Mère Teresa

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Inde, 1946. Dans le petit train qui grimpe jusqu’à Darjeeling, mère Teresa prie. Elle confie sa vie à Jésus, l’Époux, l’éternel compagnon de voyage. Et soudain…
Soudain la prière devient dialogue. Ce n’est plus la religieuse qui parle au Christ, c’est le Christ qui lui parle.
Le Verbe se fait voix. Voix claire qui s’adresse à mère Teresa sans aucun doute possible. Voix réelle et incroyablement proche, car elle résonne dans l’âme sans passer par le canal de l’oreille.
– Ma toute petite, porte-moi jusque dans les trous des pauvres. Sois ma lumière ! Va parmi eux, porte-moi avec toi en eux. J’ai soif ! Il faut tout quitter de ta vie actuelle. Je veux un ordre de religieuses capables de faire briller ma lumière jusqu’au fond des bustees. Des religieuses indiennes, vêtues comme des Indiennes, capables de rejoindre les pauvres là où ils sont.
– Je le ferai, mon Jésus.
Les lèvres de la religieuse n’articulent pas ses paroles intérieures ; aucun de ses voisins ne se doutera jamais d’avoir assisté à une scène extraordinaire. Mère Teresa, pourtant ébranlée, ne s’étonne même pas du naturel avec lequel elle répond au Christ. Trente-six ans de familiarité avec lui l’ont si bien préparée à ce dialogue !


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Ajouté le 21 septembre 2012
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EAN13 9782728917624
Langue Français
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I
La nuit est plus noire que l’océan, ou peut-être est-ce le contraire. Dans cette obscurité totale, derrière ses yeux fermés, Gonxha a le regard ouvert sur une clarté parfaite. Elle est prosternée au bout du pont désert et prie de toute son âme, la tête au creux des genoux. « La ténèbre n’est pas ténèbre devant toi, la nuit comme le jour est lumière. » Le ronronnement des machines, devenu familier depuis trois semaines que le bateau a pris la mer, trouble à peine la pureté du silence. Et ce silence n’est pas vide puisque Dieu l’habite : son souffle plane sur l’océan depuis la création du monde. Ce soir, Gonxha ne dit rien, ne demande rien, ne récite aucune prière apprise. Elle prête seulement l’oreille à cette nuit emplie de Dieu. Soudain, une porte s’ouvre par-derrière, laissant échapper un flot de musique et de lumière. Elle se rabat aussitôt mais le silence ne revient pas, chassé par la voix avinée d’un matelot : – Champagne ! Champagne pour l’homme de quart ! Il est où cet animal ? Des pas lourds traînent sur le pont. L’homme titube et Gonxha sourit pour elle-même : – S’il fait boire l’homme de quart, le bateau aussi va se mettre à zigzaguer ! Un choc l’étourdit brusquement, suivi par le fracas d’une chute et l’explosion d’une bouteille brisée en mille morceaux. – Qui est le f… marin d’eau douce qui a laissé traîner un paquet de cordages ? tempête le matelot. – Je suis désolée, murmure Gonxha. Vous avez trébuché sur moi. Elle s’est déjà relevée, l’homme aussi. Ahuri, il toise cette minuscule silhouette qui lui arrive à peine au-dessus du coude. – Qu’est-ce que tu fais dehors recroquevillée par terre ? Tu es malade ? Rentre vite à l’intérieur, tes parents vont s’inquiéter. Gonxha sourit. – On ne dirait peut-être pas, mais j’ai dix-neuf ans et je voyage sans ma famille. Le matelot émet un sifflement. – Et moi qui vous prenais pour la poupée de ma petite sœur ! Mais c’est vrai que vous avez un joli minois, et de beaux yeux avec ça, ils brillent même dans la nuit… Venez donc danser avec moi. Ça se fête, une nouvelle année ! Faut pas rester toute seule, ma belle ! – Merci, je ne peux pas. Je suis postulante… Future religieuse, fiancée à Dieu, vous comprenez ? Un silence, puis l’homme reprend d’une voix dégrisée : – Non, je comprends pas, je comprendrai jamais. Et vous allez où comme ça ? – En Inde. Les sœurs de Lorette tiennent des écoles là-bas, je vais y enseigner dès que j’aurai prononcé mes vœux. Ce sera sans doute à Calcutta ou à Darjeeling, je ne sais pas encore. – Alors vous avez laissé en Europe votre famille et les cinquante petits gars qui rêvaient sûrement de vous épouser ? Tout ça pour faire la maîtresse d’école sous les