Alfred de Vigny et son temps : 1797-1863

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Extrait : "Alfred de Vigny qui dans son Journal s'est étendu si longtemps sur la généalogie et les parchemins de la famille de son père, n'a rien dit ou presque rien des origines et des titres de noblesse de sa famille maternelle. C'est à peine s'il consacre dix lignes à son aïeul, le vénérable marquis de Baraudin, qui fut chef d'escadre dans la marine de Louis XVI. Encore est-ce uniquement pour nous apprendre que « ce vieux capitaine de dix vaisseaux, que les combats... »" À PROPOS DES ÉDITIONS LIGARAN : Les éditions LIGARAN proposent des versions numériques de grands classiques de la littérature ainsi que des livres rares, dans les domaines suivants : Fiction : roman, poésie, théâtre, jeunesse, policier, libertin. Non fiction : histoire, essais, biographies, pratiques.

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EAN13 9782335054927
Langue Français

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EAN : 9782335054927

©Ligaran 2015Lettre-Préface
à M. HENRY FERRARI
Directeur de la Revue Bleue
Mon cher ami,

Personne ne s’étonnera que je vous dédie ce livre : il est à vous autant qu’à moi, car
peutêtre serait-il encore au fond de mon encrier si, après avoir publié dans la Revue Bleue les
chapitres qui ont trait aux amours d’Alfred de Vigny, vous ne m’aviez engagé à vous en donner
quelques autres sur ses amitiés littéraires. À la vérité, j’y pensais depuis longtemps ; je le
portais en moi depuis que j’avais cru m’apercevoir que Vigny, comme penseur et comme
chrétien, était de la lignée des « Derniers Jansénistes », mais plus j’y réfléchissais, moins je
savais par quel bout le prendre.
Tout avait été dit ou à peu près par Sainte-Beuve, Jules Janin, Th. Gautier, et plus
récemment par MM. Brunetière, Emile Faguet, Jules Lemaître, sur le poète, le romancier, le
philosophe, le dramaturge d’occasion que fût de Vigny. Il eût été oiseux et prétentieux d’y
revenir. Restait l’homme privé, en robe de chambre et en pantoufles. Encore avait-il été l’objet
d’un commencement d’étude de la part de M. Louis Ratisbonne et de M. Maurice Paléologue.
Mais le premier, en publiant le Journal d’un Poète, n’avait fait qu’entrebâiller la porte de la
fameuse « tour d’ivoire », et le second ne connaissait, quand son livre parut, ni l’Histoire d’une
lleÂme, ni les lettres de Vigny à sa cousine du Plessis, à M Maunoir, à Bungener et autres, ni
les détails circonstanciés de sa fin douloureuse.
La vie de l’auteur des Destinées était donc encore à écrire ou tout au moins à mettre à jour.
C’est à ce dernier parti que je m’arrêtai, estimant que l’homme et son œuvre, alors même que,
selon l’expression de Vigny, aucun de ses poèmes n’aurait dit toute son âme, forment un tout
indivisible, et que pour porter un jugement définitif sur un écrivain qui a mis beaucoup de son
sang dans ses livres, il est indispensable de connaître le fonds et le tréfonds de sa vie privée.
Et qu’on ne se récrie pas ! je sais tous les inconvénients du genre et qu’on ne doit pas, comme
dit Montaigne, « guetter les grands hommes aux petites choses. » Mais il y a des petites
choses qui sont de véritables traits de caractère, et c’est pour cela même que j’en ai relevé un
certain nombre dans les chapitres où je me suis occupé des rapports de Victor Hugo et de
Sainte-Beuve avec Alfred de Vigny. Je ne crois pas, d’ailleurs, avoir excédé mon droit de
critique en promenant ma lanterne sourde dans les coins les plus mystérieux de la vie du poète
et, si j’ai pénétré jusque dans son alcôve, j’ai fait en sorte de ne dire que ce qu’il fallait dire. Je
n’ai point voulu spéculer sur les faiblesses de l’homme, encore moins diminuer le prestige du
dieu. Je n’ai agi que dans l’intérêt de la vérité. Pourtant je mentirais en disant que je n’ai
éprouvé aucune jouissance à découvrir dans la vie d’Alfred de Vigny ce qu’il avait pris tant de
soin de nous cacher. La curiosité et l’indiscrétion ne sont pas des péchés purement féminins ;
c’est également, le moindre défaut du critique qui veut être bien averti, et je confesse que de ce
chef mon livre n’est pas exempt de reproche, mais on reconnaîtra, j’espère, que je n’ai pas
poussé l’indiscrétion jusqu’au scandale et qu’en somme Alfred de Vigny sort à son honneur et à
son avantage de l’épreuve analytique à laquelle je l’ai soumis.
Il écrivait un jour à Sainte-Beuve, au début de leurs relations, qu’il avait « créé une critique
haute qui lui appartenait en propre et que sa manière de passer de l’homme à l’œuvre et de
chercher dans ses entrailles le genre de ses productions, était une source intarissable l’aperçus
