Les frères Goncourt

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3157 pages
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Ce volume contient les oeuvres des frères Goncourt.


Edmond Huot de Goncourt , né à Nancy le et mort à Champrosay ( Essonne ) le dans la maison d' Alphonse Daudet , est un écrivain français , fondateur de l' Académie Goncourt qui décerne chaque année le prix du même nom . Une partie de son œuvre fut écrite en collaboration avec son frère, Jules de Goncourt . Les ouvrages des frères Goncourt appartiennent au courant du naturalisme. (Wikip.)


Contenu de ce volume :


IMAGINATION
QUELQUES CRÉATURES DE CE TEMPS 1855
GERMINIE LACERTEUX 1865
MADAME GERVAISAIS 1869
LA FILLE ÉLISA 1877
LES FRÈRES ZEMGANNO 1879
HISTOIRE
HISTOIRE DE MARIE-ANTOINETTE 1858
LA DUCHESSE DE CHÂTEAUROUX ET SES SŒURS 1860
LA FEMME AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE 1862
JOURNAL
JOURNAL I 1887
JOURNAL II 1888
JOURNAL III 1888
JOURNAL IV 1890
JOURNAL V 1891
JOURNAL VI 1892
JOURNAL VII 1894
JOURNAL VIII 1895
JOURNAL IX 1896
ÉTUDES ET ART
LA MAISON D’UN ARTISTE I 1881
LA MAISON D’UN ARTISTE 2 1881
PRÉFACES ET MANIFESTES LITTÉRAIRES 1888
HOKOUSAÏ 1896
VOIR AUSSI
GRANDS NÉVROPATHES 1884



Les livrels de lci-eBooks sont des compilations d’œuvres appartenant au domaine public : les textes d’un même auteur sont regroupés dans un eBook à la mise en page soignée, pour la plus grande commodité du lecteur. On trouvera le catalogue sur le site de l'éditeur.


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Publié par
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EAN13 9782376810506
Langue Français

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LES GONCOURT
ŒUVRES N° 150
Les livrels de l c i - e B o o k s sont des compilations d’œuvres appartenant au domaine public : les textes
d’un même auteur sont regroupés dans un eBook à la mise en page soignée, pour la plus grande
commodité du lecteur.
M E N T I O N S
© 2018-2019 lci-eBooks, pour ce livre numérique, à l’exclusion du contenu appartenant au domaine
public ou placé sous licence libre.
ISBN : 978-2-37681-050-6
ISBN attribué à la version 1.x de cet eBook pour le format epub sans DRM.

Historique des versions : 1.1 (05/11/2019), 1.0 (10/07/2018)

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Cet eBook a été élaboré à partir des ressources suivantes sur le web :
– Wikisource : La fille Eliza (Gallica/BnF), Les frères Zemganno (Gallica/BnF), Hokousaï (Google
Livres/Harvard) [BYU/Harold B. Lee Library, 1 image], Germinie Lacerteux
(Archive/uToronto/Kelly) , Madame Gervaisais (Archive/Google Livres) , Préfaces et manifestes
littéraires (Archive/uToronto/Robarts, 1 image), Grands névropathes.
– Project Gutenberg : La duchesse de Chateauroux et ses sœurs (Gallica/BnF), La femme au
dixhuitième siècle (Archive/Google livres/Havard), La maison d’un artiste (), Histoire de
MarieAntoinette (Archive/Google Livres/Oxford University), Journal (Gallica/BnF)
Chaque image des fac-similés est hyperliée à sa source sur le Web.
– Couverture : Cliché Félix Nadar. Wikimedia Commons.
– Page de titre : Portrait par Paul Gavarni. Lithographie, 1853. Frontispice d’un ouvrage de Erich
Koehler « Die beigrunder des impressionnismus », Leipzig 1912. Wikimedia Commons/Alainauzas.
– Image pré-sommaire : Edmond de Goncourt. Cliché Nadar. Galerie Contemporaine. Los Angeles
County Museum of Art.
– Image post-sommaire 1 : Edmond de Goncourt. Cliché P. Nadar. Manuscripts and Archives
Division, The New York Public Library. New York Public Library Digital Collections.
– Image post-sommaire 2 : Edmond de Goncourt. Portrait par Jean-François Raffaëlli, musée des
Beaux-Arts de Nancy. Wikimedia Commons (2008).
Si vous pensez qu’un contenu quelconque (texte, image ou hyperlien) de ce livre numérique n’a
pas le droit de s’y trouver ou n’est pas attribué correctement, veuillez le signaler à travers ce
formulaire.LISTE DES TITRES
EDMOND HUOT DE GONCOURT (1822-1896)
JULES HUOT DE GONCOURT (1840-1870)
IMAGINATION
QUELQUES CRÉATURES DE CE TEMPS 1855
GERMINIE LACERTEUX 1865
MADAME GERVAISAIS 1869
LA FILLE ÉLISA 1877
LES FRÈRES ZEMGANNO 1879
HISTOIRE
HISTOIRE DE MARIE-ANTOINETTE 1858
LA DUCHESSE DE CHÂTEAUROUX ET SES SŒURS 1860
LA FEMME AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE 1862
JOURNAL
JOURNAL I 1887
JOURNAL II 1888
JOURNAL III 1888
JOURNAL IV 1890
JOURNAL V 1891
JOURNAL VI 1892
JOURNAL VII 1894
JOURNAL VIII 1895
JOURNAL IX 1896
ÉTUDES ET ART
LA MAISON D’UN ARTISTE I 1881
LA MAISON D’UN ARTISTE 2 1881
PRÉFACES ET MANIFESTES LITTÉRAIRES 1888
HOKOUSAÏ 1896
VOIR AUSSI
GRANDS NÉVROPATHES, par le D. Cabanès 1884P A G I N A T I O N
Ce volume contient 1 640 231 mots et 4 634 pages.
01. QUELQUES CRÉATURES DE CE TEMPS 156 pages
02. HISTOIRE DE MARIE-ANTOINETTE 294 pages
03. LA DUCHESSE DE CHÂTEAUROUX ET SES SŒURS 281 pages
04. LA FEMME AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE 315 pages
05. GERMINIE LACERTEUX 195 pages
06. MADAME GERVAISAIS 217 pages
07. LA FILLE ÉLISA 135 pages
08. LES FRÈRES ZEMGANNO 181 pages
09. LA MAISON D’UN ARTISTE I 228 pages
10. LA MAISON D’UN ARTISTE 2 229 pages
11. PRÉFACES ET MANIFESTES LITTÉRAIRES 127 pages
12. JOURNAL I 236 pages
13. JOURNAL II 206 pages
14. JOURNAL III 226 pages
15. JOURNAL IV 226 pages
16. JOURNAL V 211 pages
17. JOURNAL VI 213 pages
18. JOURNAL VII 203 pages
19. JOURNAL VIII 181 pages
20. JOURNAL IX 318 pages
21. HOKOUSAÏ 211 pages
22. GRANDS NÉVROPATHES 20 pages QUELQUES CRÉATURES DE CE
TEMPS
Nouvelles de Edmond et Jules de Goncourt
Éléments bibliographiques :
Édition originale :
Dentu, Une voiture de masque, 1855
Sources de la présente édition :
G. Charpentier, Nouvelle édition, 1878.
156 pagesT A B L E
PRÉFACE
L’ORNEMANISTE P...
VICTOR CHEVASSIER
BUISSON
NICHOLSON
UNE PREMIÈRE AMOUREUSE
CALINOT
ÉDOUARD OURLIAC
BÉNÉDICT
LA REVENDEUSE DE MACON
HIPPOLYTE
LE PASSEUR DE MAGUELONNE
PETERS
LE PERE THIBAUT
UN VISIONNAIRE
UN COMÉDIEN NOMADE
L’EX-MAIRE DE RUMILLY
MARIUS CLAVETON
LOUIS ROGUET
UN AQUA-FORTISTE
I
II
III
IV
V
VI
L’ORGANISTE DE LANGRES
DE LA VILLE DE LANGRES ET D’UN QUI Y HABITAIT
CE QUE LA VILLE DE LANGRES SAVAIT ET DISAIT DE L’HOMME AU CARRIK.
COMMENT DE TROIS CONNAISSANCES L’ORGANISTE N’EN GARDA QU’UNE.
D’UN DINER CHEZ L’ÉVÊQUE, ET DES DISCOURS EXTRAVAGANTS QUE LE TOUCHEUR
D’ORGUES TIENT PAR LES RUES.
OU L’ORGANISTE FAIT UNE MOUILLETTE,—ET SE MARIE.
NOCE,—ET CE QUE C’ÉTAIT QUE LES SEPT HOMMES BLEUS.
NUIT DE NOCE,—OU L’ORGANISTE INVENTE LE SAC DU gras ET DU maigre ET FAIT DE LA
BONNE MUSIQUE A SON ÉPOUSÉE.
OÙ ILS FURENT HEUREUX ET N’EURENT PAS D’ENFANTS.
MADAME ALCIDE
PEYTEL
Titre suivant : HISTOIRE DE MARIE-ANTOINETTEPRÉFACE
Ce livre, publié à très-petit nombre et épuisé depuis des années, a paru portant sur sa couverture :
Une Voiture de Masques. Je réédite ce livre aujourd’hui sous un titre qui me semble mieux le nommer.
Ce volume complète l’Œuvre d’imagination des deux frères. Il montre, lors de notre début littéraire,
la tendance de nos esprits à déjà introduire dans l’invention la réalité du document humain, à faire
entrer dans le roman, un peu de cette histoire individuelle, qui dans l’Histoire, n’a pas d’historien.
EDMOND DE GONCOURT.

Août 1876QUELQUES
CRÉATURES DE CE TEMPS
L’ORNEMANISTE P...
Dans un coin,—chez Michéli,—en fouillant, peut-être êtes-vous tombé sur des mauves enroulées?
Ce devait être un plat, la guirlande devait courir tout autour ; mais ce n’est qu’un morceau, et les
derniers bouquets appellent vainement ceux qui devaient suivre. Un tesson, rien qu’un tesson ; mais les
feuilles incisées et lobées sont d’un rendu si vrai, elles courent en spirales ou s’épanouissent si
harmonieusement, elles se joignent, se nouent, se marient et se dénouent d’une si gracieuse façon ; il est
si heureux et si spirituel ce retour à la flore ornementée du moyen âge,—que les gens du métier vous
diront : c’est une œuvre. Cela et un pan de coffre,—encore un fragment,—qu’on a essayé de couler en
bronze et dont la fonte n’a pas réussi,—rien ne devait lui réussir, même après sa mort,—est tout ce qu’a
laissé, ou à peu près, P...
Les pieds au feu, un grog bien chaud sur la cheminée, à portée de la main,—voilà ce qu’on nous a
conté.
L’atelier de P... était rue Notre-Dame-des-Champs, au rez-de-chaussée. Il était divisé en deux
compartiments : le premier,—celui oC on entrait,—n’était que maquettes, tabourets, ébauches de cire,
projets et instruments de travail ; aux murs, une collection de feuilles moulées sur nature et un beau
jour du nord, bien net là dedans,—le nécessaire de la vie d’un artiste. Le second compartiment, séparé
du premier par une grande draperie et plus petit, était tout garni—à ne pas y jeter une épingle—de petits
meubles, de petits objets. C’était moelleux, soyeux et douillet, un vrai nid... et tapissé ! Même au
plafond, P... avait mis une tapisserie,—un de ces grands bois où courent des chasseurs en veste Louis
XV, une vieille tapisserie harmonisée en ses tons verdâtres, et que P... avait relevée de baguettes dorées.
—Là dedans, au fond, était un lit, un bon lit, et une femme, sa maîtresse.
Clou à clou, il lui avait fait ce réduit. Le petit chiffonnier de bois de rose et l’ancienne pendule
signée Leroy, tout cela était venu peu à peu,—commande à commande,—sou à sou.
Un des premiers, P... avait compris l’ornementation moderne et ce qu’elle doit être. Comme tous les
commençants, exploité d’abord par ces gens arrivés dont la signature est un bon à vue sur le public, il
avait vendu un temps ses modèles,—des chefs-d’œuvre,—pour des quinze francs, pour des vingt francs.
Puis la confiance lui était venue. Il était allé lui-même aux fabricants. Lampes, flambeaux, vide-poches,
serre-papiers,—il ennoblit par de charmantes créations toutes ces choses usuelles qui maintenant sont
des objets d’art chez tout le monde, ou à peu près,—faisant de grandes imaginations pour ces petits
riens abandonnés de tout goût et de toute grâce depuis bien des années, et toujours pensant aux Grecs,
ce peuple béni des arts, qui mettait jusqu’aux tuiles de ses maisons les arabesques de sa fantaisie.
Entre autres charmants emprunts à la flore,—de deux feuilles de violette il fit une coupe. Les deux
feuilles simples, opposées, font le creux de la coupe, et les deux stipules, croisées l’une sur l’autre,
forment le pied. Cette coupe a été offerte, nous croyons, à M. le baron Taylor.
Puis il tentait un projet de vase,—un vase épique dont la base était la création du monde. Sur l’ove
marchaient les successions de générations ; l’histoire de l’humanité se déroulait d’étape en étape, et
finissait à une grande figure de la civilisation, debout et couronnant le vase symbolique.
Enhardi, P... songea à se mettre un peu hors de page. Il fit un coffret en forme de châsse. De petites
figurines veillaient à chaque angle. Les pieds du coffret disparaissaient sous un fouillis de plantes
marines, d’algues et de feuilles lancéolées courant l’une après l’autre, où fourmillaient scarabées, bêtes
à bon Dieu, sauterelles émaillées en leur couleur. Le coffret fini, P... alla le porter à madame la
duchesse d’Orléans. Madame la duchesse d’Orléans, en qui revivait cette intelligente protection des arts
familière à Ferdinand d’Orléans, accueillit l’artiste et l’offrande. C’est dire que la femme fut gracieuse
autant que la princesse fut généreuse.
Vinrent les mauvais jours, les privations, les gênes quotidiennes ; puis les caprices de sa maîtresse
amenèrent la vraie misère, les dîners incertains, la vie glanée au jour le jour.
P... souffrait depuis quelque temps. D’où ? il ne savait. C’était une organisation bien faible et déjà
bien éprouvée par la maladie.—Un beau jour, il fit apporter chez lui de la glaise, une grande table, et semit à modeler avec une assiduité âpre, n’écoutant ni conseils ni fatigue. Il ébauchait un grand Christ en
croix de dix-huit pieds de haut.
P... n’avait ni le genre ni l’habitude d’une pareille machine. Il travaillait avec rage, s’emportant après
la glaise rebelle, remettant, ôtant, remaniant et revenant, et toujours à faire œuvre de son ébauchoir
enfiévré. Le Christ ne venait pas, ne sortait pas. Ses amis haussaient les épaules. Ils ne comprenaient pas
que ce Christ était une envie de mourant, et que les artistes ressemblent aux femmes qui, avant de
mourir, commencent toujours quelque tapisserie de longue haleine.
P... travailla ainsi une quinzaine de jours, ne quittant son travail que pour manger. Il dînait alors avec
des œufs durs.
Un dimanche,—le samedi P... avait eu quelques amis,—c’était le choléra ;—on avait ri de lui parce
qu’il avait comme la peur du pressentiment ;—sur les neuf heures, en rentrant, P... fut pris du choléra.
Sa maîtresse était couchée. Comme il sentait l’épidémie en lui, il arracha de dessus la glaise les toiles
mouillées, jeta ça par terre et se roula dedans. Les atroces douleurs lui étaient venues ; et lui, écartant le
rideau de l’autre chambre, les yeux et le visage tendus vers cette femme, lui voulait sourire et lui
souriait pour qu’elle ne s’inquiétât pas.
La femme s’endormit.
Le lendemain matin, en entrant, on vit P...,—dont les veines s’étaient cavées dans la nuit, —toujours
une main à lever le rideau, toujours le visage tendu vers la femme.
La femme eut peur ; elle courut emménager chez celui que le mourant appelait son meilleur ami.
P... fut porté à l’hôpital.

Du mort, il ne reste qu’un peu de cire et de plâtre, et le nom de Possot qui vit encore dans la
mémoire de quelques amis.
VICTOR CHEVASSIER
3 juin 1836.—Je suis arrivé aujourd’hui à la maison. Maman m’avait fait faire un pantalon et un
habit noirs. A midi, j’ai été au convoi de mon père. Le cimetière était plein : hommes, femmes et les
enfants qu’on traînait par la main, tout le village, et encore des gens de Damblin et de Fresnoy. J’ai eu
du réconfort à voir cette foule.—Maman pleure.—Je me suis fait installer un lit dans la bibliothèque.—
Mon rêve est fini. Maman est trop âgée, elle a maintenant la tête trop affaiblie et le corps trop malingre,
pour que je la laisse toute aux soins d’une servante ;—et elle s’est trop envieillie en cette vie de
campagne, et elle a trop vécu en la maison de mon père pour que j’essaye de la tirer d’ici, et que je
l’emmène à Nancy.—J’envoie ma démission.

4 juin.—Il fait du soleil. J’ouvre la fenêtre. L’orme du cimetière, plein d’oiseaux, a sa feuillée toute
frissonnante. A deux pas de l’orme s’élève un peu de terre fraîchement remuée.—J’ai refermé la
fenêtre. Je me suis mis dans mes livres. J’ai retrouvé le Bodin. J’ai vu quelques livres que je ne
connaissais pas. J’ai trouvé un Calvin avec la signature de Marie d’Écosse, 1584 : elle était alors en
prison.—Il m’a fallu descendre : les fermiers venaient pour renouveler leurs baux. Ils m’ont tenu deux
heures. Je les ai fait attabler. Ils m’ont demandé une diminution. Ils disent que le chemin vicinal a
tranché sur le terrage aboutissant à la pâture de M. Lourdel, et que c’est un dommage de quatre bichets
de blé. Je me suis défendu d’eux le mieux que j’ai pu : mais je crains bien qu’ils n’aient percé mon
ignorance, et ils ont dû s’en aller en se disant qu’ils auraient meilleur marché du fils que du père.—Ils
apportaient à maman le beurre de la redevance. Il a fallu fondre le beurre ; et puis, on va faire la lessive.
Maman a mis tremper tout le linge dans le cuveau de la chambre à four. Tout cela a fait comme une
distraction à sa douleur.

20 juin. On est tout en l’air pour l’élection du maire en remplacement de mon père. Le maître
d’école est venu me consulter. Il m’a dit qu’un bon choix ce serait M. Michaux, qui commande les
pompiers.—Je ne connais guère personne ici. Bien des vieilles gens, chez qui j’ai joué, sont mortes. Les
quelques amis de ma première jeunesse,—André, avec qui je volais des c o u è c h e s, et Robert, qui avait
imaginé de mettre des hameçons dans du pain pour pêcher les poules de la mère Langlumé,—et les
autres, sont loin finissant leur droit ou leur médecine.

2 juillet.—Je me suis installé tout à fait dans la bibliothèque ; je suis là avec mes vieux livres
rustiques et mal vêtus, mais qui me semblent mieux amis pour cela même. Je me mets à ne plus lire,
mais à relire. Je me suis retiré en une société petite, mais choisie.—Maman m’a laissé mettre sur la
cheminée les terres cuites de Rousseau et de Voltaire, que j’ai achetées à mon voyage à Paris. Il n’y a
pas eu moyen d’obtenir qu’elle retirât deux timbales d’argent sur lesquelles sont deux oranges. Elle m’a
dit que c’était comme cela du temps de mon père. J’ai sur le chambranle des portes des coloquintes qui
sèchent et des lions en bois blanc à crinière farouche. Maman ne peut comprendre combien ces lions et
ces coloquintes me sont désagréables.—Blangin m’a écrit qu’il regrettait d’autant plus vivement ma
retraite du P h a r e, qu’il va fonder à Paris un nouveau journal d’opposition, dont il comptait me donner
la rédaction en chef. Cette lettre est restée toute la nuit ouverte sur la table autour de laquelle je me
promenais.—Après tout, c’est cinq ans, dix ans peut-être d’étude. Ma pensée se trempera aux
amertumes de la solitude, et sortira plus aguerrie et plus virile pour la lutte. J’apporterai aux âpres
polémiques une verve mûrie, et toute une jeunesse condensée et impatiente.

25 juillet.—Allons ! il n’y a pas décidément un homme avec lequel on puisse causer. Sortez ces
hommes-là du prix des « paires » et des fauchées de pré, ils perdent la pensée.—Rien n’est pour eux en
dehors de cela.—Ils mangent bien parce que le gibier et le poisson sont abondants. Ils sont buveurs
parce qu’ils sont vignerons.—De ce que je n’ai pas six pieds et le teint rouge, ils me regardent comme
poitrinaire.—« Vous allez nous en tuer de ces perdreaux, monsieur Victor, avec les bons fusils de votre
père,—m’a dit le père Jansiau en regardant les trois fusils accrochés au manteau de la cheminée.—Je ne
chasse pas», lui ai-je dit. Ç’a été un étonnement quand Jansiau leur a dit que je ne chassais pas.—Ils
auraient bien envie de me traiter de séminariste, comme j’ai toujours le nez dans mes livres ; mais ils
savent que j’ai écrit dans les journaux contre le gouvernement, ce qui contribue encore beaucoup à me
faire regarder comme quelqu’un d’étrange.—Il faut tout penser en soi, en cette terre abdéritaine. Pasune oreille digne de vous.—Les petits châtelains des environs sont des paysans de la pire espèce.—
Véritablement, je suis comme dans un pays dont je ne saurais pas la langue. Il y a des jours où je me
tâte, me demandant si je ne suis pas fou, tant tout ce qui m’entoure a une autre façon de tête que moi.—
Après souper, ma mère se met à son orgue portatif, elle en tourne deux ou trois airs, et puis je monte
me coucher.

30 juillet.—Les fermiers ont apporté ce matin des poulets maigres. Maman m’a envoyé chercher le
bail, et quand elle a vu que je n’y avais pas inséré « dix chapons gras, vifs, emplumés, la queue en
faucille », les reproches ont commencé, et duré du dîner au souper : que je n’avais aucun soin de nos
affaires, que ce n’était pas la peine d’avoir un fils qui ne sût pas mettre tout ce qu’il faut dans un bail...
—J’ai écrit à Paris pour avoir un portrait d’Armand Carrel.
Septembre.—Cette allée du jardin est tout étroite et longue. Elle a deux pieds de large avec une
bordure de buis mangée par place. Elle est garnie de petits cailloux criants. Je vais jusqu’à la porte qui
s’ouvre sur la route de l’Ermitage ; je reviens au bâtiment de l’écurie ; je retourne jusqu’au bout, et
toujours ainsi. Je la sais par cœur cette allée droite, et elle est dessinée aussi nettement dans mon
cerveau que dans le jardin.—Je ne sais pourquoi je m’y promène, mais je m’y promène à présent toute
l’après-dînée ; et quand il vient quelqu’un pour me parler et que je suis dans le jardin, maman dit :
« Victor ?... il fait du sable. »—Cette allée, et les deux bouts de terrain qui l’accompagnent, ont l’air de
trois rubans juxtaposés. D’un côté, des choux, des groseilliers et des carottes ; de l’autre, de l’herbe où
des pommiers mettent leurs ombres grêles.—Des haies de fagots me séparent à droite du verger de la
fabrique de limes ; à gauche, du verger des Nantouillet.—Une vingtaine de rosiers régulièrement
distancés de vingt pas en vingt pas, comme des sentinelles, sont sur le bord de l’allée, et je pourrais dire,
tant je les ai vus de fois, la forme de chacun, et le dessin des bouquets de feuilles, et celui qui a sur son
petit tronc une ligature de soie bleue pour une bouture, je pense.—Je sais tout de cette allée, et le banc
au bout usé et noirci par la pluie, et la tonnelle auprès des deux cornouillers de l’entrée. Rien n’est
monté après cette tonnelle, et elle est là, tendant l’épaule, pour que quelque chose y grimpe.—Un peu
de distraction me vient quelquefois du gros poirier de rousselet, où des frelons, grands comme la
moitié du doigt, ont installé leur nid, faisant des envolées furieuses. Dans la bande d’herbe, de l’autre
côté, je vais voir le réservoir. Entre les pierres de revêtement poussent de petits saules. Quand il fait
beau, deux petits poissons viennent jouer à la surface de l’eau.—Je ne puis dire combien cette allée
m’irrite et m’ennuie. Elle est inexorable comme une ligne droite.—Par hasard, j’ouvre la porte. Je vais
une demi-heure, une heure dans la campagne. Un pays plat à perte de vue, des champs coupés à la règle.
Des paysans passent sur des voitures de foin, dormant les yeux ouverts. Puis le cri des roues dans les
essieux diminue et finit. Le paysage est immobile comme un décor, et j’en veux à la campagne de son
calme et de son silence. Je prends la fièvre à voir cette nature qui ne me répond rien.—La maison aussi
me semble avoir pour moi un méchant sourire, comme une vieille.—La servante, à qui ma mère donne
les ordres, ne m’écoute pas quand je lui parle.—Les dindons de la cour courent après moi quand je vais
au jardin.

Mars 1837.—L’hiver a été long, froid, pluvieux. J’ai lu.—Le portrait de Carrel est accroché dans ma
bibliothèque. Je suis tombé l’autre jour sur ce passage de Plutarque : «... Marcellus fut enterré par ses
ennemis qui l’avaient fait mourir. Son sort est grand et glorieux ; car l’ennemi qui admire et honore la
vertu qu’il redoutait, fait bien plus que l’ami qui témoigne sa reconnaissance à la vertu dont il a reçu
des bienfaits. »—Ce portrait est sur le mur du fond. Le soleil l’éclaire en se couchant.

Voilà les huit plus longs jours que j’aie vécu. On a cuit des poires au four. Maman m’a pris la
bibliothèque pour les faire sécher sur des claies. Il pleut. Je me tiens en bas, regardant par les carreaux
la pluie, et forcé de recevoir qui vient.

A soi la publicité ! Chaque matin éveiller Paris avec son idée ! Avoir le journal qui fait la parole
ailée ! Tous les jours battre la charge, renvoyer le sarcasme comme un volant, attaquer, riposter et tenir
la France suspendue à sa plume ! Donner sa fièvre à ce grand public, l’agiter de sa passion, le pousser à
la brèche, à l’ennemi ! Se réjouir l’oreille au bruit des flèches barbelées qu’on lance et qui sifflent ! Être
quelque chose à l’intelligence de tous ! La lutte, la lutte quotidienne ! Vaincre tout un jour ! Se
coucher, ses adversaires sabrés ! Se montrer brutal comme la logique ! Reposer, ne jamais dormir !
Répondre aux ennemis qui se démasquent, aux hostilités qui surgissent, aux arguments qui se relayent !Être prêt le jour, être prêt le lendemain, être prêt à toutes les heures de cette vie militante ! La guerre de
la tête enfin ! Oh ! les belles fatigues !—Le journal de Blangin est fondé. Le premier numéro, à ce qu’il
m’écrit, a fait un certain tapage. J’avais envoyé la carcasse du programme.

L’esprit de maman se dérange, mais sa santé s’améliore. Elle a des absences et semble par moment
troublée en sa raison. Elle ne garde sa tête que pour tout ce qui est affaire. Elle me reproche souvent
mon humeur casanière. La vieille femme devient de jour en jour plus aigre et plus montée contre ce
qu’elle appelle ma paresse et mon insouciance.

Il naît en moi des idées de découragement et de dégoût de la vie. Être ainsi enterré dans un village !
Contre cette solitude d’esprit, mon cerveau tiendra-t-il ? Il me prend des terreurs de ne pouvoir plus
rien quand la liberté me viendra.—J’ai fait le compte de ce que nous possédons, à nous deux maman ;
avec le petit bois de la Charbonnière, nous avons bien 100 000 fr.; mais au taux de la terre, cela ne
rapporte guère que 2000 fr. Il est donc impossible d’aller habiter Paris. Du reste, ma mère ne voudrait
jamais y consentir. C’est par moment des vœux impies...

Je me suis désabonné à mon journal. Je ne veux plus rien savoir de ce qui ce passe là-bas.
Maman veut que je me marie. Elle m’a parlé de la fille de Capron, des sœurs Cadet, de la petite
Noémi. Je lui ai répondu par un n o n formel.

Nous sommes allés au chef-lieu aujourd’hui.
Au théâtre, maman m’a présenté à M. et madame Langot et à leur fille. Nous avions deux places dans
leur loge. Bocage était de passage. Il jouait A n t o n y. Au moment où Antony demande une chaise de
poste et jette sur la table de l’auberge une bourse sans compter ce qu’il y a dedans, un individu aux
premières loges s’est mis à dire tout haut, qu’on n’achetait pas une voiture comme cela ; on
l’examinait, on la marchandait et l’on comptait son argent. Tout le monde, dans la salle, paraissait du
sentiment de l’individu.—M. Langot est un gros homme qui paraît inoffensif. Je n’ai pu tirer de
mademoiselle Langot que des oui et des non. Elle n’est pas jolie. Elle a l’air doux. Ma mère m’a dit
qu’elle chantait au piano, et qu’elle devait avoir deux cent mille francs à la mort de son père.—Au fait,
maintenant que ma vie est terminée... Et puis, peut-être, un enfant cela vous rattache-t-il à vivre ?

Je me suis marié. Ma femme est nulle. Elle a le cœur sec, le jugement petit et étroit de la province,
l’avarice passée dans le sang des familles terriennes. Mon beau-père est vain, braillard, insupportable,
poussant l’ignorance au delà du permis, le ridicule au delà du croyable. J’ai eu toutes les peines du
monde à le faire revenir sur l’idée qu’il avait d’illuminer la tombe de sa mère le jour de mon mariage
avec sa fille. L’autre jour il m’a dit : Vous aimez les antiquailles ? je vous donnerai une pipe romaine
qu’a trouvée un de mes ouvriers dans mon bois de...—Aristophane aurait fait une belle comédie avec
cette idée et sous ce titre : « Prométhée, gendre de Plutus. »—Journellement, pour les riens du ménage,
ce sont des scènes entre maman et ma femme ; maman me reproche de ne pas la faire respecter par ma
femme ; ma femme me dit que je donne toujours raison à maman. Je suis ballotté entre ces deux
jalousies. Elles boudent, et lorsqu’elles se raccommodent, elles s’allient et se tournent toutes deux
contre moi.—Mon beau-père vient passer ici des huit jours, et quand il est là, toujours parlant avec sa
grosse voix, je n’ai plus même à moi le silence du calme.

J’ai un fils. Tant qu’il sera petit, je le ferai jouer dans le jardin ; quand il sera grand, je lui mettrai une
blouse et lui achèterai un bout de champ ; et puis aille la charrue !

Je me suis rencontré hier avec le monsieur de Paris qui est venu faire de l’agriculture à la ferme de
Levecourt. Je l’ai salué, nous nous sommes mis à causer. Depuis neuf ans, c’est la première
conversation que j’aie eue. Il m’a invité à venir le voir.

M. Dumont, de Levecourt, est mieux qu’une ressource ; il a un charme de rapports et d’esprit, et des
façons cordiales, qui me poussent de jour en jour à son amitié.—C’est un ancien garde du corps ; et
quoique nous différions entièrement de manière de voir politique, nous discutons sans disputer.—Il est
venu souvent cet hiver souper à la maison.
Voilà quinze jours que je n’ai vu M. Dumont.—Ma femme aurait dit, la dernière fois qu’il a soupé à
la maison, devant son domestique, qui mettait le cheval à la voiture, que « je ne pouvais pas continuer à
manger ma fortune, en tenant table ouverte ».

7 juillet 1845.—Mon petit garçon s’en est allé, le croup l’a emporté. Il était beau et souriant
vendredi encore... Des gens du pays qui ne m’aiment pas ont jeté le soir, par-dessus la haie de mon
jardin, un petit cochon de lait mort...

10 décembre 1847.—Ma femme a vendu 17 fr. 50 cent. les paires de Colombey, à Jangeneux,
marchand de blé à Gray, payable au 1er avril.

26 février 1848.—Le percepteur vient de m’arrêter sur la place ; il m’a lu son journal. Une
révolution...BUISSON
C’est un livre, un gros livre dans un cuir de Russie bien grenu et de sauvage odeur. Il y a aux quatre
coins des plats quatre pensées ; il y a entre les nervures du dos cinq pensées, et au milieu de toutes ces
fleurs de souvenir dorées de bel or fin se lit : Jules Buisson, Essais d’eaux-fortes.
Ce livre unique où une main amie a rangé, comme des reliques, toutes les pièces, a réuni tous les
états, mettant devant ces chères images les vers explicatifs gravés eux aussi à l’eau-forte et faisant
choix des tirages, et les échelonnant l’un après l’autre,—ce livre tient l’Œuvre d’un artiste.
Feuilletezle en ses pages ; et vous aurez le recueil des imaginations de Buisson, de son premier à son dernier jour,
—du jour où il fit une planche entre une leçon de M. Ducauroy et une leçon de M. Valette, au jour où
il dit à sa pointe : Adieu, paniers ! vendanges sont faites ! et jeta aux champs ses bouteilles de vernis.
Buisson entra dans la vie positive à une belle sortie de collége. Il fit comme tout le monde, et alla
s’asseoir sur les bancs de l’École de droit. Mais en son chemin, il rencontrait mille accidents de la vie,
mille petites scènes animées qui sollicitaient coup d’œil et obtenaient souvenir. Au Luxembourg il
voyait de beaux petits enfants rieurs qui jouaient près des bassins, puis s’asseyaient sur les bonnes de
pierre, tout rouges de courir, laissant voir leurs mollets dodus. Souvent, dans les rues de la montagne
Sainte-Geneviève, il laissait complaisamment tomber le regard sur des dogues muselés, rognés d’oreille
et de queue, les bajoues piquées de poils rudes comme des soies de porc, le museau plissé et relevé
pour montrer de petits crocs blancs, incisifs et entêtés, chiens tout nerfs et chair, sanglés dans leur peau,
et les rognons et le train de derrière puissants comme chez certains monstres assyriens. Par les rues, il
se cognait parfois à des habits grotesques, à des faces étranges, à des échappés d’un conte fantastique,
des docteurs Pyramide ou des Pasquale Capuzzi. Lors son ami Prarond le poëte lui disait, aux heures
des rimes conseillères :
J’ai trouvé des Goya cachés sous vos Pandectes,
Ami ! j’ai dépisté parmi de longs discours,
Entre autres notes fort suspectes,
Que sur Papinien vous recueillez aux cours,
En marge et grimaçant dans des cadres fantasques,
Bien des nez de travers et bien des fronts cornus,
Bien des figures bergamasques,
Et des ânes prêtant ou réclamant leurs masques
A des visages bien connus.
Buisson oublia d’être juge, et se mit à dessiner des bouledogues. Et si bien il en dessina, si bien il en
moula, si bien il en sculpta, qu’il eut à l’Exposition de 1842 « deux dogues », tableau acquis par la
Société des amis des arts. Son tableau acheté, envie lui prit de graver son tableau, et il se trouva avoir et
la pointe libertine de Chaplin, et la manière grasse et ressentie d’Hédouin dans son Étable, et la science
du vernis mou de Marvy. Que si vous ouvrez le volume, et que vous passiez la garde de papier peigne,
vous rencontrez tout d’abord ces deux chiens, l’un couché, l’autre debout sur ses pattes de devant et
l’oreille inquiète, tous deux solidement accentués et étalant des contours comme tracés par une plume
de roseau qui aurait poché victorieusement les ombres. Le sol, les murs, les accessoires du chenil, dans
un certain brut pittoresque, viennent à l’œil dignes presque des bassets de Decamps.
Puis, il s’abandonna à rêver. Au réalisme de sa première œuvre succèdent les pensées tournées vers
les créations imaginatives, les aspirations, les songeries par les champs de l’inconnu, les contours
ondoyants et à peine entrevus, la recherche de l’idéal ; à la réalité rigoureuse succède le dédain des
pensées trop écrites. Une effacée réminiscence d’un tableau italien du musée de Tournai lui tourmente
la main, et sur le cuivre, dans les griffonnages à toute bride d’un paysage de Cythère, s’enlèvent
discrètement le beau corps et la gorge milésienne d’une jeune Muse endormie. Les Amours ont volé ses
vêtements, ils les ont livrés au Zéphyre,
Zéphyre court de fleurs en fleurs,
Et l’on n’attrape point Zéphyre.
Par les fonds incertains, ce sont de mystérieuses envolées d’Amours, et les vagues des vêtements
flottant dans l’air,—un rêve antique qui remonte au ciel sur le premier rayon de soleil.
Cet homme à la façon des soldats de Salvator, une toque à plume sur la tête, torse à moitié nu, se
caressant sa longue barbe avec sa main, est Finsonius :Belga Brugensis hic est, sed Parthenopensis amore
Artis Finsonius sceptra jocosa gerens.
—Une figure de peintre provincial retrouvée par un ami de l’aquafortiste, Philippe de Chennevières.
Buisson se plaisait à ces illustrations d’ouvrages écrits par des plumes qui lui étaient chères et de
préférence aimées. Ils étaient quatre en ce temps heureux de la gaie jeunesse, qui pensaient ensemble, et
se parlaient et se répondaient l’un à l’autre en tout : prose, rimes ou dessins. Aussi, presque toujours,
Buisson se fait écho de la poésie et de l’amitié ; et Prarond et Levavasseur chantent tour à tour sous sa
pointe, à moins que les Contes normands ne lui donnent l’idée de dessiner une vieille Normande, le
nez crochu, le bonnet de coton en révolte, une bouteille sous le bras, trouvant que le vent est rude,
l’équilibre difficile, et le pont étroit, et chantant son Ave d’ivrognesse :
Ma bonne Vierge, laissez-mai passer
Je n’berai pus quand il fera ner.
Et tout après le « Chenil », le frontispice des fables de l’ami Prarond. Préault voulait exécuter ce
frontispice en marbre. Des Amours entourent, avec la grâce perdue du XVIIIe siècle, un rustique
médaillon de mademoiselle de la Sablière, jeté dans les feuilles. Au bas, les Amours jouent avec des
fleurs, puis ils volent et s’asseyent et se renvolent, et le premier arrivé tend le bras et met une couronne
de fleurs des champs sur la tête de l’hôtesse du fablier.—Et vraiment c’était un Clodion.
Mais Levasseur a dit quelque part :
La rime est une esclave
Qui de dame Raison
Fait le ménage et lave
La petite maison.

La maîtresse est hargneuse,
Et du soir au matin
La vieille besogneuse
Met de l’eau dans son vin.

La servante est folâtre
Et dérobe au tonneau
Le vin de la marâtre
Qu’elle met dans son eau.
Vite du giron de la servante décolletée, les épaules au vent, la chemise aux hanches, monte avec la
fumée blanchâtre des fagots une ronde d’effrontés parpaillots qui embrassent et cajolent la servante, et
grimpent boire le vin jusque sur le manteau de la cheminée. Bientôt voilà Buisson qui enfourche le
balai, comme Penguilly ; le fantastique le visite ; et voilà les eaux-fortes de minuit. Tantôt c’est un
cavalier fort maigre, et vêtu de noir, qui chante des séguedilles à la nymphe de l’Arnette ; tantôt c’est un
burg au haut d’un mont, soutenu par des consoles humaines ; deux petits bonshommes grotesquement
accoutrés sonnant de l’olifant, poussent avec leurs montures jusqu’au château magnifique, et dans un
coin est accroupi, les coudes aux genoux et les mains aux oreilles, un petit Belzébuth cornu, grand
comme l’ongle.—Eaux-fortes étranges, d’un ton roux qui rappelle l’encre rougie par le temps des
dessins à la plume du Guerchin et du Vinci.
Que Levavasseur, après avoir lu une parade de Dominique, fasse Pierrot couveur et roi, Buisson
regarde une image de Watteau, et lui fait deux Pierrots : Pierrot pendu, la lune le regardant :
Je n’aurais cru d’avance
Qu’on pût être si bien au bout d’une potence.
Que de sots préjugés on a sur terre, hélas
Quand on voit en passant ces choses—là d’en bas !
Puis Pierrot en collerette, son serre-tête noir un peu passant sous sa coiffe blanche, et faisant à deux
mains un mémorable pied de nez ; ceci est pour l’épilogue :
Tes dix doigts allongeant ton nez original
Nargueront le public dans un lazzi final.
Levavasseur raconte-t-il, en bon Normand, la vie de Corneille, Buisson ne manque, comme vousimaginez, si belle occasion de portrait.
Ici le fabuliste Prarond a le Cavalier et le cheval à faire sauter un fossé. Buisson se rappelle les
fuites rapides, les croupes qui s’effacent, les cavaliers couchés à l’avant, les queues droites à l’horizon,
les chevauchées tempétueuses, toute cette furia équestre qu’il livrait en ses heures de fièvre à des
panneaux oubliés ; il enlève d’un bond la fable de Prarond, et, la tête échauffée, sur un coin de la même
planche, il jette pour l’ami Levavasseur une houle impétueuse de cavalerie tournoyante avec le
mouvementé d’un Maturino dans un défilé du Guaspre. Dans ce griffonnis le Cid fait rage de la vieille
épée de Murdora le Castillan. Écoutez le Romancero : « Il défit tous les Mores, prit les cinq rois, leur
fit lâcher la grande prise et les gens qui allaient captifs. »
Buisson est allé en Normandie. Il a rapporté de la lande de Laugé de solides études, de véritables
études normandes ; il a rapporté « les chemins verts, les mares perdues dans l’ombre du soir, les ciels
verts, la prime verdure d’avril sur les haies et sous les futaies, les nappes vertes des prés déroulées sous
les bois, les tons bleus et violets si légers des arbres qui vont ouvrir leurs premiers bourgeons ». Mais
le pays de Goya l’appelle, et en l’automne de l’an 1845 son ami Levavasseur lui écrit :
Monsieur
Buisson, peintre français, fonda de las Naranjas, calle de Jovellanos.
C’est donc vrai, le soleil a des rayons étranges
Qui naturellement font mûrir les oranges !
Vous qui n’en aviez vu comme moi qu’au bazar,
—Enfants emmaillottés dans un papier de soie,
Vous en avez cueilli dans votre folle joie
Aux orangers de l’Alcazar,
Il court les Espagnes ; il s’enivre de soleil, il s’enivre de haillons drapés avec un air de pourpre, de
couleurs chatoyantes, d’ombres rousses, de terrains brûlés, d’horizons en incendie et de firmaments
zébrés ; il dessine le mendiant s’épouillant, et la manola alerte, et le presidio lézardé, et tout le peuple
bariolé. Il essaye de fixer en des pages d’album cette lumière d’or, cette misère splendide. Il croque des
brigands, lazaroni à fusils, se chauffant au crépuscule dans une gorge morne. Il court ce qu’on voit et ce
qu’on montre, les Murillo de la rue et du Museo del Rey. Il s’éprend des vieux et des terribles, de
Correa, d’Alonzo Beruguete, de Liaño, de Gaspar Becerra, de Dominique Théotocopuli.
D’Espagne, il rapporte un tableau : une cour au bas d’une église, au bas d’un énorme Christ en bois
peinturluré, hommes et femmes bigarrés d’écharpes, de mantes, de chapeaux mahonnais, les uns
poussant devant eux des troupeaux de cochons truites de rose ; les autres, des ânes se pressant et se
bousculant et tintinnabulant d’alcarazas. Le ciel est vert sombre avec des filets violets ; un coloris
brutal, un dessin violent ; mais sous les crudités de ton et les inhabiletés de brosse, une riche palette,
une méritante audace.
D’Espagne il rapporte une petite eau-forte, une carte de visite. Devant un terrain qui fuit à perte de
vue, caillouteux et désolé comme les Alpujuras, près d’une source tarie, au pied du squelette d’une
broussaille exfoliée, une tête coupée, les yeux clos, les lèvres entr’ouvertes, les veines du col bavant sur
le sol une mare rouge ; un souvenir des deux Sévillains pantelants, Valdès et Montanès.
Mais tournez la page des Valdès, des cauchemars, de l’école terrifique, et venez vite voir les beaux
enfants, les méplats charnus, les faisceaux de plis aux jarrets, le potelé, le grassouillet, le dessin rebondi
de l’enfance. Une statuette de Flamand, un Giotto enfant, lui donnent, celle-ci une étude, celui-là un
succès. Une petite fille vue de dos lui livre un chef-d’œuvre. Il y a là les caresses de l’artiste, et, dit-on,
du parent. Comme toutes les courbes sont pleines ! comme la pointe lutine ! comme elle rondit le long
de ce galbe douillet ! la réjouissante graisse étoilée de fossettes !
Salut, madame la Fable ! Elle est vue de dos, laissant pendre un coin de draperie et se regardant dans
un miroir :
Même quand elle prend, par un beau jour d’été
Au bord d’un fleuve ou sur le sable,
L’uniforme charmant de dame Vérité,
A certain regard effronté,
A cet air nonchalant, au miroir emprunté,
On reconnaît toujours la Fable.
Cette eau-forte, publiée par l’Artiste, est la gravure, moins trois Amours dans le ciel, d’un tableau deBuisson, qui joua de malheur. Il fut reçu à l’Exposition de 1848, le 23 février. Le lendemain, tout le
monde exposait de droit. Un instant Buisson avait dû arriver vraiment au public : on avait parlé de lui
pour illustrer l’Âne mort de Jules Janin.
1848 a dispersé le cénacle et mis un écriteau à la porte de l’atelier hospitalier. Mais Buisson n’a
laissé partir ses amis qu’après qu’un chacun a eu un beau portrait à mettre en tête de ses œuvres. Il a
gravé d’une pointe onctueuse la tête bien en chair du fabuliste ; il a gravé avec la pointe fine
d’Henriquel le profil élégant de Levavasseur ; il a gravé la barbe de l’ami Philippe ; et quand il les a eu
tous pourtraicts, il n’a pas voulu que ces visages qui s’étaient fait face si longtemps fussent séparés. En
mémoire des années qui ne reviennent pas, il les a tous réunis dans le frontispice du livre de M. de
Chennevières, faisant de l’un une cariatide nue, sortant d’une gaine l’habit de l’autre, appuyant sa
fantaisie architecturale sur la tête de celui-ci et la couronnant de son portrait :
Avec les cheveux en broussaille,
Le front saillant et les yeux creux,
Dent qui mord et bouche qui raille !
Et maintenant Jules Buisson plante ses choux près de Castelnaudary. Il ne grave plus, il ne peint plus.
Il est marié ; il cause engrais avec ses fermiers. Rarement il lit cette Comédie humaine que Balzac lui
avait donnée pour avoir aidé à la décoration de son petit hôtel du faubourg du Roule. Il s’est retiré en
un coin de grasse terre, oublieux de son talent passé ; et si parfois du ciseau qu’il vient de se faire
envoyer, il dégrossit une tête d’animal dans un tronc de poirier, c’est pour mettre au-dessus de la porte
de ses étables.NICHOLSON
Come and see
THE LORD CHIEF BARON NICHOLSON.
At the Coal Hole tavern.
{1}STRAND

L’affiche est ornée d’une énorme tête de Nicholson en perruque et en rabat.
{2}En bas, à la bar de la taverne, vous payez un schelling ; montez l’escalier, et entrez dans la salle.
La salle est un rectangle recouvert jusqu’au plafond d’un papier couleur bois. Aux deux côtés de sa
longueur sont figurées quatre cheminées surmontées de glaces dans des cadres de chêne, décorés
d’arabesques en bronze. La salle est coupée de longues tables d’acajou ; les tables sont entourées de
bancs recouverts d’une moquette rouge jaspée de noir. Sur la table il y a des verres, des carafes, des
bols de verre bleu qui servent de sucriers. Huit becs de gaz éclairent la salle. Aux murs est appendu le
prospectus colorié d’une école de natation d’hiver ; aux murs est accrochée à un clou une plaque de
{3}verre noir portant en lettres de cuivre le mot : Beds . Dans le fond de la salle, le plancher ressaute
d’un pied ; et au centre de l’estrade s’élève, réservée au chef baron, une petite table où brûlent deux
bougies. A côté des bougies, au-dessus d’un étain bien luisant, « la bonne vieille boisson écossaise,
richement brune, mousse par-dessus les bords en glorieuse écume », comme dit Burns.
Aux pieds de Nicholson, sur un canapé au dossier de jonc, sont assis le greffier, le conducteur du
conseil, l’avocat. Une petite barre en bois blanc, où viennent déposer les témoins, se dresse à la gauche
du tribunal. Dans l’enceinte réservée est encore un grand piano à queue qui accompagne les chansons
grivoises chargées de faire attendre le procès.
La table la plus rapprochée du tribunal reçoit le jury, jury qui se recrute parmi les buveurs de « gin »
de bonne volonté. Un appel de noms imaginaires est fait. Chaque juré prend la Bible entre le pouce et
l’index de la main droite, jure de juger d’après sa conscience, baise la Bible, et la passe à son voisin, qui
fait de même, et la baise, et la repasse. Nicholson demande un cigare. L’huissier appelle la cause. Le
conducteur du conseil, connu sous le nom du savant sergent, et qui s’est occupé avec succès du génie
dramatique chez les anciens et les modernes, lit l’acte d’accusation. L’avocat, qui est un habile étudiant
en droit, présente la défense. On appelle un témoin, puis un autre, puis un autre. Tantôt il vient une
vieille fille les cheveux gris lui battant sur les joues, lunettes sur le nez, robe rosâtre à volants, mantelet
de soie grise, chapeau avec des bouquets de bluets ; la démarche intimidée, la voix mince et fluette,
l’accent pudibond, croisant les bras sur la poitrine ; une personnification femelle du shoking ; puis c’est
un garçon coiffeur qui entre « comme le torrent de la Moréna », qui monte à la barre comme on monte
à l’assaut, qui frappe du poing, qui a un toupet jaune ébouriffé, qui se dépêche, qui crie, qui bredouille,
qui répond avant qu’on l’interroge, qui raconte quand on lui dit de se taire, qui se démène, qui cherche
machinalement et fiévreusement son tablier de sa main, qui s’essouffle, qui se mouche dans son tablier,
les yeux hors la tête, la voix glapissante, haletant, prolixe, bavard et bavardant, toujours exubérant,
toujours parlant ;—et ce coiffeur et cette Anglaise, et ce blackguard et cette lady, c’est un homme, un
seul homme, le même homme ! Cet éternel témoin, le chef baron n’a-t-il pas raison de l’appeler « le
plus comique dessinateur de types comiques, depuis la splénétique vieille fille jusqu’au garçon coiffeur
avec son tablier à bavette »?
Mais Nicholson a un peu avancé la tête. Il a adressé une question au témoin, et toute la salle est
partie d’un éclat de rire.
Nicholson est petit, apoplectique. D’énormes favoris noirs encadrent sa figure carrée et massive,
comme la figure d’un financier d’Hogarth. Ses traits sont pleins et ronds ; il a le teint frais ; il a de petits
yeux qu’il rapetisse encore en clignant et en plissant la paupière ; et ce manége leur donne une indicible
chafouinerie. Rominagrobis faisant le mort devait avoir cet œil demi-fermé, narquois et guetteur. Il a la
grande perruque poudrée de chef baron à grands anneaux, tirant sur le front une ligne droite comme
faite à la règle, et trouée au sommet par un petit trou qui laisse échapper la chaleur de la tête. Il a le
rabat blanc, les manchettes et la grande robe noire. Nicholson ne rit jamais ; il parle lentement ; il a dans
toute la physionomie comme une bonhomie bridoisonne, et comme une sournoiserie de vieux juge.
Souvent, il fait avancer sa lèvre inférieure sur sa lèvre supérieure en homme de mauvaise humeur qui
boude un mauvais argument. Il joue de façon exquise et de bonne comédie le perpétuel demi-sommeild’un tribunal.
Nicholson se complaît aux causes d’adultère ; il a fait son domaine des infortunes conjugales : tout
le scandaleux judiciaire est bien venu de lui. En ces causes, les grasses façons de dire ont leurs coudées
franches ; les équivoques, les allusions, les demi-gros mots ont beau jeu dans ces libres plaisanteries,
dont l’histoire du marron de Sterne est comme le type. C’est en plein croustillant que Nicholson excelle
à faire les mille et une confusions de « l’Avocat patelin », à jeter au beau milieu d’une plaidoirie une
interrogation cynique, à déchirer d’une phrase les gazes de pudeur de la défense ; et pour peu que les
tribunaux anglais aient évoqué quelque belle « conversation criminelle », aussitôt la parodie est prête,
juge, avocat, greffier se donnant la main. Les causes s’improvisent, à peu près comme ces drôleries de
la comédie italienne où les acteurs, avant d’entrer en scène, lisaient sur une pancarte accrochée dans les
coulisses le canevas de leurs lazzis. Et cela dure tout autant qu’une petite pièce de nos boulevards : une
vingtaine de jours, un mois. Nous avons vu toute une soirée débattre la vraisemblance d’un adultère en
cab, avec des : Comment ? que vous ne pourriez imaginer.—L’Anglais, qui aime à boire, va se coucher
sur un verre de grog, et sur un résumé du chef baron de la plus impartiale salauderie.
Quelquefois la cour de justice du Trou à charbon évoque une cause politique réelle ou fictive ; alors
elle se met à être comme la face grotesque des haines anglaises. Tout Londres se rappelle le succès
récent qu’obtint Nicholson avec son fameux procès : « Haynau et les ouvriers de la brasserie
BarclayPerkins. »
Licence singulière et sans précédent dans les mœurs d’un peuple ! Parodie unique et surprenante ! Le
jury, et le juge, et l’accusé, et les témoins, et la défense, et l’accusation,—la Justice ! abandonnés à tout
l’humour d’un Swift de taverne, traduisant en libertines railleries l’amère parole de Shakspeare sur la
jugeaillerie humaine : « L’homme, cet être vain et superbe, revêtu d’une autorité passagère, lui qui
connaît le moins ce dont il est le plus certain, son existence fragile comme le verre, se plaît, comme un
singe en fureur, à exercer les jeux de sa puérile et ridicule puissance à la face du ciel, et contriste les
anges. » Et chez ce peuple religieux de sa loi, où les plus grands criminels baissent la tête sous la
baguette du constable, cette farce quotidienne des assises anglaises ! là, dans cette salle, un coquin de
Rose-Mary-Lane que l’attorney enverra peut-être dans un mois à Botany-Bay, vient rire à cette
répétition comique des vengeances sociales ! Étrange comédie que cette comédie du Chief baron, où la
Bible, et les balances, et le glaive sont chaque jour de l’année bafoués et traînés dans les éclats du rire !
Étrange peuple où toute moquerie permise n’ôte rien au respect ! où la caricature ne fait pas une
rébellion ! où, dans le fond d’une allée, au-dessus d’une bar à liqueurs, un homme peut, tous les soirs,
toléré par la police anglaise, être l’Aristophane de la loi anglaise !
Nous ne voulons pas essayer une biographie de Benton Nicholson ; c’est une célébrité que nous
amenons sur le continent, et le public n’aime à entendre longuement parler que des gens qu’il connaît.
Tout au plus, nous essayons quelques traits du Falstaff juge. « Les peintres, dit le vieil anecdotier,
prennent la ressemblance de leurs portraits dans les yeux et les traits du visage où le naturel éclate plus
sensiblement, et négligent le reste. » Ainsi faisons-nous, ne tentant qu’une animée silhouette et un buste
rieur du Chief baron.
Nicholson a été rédacteur de quatre grands journaux ; il a donné des articles au Times ; il est l’auteur
de Dombay et sa fille, roman dans la manière de Dickens. Après le succès de Gavarni in London, il a
publié un journal périodique, sorte de Tintamarre anglais, intitulé Don Giovanni in London. Une
chose que l’on ne sait guère, même en Angleterre, c’est que peu s’en est fallu que Nicholson ne fondât
le Punch. Ce fut dans la chambre de Nicholson, alors prisonnier pour dettes, que fut discutée et résolue
la venue au monde du drôlatique journal. M. A. Henning avait apporté le Charivari de Paris. Les
questions matérielles du Charivari de Londres réglées, le bureau du journal fut ainsi composé : M.
Nicholson, rédacteur ; M. Landell, graveur ; M. Last, imprimeur. Mais Nicholson ne put sortir de prison
aussi vite qu’il le désirait, et MM. Last et Landell, privés du concours de Nicholson, appelèrent à la
rédaction M. Gilbert Beckett, M. Henri Mayhew, M. Grattan, et M. Mark Lémon, qui fut le parrain du
journal ; et l’appela de ce bienheureux nom : Punch.
Nicholson commença son rôle sur une scène médiocre à la Tête de Garrick ; mais il n’était alors
qu’un juge d’occasion. Ce fut sous lord Melbourne que Nicholson fut élevé à la dignité de chef baron,
et représenté dans une colossale peinture avec la robe d’hermine « de son feu regrettable confrère
Jenterden ». La première foi qu’il porta cette fameuse robe, il eut la visite de Jean Adolphus, le père du
barreau anglais « qui joignait à l’esprit, à la sagesse, à la légale sagacité, le génie non encore vu de faire
naître un scandale d’un scandale ».
Depuis lors, sa réputation ne fit que grandir ; il n’eut plus seulement des oisifs, ou de jeunes avocatsvenant apprendre « à cette mimique du Forum » la repartie vive et l’ironie improvisée, il eut des
membres du parlement ; que dis-je ? il les fit jouer dans sa grave parade, et les fit s’asseoir comme jurés
à son banc plaisant.
Ce fut un de ces jours-là sans doute que Nicholson, mis en verve par son public, prononça cette
burlesquement sérieuse apologie de sa Mimic Court :
« Ce n’est pas, messieurs du jury, que je veuille médire du talent ou de la sagesse des cours inférieures,
Courts of Chancery, Court of Queen’s Bench Exchequer, Common-Pleas, Old-Bayley ; non, messieurs, ils
ont le génie, ils ont la science ; mais, messieurs, il leur manque ce qui ne manque pas au savant conseil ; il
{4}leur manque ce que nous avons : une bar au-dessous de la bar . La bar du dessous donne l’inspiration,
l’esprit, l’énergie à la bar du dessus. Messieurs du jury, croyez-vous que les arguments de sir William
Follet perdraient de leur à-propos arrosés d’eau-chaude et de rhum ? ou encore que les métaphores
ingénieuses de L. Charles Phillips perdraient toute leur grâce pour tremper leurs lèvres à un verre de
whiski ? Songez encore, messieurs du jury, quel allégement ce serait à mon savant confrère Denman s’il
pouvait seulement allumer un cigare et prendre un grog au gin. Messieurs du jury, la panacée des timidités,
le coup de fouet de l’éloquence, le générateur de l’argument, le médecin de la raison, c’est un verre de
champagne. Voltaire l’a dit :
« L’homme devient éloquent sous l’influence des grandes passions ou des grands intérêts. Mon grand
intérêt, c’est l’excitant ; ma grande passion, c’est le verre de champagne ; et je suis appuyé par ce
philosophe dans mon opinion que l’homme parle et argumente mieux sous l’impression des excitants que
lorsqu’une sage sobriété siége seule, en son chagrin, sur le trône de l’intelligence. »
Nicholson est un homme de sport ; c’est un parieur distingué. Un rédacteur du London-News nous
disait qu’il avait une façon particulière de juger les chevaux à l’oreille. Il se fait remplacer pendant la
saison des courses, où à Epsom, à Ascot, à Hampton, escortée de sa tente monstre en toile, sa
seigneurie fatigue une salade, coupe une tranche de rosbeef, remplit un verre d’ale, « offrant le premier
exemple du premier juge qui ait jamais vendu du bœuf à une course de chevaux ».
Nicholson a un petit lever. Les boxeurs, les maquignons, quelques acteurs viennent lui faire leur
cour. La ruelle est le rendez-vous des nouvelles du Ring ; c’est l’endroit de Londres où on sait le mieux
et le plus tôt combien de rounds a donnés Harry-Broome.
Ses occupations sévères de chef baron ne l’empêchent pas de revenir quelquefois à la littérature. Le
grave emperruqué met alors à son esprit « des bas couleur de rose ». Une fable s’échappe de sa plume
entre deux résumés de la taverne :
L’AMOUR ET LA MORT
« L’Amour et la Mort convinrent de voyager ensemble. La Discorde les surprit au milieu de leur sommeil
et mêla leurs flèches. C’est ainsi que l’Amour, quand il se propose de frapper les jeunes d’une tendre
passion, tue souvent, et que la Mort, quand elle lance sur les vieux la flèche fatale, allume un doux
attachement. »
Ne dirait-on pas le goût d’une odelette d’Anacréon ?—Nicholson dit plaisamment, à propos de ses
œuvres rimées, « qu’il est le plus pesant barde d’Angleterre, un barde de 266 livres ».
Mais, après sa fable, vite il remonte à son siége, il retourne à sa baronnie ; il recommence, applaudi,
sa farce étonnante. Il sait que toute sa gloire est dans sa toge risible, et il se résume ainsi lui-même dans
l’autobiographie de sa main qu’il nous a envoyée : « Je vous livre ceci, non comme une sérieuse
archive, mais comme un satirique souvenir, mon objet étant toujours d’exciter un rire dans mon
auditoire par ma moqueuse grandeur. »{5}UNE PREMIÈRE AMOUREUSE
La Haye, avril 1845
Me voici établie ici, ma chère mignonne. J’ai un très-joli appartement qui donne sur la place du
Marché. Ma chambre à coucher est tendue en rose ; j’ai des jardinières en bambou avec des tulipes qui
coûtent très-cher, à ce qu’il paraît ; la petite cage chinoise que nous avons achetée ensemble au Havre,
et dedans des oiseaux bleus et rouges, sur ma fenêtre :—et vous savez mon nid par cœur. Les indigènes
sont très-curieux de moi. J’arrose mes tulipes. Je ne vis pas beaucoup. C’est le mieux. Si vous étiez ici,
chère belle, je crois vraiment que je ne regretterais rien de Paris.
Dites à Élisa que je ne puis rien pour elle en ce moment ; j’ai été assez malade ; mon entretien ici est
coûteux. En deux mots, je suis à sec. Qu’elle prenne patience. J’ai de fort belles robes, que je ne puis
vendre puisqu’elles me sont nécessaires pour le théâtre ; un bracelet qui ne me quitte jamais, et auquel
je ne toucherais pas pour nourrir ma mère. Vous savez, chère amie, que ce n’est pas le cœur qui me
manque ; mais je suis au fond de ma bourse en ce moment, je vous assure. Que deviennent Edgar et
Léon ? Que devient Paris ? Je n’ai rien à vous dire. Je vous écris absolument pour que vous me
répondiez. Au revoir, ma chère Louise ; je vous embrasse comme autrefois.
MATHILDE.