tropiques ? – Tout ça pour servir Dieu, répond Gonxha avec un sourire espiègle. Tout ça pour accomplir un rêve que j’ai depuis l’âge de douze ans : celui d’être missionnaire. – Pour moi, les filles qui ont des rêves pareils, faudrait les enfermer. Gonxha éclate d’un rire limpide : – Remarquez, c’est un peu ce qu’on va faire avec moi ! Une fois dans mon couvent, je n’en sortirai pas beaucoup. – Vous avez de l’humour en plus ! Quel gâchis, nom de… Hum ! Pardon, ma sœur, et bonne année quand même. Restée seule, Gonxha essaie de lire sa montre dans l’obscurité. Inutile : un coup de feu, un tintement de cloche, des cris de joie et d’excitation lui apprennent qu’il est minuit. L’an 1929 vient de commencer. « Jésus, cette année sera plus neuve pour moi que toutes les autres. Reste avec moi – rassure-
moi – si tu es avec moi en Inde je ne m’y sentirai pas étrangère. Et maintenant, il faut que j’aille me coucher. Gonxha dort depuis longtemps déjà lorsqu’un rêve la ramène là-bas, en Macédoine ; un rêve qui hante ses nuits depuis dix ans. Il commence, comme à chaque fois, par une cavalcade qui se rapproche à travers Skopje endormi. Le pouls de Gonxha se met à galoper plus vite que ces chevaux imaginaires. Elle connaît trop bien la scène ; elle sait déjà ce que va faire le passager du fiacre en arrivant devant la maison familiale. Il cogne à la porte, et le cœur d’une petite Gonxha de huit ans répond à ces coups violents en tambourinant encore plus fort. – Madame Bojaxhiu ? Ouvrez-moi. Je suis le consul d’Italie. La voix est affolée. Drana Bojaxhiu ne fait pas attendre le visiteur, son visage inquiet paraît sur le seuil. – Madame, je ramène votre mari. Nous étions ensemble à Belgrade pour la réunion politique que vous savez et il… Pardonnez-moi, je suis bouleversé. Drana se précipite dans le fiacre, Gonxha sur ses talons. Les coussins rouges de la voiture encadrent un visage blême et grimaçant de douleur. – Papa ! hurle Gonxha. – Nikola, qu’est-ce que tu as ? murmure Drana. Derrière, le consul balbutie : – Votre mari, comme beaucoup d’honnêtes gens de Skopje, souhaitait… enfin, souhaite… le rattachement du Kosovo à l’Albanie. C’est une cause qui ne plaît pas au gouvernement, là-haut. – Et alors ? coupe Drana. – Je pense, sans preuves naturellement, qu’il a été empoisonné… Un cri étouffé accueille la nouvelle et raccroche Gonxha au présent : les cauchemars, même quand ils rejouent la réalité, s’arrêtent là où commence l’inacceptable. Une voix douce s’élève dans la couchette du dessus : Bad dream,Gonxha ? demande dans un mauvais anglais Betika, l’autre postulante de Lorette. Yes. Je pensais à la mort de mon père, répond Gonxha en s’autorisant quelques mots de serbo-croate. Les deux filles ont la consigne de ne parler qu’anglais entre elles pour apprivoiser la langue de leurs futures élèves. Pendant leur séjour de six semaines en Irlande, dans la maison mère des sœurs de Lorette, elles ont appris les premiers mots d’anglais : le perfectionnement se fera maintenant par une pratique intensive ! Mais si Gonxha se plie volontiers à cette discipline, peut-elle évoquer l’assassinat de son père autrement que dans son dialecte natal ? Pray to God,répond Betika. Prier, oui, c’est une bonne idée. Mais cette fois, les yeux de Gonxha scrutent le noir sans rencontrer la Lumière. Nuit noire. Chagrin noir. Idées noires. Vêtements à jamais noirs de Drana. Fumée noire d’un train qui s’en va, laissant sur le quai une mère et une sœur en larmes. Trois mois plus tard, la déchirure de la séparation est encore fraîche. – Maman, Aga, et toi, Lazare, mon grand frère chéri… Pardon de vous avoir abandonnés. Une phrase familière se glisse dans l’esprit de Gonxha, au cœur de sa solitude : « Il fut transfiguré devant eux, son visage brilla comme le soleil, et ses vêtements resplendirent comme la lumière. » – Jésus, je t’offre tout ce noir. Toi seul pourras le transformer en lumière. La vie à bord se poursuit, chaque journée ressemblant à la précédente. Le temps s’étire, rythmé par les promenades sur le pont et la récitation des offices du jour, que Betika et Gonxha ont calés sur les horaires des repas. Les psaumes changent plus souvent que le menu, composé d’éternelles pommes de terre pour les passagers de la dernière classe. Les deux jeunes filles ont du mal à noyer cette monotonie dans la prière. Il leur tarde d’arriver, de quitter enfin cet entre-deux-vies que représente le bateau. Quelques jours plus tard, voici enfin l’Inde, avec une première escale sur l’île de Ceylan. À l’approche du port, les deux Macédoniennes écarquillent les yeux devant la végétation luxuriante qu’elles n’ont encore jamais vue, devant cette foule bigarrée qui déambule sur le quai en
