Juliette, la mode au bout des doigts

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PARIS ! En déchiffrant les lettres qui annoncent son entrée dans la capitale, Juliette sent son cœur se gonfler de rêves et d’espérance. Après quinze ans passés dans l’atelier de son père, canut à la Croix-Rousse, la jeune Lyonnaise accède enfin à la vie brillante et tumultueuse de la capitale. Employée à l’Élégance parisienne, Juliette se révèle bientôt meilleure pour créer des robes que pour les vendre…

Lancée dans la haute société du Second Empire, au service d’une demoiselle frivole qu’elle entend sublimer par ses modèles, la jeune styliste assiste à la naissance de la Haute-Couture. Mais le monde de la mode a ses règles et ses pièges…

Beaucoup de courage et un peu d’audace suffiront-ils à Juliette pour accrocher son nom au firmament des étoiles parisiennes ? À moins que la rencontre extraordinaire d’un jeune journaliste à l’âme noble et romantique ne vienne bouleverser son destin…


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Date de parution 09 octobre 2015
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EAN13 9782215130567
Langue Français

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Juliette_titre

Pour Nita, en souvenir de nos joyeuses déambulations
dans les traboules de la Croix-Rousse.

Première Partie

Chapitre 1
D’autres projets…

Paris, mars 1865

– Votre nom ?

– Renard.

– Prénom ?

– Juliette.

– Quand êtes-vous arrivée à L’Élégance parisienne ?

– Il y a trois ans, au printemps de l’année 1865.

– Quel rayon ?

– Celui des confections.

– Et pourquoi donc nous quittez-vous, hein ?

L’homme avait soudainement levé la tête de son registre. Monsieur Coquelin était le comptable de L’Élégance parisienne, un petit homme ventru et chauve qui se faisait une gloire d’être entré au magasin au moment de sa création et de n’avoir jamais, depuis, lâché ses registres dans lesquels s’alignaient des chiffres croissants, des recettes grandissantes, toute une gradation ascendante de sommes colossales qui témoignaient de la réussite éclatante du grand magasin.

Maintenant, monsieur Coquelin observait Juliette par-dessus ses bésicles, dérouté, déconcerté. Décidément, il ne pouvait concevoir qu’une jeune fille qui avait eu l’honneur d’être embauchée à L’Élégance parisienne par faveur, qui avait participé à l’expansion du grand magasin, puisse en partir de son plein gré. Et il regardait comme une curiosité cette demoiselle au teint pâle, aux cheveux de jais, aux grands yeux verts comme des agates. Cependant, comme Juliette ne répondait pas, il reprit :

– C’était pourtant une fameuse place que vous aviez trouvée là ! J’en connais qui donneraient cher pour venir travailler dans un grand magasin comme celui de monsieur Bauvincard…

– Je sais… répondit Juliette, hésitante.

Alors, il plissa ses petits yeux gris et d’un air entendu murmura :

– C’est un garçon, c’est ça ?

C’était le coup classique. Les demoiselles étaient embauchées à quinze ans, et à dix-huit, quand elles avaient amassé un peu d’argent et gagné une réputation d’honnête travailleuse, un galant venait leur conter fleurette, leur faire tourner la tête, et elles abandonnaient la place, attendu qu’on ne pouvait pas être employée si l’on n’était point célibataire. Ah ! Combien s’étaient fait avoir à ce petit jeu-là ! Et maintenant, voilà que cette grande fille pâle avec ses mirettes émeraude qui vous fixaient sans ciller se faisait berner à son tour ! Si ce n’était pas malheureux tout de même ! Lui, s’il avait eu une fille, il l’aurait enfermée à double tour le soir, et même le dimanche, afin qu’elle n’aille pas flirter avec le premier séducteur venu. Dame ! L’amour ne durait guère, mais un emploi à L’Élégance parisienne vous tenait pour la vie entière ! C’était l’assurance de revenus fixes, une vie honnêtement gagnée, un emploi rêvé au milieu du luxe et de l’opulence, à servir les femmes les plus en vue de la capitale ! C’était du travail aussi, bien sûr, des journées de douze heures, parfois davantage, des fatigues à rester debout toujours, entre les rayons, derrière les comptoirs sans s’y appuyer jamais, les bras cassés à force de porter les marchandises, de plier, déplier, replier les articles à la demande des clientes… Pourtant, quelle satisfaction, quel plaisir de savoir que l’on participait à la marche de son siècle, vers le progrès et la modernité. Cela valait bien quelque fatigue, allez !

