose par un
vtrinaire qui porte ton nom. Et je me suis demand s’il tait un de
tes parents. Du coup, j’ai cherch savoir si tu… vivais encore.
Et on m’a orient vers toi. Souviens-toi… Nous avions
quinze ou seize ans, nous habitions le mme village. l’poque,
je cherchais m’initier la prestidigitation– que j’ai d’ailleurs
exerce toute ma vie titre bnvole– et tu m’as servi
d’entremetteur auprs de ton oncle, vtrinaire lui aussi, dont le

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violon d’Ingres tait cet art de l’illusion qu’il pratiquait
galement des fins exclusivement philanthropiques… C’est
l’poque aussi o tu rdigeais mes dissertations , car je n’tais
pas bon en franais, ce qui ne m’a pas empch de faire une
carrire de journaliste que j’ai abandonne au seuil de la
quarantaine pour faire de la consultance en entreprises (gestion
commerciale, organisation et management, marketing, normes
de qualit…), ainsi que de la formation et du coaching en
dveloppement personnel, comme le prcise d’ailleurs le site
Internet qu’il a cr. Paralllement, il dveloppera, confie-t-il,
un commerce d’essences naturelles. Cela ne s’invente pas.
Et Jean-Xavier a eu droit, puisque tous, cet ge, sont
censs tre devenus destamalouou des( t’as mal o ?
)outabobotwa( o t’as bobo toi ? ), la longue numration des accidents
de sant que ce fils de mdecin avait connus jusqu’ prsent:
deux infarctus, un cancer du rein… Comme si lui-mme,
JeanXavier, avait pu rester l’abri de ce type de mfaits et comme
s’il tait parvenu conjurer tous les mauvais coups du sort et
rparerdes ans l’irrparable outrage… Peut-tre bien que
oui, provisoirement, car la mdecine a fait tellement de progrs
que, si les accidents de sant qu’ils ont connus l’un et l’autre
s’taient produits du temps de son pre gnraliste, ils ne
seraient pas l tous les deux se les raconter aujourd’hui. Et de
rappeler les propos goguenards et un rien rabelaisiens qu’ils
changeaient autrefois lorsqu’ils se prdisaient mutuellement
sans trop y croire que la prostate est une affaire qui nous pend
tous au bout du nez … se rptant voluptueusement le
distique paillard, grillard et prmonitoire… que les chansonniers
estudiantins reproduisaient l’envi :
Sachez que s’il est bon d’embrasser [var.de baiser] sa matresse,
Il est meilleur encor de pisser quand a presse.
Bref, ils se redcouvrent potaches, impertinents,
frondeurs…, tels qu’en eux-mmes enfin l’ternit ne les changera
pas.
Mais le chronogyre de Jean-Xavier fonctionne mal : Albert a
beau lui rappeler l’histoire des rdactions, il a beau fouiller dans

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ses souvenirs, rien n’y fait. Il savait que toute mmoire est
slective :voil qu’on lui rappelle un fait jamais enfoui dans le
nant de la mmoire. Doit-il s’en inquiter ? C’est que, se
console-t-il, si l’un en a gard le souvenir et l’autre pas, c’est parce
que ces vnements n’ont pas eu la mme valeur pour l’un que
pour l’autre. Passons.
Par le jeu crois des changes entre internautes et par des
voies bien dtournes, voil que, d’autre part, lui est parvenue
une photo d’poque, une photo de classe prise en 1945, comme
l’indique l’ardoise que tiennent deux coliers au milieu du
premier rang. Il est sur la photo ; il tait en troisime primaire. S’il
se souvient de cette photo, il ne sait ce qu’elle tait devenue,
gare parmi les archives familiales et probablement perdue lors
d’un des dmnagements auxquels la vie l’a contraint. Il
reconnat les visages, a oubli les noms d’un bon tiers d’entre eux,
mais il ignore ce que furent les destines personnelles et
professionnelles de la plupart de ces galopins. Tout au plus a-t-il t
inform du dcs (maladie), parfois tragique (suicide), de
certains d’entre eux… Nul doute qu’une analyse
esthticosociologique de ce que rvle cet instantan de vie serait d’une
grande utilit, surtout si cette analyse est nourrie des lments
rtrospectifs qu’apporte invitablement plus d’un demi-sicle de
vie.
Dans la mme semaine, sa mmoire fut une nouvelle fois
sollicite lorsque parut le faire-part de dcs d’une dame,
nonagnaire, dont on disait qu’elle avait t une ancienne
institutrice l’cole adoptable de Gobc-lez-Trembles. Et de
s’interroger :quelle pouvait bien tre cette cole adoptable,
terminologie dlibrment obsolte, dont il ne se souvient
mme pas qu’elle ait pu exister? Puis, bien solliciter sa
mmoire, il se souvient qu’ ct de l’cole primaire communale
(pour garons seulement), il y avait, au couvent, une cole
primaire (pour filles uniquement) et aussi une petite cole
primaire, mixte celle-ci, que frquentaient seulement une dizaine
de garons et filles du patelin. Il s’tonne de ne s’tre jamais
pos la question de savoir quelles ncessits rpondait la