Dijon, décembre 1846.
Enfin, ma chère Louise, une bonne et grande lettre de vous ! J’en ai été toute surprise, et j’en suis
toute réjouie. Votre lettre me rejoint à Dijon, où je compte passer l’hiver, attachée au théâtre, vous
pensez bien. Il y a si longtemps que nous n’avons causé ensemble, et tant de fortunes diverses me sont
arrivées depuis, que je pourrais facilement vous envoyer un in-octavo sur les impressions par moi
éprouvées depuis huit mois. Qu’il vous suffise de savoir, pour le moment, que j’ai été heureuse à la
Haye au delà de ce que je pourrais vous dire ! que ce pays maussade, brumeux, sans soleil ni éclat,
garde pourtant mes plus précieux souvenirs, mes plus chères ivresses ; que je l’ai quitté désespérée,
éperdue de chagrin, y laissant désormais tout l’amour et le vrai bonheur que je puis avoir en ce monde !
Je vous expliquerai tout plus tard ; j’ai voulu vous répondre immédiatement pour vous dire que je vous
remercie d’avoir songé à moi, et que je suis aise de votre lettre et de vous avoir retrouvée.
Je suis contente que vous ayez rompu avec Théodore : un vilain nom d’abord ! et puis il doit aimer
comme son ami Edouard, qui prend ses maîtresses à proximité du café où il déjeune. Gustave fait-il
toujours des vers ? Le brave garçon ! il est ennuyeux comme un album. Embrassez-le de ma part.—
Camille est ruiné ? Je le crois bien. Il faut avoir trop d’oncles pour hériter tous les ans. Je me rappelle
quand nous avons été déjeuner au pavillon d’Henri IV, au sortir d’un bal de l’Opéra, et qu’il voulait
allumer son cigare à un réverbère, vous souvenez-vous ?
Que ne vous mettez-vous au théâtre ? vous feriez merveille. C’est une vie animée, pleine de
péripéties, de détails émouvants et grotesques, et de dîners de carton qui donnent à manger. Le théâtre
ici manque de femmes ; on n’exige ni talent ni habitude : de la grâce et de la beauté, voilà tout ! Si vous
le vouliez je vous y ferais entrer avec moi. Quelque chose, quelqu’un vous retient-il à Paris ?—J’ai
mille choses à vous dire ; mais on m’attend chez un correspondant. Je vous quitte. Je vous embrasse.
MATHILDE.

Dijon, janvier 1847.
Mon réengagement est signé d’hier. Je ne veux pas tarder, chère belle, à vous écrire cette bonne
nouvelle, sachant toute la part que vous y prendrez. J’ai eu affaire à un directeur presque amoureux :
c’est vous dire que j’ai tiré à moi la couverture. Comme je ne suis pas d’aujourd’hui au théâtre, et que
je sais sur le bout du doigt tout le sous-entendu de ces messieurs, j’ai tout précisé. Je ne dois jouer que
trois fois par semaine ; et j’ai, de plus, un congé de quinze jours à prendre quand il me plaira. Vous
concevez, ma mignonne, que j’attendrai un succès, et que le lendemain je me ferai racheter mes quinze
jours ce que je voudrai.
Encore une fois, que ne vous mettez-vous au théâtre ? Votre idée de Conservatoire est puérile : vous
y entrerez très-difficilement ; puis, ce que vous gagnerez vous permettra au plus d’acheter des bouquets
de violettes. Le théâtre, à la bonne heure ! Si vous avez quelque chance de faire fortune, c’est là,uniquement là. Vous savez que si vous avez du talent, cela sera un accessoire fort généreux de votre
part, c’est la dernière chose qu’on vous demandera. Pourvu que vous ayez la jambe bien tournée et
l’œil bien fendu, directeur et public seront satisfaits ; or vous avez cela, et, en plus, une jolie voix, et
vous êtes musicienne. Venez ici, je vous fais engager au théâtre. J’ai le directeur dans mon bas, ou peu
s’en faut. Pour ce qui est de vos débuts, ne vous en faites pas un monstre d’avance. C’est une des
nombreuses choses de la vie auxquelles il ne faut songer que le lendemain. L’habitude du public vous
viendra peu à peu, ma chère, comme toutes les habitudes. Vous concevez bien que mes conseils et mes
exhortations ne vous donneront pas du courage si vous n’en avez pas. Ceci, vous le sentez, est une
condition toute physique. Mais, rassurez-vous ; tout le monde est ému le premier jour ; les débuts sont
toujours pleins de troubles et d’émotions, et le public, je vous jure, le public de province surtout, ne
songe pas à se formaliser de voir une jolie fille embarrassée d’être regardée et qui rougit sous son
rouge. Mais vous ne voulez pas quitter Paris ; vous tenez à votre Prosper. Passons.
Je vous envoie une lettre pour M. ***, rue...; vous lui direz qu’il vous fasse entrer au Vaudeville ; il
sera enchanté de vous recevoir. Puis il faut voir rue..., nº 9, je crois : en prenant par la rue Montmartre,
c’est la sept ou huitième maison à droite ; il y avait des portraits au daguerréotype à la porte. Vous
demanderez M. ***. C’est un charmant garçon qui a été mon amant pendant deux ans. Il fait des pièces
de théâtre. On l’a joué. Il m’a passionnément aimée ; ceci sans fatuité. Je l’ai rendu un peu malheureux
parfois, en sorte qu’il ne m’aura pas oubliée. Vous lui écrirez qu’il vienne chez vous prendre des
nouvelles de Mathilde ***. Il viendra, c’est sûr. Songez au théâtre.
MATHILDE.

Dijon, mars 1847.
De soir en soir, je remets depuis quinze jours, ma chère Louise, pour vous répondre une longue
lettre bien bavarde et bien paresseuse en même temps, de ces causeries à bâtons rompus, à branches
cassées, dans lesquelles l’esprit se pose sans durée et s’arrête sans choix. Depuis votre dernière lettre,
j’ai été occupée d’une façon absolue, excessive. J’en ai été malade. On a été forcé de faire venir une
seconde amoureuse pour me seconder. Chère petite, quelles fatigues le public nous paye en bravos !
Vous ne sauriez croire à quel point le théâtre est un maître exigeant, capricieux ; comme il vous envahit
la vie ! C’est un amant qui a bien besoin de faire plaisir quelque peu pour qu’on le supporte. Enfin
j’attrape au vol une heure de liberté franche et de flânerie : je viens à vous. J’ai toujours été égoïste.
Bah ! c’est toujours quelque chose de bien choisir ses défauts et ses victimes.
Ma chère mignonne, votre lettre est triste et toute vibrante d’une foule d’inquiétudes non avouées, et
que j’ai bien comprises. Malheureusement, je ne puis en cela vous venir en aide. Un seul argument peut
vous toucher, et celui-là précisément me manque. Ne doutez pas de ma bonne volonté et de mes
généreuses pensées à votre égard. Croyez à mon impuissance. Je viens de jouer ces jours-ci un rôle
Jenny-Vertpré dans Madame Pinchon. J’ai été rappelée avec deux autres personnes. C’était la première
fois, depuis la Haye, que je revenais ainsi glorieusement devant le public. Eh bien ! aucune jouissance
d’amour-propre ne m’a fait battre le cœur. Ce cœur, cet amour-propre sont si complétement usés que
rien maintenant ne les active, ne les réveille. Quand je ne dédaigne pas, je suis indifférente. C’est que,
voyez-vous, aucun résultat, de quelque nature que ce soit, ne vaut les peines, les fatigues, les emplois
de force et de pensées qu’on a donnés pour l’obtenir, et ce qu’on a désiré est toujours au-dessus de ce
qu’on possède. Aussi, bien pénétrée à présent de cette vérité, je ne cours fougueusement au-devant de
rien ici-bas. Si j’ai à portée de ma main des choses désirables et qui tentent quelque partie sensuelle ou
très-délicate de mon individu, je les prends sans impatience, je les consomme le plus vite possible afin
d’être débarrassée de la fantaisie que j’en ai eue. Si, au contraire, ces choses sont éloignées et d’un
abord difficile, je fouille mon souvenir, et j’y trouve des joies et des sensations comme il ne me sera
jamais plus possible d’en éprouver, et qui cependant ne valaient pas mes rêves..... excepté une époque et
un amour que je veux oublier !—Je ne fais plus de course à l’aventure. Je me suis assise en mon
indifférence comme en une stalle commode pour voir la vie.
Je sais bien que tout ce que je vous dis là n’est guère pratique pour vous, ma chère belle. Vos
illusions sont encore bleues comme des pervenches ouvertes le matin ; vous faites un poëme intitulé :
« Misère et Amour », et vous ne vous effrayez pas du dernier chapitre, qui est « Misère » seulement.
Voyez, moi, j’ai été aimée, idolâtrée, pardonnée et gâtée comme Manon le fut à peine par Desgrieux.
J’ai dormi sur des cœurs jeunes, forts et valeureux qui ne battaient que pour moi, sur des poitrines qui
bondissaient d’ivresse et d’amour au toucher de ma main, dans des bras qui étaient toujours amoureuxpour m’enlacer, toujours levés et tendus pour me soutenir, toujours prêts à me défendre ; si ma bouche
ne s’est pas usée sous les baisers délirants qu’elle a reçus, c’est que Dieu l’avait créée sans doute pour
cela. Pendant cinq ans, cette vie fêtée, choyée, enveloppée de mailles brillantes, de dentelles, de velours,
inondée de parfums et de soleil, cette vie a duré sans relâche ; puis, un beau jour, je me suis trouvée
seule, toute seule ! Mes oiseaux, qui gazouillaient si bien et si passionnément dans les rideaux
transparents de mon alcôve, se sont envolés l’un après l’autre, me laissant beaucoup de souvenirs—et
autant de dettes..... Tous ces hommes qui m’avaient sincèrement aimée, qui avaient animé près de moi
leur triomphante jeunesse, qui avaient bu à mes lèvres les ivresses généreuses de la force, de la liberté,
du plaisir réunis, cédaient à la froide et implacable logique de la vie, à l’inexorable cours des
événements rationnels. Celui-ci s’est marié. Celui-là s’est rangé. On a fait un préfet de l’un. L’autre, un
adorable et séduisant garçon s’il en fut, élève des bestiaux maintenant, je ne sais où. Enfin chacun
poursuivait son ambition, sa chimère, son intérêt ; laissant derrière eux, et presque sans regret, les
ingrats ! le nid chaud, parfumé et joyeux de leurs vraies, de leurs heureuses, de leurs indépendantes
amours !..... Et moi, que m’est-il resté de tout cela ? Un cœur usé, vieilli par ces abandons et ces
désenchantements successifs ; l’impuissance d’aimer ; une vie incertaine, jetée au hasard de la faim et
de la maladie ! Rien dans mon existence, plus rien dans mon cœur : voilà le résultat des plus belles et
plus heureuses amours qu’il ait été possible d’avoir en ce monde. Si cet exemple vous sert, tant mieux !
Mais j’en doute. Si vous suiviez un bon conseil, vous quitteriez votre Paris, votre Prosper, et prendriez
un engagement pour la province. Vous vous y formeriez à la scène. Vos études seraient bonnes, parce
qu’elles pourraient être suivies. Au bout de deux ou trois ans, vous auriez peut-être du talent, et à coup
sûr une routine aisée, suffisante. Vous retourneriez à Paris dans de bonnes conditions, et votre
existence matérielle serait au moins assurée.
MATHILDE.

Dijon, septembre 1847.
Chère bien-aimée, avez-vous cru que je vous abandonnais ? Non, n’est-ce pas ? Notre liaison n’est
pas une de ces liaisons ordinaires qu’un silence fait défiantes. Vous me connaissez assez pour ne pas
entrer en doute sur mon compte pour une paresse de plume. C’est sur l’intelligence de votre cœur que
je compte pour ne pas me condamner sur les apparences, et pour croire que, malgré mon silence
inqualifiable, je vous aime toujours, et que vous êtes toujours tout près de toutes mes pensées. Trop de
charmants souvenirs lient mon souvenir au vôtre pour que je puisse oublier.
Si donc aucun message de moi n’a volé vers vous, accusez-en, chère petite, ces mille accablements
de l’esprit découragé, ces riens qui se définissent difficilement, qui vous taquinent la pensée et la vie,
ces ennuis de toute sorte qui, malgré leur vulgarité et leur insuffisance, ramènent à eux des facultés
portées vers un point plus élevé et plus sympathique, en les isolant forcément de leur centre choisi.
D’abord j’ai été accablée de répétitions et de lectures. Puis j’ai eu, non un amour, mais une liaison
trèsmouvementée,—comme disent MM. les romantiques : un père prudent, qui s’est jeté entre son fils
éperdu et fou de passion, dont l’âme et la vie étaient fatalement livrées à cette sirène dangereuse que je
suis, disent MM. les Dijonnais, et qui l’a arraché aux séductions bien émoussées, hélas ! de votre
désenchantée Mathilde. Cet incident m’a pris du temps et quelques préoccupations. Ce jeune homme, le
seul qui vaille la peine qu’on s’occupe un peu de lui dans tout le département, a été malade de chagrin ;
mais il a engagé à sa famille sa parole d’honneur que tout était à jamais fini entre nous ; et malgré tout,
il tient sa parole ! C’est beau !... mais j’enrage ! Le malheureux est chaque soir au théâtre. Si je suis en
scène, il me mange des yeux ; quand je suis dans ma loge, il rôde autour comme autour d’une chandelle
un papillon. Les jeunes gens de Dijon, une sotte et cancanière engeance ! sont vivement émus, et
suivent avec une fièvre de curiosité les phases de ce petit roman provincial ; il y a des paris d’engagés.
Au milieu de cette effervescence, je suis d’un calme splendide, en apparence ; car au fond je suis
animée d’une colère assez colorée envers le père ; et j’ai pour le fils un âpre regret, fruit de
l’amourpropre et de l’entêtement. Avouez qu’il est difficile de se disséquer avec une meilleure grâce.
Et vous, cher ange, que devenez-vous ? Comment menez-vous ces bienheureux drôles qui ont le
droit de vous aimer et l’adresse de vous le prouver ? Quelle génération éclopée et infime ! Ces petits
jeunes gens-là ont l’air de sortir de nourrice. Quel rien, et quelle fatuité ! Ils sont poussifs comme des
danseuses, et bêtes comme des écuyers. Ils n’ont que deux talents : celui de s’essuyer les lèvres, comme
s’ils venaient de boire du madère, celui de marcher comme s’ils venaient de monter à cheval. Ah ! les
amusants petits bonshommes, avec leurs vices à bon marché, leurs ostentations, leur manque d’esprit,leur manque d’argent, apitoyant tout le monde,—et nous-mêmes,—des efforts qu’ils se donnent à
paraître riches ; commanditant à plusieurs les caprices d’une femme ; subsistant de petites caresses et de
grosses lâchetés ! Amoureux de papier mâché, gris d’un doigt de vin, sur les dents d’une nuit blanche,
fatigués, usés, blasés, finis ! Ils se mettent à trois pour parier un louis sur un cheval qui appartient à un
de leurs amis ; ils fument leur cigare à la portière quand ils sont en coupé de louage, et on les rencontre
au bal masqué avec leur papa !
Au revoir, ma belle mignonne. Je baise vos beaux yeux qui, je l’espère, ne m’envoient pas de grands
vilains regards de courroux. Ah ! si j’étais là-bas, je ne m’inquiéterais guère ; mais de si loin, on a si
peu de moyens de conviction !
Au revoir et mille baisers.
MATHILDE.

Marseille, décembre 1847.
Vous ririez bien de me voir vous écrire, ma chère Louise, sur un coin de toilette, tout encombrée de
pommades et de peignes à bandeaux. Je vous écris de ma loge pendant un acte où je ne parais pas ; mon
encrier est tout près de mon rouge végétal ; j’ai pour tabouret un carton à chapeau. Mon habilleuse dort
ou à peu près. J’ai encore une demi-heure avant d’entendre la sonnette au foyer. Causons.
Dimanche prochain, le public de Marseille va être appelé à décider du renvoi ou de l’admission des
artistes. La soirée sera, dit-on, des plus orageuses.—Comme dans beaucoup de villes de province
soucieuses de ressembler à Paris, se montrer fantasque et irraisonnable est une preuve de haut goût et
d’exigences motivées. Puis les jeunes gens et les officiers, toujours peu alliés, jugent la femme bien
plus que l’actrice, et profitent souvent du tumulte et des discussions théâtrales pour vider des querelles
de rivalité ou d’amour. Quant à moi, j’ai ici une réputation d’esprit qui me nuit auprès des négociants,
seuls individus qui par leur position financière soient acceptables. Je suis pour eux un charme
dangereux, une attraction malfaisante, un feu follet séduisant, mais qu’il faut bien se garder de suivre,
car il vous entraînerait sur des routes pleines d’abîmes. Le soir, sur le quai, tous ces honnêtes richards
du négoce, qui guettent leurs arrivages de coton et d’indigo, se pressent autour de moi, me regardent et
m’écoutent ; les plus osés me suivent jusqu’à ma porte, mais ils s’arrêtent à l’antre de la louve !—J’ai à
la tête de mon parti un officier de marine dont vous seriez amoureuse, j’en suis sûre : un bon et brave
garçon, gai et crâne, ami de mes amis, qui m’aime comme un niais, c’est-à-dire sérieusement et qui va
se faire quelque affaire fâcheuse dimanche, j’en ai peur. Déjà hier, j’avais deux rôles pour ma soirée, et
on avait dit dans la ville que quelques jeunes gens devaient commencer les hostilités contre les artistes.
Mon officier s’en va, en grande tenue, l’épée au côté, se planter au milieu du parquet, deux de ses amis
un peu plus loin pour le soutenir. Là, avant le lever du rideau, il fait grand tapage, et jure par tous les
saints du paradis que le premier qui sifflera la perle du théâtre, madame Mathilde, sera souffleté par lui.
Aussi ai-je été bien accueillie à mon entrée en scène. Il est vrai que mes costumes m’ont été envoyés par
Babin, et qu’hier précisément j’avais de très-belles toilettes. Enfin nous verrons la décision de
dimanche. Mon cœur est toujours le même, rempli du souvenir d’Alphonse, inaccessible à tout amour
nouveau ! Je n’ai pas encore d’amant et n’en prendrai que par intérêt : c’est ignoble ! mais c’est ainsi !
Et vous, chère enfant, quelle nouvelle de bourse ou de cœur ? Avez-vous trouvé un filon ?
Croyezmoi, presque tous les hommes n’ont bien réellement qu’une valeur d’utilité. Êtes-vous toujours aussi
remplie d’Octave ? Celui-là est au moins un loyal et excellent cœur ; et il offre à l’amour des
circonstances atténuantes.
Envoyez-moi quelques notes de l’archet éblouissant de Musard. Cela me rappellera des jours de
joyeuses folies, et d’ardentes fêtes, et de radieuses jouissances, jours que je ne regrette pas d’avoir
vécu, que je ne regrette pas de ne plus vivre.—Mon entrée arrive.
Adieu, aimez-moi.
MATHILDE.

Marseille, décembre 1847.
Je ne veux pas manquer à votre découragement, ma pauvre chère amie. Si vous étiez heureuse, gaie,
je serais moins empressée. Mais vous êtes triste, accablée de soucis, je me dois donc à vous.
Hélas ! je comprends votre situation, je la sais d’expérience, dans chacune de ses phases, dans la plus
mystérieuse de ses douleurs ! Moi aussi j’ai passé par là ! moi aussi j’ai supporté les gênes journalières,les privations silencieuses, les anxiétés résignées, les inquiétudes du lendemain, pour garder un amour
en lequel ma folie avait foi, et qui empruntait surtout à mon imagination et à mes propres délires ses
attraits les plus séduisants, ses formes les plus charmantes ! L’amour m’a quittée et la misère m’est
restée. Ceci m’a été une déception profitable ; car j’ai compris l’égoïsme des hommes ou leur
insuffisance. On ne me reprendra plus aujourd’hui à avoir des transports d’ivresse dans une mansarde, à
préférer une étoile à un diamant ! à porter des robes d’indienne vertueuses, à négliger d’avoir des bas de
soie !—Bien entendu que je ne parle pas d’Alphonse : son amour a été ma seule réalité vraiment
enivrante, vraiment sincère et divine, sans désenchantement, sans rien qui soit venu faire réfléchir mon
esprit ni glacer ma tendresse ! Toute femme, quelque dépravée qu’elle soit devenue, porte en elle, dans
un sanctuaire réservé, un nom, un souvenir, une rêverie, une croyance ! Choses saintes et bénies qu’elle
garde en elle, comme des perles au fond des vagues ! qu’elle préserve des souillures et des atteintes
honteuses de sa vie vagabonde et maudite ! vers lesquelles elle se retourne aux heures du recueillement
et de la pensée régénérée, et qui sont la religion de son esprit sans foi ni respect !—Alphonse est tout
cela pour moi. Il est à part de ma vie, de mes froids raisonnements, de mes implacables dédains pour
tout ce qui tient aux amours et aux amants.—Ceci posé, revenons à vous.
Je vous porte, chère enfant, un intérêt sympathique ; je voudrais vous le prouver d’une victorieuse
façon. Mais l’impuissance est là.
Devant la passion, l’esprit le plus clairvoyant n’a aucun succès. Je ne veux pas ergoter avec vous
comme un pédagogue et chercher à vous extirper la folie amoureuse qui envahit aujourd’hui tout votre
être ; je n’y réussirais pas, je le sais d’avance ; à quoi bon alors ? Seul, le temps guérit d’aimer. Mais il
nous est donné de souffrir, de souffrir longtemps avant de guérir. Les illusions tombent une à une, et si
lentement qu’on est bien vieille quand le cœur en est vide. C’est un débarras qui ne se fait pas tout d’un
coup. Mais le mieux, croyez-moi, se fait tous les jours. Tous les jours, sans que vous vous en doutiez,
vous venez à moi.
Et l’on a beau faire, il y a toujours des choses qui reviennent !—Je ne sais l’autre jour, dans quel
méchant vaudeville où je jouais, il y avait un couplet sur cet air triste qu’il aimait tant et qu’il chantait
à ses heures de gaieté. Je me mis à me ressouvenir... Nous étions tous les deux dans une brasserie, aux
portes de la Haye,—un petit jardin planté d’acacias ; mes genoux touchaient ses genoux : rien ne nous
venait aux lèvres à nous dire... Il m’a cueilli en route un gros bouquet de toutes sortes de vilaines
fleurs ; et j’étais à bout de bras de les porter.—La nuit venue, nous voulûmes revenir à travers champs.
Il y avait de petits fossés avec de l’eau. Il me donnait la main pour sauter ; à chaque fossé, c’était une
histoire ! Je mouillais mes bottines ; et lui, riait.
Mais au nom de notre amitié, ne parlez jamais à Amédée de la confidence que je vous ai faite. S’il
vous en parle, bien ! mais ne prenez pas l’initiative. Alphonse est marié à présent ; je ne veux pas que
son ami me croie capable de le compromettre, en mettant son nom en villanelle, et l’histoire de nos
amours en rondes que je chanterais à tue-tête sur les chemins.—Je compte sur vous.
MATHILDE.

Marseille, décembre 1847.
Aussitôt cette lettre reçue, ma belle amie, vous irez chez Bethmont, au coin de la rue
Louis-leGrand, et vous lui demanderez pourquoi il ne m’a pas envoyé mes bas rouges. Il me les faut absolument
d’ici à mercredi.
Je vous écris toute triste. Mon officier de marine a été tué avant-hier par un jeune homme de la ville.
Cela a eu du retentissement, de sorte qu’on me regarde un peu ici comme un phénomène.
Je vous recommande mes bas. J’en ai absolument besoin pour la semaine prochaine. Je ne comprends
rien à ce retard. Le messager était payé.
Toute à vous.
MATHILDE.