cherchant l’ombre des palmiers. Au coup de sifflet du maître d’équipage, dix coolies vêtus d’un simple pagne se précipitent au bord du dock pour recevoir les amarres lancées par les matelots. Gonxha les regarde faire avec émotion. C’est comme s’ils l’arrimaient, elle, à ce continent indien où elle vient offrir sa vie à Dieu. – On va faire un tour, Betika ? – Tu crois qu’on a le temps avant que le bateau reparte ? – La vie devant nous, ou presque ! Et je meurs d’envie de me défouler. Les postulantes s’enfoncent dans les rues de Colombo comme deux lycéennes en vacances. – C’est incroyable toutes ces odeurs, fait Betika en fronçant le nez. Qu’est-ce que ça sent ? Les épices ? Les arbres ? Les fleurs ? Les détritus ? La… Enfin, les toilettes ? – Tout ça ensemble, répond Gonxha. Et tu as vu ces milliers de couleurs ? On ne trouve presque pas de noir ici. – Bien sûr que si ! Regarde ces enfants, ils ont les cheveux et les yeux noirs ! – C’est vrai. Mais leurs regards brillent d’une telle gaieté que le noir en devient lumière… Merci, Jésus. – Pardon ? Qu’est-ce que tu dis ? – Oh rien, ne t’inquiète pas. En tout cas, c’est bien ainsi que j’imaginais les Indes quand j’étais petite en lisant les récits des missionnaires. Un pays pauvre mais débordant de vie. Une voix grave, par-derrière, fait soudain sursauter les deux filles : – L’Inde a plusieurs visages, mes petites. Attendez la prochaine escale à Madras. Vous en découvrirez un autre et ce sera un choc. Gonxha et Betika se retournent. Le commandant du navire fait une promenade à terre lui aussi ! Il dévisage les postulantes d’un air mi-amusé, mi-compatissant. Gonxha lit dans ses yeux qu’il les trouve bien jeunettes. Cela l’agace. – Que voulez-vous dire, commandant ? demande-t-elle avec une pointe de défi dans la voix. Qu’est-ce qui nous attend à Madras ? – La misère. Deux jours plus tard, les deux filles descendent sur les quais du vieux comptoir français. – On n’a pas beaucoup de temps, fait Betika. On ferait bien de rester sur le front de mer. Gonxha regarde les opulentes demeures des marchands, les bâtiments administratifs où claque fièrement le drapeau tricolore. Non : on lui a prédit un rendez-vous avec la misère, elle ne se défilera pas. Elle entraîne Betika quelques rues plus loin, quelques centaines de mètres derrière, dans les coulisses de ce décor somptueux. Très vite, les pavés des quais cèdent la place à une terre poussiéreuse jonchée de fange et d’ordures. La frontière entre abondance et pauvreté est déjà franchie. – Regarde, Gonxha ! chuchote Betika au détour de cette première ruelle sordide. Une famille est assise par terre autour d’un mort enveloppé de chiffons rouges. Des fleurs jaunes ornent le linceul improvisé. Les regards figés sur le défunt reflètent un fatalisme à broyer l’âme. Femmes, hommes, enfants, ils sont tous presque nus ; on dirait qu’ils ont utilisé les seuls bouts de tissu qu’ils possédaient pour en couvrir le mort. Gonxha ferme les yeux un instant, comme on referme sur soi la porte d’une chapelle. Elle descend en elle-même très profondément. – Jésus, toi qui as pleuré à la mort de ton ami Lazare, accueille cet homme au paradis. Tu as souffert pour lui sur la terre, prends-le à ta droite dans le ciel. Betika aussi a joint les mains. En quittant cette rue endeuillée, elle murmure : – Je suis toujours impressionnée quand je te vois prier, Gonxha. Tu pries comme tu respires. On dirait que le bruit du monde extérieur ne te dérange pas pour laisser tes pensées monter au ciel. – C’est qu’on n’a pas besoin de les expédier jusqu’au ciel, Betika ! L’Esprit Saint souffle à l’intérieur de nous. Dieu a planté sa tente dans notre cœur. Alors c’est normal de prier comme on respire, non ? Les deux filles continuent leur plongée au cœur de la misère. Des familles entières mangent et dorment dans la rue, au milieu des immondices, des flaques répugnantes où pataugent les rats. On ne respire plus ici ni fleurs ni épices. L’odeur de décomposition et d’urine prend Gonxha à la