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coexistence de ces trois coles dans une bourgade qui comptait
tout au plus trois mille habitants.
Ces appels la mmoire, furtifs, n’ont vrai dire pas eu
beaucoup de suite. Jean-Xavier a bien essay de relancer Albert
Demy, son ancien copain d’alors, mais en vain. L’appel
n’ayant pas eu d’cho, il en vint considrer que sa rapparition
ressemblait trangement aux visites que faisait le matre Chicot
de Maupassant (Le petit ft) la mre Magloire, dont il avait
achet le bien en viager: Il allait de temps en temps rendre
visite la fermire, comme on va voir, en juillet, dans les
champs, si les bls sont mrs pour la faux.
Ses recherches en vue de donner me et vie aux coliers
photographis en 1945 n’ont donn que des rsultats plutt
maigres et ses recherches sur le statut et l’histoire de cette
fantomatique cole adoptable ne lui ont pas vraiment, dans un
premier temps, rvl grand-chose.
Il n’empche : tels des dclencheurs prgnants ou des stimuli
irrpressibles, ces rappels ont produit en lui comme un tat de
ncessit semblable celui qu’avait produit sur Proust la
fameuse petite madeleine. Et, puisque toute sa vie avait t
organise autour de l’enseignement, il allait donc tenter d’exhumer
ceux de ses souvenirs d’enseign et d’enseignant qui, d’un point
de vue trs personnel et forcment subjectif, – un peu comme
le vcu du Fabrice del Dongo deLa Chartreuse de Parme, lorsque,
plong au cœur de la bataille de Waterloo, il ne comprenait ni le
curni lequoddes vnements dans lesquels il tait plong –
prsenteraient un point de vue assurment partiel, critiquable
autant qu’clairant, un point de vue vcu sur le terrain, loign
de toutes les lucubrations thoriques labores en permanence
par des technocrates en mal d’existence planqus dans les
cabinets ministriels. Et ce ne sont pas les soubresauts produits, au
dbut des annes 2000 par les diffrents dcrets inscriptions ,
pris au nom de la mixit sociale, ni par celui du dbut des
annes 2010, appel Robin des bois – bientt d’ailleurs vid
de sa substance – et destin instaurer une sorte de vase
communicant permettant de transfrer une partie des ressources des

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coles privilgies vers les coles moins bien loties, qui le
convaincront que tout est pour le mieux dans le meilleur des
mondes de l’enseignement. Son exprience, pense-t-il, aura le
mrite de considrer les choses avec un peu de recul et de
prouver, s’il en est besoin encore, qu’il est parfois possible de
tirer quelques leons du pass…
Peut-tre aussi, et ceux-ci sont parmi les plus douloureux de
ses souvenirs, est-il ncessaire de rvler comment il a vcu, de
l’intrieur de l’Institution,– en spectateur heureusement–
toutes les tapes lies au dossier pdophilie dans lequel l’glise
catholiqueet romaine d’aujourd’hui, des tats-Unis, du
Canada, d’Irlande, des Pays-Bas… et malheureusement de
Belgique se trouve emptre, atteinte d’un cancer gnralis dont
les mtastases n’ont pas encore, en 2011, fini de dtruire et de
ronger bien des mes...