Marseille, janvier 1848.
Que voulez-vous, ma bien chère Louise ! la vie est une chose railleuse et hostile qu’il faut
énormément de dépravation pour braver, ou une force de dédain philosophique plus énorme encore
pour dominer. Les intelligences fortes et arrogantes y succombent souvent ; comment nous, pauvres
femmes, avec nos esprits délicats et frissonnants, nos cœurs peureux et faibles, pourrions-nous trouverla lutte victorieuse, la vaillance persévérante, la résignation pleine de grandeur et de courage ?
Vraiment, vos ennuis sont une injustice de la Providence, un manque de goût du hasard ; et si j’étais
à leur place, vous n’auriez qu’à envier un peu de noir à votre ciel pour en changer l’azur éternel. Par
malheur je ne suis ni la Providence ni le hasard ; et je ne puis que vous prêcher une théorie peu élevée.
Ce n’est pas la théorie de la conscience haute et fière, qui ne trouvant pas d’issue ici-bas transporte plus
haut ses valeurs méconnues et ses blessures sans récompenses ; c’est tout prosaïquement de
l’épicurisme d’œuvres, et de l’étourdissement moral.
Pour moi, je ne m’étourdis plus. A force de s’être soûlée à toutes les coupes des rêves et des erreurs
de la vie, mon imagination a une si forte tête qu’elle ne peut plus se griser ; et quant à mes sens... vous
savez le respectueux silence que je garde aux morts...
Que vous dire ! Tenir tête à l’orage, c’est de la folie présomptueuse ; se laisser aller au courant, c’est
de la lâcheté. Que faire alors ?—Allez, ma pauvre enfant, comme les condamnés qui, en faveur de leur
arrêt impitoyable, trouvent partout autour d’eux l’accomplissement matériel de leurs funèbres et
derniers désirs, nous qui sommes condamnées, de par les préjugés du monde, à un différent supplice,
demandons aussi à la vie notre poulet et notre vin de Bordeaux.
Votre chambre est prête. Je vous attends.
Votre amie.
MATHILDE.{6}CALINOT
Pauvre innocente vie que cette vie de Calinot, qui semble écrite tout entière pour une parade des
Funambules ; écoulée doucement sans peur, sans reproche, sans haine, sans remords, sans regrets ;
innocente comme une parade où Pierrot,—Pierrot le mime, Pierrot le muet,—où Pierrot parlerait !
C’est une parade, si bien une parade, que, lorsque Camille, le metteur en scène, le souffleur de toutes
ces naïvetés, n’est plus là pour lui donner la réplique, l’histoire et la légende prêtent toujours à Calinot
pour partners de ses janotades deux autres drolatiques. Vous savez ce seigneur de la légende allemande
entre deux chevaliers qui chevauchent à côté de lui, l’un à sa droite, l’autre à sa gauche ? Eh bien !
comme le seigneur allemand Calinot chevauchait entre deux chevaliers : V... et L...—V..., c’était la
phrase française en habit de marquis ;—L..., c’était une mémoire qui toujours restait court, qui sans
cesse buttait contre le mot propre, qui jamais ne le trouvait. C’est V... qui disait : « Il me semble que le
crépuscule s’annonce, je vais mettre mon peplum ; et encore, après avoir chaviré : « Je jure Dieu de ne
plus mettre le pied dans cette caravelle ! » C’est L... qui annonçait au piquet : « J’ai une tierce... en ce
que tu sais bien, une quinte en ce que tu m’as dit, et un quatorze... en ce que tu viens de me dire. » Et
ainsi il croissait, le bon Calinot, en grâces et en joyeux devis, entre ce lexique des Précieuses ridicules
et cet incurable oublieur, entre ce purisme et cette paralysie !
Parades !—races perdues ! ô vieux pitres ! tout ce cortége de Momus populaire, les rires larges et les
grosses bêtises, les paternelles niaiseries ! Pantalons et Cassandres, vieux faiseurs de gaieté qu’on
ressuscitait tout à l’heure,—ô Lapalisse ! aïeul des naïvetés,—je vous le dis : Bobèche revivait en cet
homme.
Et l’atelier, qui s’ennuyait de Jocrisse, s’est mis à compiler l’enchiridion de Calinot, avec un culte
de philologue, et l’a augmenté, et l’a enrichi, et l’a pourléché, et s’est mis à déclamer ainsi ornée, cette
rapsodie du théâtre de la Foire, pour faire suite à celle que chantait Dancourt en sortant du cabaret de la
Cornemuse, en sorte que les écouteurs ont fini par être aussi incrédules à l’endroit de l’existence de
Calinot qu’à l’endroit de l’archevêque Turpin.
Et pourtant il a si bien vécu, ce mortel désopilant,—qu’un jour il est mort—du choléra.
L’existence de Calinot a toutes sortes de tableaux : Calinot restaurateur,—Calinot logeur,—Calinot
commis,—Calinot garde national. S’il fut tout cela, nul ne l’a jamais bien su. Le savait-il lui même ? Il
était de si bonne composition et faisait si peu de résistance à laisser mettre la main à ses souvenirs à y
laisser ajouter !—Un beau jour, Camille lui persuada qu’il avait été marin ; et, depuis ce jour-là,
Calinot se rappelait tout au moins une fois par mois ses impressions de la Tremblante.
Un grand corps monté sur des jambes d’échassier ; là-dessus, une tête blonde, chauve, inculte ; de la
barbe ; les yeux bonasses ; la tête ballant en avant ; dans la pose, quelque chose comme le profil d’une
canne à bec de corbin ; une voix pleine d’embarras, obstruée de bredouillements, notée tout au long de
notes innotables ;—c’est ainsi fait qu’il a traversé la vie avec des vêtements trop larges sur son corps
maigre, faisant rire tout le monde, et s’amusant de voir rire tout le monde.
Les tréteaux du Pont-Neuf ont eu leurs sténographes ; pourquoi laisserait-on perdre ce monument de
la bêtise française ?
A côté de cette épopée de cynisme, toute sanglante, de cet « Allons-y gaiement ! » de l’Abbaye de
Monte-à-regret,—Jean Hiroux,—Calinot a sa place : c’est un lever de rideau avant la grande pièce.
Enfant, Calinot, en revenant de l’école, se bat avec un camarade, et attrape une grande écorchure au
front. Au dîner, son père lui dit : Qu’est-ce que tu as là ?—Papa, j’ai rien.—Mais si, tu as quelque
chose.—Je me suis mordu au front !—Imbécile ! est-ce qu’on se mord au front ?—Tiens ! je suis
monté sur une chaise.
Moi, j’aime bien mieux la lune que le soleil. Le soleil, à quoi ça sert ? Il vient quand il fait jour, ce
feignant-là ! Au lieu que la lune, ça sert à quelque chose : ça éclaire.
CAMILLE.—Veux-tu me mesurer ce tableau ?
CALINOT.—Avec quoi ?
CAMILLE.—Prends le mètre, il est sur la table.
CALINOT, mesurant :—Un mètre... heu... heu...
CAMILLE.—Eh bien ! combien a-t-il ?CALINOT.—J’sais pas : le mètre n’est pas assez long.
CAMILLE.—Prends garde à ta pie, voilà le chat.
CALINOT.—Laisse donc ! une pie, ça vit cent ans !
« Monsieur,
« Envoyez-moi les deux Boissieu que je vous ai demandés..... » Ici le marchand de tableaux meurt.
Calinot finit la lettre : « Je vous écris le reste par la main de Calinot, mon premier commis, vu que je
viens de mourir d’une attaque d’apoplexie. »
CAMILLE.—Que tu es bête !
CALINOT.—C’est pas malin si je suis bête, on m’a changé en nourrice !
Calinot voit un moineau dans le jardin de Camille ; il l’ajuste. Il n’était pas bien pour le tirer ; il
remonte l’escalier à pas de loup ; il ouvre bien doucement la porte de Camille, bien doucement la
fenêtre de Camille qui dormait.—Pan !
CAMILLE, se réveillant en sursaut.—Hé ?..... hein ? quoi ?
CALINOT.—Tiens ! j’avais tiré tout doucement.
« Moi, d’abord, je n’aime pas les lâchetés. Quand j’écris une lettre anonyme, je la signe toujours. »
A M. le maître d’hôtel du Cheval blanc,
à Rouen (Seine-Inférieure).
« Monsieur,
»Je vous prie de me renvoyer mon couteau-poignard que j’ai oublié sous mon traversin dans la
chambre nº 23.
»Votre dévoué,
»CALINOT. »
En cachetant la lettre, Calinot retrouve son couteau-poignard.
« Post-scriptum.—Ne vous donnez pas la peine de chercher mon couteau-poignard ; je l’ai
retrouvé. »
CAMILLE.—Tu es bête !... puisque tu l’as retrouvé...
CALINOT.—C’est trop fort ! Tu veux donc que cet homme s’échine à chercher mon
couteaupoignard ?
« Sont-ils bêtes ces gens qui donnent une lettre à un commissionnaire ! ils se figurent qu’il la porte ;
il ne la porte jamais. Moi, quand je veux être sûr, je vais toujours avec le commissionnaire. »
On proposait un parti à Calinot :
—Que diable veux-tu que je l’épouse, elle a le double de mon âge.
CAMILLE.—Qu’est-ce que ça te fait ?
CALINOT.—Songe donc ! quand j’aurai cinquante ans, elle sera centenaire.
CAMILLE.—Tâche donc de me rapporter des allumettes qui aillent.
Calinot remonte avec des allumettes.
CAMILLE.—Cré mâtin ! elles ne vont pas tes allumettes !
CALINOT.—C’est bien drôle, ça ; je les ai toutes essayées !CALINOT, logeur.—Oh ! monsieur, à tous les prix : dix, quinze, vingt-cinq. Voyez : la chambre est
bien ; c’est propre ; il y a des rideaux, une table de nuit...
—Qu’est-ce que c’est que ça ?
—C’est une truelle.
—Et ça ?
—Du plâtre et du verre pilé.
—Tiens ! pourquoi donc ?
—C’est très-commode. Figurez-vous, monsieur, que la maison est infestée de rats. Quand vous en
voyez un, vous sautez sur la truelle et vous bouchez le trou. Dans les chambres à quinze francs, ils vous
mangeraient le nez : on vous donne un masque en verre.
Dans son jardin de Romainville, Calinot avait un tas de gravois.
CAMILLE.—Fais un trou, tu mettras ça dedans.
Calinot n’avait plus de gravois, mais il avait un tas de terre. « C’est que je ne l’ai pas fait assez
grand ! »
Calinot disait : « Napoléon !... un ambitieux ! S’il était resté capitaine d’artillerie et mari de
Joséphine, il administrerait encore la France ! »
Calinot, capitaine instructeur : « Eh ! là-bas, qu’est-ce qui lève les deux jambes ? »
Calinot, aux journées de juin : « Si je fais arriver mes hommes tous de front, les malheureux, ils vont
tous être mitraillés !... Si je faisais tête de colonne à droite, tête de colonne à gauche ?— » Il
commande : « Tour droite ! tour gauche ! » Tout le monde fait tour complet. Une fusillade terrible part
de la barricade. La compagnie de Calinot est criblée. Le général arrive bride abattue : « Imbécile ! vous
faites tuer tous vos hommes !—Ah ! taisez-vous donc ! ça fait bien moins de mal que dans la
poitrine ! »
Calinot était à deviner un rébus du Charivari dans un café.—Le gazier sonne pour prévenir qu’il va
éteindre. Au bout de cinq minutes, Calinot, toujours à son rébus, dit : Eh ben ! a-t-il éteint, cet
imbécile ?
CALINOT.—Je viens de rendre service à un vieux camarade de la Tremblante. Ce pauvre diable ! il
n’avait pas mangé depuis deux jours. Je l’ai fait entrer dans une allée, je lui ai donné mes bottes.
CAMILLE.—Et toi, comment t’es-tu en allé ?
CALINOT.—Ah ! tu demandes toujours des explications.
CAMILLE.—Mon escalier est noir comme le diable. Prends ce bout de bougie.
CALINOT, au bas de l’escalier.—Les artistes sont si pauvres ! Il en reste encore un grand bout.—
Calinot remonte la bougie.
CALINOT au Salon.—Ducornet... né sans bras... Qu’éque ça fait, s’il a des mains ?
CAMILLE.—Eh bien ! tu ne viens pas à l’enterrement de mademoiselle Mars ? tous les artistes y
seront.
CALINOT.—Je ne vais à l’enterrement des gens que quand ils viennent au mien.
Camille donne à Calinot une canne avec une très-belle pomme de Saxe. La canne est trop grande
pour Calinot.—Calinot la rogne de la pomme.CAMILLE.—Pourquoi ne l’as-tu pas rognée du bas ?
CALINOT.—C’était en haut qu’elle me gênait.
CALINOT malade, se plaignant de la sonnerie des cloches, qui lui brise la tête :—Pourquoi qu’on n’a
pas mis de la paille dans la rue ?
CALINOT, mourant du choléra.—Je meurs comme le Christ, à quarante-trois ans.
CAMILLE.—Tu te trompes, mon ami, il est mort à trente-trois ans.
CALINOT.—Eh ben ! il est mort dix ans trop tôt.ÉDOUARD OURLIAC
En ce temps-là, c’était le beau temps, le beau temps et l’âge d’or du roman. Par ces années de grâce
littéraire, il y avait beaucoup de gens qui faisaient des livres, et il y avait, de gens qui en lisaient, plus
encore que de gens qui en faisaient. Le lecteur de 1830 était un lecteur dévoué, incomparable, héroïque,
inassouvi : il lisait tout. Que le livre eût un titre un peu affriandeur, le livre était enlevé. En ce temps,
les maîtresses de cabinet de lecture, à ficeler les paquets de leurs abonnés, avaient les doigts comme des
maîtresses de maison qui couvrent leurs confitures.
Aux vitrines, les lithographies pleines de meurtres, de femmes renversées par terre, de mares de sang,
de lumières de coups de pistolets, de malédictions paternelles, s’étouffaient l’une l’autre. Ces
lithographies étaient d’un faire féroce. Elles étaient plus hautes en couleur, et plus énergiquement
crayonnées, et plus tirant l’œil les unes que les autres : on aurait dit des saltimbanques qui se disputent
la foule à renfort de tapage.-Édouard Ourliac fit son entrée dans le monde littéraire à coups de
lithographies ; la première annonçait l’Archevêque et la Protestante (1832) ; celle qui suivit, Jeanne la
Noire (1833). L’éditeur était Lachapelle, cet audacieux d’alors qui imprimait à peu près tout ce qu’on
lui apportait, à la condition qu’on lui donnerait gratis un second roman, si le premier faisait son bout de
chemin. Madame Cardinal, de la rue des Canettes, la bibliothécaire du roman moderne, vous dira
qu’Ourliac lui recommandait de passer sous silence ces deux péchés de jeunesse, à qui lui demanderait
son œuvre.
La voie d’Ourliac, Balzac l’a définie d’un mot, Ourliac retournait l’ironie de Candide contre la
philosophie de Voltaire ; et de l’ironie il essaya toujours de faire une arme d’Église. Il se moqua au
nom du Christ. Là est l’originalité du talent d’Ourliac. Ne lui demandez ni une forme neuve, ni un
cadre bien original. Il a un peu lu, et malheureusement il a beaucoup retenu. Mais où il est bien lui,
comme mode d’idées, c’est dans ces nouvelles où il exhorte à la religion en raillant le siècle, et
paradoxant ad majorem Dei gloriam. Cette façon singulière de faire servir à la maison du Seigneur les
étais de la maison du diable, marquait un esprit osé, décidé à faire flèche de tout bois. Elle parut sans
doute de bon aloi à de plus casuistes que nous ; et Ourliac fit école de Rabelais de sacristie.
Peut-être bien, en ces baliverneries sérieuses et de consciences, y a-t-il un grain de trop gros
paradoxe, et le réquisitoire du chrétien pourrait-il être moins partial. Peut-être bien y a-t-il exagération
à mettre comme dans l’Épicurien, toujours l’indigestion à côté du souper, l’hôpital après l’amour, la
santé à côté du jeûne et des macérations. Mais cela est sauvé par l’intention.—Puis, ces rieuses
morsures d’un esprit antirévolutionnaire, il en use à toute outrance contre le journal, dans le conte
humoristique des Phillophages. Les colères qui s’allument, les pavés qui se remuent, les gamins qui
deviennent des héros, les révolutions qui mijotent, toutes les catastrophes privées et sociales, il porte
tout cela au compte de ce carré de papier qu’on passe sous les portes le matin. La presse est pour lui
« une correspondance bien réglée entre quelques gens qui ne pensent guère, et beaucoup qui ne pensent
pas ».—Là, dans le Bien des pauvres, c’est une ménippée, le rire aux lèvres, contre les hôpitaux, ou
pour mieux parler contre la charité constitutionnelle Ourliac dit tous les biens de l’administration des
hôpitaux et hospices civils de la ville de Paris. Il s’étend sur les difficultés de résoudre le problème
d’obtenir entrée dans un hôpital sans être tout à fait mort. Il montre le médecin plus ami de la science
que du malade. Il fait les infirmiers ivres, la miséricorde et la sollicitude nulles en cette maison des
pauvres ; et comme le conte approche de la fin, un curé entre en scène, qui argumente contre les
réconforts laïques, appelant les hôpitaux « une voirie », et recommence le procès aux spoliateurs du
clergé. Mais le pauvre Ourliac devait mourir dans une manière d’hôpital, et on ne peut guère lui en
vouloir de s’être vengé par avance.
Ourliac était un petit homme imberbe comme un acteur, et pâle. Son teint était bilieux, son œil
pétillant. Des lèvres minces et faites à point pour le persiflage complétaient un remarquable masque
d’ironie. « Il n’avait rien,—dit-il quelque part de lui, sans se nommer,—il n’avait rien qui prévînt en sa
faveur ; point de cet air de franchise et d’étourderie qui sied à un jeune homme ; une tenue circonspecte,
peu de taille, un teint maladif, un visage désagréable, qui frappait pourtant ; des traits mobiles,
expressifs quand il s’animait, et un sourire qui n’était pas sans grâce. » Quand il avait bu, de pâle
Ourliac passait blême ; et alors, dans les dandinements et l’excitation de l’ivresse, son esprit mal
d’aplomb entre la fièvre de tête et le mal de cœur, son esprit « mal réglé, peu choisi, tourné au
sarcasme, mais fort plaisant », éclatait en pantagruéliques gaudisseries. Facétiant comme un Triboulet
de lettres, il jetait au hasard ses joyeusetés intarissables. Il semblait qu’il tirât au sort dans une casquetteles mots et les idées ; et des phrases insolites, les plus étranges défis à la grammaire, des lazzis en
dehors de toute syntaxe, toute une langue tordue comme un kriss malais, toute une littérature à lui,
macaronique et inimitable, s’envolait de sa bouche crispée par les tournoiements de l’ébriété. Au
milieu des rires qui accueillaient ses saillies, il restait grave et blême, presque humilié d’une galerie,
comme un Debureau sur une chaise curule. Et, chose étonnante, de ce Pierrot dont il avait si bien la
face, il avait aussi les mignons vices ; il eût très-bien passé par les sept compartiments d’un dessin
allemand des sept péchés capitaux. Il était voluptueux, goinfre, ladre, et, prudent ; si prudent qu’il
persuadait souvent le soir à un de ses amis qui s’en retournait de la rue d’Alger rue des Petits-Champs,
que son plus court était de passer par les Batignolles. Ainsi, Ourliac se faisait reconduire jusque chez
lui ; mais il faut dire qu’il payait la reconduite de C... et charmait le chemin par des romans, récits,
histoires, propos, bons contes, pantalonnades à dérider même un critique de livres ou un habitué de
théâtres.
Quand, rompant sa chaîne de famille, et parti tout un jour de la maison paternelle, Ourliac courait les
cabarets autour de Paris avec une bande d’amis, des artistes et des écrivains de son âge,—qui
maintenant, sont d’aucuns des gens décorés et d’autres des maris,—Ourliac lâchait toute bride à sa
verve. Il improvisait des chansons burlesques que les joyeux faisaient redire à tous les échos de la route
du retour :
Le père de la demoiselle,
Un monsieur fort bien,
En culotte de peau,
Qui voulait tout savoir !
Sa licence, en ces parties de campagne, passait celle de tous autres ; elle s’égayait jusqu’aux extrêmes
crudités du cynisme ; puis, quand sa farce de l’après-dîner avait tout à fait sombré dans l’ivresse, et
qu’on le jetait dans une voiture, Ourliac, à qui le vin « reprochait », comme lui disait son ami Henri
Monnier, était pris de terreurs et de remords. Des réminiscences religieuses l’assaillaient. Les souvenirs
de son enfance passée chez les jésuites lui revenaient dans la conscience ; et comme un évadé du
purgatoire menacé d’une extradition, le glorieux paillard de tout à l’heure, étourdi, se persuadant que
l’omnibus allait sur lui-même comme un toton, Ourliac disait à demi-voix, d’un ton effrayé : « Voilà
sept fois que ce cocher fait tourner la voiture ; et cependant je ne l’ai pas mérité ! »
A ces petites fêtes sous les treille de la banlieue, quand il s’agissait de payer l’écot, Ourliac n’avait
jamais que quarante sous dans sa poche. C’était le « nec plus ultra » de son appoint. On parfaisait le
compte et tout était dit pour les amis d’Ourliac, mais non pour Ourliac. Il prenait de ces petites
générosités subies, dont il ne devait rancune qu’à son avarice, une amertume et une âcreté de
ressentiment qui devait plus tard éclater dans Collinet. Écoutez avec quelle vivacité et quel fiel amassé
il met certains souvenirs dans son héros : « Il se sentait à certains égards au-dessous de ces jeunes gens
bien vêtus qui lui faisaient politesse. Il se crut, du moins, obligé de les divertir. Il les défrayait du reste
par des bouffonneries qu’il savait bien lui-même affectées de mauvais goût... Il plaisantait parce qu’il
était pauvre, et que ces jeunes gens étaient riches ; parce qu’il n’avait pas soupé, et qu’ils soupaient ;
parce qu’il était triste, affamé, parasite, indiscret ; il plaisantait pour qu’on lui pardonnât, pour qu’on ne
lui fît pas affront ; lui qui avait du talent et de l’esprit, il plaisantait pour un déjeuner. »
Mais si vous voulez entrer en intime connaissance avec le fond de l’homme, lisez Suzanne. C’est le
« moi » d’Ourliac se confessant lui-même, que ce livre. Tout le mauvais qu’il portait en lui, il se
l’avoue, se souciant peu que ses amis le reconnaissent au visage, et faisant l’autopsie de ses misères
morales avec un détail patient et une brutale franchise. La peinture de ces défaillances, de ce travail de
l’envie, de ces exagérations poétiques, de cette sécheresse de cœur, de ce lyrisme aposté, de ces élans
calculés, de ce despotisme d’égoïsme, de cette inquiétude de cerveau, de cette paresse de résolution et
d’œuvre, de ces expansions épistolaires qui prenaient Ourliac à ses réveils d’orgie, de cette vanité sans
entrailles, de cette intuition un peu obtuse du sentiment de l’honneur en l’attente du frein religieux,
toutes ces maladies de l’esprit analysées à la loupe, et impartialement rapportées, donnent à Suzanne
l’intérêt d’une dissection sur le vif. Quand M. d’Hautberchamp viendra lui demander raison, Lareynie
ne rougira pas d’avouer qu’il a peur. Il ne tournera pas sa lâcheté en paradoxe nouveau : il jouera une
merveilleuse scène de Tartuffe couard. Quand Lareynie a fait que mademoiselle des Ilets l’aime, il faut
voir jusqu’au bout l’agonie de cette malheureuse, tuée à coups d’épingle, et les jalousies sans amour de
Lareynie et les froides insultes. Il y a dans ce caractère un venin d’envie, un ragoût d’hypocrisie et de
cruauté. Puis mademoiselle des Ilets martyrisée longuement, sciemment, impitoyablement, une foismorte de par lui, lorsqu’une révolution soudaine s’est faite en ce Lareynie, lorsqu’il s’est jeté à la
religion, quand toute cette mauvaise instinctivité, toute cette méchante vie, ce méchant cœur, et ce
cabotinage, il les a eu cachés sous une soutane, même chrétien, Lareynie ne s’humilie pas. Le vieil
homme reparaît avec le vieux levain ; et s’en prenant à l’état de la société et au temps, aux approches
d’un an Mil social, d’avoir été le bourreau d’une femme, il jette au siècle son restant d’hypocondrie :
« Je devais rester et mourir dans la condition où j’étais né. Mais dans quel malheureux temps
vivonsnous ? Quelle tempête a soulevé la lie de la société ? Quelle politique insensée a rompu toute barrière
et déchaîné toute passion ? Quel anathème pèse sur cette jeunesse sans frein, sans principes, sans
tradition, déshéritée, desséchée dans sa fleur comme une moisson maudite ? »
Suzanne est l’œuvre capitale d’Ourliac. C’est une des plus consciencieuses, des plus fidèles, des plus
habiles, des plus remarquables analyses de caractère qui nous aient été données depuis 1830.
Malheureusement, il faut revenir à cela : chez Ourliac, les ressouvenirs de style, d’intrigue et
d’inventions épisodiques percent le fond presque partout. Collinet,—Collinet duquel la Revue
parisienne prophétisait : « c’est une puissante et belle comédie dont on tirera peut-être quelque
misérable vaudeville »,—Collinet contient, déshabillée en prose, toute une scène du Roi s’amuse.
Psyllé est du Perrault battu avec du Swift. Les Noces d’Eustache Plumet se ressentent du
compagnonnage de Monnier. La Légende apocryphe emprunte au grand humoriste du XVIe siècle sa
phrase énumératoire et chargée de mots. Dans SUZANNE, on l’a dit, mademoiselle des Ilets est un
calque de mademoiselle Delachaux de Ceci c’est pas un conte, de Diderot. Peters est parent de
Krespel ; cette scène fraîche du violon aux Champs-Élysées dans Geneviève, on la retrouve encore dans
Suzanne. Dans la Confession de Nazarille, vous vous choquerez à des réminiscences flagrantes
d’Eugène Sue, à des profils visiblement dessinés sur les deux profils de Ruy Blas et de don Salluste. Au
reste, sur cette dernière œuvre, Ourliac n’avait pas grande illusion : « Je l’ai écrite en courant,—
écrivait-il,—sans copie ; je n’en ai point corrigé les épreuves, et j’en suis sur les épines. Ces morceaux
si courts ne font jamais grand bien, quel que soit leur mérite ; mais ils suffisent souvent à donner une
idée parfaite de la pauvreté de l’auteur. C’est compromettant, comme on dit. Je crains que celui-là ne
soit de ce dernier genre. »
En dehors de sa verve de partisan catholique, Ourliac a la recherche du cœur humain poussée jusqu’à
l’infinitésimal psychologique, l’observation épigrammatique, le tour vif et relevé de saillies. S’il avait
eu moins de mémoire, un procédé de style plus fertile et plus varié, nul doute qu’il n’eût fait sa place
grande. Je ne citerai comme exemple de son talent débarrassé des préoccupations polémiques que cette
Physiologie de l’écolier, un petit chef-d’œuvre, où laissant venir à lui, comme Jésus, les petits enfants,
il a narré finement, joliment, curieusement, les mœurs et les allures de ces petites âmes qui apprennent
l’espièglerie mieux que toute autre chose. Là, son analyse est charmante. Elle est comme une récréation
dans une cour de pension.
Mais ce qui fit le plus pour la réputation d’Ourliac, ce fut un petit volume in-18, publié rue Cassette.
L’exemplaire que j’en ai là porte par hasard, comme revêtement de sa garde, « la Cloche, l’Encensoir et
la Rose, » chapitre 53 de quelque livre poétiquement mystique édité chez Waille.
Les Contes du Bocage, où vous avez lu cette belle supercherie filiale de mademoiselle de la
Charnaye faisant accroire au vieux marquis aveugle les succès continus des chouans, alors que les
bleus, enfin vainqueurs, traquent de buissons en buissons les obscurs Philopémens de la Vendée ; les
Contes du Bocage, tout ardents de l’esprit royaliste, valurent à Ourliac les chaudes sympathies de la
presse religieuse.
Ourliac s’était marié. La Bruyère dit quelque part : « L’on ne voit point faire de vœux ni de
pèlerinages pour obtenir d’un saint d’avoir l’esprit plus doux, l’âme plus reconnaissante, d’être plus
équitable et moins malfaisant, d’être guéri de la vanité, de l’inquiétude et de la mauvaise raillerie. »—
Le mariage ne fut pas heureux. Toutefois, on en était encore aux années de miel, et Ourliac, sur les
bords de la Loire, veillait paternellement, l’esprit détendu et reposé, au succès de son petit volume. Il
écrivait alors : «15 août 1843... Nous avons tous les soirs ici des nuits d’Opéra, une belle et pleine lune
de l’autre côté de la rivière qui s’épanouit à travers nos feuillages comme une bombe lumineuse. De
tous les coins de notre terrasse, le paysage fait tableau... Je suis entouré de belles choses à quatre ou
cinq lieues de distance ; j’ai visité avant-hier le château d’Azay sur l’Indre. J’ai toutes les peines du
monde à croire que Chenonceaux soit plus beau : une vraie vignette anglaise, de la renaissance toute
pure ! et un parc ! et des eaux ! La vallée d’Azay est celle du Lys dans la vallée. Les habitants sont
furieux contre l’auteur qui a trouvé leurs femmes laides... Je pêche à la ligne sans aller bien loin et avec
succès. Je n’ai qu’à me baisser pour en prendre. Je pêche les ablettes par soixantaine. Je trouve à ce prixque tout ce qu’on a dit là-dessus sont des calomnies. C’est une belle chose que Paris ; mais je n’en
persiste pas moins à croire que nous ferions bien, sur le retour, de nous en venir par ici planter nos
choux avec quatre ou cinq amis sensés. La nourriture saine, le bon vin, le repos, les jardins, le loisir,
ont bien leur mérite. J’ajouterai qu’il y a ici de certains vins qui valent le champagne. » Cet apaisement
de l’idée, ce calme, cet accommodement de l’esprit aux jouissances terrestres, ce souffle d’Horace,
cette pente à une honnête « humerie » ne tinrent guère contre les avances et les engagements du parti
catholique ; et à quelque temps de là, Ourliac remerciait un rédacteur du National d’un compte rendu
favorable, en essayant de le convertir, quatre pages de lettre durant.
Dès lors Ourliac appartenait à l’Univers, où il apporta les qualités de son esprit. Mais de ce corps
malingre, épuisé, travaillé de longue main par les agitations et les anxiétés morales, une maladie de
poitrine eut bon marché ; et Ourliac, encore bien jeune, mourut à la maison de Saint-Jean-de-Dieu, rue
Plumet.
BÉNÉDICT
Il habitait un divan vert quand je l’ai connu. Il avait pour draps un rideau en percaline lorsque les
draps étaient à la blanchisseuse, et pour couverture un manteau d’Ojibewas en peau, tatoué en rouge de
mille figures qui avaient peut-être l’intention de représenter une chasse aux bisons.
Le grand-père de Bénédict avait été un peintre de genre connu, et un vignettiste couru au temps où
les journaux de mode recommandaient aux élégantes les casques à la romaine en satin jaune, les robes
à l’anglaise, et les sabots chinois garnis de falbalas roses.
Son père était un mathématicien distingué.
A dix-sept ans, Bénédict, qui se destinait à Saint-Cyr, entra à l’école préparatoire de M. Loriol.—Il y
passa un an, et y apprit le cornet à piston.
Bénédict revint chez son père, et se mit à travailler pour passer son baccalauréat.
Le père de Bénédict était attaqué de la poitrine. Il partit pour la Touraine. Dix jours après son départ,
il reçut une lettre de son fils, qui lui demandait 300 fr. pour acheter un canot. Le bonhomme, qui
n’avait plus grande force pour refuser, envoya l’argent.
Le canot de Bénédict lui amena des amis, et entre autres un jeune homme nommé Armand,
entrepreneur des peintures au Jardin des plantes où son père était gardien en chef. Armand avait obtenu
de dresser un petit théâtre dans une des serres ; et les amis d’Armand répétaient là, avec leurs
maîtresses, quelques petits vaudevilles qu’ils avaient l’ambition de jouer à Chantereine. Deux ou trois
femmes dépareillées s’étaient jointes à la troupe bénévole. Gaillardement on détonnait le couplet. Les
Finettes et les Nérines avaient cette volubilité de langue nécessaire pour traduire les Regnards du
Palais-Royal. Presque tous les soirs, les répétitions avaient lieu au Jardin des plantes. Les acteurs
étaient bien près de se prendre au sérieux, et les actrices jouaient pour sourire. Le public prié était
indulgent comme un public qui ne paye pas ; et M. de Saint-Albine eût reconnu que ce n’était pas
demander l’impossible à ces comédiens de la prime jeunesse, que d’exiger « quand ils jouaient
ensemble des scènes tendres, qu’ils fussent, pour ce moment, épris l’un de l’autre. » Et si bien ils
l’étaient, qu’une belle blonde qui répondait au nom de Jenny, et qui avait pour 4000 fr. de meubles rue
de Richelieu, prit Bénédict en affection.
Aux beaux jours, ils firent rouler tout aux environs de Paris leur chariot de Thespis. Ils jouèrent
partout,—les beaux fils et les belles filles,—sur des planches posées sur des tonneaux, avec des lustres
faits d’une herse où l’on plantait des bougies, quelquefois au profit d’eux-mêmes, souvent au profit des
pauvres.—Bénédict passa l’été à apprendre dans la journée ses rôles pour le soir, par tous les sentiers
de Chatou et de Saint-Cloud, sa Jenny au bras : il lui donnait le ton de ses couplets, elle lui donnait la
réplique de son amour.
Mais voilà qu’il n’y a plus d’argent chez mademoiselle Jenny. Les meubles s’en vont. L’oreiller tout
passequillé de rubans bleus, et le lit, et le tapis, et les chauffeuses, tout cela s’envole.—Bénédict
n’hésita pas. Il prit sa maîtresse avec lui, dans l’appartement le son père. Les 125 fr. par mois qu’il
touchait pour ses dépenses de poche ne lui suffisant plus, il réfléchit qu’il y avait trois pendules dans
l’appartement, et que trois pendules cela faisait deux redites. Il mit deux pendules au mont-de-piété. Il
réfléchit encore qu’un Voltaire en 95 volumes était une édition gênante, et en quatre voyages, aidé de
sa maîtresse, il le déménagea chez madame Mansut.
Un matin, le portier de la maison entra tout effaré dans la chambre de Bénédict, et lui dit :
« Monsieur, votre père qui est en bas ! »—Bénédict descendit.—« Je sais tout,—lui dit son père.—Je
vous donne huit jours pour que cette créature quitte la maison. Je reviendrai dans huit jours. »
Le jour même, Bénédict alla louer une petite chambre faubourg du Temple. Un ami le mena chez un
juif du quai de la Tournelle, qui, moyennant des billets payables à sa majorité, lui fournit un mobilier
en noyer de 700 fr. Bénédict s’installa là-dedans avec Jenny.
L’argent du père s’arrêta ; et la misère frappa, brutale, au logis. La femme qui jadis ne fatiguait ses
doigts qu’à porter des bouquets, se mit à piquer des selles de luxe et à colorier des images, se levant au
matin pour ne cesser de travailler que l’aiguille ou le pinceau lui tombant des mains de fatigue, à onze
heures ou minuit. Bénédict trouva à occuper sa journée au télégraphe qu’essayait alors de monter
l’abbé Gonon. Il gagnait cent sous par jour, et le soir il pliait des enveloppes qui lui étaient payées 3 fr.
le mille. Pourtant, en cette dure vie, et en cette chambre ouvrière, l’amour mettait des chansons. Un ou
deux de leurs anciens camarades venaient encore le soir, et alors on se contait, à un petit feu avare de
cotrets, quelques souvenirs des anciennes comédies qu’on répétait sur l’herbe. Souvent une actrice duVaudeville, morte depuis, madame B..., qui connaissait Jenny, venait voir le jeune couple, traversant
comme une fée leurs ennuis journaliers, les égayant à ses grâces d’oiseau, à ses chants de fauvette ; et
sachant que leur tirelire fuyait, hélas ! elle les emmenait dîner avec elle, ne voulant pas de leur écot, et
leur disant qu’ils payeraient la prochaine fois.
« Bénédict,—dit un jour Jenny, nous avons assez mangé de misère comme ça. Il serait temps de nous
retourner. On m’offre 1800 fr. pour aller à Limoges.
—Qui ça ?
—Le directeur donc, M. Carrier de Richaux. Tu peux encore t’arranger avec ton père. C’est un
service que je te rends en m’en allant là-bas. Je t’écrirai, d’ailleurs. »
A vingt-quatre heures de là, Bénédict frappait à la porte de la maison de santé du docteur Hoffmann,
avenue Fortuné. C’était là qu’était venu habiter son père. La maladie l’avait gagné, et il sentait qu’elle
ne devait plus s’en aller qu’avec lui.
« Mon père,—dit Bénédict, quand il fut en face du vieillard, je vais me faire comédien. »
Le vieillard pâlit soudainement, et porta son mouchoir à sa bouche. Il ne répondit pas.
« J’ai un engagement de premier comique pour Limoges, à 1500 fr. par an ; mais je n’ai rien pour
m’acheter des perruques et des costumes, et j’ai compté sur vous. »
Le vieillard dit à Bénédict : « Revenez demain. »
Le lendemain, le père était au lit. Il prit un billet de cinq cents francs dans un portefeuille sur sa table
de nuit, le tendit à Bénédict, avec ce seul mot : « Partez. »
Bénédict descendit l’escalier, se jeta dans un cabriolet, et fondit en larmes.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Le jour où le théâtre de Limoges fit son ouverture, il arriva à Bénédict une chose assez romanesque.
Le spectacle commençait par une sorte de prologue pot-pourri, où tous les personnages de la troupe
paraissaient successivement, Bénédict fut placé dans l’avant-scène de droite. C’était là qu’il devait
jouer son fragment de rôle. L’avant-scène de droite avait été louée pour madame la générale de R... et
ses deux filles. Mais le directeur avait obtenu d’elle qu’elle voulût bien permettre qu’un étranger de
passage dans la ville prît place dans sa loge. Voici donc Bénédict installé dans la loge de la générale, en
habit noir et ganté frais. Il avait encore une tournure de fils de famille, et ses gestes, et les mille riens de
la pose et du regard disaient un homme bien né. La conversation s’engagea entre madame de R... et
Bénédict, madame de R... lui demandant « s’il croyait à une bonne troupe », et lui, répondant « qu’il
n’avait pas grande confiance dans ces cabotins de province ; et madame de R.***.—« Vous êtes de
passage ?—Quelques jours seulement...—Jolie actrice que cette blonde...—Peuh !—Et où
habitezvous ? A l’hôtel de la Promenade, madame.—C’est le meilleur.—C’est le seul, m’a-t-on dit. » La
conversation allait le même train que le prologue quand, à ces mots de l’actrice en scène : « Et pas de
premier comique ! » Bénédict, soudain levé et comme entrant dans la voix d’Arnal : « Le premier
comique demandé voilà ! »—Puis il acheva son bout de rôle, le public riant, madame de R... toute
rouge, et ses filles se retournant pour voir.—« Oh ! madame.—dit Bénédict en s’inclinant bien bas,
quand il eut fini,—que d’excuses !—Cela n’en vaut vraiment pas la peine, monsieur », répondit
madame de R..., d’un ton piqué.
Deux mois se passèrent.—Un soir où Bénedict jouait Babiole et Joblot, à sa sortie, à la deuxième
scène, il reçut une lettre qui portait ceci : « Monsieur, votre père vient de mourir. Veuillez venir à Paris
le plus tôt possible, et passer à mon étude pour y régler les affaires de la succession. »—Bénédict
suffoquait. La réplique venait. Le directeur le poussa. Il finit la pièce. Il avait des larmes plein la voix.
On crut à un nouveau moyen comique. On applaudit.
A Paris, les tristes démarches et les tristes cérémonies faites, Bénédict apprit qu’il lui revenait 125
000 fr., plus 10 000 fr. de bons du Trésor.—Il acheta à Jenny des cadeaux.
En diligence, mille pensées lugubres l’assaillirent d’abord. Il lui sembla revoir son père, comme il
l’avait vu la dernière fois son mouchoir sur la bouche, et la face maigre. Son dernier mot : « Partez »,
lui revibrait douloureusement dans la conscience, avec son accent précis... Puis, par un de ces jeux
ironiques et irrespectueux où se plaît la pensée, son imagination sauta du cercueil de son père à sa
maîtresse ; et il songea au bonheur qu’elle allait avoir à se parer de tout ce qu’il lui rapportait ; et tout
songeant, il s’endormit.
—Monsieur,—dit le conducteur,—nous sommes à Limoges.—Bénédict abaissa la glace de la
portière, et levant machinalement les yeux, il aperçut à une fenêtre du rez-de-chaussée de l’hôtel de la
Promenade, sur une table, un bol de punch qui flambait et trois hommes attablés autour. Il descendit.
Une main lui frappa sur l’épaule, c’était Alexis, l’un de ses camarades.—« Nous vous attendions,venez. »—Bénédict trouva près du bol de punch, Carini, le père noble, et de Richaux, le directeur.
—« Et Jenny ? dit Bénédict.—Nous avons une mauvaise nouvelle à vous apprendre, dit Carini.—
Malade ?... morte ?... et la voix de Bénédict se strangula.—Rassurez-vous, reprit Carini, elle n’est ni
morte, ni malade ; seulement, en votre absence, elle ne s’est pas conduite... Elle vous a
trompé.—Veutelle se remettre avec moi ?—Carini hocha la tête.—Et qui ? dit Bénédict.—C’est moi, monsieur,—dit
de Richaux en s’avançant. Bénédict prit une bouteille de champagne par le goulot, et leva le bras ;
Carini le retint.—Monsieur, dit froidement de Richaux, elle vous a aimé, elle ne vous aime plus. Quand
nous nous battrions, je ne vois pas ce que cela changerait à votre position et à la mienne.—Que je la
voie deux heures seulement,—fit Bénédict,—et...—On va vous mener chez elle »—dit de Richaux.
Jenny était sur son lit, les cheveux épars, dans une pose tragique. Elle s’était faite pâle avec de la
poudre de riz.—« Ma mère ! ma mère ! s’écria-t-elle en voyant Bénédict amené par Carini qui se retira,
dites que je suis une misérable !—Monsieur, ne me touchez pas ! » et Bénédict se laissa prendre à cette
scène de drame qu’il avait vu jouer cent fois à sa maîtresse sur les planches.
Au matin, Jenny reprit la promesse qu’elle avait faite à Bénédict de retourner avec lui à Paris. Jenny
ne voulut plus partir. Bénédict la menaça de se tuer. Jenny promit encore pour retirer sa promesse peu
après. Quatre ou cinq jours durant ce furent des reproches et des apaisements, des génuflexions et des
révoltes, des jalousies et des miséricordes, des larmes et des trêves qui ne valent pas un récit, parce que
cette déchirante bataille d’un amour vivant avec un amour mort est toujours la même. Enfin, lassée de
ses obsessions, et pour avoir la paix, Jenny jura d’aller le retrouver dans huit jours.
Bénédict partit, le remords au cœur. Pour cette femme, il n’avait pas fermé les yeux de son père.
De retour à Paris, il reçut deux lettres de Jenny, à huit jours de distance. Dans la première elle lui
demandait 200 francs pour faire le voyage. La seconde était ainsi conçue : « Cher enfant, je suis indigne
de vous. Que diriez-vous de moi si je retournais avec vous maintenant que je suis déshonorée ? Ah !
vous penseriez peut-être que je veux profiter de la fortune qui vous est tombée. Adieu ! Je vous renvoie
les 200 francs que vous m’avez envoyés. Celle qui vous aime toujours. » Seulement—dit gravement
Bénédict quand il raconte cette histoire,—les 200 francs n’y étaient pas.
Alors commença une noce énorme et royale. Entre les dix doigts de Bénédict l’argent coula comme
l’eau. Ce fut un gala de trois ans, une table ouverte, une Cocagne, un festin toujours recommencé.
Tous venants étaient accueillis ; tous accueillis mangeaient. Les connaissances des amis arrivaient-elles
au dessert, on relayait le dîner qui repartait de plus belle, et de la cave le vin remontait. C’était une
auberge, une auberge et un mont-de-piété, cet appartement de la rue Notre-Dame-de-Lorette. Quand
vous aviez mangé trois fois chez Bénédict, cela vous faisait un droit tout naturel à lui emprunter vingt
francs. Bénédict avait cela d’agréable que ses habits allaient à toutes les tailles, que ses bottes allaient à
presque tous les pieds, et que ses gants allaient à presque toutes les mains ;—en sorte que ses habits,
que ses bottes et que ses gants diminuèrent. Et puis, il paraît encore que son argent allait à toutes les
poches, et comme il en laissait parfois sur sa cheminée, son argent fit comme ses habits. La troupe de
Limoges s’étant débandée, Carini et Ernest, le second comique, dédoublèrent son lit et lui empruntèrent
ses pantoufles. L’hôtel Bénédict prit vogue, et comme l’on soupait au homard, tous les drolatiques à
jeun y abondèrent. « Onc ne vis maison de plaisantes gens si largement remplie. » Toutes les nuits l’on
dansait, les refrains grivois battaient de l’aile contre les vitres jusqu’à l’aube !—Aux jours de soleil, la
Seine, l’île Séguin, les matelottes chez Gentil ou à la Maison rouge, et encore les chansons sur l’eau.
Les billets de mille francs s’effeuillaient à tous les vents d’orgie : Bénédict les regardait s’en aller. Le
bohémien Trimalcion s’était fait une vie à voir la face contente de tous les invités ; et comme en une
forêt de Bondy, il s’était tranquillement endormi en l’amitié de tous ces parasitismes.
—Bah ! dit une fois Bénédict en se levant, si j’allais en Italie ?—Je te suivrai, Bénédict, dit Carini.—
Moi, je garde ton appartement, dit un nommé Vielleux, un ami de collége.—Et moi aussi, dit Ernest.
Ils partirent, Bénédict, Carini et la maîtresse de Bénédict. Le voyage n’eut rien de curieux, si ce n’est
qu’à chaque ville Bénédict mettait deux louis dans le gilet de Carini pour qu’un homme de sa société
fît figure ; et qu’à chaque table d’hôte, la maîtresse de Bénédict descendait décolletée, en toilette de bal,
avec des fleurs dans les cheveux.
A Milan, Bénédict avait dépensé trois mille francs. Il faut dire que Carini avait changé de gilet
presque aussi souvent que la maîtresse de Bénédict avait changé de robe.
Bénédict partait pour Florence, quand un petit mot d’Ernest le rappela à Paris. Son mobilier saisi
allait être vendu.
En partant, Bénédict avait laissé 200 francs à Vielleux pour payer un billet. Vielleux avait mangé les
200 francs, n’avait pas payé, et avait disparu.—Bénédict sauta du fiacre qui le ramenait des diligences,arracha les affiches jaunes qui annonçaient sa vente pour le lendemain, et courut payer chez le
commissaire priseur.—Ernest lui dit que Vielleux avait très-mal agi, en abusant de l’argent qu’il lui
avait confié ; que, pour lui, il s’était occupé d’économie politique, et qu’ayant eu besoin de livres, il
devait lui avouer qu’il avait mis au clou quelque chose de sa garde-robe. Si tu veux,—dit-il en
terminant,—je te lirai cette nuit le livre que j’ai fait. C’est un travail sur les Enfants trouvés.—
Bénédict l’en dispensa : il y avait trois nuits qu’il n’avait dormi.
Bénédict alla chez son notaire demander de l’argent. Le notaire mit sous les yeux de Bénédict quatre
ou cinq pages de chiffres bien alignés. Bénédict passa à la dernière page, et y vit un total qui s’étalait
sur six colonnes. Ce total fit réfléchir Bénédict. Il donna congé, vendit une partie de ses meubles, et
s’assit résolûment devant son piano, dans un plus modeste appartement, rue des Martyrs.—Aux heures
rêveuses, Bénédict avait laissé s’envoler quelques mélodies qui couraient la ville incognito, et avaient
leur petite part de gaz et de célébrité aux cafés chantants et aux petits théâtres des boulevards. Bénédict,
installé rue des Martyrs, ses amis se retirèrent peu à peu de lui, comme les rats d’une maison qui
craque, lui laissant tous ses loisirs. Bénédict fit de sérieuses études d’harmonie ; et dix romances dans
un carton, il se rendit chez Leduc. L’éditeur trouva la musique charmante ; mais, toute charmante qu’il
déclarât la trouver, il répondit à Bénédict que cette musique « ne rentrait pas dans son cadre ».
Bénédict apprit dans la journée qu’il venait de perdre ses quinze derniers mille francs dans une
faillite.—Il est vrai qu’il vendit le même jour cinq francs une de ses romances à un de ses amis. L’ami
l’exécuta le soir chez un oncle de Bénédict, et il eut le plus grand succès.
Il ne jugea pas utile de dire qu’il l’avait achetée à Bénédict. Il déclara même que ce pauvre Bénédict
n’avait pas le sentiment musical, qu’il ne ferait rien de bon de sa vie. Du salon de l’oncle de Bénédict la
romance passa dans un salon, puis dans un autre ; en sorte que l’ami de Bénédict fut obligé d’acheter
une seconde, une troisième, une quatrième romance, pour se continuer en son talent ; et l’ami de
Bénédict fut pendant l’hiver de l’année 1847 l’un des hommes les plus heureux de Paris.
Bénédict n’avait pas payé son terme. L’ami le recueillit chez lui généreusement ; mais quand l’album
de Bénédict eut défilé, et que Bénédict un peu découragé trouva moins, l’ami dit à Bénédict qu’il était
obligé de manger dans sa famille ; de façon que Bénédict se vit menacé de perdre l’habitude de dîner.
Bénédict était comme le Centurion de la pièce espagnole : il aurait pu sauter trois fois sans qu’un
maravédis tombât de sa poche. Il se ressouvint qu’il avait prêté. Il se mit à faire tous les jours la battue
des obligés, arrachant ce qu’on lui devait, tantôt quarante sous, tantôt cent sous, et subsistant ainsi.
Mais l’alarme donnée de proche en proche sur ce créancier qui demandait l’aumône, on évita Bénédict.
A Noël, Bénédict réveillonna rue de Laval, dans un atelier où l’avait conduit Ernest, et gagna 3
francs au lansquenet. Le lendemain, avec ses 3 francs, Bénédict fit monter un sac de pommes de terre
chez son ami. Il s’agissait d’attendre le jour de l’an, où la tante de Bénédict lui donnait 40 francs
d’étrennes. Il attendait ainsi, se couchant quand il eut trop faim, la nouvelle année.
Au commencement de janvier, Bénédict alla rendre visite à l’atelier de la rue de Laval. Il y resta
dixhuit mois.
C’était, en cet atelier, le phalanstère le plus étrange qu’on puisse voir. Ils étaient là, cinq qui
campaient, tous jeunes, et d’une confiance effrontée en la Providence. Édouard et Paul étaient peintres ;
Maxence attendait pour savoir ce qu’il serait, et Alfred faisait les commissions.—Bénédict habitait,
comme je vous ai dit, un divan vert au-dessous d’une panoplie. Paul logeait sur quatre planches et un
matelas. Maxence et Édouard couchaient dans quelque chose que l’on appelait un lit, et Alfred faisait
en sorte de dormir sur les quatre oreillers du divan de Bénédict rangés sur un grand coffre à bois. Tous
les matins, il faisait faim à l’atelier. Avant déjeuner, Maxence préparait les terrains d’un panneau ;
Édouard, pendant ce temps, sabrait le ciel ; et quand ils avaient fini, Paul en imaginait le motif à toute
brosse. Le panneau fini, Alfred le descendait chez le propriétaire, brocanteur singulier, qui avait un
magasin de chaussure à vis rue Montmartre, et un magasin de tableaux rue Notre-Dame-de-Lorette. Le
propriétaire donnait d’ordinaire cent sous du panneau ; et l’on avait de quoi dîner et déjeuner chez
Tisserant, au haut de la barrière Pigale.—Bénédict avait déterré quelques leçons de solfége et apportait,
par-ci par-là, ses quarante sous à la caisse. Au beau milieu de cette vie de hasard, il composait ses deux
belles marches.—Un moment Paul faillit faire dîner régulièrement toute la société. Picot, le marchand
de la rue du Coq-Saint-Honoré, lui payait vingt sous pièce des cartes de visite avec des emblèmes à
l’aquarelle. Tout le monde s’y mit, même Bénédict. Mais cela ne fut qu’une lueur, et le propriétaire
ayant été brûlé au deux cent quatorzième panneau, on tomba à dîner Au Désespoir, à sept sous par tête.
Puis, cela finit comme tous les phalanstères qui ne payent pas leur terme, par une envolée de chacun
et par une saisie d’huissier.Bénédict est devenu... J’allais, Dieu me pardonne ! vous le nommer.LA REVENDEUSE DE MACON
En remontant la rue qui débouche sur le pont de la Saône à Macon, vous trouvez à gauche une vieille
maison en bois.
La maison est trouée de petites fenêtres carrées qui bâillent, étranglées pendant deux étages, entre des
colonnes cannelées, striées, imbriquées, losangées, chacune d’un dessin différent de sa voisine. Sur les
colonnettes s’appuient des frises peuplées de satyres et de femmes nues, celles-ci attaquant ceux-là à
travers les guirlandes de fleurs en ronde-bosse,—naïve représentation mythologique, que les
Mâconnaises ne peuvent regarder qu’en échappade. Quelques petites lucarnes aux toits pointus, sans
volets, laissent entrer au grenier le vent l’hiver, le soleil l’été. Le bois, qui a vieilli et pris les teintes
rubiacées de l’acajou, est marqueté d’écriteaux numérotant toutes les industries qui se sont casernées
dans cette gigantesque façade de bahut. Une tripière, un chaudronnier, un marchand de cartons, une
fruitière, une blanchisseuse, se sont établis entre les piliers de bois. Les mous rose-rouge, les malles de
carton aux arabesques jaunes, où les filles de la campagne apportent leur bagage quand elles viennent à
Paris entrer en service, les linges blancs, les camisoles foncées, pendues comme une enseigne au-dessus
des cuvées de savon, les carottes, les potirons éventrés, les chaudronneries cuivrées ou toutes noires de
fumée, tout cela fait un tapage de tons et de devantures guenilleuses au pied de la maison de bois. Entre
la tripière et le cartonnier est une fenêtre hermétiquement fermée dont une persienne est rabattue et
l’autre seulement entr’ouverte ; vous apercevez, sur le rebord de la fenêtre, quelques poteries de Chine
ébréchées ; vous apercevez, collée à la vitre, une feuille de papier sur laquelle est écrit : « Madame
Javet, marchande en vieux », dans le fond de la pièce obscurée des scintillements de vieil or, et comme
dans un kaléidoscope plein d’ombres, les mille couleurs de quelque chose pendu aux murs.
Que si l’amour du rococo vous fait pousser une porte à côté de la fenêtre, vous entrez de plain-pied
dans le domaine sombre et fantastique de Goya.
Dans la demi-nuit au milieu de laquelle jouait une étroite filtrée de lumière, juchée plutôt qu’assise
sur un grand coffre semblable à ceux des Moresques, apparaissait dans le rayon lumineux une vieille
petite femme vêtue, des pieds à la tête, de noir, et propre comme pourrait l’être une sorcière
hollandaise. Deux mèches grises couraient sous le madras autour de tempes desséchées ; ses yeux sans
couleur s’éveillaient parfois comme les yeux d’un fiévreux ; ses sourcils étaient mitan blancs, mitan
noirs. Elle n’avait pas de lèvres. Elle était ainsi, tricotant un bas de laine noire, et talonnant son coffre,
la diabolique petite créature !
—Que veut monsieur ?—Elle avait déjà fiché son épingle à tricoter dans ses cheveux, et était déjà à
bas de son coffre.
Elle me fit voir, en trottinant de-ci, de-là, comme une souris, des fragments de retable en bois doré,
bon nombre de saints dépossédés de leur nez, un gilet pailleté d’argent qu’elle attribuait à Louis XV, un
torse à la Vierge du XIIe siècle au bouton du sein saillant de la robe, des pendules de Boule délabrées,
de petits calvaires en chenille magnifiquement encadrés ; puis, en me tendant un petit plat de faïence :
Un Bernard Palissy !—me dit-elle. Je souris.—Tous les Bernard Palissy, madame Javet, ont un
craquelé.....—Ah ! vous savez cela !—Elle jeta le plat sur un paquet de hardes, décrocha un tableau,
ouvrit une armoire, et me présenta un coquetier, charmant enroulement de plantes grimpantes, signées
de la grâce, du goût, du faire de l’admirable « inventeur des rustiques figulines du roy ».—Combien en
voulez-vous ?—Et ça ?—fit-elle sans répondre, en fouillant dans ce petit coin où j’entrevoyais une
dizaine de merveilles respectées des siècles, la fine fleur de la curiosité, dix bijoux de l’art !—Et ça ?—
C’était une assiette de cristal de roche aux chiffres d’Henri II.—Et ça encore ?—Un étui en émail de
Saxe, à semis de tulipes, enchâssé dans quatre baguettes de vermeil, tombé de la poche d’une reine le
jour d’une révolution.
Elle épiait de l’œil les objets dans mes mains ; elle les suivait, elle avançait à tous moments vers eux
ses doigts crochus.
Je demandai le prix de quelques-uns. Elle me fit des prix fabuleux ; elle semblait heureuse de me les
voir admirer, inquiète de me les voir tenir. Je marchandai longuement, elle me remontrant, me retirant
les m i r o l i f i q u e s, les replaçant, puis voulant refermer son armoire et nous jetant le regard du libraire
espagnol assassin de l’amateur qui venait de lui acheter son plus précieux livre. Je lui offris enfin de
son étui le prix qu’elle voulait. Elle toussa, prit l’étui, l’ouvrit, le retourna.—Je me suis trompée,
j’avais oublié. Il est vendu de ce matin. Vous aimez la dentelle ?—fit la singulière femme en faisant
disparaître l’étui ; et, sans me donner le temps de répondre, elle ouvrit le coffre sur lequel elle étaitassise, et fouillant à pleines mains, elle retirait des merveilles arachnéennes.—« Mes dentelles !—
disait-elle.—Hein ! monsieur, elles sont belles ?—J’ai un fils ;—voyez ce picot-là !—mon petit
« l’Éveillot », un gamin de dix ans.—Allons ! venez un peu au jour, mesdemoiselles ! anciennes,
monsieur, tout cela !—L’Éveillot ! Il va bien, cet enfant-là ! Je lui ai acheté un pantalon blanc ! il sert la
messe dans tous les couvents d’ici et des environs, et quand il revient, il me dit ce qu’a la nappe d’autel,
combien d’aunes, et s’il y a des trous, si on peut la repiquer. Il aime les dentelles, l’Éveillot.—Tenez,
j’ai attendu dix ans une mort pour avoir cette gueuse de valencienne-là !—Il est comme sa mère. »—La
guipure, les dentelles de Venise, de Gênes, les beaux points d’Alençon du XVIIIe siècle, les malines
brodées, les réseaux microscopiques de Bruxelles passaient sous mes yeux ; la marchande s’exaltait et
se grisait à parler tracé, bride, couchure, bouclure, rempli, mode, points gaze, mignon, brode.—« Vous
ne savez pas ce que c’est, vous autres ! Je me relève la nuit pour les voir ! »—Et elle déployait les
dentelles, les déroulait des cartons bleus, les montrait au jour, les jetait l’une sur l’autre, les entassait,
les mêlait, leur riait, leur souriait ! Elle sortait toutes ces richesses comme du fond d’une caisse
magique ne s’épuisant jamais, et les plus belles et les plus magnifiques venant les dernières.
Enfin elle retirait une jupe semblable à cette triomphante jupe de Marie de Médicis que possédait le
marquis de l’Escalopier. De cette jupe, madame de Lamartine avait offert quinze cents francs ; et des
grande dames du département, des mille et des douze cents. Il y a longtemps, au reste, que les
Mâconnaises aiment la dentelle. La chronique du pays raconte qu’à l’entrée de Charles IX, le père
Émot, gardien des Cordeliers, fut envoyé près du roi, réclamer certaine nappe manquant à son couvent.
Il trouva en entrant chez le roi madame de Tavannes parée des ornements de la sacristie, dont son mari,
gouverneur de la ville, lui avait fait don. « Le pauvre moine se mit d’abord à genoux devant madame, et
dit hautement que l’on ne fût pas surpris de l’honneur qu’il rendait à cette vertugale, puisqu’elle était
faite d’une nappe qui avait servi si souvent à l’office divin. » La dame, en colère, lui appliqua un
soufflet ; le roi rit ; les réclamations en restèrent là.
Et la marchande causait avec moi de l’hôtel Bullion et des collections particulières, comme pourrait
en causer Gansberg ou Manheim. Des « Lucca della Robbia » de M. R... aux bijoux de la renaissance de
M. de B..., elle savait par cœur tout le Paris amateur.
—Et M. Sauvageot, madame Javet ?
—Une jolie collection. C’est dommage qu’il lui manque... Elle s’arrêta et regarda en face.—Oh !
rien, rien, reprit-elle.
Comme je sortais et que je regardais encore la maison de bois :—Elle n’est pas dans l’alignement,—
entendis-je derrière moi. Je me retournai. Un membre du conseil général de Saône-et-Loire de ma
connaissance me tendait la main.—Ah ! tenez, puisque vous aimez les antiquités, il faut que je vous
mène chez une vieille dame qui demeure en face, madame L...
Madame L... me promena à travers trois pièces remplies d’orfévrerie, de ferronnerie, de marqueterie,
de verrerie, d’ivoires, de Saxe, de Sèvres, de Faenza ; je ne regardai qu’un petit chef-d’œuvre de la
serrurerie du XVIe siècle,—une souricière—unique.
La mère Javet me guettait sur sa porte.
—Vous avez vu ?
—Quoi ?
—La souricière, la souricière,—reprit-elle deux ou trois fois en hochant la tête.
Quelques jours après, j’allai faire mes adieux à madame L... et à sa collection. Le marché se tenait
dans la rue. Les bœufs du Charolais traînaient pesamment leurs charrettes. Les Mâconnaises, avec leurs
petits puffs noirs sur le côté de la tête, et leurs chapelets d’oignons rouges pendus au bras, criaient et
riaient. On me frappa sur l’épaule.—Madame L... est très-malade,—me dit le monsieur qui nous avait
introduits chez elle, elle a fait une chute avant-hier en voulant épousseter ses diables d’étagères !
J’étais à la porte de madame Javet. J’entrai. Elle était à sa fenêtre et ne se retourna pas. Il y avait près
d’elle un charmant petit bonhomme aux cheveux blonds frisés, qui se haussait sur les pieds et
tambourinait des doigts sur les vitres, recommençant sa chanson à mesure qu’elle finissait :
Grand papa va mourir,
J’aurai sa belle tasse bleue
Qui est sur sa cheminée.
La marchande, le cou tendu, était collée à la vitre, et son regard fixe allait de la fenêtre de la malade
au bout de la rue. Je me penchai derrière elle. C’était un prêtre qui débouchait et qui s’avançait vers la
maison de madame L..., apportant l’extrême-onction. Madame Javet eut un sourire qui montra unerangée de petites dents jaunes et déchaussées. Elle marmotta, comme si elle grignotait ses mots : Ma
souricière !
L’enfant chantonnait toujours :
Grand papa va mourir,
J’aurai sa belle tasse bleue
Qui est sur sa cheminée.HIPPOLYTE
La fée Guignolant, berceuse de la duchesse de Mazarin, avait été sa marraine. La fée Guignolant lui
avait fait le tronc et la vue trop courts, les jambes, le cou, le nez trop longs,—surtout le nez,—les
oreilles et les pieds trop grands, les yeux rouges, et encore l’esprit fol. Enfant, la fée Guignolant lui
avait donné une peau tendre, des verges dures, des versions difficiles, des camarades batteurs, et des
tartines qui se laissaient toujours choir à terre du côté des confitures. Une fois grand, la fée Guignolant
chercha, chercha,—et le fit poëte. Puis par là-dessus, elle le fit bureaucrate.
Dans une de ces grandes casernes civiles où d’avoir été vingt ans assis, cela donne des droits, et,
trente ans, la croix,—au ministère de l’agriculture, si je ne me trompe, Hippolyte fut parqué avec un
vieillard appelé chef de bureau, homme sans préjugés, qui tout au milieu de ses verts cartons faisait et
refaisait sa cuisine, faisait et refaisait sa barbe. Le poêle où mijotait la cuisine du chef recuisait le vieil
air du vieux bureau, et des senteurs rances, des empuantissements de brûlé ou de sauce épandue sur un
fumeron, montèrent tous les jours au nez d’Hippolyte, qui ne put jamais, de ces odeurs, se faire une
habitude. Puis c’était la barbe ; et dans quelque verre, le sien ou bien l’autre, le vieillard mettait un
morceau de savon et sur un vieux papier, tout près d’Hippolyte, déposait les poils grisâtres et
blanchâtres, tout hachés menus dans la mousse blanche. Ce qu’Hippolyte, crispé et nerveux, souffrit,
pour deux pauvres mille francs, de cette vie en famille, nul ne pourrait le dire ; ce qui n’empêcha pas
beaucoup de gazettes du temps de le traiter, lui et trois cent mille autres, de budgétivore.
Hippolyte avait fait deux parts de son argent : les pipes et les vieux livres ; et trois parts de sa vie : les
pipes, les vieux livres et les femmes.
Les pipes !—c’était le long d’un des murs de sa chambre le plus beau musée de belges et de
marseillaises culottées : toutes les variations de ton de la terre et de l’écume de mer, la gamme la plus
merveilleuse de la nuance café au lait à l’ébène, et du pâle à l’intense, et de l’estompé au cerné ! Culots
nets et dessinés comme la petite calotte du gland des bois ;—le tuyau, cacheté de cire rouge ;—deux
clous tenant chaque pipe à la gorge et pendue.—Hippolyte laissait aller ses yeux sur elles, avant d’en
choisir une, comme un général qui avant une affaire hésite sur le régiment qu’il enverra à la gloire ; ou
plutôt c’était le pacha dont le mouchoir est attendu, et qui s’amuse à le faire attendre.—Lente affaire, et
studieuse besogne, qu’une première pipe ! Les regards amoureux, et le pouce polisseur qui se
promènent sur la suée ! La pipe qui commence à se teinter !—Hippolyte était très-beau de pose et
d’attente patiente, quand il fumait cette première pipe. D’habitude, en cette grave occurrence, une fois
assis, il tournait et nouait sa grande jambe droite autour de sa grande jambe gauche, comme un sarment
autour d’un échalas.—Et quel déboire, quand par malheur la pipe était rebelle !—comme celle à propos
de laquelle un mauvais plaisant lui dit : « Ce n’est pas étonnant : tu fumes dans un courant d’air. »—
Hippolyte courut fermer la fenêtre.
Les livres !—Bibliophile, bibliomane, Hippolyte était ; et bon vent il faisait alors aux bibliophiles.
Sur les quais c’étaient souvent trouvailles : manuscrits de Bossuet dans un rayon à 15 sous ; et les
épiciers enveloppaient leurs chandelles dans ces chartes de 1400.—Oh ! de ce côté, la mauvaise fée
Guignolant avait été battue par la fée des fureteurs, l’Occasion, bonne fée qui avait souri à Hippolyte
tout le long de la Seine. Dans sa bibliothèque d’acajou, Hippolyte tenait presque tout son vieux XVIe
siècle, disant : bonjour ! aux vieux poëtes à tout réveil, et : bonsoir ! à tout coucher.—Et le dimanche,
grandes joies, jour de revue ! Le torse ceint d’un gilet de tricot, Hippolyte est tout à ses amis, à les
décrasser, éponger, gratter, rempâter. Aux feuilles jaunies, un bain de chlore ; une tache de rousseur qui
commence à moucheter : vite l’acide oxalique. Si une vilaine larme de graisse en un beau feuillet : la
poudre minérale infaillible. Il les pare, il les lave, il les fait beaux, le cœur souriant aux grandes marges,
aux pages immaculées, oubliant l’heure, le monde, et son ministère,—et parfois aussi son pantalon.
Pour l’Amour,—Hippolyte l’aima presque autant que ses pipes et que ses livres. Ce qu’il dépensa
pour les femmes, de vers, est considérable. Mais de toutes ses Laures, la plus célébrée, celle envers
laquelle Hippolyte se montra le plus généreux de rimes, ce fut la première par ordre de date : Émilie
V..., une actrice, sœur de cette autre actrice qui a épousé un préfet. Émilie V... était alors la Contat de
l’Odéon. Hippolyte la vit dans la Famille Cauchois de M. Alexis de Longpré, « désespérante de beauté
et de talent ». Et tout aussitôt portier de la ville et portier du théâtre de n’être occupés qu’à monter chez
« l’adorable actrice » petits papiers, petits rondeaux : « C’est un rondeau redoublé qu’entre vos mains,
madame, on m’a dit de remettre. » Tantôt cela débutait :
V..., vous êtes belle entre toutes les femmes !Tantôt c’était une idylle de Théocrite :
J’ai gravé sur le hêtre à Vénus consacré,
Gracieuse V...! votre nom adoré !
Mon intuition pour chiffre y met ce signe :
Une âme de colombe avec un corps de cygne !
Puis un lamento :
Toujours vous, ô V...!
Et le lendemain un cantique à la Régnier :
Et ce corps amoureux plein d’exquises saveurs !
Cela était devenu si habituel chez mademoiselle V..., que sa femme de chambre ne regardait même
plus dans les lettres dont l’adresse annonçait l’écriture d’Hippolyte. La déesse chantée, mademoiselle
V..., qui avait entendu dire que les vers sont de certains mots qu’on met un certain temps à ranger, et
qui d’ailleurs ne lisait guère la signature, se fit cette illusion que tout le public de l’Odéon était devenu
amoureux d’elle,—et poëte ; ce qui fit qu’Hippolyte, après trois encriers vidés, ne recevant pas de
réponse, cessa un beau jour d’envoyer à l’indifférente le journal rimé de son cœur.
A peine guéri de mademoiselle V..., Hippolyte eut une rechute, et se remit à soupirer pour une
baronne, douée des cheveux d’une comtesse d’Amaégui, et du teint d’un drame moderne.—Ici, je crois
le moment bon pour vous prévenir que le pauvre poëte avait pris au sérieux la poésie des autres. Par
toutes les œuvres des chanteurs d’alors ce n’étaient qu’Espagne et qu’Italie, que galantes folies des
siècles romanesques, qu’amours d’escalade, et que rendez-vous au clair de la lune ; le poëte s’était mis
à ne pas vivre la vie, mais à la lire. Il croyait aux romans comme à une expérience. Et voilà que dans
cette cervelle de bonne foi ainsi retournée par les livres et le théâtre du temps, l’amour prit un chemin
étrange et insolite : le chemin des toits. Encore tout chaud d’Antony, Hippolyte veut prendre sa
maîtresse d’assaut.—Si elle me reçoit, c’est qu’elle m’aime, je l’épouse ; si elle ne m’aime pas... »—
Hippolyte ne poussait jamais plus loin le dilemme. Sa résolution prise, Hippolyte songea à l’exécution ;
et il arriva—ceci est historique—qu’en l’une des prosaïques années du dernier règne, ce romantique
consciencieux demanda à un de ses amis une lanterne sourde et une échelle de corde. De cette demande
sérieuse, les romanciers devaient faire plus tard des charges charmantes,—et l’ami n’eut pas pitié. Il
n’éclata pas de rire. Il joua avec cette folie burlesque.—« Comment ! tu n’as pas une lanterne sourde et
une échelle de corde... à ton âge ?... Cela n’est pas possible !... Mais tout le monde a une lanterne
sourde et une échelle de corde ! »
Hippolyte dînait à cette époque à une table d’hôte du boulevard des Poissonniers. Il y rencontra
Cinthie Fiocardo. Lui et elle, ils dînèrent, ils se virent, ils se plurent, la baronne fut oubliée, et Cinthie
devint Philis sous la plume de l’amant :
O bien-aimée !
Étoile de ma vie, adorable clarté !
Du soir où je te vis mon cœur fut habité,
Et sa porte sur toi, ma Philis, s’est fermée !
Cinthie Fiocardo avait été chanteuse au théâtre de Pau. Il lui restait de sa voix—une guitare.
Allons ! prends ta guitare,
lui disait Hippolyte dans la langue des dieux,
Et redis-moi ce chant
Que la nuit j’aime tant
En fumant mon cigare !
Cinthie prenait sa guitare, et elle apprenait à Hippolyte la romance :
Fleur des champs,
Brune moissonneuse !
Hippolyte n’était pas encore de la force de Figaro sur la guitare quand il s’aperçut, comme par unerévélation subite, que Cynthie Fiocardo avait cinquante ans,—et de plus qu’elle était maigre. Hippolyte
chassa Cinthie, et fit le rondeau :
Je sais fort bien qu’en ce fatal mystère,
La faute en est à monsieur votre père,
Et j’ai honte à vous dire bas :
Vous êtes maigre !
Pour vengeance, Cinthie mit en lettres incendiaires tous les romans de madame Sand, menaçant en
postscriptum l’ingrat de poignard et de vitriol ; ce qui coûta maintes fois quatre sous au poëte,—et des
insomnies.
Ce fut à partir de ce, qu’Hippolyte fit contre la maigreur un serment d’Annibal. Il arbora
l’enthousiasme de la graisse. Un poëte—qui est maintenant un académicien—venait de chanter « la
femme de lit ». La glorification régnait des robustes appas ; l’on recommençait les épigrammes du
vieux Maynard :
Catherine ne me plaît point ;
Elle est sèche comme cannelle,
On ne saurait trouver sur elle
Pour quatre deniers d’embonpoint.
Toutes les plumes jeunes chantaient la Vénus dodue. Un souffle de paganisme flamand semblait
descendu chaud et lourd sur la Poésie. Les plus timides essayaient un compromis entre le Toucher et
l’Idéal. Un de ceux-là qui voulaient greffer Jordaëns sur Memmeling,—un jeune homme d’alors,—M.
Marc Fournier, écrivait : « Chez les disciples du dogme nouveau, la femme est chrétienne, même un
peu mystique jusqu’à la ceinture, mais païenne de là jusqu’au talon... Je te salue, Vénus pleine de
grâce ! »—Mais ceux-là étaient traités de vieillards. Les enfants terribles chantaient de plus belle :
Des seins fermes et lourds, au moins c’est positif !
Et Hippolyte faisait chorus. Il s’était sacré le Juvénal de l’étisie. Écoutez plutôt :
Au nombre des fléaux que sur notre hémisphère
Dieu fit pleuvoir dans un jour de colère,
Il en est encore un qu’on leur doit ajouter :
En Égypte, aussi bien qu’à Saint-Germain en Laye
Comme à Paris, partout où la chair peut tenter,
—A mon avis, si je sais bien compter,
La femme maigre est la huitième plaie.
Ainsi chantant, il advint qu’Hippolyte aperçut aux vitres d’un magasin de la rue de Richelieu son
idéal—un idéal de beaucoup de kilos, vous imaginez bien. La forte jeune personne était
magnifiquement en chair. L’ayant vue, Hippolyte se prit à rabâcher à tous ses amis les charmes de
l’intérieur qu’il rêvait : « De joufflus enfants barbouillés enfournant de longues tartines..., au nez deux
belles chandelles..., la mère une camisole ouverte, les plis mal rangés, écrasant un de ses seins robustes
sur la face du dernier né..., les langes souillés qui sèchent au feu, un air tiède là-dedans, une atmosphère
de poêle..., l’avant-dernier marmot qu’on nettoie dans le fond..., tout ce que Rabelais et Ostade mettent
de prose et d’humanité autour des joies maritales ! »—L’avenir entrevu de cette grasse façon,
Hippolyte, qui demeurait au faubourg Saint-Germain, se mit à passer rue de Richelieu, pour aller au
ministère de l’agriculture.
Quelques mots sur l’écrivain.
Dans cette grande poussée de 1830, entre toutes ces jeunesses et ces fougues qui se cherchaient une
originalité, Hippolyte avait la sienne propre. Parfois bien, sa muse n’était qu’une spirituelle à la suite,
une suivante du Mardoche. Elle chantait :
Je suis las de toujours voir la lune qui cogne
Son nez à la lucarne ; on dirait un blanc d’œuf
Collé sur du drap bleu : tableau d’épicier veuf,
Ami de la campagne et du bois de Boulogne !
Parfois bien c’était les désespérances à la mode, et dans lesquelles les plus gras et les plus gais garçons
d’alors se drapaient à l’Hamlet :......... Et plus rien ne me luit
Qu’un repos lourd, inerte, où mon corps par avance
Est comme un soliveau pur de toute souffrance.
Matériel et sec, comme lui gros et rond,
Et couché sur le dos, n’ayant plus rien de l’homme
Qu’une masse quelconque, une chose qu’on nomme
Soit dans l’arbre ou le corps du même nom : le tronc.
Il ne s’était pas garé mieux qu’un autre des ballades à la Lune, qu’il appelait dame Luna, et à qui il
dédiait force madrigaux intitulés : La lune qui va au bal.
Ce qui le faisait original, ce n’était pas cette admiration du Maître poussée jusqu’au culte :
Hugo ! maître divin, resplendissant génie,
Qu’à l’égal de Dieu même en mon cœur je chéris !
cette idolâtrie courait alors les rues.
Ce n’était pas une petite brochure portant pour titre : Espérance, et dirigée contre le suicide, qu’il
appelait « le fléau de l’humanité ».
Ce n’était pas non plus nombre de vers emportés de couleur ; et cet assez baroque portrait de l’hiver :
... Des rameaux crochus les turbulents squelettes
Qui dansent par les airs en se cassant les doigts,
Simulent un combat de portiers en goguettes
S’éreintant à coups de balais !
Chaque jour de ce temps apportait de ces images frénétiques et nouvelles.
Ce qui faisait l’originalité d’Hippolyte, c’était l’amour et le respect des grands poëtes du XVIe siècle
et ce certains du XVIIe. Ses goûts de bibliophile étaient passés dans ses goûts d’homme de lettres. Il
trouvait à tout écrivain français un ancêtre, en ce vrai grand siècle. Il donnait à cette passion de
retrouver ces gloires anciennes sous les gloires plus modernes tout le charme d’un paradoxe
vraisemblable. Le sel et l’agrément de cette langue toute riche l’avaient pris et le tenaient. Toutes ces
célébrités, tombées en jachère, lui faisaient sa compagnie d’esprit ; et « il vivait, et il couchait, s’il se
peut dire, avec elles dans toute la religion d’un cher et pur silence. » Dans les sublimes beautés des
Tragiques, beautés que Corneille n’égala pas, il retrouvait un accent du Roi s’amuse. Il révérait les
oubliés des anciens siècles comme les pères du nôtre. Là, il avait un arsenal pour la polémique parlée ;
et il en savait par cœur toutes les armes. En son exclusivisme, aux Boileau il vous répondait par les
Régnier ; aux Piron par les Scarron et les Saint-Amand ; aux Jean-Baptiste Rousseau par les Théophile ;
aux Delille par les Vauquelin de la Fresnaye ; aux Parny, aux Bertin par les Marot, les Saint-Gelais, les
Desportes ; aux Malherbe par les Ronsard ; aux Ducis, aux Chénier par les Alexandre Hardy, les Mairet,
les Robert Garnier ; aux Voltaire, aux Crébillon par les Cyrano de Bergerac, les du Ryer, les Tristan ;
aux Racine même il répondait par les Nérée et les Pradon, et aux Corneille par les Rotrou.—Ne
s’avisa-t-il pas de rimer toutes ces opinions biscornues en vers libres, de les faire imprimer en façon de
canard !
De par saint George et sainte Thècle,
Ce fut un grand passé que le seizième siècle,
et le canard, imprimé chez Beaudoin, rue des Boucheries-Saint-Germain, n’eut-il pas l’idée de
vouloir le jeter lui-même et en personne du haut du paradis de l’Odéon !—Au Jean Journet littéraire on
eut grand’peine à faire entendre raison. Il ne se rendit que sur cette observation amicale « que cela
pourrait mettre le feu au lustre ».
Lorsque Hippolyte envoya son volume de vers, les Amours, à ses confrères, les confrères lui
répondirent, ceux-ci : « Vous avez du génie », et ceux-là : « Ce n’est pas moi qui suis poëte, c’est
vous. » Hippolyte eut la naïveté de ne pas prendre cela pour de l’eau bénite de littérature.
Hippolyte était très-simple.—Longtemps Henry Monnier se donna auprès de lui comme un homme
sans relations, désirant se produire ; et c’était une comédie charmante, qu’Hippolyte lui proposant de le
présenter à deux ou trois pauvres petites célébrités à lui connues.
Deux de ses amis firent d’Hippolyte, l’un le portrait, l’autre la charge en plâtre. Hippolyte dans sa
charge n’avait pas un nez. Il avait une trompe. La mère d’Hippolyte mit le portrait d’Hippolyte je ne
sais où ; et la charge d’Hippolyte sur la cheminée de sa chambre, disant que « c’était mieux son portraitque l’autre ».—C’est cette charge qu’un jour, où toute une joyeuse société s’était abattue chez
Hippolyte, le diabolique Ourliac fit respirer devant Hippolyte, à une femme évanouie, qui aspirait de
confiance.
Hippolyte ne s’habillait comme personne. Il s’habillait comme lui-même pour ainsi parler.—A un
bal de noces, on la vit en habit noir, avec un gilet à carreaux rouges, et des gants couleur de chair.—Sur
l’observation qu’on lui fit de l’étrangeté d’un pareil gilet en pareille circonstance, Hippolyte boutonna
son habit ; et ainsi, son gilet passant entre le noir de l’habit et le noir du pantalon, il semblait porter une
ceinture de flanelle rose.
Hippolyte avait si fort chanté—de Paris—les purs baumes de l’air, des oiseaux le chant clair,
l’herbe qui s’emplit de fleurs et les jeunes moissons qui recouvrent du vallon la gorge encore
frileuse ; il avait, dis-je, si bien chanté, qu’il lui prit envie d’aller vérifier la nature. Il partit pour
Fontainebleau. A Fontainebleau, il alla dans un grand chemin de la forêt. Rien que des arbres de chaque
côté. Peur lui vint. Il retourna à la ville, entra dans un cabinet de lecture, et s’attabla à un roman si
intéressant qu’il passa trois jours à le lire, et regagna Paris au bout des trois jours, fort édifié, et de plus
belle épris des « parfums du ciel » et des « chansons de l’arbre ».
Tellement quellement, ainsi que je viens de vous narrer, doué et pourvu, le poëte se maria,—avec la
permission de M. le maire cette fois. La loi et l’église firent de la demoiselle de boutique de la rue
Richelieu sa moitié légitime. A sa noce, Hippolyte eut un témoin ventriloque ; le lendemain, il trouva
sa femme à balayer toute sa correspondance amoureuse, et cette collection de mèches de cheveux qui
lui étaient si chères ! Il prit un logement pour s’établir en ménage. La chambre tirait le jour par des
fenêtres au ras du plancher qui vous éclairaient par-dessous comme une rampe de théâtre. Un enfant lui
vint. Il déménagea en un autre logement. Celui-ci était tellement en pente que le berceau de l’enfant
placé le soir près du lit, se trouvait le matin contre la porte. Il déménagea encore. Il se trouva logé place
Saint-Jacques—juste en face la guillotine. Une fois là, Hippolyte se mit à être malade, et à se laisser
mourir—crainte d’un coup de bistouri.
Hippolyte mort,—ne croyez pas que la fée Guignolant lâche encore sa proie.—Les amis réunis à
l’église attendent une heure, deux heures... Rien ne vient. On va fumer une cigarette au Luxembourg.
De joyeux croque-morts passent. On les aborde. On leur demande, croyant plaisanter, s’ils cherchent
quelqu’un. On était tombé juste. Les joyeux croque-morts cherchaient Hippolyte. L’adresse avait été
mal donnée. Ils étaient allés rue Saint-Jacques au lieu d’aller faubourg Saint-Jacques.—Enfin les
joyeux croque-morts mettent la main sur M. Hippolyte... Bon ! la bière est trop petite.—On retourne,
on cherche, on trouve ; ah ! celle-ci va au corps.—On charge, on fouette, on arrive à l’église, on
décharge, on pose sur les tréteaux.—Tous les amis étaient partis.—On chante, on bourdonne, on
asperge, on recharge, on remporte, on refouette ;—et derrière le corbillard marche tout seul l’enfant
d’Hippolyte, mordant une belle pomme verte.LE PASSEUR DE MAGUELONNE
Le Lez est une jolie rivière avec ses iris jaunes. Suivez-le une heure en sortant de Montpellier, et
vous entrerez en un pays étrange. Passé les saules du hameau de Lattes, il n’y a plus d’arbres, il n’y a
plus d’ombre. Ici finit la terre de France. Il se déroule devant vous une lande sans borne toute coupée de
flaques d’eau. Ce ne sont plus, jusqu’à la Méditerranée, que des étangs envahis d’herbes et de steppes
marécageuses où le ciel, en se reflétant, laisse tomber de loin en loin un morceau de lapis. Les joncs, les
tamaris, les ronces, jettent leur manteau vert sur les eaux qui fermentent. Les touffes de soude et de
varech tachent de longues langues de sable. En ce désert lézardé par la mer envahissante, semé d’îlots de
terre brûlée, et propice au mirage comme le Sahara, quelques cavales blanches filent à l’horizon comme
des flèches d’argent. Pour un passant qui passe, des troupes de taureaux s’effarent. Dans les canaux
encaissés qui traversent le marais, de lourds bateaux à dragues dorment, leurs roues à godets
immobiles. Plus les chants, plus les cris, plus les joyeux appels de la Provence ! Il fait silence. Le sol
vermineux pullule de scorpions. L’air charrie des nuées de moustiques et de moucherons. Par le
paysage d’or pâle volent des milliers d’oiseaux aquatiques ; et même parfois les flamants navigateurs,
rangés en file, frôlent les plus hauts roseaux, déployant au soleil leurs ailes flamboyantes, joyeux de
cette Égypte retrouvée.
Auprès d’une hutte conique en joncs, wigham de Huron trempant dans la boue, s’évase une mare où
gît, sombrée, la carcasse d’un vieux bateau. Au bord de la mare, pieds nus, jupe rouge et jupe bleue,
deux petites filles, l’une accroupie, l’autre à genoux, font de grands jeux dans l’eau. Leurs petits
cheveux blonds leur courent gentiment sur la tête ; leurs petites jupes carrées et tombant droit des
brassières à la moitié de leurs petites jambes brunies, reluisent au clair soleil qui s’amuse à jeter sur les
plis de la vieille cotonnade des pointes de bel outre-mer et de beau vermillon. Le soleil remonte tout le
long et mord aux petites filles un bout de cou hâlé, et ces petits cheveux follets, qui marquent sur la
nuque des enfants de la campagne comme une petite ligne blanche. La lumière les inonde toutes deux,
met à ce groupe la couleur tapageuse d’une aquarelle de Lessore. Les deux enfants se penchent vers la
mare, allongeant les bras, sans grand souci de se mouiller les poignets. Elles lancent à l’eau un petit
poisson mort, et le petit poisson se retourne et se met sur le flanc à la surface. Elles le rattrapent, elles
le rejettent pour voir s’il nagera mieux ; et ce sont grandes joies et félicités d’enfants, à ces petites, de
souffler l’eau morte pour faire un peu aller le cadavre d’argent, et de le pousser du doigt, la plus petite
se mouillant encore plus que la plus grande.
Derrière les enfants, à l’ombre de la hutte, sur une chaise recouverte d’une vieille tapisserie, est
assise une jeune femme en costume de mariée, une couronne de fleurs blanches sur la tête, un bouquet
au côté. La jeune mariée regarde insouciamment la ruine de Maguelonne qui se dresse dans la mer en
face d’elle.
Maguelonne ! le long passé ! Maguelonne ! la croisade prêchée par Urbain II ! Maguelonne !
Alexandre III sur la haquenée blanche, encombrant de son cortège pontifical le pont d’une lieue !
Maguelonne ! la chanoinerie de doulce beuverye ! Maguelonne ! le convivium generale, et le bon vin
clairet, et les crespets à l’hypocras ! le convivium generale avec la sauce au poivre de la Saint-Michel à
Pâques et la sauce au verjus de Pâques jusques à la Saint-Michel ! Maguelonne ! le manuscrit d’Apicius
in re coquinaria, retrouvé sous les cuisines du monastère ! Maguelonne ! la ville ! Maguelonne ! la
forteresse ! Maguelonne ! l’évêché ! Maguelonne ! la cathédrale ! Maguelonne ! la déserte !
Maguelonne ! une ferme ! Maguelonne ! les goëlands sur la plage ! Maguelonne ! les sabots des
chevaux sur les tombes épiscopales !
Le soleil tourne la hutte ; la tête de la jeune femme est encore blottie dans l’ombre ; mais le soleil va
la gagner. Un homme à barbe noire, à membres robustes, sort prendre un vieux morceau de voile, il le
jette au-dessus de la tête de la mariée, sur des pieux qui servent à sécher les filets.
Pauvre femme, pauvre homme et pauvres enfants !