nouveaux et de vues profondes ». Eh bien ! dans ce livre comme dans ceux qui l’ont précédé,
je me suis inspiré de la méthode que Sainte-Beuve a expérimentée avec tant de bonheur dans
son Port-Royal et dans ses Lundis. J’ai appliqué à ma critique littéraire les principes mêmes dela critique historique. Je n’ai rien avancé que je ne pusse prouver. Je suis allé, aussi moi, de
l’homme à l’œuvre. J’ai commencé par m’enquérir des origines maternelles du poète, et l’on
verra que cette enquête n’était pas inutile. J’ai cherché ensuite autour de Vigny les femmes
qu’il avait aimées, les hommes qu’il avait fréquentés, les milieux qu’il avait traversés, les livres
qu’il avait lus, les influences diverses qu’il avait exercées ou subies, les causes et les effets de
ses liaisons et de ses ruptures. Après avoir visité sa ville et sa maison natales, j’ai voulu voir la
thébaïde où il s’était renfermé quatre ans durant, après les journées de Juin, et d’où sont
sorties les Destinées. Je me suis appliqué à lire dans son âme par-delà le blanc et le noir des
pages de sa grande écriture, à démêler dans sa correspondance le sentiment précis, l’idée
maîtresse, l’état d’esprit dans lesquels il avait conçu et écrit certains de ses ouvrages. Et j’ai
reconstitué ainsi, du commencement à la fin, sa vie morale et intellectuelle, en ayant soin
d’éviter l’écueil où. Sainte-Beuve échoua souvent et qui consiste à battre l’homme sur le dos de
l’œuvre.
Mais que de fois, pendant que j’écrivais tel ou tel chapitre, ne me suis-je pas dit : « Si
SainteBeuve avait connu cette lettre et ce document, quel parti il en aurait tiré ! C’est que
véritablement il n’y a que lui pour s’entendre à déshabiller les gens et à mettre leur âme à nu !
Quand il eut publié son livre sur Chateaubriand et son groupe littéraire, il mandait à un ami :
« J’ai tenu à mesurer exactement l’écrivain et à le maintenir plus grand qu’aucun de notre âge.
Quant à l’homme, je lui ai tiré le masque avec quelque plaisir, je l’avoue . » Après cela je suis
mesûr que, s’il avait connu les lettres de Vigny à M Dorval, s’il en avait tenu les originaux dans
ses mains, il aurait éprouvé le même plaisir à lui tirer le masque, à lui aussi. Et cependant,
lorsqu’on les lira, m’est avis que, loin de se retourner contre lui, ces lettres plaideront plutôt en
sa faveur. Ce fut la première impression que j’éprouvai chez M. Bégis, lorsque l’érudit
collectionneur me permit d’en prendre copie dans son cabinet. C’est également celle que je me
suis efforcé de rendre. Qu’on ne me reproche donc pas d’avoir publié ces lettres ! en
conscience, je crois avoir servi plutôt qu’offensé la mémoire du poète, car il n’y a pas d’intrigue
amoureuse qui ait donné lieu à plus de racontars désobligeants, et c’est tout juste si, sous le
manteau de certaines cheminées littéraires, on n’accusait pas Vigny d’avoir fermé les yeux
pour ne pas voir la honte dont, à un certain moment, sa maîtresse infidèle le couvrit au grand
jour. Pauvre femme ! Dieu me garde de lui jeter la pierre ! la nature lui avait donné des sens
que ne purent jamais dominer le cœur qui était bon, ni l’esprit qui allait parfois aussi haut que
son art. Et il doit lui être beaucoup pardonné, non seulement parce qu’elle a beaucoup aimé,
mais parce que, si elle fit le malheur de Vigny, elle fit de lui aussi un très grand poète. Qui sait,
en effet, s’il eût produit, sans le baiser de cette Melpomène romantique, et Quille pour la peur et
Chatterton et les merveilleuses pièces des Destinées ! En tout cas, il est certain qu’il n’eût
jamais écrit la Colère de Samson, ce qui prouve une fois de plus que l’homme est inséparable
de son œuvre et qu’à vouloir juger l’une sans connaître l’autre on risque de rendre des
sentences susceptibles d’appel et de cassation.
Aussi bien, la passion de Vigny pour Dorval, bien qu’elle n’ait été qu’un accident dans sa vie,
projette sur toute son existence une lumière qui peut servir de phare à l’historien.
Quand on regarde ce beau visage de marbre, ces beaux yeux d’un bleu tendre et dont la
froideur calme semble le reflet d’une âme pure et sereine, on pense involontairement au mot
meque prononça Dumas le jour où M Dorval, pour mettre fin à ses obsessions, lui écrivit :
« Aimez-moi comme M. de Vigny. » On se dit qu’avec un tel masque, cet homme ne dut vivre
que de la vie des anges. Mais le proverbe est là qui vous conseille de ne pas vous fier à l’eau
qui dort. Et le fait est que l’auteur d’Eloa n’eut d’angélique que la figure. Je ne crois pas, quant
à moi, qu’il y ait jamais eu au monde un homme plus passionné que lui et dont le cœur ait été
battu de plus d’orages !…
Examinons sa vie : on peut la diviser en trois parties inégales. La première s’étend de 1815 à