DU TEMPS DUBL QUI LVE

LE BERCEAU D’UNE ENFANCE
Une petite Normandie
Jean-Xavier Delsupexhe est un rural qui revendique sa
ruralit. On ne peut pas dire qu’il souscrit aveuglment la thorie
dterministe de l’historien Hippoplyte Taine qui, au
dixneuvime sicle, pensait que les vnements en histoire seraient
dtermins par des lois quivalentes celles du monde naturel.
Chaque fait historique dpendrait, selon lui, de trois conditions :
le milieu (gographie, climat); la race (tat physique de
l’homme : son corps et sa place dans l’volution biologique) ; le
moment (tat d’avance intellectuelle de l’homme). Il tend
nuancer : en ce qui concerne les habitants d’une rgion donne,
on ne peut nier, croit-il, ni la spcificit des tres humains ni les
interrelations qui s’tablissent entre chacun d’eux et leur
environnement. Ainsi, Jean-Xavier trouve stupide la crdulit de

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ceux qui croient aux influences qu’exerceraient les astres ou les
signes astrologiques sur le destin des individus et, en ce dbut
de troisime millnaire, il ne cesse de s’tonner encore de voir le
succs des horoscopes publis dans les journaux people .
Ainsi trouve-t-il stupide la croyance aux prtendues influences
des saints patrons comme ont tent de le lui faire accroire
certains prtres : la liste dj longue de ses prnoms, on a cru
devoir ajouter, lors de son baptme, le prnom de Ghislain, qui
tait cens le protger des convulsions ! Mais Jean-Xavier pense
que les lieux et le milieu social dans lesquels il a vcu sa jeunesse
ont faonn une bonne part de sa personnalit. Il se doit donc
d’voquer les lieux qui furent le berceau de son enfance.
quelque vingt kilomtres de la Cit ardente se dploie vers
le sud ce que d’aucuns se sont plu qualifier de petite
Normandie ,le pays de Herve, rgion situe l’est de la
Belgique entre la Meuse et la Vesdre, entre Ardenne et Hesbaye.
La vie agricole au Pays de Herve est essentiellementherbagre.
La culture n’existe pas ou seulement l’tat sporadique. Au
vingtime sicle, les deux guerres ont parfois facilit le retour
la culture. Autrefois, le cultivateur– ils’appelle ainsi en
franais – exerait une autre profession : armurier, cloutier (Housse,
Blegny), charretier, tisserand (environs de Verviers), sabotier,
menuisier, houilleur (Trembleur, Thimister, Micheroux). C’est le
pays de lamaque(caillebotte ou fromage blanc et mou) mise
goutter enprih[i]les(faisselles), dufromage de Herveet dusirop
dit deLige(jus de fruits– de poires et de pommes,
idalement – jus de fruits concentr, raffin et solidifi,
commercialis sous des noms diffrents pour rpondre aux exigences des
lgislations propres chacun des pays o il est export)…
Mais Jean-Xavier a gard de ce pays des annes cinquante le
souvenir d’une rgion verte et vallonne, trs morcele, aux
haies d’aubpines bien plus nombreuses qu’aujourd’hui
grouillantes de nids d’oiseaux, et o foisonnaient des vergers plants
d’arbres fruitiers hautes tiges , des cerisiers, des pruniers, des
poiriers, des pommiers, et parfois quelques noyers et
abricotiers…

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Le village natal : Gobc-lez-Trembles
Gobc-lez-Trembles est, cette poque, une bourgade
d’environ 3 000 mes qui compte parmi les plus septentrionales
de la rgion voque ci-dessus, niche sur une des collines qui
surplombent les bords de Meuse. Si elle rpond aux
caractristiques voques plus haut, elle en diffre cependant par
quelques traits. Situe dans l’hinterland de la Cit ardente avec
laquelle les communications sont facilites par l’existence d’un
chemin de fer vicinal, elle bnficie donc des retombes
ventuelles (culturelles et autres) de ce qui se passe dans la ville
industrielle voisine. Si l’industrie armurire qui avait fait ses beaux
jours jusqu’au dbut du vingtime sicle a disparu, par contre
un charbonnage sans coron, le seul de ce type, plant au cœur
de cette nature verdoyante, est encore en activit la fin de la
guerre 40-45 ; il fermera ses portes en mars 1980. l’poque o
Jean-Xavier frquentait l’cole primaire de ce village, et selon un
historien local, ce charbonnage employait quelque 800
personnes. Cinquante ans plus tard, le charbonnage de
Gobc-lezTrembles est devenu un complexe touristique qui entretient
avec ferveur le souvenir de cette industrie aujourd’hui disparue.
Ce sont tous ces fils d’agriculteurs et de houilleurs, ainsi que les
fils des artisans (boulangers, bouchers, piciers, boutiquiers,
menuisiers, garagistes, carrossiers…) sans oublier les fils des
mdecins, pharmaciens, enseignants, assureurs, gendarmes…
qui ont frquent l’cole communale o Jean-Xavier a fait une
bonne partie de son cole primaire. On dirait, en jargon
d’aujourd’hui, qu’ils constituaient l un bel exemple de mixit
sociale.