Dans un faubourg d’Arles,—c’était un soir de noce. La gaieté disait : noce de petites gens ; le heurt
des verres disait : noce de braves gens ; les chansons disaient : noces de jeunes gens.—Ils étaient en
beaux habits ; elle était en belle robe. On porta des santés de la soupe au dessert ; il avait vingt ans, elle
en avait seize. Le marié regardait la mariée ; la mariée regardait le marié : ils se souriaient en l’avenir.
—Une chanson, le marié ! Une chanson à la mariée !
Et lui se leva ; elle rougit. Il chanta :La belle coumé lou printemps
Nous rebiscoule et nous counsolou,
N’a qu’a paraisse, et tout d’un temps
Dé plési lou cor nous trémolou !
—Dé plési lou cor nous trémoulou ! reprirent-ils en chœur, et de fait la belle Rosalie valait bien tout
le patois du monde. Le riant sourire et les blanches dents, les noirs cheveux et les noirs yeux, les longs
cils et le joli nez droit, le front bombé et la peau dorée, la grande taille et les petits pieds ; la jolie
mariée et le beau marbre grec ! Au dernier lundi de Pâques, sur la promenade, les filles d’Arles, en leurs
plus riches atours, en leur plus bel orgueil, ont couronné Rosalie reine de la beauté. Un Marseillais, qui
avait un grand café sur la Cannebière, lui a proposé mariage pour la mettre dans son comptoir ; un riche
confiseur de Lyon a suivi le cafetier marseillais. De Nîmes, de Toulouse, sont venus des cafetiers, des
confiseurs, des pâtissiers, des saucissotiers ; elle les a refusés tous comme ceux d’Arles. Des jeunes
gens lui ont fait des bouquets et ont glissé des lettres dedans. Rosalie a donné les bouquets à ses amies,
et a jeté les lettres au feu. Un grand jeune homme, renommé trompeur, menant bonne guerre aux jolies
filles, a tourné autour d’elle longtemps ; elle lui a fait les cornes ; et l’autre est revenu à ses amis la
lèvre pincée et l’oreille basse comme un homme qui pense à quelque chose de mal.
Son amoureux n’a guère grand’chose : un petit clos et une maisonnette. Mais quoi ! c’est son
amoureux.
Les lumières de la table dansaient sur les haies du petit clos, et la maisonnette, de la cave au grenier,
chantait l’amour.—La mariée était montée à sa chambre ; elle était déjà couchée : en bas elle entendait
les derniers refrains et les paroles d’adieu. Voilà que la fenêtre s’ouvrit, et elle regarda... La peur la
prit ; elle poussa un cri. Son mari, qui venait d’entrer, la trouva évanouie, et vit comme un homme qui
sautait par-dessus la haie de l’enclos. La mariée eut le transport toute la nuit.—Le lendemain on trouva
dans le jardin une tête de mort et un drap de lit.—Le mari comprit ; il devina qui s’était vengé.
La malade fut trois jours entre la vie et la mort ; quand elle se reprit à vivre,—Rosalie était idiote. Le
mari songea à l’abandonnée créature, s’il venait à mourir, lui ; il ne dit mot à l’assassin ; mais, comme
il le rencontrait tous les jours, de peur d’un malheur, il se décida à quitter la ville. Et puis il y a des gens
méchants qui prennent plaisir à rire des pauvres affolés, les montrant au doigt et éclatant en moqueries
peu chrétiennes. Sa maison vendue, un fusil sur l’épaule, quelques écus de cent sous dans sa bourse de
cuir, le mari vint droit à ce désert, bâtit sa hutte lui-même, acheta un bateau avec lequel il passe les
étrangers qui vont visiter Maguelonne. Il chasse la macreuse ; il pêche le poisson que la tempête jette en
ces bourbeuses lagunes ; il ramasse sur le sable les insectes, portant ses curieuses trouvailles aux
entomologistes d’alentour, et faisant souvent affaires avec M. Crespon.
Cet argent qu’il gagne ainsi, ce sont les fleurs blanches, c’est la robe blanche, c’est le voile blanc,
c’est le costume de mariée que, dans sa douce folie, Rosalie n’a pas voulu quitter et veut porter tous les
jours. Toute l’ambition du passeur est que ce costume soit toujours renouvelé, toujours blanc,
toujours frais comme au matin de leur union ; et la femme passe ainsi ses journées entières dans sa robe
blanche, à regarder la mer bleue.
Tout misérable qu’il est, le passeur a tout tenté pour la guérir ; la médecine a été impuissante. Elle
lui a fait espérer un moment que la naissance d’un enfant pourrait amener une crise ; Rosalie a eu deux
enfants, et la crise n’est pas venue.
Une fois il l’a prise dans sa barque, et comme il a trouvé une lueur de plaisir dans ses yeux, souvent
il l’emmène en mer ; et les pêcheurs, à voir passer cette femme vêtue de blanc, assise, immobile, une
main traînante dans l’eau, saluent comme un présage cette madone de la Méditerranée, et se disent :
Bonne mer et bonne pêche !PETERS
HENRI.
Dis donc, Albert, si nous allions passer l’été aux environs de la France ?
ALBERT.
Trouve-moi un trou où il y ait du caporal et où il n’y ait pas de sites à aller voir,—je suis ton
homme.
HENRI.
Je chercherai.—Si nous allions à Londres ?
ALBERT.
Merci. Un pays où il y a presque autant d’Anglais qu’à Naples ! Ils ont tout mis en deuil, ces diables
d’Anglais ! même le vin : leur vin, c’est du porter.
THOMAS.
Allez en Suisse.
ALBERT.
Une république d’aubergistes !
THOMAS.
Allez à Constantinople.
ALBERT.
Allez au diable.
ADOLPHE.
Ah çà, toi, Albert, est-ce que tu ne reviens pas de quelque part ?
ALBERT.
Je crois que oui, d’Allemagne... Des paysans qui fument des pipes de porcelaine ; beaucoup de
diplomates : une bouteille de bière sur un volume de Schiller ; et un soleil que le bon Dieu mouche
bien trois fois par an..... C’est la patrie des conseillers auliques, des redingotes à brandebourgs et des
lits non bordés... Voilà mes impressions de voyage.
CHARLES.
Tu étais l’année dernière à Saint-Pétersbourg ?
ALBERT.
Et il y a deux ans au Caire.—Croirais-tu que Bonino Crétin, c’est écrit sur la petite pyramide ?
THOMAS.
Pourquoi diable voyagez-vous ?
ALBERT.
Je ne me le suis jamais demandé.—Parbleu ! pour être revenu !
CHARLES.
Sais-tu, Albert, que tu ferais un gros livre de tes voyages ?
ALBERT.
Oui,—si je n’avais pas lu d’Alembert : Les voyageurs sont les livres des convalescents : ils bercent
doucement le lecteur.
THOMAS.
Qui vient à la campagne dimanche ?
CHARLES.
L’adresse de l’idylle ?
THOMAS.
On y va par une barrière... Un rustique cabaret, coiffé de verdure comme un Bacchus antique !—Unehospitalité, un accueil, une habitude ! Quand vous êtes deux,—bottes contre bottines,—on ne vous
donne qu’un verre.
ALBERT.
C’est très-joli cela, dans les romans... Quelque bouchon, son cabaret ! Un rendez-vous d’amours qui
mangent à la gamelle !
ADOLPHE.
Eh là ! passez-moi un cigare.
THOMAS.
Es-tu retourné chez madame de S...?
ALBERT.
Non. C’est composé comme une table d’hôte. Il y a des gens qui lisent... on m’a dit que c’était des
vers. Elle lit aussi. Je crois qu’elle va publier quelque chose.
CHARLES.
Son acte de naissance ?
THOMAS.
Ses trente-cinq ans sont discrets comme une femme de chambre du Marais.
HENRI.
Qui a vu la féerie ?
ALBERT.
Un pauvre vaudeville !—J’ai toujours rêvé de faire une féerie, moi. C’est le diable, une féerie,
savezvous ? Il faut être un poëte d’impossibilités, chimérique à toute bride, bête comme un rêve, et fou
comme un cauchemar... Il faudrait deux, trois costumiers qui s’appelleraient Callot, Goya...
THOMAS.
Pardon, Albert.—Et ta Lydie, Charles ?
CHARLES.
Une femme pour qui j’ai poussé l’amour jusqu’à lui apprendre à faire des bâtons, parole d’honneur !
—Messieurs, Lydie s’est jetée à l’eau, d’amour pour moi...
ALBERT.
Dans la Garonne ?
CHARLES.
... Et elle m’a écrit, me demandant deux cents francs pour se sécher.
HENRI.
Tu lui as répondu ?
CHARLES.
Je lui ai répondu que j’étais déménagé.
THOMAS.
As-tu vu le platonique Ernest ces jours-ci ?
HENRI.
Oui. Il marche toujours sur du Pétrarque.
THOMAS.
Et René ?
ALBERT.
Il est toujours content de lui comme une épithète neuve.
HENRI.
Est-ce que Samuel est mort ? On ne le voit plus.
CHARLES.On le disait marié l’autre jour.
THOMAS.
Des deux mains ?
CHARLES.
Des deux mains...—Une veuve qui a un grain de beauté, l’âge d’une veuve, et voiture.
ADOLPHE.
Diavolo !
HENRI.
Où l’avait-il rencontrée, cette veuve ?
ALBERT.
Chez Foy.
CHARLES.
A propos, j’y pense. Albert, veux-tu te marier ?... 150 000 fr. de dot.
ALBERT.
Aimes-tu les jardins dessinés par le Nôtre ?
CHARLES.
Hein ?... justement le parc du papa est une de ses créations.
ALBERT.
Il y a, n’est-ce pas, de grandes allées à angle droit ?... Les arbres sont taillés à pic, de vrais murs...
C’est de la géométrie pittoresque... Les gens qui vaguent dans les allées les mouvements de terrain, les
réduits verts, les lignes de buis, la pièce d’eau, toute votre promenade, vous la savez par cœur du haut
du perron... Hélas ! mon cher, j’aime encore, encore un peu le jardin anglais, les échappades d’horizon,
les surprises et les rencontres, un voile vert au détour d’une allée, les massifs qu’on ne devinait pas, le
parc qui a l’air de s’être dessiné tout seul, l’imprévu d’une végétation libre... ce qui fait que je te
remercie, et que je me garde garçon.
HENRI.
Dis donc, j’ai voyagé avant-hier en chemin de fer avec un monsieur qui faisait des nœuds à son
mouchoir pour se rappeler les points de vue !
CHARLES.
Ah ! vous savez que Rodrigue est revenu de Californie ?
THOMAS.
Qu’est-ce qu’il a rapporté ?
CHARLES.
Deux pièces de cent sous en or.
HENRI.
Et son amour, est-ce fini ?
CHARLES.
C’est fermé. Mais je crains bien que ça ne se rouvre.
THOMAS.
Venez-vous ce soir au boulevard ?
ADOLPHE.
Qu’est-ce qu’il y a à voir ?
CHARLES.
Un drame très-beau !... Cent cinq représentations, mon cher !
HENRI.
Jocko en a eu deux cents.THOMAS.
J’ai rencontré Berthold hier.
CHARLES.
Eh bien ?
THOMAS.
Il va toujours dans le monde.
ALBERT.
Songer qu’il y a à Paris dix mille jeunes gens qui se font la barbe le matin, qui achètent des gants, qui
s’habillent, qui sortent de chez eux à dix heures, quelque froid qu’il fasse, qui saluent, qui dansent six
heures durant, qui causent avec leurs danseuses, et qui font ce métier huit mois de l’année sur douze...
tout cela pour attraper et manger debout, le chapeau dans une main, gênés, foulés, le coude poussé, un
morceau de galantine truffée d’une dizaine de sous ;—et penser que si ces dix mille jeunes gens
cessaient d’avoir envie de ce morceau de galantine truffée, les boutiques fermeraient, le commerce
chômerait, cela ferait la crise commerciale la plus épouvantable qu’on ait vue !
CHARLES.
Qui a vu le Vampire ?
ADOLPHE.
Moi.
CHARLES.
Qui en rend compte ?
ALBERT.
Moi.—Adolphe, raconte-moi la pièce.
ADOLPHE.
Mon cher,—le Vampire, cadavre suceur, poursuit cruellement de son amour exsangue la jeune
héritière de Tiffaugel,—créature grasse et jolie. Il a le visage suffisamment vert,—vert comme le
serpent diabolique qui nous a volé le Paradis où paissaient les panthères, où le vin de Champagne,—
miracle inouï,—se servait de lui-même...
CHARLES.
Très-bien, Adolphe.—Est-ce un succès, Henri ?
HENRI.
Un succès de chair de poule !—Le Vampire est un minotaure du Walpurgis...
THOMAS.
Messieurs, est-ce que vous ne croyez pas aux vampires ?
CHARLES.
Ah ! ah !
THOMAS.
Là, sérieusement ?
ALBERT.
Je croirai si vous voulez aux abonnés du journal de la carrosserie, à l’esprit de monsieur un tel, au
succès d’une pièce littéraire, à ma nomination à l’Académie, aux dettes qu’Arthur se donne, aux
maîtresses que Félix se prête, à l’orthographe de mademoiselle X..., à ma conscience de journaliste, à
l’amitié de mes amis, et encore à l’école du bon sens... mais pour les vampires, je suis le Credo de
Voltaire : je crois aux agioteurs, aux traitants et aux gens d’affaires !
THOMAS.
C’est tout bonnement, messieurs, que vous n’avez jamais été en Dalmatie ; c’est que vous n’avez pas
vu des paysans qui n’ont pas lu dom Calmet, certes ! se couper les jarrets avec une faux, et
recommander au pope de traverser, quand on les enterrera, leur cœur avec un pieu.
ADOLPHE.Moi, je crois aux vampires ; je crois bien à Peters.
CHARLES.
Nous y voilà ! gare les contes !
HENRI.
Peters, le peintre ?
ADOLPHE.
Oui.
ALBERT.
Est-ce qu’il dîne à minuit, sur le pouce, au cimetière Montmartre ?
ADOLPHE.
Je n’en sais rien.—Tenez, à la pièce d’hier, il paraît au couloir de l’orchestre, il me voit, il me
salue..... Une chose qui n’est jamais arrivée !—qu’on emporte, de tragédie à autre, un apoplectique,
sombré dans sa stalle, cela est dans l’ordre, et n’a pas même de quoi interrompre une tirade... mais qu’à
l’instant où il me regarde, un parapluie,—notez qu’il faisait une soirée superbe, un ciel qui promettait
d’être sec au moins huit jours,—qu’un parapluie tombe du cintre d’une façon homicide et
perpendiculaire, et manque de m’empaler à rebours, de me tuer net... cela est d’un inouï et d’un
extravagant à convertir tous les Voltaires de la jettatura !
ALBERT.
Adolphe, mon cher, vous voulez nous faire croire qu’une nourrice napolitaine vous a bercé.
ADOLPHE.
Et remarquez que la comédie cheminait doucement vers les convenances du dénoûment. Les acteurs
disaient proprement la chose. Galamment, le public écoutait ; bénévolement, les critiques jugeottaient.
Grandement s’allongeaient les figures des ennemis de l’auteur. Les hémistiches marchaient d’un petit
pas sûr et tranquille, comme des mulets de montagne, dans un silence de bonne composition... Mon
Peters jette le regard sur la scène ; zac ! un coup de baguette d’une mauvaise fée ! La pièce se décolore.
La peinture devient grisaille. On salue ce vers-ci et celui-là, et cette idée, et cette scène, comme de
vieilles connaissances. Un monsieur se mouche. La grande actrice se prend les pieds dans sa robe. Le
souffleur souffle trop haut. Les critiques du balcon se mettent à lorgner dans la salle. Madame de R.....
entre. Les femmes se renversent au fond de leurs loges. Le silence de tout à l’heure se met à bavarder.
La toile baisse sur une déroute.—Peters sort au quatrième acte. L’attention est reprise au pas de course.
Les critiques écoutent. La grande actrice met des frissons dans la salle. Succès sur toute la ligne. Peters
rentre au cinquième acte. Chute complète. (Entre Robert.)
HENRI.
Tiens ! Robert.
CHARLES.
D’où sortez-vous ?
ROBERT.
De déjeuner rue des Poteries. Verdier nous avait invités.
CHARLES.
Bah !
ROBERT.
Oui... un déjeuner à l’ail ! des perdreaux truffés d’ail... Je n’ai plus de langue... Une soif !... Nous
l’avons arrosée !—On ne te voit plus, Adolphe.—Venez-vous ce soir au bal de B... Très-amusant, mon
cher ! J’ai perdu vingt louis l’autre soir.—De quoi parliez-vous ?
HENRI.
De Peters.
ROBERT.
De Peters ? diantre !CHARLES.
Mon cher, ils sont tous ici superstitieux comme des ballades. Ils disent...
ADOLPHE.
N’est-ce pas que c’est un jettator ?
ROBERT.
Si c’en est un ?... Mais aussi vrai que je vous attends tous à dîner mercredi, je suis sûr de fumer toute
la journée de mauvais cigares, de rencontrer des créanciers au Luxembourg, et des connaissances au
mont-de-piété, de renouer avec une maîtresse qui n’a pas rajeuni, de manger de la poitrine de mouton à
mon dîner, d’aller aux Variétés le soir, de souper à côté d’Anglais, et d’être gris à ma seconde bouteille
de Champagne !... Ah çà, qu’est-ce qui en a parlé, de ce Peters ? Est-ce qu’il vient ici ? Qu’est-ce qu’il
veut ?—C’est très-malsain, parole d’honneur ! de parler de cet homme-là !
ADOLPHE.
C’est ce fou de Charles, qui veut lui faire faire son portrait.
ROBERT.
Mon cher, cet homme fait votre portrait, bon. Rappelez-vous ce que je vais vous dire. Je suppose que
vous ayez un oncle à héritage, votre oncle, dans les six mois, épouse sa cuisinière ; je suppose que vous
ayez un attachement, cet attachement deviendra une chaîne ; je suppose que vous ayez un chien de
Terre-Neuve, on vous le volera ; un frère de lait, il sera condamné aux galères ; un cheval, il boitera ;
une stalle aux Italiens, on jouera la Sonnambula toute la saison ; des amis, ils vous emprunteront de
l’argent ; des fermiers, il grêlera ; du vin de Volney, il se piquera ; du trois pour cent, il tombera à rien ;
des bottes vernies, elles se couperont ; une maladie, elle vous commencera ; un médecin, il vous finira !
—Peters ! messieurs, mais la tabatière de cet homme-là...
HENRI.
Ah çà, comment est-il votre homme ? l’œil Antony...
CHARLES.
L’air de Delaistre quand il joue les traîtres...
ALBERT.
Le grand manteau de Méry, une voix de caverne, le cheveu noir et le sourcil circonflexe ?
ROBERT.
Peters ? Mais, messieurs, quand on ne le connaît pas, jamais...
ADOLPHE.
Les voilà bien ! ils n’ont jamais étudié l’espèce ; mon Peters n’a rien de truculent. Il ne sent pas le
mélodrame, foi de gentilhomme ! Mon jettator ! Il a la tournure d’un honnête homme de bourgeois, les
allures placides et quasi timides, la physionomie douceâtre, la parole mielleuse, le geste onctueux : pas
de grand manteau ! Albert, une redingote qui tourne à la coupe paternelle de la douillette. Des cheveux
jaunes, mon ami, oui, jaunes, des cheveux jaunes. Et puis l’œil rond et saillant, l’œil bleu, l’œil à fleur
de tête, et comme lentement roulant sur un pivot. Il est avec tout cela, le monstre, très-doux,
obséquieux, avenant, allant au-devant de vous, toujours vous reconnaissant, vous abordant, vous
saluant. Il a une petite voix, et au bout de toutes ses phrases, il fait un petit : hi ! hi !—qui est comme
un tic d’ironie. Il vous rencontre ; il dit en vous donnant une petite tape sur le ventre : Vous n’avez
jamais été malade, vous ? Vous rentrez, et vous êtes six mois au lit. Demandez à F... Quand vous me
donneriez vingt actions du Crédit foncier, vous ne me feriez pas aborder Peters sans avoir l’index et le
petit doigt en arrêt... Je ne vais plus au spectacle sans une petite main de corail... Ali, le bijoutier de la
rue du Mont-Blanc, depuis qu’on connaît son mauvais œil, en vend des boisseaux, comme celle-là, tous
les jours.
ROBERT.
Et si vous saviez ce qu’il peint !... Un Rembrandt de cauchemar ! Je n’ai vu qu’un tableau de lui, je
ne sais plus où ? ça représente une fenêtre de la Clinique où des fœtus étaient rangés. Un chat en avait
empoigné un, et se sauvait, le brinqueballant comme un morceau de mou... Holbein est un Watteau
auprès de ce coquin-là !—Il paraît qu’il a une collection de têtes de suppliciés admirable... C’est
macabre ! Il y a surtout, m’a dit Alfred, une tête de Fieschi... Elle marche sur vous.—Mais, le diablem’emporte ! vous connaissez de Montgeron, vous, Charles ? Parlez-lui du nommé Peters.
CHARLES.
Qu’est-ce qu’il lui a fait encore à celui-là ?
ROBERT.
L’an dernier, au steeple-chase, Montgeron montait Trilby. La rivière franchie, Montgeron passe
Emilius qui était premier. Au mur en pierres sèches, Peters dit : « M. de Montgeron saute bien. » Trilby
tombe et se couronne ; Montgeron se casse la jambe ;—une bête de 500 louis !
CHARLES.
Allons, bien, c’est le bouc émissaire, votre Peters ! On tombe de cheval, c’est la faute à Peters ; une
pièce chute, c’est Peters ; il pleut, c’est Peters ; il fait froid à Longchamp, c’est Peters ; vous vous
découvrez des cheveux blancs, c’est Peters ; vous trouvez l’omnibus complet, c’est Peters ; on
s’ivrogne, c’est Peters ; on se met au lit, Peters ; on y reste, Peters ; votre notaire vous écrit une lettre de
quatre pages, c’est Peters ; votre journal se met à publier une série d’articles sur la production agricole,
c’est Peters ; vous êtes rencontré en bonne fortune dans une baignoire à l’Odéon, c’est Peters ; vous
recevez un billet de garde, c’est Peters ; vous entendez une traduction au piano des contes d’Hoffmann,
c’est Peters...
ALBERT.
Les soufflets qui se donnent, les sauces qui tournent, les portefeuilles qui déménagent en Belgique,
les abricots qui manquent, Voltaire qui se réimprime, les pommes de terre qui sont malades, les
baleines et les porcelaines de Saxe qui deviennent rares, les hommes de lettres et les originaux de
Raphaël qui deviennent trop nombreux, les giboulées de mars, les pipes qui se bouchent, les femmes
qui pleurent, les sonnettes qui cassent, le sel qu’on renverse, les livres qui ne se vendent pas, les notes
d’apothicaire, Peters ! Peters ! toujours le mauvais œil de Peters !—Pour un peu, quand M. Peters
regarde les pavés, vous feriez croire qu’il pousse des barricades !
ROBERT.
Ne rions pas de cela, s’il vous plaît.—Et permettez-moi, monsieur, un conseil d’amitié ; si jamais
vous parlez, dans le journal, de Peters, n’ayez pas tant d’esprit.
CHARLES.
Est-ce qu’il me fera souper avec une femme grêlée ?
ROBERT.
Il viendra tous les matins se poster en face de votre porte, et vous regardera sortir, et vous verrez
avant quinze jours la tuile qui vous tombera ! Attendez-vous à tout, à être brûlé vif comme
mademoiselle B..., la jolie, la charmante mademoiselle B...! Peters sortait de donner une leçon de dessin
à mademoiselle B... Mademoiselle B... s’approche de la cheminée pour secouer son tablier sali par le
crayon. Le feu saute après le tablier ; mais on a le temps de se jeter sur la jeune fille et de la rouler dans
un tapis. Peters, au cri que mademoiselle B... avait jeté, remonte ; il pousse la porte : la flamme, comme
arrosée d’huile, reprend et court ; mademoiselle B... était brûlée avant qu’on ait pu l’éteindre.
ADOLPHE.
Enfin, messieurs, ce maudit n’a servi de témoin que dans un duel : les deux adversaires ont fait coup
fourré.
LE GARÇON DE BUREAU, entrant.
Il y a là quelqu’un qui demande à vous parler.
CHARLES.
Demandez-lui son nom.
LE GARÇON.
M. Peters.
ROBERT.
M. Peters !
ALBERT.Voilà une entrée bien amenée !
ADOLPHE.
Si ce philistin entre ici, messieurs, demain la rédaction sera mise à deux sous la ligne, je me brûlerai
la cervelle par amour, ou les écus de la caisse se changeront en feuilles sèches !
CHARLES.
Dites-lui... hum... dites-lui que je n’y suis pas.LE PERE THIBAUT
Avril est fini.
Les feuilles poussent.
Les froids s’en vont.
Sur les ruisselets flottent encore les couvercles des boîtes à fromages, avec leurs petits bouts de
chandelle éteints, lancées par les enfants, le soir du vendredi saint.
Les jours s’allongent ; et les paysans se lèvent à l’aube et taillent melons et concombres, et
découvrent les artichauts et les œilletonnent. Dès le grand matin, âme ne chôme ; on fait dans le jardin
du maire de nouveaux plants de fraisiers et les cœurs s’enlacent.
Dans le sentier vraiment les rouges-gorges s’éveillent ; et même on entend une voix douce et
chevrotante, et ironique un peu, qui chante plus haut que les rouges-gorges.
Sur le chemin où passait la chanson, Minette était montée sur l’échalier pour ouvrir la barrière à ses
bêtes ; et Pierre quasi l’entr’aidait, appuyant contre elle par manœuvre, et la pressant sans paraître, de
fine force d’accolade. A la chanson, saut de chatte, sabots passés aux pieds, bêtes entrées, Minette
rouge, et révérence : Bien le bonjour, monsieur Thibaut.
Les veillées se noient,
Les toits gouttent,
Pâques revient,
C’est un grand bien
Pour les chats et les chiens,
Et toutes les gens
En même temps.
Il marche au bon pas, le père Thibaut. Il n’est pas plus vieux que l’année dernière. Il a sa grande balle
sur son dos, son bâton, et ses mêmes bretelles. Il faut que le père Thibaut ait de l’huile de bras pour
porter depuis le temps ce qu’il porte là. Dieu merci ! il n’a pas plu, et ses souliers lacés sont propres et
nets comme s’il venait d’une petite promenade sur la route aux Gendarmes.
Et de clos en clos, par-dessus les haies et buissonnets, à la chanson qu’il dit, les fillettes actives, et
tous les paysans, lèvent le nez du travail : C’est le père Thibaut.
Il arrive chez Collot, son compère. Collot fait une croix blanche à sa cheminée par façon de joie de le
revoir et de bon accueil. Le père Thibaut met sur la table ses soixante livres pesants ;—c’est dur au dos
du vieil homme, savez-vous ? De franc gosier, il lape le verre de vin frais tiré. Il ouvre sa grande boîte à
deux battants ; et elle brille comme le triptyque de l’église que le curé a fait redorer. Il prend sa prise.
Chez Collot, le village entre, et s’empresse, guigne et reguigne la grande boîte. Même ceux qui
cueillaient des salades pour le soir, ont dit aux salades : « Attendez, » et sont venus.
Le père Thibaut sourit de l’œil à tous les vieux visages. Il tâche à se rappeler les plus jeunes et
derniers venus. Et puis, prise humée, vin lampé :—« Eh ! eh ! vous m’attendiez, nem’? Un peu plus tôt,
un peu plus tard, que voulez-vous ? c’est affaire du temps qu’il fait, plutôt que péché de mes deux
jambes, qui ne m’abandonnent pas encore trop, quand je ne suis pas à l’heure du cadran de votre place.
—Ne faut pas que les demoiselles regardent si fort là-dedans, avec de petits yeux de c’te façon-là, ça
userait les affiquets !—C’est-y beau ce que j’ai aujourd’hui ! et ça reluit, et ça pare, et ça requinque, et
les blanches et les brunettes ! Voyons, Manon, cette année-ci, plus d’excuses, que je t’accommode, ma
fille, c’est-y pour toi qu’il fleurit ce beau bouquet d’imitation, là, dans le fond, que l’on dirait une
gentille aubépine poussée par miracle ? Tiens ! toi, la Grande, qui manges ta pomme, veux-tu que je te
dise la première lettre du nom de ton galant ? Jette ta pelure par-dessus ton épaule : je lirai tout
courant. Mesdames les demoiselles, je suis arrangeur à cette heure, et de compte rond ; c’est-il ça, ou ça
qui vous fait affaire ? le père Thibaut est là pour la réponse. Pour un demi-écu, fichus rouges à
ramageures, et comme en ont des filles de ville ; Lucienne, à toi, Lucienne ! et d’un beau rouge qui se
lave, rouge comme soleil couchant sur bois.—A toi, Roussette, le tour de cou à fleurs jaunes !—A toi,
bonne caquetière, qui trouves toujours le mot quand on joue aux devinottes, nem’? quarante épingles
pour un sou, et de bonnes épingles qui surnageront si vous allez les jeter dans la fontaine de
SainteSabine à la forêt de Fossard, pour voir si vous aurez des épouseux ;—deux liards l’aune, la tresse ! des
peignes, père Milon, que votre bru peigne vos chérubins de petits filiots ! »
Le père Thibaut reprend haleine, et refait son verre plein, et le refait vide en moins de temps que ne
part une volée de perdreaux. De lui verser chacun se peine et prend hâte. Ses sourcils sont blancs, sabouche grande, sa veste bleue. Son gilet croisé a des boutons de cuivre. Les bretelles de sa balle sont de
cuir. Ses bas sont des bas bleus à côtes. Sa voix, sans être aussi belle et redondante que celle des
charlatans en habit rouge, avec des épaulettes d’or, qui battent la caisse pour étourdir le pauvre monde,
et les souffrants de dents, et paraître grands savants,—sa voix est encore bonne, et prend les gens à sa
caresse. Une gaie fleur de verte santé rit dans son bon vieux visage. Il a toutes ses dents, le père Thibaut.
—« V’là les collerettes, cousine Mariotte, et des fines plissures ! Ça a l’air du fichu blanc autour du
cou des marguerites.—Alliances poinçonnées et luisantes à se regarder dedans, Ninette ! Si vous avez
un soupireux, il a bien des piécettes en sa poche ; il n’y a pas besoin de lui dire de vous en donner une,
nem’?—Des piéges à taupes qui vous feront grand ouvrage et tuerie, père Fleury !—Ah ! ah ! n’allez
pas par là, c’est pas pour vous Jean-Pierre ; c’est des choses de paresse : de l’encre et des plumes, à c’te
fin qu’il y ait aussi de quoi pour M. le curé et le maître d’école... De la belle toile, nem’? et qui n’est
pas d’usure ! faites passer à ça deux nuits à la rosée : c’est une soie sur le corps.—Je sais bien que la
moisson n’est pas sur le feu ; tout de même, je vous apporte des pierres à aiguiser des
faux.—Voulezvous des rigoles de buis pour vos futailles ? C’est-y des pommades avec une fleur dorée dessus ? des
tabatières de bouleau qui fraîchissent ?—Il vous faut des mouchoirs bleus à petits carreaux.—Chut !
chut ! je serais à l’amende comme fraudeur : c’est du tabac... de là-bas... suisse, pour les vieilles pipes
d’ici. Si je courais avec tout ça au dos, ça ferait carillon, hein ? tous ces chapelets et médailles de la
Vierge pour le cou de vos petits poupinets et poupinettes !—Et des petites croix de cire bénites, à
mettre sur les ruches, crainte que les abeilles ne s’ensauvent.—Tenez, je retrouve des couteaux, beaux
manches jaunes à fleurettes, comme des bêtes à bon Dieu.—Une belle jupe pour la danse et les
assemblées ! A toi, Marie-Jeanne, un casaquin couleur de bois qui ne se salit pas. Tu te rouleras des ans
au coin de ton feu, que pas une tache ne marquera.—Du savon à détacher la laine, et qui savonne en un
clin d’œil,—et de beaux miroirs à serrer en poche ; miroirs d’étain qui se referment, avec un joli drap
sur la glace, qui vous diront vos vérités, Jeannette ; mais n’allez point par chaque minute à c’te
confesse-là, coquette !—Et du fil, et des boutons, toutes les cognandises pour les ménagères qui ont
homme à pourvoir et maintenir ;—et des ceintures, et des rubans,—ceux-là bleus, comme quand il fait
beau, nem’? Eh ! eh ! ruban bleu, mes enfants, c’est jarretière de mariée. »
Automne amène hiver.
Voilà qu’on laboure et qu’on taille les arbres.
Aux tendues, dans les bois, il n’y a plus de passage d’oiseaux. A peine si, de loin en loin, près des
places à charbon, une bécasse se prend dans un lacet abandonné.
Les feuilles se rouillent.
Les fumées des sabotteries se voient à travers les futaies moins vêtues ; on a mangé le pain de Noël,
le Rama, garni de quartiers de noix et de poires sèches. Dans les nuits longues les chiens hurlent à la
mort.
Pourtant, sur les feuilles du chemin de la commune, un pas crépite et s’approche ; et dans le taillis
sans musique à présent, une chanson vole, vole de branche noire en branche noire.
Dieu a gardé vos bêtes
Et les yeux de vos têtes,
Et des larrons, vion, vion !....
La petite Saint-Sauvé, vite donc ! vite donc !
C’est le père Thibaut.
—« Oui-dà, mes enfants, c’est le vieux père Thibaut. »—Il déroidit un peu ses doigts bleus,
s’asseyant sur une chaise dans le grand âtre de la cheminée, à côté d’un jambon pendu. Il lui faut
maintenant toquer à chaque porte, et aller s’asseoir à chaque cheminée ; car les portes sont bien closes à
présent ; même le trou où passe le chat familier, on l’a bouché ; et les vieilles femmes filent près du feu.
—« Ne m’ayez pas rancune, les amis, si je vous apporte neige, mauvais froids, vilains ciels, toutes
les colères, du bon Dieu ; je vous apporte aussi du chaud et du doux : c’est-y vous, la Colombey, qui
voudriez que votre homme eût froid ? A ne pas lui acheter de ces bas aussi chauds qu’haleine de four,
et qui chaussent les genoux comme des bottes de marais, vous n’auriez pas un gentil cœur. Une
bénédiction, ces bas, pour le labour d’avant le jour, quand la terre est roide gelée !—Ça, nem’? des
petits chaussons pour mettre aux fanfans qui ne tiennent pas au feu, et vont s’éjouir à la
neige.—C’esty pas toi, Jean les-bé-jambes, qu’a toujours un regret de douleur dans les épaules ? Prends-moi de c’te
boule-là ; c’est de la santé en barre, mes agneaux !—Ne montre pas tes dents, la grosse Jeannette : il
n’est pas beau de rire comme ça contre la marchandise du père Thibaut, parce qu’on a été en condition àla ville ;—une vraie boule de Nancy, à mettre dans de l’eau, à s’en frotter le rhumatisme, et qui vous
remet une foulure mieux que tous les rebouteux ! »
Il entre chez le père Valence.—« Bonjour, mère Valence ! v’là votre eau qui bout sur le feu. Vous
savez ce qu’on dit à Cornimont : que c’est âme du purgatoire qui prend un bain ? Faudrait avoir pitié. »
Le père Valence rentre. Pour ne pas les perdre, il était allé donner aux bestiaux qu’il a achetés hier
une tartine beurrée tournée trois fois autour de la crémaillère.
—« Bonjour, père Valence, je ne vous ai pas mis dans les oublis, père Valence. Les yeux, comment
que ça va ? Le blé a grainé cette année ; le diable n’a pas chevillé les moulins ; l’argent n’est pas cher ;
c’est pas une pièce de vingt sous de plus ou de moins... Des lunettes à tous yeux, bien montées de
ferblanc, qu’on marcherait dessus sans qu’elles cassent,—un bel étui, là ;—et qui vous feront lire dans
votre vieux livre de messe, comme dans du tout neuf.—Et votre enfant, le malingre, ça lui irait-il pas,
un tricot comme ça ? ça le sauvera de l’hiver, c’te enfant ; tâtez, virez, c’est du soleil dans le dos, qu’un
tricot calibré de c’te épaisseur. Des bonnets de coton doubles de Troyes qui vous enfournent jusqu’aux
oreilles, et que la bise siffle en démon, que les carreaux le matin soient tout blancs, vous ne prendrez
pas de ces vilains rhumes qui ne se détachent pas. »
Le père Thibaut va plus loin à la ferme. Les marmots qui étaient à l’écurie, à fouailler les poules
avec le grand fouet, l’entendant arriver, rentrent pêle-mêle, les cheveux pleins de paille, dans la grande
chambre.—« Les petiots ! les petiots ! c’est toujours des alouettes, monsieur Landry ; les petiots, ne
sautez pas après mes images, que vous me les déchireriez. L’Histoire du Juif-Errant, Sainte Geneviève
de Brabant, les Hussards français à pied ; voyez, il ne m’en reste plus qu’une de cette belle-là. »
Les marmots prennent d’assaut les épaules du père Thibaut pour regarder l’image. L’image a une
légende en français et en espagnol. Elle porte à l’un de ses coins : Dubreuil, rue Zacharie, 8. Il y a un
catafalque jaune, coupé de guirlandes vertes avec des Renommées roses, adossées aux angles, des
brûle-parfums jetant au premier plan des fumées bleues et violettes, des horizons de drapeaux
tricolores, des groupes de lustres, dont le rayonnement est fait par le blanc épargné du papier, des
femmes en robes rouges, des messieurs en habit bleu cobalt ; et un groupe principal composé d’une
femme en chapeau vert-pois, un boa au cou, un châle bleu de ciel, avec des franges oranges, et une robe
rouge, d’une femme ainsi vêtue qui donne la main à un jeune enfant en redingote polonaise avec un
collant et des bottes à la hussarde.
—« Et puis que je vous souhaite bonne année, récolte bonne ! Savez-vous que v’là bientôt à
SaintSylvestre, et v’là encore une gueuse d’année de finie ? Bien des maux, une année ! Faut que vous
sachiez le temps, est-ce pas ? et donnez-vous un almanach ! Bleu, vert, jaune, la couleur n’y fait rien.
L e Grand Messager boiteux des cinq parties du monde, le Messager à la Girafe ou le Postillon
lorrain, monsieur Landry ; vous trouverez là tout ce qui vous est d’utilité et d’avantage, à savoir : le
comput ecclésiastique, l’horoscope de vos caractères, les remèdes contre la rage et les remèdes contre
le piétain, le crapaud, le fourchet et les autres. Faites emplette, monsieur Landry ; les routes
s’embourbent ; je ne viens pas tous les huit jours ; qui ne m’achète, regrette ; et puis ça me délourdit de
ma charge pour m’en aller. Vous retournez à mon image ? Une fois, deux fois, monsieur Landry, ça
vous va-t-il ? topez là pour l’image et le Liégeois ! »
Partout et toujours, dans toute la chaîne des Vosges, trottinant, marchant, ouvrant sa balle et la
refermant avec toutes sortes de bonnes et gaies paroles,—ici l’été, là l’hiver,—à Pompierre, venant
comme avril vient, à Allarmont, arrivant comme janvier arrive,—toujours chanson voltigeant aux
lèvres, appétit en poche, et cœur content, oui-dà, c’est le père Thibaut.—Du bisaïeul au grand-père, du
grand-père au père, du père au fils, le petit commerce s’est légué ; et bien sûr, mes amis, que c’était un
Thibaut qui colportait de village en village, tout par là, dans les vieux temps passés, le vieux
Kalendrier des bergiers, qui tant contenait : Tables des festes mobiles. Tables pour congnoistre
chacun iour en quel signe la lune est. Figures des éclipses de lune et de soleil et les jours, heures,
minutes. Larbre et branches des vices. Les peines denfer, le liure du salut de lame. Lanothomye du
cors humain. Lart de fleubothomye des veines. Le régime de santé du corps humain. Lastrologie des
bergiers. Des quatre complexions. Les iugements de phizonomie. La division des eages. Les dits des
oyseauls. Les méditations sur la passion. Dictiez et epitaphes des morts. Loraison que bergiers font
à notre dame. Et plusieurs autres choses.UN VISIONNAIRE
—Des contes à mourir de peur ! dit Madame ***.
—Madame,—répondit Frantz avec un sourire,—il faut bien s’amuser à quelque chose, à la
campagne.
—Et vous laissez refroidir votre thé ?—lui dit Édouard.
—Madame, c’est une autre histoire que je veux vous conter. Cassio Burroughs était le plus beau
garçon de Londres. Ajoutez qu’il était bretteur. Il eût tué tout le monde, si tout le monde avait voulu se
battre en duel avec lui.—En sorte qu’il avait pour maîtresse une grande dame, une Italienne. Comme
elle était à son lit de mort, elle lui fit jurer de ne jamais dire ce qu’il y avait eu entre elle et lui. Cassio
pleura. La femme mourut. Un soir à la taverne,—Cassio buvait, madame,—Cassio but et parla. Depuis
lors, à toutes ses orgies, à côté de lui vint s’asseoir la belle Italienne. Le matin de son dernier duel,
l’Italienne vint le prendre par la main et le conduisit jusqu’au terrain.
—Ah ! le beau drame !—fit Hector.
—Je ne l’ai pas fait.—Et Frantz s’inclina froidement.
—Voulez-vous encore une tasse, ma luguore Schéhérazade ?—Et madame *** s’apprêtait à servir
Frantz.
—Mille remercîments.
—Et vous croyez aux apparitions ?
—Si j’y crois ?.... Madame, si j’y croyais, je serais fou.
—Et vous ne l’êtes pas ?—dit Hector en riant.
—Je n’en sais rien, monsieur.—Ah ! madame, il y a peut-être un monde que nos yeux ne voient pas,
et que nos oreilles n’entendent pas.—Blake, qu’on nommait le Voyant, causait avec Michel-Ange,
dînait avec Moïse, soupait avec Sémiramis. Il vous disait : « Vous n’avez pas rencontré Marc-Antoine ?
il sort d’ici. »—Ou bien encore : « Ah ! voilà Richard III. Ne faites pas de bruit, il pose. » Et il prenait
ses crayons,—car c’était un artiste,—et il dessinait, devant vous le Richard III.
—Eh bien oui !—dit Amédée en remuant le fond de sa tasse de thé avec la petite cuiller de vermeil,
et en la reposant sur la table de bois peinte en vert,—une hallucination ! Maintenant, l’hallucination
estelle, comme a dit un médecin aliéniste, une image, une idée, reproduite par la mémoire, associée par
l’imagination, et personnifiée par l’habitude ?...
—Monsieur Amédée, vous parlez comme un livre allemand !—dit madame ***.
—Et que ferez-vous, en ce cas, de Ben Johnson,—reprit Frantz,—qui passait certaines nuits à
regarder son gros orteil, autour duquel il voyait des Tartares, des Turcs, des catholiques monter et se
battre ? Allez, messieurs, le cerveau de l’homme,—la nature psychique, comme ils disent,—ils ont
beau y mettre le scalpel, ils le pèsent comme un paquet ! ils ne sauront pas encore demain ce qu’il y a
dedans.—Oui ! expliquer l’hallucination, rêve les yeux ouverts, quand vous m’aurez expliqué le rêve,
l’hallucination les yeux fermés !—Cet homme voit dans ses appartements des personnes inconnues, aux
visages pâles, aller et venir. Celle-là, une femme aveugle, dit le matin à sa bonne : « Ouvrez la porte
toute grande ! Que tous ces messieurs et toutes ces dames s’en aillent ! » Et il n’y a personne chez elle.
Pour un autre, ce sont des personnages habillés en vert qui dansent dans sa chambre ;—et les exemples
les plus extravagants et les plus divers de cette détente de l’attention,—encore une définition !—de
cette fascination de l’organe visuel, de ce degré morbifique de la sensibilité ! Et le libraire de Berlin,
Nicolaï ! Celui-là, qui boit, a les diables bleus.—Et vous savez, madame, l’histoire des visions de ce
magistrat anglais ? Il vit d’abord un chat, puis c’était un huissier de cour avec la bourse et l’épée, une
veste brodée, le chapeau sous le bras ; puis enfin ce fut un squelette, caché dans les rideaux de son lit, et
regardant par-dessus l’épaule de son médecin !—Mais pardon, je bavarde....
—Et mon album attend,—dit madame *** en le lui tendant à une page blanche...
Frantz se mit à écrire.
Et je ne sais pourquoi tout le monde se tut, écoutant la plume de fer grincer à chaque grain de papier.
La porte, tapissée de roseaux, s’était entrebâillée par hasard. Les deux bougies vacillaient dans le
pavillon rustique où se tenaient madame *** et ses invités, auprès des tasses de thé, le dos appuyé
contre le mur de mousse. Au dehors, par la fenêtre encaissée entre des troncs d’arbres non écorcés, on
voyait la nuit, et la lune qui donnait à la pelouse, margée de grands arbres tout noirs, l’aspect d’une
nappe blanche. Quelques petites rigoles qui descendaient à la rivière dans des conduites de bois
faisaient dans le lointain de petits bruits douteux. Il y avait de brusques remuements de feuilles dansl’allée de tilleuls qui boulait l’eau. La lueur agitée des deux bougies coulait, par la porte entr’ouverte,
sur l’allée sablée, et mettait, se perdant, sur quelques bouleaux des futaies, des apparences fantasques.
Tout au fond, dans le parc, on entendait par instant un renard qui vagissait comme un petit enfant.
—Voici, madame.—Frantz lut :
—Le petit tambour était joli ; il était joli comme un cœur avec ses cheveux blonds et son uniforme
rouge.
Sa mère est à Newcastle, elle fait des aiguilles ; et son père est mort, comme un homme, à la bataille.
Il a l’œil éveillé et le cœur qui sautille, le petit tambour. Les jeunes filles le regardent et lui les
regarde aussi ; et puis, il suit son chemin, car il faut qu’il arrive avant le soir à son régiment, avant qu’il
ne fasse noir comme l’encre.
Jarvis est grand, Jarvis est fort. Il a la joue fendue. Il dit au petit tambour : « Nous ferons route
ensemble. Tu es petit, je te protégerai. Les corbeaux dorment, et il n’y a personne, ni un homme, ni une
femme, ni une petite fille, personne sur la route. »
Jarvis a un petit couteau dans sa poche. Ils passent dans le bois.—« Monsieur, dit le petit tambour,—
la route est là ; pourquoi allons-nous dans le sentier ? Serrez votre petit couteau. »
Le petit tambour était joli ; il était joli comme un cœur, avec ses cheveux blonds et son uniforme
rouge.
A Newcastle, on a rapporté le petit tambour. Il a du sang rouge dans ses cheveux et sur son uniforme
rouge.—Il ne battra plus, madame, votre enfant ; madame, il ne battra plus en tête du régiment.
Jarvis se lava les mains.—Il est allé à Portsmouth. Il a vu un navire qui se balançait comme une
demoiselle prête à danser. Il est parti bien loin sur la mer.
Il fait nuit sur le pont comme dans la cale. Il fait nuit dessous et dessus. Jarvis dit au marin de quart :
« John, les pavés se remuent et courent après moi. »—John dit : « Ne prends plus de gin. »
« John, les pavés se détachent, vois, vois-tu ? Ils courent après moi. Tu sais, le petit tambour, le petit
tambour si joli avec son uniforme rouge ?—John dit : « Va trouver le médecin. »
—« Non, non, je n’irai pas trouver le médecin. Cet enfant qui nous suit de si près, le petit garçon
sanglant,—les pavés courent,—vois-tu comme il se traîne sur les cailloux ? Le voilà ! »
Et Jarvis se met à courir. Il tombe par-dessus le bastingage. Il remonte sur la vague, il crie : « God
by ! le petit tambour ! »—C’est tout.
—Est-ce qu’elle est vraie votre ballade, monsieur Frantz ?
—Comme l’histoire de Talma. Vous connaissez tous ce que Talma racontait, et ce qui faisait son jeu
plein de terreur. Lorsqu’il entrait en scène, il tendait sa volonté, et ôtant les vêtements de son auditoire,
il faisait que ses yeux substituaient à ces personnages vivants autant de squelettes.
—Mais à vous, monsieur,—dit Paul,—ne vous est-il jamais personnellement arrivé...
—Si fait, monsieur,—dit Frantz d’une voix lente.
Madame *** se rapprocha de ses voisins.
—Il y a neuf ans de cela ; j’étais dans un village près de Saverne. Je finissais mes études, et je logeais
chez un curé. Le presbytère était sur le haut d’une colline. Du bas du presbytère partait une grande allée
de vieux tilleuls,—comme vos tilleuls là-bas, madame,—qui menait au cimetière. Les gens du pays
racontent toutes sortes d’histoires sur cette allée de tilleuls. Il paraît qu’il s’y pend au même arbre un
homme tous les ans. Ce que je puis dire, c’est que j’y suis resté un an, et que j’ai vu au fameux arbre un
pendu. Mes deux fenêtres donnaient du côté de l’allée, et quand il faisait une belle lune, je distinguais
chaque tombe du cimetière. Une nuit...
—Ah ! monsieur Frantz,—dit madame *** en se cachant de pâlir sous un sourire,—vous avez fait le
pari de me faire peur ce soir, et voyez, vous avez gagné. Qui de vous, messieurs, me donne le bras
jusqu’au château ?
—Moi, madame, si vous le voulez bien,—dit Hector en se levant.
Les jeunes gens allumèrent un cigare. On retrouva du thé au fond de la théière.
—L’apparition de Saverne, l’apparition de Saverne !—dirent ensemble Édouard, Amédée et Paul.
—Messieurs, l’apparition de Saverne est une apparition d’une nuit. Cela ne vaut pas vraiment la
peine de conter ; mais, puisque vous êtes en veine d’écouter...
Frantz parut se recueillir.
C’était un jeune homme de vingt-six à vingt-huit ans. Il était blond. Ses cheveux longs, plantés hauts
sur le crâne, s’élevaient droits sur leurs racines et retombaient plats sur les joues, laissant se montrer les
deux bosses frontales. Il était maigre ; son nez était fin ; ses moustaches tombaient sur les coins de sa
bouche. Son menton, un peu pointu, était garni d’une longue impériale. Ses yeux bleus, d’un bleusourd, étaient petits et enfoncés. Ses pommettes saillaient vivement sur sa face osseuse, dont la lumière
des bougies accusait, à grandes ombres, tous les creux. Ses doigts étaient longs. En parlant, il tenait ses
auditeurs sous un regard qui paraissait par moments figé comme un regard d’aveugle.—Il était vêtu de
noir.
—Puisque nous sommes seuls, messieurs, reprit Frantz après quelques instants de silence,—que la
châtelaine est partie, et que vous êtes éveillés comme des gens qui attendent un revenant, je vous
raconterai ce que je vois tous les huit jours ; mais ayez la bonté de pousser la porte. Ces tas de plâtre
qui sont après l’allée, et sur lesquels la lune donne, ont l’air de linceuls, et cela m’ennuie... me fait
peur, si vous voulez.—Je perdis jeune une sœur que j’aimais. Le cimetière était assez éloigné de la
petite ville que nous habitions ; j’y allais tous les soirs après souper. Deux mois, je l’ai vue, jour par
jour, comme je vous vois, et les vers venir, et la chair s’en aller. Je la voyais comme elle était sous
terre. Il n’y avait pour moi ni pierre ni sapin ; je la voyais... un spectacle horrible et qui me tuait ! et je
revenais toujours... Depuis lors, je dormis mal. Les songes me vinrent. Mes insomnies se peuplèrent.
Un dimanche, dans la nuit,—mon père gardait le lit depuis deux jours,—dans un rêve, je vis dans notre
salon beaucoup de gens de ma famille en deuil ; une de mes tantes s’approcha de moi, et me dit : « Ton
père ne passera pas trois jours. »—Mon père mourut le mardi. Cela me mit encore plus de songes dans
la pensée. Mon père et ma sœur me revenaient souvent. Insensiblement, je nouai ma vie avec des
imaginations bizarres ; des fantasmagories m’assaillirent, et, si vous voulez me passer l’album, oublié
là, je raconterai en crayonnant.
Il est une heure. Je me couche. Je regarde sous mon lit. Je regarde toujours sous mon lit. Je vois si la
porte de l’appartement est fermée à double tour. Je regarde dans mes armoires. Je pousse les tiroirs de
ma commode et je mets les clefs sur le marbre de ma table de nuit. Une heure, deux heures se passent
sans sommeil. Je me sens froid aux pieds. Mes tempes se compriment. La voûte de mon crâne semble
s’abaisser. Des bouffées de chaleur me montent à la tête. Les muscles de mes jambes se distendent. Je
mets quelquefois la main sur mon cœur : il ne bat ni plus vite ni plus fort. Mes mains se contractent et
se crispent aux draps. J’ai la gorge serrée. Je sens un poids au creux de l’estomac, et par tout mon
individu un sentiment d’anxiété et d’angoisse que je ne puis dire.
Ma porte s’ouvre doucement. Une tête passe, me fait un salut, et semble demander du regard si l’on
peut entrer. Puis le personnage entre et à sa suite se faufilent processionnellement vingt à vingt-cinq
larves d’un pied et demi de haut. Ces terribles grotesques ont la blancheur livide d’une tête de veau
échaudée. Ils marchent sur des pieds grands au moins comme le tiers de leur corps, pieds à peine
équarris dans la chair mollasse. Leurs mains informes et gélatineuses se digitent en d’immenses doigts
annelés de bourrelets de graisse. Tous emboîtant le pas, et comme enchevêtrés l’un dans l’autre, se
prennent à côtoyer lentement le mur, contournant les meubles, entrant dans tous les angles, passant
autour de toutes les saillies, ondulant et fourmillant comme un monstrueux relief de Calibans nains. Le
maître des cérémonies est un croque-mort qui a sa tête sinistre couverte d’un gigantesque tricorne, d’où
s’échappent, voltigeant à terre et se prenant en ses jambes, deux bandes de crêpe noir pareil à celui de
Crespel. Sa face est creusée du front aux dents comme un quartier de lune, sa veste est noire, ses
grandes bottes sont relevées au bout à la poulaine. Il tient dans sa main une lettre bordée et cachetée de
noir. Je n’ai jamais pu lire ce qu’il y avait sur cette lettre. Il est suivi d’une petite femme dont l’épaisse
chevelure grise, séparée au milieu de la tête, retombe jusqu’aux talons, comme un voile poudreux
autour d’un corps qui semble habillé d’une vieille reliure de vieux vélin. Ses deux grands yeux blancs,
logés dans des orbites de crâne desséché, sont tachés d’un point noir ; les mâchoires, dégarnies de joues,
bâillent hideusement avec toutes leurs dents et leurs gencives dénudées ; la colonne vertébrale, qui relie
la tête au reste du corps, et les clavicules apparaissent tachées de rouille, complètement dépouillées.
Sous les turgescences des seins, les vertèbres trouent la chair ; et l’épouvantable Lamie de ses doigts de
chauve-souris porte son ventre ballonné comme une vessie de blanc. Du ventre partent deux petites
tiges emmanchées de deux pieds plats,—deux truelles de maçon.—Cette apparition, messieurs, est celle
qui m’effraie le plus.—Ce ne sont pas les caprices funèbres du graveur espagnol ; ce ne sont pas les
ombres stygiennes de l’antre de Trophonius ; ce ne sont pas les griffonnages et les bossues goîtreuses
du Vinci ; ce ne sont ni les maigres squelettes classiques des Danses des morts, ni les figurations
antinaturelles des mythologies de l’Edda ; ce sont plutôt,—autant que ma pensée peut trouver une
analogie à ces visions de terreur caricaturale,—ces idoles sataniques que, dans un tronc d’arbre, Java
taille à ses dieux de mort.—Derrière la femme vient un garde national pied-bot, avec un énorme bonnet
à poil. Les bras retournés, plus longs que son corps, traînent par terre derrière lui deux mains
semblables à des poulpes de mer ; puis encore, c’est un cul-de-jatte assez propret, avec une jolie queuepar derrière dont le nœud forme un énorme papillon noir, voltigeant de droite et de gauche ; les
moignons sont fichés dans les pieds ronds en bois des poupées de vingt-cinq sous ; il ne touche pas terre
et tenant une béquille de chaque main, il se balance dans le vide, comme un pendule.
Après cela, ce sont les incestes de la forme humaine et de la forme bestiale, les plus inouïes
contrefaçons de l’homme. Une grosse tête d’enfant, cerclée d’un bourrelet, montée sur des pattes de
faucheux ; une face qui rentre dans le crâne fait en coquille d’escargot... Je veux leur parler ; je ne puis.
Ma langue se colle à mon palais. Ils vont ainsi, suivant chaque plan du mur, fût-ce une moulure,
jusqu’à mon lit. Ils passent frôlant mes draps. Un clown diabolique marche les pieds en l’air, les mains
passées dans de prodigieux sabots ; des mufles de gargouilles ; un prêtre qui a des règles d’ébène au lieu
de bras ; un homme qui chevauche une tarasque, en mâchant une boule de billard rouge ; un maître
d’armes avec un serre-bras, un énorme tire-bouchon en guise d’épée ;—tout cela passe ; les uns me
regardent tristement ; les autres d’un air menaçant ; les autres indifférents, ou occupés à marcher sur la
queue traînante de ceux qui les précèdent. Cheveux et barbes faits en plumes d’oiseau ; des gens qui
portent la tête du côté du dos, des pieds palmés ; c’est comme si un Callot d’enfer vidait ses cartons
dans ma chambre ! les plus étranges accoutrements...—et il n’y a point entre eux et moi cette gaze dont
parle Esquirol ;—tout éclate de lumière, pourpoints à la croix blanche des Templiers, des faux cols, des
chapeaux en entonnoir, des éperons, des lunettes d’or, des fraises Henri II, des redingotes à la
propriétaire... Ils s’en vont ; je sens qu’ils passent dans la pièce à côté de ma chambre, et qu’ils en font
le tour. Quelquefois ils reviennent, et tournent encore une fois...
Le sable cria dans l’allée.
—Messieurs—dit Siméon en ouvrant la porte—le feu est allumé dans vos chambres !UN COMÉDIEN NOMADE
« V’là les comédiens ! serrez les couverts ! »—L’étape a été longue, le chemin poudreux. Tout le
long de la route, vainement les cabarets ont balancé leurs provoquants bouchons de paille : il a fait soif
pourtant ; mais la dernière sous-préfecture n’a pas goûté Lazare le Pâtre. Ils arrivent, les pauvres
diables ! « riches de mine, mais pauvres d’habits » dans un char à banc peint en jaune, avec leur bagage
dans de mauvaises caisses en bois blanc chargées et rechargées d’adresses. Ils arrivent. L’hôtesse de
Châteauroux, qui les a flairés, crie à la bonne : « V’là les comédiens ! serrez les couverts ! »
Comédiens de province ! parias, sentinelles perdues de l’art dramatique, artistes au long cours, allant
par toute la France à la chasse de la recette, portant dans une misérable valise toutes les gaietés et toutes
les terreurs, les fourberies de Scapin et les fureurs d’Oreste, des couronnes et des battes ; comédiens à
toute outrance, suppléant aux décors, faisant de rien quelque chose ; Napoléons de la rampe, rayant le
mot impossible, apprenant sept actes en deux jours, prenant le vent comme il vient, le public comme il
est, emplissant la rotonde des diligences, répétant dans les auberges la fenêtre grande ouverte ;
quelquefois montant et descendant toute la gamme des passions humaines dans une grange pour dix
sous les secondes ; tirades hurlées, recettes en gros sous, existences de hasard, dîners d’occasion,
couchées de rencontre, le plaustrum de Thespis moins les vendanges, soupirs des Ragotins de l’endroit
pour Angélique ou mademoiselle l’Étoile, hôtelleries où l’on engage « les chausses troussées à bas
d’attache »; vie de pourpre et de guenilles, d’imaginative et d’audace ; vie à la Rosambeau, où
Robespierre se fait un gilet avec du papier grand-aigle, où Louis XV se fait une perruque avec des
copeaux poudrés de farine !
Pauvres comédiens ! toujours tournant le dos au succès, toujours gais et dispos, toujours éclatant en
joyeuses histoires, la boîte de Pandore sous le bras, la boîte ouverte, l’espérance au fond !
Destin ! l’Olive ! la Rancune ! X... était votre frère ! Et lui aussi était allé au Mans et partout, lui
aussi eût joué une pièce à lui tout seul ! lui aussi eût fait en même temps le roi, la reine et
l’ambassadeur !
C’est X... qui va trouver un correspondant dramatique : « Parbleu ! monsieur, je viens vous
demander une place dans la troupe que vous formez pour Abbeville !—Quel emploi jouez-vous ?—
Monsieur, quel est l’emploi que l’on paye le plus cher ?—Monsieur, ce sont les premiers ténors.—Eh
bien ! monsieur, mettez que je joue les premiers ténors ! » Et il joua les premiers ténors.
X... est maigre comme un vieux cheval ; il mange comme un homme qui a eu appétit toute sa vie. X...
ne joue bien, à ce qu’il dit, que lorsqu’il a un coup de soleil—(son coup de soleil, il le jauge à huit
litres).
Mais il faut l’entendre annoncer, ainsi jauge, dans le drame moyen âge la fameuse lettre patente :
« C’est une lettre épatante du roi ! »—il faut l’entendre prononcer sa fameuse phrase : « Allons ! il se
fait tard, regagnons notre pauvre chaumière ; là, du moins, nous goûterons le bonheur que le riche
ignore peut-être sous ses nombrils dorés ! »—il faut encore entendre dire cette autre phrase de la Forêt
périlleuse : « Faites tourner ce rocher sur ses gonds. Le capitaine ne plaisante pas ; à la moindre
inflaction à la discipline, il vous tranche la tête avec un sabre fraîchement émolu, comme je la tranche
moi-même à ces simples pavots ! » Cette dernière phrase, où X... employait toutes les cavernosités de
sa voix, fit frémir trois mois le parterre de Nérac.
Il y a dans X... pas mal de Panurge et beaucoup de Gringoire. Plus riche en ressources que Quinola, il
a toujours à sa disposition soixante et trois manières de payer un écot. Ne doutant de rien, et moins de
lui que de toute autre chose, grand caractère tout frotté de stoïcisme, assez indifférent aux pièces qui
descendent la garde, accueillant les bravos avec gravité, il déjeune parfois d’une croûte trompée à la
fontaine du comédien de Le Sage ; mais vient-il à dîner, à dîner avec la fine côtelette aux cornichons, la
sardine et l’omelette au lard, il ne songe nullement, je vous jure, à penser qu’il y a 365 dîners dans
l’année.
X... a une expression favorite :
Un rien vous étonne, et tout vous embarrasse.
Un de ses amis le rencontre à Paris : Quel emploi avais-tu à Lunéville ?—Hautbois.—Comment,
hautbois ? Ça n’est pas un emploi, ça. Et puis tu ne sais pas en jouer...
Un rien vous étonne, et tout vous embarrasse !X... a toujours les mains sur les hanches, comme s’il cherchait la batte d’Arlequin. Il sautille ; ses
mouvements sont saccadés. Il a l’air de remuer, piqué d’une tarentule. Sa voix est aiguë, aigre et
criarde, et se raccroche en ses hiatus au perpétuel sangodemi !—Quand il parle, il s’aide de ses yeux, et
roule les prunelles comme s’il jouait dans la vie privée les traîtres de Bouchardé.
X... est prêt à tout, propre à tout. Un accessoire qui manque, il le remplace. Un souffleur, qui crut lui
faire une mauvaise farce, lui souffla un soir tout le temps d’une pièce le journal la Patrie : X...
improvisa un autre rôle.—Dans je ne sais quel drame, l’horloge devait sonner trois heures. Elle ne
sonne pas. X... s’approche de la rampe, fait : Tin !... tin !... tin !... et reprend : Trois heures ont sonné !—
Rien ne l’embarrasse. Je ne vous dirai pas qu’il jouera sans public, non ; mais il jouera sans salle. A
Rouen, le directeur du Théâtre des Arts ne veut pas lui laisser donner sa représentation à bénéfice sur
son théâtre : X... va trouver le directeur d’un théâtre de marionnettes, et lui loue sa salle. Il n’y avait
qu’un inconvénient : X... était plus haut que le théâtre. Quand il était debout, sa tête était dans les frises.
X... ne sourcille pas. Il se couche à terre, s’appuie sur un banc de gazon, et chante ainsi couché : Asile
héréditaire, de Guillaume Tell, et dit la tirade de Gros René, du Dépit amoureux. Il fit 47 fr. de recette.
A un de ses amis qui lui disait : Comment.....?
—Un rien vous étonne, et tout vous embarrasse !
Écoutez ses vues sur l’esthétique de l’art, quand à la Halle il va de chez Baratte chez Bordier, bras
dessus, bras dessous, avec F..... qui l’avait ce soir-là enguirlandé, des pieds à la tête, d’une devanture
d’herboristerie : « On n’a jamais compris Buridan de la Tour de Nesle ; Buridan ne doit pas avoir une
cape, une épée ; c’est pas ça. Buridan est un soldat qui revient de la guerre ; il fume son brûle-gueule,
raconte ses campagnes, et demande un litre à 6 ! »
A table d’hôte, quand on enlève un service : Laissez ! « laissez ! dit X... Ces plats ne vous gênent pas ;
ils charment ma vue ! »
Grand comédien que ce X...!—Ce n’est pas qu’il ne soit sifflé, et souvent, et beaucoup, et très-fort !
Mais il a le caractère et le dos fait aux sifflets comme aux frutti du parterre de Rouen, et va se
guabelant de tout cela.—Il joue le premier acte de la Dame blanche. Il est sifflé. Le second acte va
commencer. Le directeur vient le prévenir. Il trouve X... se déshabillant tranquillement dans sa loge.
« Mais vous êtes donc fou ! Et le second acte...—Je ne le sais pas, ni le troisième.—Comment ?—J’ai
toujours été sifflé au premier. Je n’ai jamais joué le second. »—On lui jette un jour du paradis une tête
d’oie.—Messieurs, dit X... en la ramassant, la personne qui a laissé tomber sa tête pourra la réclamer au
vestiaire en sortant.
Va, pauvre X...! pauvre méconnu ! pauvre calomnié ! va de sous-préfecture en sous-préfecture,
méprisé de tes collègues des grandes villes, pensant avec Bonaventure Des Périers « qu’avec cent francs
de mélancolie, on ne paye pas pour cent sols de dettes »;—peut-être un soir, dans le Midi, bien las et
fatigué, tu t’assiéras sur un banc de pierre, sans un sou de courage ni d’argent, n’ayant plus qu’un vieil
habit noir à vendre, l’habit de tes jeunes premiers ; tu t’assiéras, les pieds moulus et la mort dans le
cœur : alors une vieille femme passera qui te dira : « Venez chez moi. » Elle te fera bien souper et bien
coucher. Et le matin, quand tu lui diras : « Je ne peux pas vous payer. Je suis comédien ; voilà mon
habit »;—la femme le repliera, ton habit noir, et le remettera dans ton sac en te disant : « Moi aussi, j’ai
un mauvais garçon de fils qui est à courir la France comme vous. Eh bien ! s’il se trouvait dans votre
position d’à-présent, j’aimerais bien qu’il trouvât une brave femme comme moi pour lui donner à
manger et à coucher. »