1830 ; la seconde de 1830 à 1810 ; la troisième de 1840 à 1863, date de sa fin.La première partie est la phase des élévations et du rêve. Alfred de Vigny a été voué à
l’armée par sa mère, mais ce n’est point sa vocation. Il vit à l’écart au régiment ; il préfère à la
société des officiers, ses camarades, celle d’un simple soldat de sa compagnie qui, comme lui,
cultive les Muses ; il lit la Bible, il lit Milton, lord Byron et Thomas Moore ; le problème de la
chute de l’homme le préoccupe, il écrit le mystère d’Eloa, il monte avec Moïse au sommet du
Sinaï, et quand il en redescend, il est moins troublé de la vision de Dieu, que désenchanté et
lassé, comme lui, du poids du jour. Il se marie et donne presque aussitôt sa démission de
capitaine pour recouvrer sa liberté.
La seconde partie est la phase de l’action et de l’amour. Il aborde la scène en même temps
qu’il tombe amoureux d’une femme de théâtre. C’est pour elle qu’il traduit Othello, qu’il
compose la Maréchale d’Ancre ; c’est par elle que son Chatterton monte aux nues. La
magicienne qui lui a pris le cœur lui a révélé du même coup sa vraie vocation et sa vraie
nature. Il avait, en effet, au plus haut degré le sens du théâtre, et comme l’a remarqué Auguste
Barbier, plus clairvoyant en cela que Sainte-Beuve, « il faut voir surtout en lui un dramatique ; il
l’est toujours et partout ; ses moindres pièces sont composées dramatiquement, ses romans,
ses contes et ses poèmes sont des drames, drames d’analyse si l’on veut, mais des drames ».
Mais s’il avait le don du théâtre, il avait aussi le don de l’amour. « Aimer, inventer, admirer »,
voilà ma vie, disait-il. Cela prouve qu’il se connaissait. Il a aimé sous toutes les formes et de
toutes les manières : avec sa tête, avec son cœur, avec ses sens. Il a aimé sa mère comme
une idole, sa femme comme un enfant, sa maîtresse comme un fou, ses amis comme un ami
véritable. Et quand il eut perdu par la mort et la trahison sa mère et sa maîtresse, son cœur
triste et meurtri se prit d’une immense pitié pour l’homme, son « compagnon de chaîne et de
misère », et c’est à le servir, à le relever, à le soulager qu’il se consacra tout entier.
Puis vient la phase de l’ambition, suivie bientôt du renoncement à tout. Lorsque la Révolution
de 1848 éclate, l’idée lui prend qu’avec son grand nom il pourrait remplir un grand rôle sur la
scène politique. Il se porte à la députation et il échoue piteusement ; il sollicite le poste
d’ambassadeur à Londres, et on lui répond qu’il n’est pas républicain. L’Empire arrive : il rêve à
ce moment d’entrer au Sénat et puis d’être le précepteur du prince impérial. Mais il n’est pas
plus heureux sous l’Empire que sous la République. Pourquoi ? Parce qu’il n’a pas l’étoffe d’un
courtisan et qu’ayant conscience de sa valeur, il attend tranquillement qu’on vienne le chercher.
Alors, en désespoir de cause, il achève de se replier sur lui-même, il s’enfonce de plus en plus
dans la méditation ; la maladie aidant, il devient misanthrope, et le chrétien qu’il n’avait cessé
d’être, en dépit des apparences contraires, montre le bout de l’oreille janséniste…
Oui, janséniste ! C’est un point de vue sous lequel personne jusqu’ici ne l’a encore étudié et
qui de prime abord peut sembler paradoxal, mais que je tiens pour absolument vrai. On lira le
chapitre que j’ai consacré à la religion de Vigny, et ceux qui ont quelque connaissance du sujet
me diront si je me suis abusé. Les autres auront peut-être la curiosité de l’approfondir. Je
l’espère sans trop y compter, car le sujet est bien aride, et la question de la grâce suffisante et
e eefficace qui mit en l’air tout le XVII siècle et conduisit l’Église de France du XVIII siècle à
deux pas du schisme, est abandonnée depuis longtemps par les amateurs de ces sortes de
controverses.
Je prétends donc que Vigny était janséniste, mais je m’empresse d’ajouter qu’il l’était à sa
manière. Il avait surtout l’attitude et l’accent, et sa religion de l’honneur, je ne sais pas s’il s’en
rendait bien compte, n’était pas autre chose que du jansénisme dévoyé ou simplifié, un
jansénisme sans culte et qui n’aurait pour toute chapelle que le for intérieur. C’est même par là
qu’il avait attiré mon attention. Son Journal et quelques-unes de ses lettres me fortifièrent dans
cette croyance. Quand je sus que l’abbé de Baraudin, qui fut le précepteur de la mère du poète,
était imbu de l’esprit janséniste et que Vigny avait au Maine-Giraud, dans sa petite
bibliothèque ; l’exemplaire des Lettres de morale et de piété de l’abbé du Guet, qui avait
appartenu à son grand-oncle, mes derniers doutes se dissipèrent, et je suis sûr que s’il avait pu