Il avait envie de lui faire entendre ce raisonnement, de la retenir, mais à quoi bon ? Il savait que, dans le cœur d’une jeune fille, les arguments les plus solides ne pesaient guère lourd face aux boniments d’un garçon…

– Vous vous trompez monsieur, ce n’est pas cela… commença Juliette, hésitante.

Il la dévisagea avec infiniment d’attention.

– J’ai… j’ai d’autres projets, ajouta-t-elle rapidement.

D’autres projets ? Cette fois, monsieur Coquelin ne comprenait plus. Qu’on pût quitter sa place à L’Élégance parisienne pour un jouvenceau lui semblait déjà une belle sottise, mais enfin cela était chose courante. Mais que l’on en partît parce que l’on avait « d’autres projets » était inconcevable pour ce petit homme qui avait offert sa vie tout entière à l’entreprise des Bauvincard.

Il la regarda d’abord sans comprendre puis, incrédule, plongea son nez dans le livre de comptes en soupirant. Les chiffres avaient cela de rassurant qu’il ne leur passait jamais de ces toquades par la tête. Ils s’alignaient, droits, ordonnés, comme des soldats à la parade, sans jamais s’écarter des lignes sur lesquelles on les avait placés. Voilà qui était autrement plus reposant que ces écervelées des confections, qui se mettaient en tête d’avoir « d’autres projets ».

– Eh bien, votre salaire s’élève pour ce mois à deux cent douze francs et quarante-deux centimes, sur lesquels je garde la somme de vingt-cinq francs et quatre-vingt-seize centimes pour la robe.

– Mais, la robe, je vais vous la rendre… protesta Juliette, interloquée.

– Peut-être, mais elle est fort défraîchie. Voyez vous-même, dit-il en désignant les parties élimées de la tenue réglementaire des demoiselles.

C’était une robe de soie noire, très stricte, sans ornements, sans crinoline, et qui enserrait le corps des vendeuses jusqu’au col, fermé de trois petits boutons noirs. De fait, Juliette devait reconnaître que la sienne, usée par les courses incessantes entre les étages, délavée par les lessives fréquentes, avait perdu de sa superbe. La soie était terne à présent, comme éteinte, il ne lui restait rien des reflets chatoyants qu’elle avait d’abord fait voir, un matin d’avril, lorsque Juliette l’avait revêtue pour la première fois.

– Puisque vous l’avez payée, vous pouvez la garder, déclara froidement le comptable. On en fera faire une nouvelle pour votre remplaçante.

Juliette jugea la chose mesquine, un sursaut d’orgueil lui remonta au cœur.

– C’est trop aimable, mais je n’en voudrais pour rien au monde, dit-elle avec un sourire. J’envisage de porter à l’avenir des tenues autrement plus à la mode !

Interdit, le comptable la dévisagea avec mépris. Il lui tendit ses billets et déclara sèchement :

– Voilà, pour solde de tout compte.

Puis il lui tourna le dos, sans même la saluer.

Mais Juliette, tandis qu’elle quittait le bureau, ne pouvait s’empêcher de sourire. Ce petit homme mesquin avait effacé les derniers regrets qu’elle avait de quitter L’Élégance parisienne.