Sur la tombe du nomade, qu’on mette un masque comique, un bâton de voyageur.L’EX-MAIRE DE RUMILLY
C’était, après tout, des gens d’esprit essayant de faire l’hôtellerie de la vie bien fournie, montée,
pourvue, garnie de toutes sortes de plaisances, charmes et agréments, dormant grasses nuitées, riches et
argentés comme des mendiants qui reçoivent de tout le monde, écrémant le plaisir et la satisfaction du
mariage pour laisser au prochain ses charges, ennuis, chagrins et déboires, se gagnant magnifiques, et
bien-sonnants, et doux-flattants, revenus de leur ferme du ciel, ayant à portée de la main toutes bonnes
et désirables choses. Les belles plaines, avec fraîches eaux, beaux prés valants, terres fertiles, salubres et
délicieuses, étaient leurs douaires et leurs hoiries prédestinés. « O gens heureux ! ô demy-dieux ! »—
leur disait l’autre, les voyant autour des dix sept cent mille clochers de France, seigneurs de toutes les
bonnes pâtures, beaux aspects de feuillade, et belles granges et basses-cours, et bois, et rivières, bien
ameublés de tous gibiers, poissons, poulailles, bien vivant, mangeant, humant : « O demy-dieux ! ô
gens heureux ! c’est paradiz en cette vie et en l’aultre pareillement avoir ! »
Habiles gens que ces épicuriens du maigre et du jeûne ! Des étangs à ne pas les compter, où le filet
n’avait qu’à se laisser tomber pour ramasser, à se rompre, brochets, carpes, brochetons, anguilles !
Viviers de pierres de taille pour garder le tout bien vif et en santé ! Allées sablées pour l’abbé, de
l’abbaye jusqu’à la belle vigne, folie et joie et réconfort des soirées d’hiver, attendant les buveurs
dominicaux, couchés sur les coteaux de pierre à fusil ! Domiciles d’élection, de paix, de pitancerie, et
de bien-être, et de belle vue champêtre, avec le gai soleil pour éveilleur et sonneur de matines aux
fenêtres joyeuses, avec le gai soleil pour compagnon mûrisseur des espaliers à six étages ! Vergers
frutescents, tout rougeauds de fruits ; plantureux terrages, chauds nourriciers des grainées opulentes ;
forêts qui font l’horizon vert, et le garde-manger encombré ; rivières échappées à travers les peupliers,
pour le babil des battoirs, et le tic-tac du moulin ; chènevières mettant fine toile au corps ; prairies
d’émeraude, donnant bon beurre, bon fromage, et bonne viande : toutes gaudisseries de la gueule et des
yeux, cherchées et trouvées en ces châteaux bénis !—« Bien de moines ! » à tous charmants coins de
nature ; « Bien de moines ! » à tous riches terroirs, c’est le refrain populaire ; aux prés de feutre :
« Bien de moines ! » aux guérets serrés : « Bien de moines ! » aux étangs grands comme des lacs :
« Bien de moines ! » aux saulées bruissantes : « Bien de moines ! » « Bien de moines ! » dira toujours
le plus vieux du village. « Bien de moines ! » ont dit les acheteurs des biens nationaux. « Bien de
moines ! » se disent les fermiers de leurs héritiers.
Quel rêve entrevu, la première fois qu’ils entrèrent au pays de Rumilly ! C’était splendide jour de
printemps, ou clair temps d’automne. Quelle ambition éveillée par toutes les promesses de la gente
contrée ! Et comme, leur quête finie, les moines la quittent pensifs, tout songeant à un retour.
Donations à insérer au cartulaire, indulgences à donner aux peccadilles de ces temps héroïques et
brutaux, ils ruminent la clef qui leur ouvrira le petit Éden. Et dès 1104, ce sont moines de Molesmes
entrant à Rumilly de par Hugues de Champagne. Hugues a retiré de son doigt son anneau. Il a juré sur
les Évangiles, devant Pascal de Rome, Rithal, évêque d’Albe, légat du pape, Milon de Bar, l’acte de
donation du village de Rumilly ; et vite de Molesmes, pays raboteux, abrupte, tempétueux, pays de
grand vent et de montées où les mules se déferrent,—ils s’installent en cette patrie nouvelle à pentes
molles, à promenades point essoufflantes aux bedaines béates. L’air y ventile, frais et doux, et la forêt
pare la bise. Benoîtement, les bonnes gens s’arrondissent à la sourdine d’un arpent, de deux, de
cinquante, envahissant, de ci, de là, tout le pays. Gauthier de Fresnoy leur accorde la moitié de ses
dîmes. Un autre jour, c’est le village de Saint-Parres qui leur est donné ; un autre, c’est le Bouchot ; un
autre, c’est Nice ; un autre encore, Villeneuve-sur-Terrien ; un autre, le Long-du-Bois ; un autre, c’est
le château de la Motte ; un autre, c’est une verrerie à souffler larges flacons pour enserrer la purée
septembrale, et verres généreux pour porter les santés du souper. Pour des chemises, c’est Adèle de
Rumilly qui leur accorde la dîme sur le chanvre. Ce ne sont, en ce temporel de Carabas, que milliers de
boisseaux de blé et d’avoine ; les arpents de terre, de bois, de prés ne s’y comptent plus que par
centaines. Sous le poids de la dix-septième gerbe, du vingt et unième du chanvre et de la navette,
crèvent les granges. Vers les basses-cours trop étroites, on amène des quatre points cardinaux du lieu,
en longues processions, oies, chapons, gélines. Trois moulins, pour l’abbaye, tournent sur l’Hozain. Et
pendant que Jean Collet échaffaude entre les peupliers la tour blanche de son église, cinq petites
tourelles élancent dans le ciel leurs pointes d’ardoises pour l’abri et l’habitation d’honneur du seigneur
abbé. Et de tant de jouissances charnelles, conquises en si peu de temps, le cantique de reconnaissance
se lit aux murs tout égayés de paganisme. Sous les figures emmédaillonnées dans les grandescheminées, c’est la devise : Jupiter Custos. Sur les chapiteaux des colonnes qui soutiennent le
promenoir d’été, des enfants à cheval sur des cygnes font cabrer leurs montures, et les Amours, à ailes
rognées, qui jouent du psalterion, semblent chanter, en leurs musiques inentendues, le Credo
mythologique du XVIe siècle ; même au-dessus de la porte, passage particulier de l’abbé, le tailleur de
pierre jette, dans les lambrequins, la tête échevelée d’Ariane.
Mais tout cela était hier, et je veux conter aujourd’hui. Débouchez un jour de mai par l’ancienne
route de Paris : la plaine qui entoure Rumilly vous apparaît immense et plate, toute couverte de blés
verts, où la houle jette en courant ses moires blanches. Plus loin, une ligne qui serpente, d’oseraies et
de peupliers. Quelques tuiles de toits percent de rouge les feuillages. Puis les cinq tourelles bleuâtres
du château, la tour blanche de l’église. Là-dessus, le coteau monte, couvert d’arbres fruitiers fleuris. Le
soleil joue dans la neige mate des fleurs, y posant par places des brillants, comme dans de l’argent
bruni. Au haut du coteau, un panache d’un vert sourd qui fait ressauter les verdures aériennes des
premiers plans.—Sur le chemin vicinal qui va du village à la route, il marche un androgyne de six pieds
de haut, entoilé d’un coutil gris qui dessine d’amples gigots aux bras. A chaque enjambée sous la
blouse longue se cache et se laisse voir, pudibonde et modeste, la broderie anglaise d’un pantalon de
petite fille. Des souliers de prunelle chiffonnent leurs rubans de soie noire autour d’une cheville en
paturon. Le vieillard s’avance, herculéen, dans un balancement craintif et sautillant. Il a sur la tête nue
une perruque qui semble une touffe de mousse desséchée, à cheval sur deux immenses oreilles couleur
de vieille préparation de cire. Au front, un nez gigantesque commence ; un nez non pareil auquel on
dirait que courent toutes les lignes du menton et des joues comme si elles s’efforçaient d’amarrer au
visage cet insolite morceau de chair prêt à fuir. Ainsi nasalement pourvu, la tête du vieillard a l’air de
ces hydrocéphales de buis qui servent d’enseignes drolatiques aux marchands de parapluies. Il tient en
main une ombrelle ouverte. L’ombrelle de soie met au chef de l’homme des reflets roses.
Il s’avance relevant sa jupe pour la moindre rigole. Il remonte ses gigots, tout en scrutant d’un œil de
maître les champs, les gens, les mares et les canards. Il s’arrête tout au bord de la route. Il jette un
regard du côté de Paris. Il revient. Il trottine, faisant des coquetteries de démarche, et se retournant. Il
s’ajuste. Il se trousse, se détrousse et se retrousse.
Cet homme est le seigneur suzerain de cette ancienne terre de moinerie. Cet homme commande au
pouvoir spirituel. Cet homme règle les obligations du maître d’école envers la commune. Cet homme
donne le mot d’ordre à cette police qui est le garde champêtre. Cet homme requiert cette force civile
qui est la garde nationale. Quand cet homme rentre de son invariable promenade, les intérêts locaux, et
les contestations, et les demandes, et les placets sont à sa porte, bonnet bas, révérences prêtes. Cet
homme est le maire de Rumilly.
—« Azélie—a-t-il dit—donnez-moi mon ouvrage. »
Il a tiré une longue broderie. Il a mis son dé, il a enfilé son aiguille. Il a ses yeux de vingt ans. Il ne
met pas de lunettes. Il brode au feston la longue bande.—C’est le baldaquin qu’il destine à son lit.
Celui-ci entre, et celui-là. Ils s’asseyent. M. Jousseau poursuit son feston. Ses doigts agiles vont et
viennent. Il a croisé une de ses jambes par-dessus l’autre, et il travaille. L’un dit que les oisonneaux de
Mathieu trouent sa haie ; l’autre qu’il faudrait un nouvel instituteur, que celui qu’on a se grise, et que
les enfants n’y apprennent rien, et qu’il n’est jamais levé pour sonner l’Angelus ; un autre qu’il faudrait
voir le préfet pour le procès des grands bois que la commune a avec l’État. M. Jousseau dit à l’un :
« Vraiment ?—à l’autre : « Possible ! » Il brode toujours. Il ajoute : « J’irai à Paris, le mois
prochain, »—et il répète : « J’irai à Paris. »
De la cuisine, une voix aigre s’échappe :—« A Paris ? y pensez-vous, Monsieur ? J’ai cent cinquante
dindons à élever cette année ! Vous allez, comme ça me laisser seule ? »
Après souper,—quand c’est l’hiver,—Azélie a mis de l’huile dans son bureton. M. Jousseau le prend
à la main. Azélie marche avec ses sabots dans la nuit noire. Elle porte un rouet, et une quenouille
chargée. M. Jousseau marche après Azélie, se garant des pierres et du ruisseau de fumier de la ferme.
Les voilà arrivés, lui et elle, à la veillée des femmes : tous les rouets sont en jeu. Quand les commères
le voient :—« M. Jousseau, mon dernier a une foulure. »—« Il faut une omelette aux cloportes,—dit
M. Jousseau,—je vous ferai l’ordonnance. » Il s’arrange à son rouet.—« M. Jousseau, mon homme a
son rhumatisme. »—« Bonne femme, c’est qu’il ne porte plus les trois marrons que je lui ai dit de
porter dans la poche de son pantalon. »—M. Jousseau a mis son rouet en train. Il ordonne encore
d’autres remèdes, et sous son pied géant chaussé de prunelle, son rouet en fièvre tournoie et ronronne
dans la grange, plus strident que tous les autres.
Méprise du créateur que cette cervelle femelle logée dans cette caricature de mâle ? Cervelle couléeau moule des gynécées, engouée de chiffons, manœuvrant toute la machine solide de ce corps ridicule
aux petits travaux des Arachnés ! Homme-femme ayant ambition depuis trente ans d’aller à Paris pour
caresser de l’œil les belles robes et les beaux bonnets, et les petits brodequins ! Et les paysans lui
pardonnent à ce maire enjuponné, fiers de vous montrer l’écriture calligraphiée de ses grotesques
ordonnances médicales.
La veillée est finie. Il est rentré chez lui. Il est dans son lit, M. Jousseau. Il a la tête sur son oreiller ;
sa chandelle est sur sa table de nuit. Ses volets sont bien fermés, les rideaux de sa fenêtre tirés. Il est
couché sur le dos ; il tripote dans ses longs et grands doigts noueux quelque chose, et le retourne et le
façonne comme une mère habille son enfant. Il a un petit carton près de lui, où il puise et remet tantôt
un chiffon, et tantôt un autre. Ces chiffons ressemblent, à de petits vêtements : voilà un petit béguin et
voilà une petite jupe. Il travaille avec tout cela dans la ruelle contre le mur. C’est long ce qu’il fait ; il
s’impatiente ; il prend une épingle sur la table de nuit ; il se pique. Il bougonne sourdement. Cela
avance. Il sifflote un petit air. Il lui faut maintenant ses deux mains ; il met l’épingle entre ses dents.
Là ! voilà qui est fini. Il fait sauter cela sur son séant, regarde et donne encore un coup de main ici et
là : c’est sa poupée qu’il vient d’habiller. La chandelle tantôt ramasse sa flamme au-dessus de son
champignon qui charbonne, tantôt la lance bien haut par-dessus ; et au mur, le petit paquet de chiffons
que branle le vieillard remue. Au mur, aussi, l’énorme nez du vieillard se projette, mettant une grande
ombre bien noire qui marche et rétrograde selon que la chandelle flambe ou se reploie. Au mur, ce nez
énorme se profile net ; et d’une ligne cernée, la silhouette étrange tremblotte, toujours à sa même place,
grandissante, puis immobile ; tandis que promenée et ballante sur les plis des draps, la poupée estompe
plus bas l’ombre allongée de ses oripeaux qui dansent...
Le dimanche gras, il arrive à Rumilly une grande caisse de Paris pour M. Jousseau.—M. Jousseau
s’enferme avec sa caisse ; même Azélie ne sait ce qu’il fait enfermé.
A midi, le mardi gras, M. Jousseau sort dans son cabriolet d’osier.
Quand M. Jousseau passe en son cabriolet d’osier devant le portail de l’église, le saint Martin sous
son dais festonné ajusté aux meneaux lève son petit bras de pierre et met sa main devant ses yeux, en
auvent, pour mieux voir. Les figurines qui vivent à chaque jambage perchées sur une colonne torse,
dans un habitacle clochetonné, se penchent et se dressent sur la pointe du pied et s’avancent. L’ange à
droite qui porte un beau lis à la main s’oublie, curieux, et grimpé jusqu’au haut des accolades,
s’accoude sur les armes de France, laissant ses voisins en mauvaise position et mal en point pour voir.
Petit à petit les saints s’essayent tous à déranger de la tête les gouttes de glace, réunies en grappes, qui
pendent à leurs petites couronnes sculptées. Le soleil, jusque-là endormi dans son lit de nuages gris,
s’éveille et met une mouche d’or au bout du nez de la Vierge qui fait vis-à-vis à l’ange de
l’Annonciation, les yeux baissés. Voilà que la jolie Vierge lève elle aussi, pour regarder, ses paupières
de pierre toute noircies des larmes de la pluie d’hiver. La grande rose à six feuilles en cœur resplendit
comme une prunelle de cyclope dilatée ; et les monstres des gouttières, et les apôtres qui demeurent
contre les contre-forts sont tout éjouis et remuants d’aise d’avoir les plus hautes et les meilleures
places, tant elle est curieuse, unique et merveilleuse, la chose à voir ! Même comme les portes sont
ouvertes, du fond de l’église, les personnages du retable, les soldats juifs et les saintes femmes tâchent
de jeter l’œil par-dessus les chandeliers d’argent de l’autel, et les deux larrons quasi-morts retrouvent
un regard pour ce spectacle étrange :—M. Jousseau, M. le maire, dans son cabriolet d’osier, défile
devant l’église costumé en odalisque !
Le curé qui a lu la chronique du pays, disait sur le pas du presbytère : « O Jean Collet, vous qui
élevâtes notre église de Rumilly, si belle qu’un monsieur de Paris est venu la dessiner l’autre année, et
que le préfet l’a regardée l’autre jour ! Vous qui l’élevâtes, pieux Jean Collet, chanoine et official de
Troyes, par trente-quatre ans de quêtes patientes au travers des contrées chrétiennes, architecte de
charité ! ne serait-ce pas votre méchant petit frère Claude,—Claude qui, perdant que vous faisiez, armé
de votre aumônière, croisade pour conquérir cette belle maison de Dieu, crayonnait sur tous les murs
un grand enfer, écrivant au-dessous, le mécréant !
En ce palud et horrible manoir
N’est cordelier, ni moine blanc ou noir
On s’en estonne, et le peintre respond :
S’il y en a, mais on ne peut les voir.
Parce qu’ils sont mussez au plus profond.
« Claude, ce poète d’Hérodiades, qui donnait à lire aux beaux amidonnés de son temps, l’Oraison deMars aux dames de la cour ;—ne serait-ce pas, ô pieux Jean Collet, votre méchant malin de frère qui
revient un instant de l’Ile des Hermaphrodites en guenon habillée, pour distraire et mettre en émeute
les saints, les saintes, la Vierge et les anges et les éveiller de leur rêve de paradis et faire les cornes à
votre pauvre âme trépassée, dites, ô Jean Collet ? »MARIUS CLAVETON
Honorable monsieur, je suis à la porte de votre habitation. Depuis que j’ai eu l’honneur de vous
voir, j’ai acheté des vêtements, afin de pouvoir me présenter là où j’ai affaire. Je suis mieux vêtu,
mais mon pauvre nez souffre bien. Je me recommande à votre bon cœur.
MARIUS CLAVETON.
Mon pauvre nez ! mon pauvre nez !
L’honorable monsieur fit entrer le visiteur, et lui donna de quoi acheter du tabac.
Marius Claveton est méridional, mais, à cela près qu’il jure par pécaïre, il n’est pas de son pays : il
est modeste, il est discret, il est taciturne. Il sait l’étiquette entre gens qui n’ont rien et gens qui ont un
peu plus. Invitez-le à déjeuner, il acceptera, mais de cet air honteux que devait avoir, je ne me rappelle
plus, quel auteur du XVIIIe siècle, qui répondait quand un seigneur l’invitait : Vous êtes bien poli,
monsieur, j’ai dîné hier. Des quatre ou cinq personnes qui l’obligent, il accepte la piécette, mais un peu
rouge, et croyant d’ailleurs fermement qu’il ne fait qu’emprunter. Il attend de confiance le payement
d’un billet idéal le lundi, et le mardi, dès qu’il l’aura escompté, il viendra mettre à votre disposition et
sa bourse et ses services.—Deux points de feu dans les yeux.—Marius Claveton est un petit homme,
les cheveux très-noirs, le visage impitoyablement vrillé de petite vérole, de grosses lèvres rouges
sensuelles et épanouies, le nez au vent.
Defauconpret a beaucoup traduit ; il a traduit quatre cent vingt-deux volumes. Marius Claveton a
peut-être traduit encore plus de volumes que Defauconpret, car Marius n’a « ne cens, ne rente, ne
avoir », comme ce bon larron de Villon. Marius vit à traduire de l’anglais.
Quand Marius a six sous, et de plus de quoi acheter des plumes et du papier, il va dans un certain
cabinet de lecture qui possède bon nombre de livres anglais. Il s’attable, et, comme il a l’intelligence
preste, la main vive et l’écriture expéditive, il écrit couramment sa traduction, fatiguant le plus de bouts
d’ailes, emplissant le plus de papier qu’il peut.
A quatre heures, il se lève, essuie ses plumes, et va proposer, de petits journaux en petits journaux, sa
main de papier noircie. Une quarantaine de sous est le salaire ordinaire. Marius achète du tabac, dîne
avec une friture dans un cornet de papier, et se couche et s’endort pour recommencer le lendemain.
Un soir un de ses protecteurs qui le savait confiné au lit, faute de pantalon, vint lui rendre visite.
Marius logeait rue Saint-Jacques, à l’hôtel de Grèce,—en son hôtel de Grèce, comme il avait l’habitude
de dire.—Le protecteur monte l’escalier, il frappe.—Qui est là ? crie Marius.—C’est moi.—Honorable
monsieur ! honorable monsieur !—L’honorable monsieur entendit des allées et venues dans la
chambre ; puis ce fut comme un frôlement de linge. Marius passait une chemise. Il ouvrit. L’honorable
monsieur faillit être renversé : la chambre de Marius empestait le suif et l’humanité. Marius n’avait que
sa chemise. Le monsieur prit son cœur à deux mains et fit un pas en avant. Dans la chambre, il y avait
une chaise et un lit, et sur la chaise une chandelle cannelée de coulures avec un pied-de-nez. Le lit
n’avait pas de draps.—Honorable monsieur, asseyez-vous.—Marius,—le Méridional, se retrouvait ici,
—se croyait assez de chaises pour faire asseoir quelqu’un.—Merci, je m’en vais, dit l’honorable
monsieur en tendant un paquet de hardes à Marius. Voici pour vous ; j’ai une dame qui m’attend en bas.
—Eh bien, faites monter cette dame ! dit héroïquement Marius.
Le costume de Marius est d’ordinaire composé d’aumônes partielles que lui font quelques artistes de
sa connaissance. On se cotise, on apporte, qui un gilet, qui une redingote, qui un pantalon, ce qui vous
permet de deviner que le costume de Marius est d’un style éminemment composite ; les charités qu’on
lui fait étant de tous ordres et les habits qu’on lui donne étant de toutes dates. Mais cela ne fait guère à
Marius ; il marche dans tous ces morceaux de drap colligés, comme Diogène dans son haillon, et ne
s’aperçoit des trous que quand ils sont grands.
Et savez-vous, mesdames, ce que ce déguenillé traduit, et quelle est sa veine et sa spécialité
d’interprétation à ce costumé d’aumônes ? il traduit, le plus souvent, les parfumeries, la parfumerie de
Windsor et la parfumerie de Smyrne, les senteurs d’Énis-el-Djelis et les vinaigres de lady ! il traduit les
articles sur les strigilles, les gauzapes, les alipili et les elacothesii. Il se plaît aux toilettes d’exquise
élégance ; il entre en tous les détails des soins internes, en toutes les parures du corps ! Il traduit tous
vos auxiliaires, mesdames ; les sachets, les savons, les pots-pourris, les préparations balsamiques, les
bains de Vénus, les eaux de Jouvence, les laits de beauté ! Il dit chaque ωσμη du gynécée ; il dit, d’après
les Guerlains inédits de la Grande-Bretagne, le castoréum, le crocus, la marjolaine, le storax ; il dit lesstagonies d’encens et les roses de Tunis, et d’Égypte, et de Campanie, et que nous devons à Néron l’art
de s’oindre la plante des pieds ! Il conte toutes les ressources de l’Orient, Éden des parfums, le musc,
l’ambre, la civette, le jasmin, le nard, le macis, le girofle, le bétel et le ginseng ! Il traduit toutes les
joies de l’épiderme, le massage, et les essences et les arômes ! Il traduit, mesdames,—ce Marius sale et
pouilleux, et qui pue,—il traduit pour vous toutes les recettes de Calcutta et de Téhéran, tous les
secrets de l’hygiène de la beauté ! Il plonge sa plume en toutes les extases de l’odorat. Pour vous,
mesdames, il fait passer d’anglais en français tout ce qui assouplit l’épiderme, tout ce qui veloute la
peau, tout ce qui fait la femme savoureuse, et en bon point pour les désirs !
Marius trouve le Luxembourg à sa porte, les habits des autres à sa taille, il n’est rien d’égal au
tabac de Sganarelle à son goût, la misère qu’il mène à sa guise.
Je ne connais qu’un malheur et qu’une douleur arrivés à Marius.
Marius,—il paraît que, cette après-midi là, le journal où il s’était présenté manquait de copie,—
Marius revenait avec huit francs dans sa poche. Huit francs ! Pécaïre ! Huit francs ! une fortune ! Huit
francs !! Si Marius eût dû jamais connaître l’orgueil, il l’eût fait ce soir-là. Il était tard ! Marius trouva
la friturière où il dînait fermée. Marius remonta gaiement la rue Saint-Jacques. Il arriva ainsi chez
Tonnelier. Il dîna, il but du vin. Marius d’ordinaire ne buvait que de l’eau. Le lendemain, aux premières
fraîcheurs du matin, Marius se retrouva dans un terrain vague, près de la barrière du Maine, le corps
meurtri, la tête troublée, avec ses bottes aux pieds et sa chemise au dos,—rien de plus. Marius avait
l’inexpérience du vin. Il s’était grisé ; on l’avait battu, on l’avait volé, et là-dessus il s’était endormi.
Marius reprit le chemin de son chez lui, donnant à regarder aux laitières sans le savoir, essayant de voir
clair dans son histoire et ne s’y reconnaissant pas trop, la langue épaisse, les jambes molles. Il n’était
pas encore assez dégagé pour comprendre ses infortunes et son peu de costume. La portière de l’hôtel
de Grèce, en l’apercevant, partit d’un éclat de rire. Le pauvre Marius ouvrit les yeux ; il vit que les
voleurs lui avaient fendu sa chemise par devant,—du haut en bas. Ce n’était plus qu’une redingote.
Marius se vit comme il était ; il vit la portière rire,—il se mit à pleurer comme un enfant.LOUIS ROGUET
Et ce sont, dès l’enfance comme dans l’histoire de tous les sculpteurs, des tentatives, des essais. Les
angles des pupitres du collége d’Orléans se découpent en silhouettes caricaturales ; la neige, la terre, la
cire, tout vient prendre forme sous les doigts du jeune modeleur. L’attention s’éveille autour de ses
débuts. Vient l’époque des études sérieuses, des études du matin au soir, des expériences, des
tâtonnements, des luttes, des premiers travaux, des premiers encouragements. Le rayonnement n’est pas
considérable. Mais le portrait de l’assassin Abraham Serain derrière les barreaux de sa prison, un
groupe représentant un Fils recevant les derniers soupirs de sa mère, éveillent la curiosité. Les charges
de quelques notables, inspirées de l’humour de Dantan, font le jeune homme redoutable dans une ville
de province : c’est le succès.
Mais Rogues ne s’abuse pas ; il sait tout le premier la faiblesse de ces commencements. Il a soif de
Paris, de Paris où l’étude a des comparaisons, des modèles ; de Paris où le travail rend tout ce qu’on lui
donne. Il veut un public. Il sait que là de vrais jugeurs font justice des grands hommes de province et
des génies de sous-préfecture ; il sait que c’est un crible immense qui sépare le bon grain de l’ivraie ; il
le sait, et il part. Il descend à l’atelier de Drolling, et attaque la glaise avec fureur, n’interrompant
l’académie que pour courir à l’amphithéâtre, et puisant dans sa constitution herculéenne la force de
recommencer tous les jours. Voici les bustes de Boursy, Jules Saladin, Béhic, Paillet, Chopin, Buchon,
David, Baroche, de Larochejaquelein, les uns originaux, les autres copiés, mais des copies redoutables
aux maîtres ; voici les figurines de madame Paillet, de mademoiselle Méquillet dans le rôle de
Valentine des Huguenots, d’Audran dans Ne touchez pas à la Reine ; voici trois médailles obtenues en
1844, 1845, 1847. De ses esquisses perdues, nous nous rappelons une étude de la Nuit, la tête penchée
en arrière, effleurant d’un pied le globe terrestre, laissant tomber de ses bras relevés une draperie toute
constellée d’étoiles. La draperie voletait jusqu’aux pieds, nuageuse et perdue, dessinant ce beau corps,
le caressant avec des ondulations de vagues.
Mais ce fut un jour de rêverie que Roguet jeta sur la glaise cette sœur de la Mélancolia, un jour qui
n’eut guère de lendemains. Là n’était point sa veine. Ce qu’il fallait à Roguet, c’étaient les larges
musculatures, les formes plébéiennes de la matrone romaine, les enfants charnus à la Jules Romain, les
mêlées aux lignes impétueuses, les pantomimes héroïques, les fougues d’une pensée matérialiste, un
combat, une victoire à couler dans le bronze, à décorer un arc triomphal ; ce qu’il lui fallait, c’étaient
les contours terribles. Michel-Ange allait à lui.
L’homme se traduisait dans ses œuvres. Doué d’une vigueur d’athlète, prenant plaisir aux tours de
force, et l’emportant sur tous ; faisant de son atelier une sorte de palestre ; exerçant ses membres pour
retrouver chez lui les lignes qu’il aimait en ses modèles ; jetant un jour un municipal et son cheval à
terre ; vivant d’après les anciens préceptes du gymnase ; buvant de l’eau, se privant de Vénus ; c’était un
des derniers fanatiques de la force, et de l’image de la force. Il vous prenait une admiration et un
étonnement à regarder cette tête qui rappelait le masque du Jupiter Olympien, ces yeux de lion, ces
sourcils épais, ce front et ce nez droits, ce menton court, ce front haut et large, ces cheveux tombant du
sommet de la tête comme une crinière blonde.
Caractère d’une âpreté dominante, nature batailleuse, se cabrant pour un rien, il voulait tout autour
de lui des amitiés souples et maniables qui ne lui fissent pas ombrage. Violent comme une énergie qui a
conscience d’elle-même, il adorait sa mère ; mais, dans son adoration, n’entrait-il pas un peu de
reconnaissance pour l’affection soumise et comme obéissante que lui portait l’excellente femme ?—
Ame valeureuse faite pour la lutte et pour les chocs, taillée à grands coups ; une âme du XVIe siècle
dépaysée dans le nôtre. Mais dévoué garçon, mais tout débordant de franchise, mais loyal, loyal à ce
point qu’il ne douta jamais de la loyauté de personne, et qu’un jour, il lui arriva sur le terrain, de dire à
un adversaire de première force : « Monsieur, je n’ai jamais touché une arme. Je vous demande un an
pour vous rendre raison. »
En 1848, l’élève de Duret concourut pour le prix de Rome, et obtint le second grand prix.
Puis on mit la statue de la République au concours. Roguet vêtit son esquisse du drapeau tricolore,
la hampe du drapeau appuyée contre le sein gauche, une épée à la main, un pied sur un pavé. Cette
République, emportée comme la Liberté de Delacroix, mais toute magnifique de sérénité en sa fièvre,
—le meilleur, sans contredit de tous les envois,—fut jugée digne d’être exécutée en grand modèle et
coulée en bronze.
Mais déjà une toux sèche le fatiguait. Le cheval qu’il avait jeté à terre lui avait un moment reculé surla poitrine, et depuis ce moment il éprouvait des malaises ; puis ce furent des douleurs. On lui conseilla
le repos ; mais il se souciait bien de cela vraiment !—Il entre en loge tout enfiévré, et malade à ce point
qu’il est obligé de demander un matelas pour se jeter dessus à l’heure de ses redoublements de fièvre.
Le vingt-deuxième jour, l’ébauchoir lui tombe des mains, et son bas-relief reste inachevé. Le jury des
beaux-arts est appelé à juger le bas-relief inachevé : Teucer blessé par Hector et défendu par Ajax. Il
juge « à la majorité de vingt-trois voix sur vingt-cinq, la composition de Louis Roguet digne du
premier grand prix, et décide qu’après avoir reçu, en séance solennelle, la médaille d’or, il sera envoyé à
Rome aux frais du gouvernement. »
Après un court séjour à Hyères, il arriva à Rome, où ses rêves l’avaient fait entrer autrefois plein de
vie et de santé. Là eut lieu cette lutte de l’homme qui se sent mourir et qui compte ce qui lui reste à
vivre. Les projets s’accumulent dans sa tête, et sa main est impuissante. Il se couche, il se relève ; il
prend la fièvre pour de la force, il va de son lit à la statue, de la statue à son lit ; maudissant les
survivants qui ont le temps avec eux, pleurant sur la douleur de sa mère, voulant revenir et ne pouvant
pas. Ce fut entre lui et l’agonie une lutte atroce ; lui qui à chaque minute sentait l’avenir qui s’en allait,
lui dont la robuste charpente s’indignait d’être ainsi tâtonnée par la mort, la mort, qui avait envie de ce
jeune corps et de ce riche cerveau, envie de tout ce qu’ils promettaient.
Arrivé à l’heure de mourir, il voulut partir. Ses amis le portèrent pour descendre l’escalier. On
raconte qu’à la dernière marche de la villa Médicis, il râla dans une convulsion de désespoir :
« S.............! ces crétins de l’Institut qui ont des soixante ans dans le ventre ! »
Roguet avait vingt-six ans.UN AQUA-FORTISTE
I
..... Dans ce café du boulevard, un jeune homme était attablé devant moi. Son chapeau de feutre,
abaissé sur ses yeux, le drap sans reflet de son habit, buvaient et flétrissaient la lumière rousse, terne,
morne et morte sur tout cet homme comme sur un vieux crêpe. Il avait, posés, ses deux mains sur les
marges de la Patrie, et ses deux yeux, qui ne lisaient pas, au beau milieu du journal.
La demoiselle de comptoir comptait les petites cuillers. Un garçon couvrait le billard ; un autre
apportait un matelas roulé sur sa tête. Minuit avait éteint le gaz. L’or des plafonds et des murs, les
éclairs des glaces, les paillettes des verres, tout cela avait été soigneusement serré dans les ténèbres.
Une bougie veillait la nuit.
Un garçon prit racine devant la table du jeune homme.
—Ah ! oui !—dit le jeune homme, qui finit par l’apercevoir ; et il mit la main dans la poche de son
gilet, se fouilla à droite et à gauche, puis en haut, puis en bas... La figure de marbre du garçon eut un
courroucement olympien. Il se rejeta en arrière, fit volter sa serviette de sa manche droite sous son
aisselle gauche avec un mouvement digne, éclaircit sa voix par un : Hum ! hum !... A ce moment :—
prenez les deux consommations,—dis-je, en jetant une pièce d’argent sur la table de marbre.
Nous sortîmes.—Voilà une belle nuit, Monsieur !—fait mon homme. Nous marchions.—Une bien
belle nuit !—Et il allait, promenant ses yeux dans l’ombre.—Ah ! pardon, je suis distrait : vous ai-je
demandé votre adresse ?—Je lui donne ma carte.—Monsieur, ils sont trois, à l’heure qu’il est, sur la
place du Carrousel : un homme, une grosse lorgnette et la lune. L’homme attend, la lorgnette regarde,
la lune... Ah ! voilà un sergent de ville... deux... quatre sergents de ville. Monsieur, à l’honneur de vous
revoir.
Le lendemain, mon portier me remettait quatre gros sous enveloppés dans un morceau de gravure
déchirée.
II
Je le retrouvai, et voici comme.
Domangeot avait un oncle sans un enfant et sans un sou. Un chemin de fer avait tué l’oncle à
Domangeot. Domangeot avait recueilli de son oncle—des dommages intérêts. Dans une petite chambre
de la rue de l’Ancienne-Comédie, c’était une chambrée complète de buveurs en manche de chemises ;
et, par la fenêtre, penché un verre à la main, comme le Bacchus rouge d’un cabaret, Domangeot invitait
les amis qui passaient dans la rue, et les amis des amis, et même les amis des autres. Je passais ; mon
nom tomba de là-haut ; je montai. On me donna une chaise et un verre de Champagne dont le pied était
cassé. Mon homme était là, pâle parmi les faces de pourpre. Cependant il buvait, il buvait comme un
remords.
Les cœurs trinquaient.
—A Emma !—A Clorinde !—A Juliette !
—A l’almanach !
Je demande à droite :
—Qui est-ce, ce monsieur qui ne dit rien ?
—C’est mon ami !... Connais pas !
Je me retournai à gauche :
—Celui-là... sans faux-col ?... Attends... un graveur... Ah ! je ne sais plus !
Paroles, voix, cris, cliquetis de verres et de noms, le vin couronné de souvenirs,—il semblait que ce
fût toutes les amours du quartier Latin portées en triomphe par les toasts grisés, se disputant la cendre
des souvenirs morts et des jours envolés !
—A Berthe ! qui avait un bouvreuil dans le gosier, des grains de beauté partout...
—A une blonde !
—A cette bonne Fanchette ! qui marchandait à la boutique à un sou !
—A Annette ! qui dansait à l’ombre de sa jambe droite !
—A Tape-à-l’Œil !—A Rose ! une oie !... bête comme un homme, menteuse comme une affiche, triste comme un poêle,
grêlée... et mauvaise comme une guenon qu’on oublie de battre ! A Rose, que j’ai aimée !
—A des yeux !—et le verre du buveur taciturne monta soudain sur tous les verres entrechoqués,—à
des yeux !—Quand ils me regardent ces yeux..... Nom de D..., qu’est-ce qui me soutient ici que ces yeux
ne sont pas deux rayons de la Lune... Ah ! c’est vrai, vous autres, vous n’avez pas lu Marbodée, vous ne
savez pas qu’il y a des saphirs et des yeux de femmes qui se font sous certaines influences sidérales.
Tout ce que je sais moi, c’est que ces yeux chassent d’autour de moi le noir de la nuit et les
chauvessouris qui me boivent à petites gouttes le sang... Quand ces yeux me regardent, c’est bien étrange, allez
messieurs, mais c’est comme je vous le dis, Rembrandt me prenant par la main me fait entrer dans le
clair-obscur d’une de ses planches,—et il répéta quatre ou cinq fois en riant bêtement—oui dans le
clair-obscur, oui dans son divin clair-obscur.
Alors se penchant sur la table, il tomba ivre-mort. Puis il eut une terrible attaque de nerfs. La nappe,
vidée sur l’escalier, fut soulevée aux quatre coins, l’homme mis dedans et échoué sur un lit. Quand
deux livres de glace lui eurent été fondues sur la tête, il faisait pleine nuit. Je me proposai pour le
reconduire.
III
Le grand air remit mon compagnon. Les soufflets d’un petit vent d’automne lui ramenèrent le sang
aux joues.—Ah ! Monsieur,—me dit-il,—que de pardons pour aujourd’hui et pour l’autre soir ! Je suis
graveur, Monsieur ; un triste état, comme vous voyez : des taches, des trous, un habit qu’on dirait
d’amadou sur lequel on a battu le briquet. Les marchands... ah ! les marchands ! Il faut mendier quinze
francs d’une planche !... On a de mauvaises hontes, et je n’ai osé aller vous remercier, fait comme un
pauvre... Ce soir,—je bois comme un enfant ;—et puis il me fallait boire ; j’ai comme cela, là et là, au
cœur et au front, des visions, des fumées, des nuages, des images qui passent... Mais cela va bien
maintenant, très-bien : il y a longtemps que je n’ai eu la tête si légère. Pardon encore, et merci de votre
bras... Retournez-vous donc, Monsieur ! La nuit ! voilà la reine des eaux-fortes ! Cela fait du noir où il
y a des choses. Avez-vous remarqué comme les fleuves sont grands la nuit ? Paris qui dort, les pieds
dans l’eau, c’est beau, beau, bien beau ! Un flot d’ombre éclaboussé de gaz ! L’eau,—une huile, du
bleu, du noir, du violet, de l’or ! du neutre—la teinte moiré de feu ; un miroir qui pêle-mêle roule les
ténèbres et les éclairs !—Le ciel est pâle, ce soir.—Près du pont, le remous, voyez donc ! de l’argent
bleu !... mille lucioles... cela grouille... et la berge aux grandes pierres blanches qui entre dans le trou
noir de l’arche comme un mitron se glissant dans un four éteint... Ces réverbères, dans l’eau tout là-bas,
—des crucifix de feu ; là, devant nous, comme des pans de fenêtres d’où les flammes des lustres filtrent
à travers des rideaux de bal... Non, cela tourne : des colonnes torses qui remuent de la braise dans
l’inconnu mort de l’eau ; non, cela n’est pas cela, c’est autre chose... Est-ce bête, les phrases !... Toutes
ces masses, un gribouillis d’encre avec des gris blafards comme il y en a sur les ailes des
chauvessouris. Monsieur, les critiques nous ont gâtés, et vous voyez bien que c’est une grande sottise de broyer
des idées sur la palette : les feux d’artifice ne pensent à rien.—Vous avez un peintre qui a pris la nuit en
flagrant délit ; il se nomme... J’ai perdu son nom... Mais n’avoir qu’une aiguille emmanchée pour
peindre ! Ah ! Ah ! Nous voilà en face la rue de Jérusalem... Quelque jour—il faut que je me presse, car
les maçons... je sauverai ce motif-là. Ces deux grosses boules qui trempent, croiriez-vous que ce sont
les deux arbres sans feuilles au bas du quai ? une fière estompe, à ces heures-ci, dans le dessin de toutes
choses !... La tourelle, oui, avec ces deux fonds d’ombre à droite et à gauche, la petite flèche de la
Sainte-Chapelle,—voilà ! Et là-dessous, penchez-vous, il faudra que j’agrandisse et que j’allonge, à la
façon de l’eau morne, la face des maisons éteintes, comme les perspectives de maladreries blêmes. Ça ?
des fenêtres de blanchisseuses ; on dirait des yeux éclairés de vert de gris... Toujours Notre-Dame ! avec
comme des marches dans le haut ; un escalier vers l’infini, cassé à moitié du ciel... Ah ! c’est drôle,
l’arche du pont Saint-Michel et l’ombre portée : un cerceau tout noir où ainsi qu’un clown saute la
lumière !—Regardez-bien : tout derrière une maison peinte en rouge, aux fenêtres de feu, et mille
petites maisons blanches ; devant, le quai, une maison carrée, cinq trous dans le mur, un gros tuyau noir
au milieu du toit, du gris, du sale au bas de la maison,—voilà tout ce que c’est que la Morgue ! Il n’y a
pas à en dire plus que la chose ! C’est simple comme bonjour !—Cette grande chose sombre en bas,
c’est un bateau, tout bonnement. Essayez donc de peindre la noyade là-dedans ! Je sais celad’expérience : il ne faut pas mettre sa tête dans sa main. Les choses ne prêchent, ni ne pleurent, ni ne
rêvent, ni ne se souviennent. Les chefs-d’œuvre ne doivent pas parler ; il n’y a que quelques sots comme
moi... Ah ! des crêtes, des toits, des dômes de saphir : la lune s’est levée. Après tout il y a des gens qui
la font très-bien avec un pain à cacheter...—Et l’Hôtel-Dieu, ce n’est qu’une caserne ! Une, deux, trois,
quatre, cinq, six, sept, huit, neuf, dix, quinze... quarante-cinq...—je compte les fenêtres : une manie !...
—sur cinq rangées, cela fait...
Quand il eut passé Notre-Dame, il s’assit sur le parapet. Nous regardions par derrière la basilique
noire accroupie sur la ville bleue, avec ses deux tours levées sur l’orbe d’argent, comme un sphinx de
basalte à deux énormes têtes.
IV
Nous eûmes, ce poète malade et moi, de belles soirées remplies de promenades, de spectacles, de
paroles. Nous courions la ville la nuit. Nous regardions, sur le fleuve, la danse des rayons voilés. Nous
nous enfoncions dans les faubourgs, dans les quartiers lointains, cherchant et surprenant un Paris
mystérieux, lugubrement superbe et terriblement muet, théâtre vide et noir du peuple. Ou bien,
mangeant quelques pommes de terre tirées de son petit jardin, et cuites dans son poêle—il était fier et
ne voulait rien accepter,—nous causions. Il parlait singulièrement, merveilleusement, et comme je n’ai
jamais entendu parler. Il sautait d’idées en idées, s’accrochant aux sommets, traînant votre bon sens
après sa verve, pensant au delà des livres, mêlant son art et son âme, bousculant les mots, se précipitant
aux vérités vierges ; puis soudain se perdant, se brouillant, bataillant contre les nuées, blasphémant
l’humanité, retombant à terre, balbutiant avec des craintes, des tons de voix baissés tout à coup, avec je
ne sais quelle peur de je ne sais quelle chose. Puis des retours, et de nouvelles éloquences, et la femme
toujours revenant au milieu de l’art et tout à coup à l’imprévu :
—Mon cher, la femme n’a pas de traits. Son visage est tout fait d’une clarté. Un rayonnement, vous
le savez, n’a pas de lignes. Toute la figure de la femme n’est qu’une esquisse dont la lumière de la
physionomie fait une peinture finie qui ne ressemble pas à l’esquisse. Il y a des femmes dont on n’a
jamais vu le nez, parce qu’elles le cachent avec un regard. Vous savez bien que les photographies ne
ressemblent pas. Mais, chut ! on écoute.... la police...—Quand je serai marié, j’aurai des enfants. Ils
n’apprendront rien... J’aurai des luttes avec la mère ; mais j’ai mes idées... rien ! L’alphabet, voilà le
mal. Oh ! avoir une cervelle qui ne regarde ni dans les tableaux, ni dans les livres ni dans le ciel ! la
cervelle,—l’ennemi ! Non, ils n’iront pas à l’école apprendre des choses qui tuent le bonheur... Quand
ils me diront : Qu’est-ce que ça, papa ? Pourquoi ça, papa ?—Je ne sais pas ; je ne sais pas... Vivez...—
Seulement il ne faut pas mécontenter les gendarmes, vous concevez ?—Leur cervelle ? ce que j’en
ferai ? Un instinct qui vous gare des roues d’omnibus, une machine qui vérifie la monnaie qu’on vous
rend, un guide aux yeux crevés qui vous mène à la mort sans vous dire : Mais retournez-vous donc !—
Paradoxe ? Allez, dites le mot ! Eh ! bien, quoi ? c’est un lieu commun qui n’est pas mûr ? Mais
l’Amérique est un paradoxe de Christophe Colomb ! Le paradoxe ! c’est la seconde vue de l’esprit, la
veille qui devine le lendemain, un homme qui avance comme une montre !... Quand je serai marié—
c’est bon de n’être pas seul, quand le soleil n’est pas là ;—je vous dis cela à vous, parce que vous êtes
mon ami—elle me fera mon petit dîner. J’aime le bleu. Elle sera habillée en gaze bleue—imaginez une
vapeur ! des vêtements comme il y en a dans les clairs de lune ! Et puis je la ferai poudrer. Elle a des
cheveux noirs ; avec des yeux bleus, cela jurerait, tandis que poudrée... ce sera charmant, oui, charmant,
ma parole d’honneur ! et sur ses cheveux poudrés—vous devinez bien ?—un beau disque d’argent.
Seuls, tout à nous, les volets fermés, nous bouderons le soleil toute la journée ; le soir, nous irons,
nous marcherons... Oh ! alors, je ferai des choses !... Il faudra bien qu’on parle de moi ; j’aurai des
jaloux, des envieux... les critiques... mon talent... Bête que je suis ! je passerai tout mon temps à
l’aimer !—Après tout, qu’est-ce que ça me fait, la postérité, avec ces grandes lessives du monde par
l’eau ou le feu, tous les vingt mille ans ? Une immortalité de deux sous !—Et puis c’est une injustice.
Si je suis aussi fort que Rembrandt, qui me rendra l’admiration qu’il touche depuis cent cinquante deux
ans ? Je suis volé. Je vous dis, c’est une injustice.
VJ’aperçus mon monsieur Thomas à côté d’un musicien, dans l’orchestre. Il dévorait du regard la
petite Marie, qui jouait avec ses yeux bleus et ses cheveux noirs.
C’était d’Outreville qui m’avait entraîné aux Délassements-Comiques, pour voir ce qu’il appelait
« sa petite machine », l’Amour au Mont-de-piété.—Quoique d’Outreville fût mon ami, sa pièce ne me
parut pas plus stupide qu’à un autre.
—Eh bien ! trouves-tu ça assez Beaumarchais, hein ?
—Trop !
Il me serra la main.—Allons dans les coulisses ! —Dis donc, Marie,—fit d’Outreville en lui parlant
tout haut à l’oreille,—et tes amours avec M. Thomas ?
—Comment, vous qui êtes un bon enfant, vous allez vous ficher de ce pauvre toqué qui m’aime—et
moi aussi ! Eh bien ! il m’a demandé ma main, n’a ! Maman va le flanquer à la porte comme un balai. Il
n’a pas le sou, que voulez-vous ? Maman a vécu : elle sait la vie, n’est-ce pas ?
VI
J’étais dans mon lit, ne dormant plus, pensant à peine, les yeux clos, tout le corps assoupi encore,
l’esprit bercé, confit dans mes draps, tapi, enfoui, baigné des moiteurs de l’édredon, couvant et cuvant
ma paresse, caressé d’un petit soleil que je sentais dans la chambre, avec, dans la tête, le plus gai
bégayement d’idées ; et, sans remuer, m’éveillant à petits coups, benoîtement, bâtissant des châteaux de
cartes à tâtons, embrassant mes projets dans le nuage, indolent comme une aube, je m’amusais à rêver.
Je rêvais que s’il m’arrivait de vendre un livre trois cent mille francs, je les dépenserais ainsi : dans
l’entre-deux de mes deux fenêtres, à ces deux rubans plats surmontés d’un gros gland où pendaient les
tableaux de l’hôtel Soubise,—les gravures m’ont montré cela,—je pends le dessin qui n’existe pas—du
Chat malade de Watteau ; les joues de la gentille commère effarée, caressées et battues d’une rouge
sanguine, et sa belle prunelle allumée de crayon noir, l’empressement grotesquement charbonné du
docteur, et Minet qui si furieusement se défend de guérir,—je les vois. C’est bien. Au dessous du chat
malade, voici installé ce secrétaire signé Riesener au pied gauche du meuble, qui était à vendre 30,000
francs, je ne sais plus où. Sur le secrétaire, il trône, ébouriffé, vieux de trois siècles, beau comme un
cauchemar, un chien de Fô d’ancien bleu céleste, la crinière violette, la gueule en tirelire, roulant sous
ses sourcils deux boules furibondes, la queue en une énorme flamme,—ce monstre chinois qui m’a fait
une si mémorable grimace au coin d’une rue d’Anvers. De chaque côté, c’est fort simple, les deux
grands pots de blanc de Saint-Cloud, à lourdes et riches fleurs à la Pillement, boîtes à thé où la Régence
puisait le thé noir avec la petite spatule, et le thé vert avec la petite cuiller de chine à tête de coq :—ils
me sourient d’ici, chez Lambert Roy, au fond de leur caisse aux armes de Philippe d’Orléans. La
tablette du secrétaire est large : quoi encore ? Pour le devant, ce sera sur leur plateau, six petites
glacières de Saxe en feuilles de vigne, semées de fleurettes, assises sur des pieds de fleurs en relief.
Pour la gauche, un de mes amis me cède la tasse de Sèvres, signée 2000—ainsi signait avec un
calembour l’ouvrier Vincent—tasse royale où Louis XVI buvait tous les matins son eau de chicorée. A
droite... à droite, je verrai. Pour les fenêtres, révolution complète. J’ai horreur des rideaux à plis droits
et tombants : je prends les rideaux dont Saint-Aubin a donné le modèle dans la planche du Concert :
vraies jupes à volants, à bouillons, du haut en bas, et qu’on remonte sans les tirer. Du papier aux murs,
vous pensez bien qu’il ne pouvait en être un moment question. J’envoie un ministre plénipotentiaire,
mais habile, vers une vieille dame, chez laquelle j’ai fait un excellent dîner à Troyes : il me faut les
quatre tentures de son salon, des bergeries de Boucher, réjouissantes à l’œil comme un lever de soleil
pris au traquenard dans les métiers des Gobelins. Assis aux coins de ma cheminée, deux Amours-faunes
de Clodion se balancent dans un serpentement de rocaille dorée d’or moulu d’où montent des bougies.
Mais le milieu ? Point de pendule d’abord ! Une pendule, c’est la main du temps sur votre vie, comme
le doigt d’un médecin sur votre pouls... Le milieu... le milieu...
Ici un coup de sonnette très-vif,—et la petite Marie dans ma chambre.
—Monsieur, vous êtes l’ami de M. Thomas. On m’a dit qu’il était malade. Je veux le voir.
Une demi-heure après, une voiture nous descendait rue Saint-Victor. Je ne me rappelle pas que nous
nous soyons parlé pendant la route.
La porte de l’allée était ouverte. Le jardin sonnait sourdement sous des coups. Une petite pluie fine
était survenue qui tombait. Thomas, en manches de chemise, piochait furieusement. La moitié du jardinétait déjà retournée. Thomas poussait son ouvrage sans se soucier de nous qui marchions derrière son
dos.
—Eh bien ! Thomas, voilà comme on reçoit ses amis ?
Sans tourner la tête, et sans regarder, sa pioche allant toujours :
—J’ai fini. Encore une cinquantaine de coups de pioche.
—Mais au moins regardez une dame que je vous amène.
Thomas passa sa manche sur son front baigné de sueur, regarda fixement la jeune femme :
—Madame, j’ai l’honneur de vous saluer. Asseyez-vous.
Il n’y avait dans le pauvre jardinet que quelques tiges flétries de pommes de terre.
Et se tournant vers moi :
—Eh bien, voilà ! Le tour est fait, mon cher Monsieur ! Vous vous demandiez pourquoi j’avais peur
d’eux ? Elle est là-dessous ! Je la cherche. Ils l’ont tuée... Oh ! il n’y aura pas de trace, vous verrez ! Je
les ai bien entendus cette nuit : aussitôt la lune disparue du ciel, ils sont venus ;—doucement,
doucement, ils sont entrés dans le jardin... les misérables ! Moi, j’étais couché sur un matelas de liége,
et toute ma chambre était remplie d’eau-forte... Je ne pouvais pas descendre... je ne pouvais pas
descendre..., comprenez-vous ?—Il s’arrêta suffoquant.—Le reste, parbleu ! reprit-il d’un ton brusque,
il faut que vous ayez la tête diablement dure..., ils l’ont enterrée ici... Savez-vous où elle est, vous ?...
Ah ! là !... Otez-vous, Madame, vous me gênez !
—Mais qui, mon Dieu ! ont-ils enterré ?—lui dit Marie en lui prenant les mains.
—Qui ! Rien ! la petite Marie !
Et il se remit à piocher.
Thomas est mort, il y a de cela six semaines.
Deux amis, le Silence et l’Oubli, l’ont mené à la fosse commune ; et son propriétaire a fait six
casseroles des cuivres de ses belles planches : les Amours de la Nuit et de la Seine.L’ORGANISTE DE LANGRES
DE LA VILLE DE LANGRES ET D’UN QUI Y HABITAIT
Langres est une petite ville de la Champagne, ayant un évêché, sept mille six cent soixante-dix-sept
habitants au dernier compte, une belle promenade, beaucoup de prêtres sur la promenade, une
bibliothèque, une cathédrale, presque une société, un collége communal, un musée qui a un gardien, et
un tribunal de première instance.—De plus, Langres est la patrie d’Éponine et de Sabinus.—Les
géographes qui l’ont découverte parlent de sa coutellerie, de son vinaigre, de ses bougies et de ses
meules à émoudre.—Comme la ville est sur une hauteur, les rues montent naturellement, et comme les
rues montent, les casaquins à petites fleurs bleues et roses s’arrêtent à tous les pas de porte, et se
reposent à causer.—Langres est très-fière d’avoir été brûlée par les Vandales en 407, et rebrûlée par
Attila en 451. Tous les ans, un savant du lieu publie une petite brochure de cinquante pages qu’il tire à
vingt-cinq exemplaires, sur les « Lingones », ou le « tumulus » nouvellement trouvé à la côte
d’Orbigny.—A ces petites brochures près, on naît, on mange, on médit et on meurt à Langres à peu près
comme dans toutes les villes de province.
Or, en cette petite ville habitait un singulier petit homme, singulièrement vêtu : chapeau rond à larges
bords, carrik gris à trois collets, culotte courte et bas noirs, souliers à boucles de jargon, et breloques
au gilet.
CE QUE LA VILLE DE LANGRES SAVAIT ET DISAIT DE L’HOMME AU CARRIK.
L’homme au carrik était arrivé à Langres quelques jours après la mort de M. Lebeau, l’organiste de
la cathédrale, celui qui toucha l’orgue au mariage de mademoiselle Pinel, la demoiselle aux trois cent
mille francs de dot.
La place de M. Lebeau avait été promise à M. Dujeune, le maître de piano des demoiselles Delchez,
dont l’oncle était président du tribunal.
L’homme au carrik en arrivant alla à l’évêché.—On parla beaucoup d’une lettre qu’il remit à
l’évêque.
Autour du 15 mars, ce fut une chose officielle que M. Dujeune était « sacrifié », et que l’homme au
carrik lui avait pris sa place.—M. Mettret, qui était au conseil municipal, en exprimait tout haut son
opinion chez madame Delchez, profitant de l’occasion pour dire : C’est encore Paris qui nous vaut ça !
—et parler dix minutes contre la centralisation.
Au dimanche de Pâques, l’homme au carrik toucha l’orgue pour la première fois. Madame Maréchal,
qui avait pris à Paris quinze leçons de Quidant, à vingt francs le cachet, dit « qu’il jouait des choses qui
n’en finissaient plus, et qu’il faisait de la musique qui donnait envie de pleurer. »—M. Delbneck, qui
était président de la Société philharmonique et qui était chargé des comptes rendus musicaux dans le
Veilleur de Langres, écrivit dans cette feuille « que le nouvel organiste manquait entièrement de
brio, » un mot tout neuf à Langres, et qui y fit fortune.
L’évêque ayant recommandé l’organiste à plusieurs personnes, l’homme au carrik fut invité à
plusieurs réunions. Mais deux ou trois fois ayant été prié « de toucher du piano », il avait pris son
chapeau ; et aussitôt après son départ, M. Dujeune avait joué trois ou quatre morceaux sans
désemparer, entre autres la fameuse Promenade en nacelle,—en sorte qu’on finit par ne plus inviter
l’homme au carrik.
Il y a partout des originaux, qui croient bon sur l’étiquette tout ce qui vient de la capitale, Les
quelques originaux de Langres demandèrent à l’homme au carrik des leçons de piano pour leurs
enfants ; l’organiste refusa net.
L’homme au carrik avait pris pour servante la fille qui était chez M. le curé d’Épinay.
On savait que s’il y avait deux bons morceaux au marché,—deux bonnes truites ou deux beaux cents
d’écrevisses,—l’un était acheté par mademoiselle Pélagie, la cuisinière de l’évêque, et l’autre par la
fille de l’homme au carrik.
On savait que l’homme au carrik remplissait ses devoirs religieux avec soin.
On savait que l’homme au carrik se couchait après souper, se relevait la nuit, prenait du café noir, et
restait à son piano jusqu’au matin.On savait qu’il avait été payé deux cents francs de plus que M. Lebeau, et que tous les trois mois il
touchait, chez le receveur particulier, quelque chose qui lui venait de Paris.—A ce propos, M. Noulins,
des contributions directes, disait à l’oreille qu’il était peut-être « de la police. »
On savait qu’il n’aimait pas les enfants et encore moins les chiens. On lui avait entendu répéter « que
les chiens aboient faux quand on ne les bat pas ;—et que les enfants sont de petits sans-oreilles qui font
leurs dents quand on fait de la musique. »
COMMENT DE TROIS CONNAISSANCES L’ORGANISTE N’EN GARDA QU’UNE.
Il restait à l’organiste trois portes ouvertes.
Il allait chez madame Comantin, une vieille femme qui habitait rue Saint-Jean et qui avait un vieux
perroquet.
Il allait dans le ménage Malu, maison charmante où l’on recevait une fois par semaine, avec des
petits-fours, et où l’on commençait à jouer au whist. Madame Malu avait un petit garçon « étonnant
pour la musique », et à qui l’organiste, longuement prié, avait consenti à donner quelques leçons de
violon.
—« Madame, »—dit un jour, sans penser à ce qu’il disait, l’organiste renversé dans un grand fauteuil
chez madame Comantin, l’esprit tout entier à un vieux motet d’Orlando de Lassus et l’œil vaguement
se promenant sur le plumage multicolore de l’ara,—Madame, croyez-vous qu’un perroquet à la broche
serait un bon manger ?
Ici, madame Comantin appela l’organiste « bourreau », et lui signifia qu’il eût à ne plus remettre les
pieds chez elle.
A quelques jours de là, le petit Malu ayant, contrairement aux remontrances de l’organiste, cinq fois
réitéré une note fausse, l’organiste, dans une colère à la Lulli, lui cassa son violon sur la tête. Son
moment de vivacité passé, l’organiste regretta son violon. M. Malu lui dit sévèrement qu’il en parlerait
à M. Mettret,—et le petit Malu, sur la porte, tira la langue à son ancien maître.
La troisième maison où l’organiste allait, c’était chez Monseigneur.
D’UN DINER CHEZ L’ÉVÊQUE, ET DES DISCOURS EXTRAVAGANTS QUE LE TOUCHEUR
D’ORGUES TIENT PAR LES RUES.
—Du beurre d’écrevisse, Monseigneur !
—Du beurre d’écrevisse ! Vous avez dit le mot, monsieur l’organiste. Pélagie est prodigieuse pour
les bisques.—Avez-vous remarqué comme le crustacé n’abandonne rien de son goût et profite du
coulis sans s’y assimiler ?—On dit qu’à Paris, on mange les écrevisses très-épicées.
—Une hérésie, Monseigneur ! En Pologne, on les fait bouillir dans le lait.
—Dans le lait ?...—Au fait, j’oubliais de vous dire que j’ai fait demander à Paris un orgue expressif.
—Un orgue expressif !—exclama l’organiste comme mordu par une vipère.—Musique d’enfer ! Un
orgue expressif dans la... la cathédrale ?—Et l’organiste jeta sa serviette sur son assiette, et se leva de
table.
—« Un orgue expressif ! disait-il en descendant l’escalier tête nue,—un orgue expressif !—
Monseigneur ! monseigneur ! à tous les diables votre orgue expressif ! Haendel, entends-tu ? l’art
mondain dans le sanctuaire, l’expression terrestre des passions, la sensibilité théâtrale ! Oh ! oh !
Monseigneur, cela est beau et canonique ! Tu l’as entendu, maître Palestrina ! Et qu’en diraient les
anciens, Landrino, Milleville, John Bull ? Vieux amis rappelés là-haut et que je consulte pour ma
messe toutes les nuits, Frescolbaldi, Lebègue, Nivers ! Ami, mon vieil ami Bach... j’ai le front brûlant,
les mains froides ! Oh ! les profanes !... un orgue expressif ! »
Et il était dans la rue, et il marchait, et il trottait, tantôt le menton dans son gilet, tantôt levant les
bras. Quelques fenêtres s’ouvraient ; une tête passait ; un mot partait : « Tiens ! le toucheur d’orgues
qui n’a pas de chapeau ! » Quelques chiens aboyaient.
« Les massacres du XVIIIe siècle ! les Calvière, les Daquin, les Balbatre ! les hérésiarques et les
Pompadour, qui ont voulu faire de la musique pour leur rocaille et leurs chapelles dorées ! La voix
humaine dans l’orgue, massacres, mais c’est la voix divine ! La voix humaine dans l’orgue ! elle doit
parler, sans inflexion, sans modulation, sans caresse !—Du bon Dieu, vous feriez un ténor !Monseigneur, si vous les laissez faire de l’expression et augmenter et diminuer l’intensité du son...,
Monseigneur, vous faites abdiquer à l’orgue sa mission illimitée dans l’ordre humain des conceptions
musicales ! Vous me dites : « Bonne nouvelle, un orgue expressif ! » Et qu’est-ce que je vous
demande ? De me laisser mes moissons d’airain comme elles sont, moi !—marier l’orgue avec le
plain-chant : là est l’effort, là est le beau !—Orgue expressif !—que la foudre l’écrase ! Gravité,
immobilité, universalité, perpétuité, tout cela reçu de l’institution ecclésiastique ; tranquillité plane,
rompant avec l’émotion sensuelle ; les mille voix de l’air dans les mille tuyaux, depuis le trente-deux
pieds du bourdon jusqu’au filet de son se perdant dans l’aigu ; la pédale de bombarde qui roule comme
un tonnerre ; une masse d’harmonie soutenue et prolongée ; tenant l’esprit de l’homme suspendu et le
jetant dans l’infini de l’extase,—c’est l’orgue ! »
L’organiste s’échauffait en parlant. Ses gestes s’animaient ; et les quelques braves gens qui le
rencontraient passaient de l’autre côté de la rue, le pensant fou.
« L’orgue !... Des ignorants, et l’évêque tout le premier ! L’orgue ! emblème et symbole du chant
ecclésiastique !... L’orgue qui a reçu une destination dans l’ordre religieux ! Oui, oui, il porte en lui
l’écho de toutes les harmonies du monde ! Il est la synthèse harmonique des lois cosmogoniques !—Je
le vois bien ! vous voulez qu’il se ravale à l’imitation des instruments, qu’il prenne, comme vous dites
chez vous, un rayon de vous-même ! et qu’il se fasse matière à votre image ! Parce qu’il ne leur répond
pas comme un gosier de prima donna ! Et savent-ils ce que le concile de Mayence a dit là-dessus ?
Canticum turpe et luxuriosum !—Ils l’accusent de monotonie ! Eh ! vous avez les répons brefs
alléluiatiques, et les neumes de jubilation ! Et la diversité des claviers, et la prodigieuse variété des jeux
et des timbres ! Et est-ce ma faute si vos Milanais ont abandonné le jeu tremblant de la Chèvre, la belle
marche des Rois, et pour le premier dimanche de mai le Chant des oiseaux... La monotonie ! les
Vandales ! Ils parlent de monotonie, ô Sébastien Bach ! renvoie-les donc à tes chorals à quatre voix !...
Et puis ce que j’ai trouvé, moi, et ce que je puis faire ! »
OU L’ORGANISTE FAIT UNE MOUILLETTE,—ET SE MARIE.
Le lendemain de ce jour unique où l’organiste n’avait pas plié sa serviette, il alla à l’évêché sur les
dix heures du matin. Mais il ne monta pas l’escalier, il entra dans la cour, tourna la buanderie, et
pénétra dans la cuisine.
—« Pélagie, ma fille, vous avez fait hier une bisque dont je me souviens encore. Non, non, je ne ris
pas, vous êtes la première cuisinière du département.
—Vous êtes bien bon, monsieur l’organiste.
—Et je m’y connais. »
L’organiste s’assit sur un coin de la table de la cuisine.
—Pélagie, vous avez trente-deux ans. Eh ! eh ! c’est un âge, cela, trente-deux ans ! Vous n’avez
jamais songé à vous marier ? Bah ! vous n’êtes pas faite pour coiffer sainte Catherine, ma fille.—Joli
bois, que vous mettez là sur le feu !—Tenez ! un petit ménage, par exemple, où vous feriez tout à votre
aise vos petits plats, et puis je mets que vous auriez entre votre cuisine, votre temps pour les offices, et
visiter vos connaissances..... Là, un mariage qui vous ferait une dame d’ici..... Comme ça flambe le petit
fagot ! ça a-t-il envie de brûler, ce bois-là ! C’est pour une friture ? oui, pour une friture..... Qu’est-ce
que vous avez ici ? 300 fr., et quelques pièces de trente sous des curés qui viennent à l’évêché..... Au
reste, de grands fourneaux à tenir, beaucoup à éplucher, et des grands dîners... Les jeunes gens,
voyezvous, ça fait des trous dans les économies. »
Tout en parlant, l’organiste avait pris sur la table un morceau de mie de pain, et l’avait coupé en
forme de mouillette. Il le plongea dans la poêle pendant cinq à six secondes, et l’ayant retiré doré :
—« Là, vous pouvez mettre vos perches à présent, elles seront surprises.—Ma foi ! il ne s’agit pas de
trente-six chemins... 1,200 fr. bon an, mal an, ça vous va-t-il ? Si ça vous va, topez là ! nous sommes
mari et femme. Donnez votre compte à monseigneur, et vos bans demain. Eh ! ma fille, ce mariage-là,
ça vous revient-il ?
—Tout de même, monsieur l’organiste, dit Pélagie toute rouge.
NOCE,—ET CE QUE C’ÉTAIT QUE LES SEPT HOMMES BLEUS.Il fallut que les cloches tintassent pour que l’organiste s’éveillât.
Il brossa son chapeau, son carrik, son gilet, sa culotte.
Il secoua ses bas.
Il essuya ses boucles et ses breloques,—et puis il partit.
Pendant ce temps, mademoiselle Pélagie se faisait coiffer par un coiffeur.
Dès le matin, vaguant par les rues de Langres, on avait vu sept grands garçons, tous vêtus d’un habit
de toile bleue. Les sept grands garçons avaient l’air réjoui, et se donnaient le bras, tous les sept, de
façon qu’ils auraient barré les rues, s’ils avaient voulu.—A la première tintée des cloches, ils frappaient
chez leur sœur Pélagie. Chacun d’eux, l’un après l’autre, vint déposer un gros baiser sur ses grosses
joues. Comme les embrassades finissaient, l’organiste arriva. Il avait même démarche, même air, même
tenue et même habit que d’ordinaire. Il salua ses sept beaux-frères qui lui ôtèrent leurs sept chapeaux,
après quoi il dit : « Allons ! » et les sept paires de jambes des sept garçons de ferme se mirent à
enjamber derrière les grands pieds de leur sœur, et les mollets maigres de l’organiste :
Heureusement qu’il n’y avait pas loin de chez mademoiselle Pélagie à l’église ; car il sortait un
polisson de chaque pavé, et quand les fiancés, suivis des sept hommes bleus, montèrent les degrés, ils
avaient déjà, derrière eux, un cortége de gouailleurs et moqueurs à mines roses, à culottes fendues, les
plus jeunes et les plus mauvais garnements de la ville, faisant au couple charivari, de la voix et du
geste.
L’organiste ne broncha pas ; mais un des gamins étant venu se frotter un peu trop à sa portée, il faillit
lui enlever une oreille. Cela fit un peu de respect dans la meute et un peu de silence dans les
aboiements.
La cérémonie faite, l’organiste, qui avait dans sa main osseuse la main de mademoiselle Pélagie,
tourna brusquement une petite ruelle qui longeait l’église. Les sept habits bleus furent obligés de
rompre leur ordre de bataille et se mirent à marcher un à un. L’organiste, entendant grincer derrière lui
les quatorze cents gros clous de leurs quatorze souliers, prit sept pièces de deux francs toutes neuves
dans la poche de son gilet et dit, en en donnant une à chacun des sept frères : « On ne fait pas la noce
chez moi. Voilà. »—Les sept habits bleus sortirent de la ruelle, se reprirent le bras et entrèrent dans un
cabaret sur la Grand’Place.
Il faisait beau ce jour-là à Langres, et l’on en profitait pour rendre des visites « de digestion ». Sur
les portes, les visités faisaient les derniers compliments aux visiteurs. Madame Comantin même se
hasardait à marcher un peu au soleil, le long du mur du Collége, avec sa servante, essayant de se
réchauffer le dos ;—en sorte que toutes les anciennes connaissances de l’organiste se régalèrent de le
voir passer, la cuisinière de l’évêque au bras.
De tout cela, la mariée ne s’occupa guère, occupée qu’elle était à se mirer en sa robe blanche ; et
pour le marié, sans doute qu’il ne vit et n’entendit rien. Eût-il eu à la main une princesse de l’illustre
maison de Lorraine, il n’eût pas eu le jarret mieux tendu ni le front plus haut.
—« Pélagie !—dit l’organiste en montant l’escalier du domicile conjugal,—vous allez me mettre un
tablier et me faire une bisque comme celle de l’évêque. »
NUIT DE NOCE,—OU L’ORGANISTE INVENTE LE SAC DU GRAS ET DU MAIGRE ET FAIT DE LA
BONNE MUSIQUE A SON ÉPOUSÉE.
Après dîner, l’organiste se mit à couper du papier dans la chambre nuptiale, et à copier dans un livre
d’assez malpropre apparence sur un tas de petits carrés.
Pélagie passa la soirée à faire tourner dans tous les sens, sur un champignon, un chapeau qu’elle
avait fait venir de Paris.
A onze heures, elle ne trouva rien de mieux que d’embrasser son mari.
Le musicien eut un moment d’impatience, dit assez brusquement : « Ma fille, couchez-vous, »—et
continua à couvrir ses petits papiers qu’il mettait, à mesure qu’ils étaient écrits, dans deux sacs placés
devant lui.
Quand il eut fini, il s’approcha du lit.
Pélagie eut un moment de pudeur.
L’organiste s’assit au pied du lit.—« Pélagie,—dit-il,—vous n’avez jamais entendu parler de cela
Cantu et Musica sacra, auctore Gerbert. Eh bien ! je le traduis, et puis, vous le savez, je fais de la
musique... Je veux vivre très-doucement, à ma volonté.... Rappelez-vous qu’une femme en colère a detrès-vilaines notes dans la voix, et cela m’agace.... J’ai des choses dans la tête que vous ne pouvez
comprendre, et c’est pourquoi je ne peux pas m’occuper de fariboles.... Vous prendrez l’habitude de
dormir quand je joue du piano, je vous assure. A la fin, cela vous endormira.... Vous aurez la bourse....
Vous irez voir vos amies, si cela vous plaît, autant et quand il vous plaira.... Mais je ne veux âme qui
vive chez moi, entendez-vous ? L’escalier est haut, et je vous préviens que les amies pourraient tomber
en s’en allant.... Ce que c’est que ces deux sacs, je vais vous le dire, Pélagie.... et tous ces petits papiers
en même temps. Je n’aime pas à manger les mêmes plats, mon goût se fatigue. Je suis peut-être
gourmand, et trouver quelque chose pour ma bouche, c’est un supplice. Dans ce sac que voici, je viens
de mettre tous les noms des plats gras que j’aime, et dans l’autre tous les plats maigres. Selon le jour,
vous prendrez trois petits papiers dans l’un ou dans l’autre, et vous saurez ce qu’il faudra me faire.... Je
vous ai dit ce que j’avais à vous dire.—Maintenant endormez-vous là-dessus. »
Et sans un mot de plus, l’organiste approcha une chaise du piano. Il préluda ; puis, ses mains volèrent
sur l’instrument, et la chaîne des harmonies graves montait du piano au plafond, redescendait du
plafond au piano,—et les doigts de l’organiste réveillaient des accords, à te croire encore de ce monde,
Jean Gabrielli de Venise !
La femme songea un peu ;—puis ses idées se noyèrent dans le bruit. Elle s’endormit.
Quand elle se leva le lendemain matin, l’organiste ferma le piano et se mit au lit.
OÙ ILS FURENT HEUREUX ET N’EURENT PAS D’ENFANTS.
Adonc l’organiste continua, toutes les nuits, à composer sa messe, et finit de traduire Gerbert.
Pélagie porta chapeau.—Elle s’habitua aux musiques nocturnes de son mari, et Attila aurait pu
recommencer à brûler la ville de Langres sans qu’elle eût la moindre velléité de s’éveiller.
Au bout de quelque temps, elle tira régulièrement la loterie des dîners gras, cinq jours dans un sac, et
la loterie des dîners maigres, deux jours dans l’autre.
L’évêque ne pardonna pas d’abord à l’organiste ce qu’il appelait une « mésalliance ».—Mais quand
il eut remplacé Pélagie par Jeanneton, de chez M. Daguet, l’ancien juge d’instruction, il reconnut que si
Pélagie était inimitable pour la bisque d’écrevisses, Jeanneton avait bien son prix pour le salmis de
bécasses ; et le jour où il reconnut cela, Monseigneur commença—dit-on—à en vouloir moins au mari
de sa cuisinière.MADAME ALCIDE
LE CHŒUR, se tournant vers Indiana.
Trois juliennes !—trois matelottes !—trois gigots !—trois fritures !...
MADAME ALCIDE.
Une salade et des fraises, voilà ! Messieurs ; du bordeaux, n’est-ce pas ? ça fait du bien à la gorge !