Les aeuls
La mmoire des hommes est labile. Interrogeons nos
parents, nos voisins: bien rares sont ceux qui, en dehors
d’ventuelles informations caractre strictement gnalogique
(dates et lieux de naissance et de dcs ; ventuellement
indication de la profession…), ont une connaissance quelque peu
circonstancie de ce qu’ont t les conditions de vie de leurs
bisaeuls, de leurs trisaeuls… Ainsi en tait-il pour Jean-Xavier :

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au-del de ses grands-parents, dont certains taient dcds bien
avant sa naissance, il ne sait rien, en dehors de ce qu’on a bien
voulu lui dire. Ajoutons cela que sa curiosit n’tait pas bien
grande. Il est toutefois conscient aujourd’hui que les valeurs
(postures religieuses, politiques, sociales…) qu’il a reues de ses
parents sont faites d’un hritage qui remonte bien plus haut
encore. Faute d’avoir pu ni voulu remonter l’chelle du temps
au-del de la deuxime gnration, il a bien d se contenter de
ces informations lacunaires et laisser son imaginaire le loisir de
combler les vides… Une constante: toutes les familles des
grands-parents, du ct paternel comme du ct maternel,
taient des familles nombreuses, comptant entre cinq et douze
enfants ayant atteint l’ge adulte. Rien cela d’exceptionnel.
Du ct paternel, Jean-Xavier sait seulement que son
grandpre, dcd quatorze ans avant sa propre naissance, tait un
petit industriel armurier –le terme est-il appropri? –qui
occupait en son atelier une bonne demi-douzaine d’ouvriers
ajusteurs-monteurs de revolvers browning, partir des pices
fabriques domicile par une bonne centaine de travailleurs
indpendants. Car telle tait la particularit de la bourgade de
Gobc-lez-Trembles :tout au dbut du vingtime sicle, les
fabricants d’armes se rendaient chaque semaine Lige, par le
chemin de fer vicinal, pour l’exercice de leur industrie; ils y
recevaient la matire premire leur permettant de fournir du
travail plusieurs centaines d’armuriers… Mais, aprs la guerre
1914-1918, l’industrie armurire traverse une crise aigu. Voyant
le vent tourner, le grand-pre achetait prix d’or tous les
terrains mis en vente l’poque, et, pice aprs pice, constituait
un imposant puzzle qui fit de lui un propritaire terrien. On
peut considrer que ce seul garon, le troisime, d’une fratrie de
cinq enfants, avait t avantag lorsqu’il lui tait revenu de
continuer l’entreprise hrite de ses parents. Simple conjecture. On
peut infrer de toutes ces informations que cet acharn
travailleur indpendant avait construit sa vie sur quelques valeurs
simples : le travail, la famille, Dieu (car la famille se disait
bienpensante, mais sans proslytisme ; la religion qu’on y pratiquait