gorge et lui soulève le cœur.Àla vue des mendiants lépreux qui lui tendent leurs moignons, son sang se fige dans ses veines. – Viens, retournons au bateau, c’est l’heure, fait Betika blanche comme un linge. Gonxha se laisse tirer par la manche. La voix ironique du commandant résonne à ses oreilles : – Ce sera un choc… Oui, c’est un choc. Oui, cette misère la déstabilise et la bouleverse. Mais son fiancé le Christ, quand il croisait des lépreux, faisait-il le dégoûté ? – Jésus, donne-moi la force d’aimer, murmure-t-elle seulement. De retour sur le bateau, elle couche sur le papier cette première rencontre avec l’insoutenable. Sa grande écriture ronde détaille tout, les pagnes en guenilles, les chiffons rouges du mort, les images de misère qui hantent son esprit. Elle glisse la feuille dans une enveloppe et écrit l’adresse de Drana à Skopje. Skopje ! La pauvreté de sa ville natale, engourdie sous son manteau de crasse et de gel, lui vient un instant à l’esprit. Et pourtant, par contraste… Dépliant sa lettre, elle ajoute d’une main fébrile : « Si nos compatriotes voyaient cela, ils cesseraient de se plaindre et remercieraient Dieu de l’abondance dans laquelle ils vivent. » Le 6 janvier enfin, le navire remonte la rivière Hooghly et atteint le terme de son voyage : Calcutta. Sur le quai, deux silhouettes noires voilées attendent le débarquement des passagers. Leurs robes austères font un curieux contraste avec les saris des Indiennes qui vont et viennent autour d’elles. – Betika, deux sœurs nous attendent ! – Oui, on les repère de loin. – Elles nous cherchent des yeux, s’amuse Gonxha, mais elles auront du mal à me trouver dans cette foule, avec mon mètre cinquante-deux. Betika sourit : – C’est vrai que tu es d’une taille à passer sans problème par le trou d’une aiguille. Idéal pour gagner le ciel. Calcutta… Pour l’instant, Gonxha ne fait qu’y passer. En compagnie des deux sœurs professes, les postulantes longent les magnifiques avenues tracées par les colons anglais et bordées de jardins verdoyants. – C’est beau et comme cela sent bon ! s’exclame Betika à plusieurs reprises. – La chaleur et l’humidité sont les seuls désagréments de la ville qu’il soit difficile de supporter, répond l’une des sœurs. – Surtout avec notre habit ! sourit l’autre. On voit bien que notre fondatrice était irlandaise. Cette robe s’adapte merveilleusement au climat de Dublin ! – Oh, sœur Mary, murmure sa compagne. Ne critiquez pas notre vénérable institut. Quoi qu’il en soit, mesdemoiselles, vous allez vite échapper à la chaleur. Vous partez faire votre noviciat à Darjeeling. Il fait doux et frais là-haut, les montagnes de l’Himalaya dominent la ville. Gonxha a envie de répondre qu’elle n’est pas entrée en religion pour se mettre au doux et au frais. Mais tout compte fait, elle préfère se taire. Dans le train poussif qui monte vers Darjeeling, ni le grincement des roues ni l’impression constante que la locomotive va dérailler n’arrêtent la prière intérieure de Gonxha. Son dépaysement est total, sa confiance en Dieu aussi. La fenêtre sans vitres du wagon laisse voir un paysage où ondulent à l’infini des plantations de thé. Gonxha regarde les paysans au travail, les villages et les vallées qui défilent lentement sous ses yeux. Encore un autre visage de l’Inde : l’immensité de ses campagnes… – Gonxha ? – Oui, Betika ? – Tu as déjà choisi le nom que tu aimerais porter quand nous aurons fait nos vœux ? – Bien sûr. Devinette : ce sera le nom d’une grande sainte française qui est morte à vingt-quatre ans. Elle était carmélite, cloîtrée dans un couvent, mais le pape l’a proclamée patronne des missionnaires à cause de son rayonnement spirituel. Alors ? – Facile : Thérèse de l’Enfant-Jésus. – Gagné ! Sans prétendre au même rayonnement, si notre mère supérieure est d’accord, je serai
sisterTeresa.