Il est, il est à dix minutes de Paris un cabaret où l’Art et la Littérature ont leur couvert toujours mis.
Il y a des tonnelles ; les fourmis marchent sur la nappe, et les chenilles tombent dans les assiettes.
Cabaret monté de la hutte au pavillon, et de l’île à la berge ! il a changé ses planches contre des
murailles blanches, sa devanture de filets contre les volets verts des vieux romans, son fer contre du
ruolz ! Cabaret où sous la droite redoutable de cette femme de soixante-quatorze ans qui siége au
comptoir se taisent à demi, inapaisés, grondants, les jalousies, les ressentiments, les colères de son
entour et de sa portée ! Cabaret où quand la table de famille se dresse pour les amants, les fils et les
filles de la vieille matrone, il se parle une langue toute neuve et sans clef, langue de forts en gueule,
coulée d’argot roulée des Halles à la Conciergerie ! La nuit, le couteau, promené par les mains des fils,
contient les prétendants de la Pénélope énorme ; les filles, la mère les donne pour gages aux cuisiniers !
Et dans cette promiscuité et ce pêle-mêle de drames, un génie protecteur, comme dans une peuplade de
Peaux-rouges, un idiot, un gros, gras et huileux garçon, la lèvre sans ressort et tombante ; un idiot que,
depuis vingt ans, les habitués voient apprenant à lire derrière l’allumette promenée sur un même
alphabet par un vieillard en cravate blanche. Le vieillard au chef grave, le menton monté sur sa cravate
toujours blanche, émiette du pain aux poulets et aux lapins qu’il gouverne ; puis il vient s’asseoir,—
lui, ce marquis ruiné par la vieille !—à ce festin des Lapithes, dont elle lui fait aumône, indifférent,
muet, sourd ! Caverne où un soir à souper s’est attardée la muse d’Eugène Süe !
MADAME ALCIDE.
Ah ! bien, vous me l’aviez prédit : « Quand il sera arrivé celui-là, il vous écrasera avec son
carrosse. » Vous aviez plus de philosophie du cœur humain que moi. Je me rappelle que vous m’aviez
si bien prédit ça ! Je suis restée tout de même trois ans avec lui...—Ah ! la bonne soupe ! C’est un
fameux restaurant ici ! Ça me rappelle les deux seuls dîners que j’ai faits avec lui. Figurez-vous,
Messieurs,—il faut vous dire qu’il gagnait douze cents francs par an, c’était pas le diable, mais enfin...
V’là qu’au bout d’un an, il me mène à la campagne... J’avais une petite robe très-gentille, toute neuve,
que je m’étais faite avec des doublures de soie que la mère du Château lui envoyait, si par hasard il
avait besoin de se raccommoder.
CHŒUR.
Femme ingénieuse ! Nous connaissons ton tapis de Smyrne à franges tissées avec les épaulettes du
garde national La Coutelle ! Tu t’habilles comme l’oiseau fait son nid, de grapilles quêtées çà et là.
Nous t’avons contemplée au bal de l’Opéra, Alcide, en Reine de Chypre ; et nul n’a jamais su dire de
quoi tu t’étais fais cette chose composite que tu appelais ton costume ! Va, reprends de la matelotte, et
continue à dévoiler ton cœur !
MADAME ALCIDE.
Ai-je sué ce jour-là !... Quelle trotte ! Il m’a fait aller de la rue Frochot au Jardin-des Plantes, et du
Jardin-des-Plantes à Belleville, à pied ; et a-t-il rechigné après ses gueux de trois francs de dîner !—En
rentrant, il a mis tout de suite sur son livre de dépenses : Gaudriole, trois francs.
CHŒUR.
Gaudriole ?—Ah ! ah !—Et pourquoi ? et pourquoi ?
MADAME ALCIDE.
Oui, Messieurs, il m’a dit que tout ce qui n’était pas des choses utiles, il portait ça au compte :
Gaudriole.—Il était rat comme tout, faut vous dire... il avait un livre de compte... un livre de compte.
C’était drôle... un tas de colonnes, des rangées de colonnes, des chiffres, c’était en ordre comme un
régiment. Il me disait que comme ça, ça lui faisait voir toutes ses dépenses groupées. Et il mettait toutdessus ; le soir nous n’avions pas d’argent pour sortir ; alors nous jouions ; quand je perdais, il mettait
sur ses comptes : Alcide me redoit un sou de jeu.—Mais, Messieurs, prenez donc de la matelotte...
Vous, Monsieur...
CHŒUR.
Merci, Madame Alcide ; elle est à nous, elle est à vous !
MADAME ALCIDE.
Voyons, là-bas, le petit chapeau, vrai, vous ne m’en voudrez pas ?... j’ai une faim de chien... j’ai
mangé un petit gâteau d’un sou en venant, j’allais tomber ; mais voyons, vraiment vous en avez assez ?
CHŒUR.
Madame Alcide, vous faites des cérémonies !
MADAME ALCIDE.
Moi, Messieurs ? Ah bien !... Mais qu’est-ce que je vous racontais... Ah ! vous savez l’histoire de sa
robe de chambre... C’est pour vous en revenir à ses grandeurs, vous allez voir.—Attendez, parce que
quand je raconte, je ne mange pas.
CHŒUR.
Mangez et buvez, Madame Alcide ! Buvez et mangez, Madame Alcide !
MADAME ALCIDE.
Le matin, je sortais, et lui donnait un coup au ménage. J’avais remarqué... V’là un vrai restaurant !
C’est meilleur qu’à ma table d’hôte !
CHŒUR.
Vous dînez donc toujours à votre table d’hôte, Madame Alcide ?
MADAME ALCIDE.
Oui, Messieurs ; écoutez donc, j’ai quatre plats pour vingt sous. Eh bien ! si je faisais ma boubouille
chez moi, je prendrais un bifteck, je suppose, de dix sous ; bien.., du bleu à dix... ah ! moi j’aime le bon
vin... ça me ferait déjà... et puis le charbon, le bois, et aller chercher... est-ce que je sais !
CHŒUR.
Madame Alcide, à votre table d’hôte, ce ne sont que voleurs. On joue après dîner. Vous vous ferez
voler, ô Madame Alcide, comme vous fûtes toujours volée tout le long, le long de votre existence.
MADAME ALCIDE.
Non, Messieurs, on ne joue pas après dîner. Mais ce n’est pas de cela qu’il s’agit. M. du Château se
mettait donc toujours à la fenêtre avec une robe de chambre grasse, mais grasse... Il était très-beau,
vous savez, un brun, des favoris noirs, et moustache idem. Je me dis : « C’est bien drôle tout de même
qu’il prenne l’air tant que ça, » et je vis que c’était pour une guenon d’Anglaise qui montait tous les
jours à cheval dans la cour, une amazone ! Elle le regardait. M. du Château coupait là-dedans. Je suis
jalouse, moi. Ça me trottait déjà, cette Anglaise à caracoles, quand il me dit un matin comme ça :
« Avance-moi une robe de chambre. Je voudrais avoir une robe de chambre, une robe de chambre avec
une torsade et un gland pour faire un nœud comme ça, sur le côté ; » et il se pose. Je vois son jeu de
loin, je devine de longueur que Monsieur veut s’adoniser pour cette Franconi ! La moutarde me monte,
et je lui dis : « Monsieur du Château, j’ai vingt-cinq francs dans mon secrétaire. C’est pour le terme,
vous le savez bien ; je n’irai pas m’échigner pour vous donner une autre robe de chambre. »—Le beau
gigot ! Ah ! j’ai faim ; je ne fais pas la petite bouche... C’est de la bonne viande... Moi qui ne
connaissais pas ce restaurant-là... Je connais pourtant assez d’artistes.
CHŒUR.
Mangez du gigot, Madame Alcide, et continuez-nous l’histoire secrète du nommé du Château.
MADAME ALCIDE.
Il me quitte. Nous sommes un an sans nous revoir. J’avais aux pieds des bottines percées. J’étais rueLarochefoucauld. Au coin de l’épicier, j’entends quelqu’un qui demande la monnaie d’un billet de cinq.
C’était lui ! Ah ! je dis, par exemple, tu ne m’échapperas pas. Je vais me planter devant la boutique. Il
m’aperçoit du coin de l’œil. Il me tourne vite le dos. Je ne bouge pas. Il sort. Je lui dis : « Je suis bien
heureuse que vous ayez fait fortune. Vous devriez bien me donner une paire de bottines. » Il me dit :
« De l’argent, vous voyez bien que je n’en ai pas ; l’épicier n’a pas voulu me changer. » C’était vrai. Il
me dit encore que dans le temps je n’ai pas voulu lui avancer une robe de chambre.—Ça lui était resté,
cette robe de chambre ! et il me donne rendez-vous le lendemain à huit heures sur les buttes
Montmartre.
CHŒUR.
Sur les buttes Montmartre, Madame Alcide ?
MADAME ALCIDE.
Il faisait un temps, de la pluie, du vent ! Je m’en vais là-haut. Je ne vois personne, et j’attends de
bonne foi. Le lendemain soir je le pince sur le boulevard. Il y avait une débâcle atroce. J’avais les pieds
dans la neige et la glace. Je lui dis s’il veut me donner ma paire de botttines. Lui, à bout, il me dit : « Eh
bien, enfin, combien que ça coûte une paire de bottines ?—Douze francs, vois, j’ai les pieds dans
l’eau. » V’là qui veut me reconduire et monter chez moi. Ah ! Messieurs, vous savez que je ne reçois
personne... et puis mon propriétaire, M. Dumon, un vieux qui m’a fait la cour, n’entend pas de cette
oreille-là. Je dis à mon du Château—je ne voulais pas le vexer, rapport à mes bottines,—que M.
Dumon est graveur du roi, un orléaniste, et qu’il me flanquera à la porte, s’il sait que j’ai reçu un
bonapartiste. Là-dessus, du Château s’en va, et je n’ai pas eu de bottines.
CHŒUR.
Et ce fut alors, n’est-ce pas, Madame Alcide, que commença votre grande panne, cette panne
pendant laquelle vous échangeâtes, blonde que vous étiez ! un gril, une petite pendule dorée, et une
guitare contre une queue de cheveux noirs !
MADAME ALCIDE.
Tenez ! avec vous, je ne décesse pas de parler, parce que vous m’inspirez..., oui, vous me dites un
petit mot... et ça me fait repartir. La dernière fois que je vis M. du Château, c’était à l’époque de nos
troubles politiques. Je n’avais plus le sou. Je ne posais plus. Vous savez que ça n’allait pas. Ma foi !
j’avais une marine de je ne sais plus qui, je la décroche, je la fourre sous mon châle ; et je pars laver ça.
Dans la rue Montmartre, il y avait des rassemblements ; j’aperçois M. du Château. Il avait un grand
bandeau sur l’œil. Heureusement qu’il se présenta à moi du côté droit qui n’avait pas de bandeau, sans
cela je ne l’aurais pas reconnu. Il était accompagné de deux ou trois hommes, des faces de galériens, de
ces gens qu’on ne rencontre que dans les révolutions. Ils me jetaient, Messieurs, des regards terribles. Je
ne fais ni une ni deux. V’lan ! je flanque ma toile devant le nez de M. du Château.—Qu’est-ce que c’est
que cela, Madame ?—qu’il fait.—Une marine ! Vous allez m’acheter cela. Je n’ai plus le sou. Je ne fais
plus rien.—Je n’achète pas de marine.—Eh bien,—je lui dis,—menez-moi dîner à la campagne.—Non ;
je n’ai pas le temps. L’œuvre marche,—qu’il me dit tout bas, et il tire une pièce blanche qu’il me met
dans la main, et file avec ses satellites. Devant tout le monde, ça m’a offusquée. Je ne l’ai jamais
retrouvé depuis ce temps-là. Un peu de sauce ? Oui, je veux bien, vous en avez, vous, Messieurs ?
Personne n’en veut plus ? Eh bien, j’aime autant prendre le plat, si ça ne vous fait rien.
CHŒUR.
La Renommée aux pieds légers a chanté à mon oreille que vous connûtes le célèbre prince Édouard.
MADAME ALCIDE.
Encore des choses drôles, allez. Je le rencontre au bal de l’Opéra. Il cause. Il me demande à venir
chez moi. Moi,—une folie, si vous voulez, Messieurs : je voulais connaître un fils de roi, je lui donne
mon adresse. Il vient le lendemain. Il était noble comme tout, un port...—« Ma chère,—me dit-il,—ma
voiture est en bas ; mais je ne puis vous emmener, vous n’avez pas de toilette, »—et il me laisse. Ça me
monte, cet affront. Ah ! je dis, attends, je n’ai pas de toilette, tu vas voir ça. Je prends tout l’argent que
j’avais. J’achète des chapeaux, un jaune, et un petit bonnet avec des roses... très-gentil. Il revient.
—« Madame, où allez-vous ?—Je vais sortir, monsieur,—que je fais—on va m’apporter des
chapeaux. »—Ça le pique.—« Je serais curieux de les voir. »—On les apporte. Il trouve que ça me va,et il me dit :—« Madame, vous allez venir dîner avec moi chez Broggi. Nous irons à pied. » Il me fait
boire ; et puis je voyais que quand il me versait, il tirait d’une boîte en or quelque chose, et mettait un
peu de poudre dans mon verre. Je me sens toute drôle. Je lui dis : « Je suis malade, empoisonneur ! » Il
ne se trouble pas. Il me dit : « Madame, j’ai voulu vous éprouver. On m’avait dit que vous n’étiez pas
une femme comme une autre. Je vois que vous n’êtes pas usée par les orgies. » Ça n’empêche pas que
je fus malade toute la nuit. Il me soigna comme un père au milieu des convulsions..... Nous demeurions
ensemble. C’était l’hiver. Il gelait à pierre fendre. Il me dit : « Madame, vous ne faites donc pas de feu ?
—Du feu, Monsieur le prince ? non. Quand j’ai froid, je vais me chauffer au bal. » Quand il voit ça :
« Madame, il n’est pas convenable que vous ayez une garniture de cheminée antique. J’ai fait prix avec
un brocanteur pour vous en débarrasser ;—et il met par terre ma pendule d’albâtre et mes vases de
fleurs. J’ai vu de très-beaux flambeaux de bronze à 10 francs, rue Saint-Lazare. Vous allez aller les
acheter. »—J’ai été acheter les flambeaux. On me les a laissés à 9. Pour la pendule, il mettait à sa place
tous les jours un bouquet de violettes. Il me donnait 30 francs par mois. Il logeait chez moi. Un jour il
me dit : « Voulez-vous voir, Madame, les débris de ma fortune ? » et il me fait voir sur un papier une
foule de diamants. Ce soir-là, il rentra ; il avait le gousset plein de pièces d’or et d’argent. Il mit tout ça
sur la table de nuit, et, couché, la tête dans sa main, il se mit à regarder longtemps. Et moi, je pensais
pendant ce temps que cet homme contemplait les débris de ses richesses ; et ça me faisait songer
tristement, Messieurs. Quand, le lendemain, il compta son or, et qu’il allait partir, je me dis : Il faut
pourtant que je lui demande quelque chose.—Je l’arrêtai à la porte :—« Mon ami, je n’ai plus
d’argent. »—Lui, il me dit : « Et les 50 francs que je vous avais confiés ?—Vos 50 francs ? les
voilà ! » Je lui tends deux factures. Comme il aimait être couché mollement, ce mois-là, je lui avais fait
la chatterie de faire rebattre les matelas, changer les taies, et ça coûte tout ça ! Il me dit : « Madame,
puisque vous n’avez pas su garder cet argent, je vous en aurais donné cinquante autres ; vous ne les
aurez pas. Du reste, Madame, je respecte trop une femme qui est à moi pour lui offrir de l’argent. »—
Au terme, je lui dis : « Il faut payer le propriétaire. » Le voilà qui me répond : « Madame, je vais en
Normandie, manger du fromage de Brie ; respectez mon malheur. » Cette réponse avait le droit de me
surprendre.—Quand je pense que ma pauvre vie a toujours été d’être bousculée comme ça. Toute
petite, j’ai eu un père, un brave qui n’avait pas froid aux oreilles, un père dur, mais dur ! Ça n’a pas
encore été pour moi un doux agneau...
INDIANA, ouvrant la porte.
Combien de fritures à ces Messieurs ?
MADAME ALCIDE.
Oh ! pour un, n’est-ce pas, Messieurs ? Je suis pleine jusque-là.
INDIANA.
Pour un ? Vous êtes cinq !—Vous me faites mal, la mère !
CHŒUR.
Pour trois ! et sortez, Indiana.—Ah ! ça, Madame Alcide, est-ce que la roue de la Fortune n’a pas
arraché du Château de vos bras pour le porter au sommet d’une haute position ?
MADAME ALCIDE.
Je crois bien. Il est quelque chose comme qui dirait ministre. Ah ! il a fait son beurre ! Il est au
pinacle. Voilà qu’il me revient une histoire là-dessus. Figurez-vous, je dînais cet hiver au Grand-Turc.
Beaucoup de monde était à regarder un beau domestique, mais très-bien, qui avait une livrée avec des
galons d’or, un bel homme et qui faisait son important. Je le fixe, et je reconnais cet homme. Ça
l’étonne que je le regarde comme ça. Je lui dis : « Connaissez-vous M. du Château ? » Il me dit : « Oui.
Je suis le valet de pied de l’empereur son maître. » Et en me toisant il me demande si je le connaîtrais ?
« Oui, je fais tout haut, et même intimement. J’ai été sa maîtresse pendant trois ans. » Cet homme se
lève du coup et me dit : « Vous avez été la maîtresse de M. du Château ? »—« Même, que je lui dis,
que je vous connais bien, et que quand vous êtes venu parler à M. du Château de la part de votre maître,
et apporter une lettre rue de Laval, vous vous êtes assis à gauche en entrant, sur une banquette. » Voilà
cet homme qui voit bien que je l’ai connu, qui m’offre le café, et qui me dit que je devrais m’adresser à
M. du Château pour avoir quelque chose. Il me dit que justement il y a dans la maison de l’empereur
une place vacante de femme de la garde-robe, ça rapporte cinquante sous par jour...CHŒUR.
Femme de la garde-robe ? Expliquez-vous, Madame Alcide.
MADAME ALCIDE.
J’écris une lettre à M. du Château, et je vais porter ça à l’adresse où ce domestique m’avait dit
demeurer. Il s’était fait fort de remettre ma lettre à M. du Château lui-même ; moi ça m’allait, vous
comprenez.—Après cela, je savais bien qu’il fallait être une dame noble pour cet emploi-là.....
CHOEUR.
Une noble dame,—vous l’avez dit, Madame Alcide.
MADAME ALCIDE.
Dans ma lettre, je lui rappelais le passé, à ce sans-cœur, et je lui disais que je me conformerais à
toutes ses instructions ; oui, enfin que je ne parlerais jamais de ce qui s’est passé entre nous. Mais vous
ne savez pas ce qui m’arrive le lendemain matin ? Une femme qui entre avec un train de furie chez moi,
et qui me dit que j’écris à son mari des choses !... C’était la femme de ce domestique ! Elle avait
décacheté la lettre pour M. du Château. Cette grue-là ! elle avait pris ce que je disais pour son mari !—
Ah ! je n’ai jamais eu de chance ! Justement, dans ce moment-là, je posais les mains de M. Molé, vous
savez, dans le portrait d’Horace Vernet. J’étais raffalée ; j’avais envie d’aller l’attendre à la porte
d’Horace, et de lui dire : « Monseigneur, c’est moi qui pose vos mains. Donnez-moi un bureau de
papier timbré ! » Mais je n’ai pas eu ce front-là. Tenez ! je vous parlais tout à l’heure de mon père... Eh
bien ! mon premier amour, ça n’a pas encore été tout bonheur... Moi qui ai toujours eu pour idéal un
jeune homme noble, bien fait, avec des ongles roses et un chien de chasse, qui m’embrasserait dans l’île
Saint-Denis !
CHŒUR.
Aux baisers d’argent de Phœbé la blonde, enlacés l’un à l’autre comme la vigne à l’ormeau,
avezvous vu passer Madame Alcide au bras de son idéal, suivant le sentier qui trempe dans la rivière
murmurante ?
MADAME ALCIDE.
Oui, Messieurs, ç’a été un homme de quarante-cinq ans,—mon premier amour—qui faisait des
pièces. Des raisons de famille me forcent à vous taire son nom. On l’a porté en triomphe sur la scène de
l’Odéon tout de même comme Voltaire. Il n’avait pas le sou, avec tous ses triomphes. Ah ! il m’a bien
fait aller au spectacle.
CHŒUR.
Femme, tu peux un moment suspendre ta langue, et boire le bain de pied de ton petit verre. Tes
paroles descendent dans les oreilles, comme les neiges des montagnes descendent dans les plaines. Les
péripéties de tes aventures étonnent les mortels pendus à tes lèvres. Femme simple, femme étonnante,
tes amours pleins d’épisodes comme les amours d’épopées, sont toujours liés à des amours sans
monnaie. Ta bêtise est grandiose et cyclopéenne, créature ingénue, mariée avec le grotesque. L’odyssée
de ton existence ahurit, si j’ose m’exprimer ainsi. Alcide, toi qu’un peintre fameux enroula et enchaîna
dans les tissus de l’Orient, pour abuser de ta faiblesse ; géante de cocasserie, Alcide, toi dont les formes
plantureuses revivront par les toiles éternelles ; toi que nous avons vue porter l’adversité, comme le
bœuf porte le soleil, et dont le clou fatal a souvent reçu toutes les toilettes ; Crusoé du beau sexe, toi
qui te fais des robes de rien,—retourne en tes lointains foyers ! Nous te respectons trop pour te
reconduire.
MADAME ALCIDE.
Tout ce que vous me dites là... je ne sais pas... mais ce que je sais, c’est que vous êtes bien gentils :
vous payez du bordeaux aux femmes, et puis avec vous jamais de claques ni de coups de poing au
dessert.
(Exeunt.)PEYTEL
« Cour d’Assises de l’Ain.—Audience du 30 août.—M. le Président prononce l’arrêt qui condamne
Benoît-Sébastien Peytel à la peine de mort.—Au moment même où M. le Président vient de prononcer
la peine terrible, on entend une voix du milieu de la foule s’écrier : « Vivent les jurés ! »
Le pourvoi en cassation fut rejeté le 10 octobre.