Dans sa chambre, elle ôta la robe noire réglementaire, enfila une robe de laine écossaise et y ajouta un petit col en dentelle amovible. C’était là ce qu’elle avait de mieux. Elle saisit le petit face-à-main qu’elle dissimulait sous son matelas – les miroirs étaient interdits aux demoiselles, dont il ne fallait pas encourager la coquetterie naissante – et observa les différentes parties de sa tenue, ne pouvant se regarder entièrement. Elle jugea l’ensemble satisfaisant. Puis elle ouvrit sa valise, y entassa quelques effets, des liasses de catalogues, et embrassa pour la dernière fois d’un regard la petite chambre dans laquelle s’étaient forgées ses espérances. Un instant, elle se revit avec Pauline, la seule amie véritable qu’elle eût jamais eue dans le grand magasin, toutes deux bavardant sur le lit ou postées devant l’étroite lucarne, imaginant ensemble un avenir lumineux, à la hauteur du panorama grandiose qu’elles surplombaient le soir, depuis la mansarde. Combien de rêves s’étaient tissés là, au-dessus de la marée sombre des toits, dans les lointains tumultueux des avenues sur lesquelles dansaient les flammes vacillantes des lumières de Paris ? Et voilà que ses rêves se réalisaient enfin, plus grands et plus vastes encore que ceux qu’elle formait alors !

Au moment de fermer à clef la porte de sa chambre, elle eut encore une pensée pour Pauline dont elle était sans nouvelles. Et elle forma le vœu, ardent et sincère, que son amie connût une joie égale à celle qui dilatait son cœur, à l’heure d’embrasser son nouveau destin.

Lorsqu’elle fut dehors, elle se retourna pour admirer une dernière fois la façade immaculée du grand magasin, immense, surmontée de grandes lettres d’or qui dressaient vers le ciel le nom magique et fascinant : À l’Élégance parisienne. La large porte à tambour de l’entrée principale était flanquée de deux statues colossales de femmes qui brandissaient des torches et semblaient les vestales de ce temple du luxe et de la mode. Et soudain, Juliette eut l’impression que ces statues la fixaient méchamment, comme si elles étaient fâchées de son départ. Elles riaient toujours, en élevant leurs flambeaux dans un mouvement de triomphe, mais il lui parut que c’était un rire cruel, grimaçant, dont elle était la cible. Elle en éprouva un frisson et détourna le regard.

– Allons, dit-elle en refusant de s’émouvoir, c’est maintenant que tout commence !

Et, d’un pas décidé, elle s’élança vers les grands boulevards.

Chapitre 2
Au café Riche

Tout au long de l’après-midi, elle marcha sans s’arrêter, humant l’air de Paris, emplissant ses poumons guéris de ce parfum de fleurs qu’un vent frais ramenait des campagnes et qui donnait aux grands boulevards un air de printemps. Elle avait vécu si longtemps emprisonnée sous sa coupole de verre, comme une plante que l’on aurait mise sous cloche ! Voilà qu’à présent la ville déroulait sous ses pieds le tapis changeant de sa séduction naissante, l’attrait de ses boulevards tout neufs. Ah ! C’était enivrant ! Juliette admirait les vitrines éclatantes, contemplait les façades blanches des immeubles, des hôtels, elle lisait sur les kiosques bariolés les grands titres du soir, déchiffrait sur les colonnes moresques les affiches criardes qui vantaient un spectacle, une pièce de théâtre, les airs d’un opéra bouffe. C’était tout un monde de divertissements et de nouveautés qui s’ouvrait soudain devant elle, ainsi que les artères des grands boulevards dont la perspective s’enfonçait au loin, dans la poussière d’or du soleil couchant. Elle avançait, sans but, comme étourdie de cette agitation, au milieu du flot continu des promeneurs, du tohu-bohu des omnibus, de la course des calèches et des fiacres, dont les échos résonnaient sur les façades des maisons, derrière l’alignement des ormes verts.