II
Lamousson s’est abattue sur Calcutta. Ses nuages d’encre roulent sans fin d’une extrémité à l’autre de l’horizon, déversant sur l’Inde leurs furieuses cataractes. Depuis maintenant cinq ans qu’elle est arrivée d’Europe, sœur Teresa ne se lasse pas de ce spectacle annuel. Postée à la fenêtre de sa chambre, elle contemple les rafales de pluie qui crépitent sur la ville comme pour effacer les avenues, gommer la cité entière, et même noyer la mer sous des trombes d’eau douce, là-bas, à l’embouchure de l’Hooghly. Cette colère du ciel rappelle le déluge biblique, à ceci près qu’elle n’est pas une catastrophe. Au contraire, la tempête bienfaitrice irrigue les plaines arides étouffées par six mois de saison sèche. Chaque année les paysans de l’Inde guettent son arrivée avec angoisse ; la mousson n’est pour eux un désastre que lorsqu’elle tarde à venir. Ce matin, sœur Teresa rend grâces en pensant à eux. En ville, évidemment, c’est une autre histoire. Ces trombes d’eau ininterrompues ne facilitent pas la vie ni les déplacements ! « En route, c’est l’heure », se dit sœur Teresa en regardant sa montre. Dans le hall du couvent, elle croise mère Ann. – Vous sortez, ma pauvre ? – Oui, je vais à Sainte-Thérèse. Ne vous en faites pas pour moi : j’y serai en deux minutes de nage. Mère Ann pouffe de rire : – Quelle athlète ! – Petite mais taillée pour le sport, répond malicieusement sœur Teresa. La frêle religieuse ouvre la porte et fait une grimace comique devant le rideau de pluie qui l’attend. Mère Ann est prise d’un accès de gaieté. – Bon courage, Teresa, et ne vous noyez pas. Sans vous, la vie à Entally serait bien morne. – Hé hé, vous ne vous débarrasserez pas de moi comme ça. Dans deux ans je prononce mes vœux perpétuels. Les sœurs de Lorette ne sont pas près de me voir disparaître ! Une fois franchi le beau porche du couvent d’Entally, sœur Teresa n’a plus qu’à s’offrir à la pluie. Inutile d’essayer de s’en protéger, celle-ci finit toujours par s’infiltrer partout. La lourde robe de la religieuse est bientôt aussi trempée que son voile. Et que dire des vieilles chaussures qu’elle porte par esprit de pauvreté ! Quelques mètres plus loin, ce sont déjà des éponges : elles absorbent et recrachent plusieurs litres d’eau à chaque pas, sur cette chaussée qui n’est plus qu’un immense torrent boueux. L’école primaire est toute proche. Lorsqu’elle y arrive, sœur Teresa a eu le temps de se faire tremper, pas même celui de terminer une dizaine de chapelet. Elle continue sa prière dans la classe en sortant un balai et une serpillière du placard. Toutes ses journées commencent par un grand coup de ménage. Ce matin, c’est à peine si elle a besoin d’un seau, vu l’eau qui dégouline de sa robe ! Sœur Teresa retrousse ses manches et se met au travail. Pas le temps d’égrener le chapelet, mais elle ne s’embrouille jamais dans ces comptes familiers. DixAve, unPater; dixAve, unPater; dix Ave… et qu’importe s’il y en a un de trop, parfois ? C’est une fleur de plus dans le bouquet qu’elle offre à la Vierge. À la quatrième dizaine, sœur Teresa entend des chuchotements à la porte. Elle se retourne : une grappe d’élèves détrempés est agglutinée sur le seuil, leurs yeux ronds exprimant une stupeur sans limites. – Bonjour les enfants ! Pourquoi me regardez-vous comme ça ? – Bonjour Ma… Vous faites le ménage ? – Oui, comme tous les matins ! D’habitude, j’ai fini avant votre arrivée. – Mais vous êtes blanche ! Teresa examine sa robe noire, y cherchant des taches de savon. – Une Blanche ne doit pas faire le ménage, précise un petit.