Bourg, mardi 15 octobre 1839.
« Le 13, Peytel a appris de M. le curé le rejet de son pourvoi. Cette affreuse nouvelle ne lui a fait
perdre ni son calme ni son énergie. Le curé était tellement ému que Peytel s’en aperçut et lui dit : Vous
êtes agité, Monsieur le curé ; pourquoi ?.. Voyez, moi, je suis calme, jugez-en. Puis déboutonnant son
gilet et sa chemise, il prit une de ses mains qu’il posa sur son cœur en lui disant : « Voyez si mon cœur
bat plus vite que de coutume.
GUI... »
Bourg, le 16 octobre 1839.
« Croiriez-vous que ce matin, lorsque M. le curé est entré auprès de ce malheureux, il lui a dit
presque souriant : Vous ne devineriez pas, Monsieur le curé, de quoi j’ai parlé hier pendant tout mon
dîner avec le concierge ?—Non.—De mon exécution... Et là-dessus, il est entré avec son calme
ordinaire dans des détails vraiment inconcevables.
GUI... »
Si l’annonce du rejet de son pourvoi avait laissé Peytel calme, la possibilité de commutation de peine
et la perspective du bagne le trouvaient plus ému et moins préparé ; et avant de le décider à tenter un
recours en grâce, son avocat, M. Margerand, et ses amis eurent à soutenir contre lui des luttes et des
combats pendant lesquels cette lettre s’échappait de sa plume :
« Je n’ai pas changé de manière de voir, et n’en changerai pas, quoi qu’il advienne... Déshonoré met
le comble à mes maux : je doute qu’il soit au monde un homme qui le sente mieux que moi. Lorsque
votre lettre d’hier m’a été remise, je voulais faire une réponse en quatre mots ; cette réponse sera encore
faite de même sur votre papier. Ici vont se trouver quelques explications. Hier soir, j’ai lu à la lumière
votre lettre ; on a eu pour la première fois la complaisance de me donner un morceau de bougie gros
comme un canon de plume, long d’un demi-pouce. Cette lumière m’a suffi pour lire deux fois votre
épître et m’en bien pénétrer. A huit heures la fièvre m’a pris. A neuf, j’avais sept pulsations et demie
dans l’espace de temps qui s’écoule entre deux coups frappés à l’horloge de la ville. Le mouvement
habituel de mon pouls est de quatre et demi. C’est donc trois de plus qu’à l’ordinaire ; cet état a duré
jusqu’à deux heures du matin. Alors j’ai eu un redoublement de fièvre, j’ai eu une espèce
d’hallucination ; j’ai vu autour de moi mon père, mes oncles décédés, mes parents vivants. Je me suis
levé, j’ai cherché à comprendre où j’étais, ce que j’étais, et j’ai fini par tomber sur les cadettes qui
pavent mon cachot.
»A cinq heures, un fou qui est dans un cachot voisin m’a réveillé en frappant à coups redoublés
contre la porte. Je me suis relevé, mis au lit et l’abattement m’a assoupi jusqu’à six heures et demie.
Alors, j’ai lu et relu votre lettre, y ai fait un mot de réponse. C’est le seul mot précédé de points
cidessus qui a produit cet effet. Car dimanche j’ai connu le rejet, et je n’ai pas changé de manière de faire
ni de dire. Que m’importe la vie aujourd’hui ? La vie du bagne est pour moi impossible, j’aime mieux
la mort. Je serai si je vis encore un fardeau pour ma famille, pour ceux de mes enfants qui conserveront
encore quelques sentiments pour moi, il vaut mieux que je meure. Qu’importe quelques jours de plus
ou de moins avec le déshonneur ? La prolongation de l’existence devient pesante, quelque énergie que
l’homme se sente, quelque purs que soient ses sentiments, quelque peu mérités que soient les
jugements portés contre lui, quelle que soit enfin la force et la grandeur de ce qu’il ferait dans la suite.
L’homme déshonoré ne peut rien espérer, il a souillé son nom, souillé la lignée dont il sort, il a fait une
blessure qui non-seulement porte préjudice aux branches, mais encore attaque la souche de sa
généalogie. Un bon horticulteur tranche au vif une branche pareille ; quelques années après, la
cicatrisation s’opère, et l’arbre n’est nullement endommagé. Mais si la branche viciée reste sur l’arbre
tout périclitera. Il vaut mieux la couper. Qu’on me tranche donc la tête. »
Un peu plus tard, Peytel se décida. Tous les efforts de ce qui lui restait d’amis se tournèrent vers la
clémence royale. On savait que le roi mettait comme une religion à dire oui ou non, quand il s’agissaitde la tête d’un homme, et qu’il compulsait lui-même, et avec grand soin, le dossier des condamnés.
Ce qui avait ému le plus vivement la cour, c’était ce double homicide, et la mort de cette jeune
femme bientôt mère. Une familière des Tuileries, madame d’Abrantès, écrivait : « On a parlé surtout de
la position de madame Peytel, et ce qui exaspère le plus, c’est une femme grosse tuée en deux
personnes. »—Toutes les démarches faites à Saint-Cloud, par la sœur du condamné, Madame Carraud,
conduite par madame d’Abrantès, pour parvenir jusqu’au roi, furent inutiles. Le roi fit répondre par M.
d’Houdetot, son premier aide de camp, « qu’il prenait en considération la position de cette pauvre
sœur, mais qu’il ne pouvait pas la voir. » A une seconde tentative, le roi trouva encore une excuse dont
il chargea le général Delort : « On ne peut plus poliment répondre non », dit madame d’Abrantès. Le
premier mot du général avait été : « Les lettres de Balzac l’ont perdu dans l’opinion. » Ces lettres
remarquables, cette défense discrète qui était presque toute dans ce qu’elle ne disait pas, cette plaidoirie
qui laissait déduire au lecteur les conséquences vraisemblables du caractère bilieux-sanguin de Peytel,
dans une circonstance habilement probabilisée, avaient indigné le roi. « Avant-hier, écrivait madame
d’Abrantès,—le roi a parlé de Peytel avec amertume, et l’a appelé un monstre pour avoir permis qu’on
calomniât ainsi une femme morte, et il a ajouté : « Cela seul prouve le crime. » La reine, en sa
clémence de femme, touchée d’abord par la situation du malheureux, lui avait retiré bientôt après sa
pitié. Je lis ceci dans une des lettres de madame d’Abrantès, qui s’employait avec dévouement à mieux
disposer la cour pour le condamné, « On a beaucoup jasé de ma visite à Saint-Cloud. » Le roi a dit :
« Cette pauvre madame d’Abrantès se donne là bien du mal pour une bien mauvaise cause. » La reine a
dit dans le même sens ; et madame d’Abrantès ajoutait : « Il vous est impossible de comprendre ce
qu’on a d’opinion arrêtée à l’égard de Peytel au château. Je ne m’explique une animosité si positive que
par une chose : les lettres de Balzac ont paru dans le Siècle ; le Siècle est un journal de l’opposition.
Cela a peut-être contribué à cette haine ; » et plus loin : « Le roi a fait écrire à Bourg, à Belley ; on a
répondu que, s’il faisait grâce, il y aurait du bruit... La haine de la cour est tout à fait nouvelle pour ces
sortes d’affaires. On dirait qu’on punit en lui un autre Alibaud. » Cette dernière phrase est curieuse. Le
roi croyait Peytel coupable : il se refusait à lui faire grâce, et les esprits les plus justes et les plus calmes
avaient je ne sais quel entraînement à lui prêter un ressentiment contre le condamné, et à mettre sur le
compte d’une vengeance politique, ce qui était pour le roi une affaire de justice. C’est que Peytel avait,
lui aussi, donné son coup d’épingle dans cette guerre charivarique que l’opposition avait commencée
contre Louis-Philippe à peine assis sur le trône. Au temps où, actif et remueur, Peytel s’était essayé à
être homme de lettres, au temps où il espérait, comme disait, devenir contemporain, au temps où
germait déjà en lui le désir d’un nom, désir immense, insensé, délirant, qui le fit aller à l’échafaud
presque consolé en songeant à la célébrité des causes célèbres, Peytel, las du journalisme et des petites
batailles de la petite presse, avait frappé à la porte de la Muse du vigneron de la Chavonnière. Il avait
fait—d’autres disent il avait fait faire par L. D., un homme d’esprit,—la Physiologie de la Poire.
C’était l’époque de vogue et de premier succès de cette plaisanterie Philiponienne. L’allégorie eut tout
le succès qu’elle pouvait espérer ; et les allusions sur le calice à cinq divisions ouvertes comme qui
dirait cinq ministères, les plaisanteries plus ou moins spirituelles sur les poires de Sainte-Lésine,
d’Épargne, de Martin-Sec, furent trouvées délicates autant que récréatives par tous les boudeurs de la
royauté nouvelle.
Quoi qu’il en soit des dispositions vraies ou supposées de la cour, quelques jours après le rejet du
pourvoi, M. Teste, alors ministre de la justice, remit au roi, en conseil des ministres, un mémoire en
faveur de Peytel.
Ce long mémoire débutait par une peinture du caractère de Peytel, appuyée de traits vifs et intimes.
Puis Gavarni disait le mauvais vouloir de cette petite ville où Peytel avait fait l’inimitié autour de lui
par des chansons, des couplets, deux rimes souvent ou un mot. Il s’étendait sur toutes ces rancunes un
peu envieuses de province, réunies en faisceau, et formant une opinion locale ennemie de l’homme. Il
joignait à son dire les lettres sur lesquelles avait travaillé M. de Balzac, celle par exemple qui retraçait
la visite au domicile du prévenu : «... Ce fut un moment bien curieux pour un observateur que l’entrée
de ces messieurs dans les appartements de Peytel, ce riche étranger, ce notaire inconnu qui était tombé
un beau jour dans cette bonne petite ville de Belley avec sa réputation de fortune d’autant plus
colossale, qu’on ne le connaissait en aucune façon. Arrivés dans le salon où quelques peintures,
quelques dessins modernes assez richement encadrés dans de beaux cadres d’or, se trouvaient distribués
avec goût sur une tapisserie rouge qui sans être neuve avait encore de la fraîcheur, ce fut une extase
générale sur le luxe de l’ameublement ; M. *** surtout ne pouvait s’empêcher d’admirer, et à chaque
pas qu’il faisait on l’entendait s’exclamer : « C’est un mobilier de 40,000 livres de rente ! »—Puisaprès ces prolégomènes, venant au fait même, Gavarni révélait une confession faite à lui seul par le
condamné : « Le 21 août, Peytel m’écrivait : « Le 30 ou le 31, on me trouvera probablement libre ; et si
vous venez, nous partirons ensemble pour je ne sais où. » Le 31, j’étais à Bourg au petit jour. Peytel
avait été condamné à mort à minuit. Je le vis à onze heures. Il me parla peu. Nous avions là deux
témoins, un de ses avocats et le geôlier : « Mon ami, me dit-il, je vais mourir, et..... » En sortant, M.
Gui... me fit remarquer cette réticence de Peytel. Si je n’avais pas été là, il se serait ouvert à vous.—De
retour à Paris, M. de Balzac me parla du désir qu’il avait de publier quelques observations à propos du
procès de Bourg. Muni d’une permission de visiter le condamné, nous partîmes de compagnie. A
Bourg, je pénétrai seul et le premier auprès de lui ; et, le regardant en face, je provoquai brusquement sa
confiance par quelques paroles nettes et pressantes. Peytel fut d’abord étourdi, ébranlé. Il regarda le
geôlier qui s’était mis près de nous ; et il me demanda en latin si je voulais parler cette langue. Je lui dis
de parler français et de parler bas. Il me passa un bras autour du cou, et, collant sa bouche à mon
{7}oreille, il me dit..... » Cette confession était-elle la vérité était-elle un nouveau mensonge ?
A ce mémoire soumis au roi était jointe avec cette suscription : Dernier billet du pauvre condamné
pour le roi, le roi seul, une lettre de Peytel, jetée sans doute par-dessus les murs de la prison, et qui
était parvenue à Gavarni par la petite poste. Sur l’enveloppe on lisait ceci :
Ne trompez pas un pauvre malheureux qui s’est confié à vous, qui n’a que vous pour lui être utile,
et puisque vous avez rompu la première enveloppe de ce billet, arrêtez-vous ; vous violeriez un secret
important en allant au delà ; recouvrez ce billet d’une autre enveloppe, et adressez à Gavarni, rue
Fontaine-Saint-Georges, à Paris.
La lettre qui suivait, étrange, un peu folle et rabâcheuse en ses commencements, poignante à la fin,
écrite d’une petite écriture fine, serrée, régulière, et sans tremblement ; cette lettre où le malheureux,
riant un instant, faisait allusion à sa pauvre Physiologie de la Poire, Gavarni la crut bonne pour
l’attendrissement ; et de cette allusion même, il espéra une impartialité plus bien-veillante du roi. Voici
cette lettre :
« COMMENCEMENT.
»Employer des moyens autres que ceux employés jusqu’à ce jour est une chose maladroite et
imprudente.—Maladroite parce qu’on sanctionne ainsi toutes les erreurs des juges-instructeurs, des
magistrats du parquet, et celles des médecins. Or, celles de ces derniers sont positives en fait à sa
connaissance à lui. Il peut donc bien en juger.—Les erreurs des juges ressortent à chaque page de
l’instruction. Il ne s’agit que de lire sa correspondance avec les magistrats.—En suivant la procédure
depuis le premier jour jusqu’au dernier, la loi à la main, on verra partout que la loi a été évitée quand
elle lui était avantageuse, qu’on s’est servi contre lui de tous les petits moyens de procédure ; ainsi on
lui a signifié la liste des témoins la veille des débats, dans ces témoins on avait substitué Jaudet,
ouvrier, à Jaudet, maître-ouvrier. Ce dernier seul avait été interrogé dans l’instruction.—On avait
refusé d’écrire quelque chose qu’il avait déposé en sa faveur, on a assigné son frère. Lui n’a vu cela
qu’aux débats. On a refusé de vous laisser voir le dossier au greffe, tantôt sous un prétexte, tantôt sous
un autre, et nous n’avions pas copie de tout le dossier.—Ainsi donc changer de système serait
maladroit ; car on perdrait ainsi tous les avantages qu’on peut avoir sur la procédure et sur les
médecins.—Ce serait imprudent parce qu’on irait du connu à l’inconnu : ainsi on dirait : Vous avez
menti au passé, vous mentez aujourd’hui, tout ce que la défense a avancé est vrai. Il faut donc
persister et dire simplement, pour prouver combien la défense a été généreuse. Il ne s’agit que de
connaître telle lettre, telle déposition, tels faits, dont on pourrait tirer telles conséquences.—Par ce
moyen on prouverait de la générosité au passé, on en ferait soupçonner au présent.—On se ferait
craindre par ceux qui ont intérêt à voir mort un pauvre malheureux,—en leur faisant savoir que mort,
rien ne sera épargné pour réhabiliter sa mémoire, et que vivant,—banni ou déporté,—on pourra se
taire, on obtiendra leur appui par-dessous main, tandis qu’ils sont très-hostiles..... On peut leur faire
savoir que l’on a des pièces qui pourraient faire penser telle chose ; que ces pièces émanent d’eux, sans
qu’ils sachent en quoi elles consistent, qu’elles ne sont pas niables par eux : ils craindront ;—il faut
bien se garder de dire que la chose soit, mais qu’il est possible, très-possible d’y faire croire : on les
aura alors pour soi.—Avec le caractère de générosité qu’on veut bien supposer au pauvre malheureux,
il faut admettre les conséquences : ainsi, dans un premier moment, il aurait anéanti tout ce qui pouvait
prouver ce qu’il voulait et veut encore nier.—Si quelques pièces existent encore, c’est qu’elles ont été
oubliées dans la précipitation, et que trois autres lettres... n’ont été trouvées qu’après l’hostilité connue
des...—Le malheureux peut n’avoir jamais pensé qu’il aurait soif à l’avenir et conséquemment n’avoirgardé aucune poire, les avoir au contraire fait disparaître,—et aujourd’hui il ne faudrait pas lui faire
perdre, pour conserver ses jours, ce qu’il a de beau, de bien, dans ses actions, et on le laisserait perdre
s’il avançait une chose pareille, qu’il ne pourrait peut-être plus prouver aujourd’hui, mais qu’il peut
parfaitement laisser supposer.—D’après ce que le malheureux sent personnellement, il suppose tout
ce que fait son bon frère G... Il l’en remercie on ne peut plus.
« Il le prie de lui faire parvenir de l’opium en quantité suffisante pour produire effet complet dans
une heure et demi (sic) au plus ; il n’en fera usage que lorsque tout espoir sera perdu. Lorsqu’on
viendra lui mettre la camisole de force, ce qui aura lieu seulement deux heures avant, attendu qu’il ne
sera prévenu que deux heures avant.—Pour lui faire tenir cet opium ou toute autre matière
produisant le même effet, il faut lui envoyer de suite une Bible (il n’en a pas) ; cette Bible sera reliée à
la Bradel ; le carton de la couverture sera entaillé dans divers endroits, recouvert d’un carton mince
pour empêcher de sentir les cavités, et ces cavités seront remplies de la matière, qui devra être solide et
non liquide, comme on le voit. Ceci est pressé, car il a encore la possibilité de recevoir quelque chose
comme une Bible, mais rien autre, et il peut arriver qu’on lui retire cette possibilité.—Pour ne
compromettre personne, il laissera un écrit portant ces mots : « Étant à la prison de Belley, je me suis
fait apporter une boîte de pharmacie ; j’ai pris dedans ce qui m’a servi et je l’ai toujours porté sur moi ;
cela était caché sous la baudruche qui semblait retenir un taffetas sur des cors que j’ai aux pieds, et par
ce moyen on ne l’a pas vu. »—Et, en effet, le malheureux a aux pieds du taffetas retenu par la
baudruche. La couverture et le livre seront brûlées (sic), attendu qu’on lui fait du feu une fois par jour
pendant deux heures.—Il promet de n’en faire usage qu’au dernier moment. Ce sera un vrai service à
lui rendre, car il ne servira pas de spectacle à tout un pays et quel spectacle !...—Déjà il a demandé
de l’opium à G...; il croyait que ce dernier lui en avait promis ; il le croit encore, et le prie d’envoyer
vite.
« Il devra y avoir dans la même couverture un papier explicatif de la nature de la matière et du temps
nécessaire pour produire effet complet, et de la quantité à prendre en plus ou en moins pour arriver au
but plutôt (sic) si cela devait (sic) nécessaire.—On peut envoyer le livre à M..... ou à M....., à Bourg,
qui le feront parvenir. M....... vaudrait mieux.—On peut se dispenser d’inscrire le nom de l’envoyant
sur le registre des messageries. Le premier nom venu fera tout aussi bien. On aura seulement soin
d’indiquer que ce livre est pour le malheureux (il ne veut plus écrire son nom).—Il prie avec instance,
supplie à genoux G...... de lui faire parvenir ce livre ainsi rangé dans la huitaine au plus tard, autrement
il fera du vert-de-gris avec deux boutons en cuivre qui sont à son pantalon.—Il le répète, il ne fera
usage de l’objet envoyé qu’au dernier moment, il le promet.—Après l’avoir avalé il se confessera et
partira. »
Il n’y eut pas décision sur le recours en grâce au conseil des ministres. Le soir Gavarni reçut des
mains de M. Teste la lettre de Peytel, et nous lisons sur l’enveloppe, recachetée du cachet du roi, ces
mots de la main du roi : Fidèlement recachetée. L. P.
« Le roi,—écrit madame d’Abrantès à ce moment,—a été préoccupé quarante-huit heures au point de
n’en pas manger ni dormir. Il est demeuré persuadé que Peytel avait tué sa femme par préméditation. »
Le 21, Gavarni apprit que le roi avait rejeté le recours en grâce. Chaque jour il ouvrait le journal
avec une curiosité anxieuse, cherchant la nouvelle de l’exécution. Sept jours,—sept jours !—
s’écoulèrent sans nouvelle. Enfin le 30 octobre, les journaux de Paris annoncèrent l’exécution capitale.
La tête de Peytel était tombée sur la place de Bourg le 28. Contrairement à tout précédent judiciaire,
huit jours s’étaient écoulés entre le rejet du recours en grâce et l’exécution. Louis-Philippe, en sa
miséricorde, avait-il voulu laisser au condamné le temps de mourir, à l’ami le temps de l’y aider ?
FIN.
HISTOIRE DE MARIE-ANTOINETTE
Par Edmond et Jules de Goncourt
NOUVELLE ÉDITION, REVUE ET AUGMENTÉE DE LETTRES INÉDITES ET DE DOCUMENTS
NOUVEAUX, TIRÉS DES ARCHIVES NATIONALES
Éléments bibliographiques :
Édition originale :
Didot frères, 1858.
Sources de la présente édition :
G. Charpentier, nlle édition, revue et augmentée, 1879.
294 pagesT A B L E
PRÉFACE
LIVRE PREMIER
1755-1774
I
Abaissement de la France au milieu du dix-huitième siècle.—Politique de l’Angleterre.—Traité de Paris.—
Nouvelle politique française de M. de Choiseul.—Alliance de la France avec la maison d’Autriche.—
Naissance de Marie-Antoinette.—Son éducation française.—
II
Le pavillon de remise dans une île du Rhin.—Portrait de la Dauphine.—Fêtes à Strasbourg, à Nancy, à
Châlons, à Soissons.—Arrivée à Compiègne.—Réception de la Dauphine par le Roi, le Dauphin et la
cour.—La Dauphine à la Muette.—Cérémonies de mariage à Versa
III
La Dauphine à Versailles.—Lettre de la Dauphine.—Pugilat du Dauphin et de Monsieur.—Le Roi charmé
par la Dauphine.—Jalousie et manœuvres de madame du Barry.—Dispositions de la famille royale pour
la Dauphine : Mesdames Tantes, Madame Élisabeth, le comte d’A
IV
Liaisons de la Dauphine.—Madame de Picquigny.—Madame de Saint-Mégrin.—Madame de Cossé.—
Madame de Lamballe.—Entrée du Dauphin et de la Dauphine dans leur bonne ville de Paris.—
Popularité de la Dauphine.—Intrigues du parti français contre la Dauphine et l’al
LIVRE DEUXIÈME
1774-1789
I
Mort de Louis XV.—Crédit de Madame Adélaïde sur Louis XVI.—Intrigues du château de Choisy.—M. de
Maurepas au ministère.—Vaines tentatives de la Reine en faveur de M. de Choiseul.—Conduite de M.
de Maurepas avec la Reine.—MM. de Vergennes et de Müy hostiles
II
La Reine et le Roi.—Le petit Trianon donné par le Roi à la Reine.—Travaux de la Reine au petit Trianon :
M. de Caraman, l’architecte Mique, Hubert-Robert.—Tyrannie de l’étiquette : une matinée de la Reine à
Versailles.—Le livre des robes de la Reine.—Madame
III
Portrait physique de la Reine.—Amour du Roi.—La comtesse Jules de Polignac.—Commencement de la
faveur des Polignac.—Première grossesse de la Reine.—Naissance de Marie-Thérèse-Charlotte de
France.—Les Polignac comblés des grâces de la Reine.—Succession de m
IV
Ennui de Marly.—Le petit Trianon.—La vie au petit Trianon.—Le palais, les appartements, le mobilier.—
Le jardin français, la salle des fraîcheurs.—Le jardin anglais, le pavillon du Belvédère, le hameau, etc.
—La société de la Reine au petit Trianon.—Le baron
V
Exigences de la société Polignac.—Nomination de M. de Calonne imposée à la Reine.—La Reine
compromise par ses amis.—Plaintes et refroidissement des amis de la Reine.—Naissance du duc de
Normandie.—Mort du duc de Choiseul.—Retour de la Reine vers madame de
VI
La calomnie et la Reine.—Pamphlets, libelles, satires, chansons contre la Reine.—Les témoins contre
l’honneur de la Reine : M. de Besenval, M. de Lauzun, M. de Talleyrand.—Jugement du prince de Ligne.
—Exposé de l’affaire du collier.—Arrestation du cardinal
VII
Le portrait de la Reine non exposé au Louvre, de peur des insultes.—Découragement de la Reine ; sa
retraite à Trianon.—L’abbé de Vermond, conseiller de la Reine. Plans politiques de l’abbé de Vermond
et de son parti.—M. de Loménie de Brienne au ministère.—L
LIVRE TROISIÈME
1789-1793
I
Situation de la Reine, au commencement de la Révolution, vis-à-vis du Roi, de Madame Élisabeth, de
Madame, de la comtesse d’Artois, de Mesdames tantes, de Monsieur, du comte d’Artois.—Les princesdu sang : le duc de Penthièvre, le prince de Condé, le duc de
II
Chagrins maternels de Marie-Antoinette.—Mort du Dauphin. Éloignement de la Reine du salon de madame
de Polignac.—La comtesse d’Ossun.—Séparation de la Reine et des Polignac, après la prise de la
Bastille.—Correspondance de la Reine avec madame de Polignac.
III
La famille royale aux Tuileries.—Les Tuileries.—La Reine et ses enfants.—Instruction de la Reine pour
l’éducation du Dauphin.—La Reine prenant part aux affaires.—Mirabeau.—Négociations de M. de la
Marck auprès de la Reine.—Entrevue de la Reine et de Mirabe
IV
Le parti des exclusifs.—Varennes.—Le départ.—Le retour.—La surveillance aux Tuileries.—Barnave et la
Reine.—La Reine au spectacle.—Tumulte à la Comédie italienne.—Insultes de l’Orateur du peuple.—
La maison civile imposée à la Reine par la nouvelle Constitu
V
Marie-Antoinette homme d’État.—Sa correspondance avec son frère Léopold II.—Son plan, ses espérances,
ses illusions.—Sa correspondance avec le comte d’Artois. Son opposition aux plans de l’émigration.—
Caractère de Madame Élisabeth. Son amitié pour le comte
VI
Le 20 juin.—La Reine enchaînée par la faiblesse du Roi.—La seconde fédération.—Démarches de M. de la
Fayette, démarches du général Dumouriez auprès de la Reine.—Outrages et insultes aux Tuileries—La
nuit du 9 au 10 août.—La Reine au 10 août.—La Reine au Lo
VII
La Reine au deuxième étage de la petite tour du Temple.—Séparation de madame de Lamballe.—Le
procureur de la Commune du 10 août, Manuel.—L’espionnage autour de la Reine.—Souffrances de la
Reine.—Le 3 septembre au Temple.—La vie de la Reine au Temple.—Outra
VIII
Portrait de Marie-Antoinette au Temple.—État de son âme.—Les dévouements dans le Temple et autour du
Temple : Turgy, Cléry, les commissaires du Temple.—M. de Jarjayes.—Toulan.—Projet d’évasion de
la Reine.—Billets de la Reine.—Le baron de Batz. Sa tentative
IX
Marie-Antoinette à la Conciergerie. Le concierge Richard.—Impatience de la Révolution.—Vaine
recherche de pièces contre la Reine.—Espérance du parti royaliste.—L’œillet du chevalier de
Rougeville.—Le concierge Bault.—Discours de Billaud-Varennes.—Lettre de
X
Premier interrogatoire de Marie-Antoinette.—Chauveau-Lagarde et Tronçon-Ducoudray, ses défenseurs.—
La Reine devant le Tribunal criminel extraordinaire.—Acte d’accusation.—Les témoins, les
dépositions, les demandes du président, les réponses de la Reine.—Ré
XI
Dernière lettre de la Reine à Madame Élisabeth.—Le curé Girard.—Sanson.—Paris le 16 octobre 1793.—
La Reine sur la charrette.—Le chemin de la Conciergerie à la place de la Révolution.—Le Mémoire du
fossoyeur Joly.—La mort de Marie-Antoinette et la conscienc
NOTES
Titre suivant : LA DUCHESSE DE CHÂTEAUROUX ET SES SŒURSPRÉFACE
Les auteurs de ce livre ont eu la fortune de peindre en pied une MARIE-ANTOINETTE que les
récentes publications des A r c h i v e s de Vienne n’ont pas sensiblement modifiée.
En effet, ils ne donnent pas pour le portrait de la Reine la figure de convention, l’espèce de fausse
duchesse d’Angoulême, fabriquée par la Restauration. Ils montrent une femme, une femme du
dixhuitième siècle aimant la vie, l’amusement, la distraction, ainsi que l’aime, ainsi que l’a toujours aimée
la jeunesse de la beauté, une femme un peu vive, un peu folâtre, un peu moqueuse, un peu étourdie,
mais une femme honnête, mais une femme pure, qui n’a jamais eu, selon l’expression du prince de
Ligne, « qu’une coquetterie de Reine pour plaire à tout le monde ».
Il ne faut pas oublier que Marie-Antoinette avait quinze ans et demi, lorsqu’elle arrive en France,
lorsqu’elle tombe dans ce royaume du p a p i l l o t a g e et du Plaisir, parmi cette génération de françaises
qui semblent représenter la Déraison dans l’agitation fiévreuse de leurs existences futiles et vides.
Demander à cette jeune fille d’échapper entièrement aux milieux dans lesquels sa vie se passe, de
n’appartenir en rien à l’humanité de sa nouvelle patrie : c’est exiger de la Nature qu’elle ait fait un
miracle,—et elle n’en fait pas.
Mais cependant allons au fond des rapports de Mercy-Argenteau et des lettres de Marie-Thérèse,
lettres devenues des armes aux mains des ennemis de la mémoire de la Reine, etc. Qu’y
trouvonsnous ? Ici la sévère mère reproche à sa fille de monter à cheval, là d’aller au bal, plus loin de porter des
plumes extravagantes, plus loin encore d’acheter des diamants. Elle la gronde « d’avoir de la curiosité,
de ne s’entretenir qu’avec de jeunes dames, de se laisser aller à des propos inconséquents, de manquer
de goût pour les occupations solides »… Je le demande en conscience aux lecteurs sans passion
politique, s’il existait pour la jolie femme la plus humainement parfaite du monde, de seize à vingt-cinq
ans, un procès-verbal, jour par jour, de toutes les g r o g n e r i e s des vieux parents à propos de sa toilette,
de son amour de la danse, de sa naturelle envie de s’amuser et de plaire, le dossier accusateur de cette
jolie femme ne serait-il point aussi volumineux que celui de Marie-Antoinette ?
EDMOND DE GONGOURT.LIVRE PREMIER

1 7 5 5 - 1 7 7 4I
Abaissement de la France au milieu du dix-huitième siècle.—Politique de l’Angleterre.—Traité de Paris.—
Nouvelle politique française de M. de Choiseul.—Alliance de la France avec la maison d’Autriche.—
Naissance de Marie-Antoinette.—Son éducation française.—Correspondances diplomatiques et
négociations du mariage.—Audience solennelle de l’ambassadeur de France.—Départ de Vienne de
l’archiduchesse Antoinette.
Au milieu du dix-huitième siècle, la France avait perdu l’héritage de gloire de Louis XIV, le meilleur
de son sang, la moitié de son argent, l’audace même et la fortune du désespoir. Ses armées reculant de
défaites en défaites, ses drapeaux en fuite, sa marine balayée, cachée dans les ports, et n’osant tenter la
Méditerranée, son commerce anéanti, son cabotage ruiné, la France, épuisée et honteuse, voyait
l’Angleterre lui enlever un jour Louisbourg, un jour le Sénégal, un jour Gorée, un jour Pondichéry, et
le Coromandel, et Malabar, hier la Guadeloupe, aujourd’hui Saint-Domingue, demain Cayenne. La
France détournait-elle ses yeux de son empire au delà des mers, la patrie, en écoutant à ses frontières,
entendait la marche des troupes prusso-anglaises. Sa jeunesse était restée sur les champs de bataille de
Dettingen et de Rosbach ; ses vingt-sept vaisseaux de ligne étaient pris ; six mille de ses matelots étaient
prisonniers ; et l’Angleterre, maîtresse de Belle-Isle, pouvait promener impunément l’incendie et la
terreur le long de ses côtes, de Cherbourg à Toulon. Un traité venait consacrer le déshonneur et
l’abaissement de la France. Le traité de Paris cédait en toute propriété au roi d’Angleterre, le Canada et
Louisbourg, qui avaient coûté à la France tant d’hommes et tant d’argent, l’île du Cap-Breton, toutes
les îles du golfe et du fleuve Saint-Laurent. Du banc de Terre-Neuve, le traité de Paris ne laissait à la
France, pour sa pêche à la morue, que les îlots de Saint-Pierre et de Miquelon, avec une garnison qui ne
pouvait pas excéder cinquante hommes. Le traité de Paris enfermait et resserrait la France dans sa
possession de la Louisiane par une ligne tracée au milieu du Mississipi. Il chassait la France de ses
établissements sur le Gange. Il enlevait à la France les plus riches et les plus fertiles des Antilles, la
portion la plus avantageuse du Sénégal, la plus salubre de l’île de Gorée. Il punissait l’Espagne d’avoir
soutenu la France, en enlevant la Floride à l’Espagne. Mais l’Angleterre n’était point satisfaite encore
de l’imposition de ces conditions, qui lui donnaient presque tout le continent américain, depuis le 25e
degré jusque sous le pôle. Elle voulait et obtenait une dernière humiliation de la France. Par le traité de
Paris, les fortifications de Dunkerque ne pouvaient être relevées, et la ville et le port devaient rester
indéfiniment sous l’œil et la surveillance de commissaires de l’Angleterre, établis à poste fixe et payés
par la France[1]. Un moment la France avait craint que l’humiliation n’allât plus loin encore, et que
l’Angleterre n’exigeât l’entière démolition du port[2].
L’Angleterre est donc l’ennemi, elle est le danger pour la France et pour le maintien de son rang
parmi les puissances, pour la maison de Bourbon et pour l’honneur de la monarchie. Devant ce peuple,
parvenu à la domination de la mer par son commerce, par sa marine, par les ressorts nouveaux de la
prospérité des empires modernes ; devant cet orgueil, qui veut déjà exiger le salut de toute marine sur
tous les océans du monde, et qui prétend, à voix haute, dans le parlement, « qu’aucun coup de canon ne
doit être tiré en Europe sans la permission de l’Angleterre ; » devant cette vieille haine contre la France,
cette jalousie sans merci et sans remords, qui, après avoir usé contre la France de surprises et de
trahisons, abuse de ses malheurs ; devant cette politique anglaise, qui déclarera, par la bouche de milord
Rochefort, « tout arrangement ou événement quelconque contrariant le système politique de la France
nécessairement agréable à S. M. Britannique ; » qui déclarera encore, par la bouche de Pitt, « n’estimer
jamais assez grande l’humiliation de la maison de Bourbon[3]; » devant cet accroissement énorme,
cette prétention insolente, cette inimitié implacable, qu’alarment encore l’impuissance et les désastres
de la France, la France se devait, avant tout, d’oublier toutes choses pour se défendre contre tant de
menaces. Il lui fallait abandonner la politique de l’ancienne France, de Henri IV au cardinal de Fleury,
du traité de Vervins à l’établissement d’un Bourbon sur le trône de Naples ; abandonner la pensée des
Richelieu, des Davaux, des Mazarin, des Servien, des Belle-Isle, la tradition de Louis XIV, cette longue
poursuite de l’Autriche allemande et de l’Autriche espagnole, contre lesquelles le grand roi avait
poussé, toute sa vie, ses généraux et ses victoires. De nouveaux destins commandaient à la France de
quitter cette lutte et ces ombrages, et de tourner contre l’Angleterre sa diplomatie et ses armes, les
tentatives de son courage et les efforts de son génie.
Le ministre français qui écrivait, en 1762, au duc de Nivernois, à propos des bruits de démolition deDunkerque : « Jamais, monsieur le Duc, dussé-je en mourir, je ne donnerai mon consentement à une
pareille destruction[4], » ce ministre, M. de Choiseul, obéissait à la nécessité et à la raison des choses
en entrant à fond dans la politique de M. Bernis, en allant jusqu’au bout de ses conséquences, et en
acquérant à la maison de Bourbon l’alliance de son ancienne ennemie, la maison d’Autriche. Les périls
du moment, aussi bien que les craintes de l’avenir, l’évolution des puissances de l’Europe, le
déplacement des contre-poids de son équilibre, la tyrannie de ses conseils usurpée par l’Angleterre,
l’amoindrissement de l’Empire, faisaient une loi à M. de Choiseul de rompre avec une politique qui
n’était plus qu’un préjugé, et de former contre l’Angleterre ce qu’il appelait « une alliance du Midi, »
c’est-à-dire de la France, de l’Espagne et de l’Autriche[5]. Mais cette alliance, ou plutôt cette ligue,
dont M. de Choiseul espérait la restauration du rang et de l’honneur de la France, M. de Choiseul ne la
jugeait pas suffisamment scellée par des traités. Il la désirait sans réserve, intime, familière. Aux liens
d’un contrat de peuple à peuple il voulait joindre les nœuds du sang, de cour à cour. Flatter l’orgueil de
mère de Marie-Thérèse, appeler une archiduchesse autrichienne à l’espérance et à la succession du trône
de France, unir dans un mariage les futurs intérêts des deux monarchies, lui parut le sûr moyen de faire
la réconciliation effective et le grand acte de son ministère durable. Le cœur de l’impératrice accueillait
le projet de M. de Choiseul. Lors de son voyage en Pologne, en 1766, madame Geoffrin, de passage à
Vienne, caressant la charmante petite archiduchesse Marie-Antoinette, la trouvant « belle comme un
ange, » et disant qu’elle voulait l’emmener à Paris : « Emportez ! Emportez ! » s’écriait
MarieThérèse[6].
Marie-Antoinette-Josèphe-Jeanne de Lorraine, archiduchesse d’Autriche, fille de François Ier,
empereur d’Allemagne, et de Marie-Thérèse, impératrice d’Allemagne, reine de Hongrie et de Bohême,
était née le 2 novembre 1755.
Marie-Thérèse, pendant sa grossesse, avait parié une discrétion contre le duc de Tarouka, qui lui
annonçait un archiduc. La naissance de Marie-Antoinette faisait perdre le duc de Tarouka, qui, pour
s’acquitter, apportait à l’impératrice une figurine en porcelaine, un genou en terre, et présentant des
tablettes où Métastase avait écrit :
Io perdei : l’augusta figlia
A pagar m’a condannato ;
Ma s’e ver che a vol somiglia,
Tutto il mondo ha guadagnato[7].
L’archiduchesse grandissait à côté de ses sœurs, associant Mozart à ses jeux. Marie-Thérèse
n’abandonnait point son éducation aux soins des grandes maîtresses, ni ses talents à leurs indulgences :
elle surveillait et guidait ses leçons, descendant jusqu’à s’occuper de l’écriture de sa fille, et la
complimentant de ses progrès[8]. Elle cherchait bientôt tous les maîtres capables de donner à ses grâces
les grâces françaises. Deux comédiens français, Aufresne et Sainville, étaient chargés par elle de faire
oublier Métastase à l’archiduchesse, et son goût déjà vif de la langue et du chant italiens. Ils devaient la
former à toutes les délicatesses de la prononciation, de la déclamation et du chant français.
MarieThérèse entourait sa fille de tout ce qui pouvait lui parler de la France et lui apporter l’air de Versailles,
des livres de Paris à ses modes, d’un coiffeur français à un instituteur français, l’abbé de Vermond[9].
Sa préoccupation constante était de montrer aux Français sa beauté et son esprit naissants, d’en envoyer
le bruit à l’Œil-de-Bœuf, d’en occuper la curiosité désœuvrée de Louis XV. Et lorsque l’ambition de
l’impératrice sera comblée, tels seront ses soins pour donner à la France une Dauphine digne d’elle,
qu’elle fera coucher sa fille dans sa chambre, les deux mois qui précéderont son mariage. Profitant du
secret et de l’intimité des nuits, elle s’empare des veilles et des réveils de Marie-Antoinette pour lui
donner ces derniers conseils et ces dernières leçons qui feront de l’archiduchesse autrichienne cette
princesse française qui étonnera et enchantera Versailles[10].
Dès le commencement de l’année 1769, les correspondances diplomatiques, les dépêches de
l’ambassadeur de France parlent de l’archiduchesse Antoinette, de ses charmes, de l’agrément de sa
danse aux bals de la cour, et de l’heureux succès des leçons du Français Noverre. Le peintre Ducreux
est envoyé de France pour peindre l’archiduchesse, et commence son portrait le 18 février. Le Roi fait
presser Ducreux, qui avance lentement. Il demande qu’on se hâte, et il témoigne une telle impatience,
qu’aussitôt le portrait fini, l’ambassadeur de France, M. de Durfort, le lui envoie par son fils. Un
divertissement donné par l’Impératrice, à Laxembourg, à l’archiduchesse Antoinette pour sa fête, révèleà tous combien l’archiduchesse est digne de l’amour d’un Dauphin de France ; et le 1er juillet, dans un
long entretien avec M. de Kaunitz, le marquis de Durfort règle, sauf quelques réserves, le mariage du
Dauphin, le contrat, l’entrée publique, le cérémonial à suivre pour l’ambassadeur extraordinaire du
Roi. Le 16 du même mois, Louis XV mande de Compiègne à M. de Durfort d’accélérer la convention
du mariage du Dauphin. Le projet de contrat de mariage est soumis à l’Impératrice et présenté à
l’acceptation du Roi à son retour de Compiègne. Le 13 janvier 1770, après quelques changements
proposés au prince de Kaunitz par M. de Durfort, la dernière note de la cour de Vienne sur le mariage
est remise à la cour de France[11].
Au mois d’octobre 1769, la Gazette de France annonçait déjà que des ordres avaient été donnés à
Vienne pour réparer les chemins par lesquels l’archiduchesse, future épouse de Monseigneur le
Dauphin, devait passer pour se rendre en France. Cinq mois après, plus de cent ouvriers travaillent, dans
le Belvédère, à cette salle de quatre cents pieds où doivent se donner le souper et le bal masqué du
mariage[12].
Le 16 avril 1770, vers les six heures du soir, la cour étant en gala, l’ambassadeur de France était reçu
par les grands officiers de la maison d’Autriche, les gardes du palais bordant le grand escalier, les
gardes du corps, les gardes noble et allemande formant dans les antichambres double haie. Il se rendait à
l’audience de l’Empereur, puis à l’audience de l’Impératrice-Reine, à laquelle il faisait, au nom du Roi
très-chrétien, la demande de Madame l’archiduchesse Antoinette. Sa Majesté Impériale et Royale
donnait son consentement, et Son Altesse Royale l’archiduchesse, appelée dans la salle d’audience,
recevait les marques de l’aveu de l’Impératrice, et prenait des mains de l’ambassadeur de France une
lettre de Monseigneur le Dauphin, et le portrait de ce prince, qu’attachait aussitôt sur sa poitrine la
comtesse de Trautmansdorf, grande maîtresse de sa maison. La cour se rendait ensuite à la salle des
spectacles, où étaient joués la Mère confidente, de Marivaux, et un ballet nouveau de Noverre, les
Bergers de Tempé.
Le 17, l’archiduchesse, qui allait devenir Dauphine, faisait, suivant l’usage observé en pareille
circonstance par la maison d’Autriche, sa renonciation solennelle à la succession héréditaire, tant
paternelle que maternelle, dans la salle du conseil, devant tous les ministres et les conseillers d’État de
la cour impériale et royale. La renonciation lue par le prince de Kaunitz, l’archiduchesse la signait et la
jurait sur un autel, devant l’Évangile, présenté par le comte Herberstein[13].
Alors commençaient les fêtes du Belvédère, qui duraient jusqu’au 26, jour du départ de
l’archiduchesse.
L’archiduchesse arrivait le 7 mai à la frontière de France, emportant de Vienne cette instruction
écrite par Marie-Thérèse, pour ses enfants, où il semble que l’avenir avertisse et menace déjà la jeune
Dauphine en ces lignes : «… Je vous recommande, mes chers enfants, de prendre sur vous deux jours
tous les ans pour vous préparer à la mort comme si vous étiez sûrs que ce sont là les deux derniers
jours de votre vie… »II
Le pavillon de remise dans une île du Rhin.—Portrait de la Dauphine.—Fêtes à Strasbourg, à Nancy, à
Châlons, à Soissons.—Arrivée à Compiègne.—Réception de la Dauphine par le Roi, le Dauphin et la
cour.—La Dauphine à la Muette.—Cérémonies de mariage à Versailles.—Accident de la place Louis
XV.
Il avait été construit, dans une île du Rhin, auprès de Strasbourg, un pavillon meublé par le
gardemeuble du Roi et décoré de tapisseries représentant, funeste présage ! le tragique hymen de Jason et de
Médée. Ce pavillon devait être la maison de remise[14]. La Dauphine mettait pied à terre dans la partie
du pavillon réservée à la cour autrichienne. Là elle était déshabillée selon l’étiquette, dépouillée de sa
chemise même et de ses bas, pour que rien ne lui restât d’un pays qui n’était plus le sien[15].
R’habillée, elle se rendait dans la salle destinée à la cérémonie de la remise. Elle y était attendue par le
comte de Noailles, ambassadeur extraordinaire du Roi pour la réception de la Dauphine, par le
secrétaire du cabinet du Roi, et par le premier commis des affaires étrangères. La lecture des pleins
pouvoirs faite, les actes de remise et de réception de la Dauphine signés par les commissaires, le côté
où se tenait la cour française de la Dauphine est ouvert. Marie-Antoinette se présente à sa nouvelle
patrie ; elle va au-devant de la France, émue, tremblante, les yeux humides et brillants de larmes. Elle
paraît : elle triomphe.
La Dauphine est jolie, presque belle déjà. La majesté commence en ce corps de quinze ans. Sa taille,
grande, libre, aisée, maigre encore et de son âge, promet un port de reine. Ses cheveux d’enfant,
admirablement plantés, sont de ce blond rare et charmant plus tendre que le châtain cendré. Le tour de
son visage est un ovale allongé. Son front est noble et droit. Sous des sourcils singulièrement fournis,
les yeux de la Dauphine, d’un bleu sans fadeur, parlent, vivent, sourient. Son nez est aquilin et fin, sa
bouche, petite, mignonne et bien arquée. Sa lèvre inférieure s’épanouit à l’autrichienne. Son teint
éblouit : il efface ses traits par la plus délicate blancheur, par la vie et l’éclat de couleurs naturelles,
dont le rouge eût pu suffire à ses joues[16]. Mais ce qui ravit avant tout, dans la Dauphine, c’est l’âme
de sa jeunesse répandue en tous ses dehors. Cette naïveté du regard, cette timidité de l’attitude, ce
trouble et ces premières hontes où tant de choses se mêlent, embarras, modestie, bonheur,
reconnaissance ; l’ingénuité de toute sa personne emporte d’abord tous les yeux, et gagne tous les
cœurs à cette jeune Grâce apportant l’amour pudique à la cour de Louis XV et de la du Barry !
Chaque personne de la suite autrichienne de la Dauphine est venue lui baiser la main, puis s’est
retirée. Le comte de Noailles présente à la Dauphine son chevalier d’honneur, le comte de
SaulxTavannes ; sa dame d’honneur, la comtesse de Noailles. Madame de Noailles, à son tour, lui présente
ses dames : la duchesse de Picquigny, la marquise de Duras, la comtesse de Mailly et la comtesse de
Tavannes ; le comte de Tessé, premier écuyer ; le marquis Desgranges, maître des cérémonies ; le
commandant du détachement des gardes du corps, le commandant de la province, l’intendant d’Alsace,
le préteur royal de la ville de Strasbourg, et les principaux officiers de sa maison.
La Dauphine monte dans les carrosses du Roi pour entrer dans la ville. Les régiments de cavalerie du
Commissaire-Général et de Royal-Étranger, en bataille dans la plaine, la saluent. Une triple décharge de
l’artillerie des remparts, les volées des cloches de toutes les églises annoncent son entrée en ville. À la
porte de la ville, le maréchal de Contades reçoit la Dauphine devant un magnifique arc de triomphe. En
passant devant l’hôtel de ville, la Dauphine voit couler les fontaines de vin pour le peuple. Elle descend
au palais épiscopal, où le cardinal de Rohan la reçoit avec son grand chapitre, les comtes de la
cathédrale : le prince Ferdinand de Rohan, archevêque de Bordeaux, grand prévôt ; le prince de
Lorraine, grand doyen ; le comte de Trucksès ; l’évêque de Tournay ; les comtes de Salm et de
Mandrechied ; le prince Louis de Rohan, coadjuteur ; les trois princes de Hohenlohe ; les deux comtes
de Kœnigsee ; le prince Guillaume de Salm, et le jeune comte de Trucksès. La Dauphine embrasse le
cardinal de Rouan, le prince de Lorraine, et les princes Ferdinand et Louis de Rohan ; puis tous les
corps sont présentés à la Dauphine. Les dames de la noblesse de la province ont l’honneur de lui être
nommées. La Dauphine dîne à son grand couvert, et permet au magistrat de lui présenter les vins de la
ville pendant que les tonneliers exécutent une fête de Bacchus, formant des figures en dansant avec
leurs cerceaux. Le soir, la Dauphine se rendait à la Comédie française. À son retour elle trouvait toutes
les rues illuminées, une colonnade et des jardins de feu vis-à-vis du palais épiscopal. À minuit, elle
allait au bal donné par le maréchal de Contades, dans la salle de la Comédie, à toute la ville, à lanoblesse, aux étrangers, aux officiers de la garnison, aux bourgeois et aux bourgeoises, habilles à la
strasbourgeoise et parés de rubans aux couleurs de la Dauphine.
Le 8, la Dauphine recevait les personnes présentées, admises à lui faire leur cour, les députations du
canton et de l’évêque de Bâle, de la ville de Mulhausen, du conseil supérieur d’Alsace, du corps de la
noblesse et des universités luthérienne et catholique. Elle se rendait à la cathédrale, à la porte de
laquelle le prince Louis de Rohan, en habits pontificaux, accompagné des comtes de la cathédrale et de
tout le clergé, venait la complimenter. Saluant d’avance la promesse d’une union si belle, il disait :
« C’est l’âme de Marie-Thérèse qui va s’unir à l’âme des Bourbons ! »
Après la messe en musique et le grand concert au palais épiscopal, la Dauphine quittait Strasbourg, et
était reçue à Saverne par le cardinal de Rohan, à sept heures du soir. Un bataillon du régiment du
Dauphin, commandé par le duc de Saint-Mégrin, un détachement du régiment Royal-Cavalerie,
commandé par le marquis de Serent, formaient une double haie dans l’avenue du château. Il y avait un
bal où la Dauphine dansait jusqu’à neuf heures ; après le bal, un feu d’artifice ; après le feu, un souper
qui réunissait autour de la Dauphine les dames de sa maison et ses dames autrichiennes. Le 9, la
Dauphine déjeunait, entendait la messe, faisait ses adieux aux dames et aux seigneurs autrichiens qui
l’avaient accompagnée.
Le 9, la Dauphine arrivait à Nancy. Reçue à la porte Saint-Nicolas par le commandant de Lorraine, le
marquis de Choiseul la Baume, elle couchait à l’hôtel du Gouvernement. Le lendemain elle accueillait
les respects de la Cour souveraine, de la Chambre des comptes, du Corps municipal et de l’Université.
Après avoir dîné en public, la Dauphine allait visiter aux Cordeliers les tombeaux de sa famille[17]. La
Dauphine repartait, couchait à Bar, recevait à Lunéville les honneurs militaires du corps de la
gendarmerie, du marquis de Castries et du marquis d’Autichamp. À Commercy, une petite fille de dix
ans présentait à la Dauphine des fleurs et un compliment.
Le 11, la Dauphine descendait à Châlons, à l’hôtel de l’Intendance. Six jeunes filles, dotées par la
ville à l’occasion du mariage du Dauphin de France, lui récitaient des vers. Les acteurs des trois grands
spectacles, venus de Paris, jouaient devant la Dauphine la Partie de chasse de Henri IV et la comédie
d e Lucile. Le souper de la Dauphine était précédé d’un feu d’artifice et suivi d’une illumination
figurant le temple de l’Hymen.
Le 12, la Dauphine continuait sa route par Reims. À Soissons, la bourgeoisie et la compagnie de
l’Arquebuse l’attendaient aux portes. Les trois rues conduisant à l’évêché étaient décorées d’arbres
fruitiers de vingt-cinq pieds de hauteur, entrelacés de lierre, de fleurs, de gazes d’or et d’argent, de
guirlandes de lanternes. Reçue par l’évêque au bas du perron du palais épiscopal, la Dauphine se rendait
à ses appartements par une galerie magnifiquement éclairée. Après le souper, tandis que deux tables de
six cents couverts, servies avec profusion, régalaient le peuple, la Dauphine, conduite dans un salon
construit exprès pour elle, voyait, dans le rayonnement d’un feu d’artifice, le temple élevé par l’évêque
au fond de son jardin sur une montagne d’où jaillissait une source. Un groupe le couronnait : c’était la
Renommée annonçant la Dauphine à la France, et un Génie portant son portrait. Le lendemain, la
Dauphine communiait dans la chapelle de l’évêque, recevait les présents de la ville, du chapitre et des
corps, assistait dans l’après-dînée à un Te Deum en musique. Sortie de la cathédrale, elle se montrait au
peuple, qui l’applaudissait. Le lendemain 14, à deux heures après-midi, elle partait pour
Compiègne[18].
La route avait été, pour la Dauphine, un long et fatigant honneur ; mais elle avait été aussi une
continuelle et douce ovation. « Qu’elle est jolie, notre Dauphine ! » disaient les villages accourus sur
son passage, les campagnes endimanchées rangées sur les chemins, les vieux curés, les jeunes femmes.
« Vive la Dauphine ! » ce n’était qu’un cri courant de champs en champs, de clochers en clochers.
N’oubliant jamais de plaire ni de remercier, les stores de sa voiture baissés pour se laisser voir,
honteuse et ravie de toutes ces louanges qui la suivaient, la Dauphine avait un sourire pour chacun, une
réponse à toute chose ; et même, à quelques lieues de Soissons, elle retrouvait quelques mots du peu de
latin qu’elle avait appris pour répondre au compliment cicéronien de jeunes écoliers[19].

Le Roi avait envoyé le marquis de Chauvelin complimenter la Dauphine à Châlons, le duc
d’Aumont, premier gentilhomme, la complimenter à Soissons. Le dimanche 13 mai, il partait de
Versailles, après la messe, avec le Dauphin, madame Adélaïde, mesdames Victoire et Sophie ; il
couchait à la Muette, et le lendemain il allait attendre la Dauphine à Compiègne.
Reçue à quelques lieues de Compiègne par l’ami de Marie-Thérèse, le duc de Choiseul,
MarieAntoinette rencontre dans la forêt, au pont de Berne, le Roi, le Dauphin, Mesdames et la cour en grandcortège. La maison du Roi et le vol du cabinet précèdent le carrosse du Roi dans leurs rangs ordinaires.
La Dauphine descend de carrosse. Le comte de Saulx-Tavannes et le comte de Tessé la mènent au Roi
par la main. Toutes ses dames l’accompagnent. Arrivée au Roi, la Dauphine se jette à ses pieds : Louis
XV, l’ayant relevée et embrassée avec une bonté paternelle et royale, lui présente le Dauphin, qui
l’embrasse.
Arrivés au château, le Roi et le Dauphin donnent la main à la Dauphine jusque dans son appartement.
Le Roi lui présente le duc d’Orléans, le duc et la duchesse de Chartres, le prince de Condé, le duc et la
duchesse de Bourbon, le prince de Conti, le comte et la comtesse de la Marche, le duc de Penthièvre et
la princesse de Lamballe.
Le mardi 15 mai, la Dauphine quitte Compiègne, s’arrête à Saint-Denis, aux Carmélites, pour rendre
visite à madame Louise, et arrive à sept heures du soir au château de la Muette, où l’attend la
magnifique parure de diamants que lui offre le Roi[20]. Au souper, madame du Barry obtient du lâche
amour de-Louis XV de s’asseoir à la table de Marie-Antoinette. Marie-Antoinette sait ne pas manquer
au Roi ; et, après le souper, comme des indiscrets lui demandent comment elle a trouvé madame du
Barry : « Charmante, » fait-elle simplement[21].
Le mercredi 16 mai, vers neuf heures, Marie-Antoinette, coiffée et habillée en très-grand négligé,
part pour Versailles, où doit se faire sa toilette[22]. Le Roi et le Dauphin avaient quitté la Muette après
le souper, à deux heures du matin, afin de recevoir la Dauphine. Le Roi passe chez elle aussitôt son
arrivée, l’entretient longtemps, et lui présente Madame Élisabeth, le comte de Clermont et la princesse
de Conti. À une heure la Dauphine se rendait à l’appartement du Roi. De là le cortége allait à la
chapelle.
Au pourtour du sanctuaire et dans les tribunes avaient été placés des gradins à six rangs, afin de
procurer au public la facilité de voir la cérémonie. Dans la tribune du Roi était un amphithéâtre destiné
aux grands dignitaires de Versailles ; un autre amphithéâtre avait été monté dans le salon de la chapelle
en face de la tribune du Roi, amphithéâtre fermé par-devant et d’où l’on voyait passer la cour.
Précédés du grand maître, du maître et de l’aide des cérémonies, suivis du Roi, le Dauphin et la
Dauphine s’avancent au bas de l’autel. L’archevêque de Reims bénit d’abord treize pièces d’or et un
anneau d’or ; il les présente au Dauphin, qui met l’anneau au quatrième doigt de la main gauche de la
Dauphine, et lui donne les treize pièces d’or. A la fin du Pater, le poêle de brocart d’argent est tenu, du
côté du Dauphin, par l’évêque de Senlis, du côté de la Dauphine, par l’évêque de Chartres[23].
Jamais bénédiction nuptiale à Versailles n’avait attiré pareille affluence. À Paris, le bureau des
voitures de la cour était assiégé. Les carrosses de remise se payaient jusqu’à trois louis pour la journée,
les chevaux de louage deux louis. Les rues semblaient désertes[24].
Enfin Marie-Antoinette était Dauphine de France. Elle recevait le serment des grands officiers de sa
maison, et M. d’Aumont lui remettait la clef d’un coffre rempli de bijoux, apporté par ordre du
Roi[25]. Madame de Noailles lui présentait les ambassadeurs et les ministres des cours étrangères.
Le soir il y avait une table de vingt-deux couverts pour la famille Royale, les princes et les princesses
du sang. Le souper était servi dans la salle de spectacle, dont le plancher avait été relevé à la hauteur du
théâtre. Une balustrade en marbre, avec ornements d’or, entourait la table à distance et séparait des
spectateurs les officiers qui servaient. Un salon de musique, où jouaient soixante musiciens, en forme
d’arcade, avait été établi dans la partie de l’avant-scène bordant le théâtre. L’arcade reposait sur des
colonnes de marbre séracolin aux bases, aux chapiteaux, aux roseaux d’or, et les colonnes étaient
séparées par de grandes glaces, contre lesquelles s’élevaient des tables de marbre chargées de trophées
de musique dorés. Au milieu des archivoltes, des groupes de génies portaient les chiffres du Dauphin et
de la Dauphine.
L’archevêque de Reims bénissait le lit. Le Roi donnait la chemise au
Dauphin, la duchesse de Chartres à la Dauphine.
Le lendemain commençaient à Versailles des fêtes sans exemple : grands appartements, bals parés
dans la nouvelle salle de spectacle, bals masqués, feux d’artifice d’une demi-heure, illumination du
grand canal et de tous les jardins, remplis de bateleurs, de musiques et de danses[26]. Le peuple de
Paris eut des écus de six livres, des distributions de pain, de vin, de viande, et la foire des remparts[27].
Ces joies étourdissantes n’avaient point encore délivré la pensée de la jeune épouse de l’émotion et
du souvenir de cet orage éclatant sur Versailles après son mariage, de ces coups de tonnerre ébranlant le
château le jour même où elle y entrait[28]. Bientôt une catastrophe l’alarmait de pressentiments plus
sinistres.
Le 30 mai, jour de la clôture des fêtes, Ruggieri tirait un feu d’artifice à la place Louis XV. Lemanque d’ordre, l’insuffisance de la garde, laissaient, après le feu, la foule aller contre la foule. Il y eut
une presse, un carnage épouvantable. Des centaines de blessés étaient recueillis rue Royale. On
ramassait cent trente-deux morts[29], et ces morts des fêtes du mariage du Dauphin et de la Dauphine
étaient-jetés au cimetière de la Madeleine[30]. Qui eût dit alors les voisins qu’ils y attendaient ?III
La Dauphine à Versailles.—Lettre de la Dauphine.—Pugilat du Dauphin et de Monsieur.—Le Roi charmé
par la Dauphine.—Jalousie et manœuvres de madame du Barry.—Dispositions de la famille royale pour
la Dauphine : Mesdames Tantes, Madame Élisabeth, le comte d’Artois, le comte de Provence.—Le
Dauphin.—Son gouverneur, M. de la Vauguyon.—Son éducation.—M. de la Vauguyon renvoyé par la
Dauphine.—Portrait moral de la Dauphine.—Son instituteur, l’abbé de Vermond.—Le clergé et les
femmes au dix-huitième siècle.—Madame de Noailles et madame de Marsan.
Le temps chassait les pressentiments et les tristesses. La Dauphine arrangeait sa vie, son bonheur et
l’avenir. Elle s’habituait à sa nouvelle patrie, à son mari, à son rôle. Elle faisait connaissance avec la
cour, apprenait le nom des nouvelles figures, oubliait Vienne et l’allemand. Elle s’installait dans son
appartement, et elle se familiarisait avec Versailles, avec Choisy. Veut-on une journée de la Dauphine
dans les premiers mois de son installation à la cour de France ; une lettre de Marie-Antoinette, adressée
à Marie-Thérèse et datée du 12 juillet, nous en racontera tout le détail.
« Votre Majesté est bien bonne de vouloir bien s’intéresser à moi et même de vouloir savoir
comme je passe ma journée. Je lui dirai donc que je me lève à 10 heures ou à 9 heures et demie, et,
m’ayant habillée, je dis mes prières du matin, ensuite je déjeune, et de là je vais chez mes tantes où je
trouve ordinairement le roi. Cela dure jusqu’à 10 heures et demie ; ensuite à onze heures je vais me
coiffer. À midi on appelle la chambre, et là tout le monde peut entrer, ce qui n’est point des
communes gens. Je (mets) mon rouge et lave mes mains devant tout le monde. Ensuite les hommes
sortent et les dames restent, et je m’habille devant elles. A midi est la messe ; si le roi est à Versailles,
je vais avec lui et mon mari et mes tantes à la messe ; s’il n’y est pas, je vais seule avec M. le
Dauphin, mais toujours à la même heure. Après la messe, nous dinons à nous deux devant tout le
monde, mais cela est fini à une heure et demie, car nous mangeons fort vite tous les deux. De là je
vais chez M. le Dauphin, et s’il a affaires, je reviens chez moi ; je lis, j’écris, ou je travaille, car je
fais une veste pour le roi qui n’avance guère, mais j’espère qu’avec la grâce de Dieu elle sera finie
dans quelques années. À 3 heures je vais encore chez mes tantes où le roi vient à cette heure-là : à 4
heures vient l’abbé chez moi ; à 5 heures tous les jours le maître de clavecin ou à chanter jusqu’à 6
heures. À 6 heures et demie je vais presque toujours chez mes tantes, quand je ne vais pas promener ;
il faut savoir que mon mari va presque toujours avec moi chez mes tantes. À 7 heures on joue
jusqu’à 9 heures, mais quand il fait beau, je m’en vais promener, et alors il n’y a pas de jeu chez moi
mais chez mes tantes. À 9 heures nous soupons, et quand le roi n’y est point, mes tantes viennent
souper chez nous, mais quand le roi y est, nous allons après souper chez elles, nous attendons le roi,
qui vient ordinairement à 10 heures trois quarts, mais moi, en attendant, je me place sur un grand
canapé et dors jusqu’à l’arrivée du roi, mais quand il n’y est pas, nous allons nous coucher à 11
heures. Voilà toute notre journée[31]. »
La Dauphine est encore une enfant[32], selon la remarque de Louis XV. Ses grands plaisirs sont des
parties de jeux avec les enfants de sa première femme de chambre, gâtant ses habits, cassant les
meubles, mettant tout sens dessus dessous dans ses appartements ; ses folles équipées sont des parties
d’ânes. Et faut-il le dire ? l’enfant qu’était la Dauphine trouvait d’autres enfants dans son mari, dans ses
beaux-frères. À ce sujet, Mercy-Argenteau ne raconte-t-il pas cette curieuse anecdote ? « Il y avait sur
la cheminée de la chambre de M. le comte de Provence, une pièce de porcelaine très artistement
travaillée. Quand M. le Dauphin se trouvait dans cette chambre, il avait coutume d’examiner la
porcelaine susdite et de la manier. Cela paraissait inquiéter le comte de Provence, et, au moment où
madame la Dauphine le plaisantait sur cette crainte, M. le Dauphin, qui tenait entre ses mains la pièce
de porcelaine en question, la laissa tomber, et elle se brisa en morceaux. M. le comte de Provence, dans
son premier mouvement de colère, s’avança sur M. le Dauphin ; ils se colletèrent et se donnèrent
quelques coups de poing. Madame la Dauphine, très-embarrassée de cette scène, eut la présence d’esprit
de séparer les combattants, et elle reçut même à cette occasion une égratignure à la main[33]. »