La ville était en pleine métamorphose. L’empereur Napoléon III avait juré de faire de Paris la capitale la plus brillante d’Europe. Sous l’impulsion du baron Haussmann, on ouvrait des voies nouvelles, on abattait les vieilles maisons, on élargissait les chaussées. Du boulevard du Temple à la barrière du Trône, de la Madeleine à la plaine Monceau, d’interminables artères tranchaient le cœur de la ville et redessinaient les quartiers, édifiés sur les ruines encore fumantes du vieux Paris.

Cependant, la nuit tombait, enveloppant pêle-mêle dans son manteau d’ombre les façades des nouvelles maisons en pierre de taille et les masures à demi éboulées. Les flammes jaunes des becs de gaz s’allumaient une à une, piquant les ténèbres de leur clarté régulière, droites comme des sentinelles en faction aux portes de la nuit. Les lanternes, flanquant les portières des omnibus, dansaient au rythme du trot des attelages, jetant des reflets éclatants sur les livrées des cochers, les harnais argent des chevaux ou les toilettes des dames. Puis, on alluma les kiosques à journaux, qu’un système d’éclairage ingénieux signalait aux passants pressés en projetant sur les réclames et les affiches son faisceau de lumière. La rumeur de la ville s’amplifiait. Au grondement continu des voitures se mêlaient des éclats de voix, des rires, toute la gaieté parisienne que le crépuscule réveillait d’un coup, jetant les habitants dans les théâtres, les restaurants et sous les lustres éclatants des cafés tapageurs.

Juliette était éblouie, elle ne pouvait se résoudre à quitter les boulevards pour se chercher un toit pour la nuit. Oh, ce n’était pas tant les lieux qui retenaient son attention, ni l’architecture compliquée des grands hôtels, mais plutôt les toilettes des dames. À cette heure-ci, Paris exposait aux yeux des promeneurs tout un défilé d’élégance recherchée, de coquetterie assumée. Les hommes, sacrifiant à la mode de leur temps ressemblaient à des ombres : pantalons noirs, redingotes noires, ils allaient, une canne éburnée à la main, un cigare aux lèvres, le chapeau haut-de-forme légèrement incliné sur l’oreille. Mais les femmes, c’était autre chose ! Jamais, en ce siècle, on n’avait vu pareille rivalité d’élégance, pareil déploiement d’étoffes et de couleurs. Sur le boulevard des Italiens, sous les lueurs des becs de gaz, c’était un défilé sans fin de robes de soie et de velours que gonflaient démesurément des crinolines invisibles, dans une débauche de volants, de dentelles, de rubans… Devant le café Riche où se pressait une foule endimanchée, Juliette s’immobilisa. Elle scrutait la coupe d’une robe, le choix d’une étoffe, la forme d’une jupe. Elle examinait les modèles, devinait les patrons, inventait comment réveiller telle tenue, jugée trop terne, ou arranger telle autre, qui semblait bien incommode. Ici, elle reconnaissait un manteau qu’elle avait vendu à L’Élégance parisienne, là elle admirait le choix d’un châle en dentelle de Chantilly. Et elle se perdait dans cette contemplation muette, oublieuse de l’heure et de la chambre d’hôtel qu’elle devait réserver pour la nuit.

– Mademoiselle ? Désirez-vous quelque chose ? demanda soudain un jeune garçon en habit noir et large tablier blanc, tout en arrangeant les tables sous l’éclat des lustres.

Juliette sursauta.

– Non ! Enfin, c’est-à-dire, oui… rectifia-t-elle.

– C’est qu’ici, vous comprenez, si l’on reste, on consomme…

– Je comprends très bien, répondit Juliette confuse.

Et, comme prise en faute, elle s’assit prestement derrière un petit guéridon de marbre, sous l’éclat d’un lustre qui répandait sa nappe de lumière jusqu’au milieu de la chaussée. Là, elle pourrait observer les passantes.