– C’est le travail des intouchables ! ajoute un grand. Le menton appuyé sur le manche de son balai, sœur Teresa ne sait si elle doit sourire ou soupirer. Éternel problème des castes indiennes ! Dans l’esprit de ces petits hindous, les hommes sont issus d’un dieu créateur. Certains sont nés de sa tête : ils appartiennent à la caste noble, celle des brahmanes. D’autres sont sortis de son ventre, de ses jambes, de ses pieds : leurs castes d’origine sont de plus en plus basses. Enfin, il y a lesdalits, les intouchables. Eux ne sont même pas issus du dieu. De père en fils ce sont des hors-caste, des parias, des rebuts de la société. On leur réserve les métiers les plus dégradants, les humiliations et interdits en tous genres, et la mort pour qui oserait frôler un brahmane de trop près. – Au regard de Jésus, il n’y a ni brahmanes ni intouchables, dit sœur Teresa d’une voix haute et ferme. Et il n’y a pas de vilain travail non plus. Prenez des éponges et aidez-moi à finir : le tableau et les pupitres ont besoin d’un coup de propre. Les élèves s’y mettent en silence. Sœur Teresa les regarde faire sans parvenir à deviner ce qu’ils pensent. Le sort des intouchables la bouleverse comme aux premiers temps de son séjour en Inde. Mohandas Gandhi, ce Gandhi qui commence à faire parler de lui en défiant les colons anglais pour obtenir l’indépendance de l’Inde, réussira-t-il là où tous les missionnaires chrétiens ont échoué ? On le dit résolu à abolir le système des castes. Il est hindou, il est brahmane, il est éloquent et surtout très respecté. La société indienne l’écoutera peut-être, lui qui est issu de son élite. – Je vais vous raconter une histoire, dit soeur Teresa à ses élèves sans cesser ses coups de serpillière. Le ballet des éponges s’arrête un instant, les regards brillent, les enfants retiennent leur souffle : ils adorent les histoires de Ma. – Il y a trois ans, après mes premiers vœux, je travaillais dans le dispensaire des sœurs de Lorette à Darjeeling. Nous soignions les pauvres ; certains faisaient plusieurs heures de marche pour venir nous voir, et arrivaient dans un état terrible. Un jour, j’ai accueilli un homme épuisé qui portait un enfant très maigre. Ce petit était aveugle et mourant. L’homme m’a suppliée : « Prenez-le ! Sinon, je le mettrai au bord de la route, tant pis : il sera mangé par les chacals ! » Sœur Teresa regarde ses élèves un à un. – Qu’ai-je fait, à votre avis ? L’ai-je renvoyé en disant : « Un petit intouchable mérite d’être mangé par les chacals » ? – Non, murmurent les enfants. – J’ai pris l’enfant dans mes bras comme si j’avais été sa maman, confirme sœur Teresa, et j’ai pensé à Jésus. Je voyais son visage à travers celui du petit. Ce soir-là, sœur Teresa reste longtemps, longtemps en prière dans la chapelle du couvent. Elle supplie le Christ de prendre les intouchables sous son manteau, celui dont l’ont affublé les soldats de Pilate. Manteau d’humiliation, manteau de roi, étoffe solide et sans coutures, faite pour abriter tous les mal-aimés du monde aux côtés du Seigneur bafoué ! Les années passent, tissées de travail et de prière. Sœur Teresa a pour horizon les murs de ses classes, la clôture du couvent, les voûtes de la chapelle où elle passe un maximum de temps. Après avoir enseigné à Sainte-Thérèse, elle est nommée professeur d’histoire et de géographie au lycée Sainte-Marie, dans l’enceinte d’Entally : ses élèves sont des jeunes filles de la haute société indienne. Pourtant Teresa ne se cantonne pas à cet univers privilégié. Chaque dimanche, elle passe son après-midi dans un bidonville. À deux pas d’Entally commence en effet un monde de misère et d’innommable saleté. Une foule s’entasse dans des cabanes à peine dignes de ce nom : faites de mille matériaux qui n’ont en commun que leur fragilité, elles s’écroulent sous la première pluie de mousson. À perte de vue, des scènes d’enfer attendent sœur Teresa : odeurs fétides, cadavres de rats, visages rongés par la lèpre, corps infestés de vers. Mais elle a surmonté le choc de sa première rencontre avec la pauvreté. Et puis, il y a la joie des enfants qui guettent sa venue ! Sa petite silhouette est devenue