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tait essentiellement… sociologique), une grande rigueur
morale –pas question de frquenter les assommoirs dcrits par
Zola, –et on peut mme citer la Patrie. Le respect que son
grand-pre avait du monde ouvrier n’excluait pas qu’il et son
gard des opinions trs rserves: ces socialistes-l,
syndicalistes etgrviculteurs, devaient tre pour une bonne part cause du
dclin de sa propre entreprise. De plus, c’taient des mcrants
qui disaient que la religion tait l’opium du peuple (mais o
donc taient-ils alls chercher une telle ide ?). Le pre de
JeanXavier, hritier des mmes prjugs, n’hsitait pas toutefois
reconnatre que toutes les conqutes sociales du vingtime
sicle devaient, pour la plupart, tre mises au compte de l’ide
socialiste, surtout lorsqu’elle se trouvait relaye par d’autres
partis inspirs de la doctrine diffuse, entre autres, par
l’encycliqueRerum novarum. Paradoxalement, jamais semble-t-il
le commerce de ces armes de guerre n’a veill chez ce fabricant
le moindre problme d’ordre thique. Il fabriquait des engins de
mort comme il aurait fabriqu des machines traire. [Lu dans la
presse en cette mi-fvrier 2011: La Ligue des droits de
l’homme rappelle que FN Herstal a livr des fusils et un million
de munitions Kadhafi en 2009. ]
Du ct maternel, la tradition familiale tait de mme nature.
D’une famille de neuf enfants, quatre des cinq garons ont
exerc le mtier de meunier. Rien voir avec le meunier
qu’voque le cur de Cucugnan dans lesLettres de mon moulin.
Son grand-pre, qu’il a connu, avait tout du brave homme. Prt
rendre service, il ne s’embarrassait pas de questions
existentielles. Il acceptait les mmes conventions sociales, mais avec le
dtachement et la distanciation qu’impose le simple gros bon
sens. Il faisait ses Pques rgulirement et, cette occasion,
se rendait l’office pascal une fois par an, parce qu’on ne sait
jamais .Peu sensible aux prescriptions de jene et
d’abstinence, il dcrtait que ce qui pche, ce n’est pas ce qui
entre, mais ce qui sort . Sensible toutefois l’injustice sociale et
indign par la corruption dnonce des hommes politiques, il
s’tait laiss sduire, en 1936, par le symbole de l’pinglette-balai

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du leader rexiste Lon Degrelle et avait vot pour ce parti. Il
dchanta vite. La fois suivante, il fut de l’immense majorit des
votants qui ne renouvelrent pas un vote dont il avait compris
l’inanit. Il est fort possible que l’autorit morale du cardinal
l’ait aid ce revirement.
Du comportement de ses aeuls paternels et maternels,
JeanXavier a hrit de sentiments et d’attitudes trs rservs
l’gard des responsables tant politiques que religieux. Je
comprends, disait son pre, qu’il faille des hommes politiques et des
curs de paroisse, mais on ne peut tout de mme pas exiger que
nous ayons tous la Vocation pour de telles fonctions.

La guerre 1940-1945
Jean-Xavier ne peut pas voquer son entre en primaire
sans la replacer dans le contexte des vnements cruels de
l’poque. Il avait deux ans lors de la Dclaration de guerre. Un
frre pun et une petite sœur constituaient la fratrie du
moment.
Le moment est peut-tre venu de lever le voile sur l’origine
de son prnom. Rappelons-nous, son pre dj portait ces deux
prnoms dans la kyrielle des noms qu’on lui avait donns lors
de son baptme : Ernest, Guillaume, Xavier, Jean. Ces prnoms
lui avaient t donns en hommage deux de ses oncles
maternels qui, lors de la guerre 1914-1918, avaient t gazs au
fameux gaz yprite, mieux connu sous le nom de gaz moutarde.
Ils n’en taient pas morts, mais ils avaient gard de lourdes
squelles pulmonaires qui ne leur avaient pas permis de nourrir
l’espoir de se marier ni de fonder une famille. Jean-Xavier porta
donc les prnoms de ces deux grands-oncles.
Son pre et son oncle, l’un comme sous-officier l’autre
comme officier, avaient dj t requis pour toute la dure de la
mobilisation qui a prcd la dclaration de guerre. Lors de la
guerre-clair, c’est au front qu’ils firent la campagne des dix-huit
jours (mai 1940) et ne furent pas faits prisonniers. Jean-Xavier
croit savoir que seuls auraient t envoys en Allemagne ceux
qui avaient t faits prisonniers avant la capitulation, tandis que

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ceux qui taient encore au combat au moment de la capitulation
avaient t autoriss retourner dans leurs foyers.
En raison de son ge, Jean-Xavier n’a rien su des horreurs de
la guerre: dportation, travail obligatoire, emprisonnement,
fours crmatoires et gnocide des Juifs ou d’autres minorits
(celle des gitans, par exemple), pratiques eugniques, massacres
massifs de civils innocents, batailles cruellement meurtrires…
Il s’est d’ailleurs toujours demand partir de quel moment le
monde des adultes a vraiment t inform de toutes ces
horreurs. Les vnements qu’il a vcus n’ont vraiment rien
d’exceptionnel ni d’hroque. Mais voil, ce sont ces
vnements-l qu’il a vcus…
Sur un plan plus familial, il a su que son oncle – qui cachait
chez lui un couple de Juifs– avait t emprisonn et envoy
pendant plus de deux ans en oflag la suite d’une dnonciation
faite sur l’oreiller un officier allemand par une ventuelle
amoureuse conduite, aime-t-il supposer malicieusement.
L’oncle vtrinaire tait bel homme et, comme le facteur ou le
laitier, il avait de bonnes (et de moins bonnes) raisons d’entrer
dans l’intimit des familles… Mais Jean-Xavier est peut-tre
mal-pensant… la fin de la guerre, lors des grands rglements
de compte, la dnonciatrice a t tondue. Puis, on tourna la
page. Parmi les dgts collatraux , comme on aime les
appeler aujourd’hui, ses parents ont toujours considr que le
dcs de sa petite sœur, ge de deux ans, emporte par le croup
(ou diphtrie), avait pour cause l’application trop tardive du
srum salvateur en raison des circonstances qui n’avaient pas
permis au mdecin de famille de se dplacer suffisamment
rapidement ds le moment o furent connus les rsultats des
analyses en laboratoire des prlvements qui avaient t faits.
D’autres membres de la famille, plus ou moins lointains, furent
galement emprisonns en Allemagne, dnoncs par les
collabos …Il y eut aussi les victimes des bombardements ou des
robots (V1 ou V2)…
Mais lui, Jean-Xavier, qu’a-t-il peru de cette guerre, trange
et terrifiante pour ses yeux d’enfant? Il ne garde en mmoire

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que des flashs bien fugitifs. Les Allemands, tout d’abord, ont
occup au dbut de la guerre leur maison pendant un peu plus
de quarante-huit heures. Ils se seraient comports correctement,
non sans avoir toutefois dtruit un stock de denres
alimentaires. Les Amricains, plus tard, firent de mme pendant
plusieurs semaines : ils tablirent une sorte de quartier gnral dans
la maison familiale et firent assaut de courtoisie en faisant de
rels efforts pour tenter de s’exprimer en franais, en
distribuant gnreusement aux enfants du chewing-gum et du
chocolat, tandis que les parents avaient droit quelques botes de
corned-beef… Afflig d’un panaris tenace, Jean-Xavier fut le
premier bnficier de ce mdicament miracle tout fait
nouveau, la pnicilline, que lui administra le mdecin amricain
install la maison… Mais sa mmoire garde aussi la trace
d’autres images fortes : celle de l’glise du village en ruines,
volontairement dtruite au dbut des hostilits (une deuxime fois,
car il en avait t de mme lors de la premire guerre mondiale)
par les autorits communales elles-mmes afin de supprimer
des points de repre ventuels pour l’ennemi; celle des longues
soires et nuits passes dans la peur, en compagnie de voisins,
dans la cave vote, afin de tenter de se protger des
bombardements ; celle des centaines de bombardiers vrombissants
disposs en quinconce, tellement nombreux et tellement
rapprochs qu’ils en assombrissaient le ciel, celle des robots (V1 et
V2) maladroitement tlguids dont certains s’abattaient un peu
partout avant d’atteindre la ville de Lige laquelle, semble-t-il,
ils taient destins… Il se souvient : lorsque, dans le ciel, le
ronronnement du moteur d’un de ces engins commenait se
transformer en un trange cliquetis de machine coudre, il ne
fallait pas longtemps pour le voir se mettre en vrille et plonger.
Spectacle fascinant… quand ces engins de mort tombaient
ct. Il se souvient encore: pour des raisons prophylactiques
(ce qui ne l’a pas empch d’tre lui-mme atteint six mois plus
tard par le croup tueur qui avait eu raison de sa petite sœur,
mais lui, il en rchappa), il avait t plac chez ses
grandsparents dans le village voisin de Booze-sur-Bolland. Un jour,

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