Tentons de peindre la famille dans laquelle est entrée la jeune archiduchesse autrichienne. Essayons
de montrer le milieu nouveau de ses affections, les habitudes d’esprit, les caractères, le mode de vie et
de mœurs des princes et des princesses avec lesquels elle doit vivre, les sympathies et les antipathies
qu’elle doit nécessairement rencontrer. Ce tableau importe à la justice de l’histoire, il importe aujugement de la Dauphine.
Louis XV s’était laissé charmer par la femme de son petit-fils. Cette jeune fille, cette enfant
rajeunissait son âme. Ses yeux, las d’habits de cérémonie, se reposaient sur cette robe de gaze envolée
et légère, qui faisait ressembler la Dauphine « à l’Atalante des jardins de Marly. » Les soucis de la
vieillesse honteuse, l’incurable ennui de la débauche, s’enfuyaient de son cœur et de son regard aux
côtés de la Dauphine. Auprès d’elle, il lui semblait respirer un air plus pur et comme la fraîcheur d’une
belle matinée après une nuit d’orgie. Il voulait lui-même la promener dans les jardins de Versailles, et
s’étonnait d’y trouver des ruines : son royaume l’eût bien plus étonné. L’aidant à sauter un amas de
pierres : « Je vous demande bien pardon, ma fille,—lui disait Louis XV,—de mon temps il y avait ici
un beau perron de marbre ; je ne sais ce qu’ils en ont fait… » À tous il faisait la question : Comment
trouvez-vous la Dauphine[34]? La Dauphine, heureuse, reconnaissante, donnait au roi mille caresses ;
chaque jour elle avançait dans ses bonnes grâces. Mais la favorite prenait peur de cette petite fille, qui,
en réconciliant le Roi avec lui-même, menaçait le crédit de son amour, et toutes les méchancetés de la
femme et de la cour étaient par elle mises en œuvre contre la petite rousse : c’est ainsi que madame du
Barry appelait la Dauphine. Elle critiquait son visage, sa jeunesse, ses traits, ses mots, sa naïveté, toutes
ses grâces. Elle faisait savoir au Roi que la Dauphine s’était plainte à Marie-Thérèse de la présence de
la maîtresse du Roi à la Muette[35]. Le Roi s’éloignait alors peu à peu de la Dauphine, et madame du
Barry n’avait plus de craintes le jour où il échappait au Roi, dans une parole amère comme un
remords : « Je sais bien que Madame la Dauphine ne m’aime pas ! »
Les filles de Louis XV, les tantes du Dauphin, que leur âge, leur position à la cour, leur affection
pour le Dauphin appelaient à être les tutrices de l’inexpérience et de la jeunesse de la Dauphine, qui
étaient-elles, et qu’allaient-elles être pour Marie-Antoinette ? Mesdames étaient de vieilles filles, au
fond desquelles était resté quelque chose de leur éducation de couvent et de l’inepte direction de cette
madame d’Andlau, sur laquelle la lettre du Dauphin renseigne si tristement. Elles n’avaient rien en elles
de l’indulgence des grand’mères, mais toutes les sévérités de l’âge et toutes les aigreurs du célibat.
Mesdames vivaient dans les froideurs de l’étiquette, dans le culte de leur rang, dans l’ennui et la roideur
d’une petite cour calquée sur celle de la feue Dauphine, la princesse de Saxe, leur belle-sœur, qui de sa
cour sévère avait fait comme un reproche à Louis XV. Dans cet intérieur dévotieux et sans sourire, il
n’y avait d’humain que les benoîtes recherches de la vie des nonnes, les aises de la vie, les petites
chatteries du boire et du manger, les tours de force d’un artiste en maigre, un cuisinier cité dans tout
Paris pour faire de la viande avec du poisson. Les quatre princesses vivaient à l’ombre dans le palais, ne
voyant le Roi que par éclairs, au débotté, enfermées et enfoncées dans les principes et les rancunes de
leur frère, les professant ou plutôt les confessant avec la rigueur d’esprits étroits et l’entêtement
d’imaginations sans distractions.
Les quatre princesses n’avaient qu’une volonté, la volonté de Madame Adélaïde, qui commandait à
ses sœurs par la tournure mâle et le ton impérieux de son caractère. Madame Louise retirée aux
Carmélites, Madame Adélaïde entrait en une possession plus entière encore de la bonne mais faible
nature de Madame Victoire, de la faible et sauvage nature de Madame Sophie.
Du premier jour, les rapports futurs de Madame Adélaïde avec Marie-Antoinette ne se laissent que
trop deviner. M. Campan, venant chercher ses ordres au moment de partir pour aller recevoir la
Dauphine à la frontière, Madame Adélaïde répond à M. Campan « qu’elle n’a point d’ordre à donner
pour envoyer chercher une princesse autrichienne[36]. »
Que pouvait Marie-Antoinette contre de telles préventions ? Que pouvaient sa gaieté, sa sensibilité,
tous ses dons auprès de cette âme dure, sèche et hautaine ? Quel lien d’ailleurs entre la femme du
Dauphin et sa tante ? L’esprit naturel et peu nourri de la Dauphine se heurtait à cette encyclopédie de
connaissances acquises, avec une volonté de fer, par Madame Adélaïde au sortir du couvent. Libertés,
vivacités, bonheurs indiscrets de la parole, jolies audaces, gracieuses ignorances, choquaient à toute
heure cette science glacée, cette religion pédante, cette expérience gourmée et grondeuse. Et que si l’on
voulait montrer l’opposition de ces deux princesses jusque dans le détail et le menu de leurs goûts, les
Mémoires contemporains nous apprendraient que la table même ne les rapprochait point : la Dauphine
satisfaisait son appétit d’un rien, et sa soif d’un verre d’eau[37].
Madame Victoire, douce et excellente personne si elle eût eu le courage de s’abandonner à ses
instincts, peinée du triste accueil que sa sœur faisait à tant de grâces, s’essaya un moment à se faire la
consolation et le conseil de la jeune épousée. Elle l’appela et l’autorisa près d’elle. Elle tenta, par
l’attrait de quelques fêtes données chez madame Durfort, de s’approcher de la confiance de la Dauphine
et de l’attacher à sa compagnie ; mais madame de Noailles d’un côté, Madame Adélaïde de l’autre, netardèrent pas à avoir raison de ces bonnes dispositions de Madame Victoire.
La séduction de Louis XV par la naïveté de la Dauphine, par la bonne humeur de ses vertus, accrut le
mauvais vouloir de Madame Adélaïde. Avant la faveur de madame du Barry, Madame Adélaïde avait un
moment gouverné Versailles. Sa causerie soutenue de lectures, son esprit radouci et plié à l’amabilité,
avaient plu à Louis XV. Faisant la cour aux goûts du Roi, Madame Adélaïde montait à cheval avec lui,
et, au retour, elle faisait les honneurs de soupers de bonne compagnie, où Louis XV ne s’ennuyait point
trop. Madame Adélaïde ne pardonna pas à la faveur de la Dauphine de faire renoncer ses espérances à ce
rêve d’ambition, qu’elle se flattait de renouer, madame du Barry tombant en disgrâce.
Cependant, il faut le reconnaître, la correspondance de Mercy-Argenteau nous apprend que les
différences des manières de voir et les antipathies de caractères entre Mesdames de France et la
Dauphine n’amenèrent pas de suite l’éloignement et la froideur. À son arrivée en France la Dauphine,
surtout avant le mariage du comte de Provence, se trouvant sans un cercle de femmes, s’abandonna à
ses tantes, se confia sans réserve, embrassa un peu étourdiment les haines de ce monde, répéta les
propos indiscrets, et parfois un peu gais, des quatre sœurs contre la favorite, s’aliénant ainsi l’affection
du Roi. Ce ne fut guère qu’en 1773 que Marie-Antoinette, éclairée et mise en garde contre les
imprudences que Mesdames tantes lui faisaient commettre, se déroba à leur tyrannie, à leur petit
despotisme : révolte dont les vieilles filles se vengèrent en cherchant à créer une grande situation à la
comtesse de Provence.
Marie-Antoinette avait-elle mieux à attendre des autres femmes de la famille ? Madame Élisabeth
n’était encore qu’une enfant. Madame Clotilde était entraînée vers une amie de son âge. Elle était
poussée vers la Dauphine par cette loi des contraires, qui est souvent la loi des sympathies : calme,
lente, paresseuse, elle se rapprochait instinctivement de cette gaieté vive dont elle aimait le coup de
fouet et l’aiguillon. Malheureusement, madame de Marsan était là qui la retenait[38].
Le triomphe de Marie-Antoinette avait été complet et de premier coup sur le plus jeune de ses
beauxfrères, le comte d’Artois. Plus jeune encore que la Dauphine, sortant de l’enfance, le comte d’Artois
annonçait déjà le vrai modèle d’un prince français. Déjà il réalisait les traits d’un héros de chevalerie, et
c’est demain que le monde le surnommera Galaor. Il avait les grâces de sa belle-sœur, ses goûts, ses
aspirations. Il commençait la vie, il courait comme elle au plaisir, et, dès l’arrivée de la femme de son
frère, quel ménage d’amusements, d’illusions, de confidences et de badinages font ces deux enfants qui
semblent les princes de la jeunesse[39]! Et quelles fêtes plus tard ! et quels deux grands enfants !
Comme la Reine retrouvera son imagination et son rire de Dauphine pour dessiner, de moitié avec le
prince de Ligne, le scénario des réjouissances qui célèbrent la convalescence du comte d’Artois ! Voyez
l’amusement ; l’enfance et la folie de ces jeux : le convalescent tenu de force sur un trône par le duc de
Polignac et Esterhazy masqués en Amours, et lui montrant son portrait fait à la diable avec cette
devise : « Vive Monseigneur le comte d’Artois ! » le duc de Guiche en Génie et maintenant la tête du
prince ; le duc de Coigny chantant : « Vlà le plaisir ! Vlà le plaisir ! » suivi du prince de Ligne qui en
porte le costume, avec deux grandes ailes semblables à celles des chérubins de paroisse. Tous chantent
des couplets avec mille témoignages grotesques de respect et d’amour, mais des couplets si fades, mais
des couplets si bêtes, que le pauvre prince se démène comme un possédé sur le trône où il est garrotté,
tandis qu’entourée des bergères Polignac, Guiche et Polastron, et du chevalier de l’Isle en berger avec
un mouton, Marie-Antoinette, la reine, déguisée en bergère, encourage les chanteurs, l’ovation et le
supplice[40]!
Le comte de Provence, moins jeune que le comte d’Artois, moins jeune surtout de cœur et d’esprit,
d’un sang plus froid, d’un caractère moins ouvert, de goûts moins vifs, le comte de Provence lui-même
s’abandonna au charme de sa belle sœur jusqu’à devenir son courtisan et son poète. Le comte de
Provence cependant revint, après les premiers moments, à son rôle et à son masque, à la politesse
mielleuse, à l’ambition sournoise. Le mariage le refroidit encore. La comtesse de Provence, cette altière
princesse de Savoie, cette Junon aux sourcils noirs et arqués, cette femme « au caractère italien », ainsi
que s’exprime Marie-Thérèse, se prit bientôt à haïr cette femme qui plaisait à tous et qui lui avait pris la
place de Dauphine de France[41]. Puis se forma le salon du comte de Provence, bientôt le salon de
Monsieur, ce salon de bouderie, de pédanterie et de doctrine, cette académie de lettres, de sciences, de
droit politique, qui, chaque jour, alla se séparant davantage de la cour de Marie-Antoinette.
Tels sont les entours de la Dauphine, ses nouvelles tantes, ses nouvelles sœurs, ses nouveaux frères.
Son mari remplacera-t-il toutes les affections qui lui manquent ? Dédommagera-t-il la princesse des
animosités qui l’entourent ? Donnera-t-il l’amour à l’épouse ? Non.
11 se rencontre parfois, à la fin des races royales, des cœurs pauvres, des tempéraments tardifs, enqui la nature semble faire montre de sa lassitude. Le Dauphin était de ces hommes auxquels les
tourments de la passion et les sollicitations du tempérament sont longtemps refusés, et qui, portant
comme une honte la conscience de ces lenteurs, se dérobent brusquement à l’amour en humiliant la
femme. Peut-être aussi y avait-il dans ce malheur du Dauphin plus encore l’influence de l’éducation
que l’injustice de la nature.
Cette froideur, ce silence des passions, de la jeunesse, du sexe, cette imagination réduite, ces
malaises et ces défaillances d’un Bourbon de dix-huit ans, ce mari, cet homme, n’étaient-ils pas, en
effet, l’œuvre, le crime d’un gouverneur choisi par l’imprévoyante piété du Dauphin, père de Louis
XVI ?
Ce gouverneur était Monseigneur Antoine-Paul-Jacques de Quélen, chef des nom et armes des
anciens seigneurs de la châtellenie de Quélen, en haute Bretagne ; juveigneur des comtes de Porhoêt,
pair de France, prince de Carency, comte de Quélen et du Broutay, marquis de Saint-Mégrin, de
Callonges et d’Archiac, vicomte de Calvignac, baron des anciennes et hautes baronnies de Tonneins,
Gratteloup, Villeton, la Gruère et Picornet, seigneur de Larnagol et Talcoimur, vidame, chevalier et
avoué de Sarlac, haut baron de Guienne, second baron de Quercy[42]; en un mot, et par là-dessus, le
duc de la Vauguyon, sire un peu neuf malgré tous ses titres, auquel l’orgueil d’une alliance avec les
Saint-Mégrin avait tourné la tête. Son pauvre esprit s’était abîmé dans l’étiquette ; et, ne saisissant de la
grandeur que l’importance, de la hauteur que la brusquerie, n’attrapant les choses que par le grossier et
le désagréable, il avait élevé le jeune prince à son école, aux leçons de sa dignité brutale et de sa
maussaderie bourrue. Pour le reste, pour l’enseignement large qui commence un roi et prépare un
règne, pour l’étude des besoins nouveaux, pour le niveau de la pensée du prince avec cette pensée de la
France qui renouvelle la France à toutes les cinquantaines d’années, qu’attendre d’un homme dont le
plus haut travail était de discuter son menu avec son maître d’hôtel[43]? Rien, chez M. de la
Vauguyon, du sage préceptorat des hommes d’Église du siècle de Louis XIV, rien de leur sage conduite
de l’humanité des princes, rien de cet apprentissage social, de cette semence des vertus aimables, de cet
agrandissement et de cet encouragement des facultés tendres, de cette éducation de la grâce et de
l’esprit. M. de la Vauguyon était bien pis qu’insuffisant à une pareille tâche : c’était un dévot, mais de
la plus petite et de la plus étroite dévotion, de cette dévotion fatale aux monarchies, qui, dispensant le
roi de ses devoirs et le mari de ses droits, fait les Louis XIII et les Louis XVI. Tapage, saillies,
bouillonnements, rébellions, feu de l’humeur, premières et vives promesses du caractère et du
tempérament, annonces de l’homme que grondent en souriant les pères, tout avait été dompté, réprimé,
refoulé, comme des menaces, par l’impitoyable gouverneur. M. de la Vauguyon n’avait rien permis de
l’enfance à cet enfant. Par la discipline, par les pratiques, par les livres ascétiques, il l’avait mené,
presque sans effort, à ce renoncement, à cette passivité, à ces vertus d’anéantissement et de mort
auxquelles les saints Jérôme convient le siècle ; et de cette discipline, de ce châtiment de sa pensée et de
sa chair, de cette éducation de pénitence, des mains de ce maître sans sagesse, le jeune homme était
arrivé tout à coup au mariage, effarouché, troublé de répugnances et comme de vœux secrets, inhabile à
l’amour, presque hostile à la femme.
M. de la Vauguyon ne voulait point abandonner son œuvre : il traversait le jeune ménage, et son
ombre, en passant, rompait le tête-à-tête. Animé contre M. de Choiseul par le refus de la place de son
beau-père, le duc de Béthune, chef du conseil des finances[44], il luttait contre les yeux et le cœur du
Dauphin, il retardait l’épanchement et la confiance des époux. Il se démenait dans ces intrigues, dans
ces complots honteux, dans ces achats des inspecteurs des bâtiments qui, à Fontainebleau, éloignaient
l’appartement du Dauphin de l’appartement de la Dauphine. Il s’oubliait jusqu’aux espionnages, semant
les rapports, dénonçant à Louis XV les lectures du Dauphin ; et il poussait si loin la basse surveillance
que la Dauphine finissait par dire à l’ancien gouverneur de son mari : « Monsieur le Duc, Monsieur le
Dauphin est d’un âge à n’avoir plus besoin de gouverneur, et moi je n’ai pas besoin d’espion ; je
vous prie de ne pas reparaître devant moi[45]. »
À ce cœur du Dauphin, à ce cœur fermé, élevé à vivre en lui et sans se répandre, opposer un cœur qui
ne se suffit pas et se donne aux autres, un cœur qui s’élance, se livre, se prodigue, une jeune fille allant,
les bras ouverts à la vie, avide d’aimer et d’être aimée : c’est la Dauphine.
La Dauphine aimait toutes les choses qui bercent et conseillent la rêverie, toutes les joies qui parlent
aux jeunes femmes et distraient les jeunes souveraines : les retraites familières où l’amitié s’épanche,
les causeries intimes où l’esprit s’abandonne, et la nature, cette amie, et les bois, ces confidents, et la
campagne et l’horizon où le regard et la pensée se perdent, et les fleurs, et leur fête éternelle.
Par un contraste singulier, et cependant moins rare dans son sexe qu’on ne croirait, la gaieté, couvrece fond ému, presque mélancolique de la Dauphine. C’est une gaieté folle, légère, pétulante, qui va,
vient et remplit tout Versailles de mouvement et de vie. La mobilité, la naïveté, l’étourderie,
l’expansion, l’espièglerie, la Dauphine promène et répand tout autour d’elle en courant, le tapage de ses
mille grâces. La jeunesse et l’enfance, tout se mêle en elle pour séduire, tout s’allie contre l’étiquette,
tout plaît dans cette princesse, la plus adorable, la plus femme, si l’on peut dire, de toutes les femmes
de la cour. Et toujours sautante et voltigeante, passant comme une chanson, comme un éclair, sans
souci de sa queue ni de ses dames d’honneur, elle ne marche pas, elle court. Embrasse-t-elle les gens ?
elle leur saute à la tête ; rit-elle en loge royale de la bonne figure de Préville ? elle éclate, au grand
scandale des gaietés royales qui daignent sourire ; et parle-t-elle ? elle rit !
Quelle éducation différente de ces deux jeunes gens que la politique devait unir ! M. de la Vauguyon
avait été l’instituteur du duc de Berry, l’abbé de Vermond avait fait et continuait à faire l’éducation de
Marie-Antoinette. Sans doute, l’abbé de Vermond avait façonné une Française dans l’archiduchesse
d’Autriche ; il ne lui avait pas seulement appris notre langue et ses délicatesses : il lui avait révélé nos
mœurs jusqu’en leurs nuances, nos usages jusqu’en leurs manies, nos façons de penser et de goûter
jusque dans les riens de la pensée et du goût, notre génie jusque dans le sous-entendu, toutes les choses
de la France enfin dans le plus secret de leur pratique ; mais aussi il lui avait enseigné, ce rire.
L’Église avait été touchée du mal du siècle. Hors quelques grands et austères caractères fermes et
debout dans la contagion et la corruption, toutes les capacités, toutes les lumières, toutes les
intelligences du clergé avaient été gagnées à ce scepticisme, à ces affiches de dédain et de mépris pour
le grand et le respecté, à cette irrévérence et à cette ironie qui est le cœur du dix-huitième siècle, de
Dubois à Figaro. Au-dessus du malheur des mœurs particulières, il s’était fait comme une température
morale de la nation plus malheureuse encore, une atmosphère de persiflage, de paradoxe, de légèreté,
dont l’ordre du clergé n’avait pas été le dernier à subir l’influence. Railler la raison était devenu la
raison de la France, railler l’État était devenu le signe des hommes d’État, railler la règle devint le ton
des hommes d’Église. Poussé par ses habitudes de salon au premier feu et à la place d’honneur de la
causerie, brillant et écouté, abandonnant la chaire et l’éloquence pour les prédications du coin du feu, le
jeune clergé, les coudes arrondis sur les bras d’un fauteuil de bois doré, enseignait aux femmes,
penchées vers le sermon, à ne point s’incliner devant les grands mots, à ne prendre au sérieux que le
moins possible de choses, à faire un débarras des préjugés, à se venger de la vie en riant, à tout punir par
le ridicule, à tout supporter par l’esprit. L’esprit ! voilà ce que le jeune clergé entretenait et ravissait,
chez les femmes, avec l’onction d’hommes d’Église et le sel d’hommes d’esprit. C’était à l’esprit des
femmes que le clergé frappait, les engageant à se dérober à leurs charges et à fuir leurs ennuis,
diminuant en un mot la théorie du devoir. Ce n’était point la séduction mignarde des abbés de
Pouponville, mais une séduction plus dangereuse, la séduction du plus mortel de l’esprit français, mais
si bien manié qu’à peine l’on sentait sous le coup la plaie et la ruine.
Parmi ces maîtres de la femme, et de la société par la femme, dans ce grand parti du clergé qui
s’appelait lui-même le clergé à grandes mœurs[46], le parti des abbés de Balivière, des abbés
d’Espagnac, des abbés Delille, de tous ces instituteurs de médisance et d’irrespect qui commençaient
entre deux portes de salon l’œuvre des États généraux, l’abbé de Vermond avait le premier rang. Il était
un parfait persifleur, avec un sourire qui ne croyait à rien, les lèvres minces, l’œil perçant[47] et
comme mordant ; un des plus méchants, un des plus aimables parmi ces abbés badins, à l’écorce
philosophe, qui, logés dans la monarchie, faisaient tout autour un feu de joie des religions de la
monarchie, sans songer à l’incendie[48].
Un tel précepteur eût fait bien du ravage dans une jeune fille moins bien douée que la jeune
archiduchesse. Il pouvait glacer ses illusions, instruire son cœur, le mûrir et le flétrir. Mais si le cœur
de Marie-Antoinette lui échappa, M. de Vermond toucha à son esprit. Il développa en elle ce germe
railleur qui dormait au fond de l’enfant. Il encouragea l’archiduchesse, par l’exemple et
l’applaudissement, à ces définitions, à ces épithètes, à ces petites guerres de la parole, à ce rire où elle
mettait si peu d’amertume, mais qui, en France, et dans une cour où les sots ont des oreilles, devait lui
faire tant d’ennemis. Ajoutez à cela l’horreur de l’ennui, le mépris de l’étiquette, la négligence de son
rôle de princesse, vous aurez tout le mal fait chez Marie-Antoinette par une éducation qui la voulait
plus près de son sexe que de son rang.
Que la jeune femme souffrit, tombée soudainement de la direction de M. de Vermond, ce railleur
impitoyable des puérilités de la grandeur, sous la férule de madame de Noailles, la personne de France
la plus entêtée du cérémonial français ! Vainement la jeune princesse essaya de se renouveler, elle ne
put y parvenir. Mais aussi madame de Noailles la soutint peu dans cette lutte contre les enseignementset le pli de toute sa jeunesse. Madame de Noailles était une femme pénétrée du respect d’elle-même, un
personnage important qui ne descendait jamais à se dérider, ni à avertir sans gronder. Elle semblait
véritablement une de ces mauvaises fées des contes de Fées, hargneuse et chagrine, et toujours
tourmentant une pauvre princesse. Aussi, du premier mot, la Dauphine la baptisa-t-elle madame
l’Étiquette[49]; et plus tard, un jour de son règne où, étant montée à âne, elle s’était laissée tomber :
« Allez chercher madame de Noailles,—fit en riant Marie-Antoinette,—elle nous dira ce qu’ordonne
l’étiquette quand une reine de France ne sait pas se tenir sur des ânes[50]. »
Le mauvais vouloir d’une autre femme contre la Dauphine servit les mécontentements de madame de
Noailles. Madame de Marsan, à laquelle l’estime de la cour donnait une grande considération, était la
personnification sévère et empesée des vertus du temps de Henri IV. N’ayant pu garder la fraise et le
vertugadin, elle conservait le port et la roideur d’un portrait de Clouet. Il restait encore en elle un peu
du sang et de l’humeur de cette Marsan fameuse qui, au temps des dragonnades, s’était fait distinguer
par le zèle de la persécution. Et quels tourments de toutes les heures de Marie-Antoinette, les sermons
éternels de l’amie et de l’alliée de madame de Noailles ! Aux yeux de madame de Marsan, cette
démarche légère et balancée de la Dauphine, c’était une démarche de courtisane ; cette mode des linons
aériens, elle l’appelait un costume de théâtre cherchant à produire un irritant effet. La Dauphine
levaitelle les yeux, madame de Marsan y voyait le regard exercé d’une coquette ; portait-elle les cheveux un
peu libres et flottants, les cheveux d’une bacchante ! murmurait-elle ; la Dauphine parlait-elle avec sa
vivacité naturelle, c’était une rage de parler sans rien dire ; dans une conversation, son visage prenait-il
un air de sympathie et d’intelligence, c’était un insupportable air de tout comprendre ; riait-elle avec sa
gaieté d’enfant, c’était une gaieté simulée, des éclats de rire forcés[51]. Cette vieille femme
soupçonnait et calomniait tout, Marie-Antoinette s’en vengeait comme elle se vengeait de madame de
Noailles, sans songer que madame de Marsan était la gouvernante des sœurs du Dauphin, la confidente
et l’amie de ses tantes, sans imaginer quelle censure et bientôt quelle calomnie du moindre de ses actes,
de la plus indifférente de ses paroles, elle allait trouver de ce côté, à Versailles et à Marly.IV
Liaisons de la Dauphine.—Madame de Picquigny.—Madame de Saint-Mégrin.—Madame de Cossé.—
Madame de Lamballe.—Entrée du Dauphin et de la Dauphine dans leur bonne ville de Paris.—Popularité
de la Dauphine.—Intrigues du parti français contre la Dauphine et l’alliance qu’elle représente.—M.
d’Aiguillon.—La Dauphine appelée l’Autrichienne.
Poursuivie de ces ennuis, ainsi entourée de malveillances et d’espionnages, sans appui, sans amis,
sans épanchement, seule dans cette cour de scandale, étrangère dans sa famille, mariée et sans mari,
cette jeune femme se laissa aller à des liaisons qu’elle devait croire sans danger : forcée d’amuser son
cœur, c’est ainsi que madame de Motteville parle d’une autre reine de France, elle le donna, comme
l’avait donné Anne d’Autriche, à des amies. Marie-Antoinette chercha des compagnes pour s’étourdir,
pour échapper aux larmes, à l’avenir, à elle-même. Elle se lia comme une jeune fille, ou mieux comme
une pensionnaire punie, dont les grandes vengeances—de petites malices—veulent une confidente et
une complice. La première amitié de la Dauphine fut une camaraderie, et la camarade, la plus jeune tête
de la cour : la duchesse de Picquigny.
Madame de Picquigny était la digne belle-fille de madame la duchesse de Chaulnes. Elle avait de sa
belle-mère l’abondance d’idées, le flux de saillies, les fusées, les éclairs et les feux de paille. Elle était
tout esprit comme elle, et son esprit était cet esprit à la diable, « le char du Soleil abandonné à
Phaéton. » Elle prenait, en se jouant, son parti de toutes choses, et de son mariage, et de son mari, ce
fou d’histoire naturelle qui, disait-elle, avait voulu la disséquer pour l’anatomiser. Quelles distractions
pour la Dauphine dans cette compagnie, dans cette causerie, qui ne respectait rien, pas même
l’insolence de la fortune, pas même la couronne de la du Barry ! Et le dangereux maître, cette madame
de Picquigny, qui, derrière son éventail, enhardit, émancipe la langue de la Dauphine[52]! C’est d’elle
que Marie-Antoinette apprend à rendre les railleries pour les injures, et la moquerie pour la calomnie.
Madame de Picquigny la sollicite et la lance aux espiègleries contre les figures bizarres, les ajustements
gothiques, les prétentions, les gaucheries, les ridicules et les hypocrisies ; et c’est dans sa familiarité
que s’ébauchent ces traits, ces mots, ce partage des femmes de la cour en trois classes, les femmes sur
l’âge, les prudes faisant métier de dévotion, et les colporteuses de nouvelles empoisonnées : les siècles,
les collets montés et les paquets[53], sobriquets innocents dont s’amusait la jeune Dauphine, et qui
préparaient tant de haines à la Reine de France !
Mais M. de la Vauguyon tenait encore alors le Dauphin sous la tutelle de ses avertissements et de ses
représentations. Quelles suites, murmurait-il à son oreille, si jamais le Roi était instruit de cette ligue
de la Dauphine avec madame de Picquigny contre la grande sauteuse ! Il faisait d’un autre côté
insinuer à la Dauphine que les personnes faites et tournées comme madame de Picquigny, spirituelles
de nature, font esprit de tout ; qu’elles sont entraînées à n’épargner personne, pas même une bienfaitrice
et qu’il leur arrive de s’acquitter de la reconnaissance par des brocards. De la confiance et de l’abandon,
la Dauphine passait à la réserve avec madame de Picquigny, et de la réserve à l’indifférence. C’était le
moment attendu par M. de la Vauguyon. Il poussait aussitôt dans les bonnes grâces de la Dauphine une
favorite nouvelle et à sa dévotion, sa bru, madame de Saint-Mégrin. Celle-ci était plaisante, à peu près
autant que madame de Picquigny, mais sans étourderie, avec choix, avec discernement, avec prudence.
Elle plaisantait aussi, mais bas, et de certaines personnes. Formée par M. de la Vauguyon, elle
s’avançait sans éclats et par glissades dans la faveur de la Dauphine, essayant de lui plaire sans déplaire,
gardant pied à la cour de Louis XV, habile à se ménager, à se prêter et à se reprendre, à se compromettre
à demi, et à faire la révérence sans tourner le dos à personne. La Dauphine perça vite ce jeu[54], et
quand madame de Saint-Mégrin vint à solliciter la place de dame d’atours auprès d’elle, s’appuyant de
droite et de gauche, faisant jouer par-dessous main, avec le crédit de son mari auprès du Dauphin, la
bienveillance de madame du Barry, la Dauphine alla prier le Roi de la refuser. Le Dauphin appuyait
madame de Saint-Mégrin, le Roi l’avait déjà désignée, mais la répugnance de la Dauphine l’emporta.
Madame de Cossé fut nommée, et elle entra en faveur en entrant en place. Madame de Cossé était une
compagne plus sérieuse, plus sage, plus mûrie par la vie. Elle avait, non l’agrément des bons mots, mais
l’agrément de la raison aimable et de l’expérience qui pardonne ; elle y joignait la patience de ce qui est
maussade et la tolérance de ce qui est ridicule. Un esprit anglais logé avec une imagination française
dans une tête de femme, telle un jugement du temps nous peint madame de Cossé[55].
Pour détacher la Dauphine de madame de Cossé, d’un pareil guide, d’une conseillère si sûre, il nefallut rien moins qu’un sentiment jusqu’alors inconnu de la Dauphine, une liaison d’une espèce
nouvelle, d’une confiance plus tendre, d’une sympathie plus émue. La Dauphine avait vu madame de
Lamballe aux petits bals de madame de Noailles : elle connaissait l’amitié[56].
Madame de Lamballe avait l’intérêt de ses vingt ans et de ses malheurs. Marie-Thérèse-Louise de
Carignan était restée veuve, à dix-huit ans, d’un mari mort de débauches,
Louis-Alexandre-JosephStanislas de Bourbon, prince de Lamballe, grand veneur de France. Le malheureux père de ce misérable
jeune homme, M. le duc de Penthièvre, avait fait de sa belle-fille sa fille adoptive. Madame de Lamballe
fut bientôt de tous les plaisirs de la Dauphine, de tous les bals qu’elle donnait dans son appartement ;
elle y brilla singulièrement, et jusqu’à toucher Louis XV. Un moment, madame du Barry, les valets de
sa faveur, la cour, l’imagination des nouvellistes, tout s’émut dans l’attente de grands changements et
de grandes menaces : un mariage de Louis XV avec madame de Lamballe[57], et ce fut encore un lien
entre la Dauphine et son amie que ces alarmes données par madame de Lamballe à madame du Barry :
tout l’esprit de madame de Picquigny ne l’avait point si bien vengée.

Trois ans s’étaient écoulés depuis l’entrée en France de la Dauphine, quand le jour fut fixé pour la
première entrée du Dauphin et de la Dauphine dans leur bonne ville de Paris. C’était un vieil usage de
la monarchie et une vieille fête de la nation que ces entrées solennelles, marches jadis armées, changées
par la paix des temps en processions pacifiques. Grands et beaux jours, où les héritiers de la France
venaient en triomphe sourire et se faire connaître à ce peuple, leur peuple ! où un jeune couple, l’avenir
du trône, rendait visite à l’opinion publique dans son royaume même, et entrait pour la première fois
dans les applaudissements de la multitude, comme dans la flatterie de l’histoire !
Le 8 juin 1773, le Dauphin et la Dauphine arrivaient de Versailles à onze heures du matin, et
descendaient de voiture à la porte de la Conférence. La compagnie du guet à cheval les attendait. Le
corps de ville, le prévôt des marchands en tête, le duc de Brissac, gouverneur de Paris, et M. de Sartines,
lieutenant de police, les recevaient. La Halle, qui était toujours un peu de la famille des rois en ces
jours de liesse, présentait à la Dauphine les belles clefs d’une ville qui se donne : des fruits et des
fleurs, des rosés et des oranges. De là, dans les carrosses de cérémonie, par le quai des Tuileries, le
Pont-Royal, le quai des Théatins, le quai de Conti, où s’étaient rangés en escadron les gardes de la
Monnaie ; le Pont-Neuf, où se trouvait sous les armes, en face le cheval de bronze, la compagnie des
gardes de robe courte ; le quai des Orfèvres, la rue Saint-Louis, le marché et la rue Notre-Dame, le
Dauphin et la Dauphine allaient à Notre-Dame. Reçus aux portes par l’archevêque et le chapitre en
chapes, leur prière faite au chœur, ils entendaient dans la chapelle de la Vierge une messe basse dite par
un chapelain du Roi et un motet payé trois cents livres au maître de musique de Notre-Dame. Ils
montaient au Trésor, le visitaient, gagnaient Sainte-Geneviève, tournaient, suivant l’usage, autour de la
châsse de la sainte, et revenaient aux Tuileries. Les femmes des halles dînaient dans la salle du concert ;
il n’y avait d’hommes à la table que le Dauphin. Le palais était au peuple : la foule entrait, regardait,
passait ; sa joie courait autour du festin. Au dehors le jardin n’était que peuple. La jeune Dauphine
voulut y descendre au bras de son mari, et, s’aventurant dans l’amour de cette multitude, elle
commandait aux gardes de ne pousser, de ne presser qui que ce fût. Elle avançait, charmant la foule,
charmée elle-même, entourée de vivats et comme portée par les bénédictions de tous, les mains
battaient, les chapeaux volaient en l’air… Toutes les adulations du jour, la harangue du prévôt des
marchands, la harangue de l’archevêque, la harangue de l’abbé Coger, et jusqu’aux trente-huit vers des
écoliers du collège de Montaigu, quelles pauvres adulations elles semblaient à la Dauphine auprès de ce
grand peuple et de cette grande voix. Elle allait, saluant et remerciant, étourdie de bruit, de joie et de
gloire. Remontée au château, elle voulut encore se faire voir, encore ravir ce peuple ; et, malgré le
grand soleil, Marie-Antoinette restait un quart d’heure sur la galerie à se montrer, à s’entendre
applaudir, retenant à peine les larmes d’attendrissement qui lui montaient aux yeux[58].
Cette grande émotion, cette joie de l’âme d’une princesse française, Marie-Antoinette les laisse
éclater dans cette lettre à sa mère : « J’ai eu mardi dernier une(fête) que je n’oublierai de ma vie ;
nous avons fait notre entrée à Paris. Pour les honneurs, nous avons reçu tous ceux qu’on peut
imaginer ; tout cela, quoique fort bien, n’est pas ce qui m’a touché le plus, mais la tendresse et
l’empressement de ce pauvre peuple, qui, malgré les impôts dont il est accablé, était transporté de
joie de nous voir. Lorsque nous avons été nous promener aux Tuileries, il y avait une si grande foule
que nous avons été trois quarts d’heure sans pouvoir ni avancer ni reculer. M. le Dauphin et moi
avons recommandé plusieurs fois aux gardes de ne frapper personne, ce qui a fait un très bon effet.
Il y a eu un si bon ordre dans cette journée que, malgré le monde énorme qui nous a suivis partout,il n’y a eu personne de blessé. Au retour de la promenade, nous sommes montés sur une terrasse
découverte et y sommes restés une demi-heure. Je ne puis vous dire, ma chère maman, les transports
de joie, d’affection qu’on nous a témoignés dans ce moment. Avant de nous retirer, nous avons salué
avec la main le peuple, ce qui a fait grand plaisir. Qu’on est heureux dans notre état de gagner
l’amitié d’un peuple à si bon marché ! Il n’y a pourtant rien de si précieux ; je l’ai bien senti et ne
l’oublierai jamais. »
Il est des jours où les peuples ont vingt ans. La France aimait ; et le vieux duc de Brissac, montrant
de la main à Marie-Antoinette cette foule, cette mer, Paris, le maréchal de Brissac disait bien :
« Madame, vous avez là, sous vos yeux, deux cent mille amoureux de vous[59]! »
Les délices de ce jour enivrèrent la Dauphine. Dès le lendemain, elle travailla à les ressaisir. Et quelle
femme ne se fût donnée comme cette jeune femme à cette adoration de la France ? Aller au-devant de
tous ces cœurs qui venaient à elle, faire son bonheur de l’amour de ce peuple, en emplir le vide de sa
pensée, en occuper sa vie sans œuvre, l’illusion était trop belle pour qu’une princesse de dix-huit ans y
résistât. Et voilà la Dauphine à rechercher ces cris, ces vivats, cette joie, d’autres journées du 8 juin.
Elle va à l’Opéra, elle va au Théâtre-Français[60]. Mais il ne lui suffit pas du théâtre, où le respect
enchaîne les transports du public ; elle aspire à descendre de son rang, à s’approcher plus près de ce
peuple, à entrer dans le partage de ses plaisirs, à se compromettre jusqu’au coudoiement, pour
surprendre et goûter la popularité dans le plus vif et le plus vrai de sa familiarité. Ce sont alors, avec la
famille royale qu’elle entraîne, des promenades à pied dans le parc de Saint-Cloud. La Dauphine se
mêle à la foule ; elle parcourt les bas jardins, elle regarde les eaux, elle s’arrête à la cascade, perdue et
se cachant parmi tous, dénoncée à tous par son enjouement et son plaisir. Avec son mari et les enfants
de la famille, elle va tout le long de la fête, et de la foire des boutiques, riant où l’on rit, jouant où l’on
joue, achetant où l’on vend ; bientôt reconnue, montrée, saluée de la foule, accablée de suppliques.
L’écuyer qui la suit se fatigue de les recevoir, et refuse le placet d’une vieille femme. La Dauphine le
gronde tout haut, et la foule d’applaudir ! La Dauphine, suivant les Parisiens et la foule, entre dans la
salle de bal du portier Griel, elle se régale de regarder danser, et elle veut que les danseurs oublient
qu’elle est là, et que la joie continue[61]. Quelle nouveauté, « quelle révolution, » c’est le mot d’un
spectateur du temps, ces princes mêlés au peuple, et s’amusant de ses jeux, côte à côte avec lui ! Et
quelles louanges dans toutes les bouches, quels amours par tout le royaume de cette Dauphine chérie
qui faisait le miracle de rattacher ainsi Versailles à la France !

La France et l’avenir souriaient à la reine future ; et, cependant, contre sa popularité, dans l’ombre,
sans bruit, mais sans repos, se poursuivait l’œuvre de haine et de destruction commencée le jour même
où la Dauphine avait quitté Vienne. Au-dessus de ses ennemis, Marie-Antoinette avait contre elle cette
chose abstraite, aveugle, impitoyable, un principe : la politique de l’ancienne France. Cette politique,
dont le père du duc de Berry avait été l’apôtre, était, la vieille religion de la diplomatie française ; elle
était le prétexte et l’arme de la haine de M. D’Aiguillon contre M. de Choiseul, disgracié par M.
d’Aiguillon et madame du Barry presque aussitôt l’installation de la jeune princesse à la cour de
France.
Les hommes du parti français, c’est ainsi que ce parti s’appelait, ne voulaient point reconnaître que
les lois d’équilibre de l’Europe obéissent au temps et se renouvellent. Ils n’étaient pas satisfaits de ce
long effort de la France qui avait successivement rogné de l’empire de Charles-Quint le Roussillon, la
Bourgogne, l’Alsace, la Franche-Comté, l’Artois, le Hainaut, le Cambrésis, et l’Espagne, et Naples, et
la Sicile, et la Lorraine, et le Barrois. Ils oubliaient le présent de l’Angleterre pour ne se rappeler que le
passé de l’Autriche. Qu’était, aux yeux de ce parti, le mariage de Marie-Antoinette, sinon une défaite ?
qu’était Marie-Antoinette, sinon le gage et la garde des traités de la nouvelle politique inaugurée sous
le règne de madame de Pompadour ? Le chef de ce parti, le petit-neveu du cardinal de Richelieu,
l’ennemi personnel du duc de Choiseul, M. d’Aiguillon, disposait du clergé et du parti des Jésuites,
hostiles à Marie-Thérèse, dont les possessions avaient abrité le jansénisme, hostiles d’avance à la
protégée de M. de Choiseul, et groupés, en haine du ministres philosophe, « cet autre Aman, » autour
de la du Barry, « cette nouvelle Esther[62]. » Les ennemis de la Dauphine n’oubliaient pas d’exploiter
contre elle le partage de la Pologne, « ce partage que Choiseul n’eût pas permis, » avouait Louis XV
lui-même[63]. M. d’Aiguillon venait dire au Roi et répétait à la cour : « Voyez quelle foi la France
peut ajouter à l’amitié de la maison d’Autriche, et ce que nous devons attendre d’une maison, l’alliée
du roi par le double lien d’un traité et d’un mariage, qui, lorsqu’elle veut augmenter ses possessions
aux dépens du roi de Prusse, soulève la France contre lui ; lorsqu’elle veut augmenter ses domaines auxdépens de la Pologne, se rapproche de la Prusse, l’ennemie du Roi ! ». C’était à la mère que le coup
semblait adressé, mais c’était la fille de Marie-Thérèse qu’il atteignait. Et quand M. d’Aiguillon parlait
encore du prince qui sera Josep II, qu’il lui prêtait des vues lointaines sur la Bavière, la convoitise du
Frioul vénitien et de la Bosnie, le projet de l’ouverture de l’Escaut, le regret de la Lorraine et de
l’Alsace[64], il savait bien éveiller ainsi les alarmes et les doutes sur le cœur français de la sœur de
Joseph, sur la bonne foi du dévouement de Marie-Antoinette à sa nouvelle patrie.
Les manœuvres étaient habiles, hardies, continues. Le parti ne répugnait à rien pour donner raison à
sa politique. N’allait-il pas jusqu’à mettre aux mains de madame du Barry, à la fin d’un souper, la
dépêche funeste du cardinal de Rohan, livrée à la favorite par M. d’Aiguillon, et à la lui faire lire ne
pleine table ? «… J’ai effectivement vu pleurer Marie-Thérèse sur les malheurs de la Pologne
opprimée ; mais cette princesse, exercée dans l’art de ne point se laisser pénétrer, me paraît avoir les
larmes à commandement : d’une main elle a le mouchoir pour essuyer ses pleurs, et de l’autre elle saisit
le glaive de la négociation pour être la troisième puissance copartageante[65]. » Un peu de l’odieux de
cette fausseté prêtée à Marie-Thérèse ne pouvait manquer, le parti le savait bien, de rejaillir sur sa fille.
Il fallait donner cette croyance au public que le mensonge et la comédie sont de race ; il fallait
commencer à familiariser le génie de la nation avec l’idée d’une haine nationale contre sa souveraine.
À ce malheur, le partage de la Pologne, s’était joint contre Marie-Antoinette, dès les premiers jours
de son mariage, une faute dont Marie-Thérèse devait porter le reproche, une faute d’apparence légère,
mais de terrible conséquence chez un peuple susceptible, dans une cour réglée et jalouse de ses rangs.
Une parente de Marie-Thérèse, la sœur du prince de Lambesc, Mademoiselle de Lorraine, prétendit à
prendre rang dans le menuet des fêtes du mariage immédiatement après les princes du sang ; là-dessus,
mille réclamations, mille colères, les ducs et pairs soulevés, toute la noblesse menaçant très
sérieusement « de quitter la cadenette, de laisser là les violons », toutes les dames jurant « d’être
indisposées pour la fête…[66]. »
M. de Choiseul en disgrâce, en exil, Marie-Antoinette était livrée sans défense à toutes les petites
rancunes, à toutes ces grandes haines contre l’Autriche que devaient raviver encore les malheureuses
prétentions de l’archiduc Maximilien en 1775 ; et le jour où cette princesse si française montait sur le
trône, son crédit, sa popularité étaient minées ; déjà était trouvée, déjà courait dans le murmure de la
cour cette épithète d’Autrichienne qui devait l’accompagner à l’échafaud.LIVRE DEUXIÈME

1774-1789I
Mort de Louis XV.—Crédit de Madame Adélaïde sur Louis XVI.—Intrigues du château de Choisy.—M. de
Maurepas au ministère.—Vaines tentatives de la Reine en faveur de M. de Choiseul.—Conduite de M. de
Maurepas avec la Reine.—MM. de Vergennes et de Müy hostiles à la Reine.—Influence de Madame
Adélaïde.—Madame Louise la Carmélite et les comités de Saint-Denis.—Rapport au Roi de Madame
Adélaïde contre la Reine.—Le lever de l’Aurore.—M. de Maurepas se séparant de Mesdames Tantes.—
Bienfaisance de la Reine.—Les préventions du Roi contre M. de Choiseul entretenues par M. de
Maurepas.—Défiance du Roi.
Le 10 mai 1774, vers les cinq heures du soir, Louis XV se mourrait. Voitures, gardes, écuyers à
cheval, attendaient, rangés dans la cour de Versailles. Tous avaient les yeux fixés sur une bougie
allumée dont la flamme vacillait à une fenêtre. Le Dauphin était dans l’appartement de la Dauphine.
Tous deux, muets, écoutaient dans le lointain les prières des quarante heures, coupées de rafales de vent
et de pluie, et pesaient d’avance ce fardeau d’une couronne qui allait échoir à leur jeunesse. La bougie
est éteinte, et les jeunes époux entendent s’avancer vers leur appartement le fracas énorme d’une cour
qui se précipite pour adorer une royauté nouvelle. La première, madame la comtesse de Noailles entre,
salue Marie-Antoinette du nom de reine, et demande à Leurs Majestés de venir recevoir les hommages
des princes et des grands officiers. Alors, appuyée sur le bras de son mari, son mouchoir sur les yeux,
lente, et comme pliant sous l’avenir, Marie-Antoinette traverse tous ces hommages, parée de sa
tristesse, dans l’attitude abandonnée et charmante de ces jeunes princesse de la Fable antique promises à
la Fatalité. Puis chevaux, voitures, gardes, écuyers, tout part ; et la jeune cour est emportée à
Choisy[67].

Reine, Marie-Antoinette allait-elle triompher des influences qui avaient troublé son ménage et son
bonheur de Dauphine ? Allait-elle surmonter cette conspiration qui poursuivait dans l’épouse du
Dauphin la politique de l’Autriche ? Allait-elle obtenir auprès de son mari des conseillers, sinon
partisans de l’alliance conclue, au moins sans parti pris contre l’union qui en avait été le gage, sans
animosité contre la fille de Marie-Thérèse devenue l’épouse dont la France attendait des Dauphins ? Sa
jeunesse, et les plus belles vertus de sa jeunesse continueront-elles à trouver autour d’elle la censure
impitoyable d’ennemis de sa maison ? Ou bien plutôt n’est-il pas à croire que la Reine va prendre sa
part de domination légitime sur cette volonté de Louis XVI qui se donne à tous, s’établir, elle aussi,
dans sa confiance, et l’emporter à la fin sur les intrigues qui ont amené le Dauphin à se reculer d’elle,
comme d’une ennemie des Bourbons ?
Une femme déjoua ces espérances de la Reine, cette attente de l’opinion publique. Domptant le mal
qu’elle porte en elle, ce germe de petite vérole qu’elle a pris au lit de mort de son père Louis XV,
Madame Adélaïde entoure, elle enveloppe Louis XVI en ces premiers moments. De Louis XVI à
Madame Adélaïde, du neveu à la tante, il y avait de grandes attaches, la reconnaissance toujours vive de
la surveillance amie et des tendres soins qui seuls avaient un peu caressé sa triste et solitaire enfance.
Pauvre enfant ! en effet, qui avait grandi, presque orphelin, sans mère, sans amis, et qui, pleurant au
milieu d’un jeu d’enfants, s’échappait à dire : « Et qui aimerai-je ici, où personne ne m’aime[68]! »
Madame Adélaïde avait eu auprès du Dauphin le rôle d’une mère ; elle en a auprès du Roi l’autorité.
Elle réveille en lui les souvenirs de famille endormis et les ressentiments apaisés. Elle lui parle de son
père, éloigné des affaires, humilié, annihilé tout le long du long règne de M. de Choiseul ; elle lui parle
de l’immortalité de M. de Choiseul, de ses prodigalités, de son insolence ; de l’indignation du Dauphin
contre cet homme qui lui avait manqué de respect, qui « avait osé se déclarer l’ennemi du fils de son
souverain[69] ». Puis, remuant les cendres, elle l’entretenait de ces morts subites et extraordinaires de
son père et de sa mère, de ces bruits, de ces murmures d’empoisonnement qui montaient tout haut
jusqu’à M. de Choiseul. Après avoir ému le Roi, après avoir effacé les impressions que la Reine a pu
donner, et les avoir tournées contre elle comme la preuve d’une alliance avec l’ennemi du Dauphin,
Madame Adélaïde parle au Roi, comme au nom de son père, des Mémoires que son père a laissé, de ce
testament politique écrit pour l’instruction de son fils, et confié à M. de Nicolaï. Un comité est tenu les
portes fermées. Un jour que la Reine est au bois de Boulogne avec madame de Cossé, ou sur le balcon
de la Muette à jouir des applaudissements de la foule[70], un jour que M. d’Aiguillon et M. de la
Vrillière sont dans l’antichambre du Roi, il est fait lecture au Roi de la liste des hommes que la volontédu Dauphin mourant destinait à entourer le trône de son fils devenant roi. Le choix de Louis XVI, il
s’appelait lui-même Louis le Sévère alors, se porte sur M. de Machault, et la lettre qui l’appelle au
ministère est signée. Mais ce choix ne suffit pas à Madame Adélaïde : elle veut un ministre plus
compromis dans la politique anti-autrichienne. Cependant, M. d’Aiguillon, qui sait que la Reine ne lui
pardonne pas d’avoir livré Marie-Thérèse aux plaisanteries de la du Barry, se démène pour se maintenir,
imagine et travaille. Il gagne Madame de Narbonne[71] qui fait et défait les volontés de Madame
Adélaïde, et, à couvert derrière elle, pousse en avant le nom de son cousin Maurepas, qui, une fois
placé, le couvrira et le sauvera. Madame de Narbonne n’eut guère de mal à faire agréer à sa maîtresse
une victime de la Pompadour, et Madame Adélaïde gagnée s’allia, en faveur de M. de Maurepas, avec
une de ces influences latentes et redoutables, cachées et toutes-puissantes, qui gouvernent parfois, de
l’antichambre, la conscience et la faveur des rois.
Plus avant que le vieux gouverneur du Dauphin la Vauguyon, que ce précepteur, Coetlosquet, un
saint dépaysé dans la tâche humaine d’élever un Roi, que ce lecteur d’Argentré, qui savait tout au plus
lire[72], le sous-précepteur du Dauphin, M. de Radonvilliers, était entré dans sa confiance. La
Vauguyon mort, M. de Radonvilliers disposait de la volonté politique du Roi. C’était un jésuite, un peu
brouillé avec les Jésuites, mais y tenant au fond, et leur homme ; monté en se baissant et par intrigue du
préceptorat des fils du duc de Charost à la chaire de philosophie du Louis-le-Grand, de la chaire de
philosophie au secrétariat de l’ambassade de Rome, du secrétariat de Rome au secrétariat de la feuille
des bénéfices, de ce secrétariat au sous-préceptorat du Dauphin ; habile, discret, mystérieux même,
exact, la plume facile, prête aux idées des autres, et rompue aux formules ; aujourd’hui le secrétaire
intime du Roi, et menant tout sans se montrer ; d’ailleurs plein de sa robe, et trop animé des rancunes
de son ordre pour pardonner au jansénisme rigide de M. de Machault l’interdiction de 1748 des
donations de biens-fonds au clergé. M. de Radonvilliers approuva donc le choix de madame Adélaïde,
le choix d’un parent de M. d’Aiguillon, le soutien des Jésuites. L’enveloppe de la lettre fut changée, et
M. de Maurepas reçut la lettre destinée d’abord à M. de Machault[73].
La Reine, il faut l’avouer, n’était point sans avoir quelques reproches à s’adresser. Dans le premier
moment de l’attendrissement, elle avait permis à Mesdames de s’établir à Choisy, tandis qu’il avait été
convenu qu’elles se rendraient à Trianon et resteraient quelque temps séparées du Roi et de la Reine.
Elle avait eu la timidité de ne pas combattre leur ingérence dans la fabrication d’un ministère, la
faiblesse même d’appuyer de sa parole quelques-uns de leurs choix. Dans toute cette grave évolution de
la politique la jeune Reine semble n’avoir eu en vue que le renvoi d’Aiguillon qu’elle appelait le vilain
homme. Et peut-être si l’action de la femme du Roi n’avait point été intermittente, et si la princesse
n’avait pas obéi seulement aux petits mouvements haineux d’un ressentiment féminin, Madame
Adélaïde n’aurait point triomphé ?
Exilée aux promenades, la Reine apprit tout quand tout fut fait. Elle était battue : elle le comprit ; et,
ne se faisant point illusion, comme quelqu’un lui disait : « Voici l’heure où le Roi doit entrer au
conseil avec ses ministres…—« Ceux du feu roi ! » dit dans un soupir cette Reine à laquelle son
avènement au trône ne donnait d’autre influence que le droit d’écrire à la sœur de M. de Choiseul, à
madame de Grammont, exilée par la du Barry : « Au milieu du malheur qui nous accable, j’ai une
sorte de satisfaction de pouvoir vous mander de la part du Roi qu’il vous permet de vous rendre près
de moi. Tâchez donc de venir le plus tôt que votre santé vous le permettra : je suis bien aise de
pouvoir vous assurer de vive voix de l’amitié que je vous ai vouée. » Et encore, Marie-Antoinette
était-elle obligée d’ajouter en post-scriptum : « Attendez que M. de la Vrillière vous l’annonce[74]. »
Cette déroute des espérances de la Reine était suivie d’un autre échec qui lui arrachait toute illusion
et lui révélait la pleine misère de son pouvoir et le néant absolu de ses plus chères volontés.
MarieAntoinette s’était assise sur le trône de France en caressant un grand projet. Qui sait aujourd’hui, qui
même savait alors que la Reine voulait abandonner Versailles, faire suivre au Roi de France l’exemple
de tous les souverains de l’Europe, lui faire habiter sa capitale, transporter à Paris la cour et le
gouvernement, et procurer ainsi à la royauté cette popularité que donne la résidence, et dont les
d’Orléans avaient fait leur patrimoine ? Projet immense dans le présent, plus immense encore dans
l’avenir, et qui pouvait changer la face de la révolution française ! Aux portes de Paris, à la Muette, la
Reine examinait avec M. de Mercy les plans dressés par Soufflot. Elle y applaudissait et les arrêtait ;
Soufflot pendant six semaines eut l’ordre de tout apprêter. Ces plans ramenaient l’administration à
Paris, et mettaient les bureaux comme sous la main des administrés. Les quatre secrétaireries d’État
s’établissaient dans les quatre pans coupés de la place Vendôme, et y rassemblaient leurs dépôts de
minutes alors dispersés. Le contrôle général s’élevait en face de la chancellerie. Une rue ouvrait lesCapucins et les Feuillants, et une grande allée, traversant les Tuileries, joignait le boulevard à la Seine.
À ce plan se reliaient un système d’élargissement des rues, des percées dans le faubourg Saint-Germain,
la suppression des maisons situées sur les quais, l’établissement des grands débouchés, l’érection de
ponts sur la Seine, tout un ensemble de grands travaux que couronnait l’achèvement du Louvre et son
installation en un Muséum qui sauvait les tableaux de l’humidité de Versailles. Dans cette
appropriation de cette décoration du Louvre achevé, Marie-Antoinette se voyait déjà une charmante
royauté de Reine, la tutelle et le gouvernement des arts. Mais ce projet du transport de la cour à Paris,
qui avait pour lui l’avantage immédiat d’une économie et d’une réforme des dépenses de Versailles,
venait se briser contre l’opposition de M. de Maurepas : M. de Maurepas craignait qu’une Reine ne
grandît à Paris et qu’un premier ministre n’y diminuât[75].

Revenant aux affaires après vingt-cinq ans de disgrâce, où il avait partagé son temps entre l’Opéra,
ses carpes et ses lilas[76], M. de Maurepas n’apportait pas une hostilité personnelle contre la Reine ;
mais il était l’homme que le Dauphin, père de Louis XVI, recommandait ainsi à celui de ses enfants
appelé à succéder à Louis XV : « M. de Maurepas est un ancien ministre, qui a conservé, suivant ce que
j’apprends, son attachement aux vrais principes de la politique que madame de Pompadour a méconnus
et trahis[77]. » Puis, si M. de Maurepas se souciait peu du grand rôle que la providence lui donnait, de
ce vaste métier d’instituteur d’un Roi, traçant à un jeune prince les routes de la véritable gloire, il était
jaloux de gouverner Louis XVI. Il n’ignorait pas ce que la Reine devait à M. de Choiseul, et jusqu’à
quel point la conduite des ministres de Louis XV et du parti du Barry vis-à-vis d’elle avait exalté sa
reconnaissance. Louis XVI s’échappant de l’influence de Mesdames et se rapprochant de
MarieAntoinette, c’était Choiseul et le parti anti-Dauphin, les ennemis de M. de Maurepas, qui rentraient aux
affaires. Ainsi donc les nécessités de sa situation commandaient à M. de Maurepas de s’interposer, avec
les ennemis de la Reine, entre la Reine et le Roi ; et comme absous à ses yeux par la logique de cette
manœuvre forcée, M. de Maurepas mit en œuvre pour cet éloignement tous les moyens, sans remords,
presque sans conscience. Ce fut un travail lent, patient, souterrain, entouré de précautions et d’ombres,
fort bien mené avec des détours, des arrêts, des concessions, et au besoin des sacrifices. M. d’Aiguillon
devenait-il trop difficile à soutenir contre les répugnances tacites de Louis XVI, contre les mépris dont
Marie-Antoinette donnait de publics témoignages à madame d’Aiguillon[78]? M. de Maurepas
immolait son cousin, et le forçait à se démettre. M. de Maurepas laissait encore à la Reine cette petite
victoire de faire inoculer son mari, sans se mêler de cette grosse affaire, sans écouter les réclamations
de l’archevêché contre cette nouveauté. La Reine désirait vivement une entrevue du Roi avec M. de
Choiseul. Après avoir tâté les dispositions du Roi pour M. de Choiseul, sûr d’avance du résultat de
l’entrevue, M. de Maurepas jugea que c’était encore un plaisir qui menaçait trop peu son crédit pour le
refuser à la Reine. Le 13 juin, tout Paris se racontait l’entrevue. La Reine avait accueilli M. de
Choiseul du plus amical de ses sourires : « Monsieur de Choiseul, je suis charmée de vous voir ici. Je
serais fort aise d’y avoir contribué. Vous avez fait mon bonheur, il est bien juste que vous en soyez
témoin. » Le Roi, embarrassé, n’avait trouvé que ces mots à lui dire : « Monsieur de Choiseul, vous
avez bien engraissé… Vous avez perdu vos cheveux… vous devenez chauve. » L’illusion trompée de la
Reine, la colère de madame de Marsan allumée contre Madame Clotilde, qui, pour faire sa cour à sa
belle-sœur, avait parlé de la meilleure grâce à M. de Choiseul, ce fut tout le résultat de cette entrevue.
M. de Choiseul avait été moins confiant que la Reine : à son passage à Blois, il avait d’avance
commandé les chevaux de poste qui devaient le ramener à Chanteloup[79].
M. de Maurepas n’avait plus d’inquiétude, et se riait des embarras que lui suscitait la belle
dame[80]. Tout conspirait à le maintenir, et le Roi allait lui donner pour associés dans sa politiques
contre la Reine deux seconds entraînés à le servir par toutes leurs convictions, par leurs systèmes, par
leurs griefs même.
L’un était M. de Müy, ministre de la guerre, l’ancien confident du Dauphin père de Louis XVI,
celuilà que le Dauphin appelait l’héritier de Montausier ; honnête homme, mais avec trop de zèle, droit, mais
roide, dur aux autres comme à lui-même, et que ses vertus sévères jusqu’à l’intolérance avaient placé
haut dans la considération de Mesdames, et au premier rang du parti Dauphin.
L’autre, le nouveau ministre des affaires étrangères, M. de Vergennes, devait être pour M. de
Maurepas un aide plus actif, plus déclaré, plus souple en même temps, et moins embarrassé de
scrupules. M. de Vergennes, ministre plénipotentiaire à Constantinople, avait été rappelé par M. de
Choiseul, et presque exilé en Bourgogne. Remis en lumière par M. d’Aiguillon, il avait fait en Suède la
révolution de Gustave et du parti français contre le parti russe. C’était le neveu et l’élève de Chavigny,un soutien furieux et systématique de la vieille politique française ; lié de doctrines avec les
SaintAignan, les Fénelon, les la Chétardie, les Saint-Séverin, tous les partisans de l’influence dominante,
exclusive de la France en Europe ; vif, osé, ne craignant point les aventures, brûlant de tout brouiller
pour le triomphe de ses idées, animé de grand dépit contre les traités de 1756 et de 1758, et
profondément hostile à la maison d’Autriche[81]. M. de Choiseul l’avait disgracié à propos de son
mariage avec une Grecque d’une grande beauté, qui lui avait donné deux enfants. Quand il fut nommé
ministre, la Reine fut dissuadée de se laisser présenter cette femme, madame la comtesse de Vergennes.
Elle en écrivit à sa mère, et madame de Vergennes ne fut reçue à la cour que sur la réponse de
MarieThérèse[82]. Le mari le sut, et prêta aussitôt à la Reine une intention d’offense. De là, chez M. de
Vergennes contre Marie-Antoinette, plus qu’une hostilité du ministre, mais une haine de l’homme ; et
pour les perfidies et les calomnies à mi-voix de M. de Maurepas, un complice passionné.
M. de Maurepas eut encore dans les premiers moments un auxiliaire qu’il ne brisa qu’après l’avoir
usé : le chancelier Maupeou, et derrière le chancelier Maupeou, son parti, le parti du clergé, gagné à la
dévotion de Mesdames Tantes, hostile à cette piété de la jeune Reine, naïve comme son cœur, plus
dégagée de pratiques que la piété du Roi, plus près de Dieu peut-être, mais moins près de l’Église, et où
l’Église n’espérait guère trouver l’appui de ses plans, de ses espérances, de cette restauration des
Jésuites dont la cause n’était pas si perdue alors qu’il semblait aux ennemis des Jésuites.
Madame Adélaïde était guérie de la petite vérole. Elle rentrait à la cour, et dans les conseils du roi,
impatiente de ressaisir son influence, blessée de tout ce qui avait été fait en dehors d’elle, de tout ce que
M. de Maurepas avait cru devoir concéder, de ces misérables victoires de la Reine : l’inoculation, et la
réception de M. de Choiseul ; blessée des regrets et des larmes que Marie-Antoinette ne cachait pas à
ses familiers ; et bientôt cette princesse, aveuglée, emportée par sa haine contre la maison d’Autriche,
s’attaquait à la personne même de la Reine, à la femme, à l’épouse. Ce train de la Reine, libre et
échappé, cette jeunesse que Louis XVI abandonnait à elle-même sans règle et sans avertissement, ces
étourderies, ces innocentes folies, ces espiègleries écolières auxquelles Marie-Antoinette ne savait pas
se refuser, et dont elle était poursuivie jusque dans les grandes représentations de la royauté et dans les
révérences de deuil, c’était malheureusement bien des armes et de terribles armes aux mains de vieilles
femmes sans pardon. Aussi du nouveau château de Choisy, que de murmures, que de plaintes, que de
remontrances, que de mauvaises paroles s’envolent, qui, grandissant dans toutes les réunions dévotes de
Versailles et de Paris, tentent de faire fredonner à l’opinion publique :
« Petite reine de vingt ans,
Vous repasserez la barrière…[83]. »
Madame Adélaïde avait véritablement un porte-feuille. Elle disposait des grâces. Elle enchaînait les
reconnaissances à ses rancunes. Elle commandait à cette armée, à ce complot qui entourait la Reine, qui
la pressait de toutes parts, la poursuivait en toutes choses, et parvenait à obtenir du rédacteur de la
Gazette de France un compte rendu adultéré des réponses de la Reine au Parlement et à la cour des
comptes[84].
Madame Adélaïde lançait encore contre la Reine sa sœur, Madame Louise de France, la carmélite,
qui s’était donnée à Dieu sans rompre avec les misères et les affaires humaines, et qui semblait s’être
retirée du monde pour être plus à portée de la cour. Madame Louise était une sainte, mais une sainte à
laquelle les ministres habiles ne négligeaient point de plaire, une sainte à laquelle le chancelier
Maupeou faisait sa cour, en venant communier toutes les semaines avec elle. Dans ces comités secrets
de Saint-Denis, dans la cellule de madame Louise, on nouait ces intrigues, on imaginait ces bruits qui,
mêlés aux intrigues et aux bruits de Choisy, désapprenaient aux salons le respect de la Reine, avant de
désapprendre au peuple la faveur de la Dauphine[85].
Si un moment un pareil acharnement, des menées si constantes, ouvraient les yeux du Roi et lui
donnaient la tentation de régner au moins dans sa famille, Madame Adélaïde menaçait bien haut de se
retirer à Fontevrault, de laisser seule la volonté du Roi ; et, résolue à risquer les derniers coups,
fatiguée de demi-mots et de détours, elle osait, le 12 juillet, une sorte d’accusation solennelle de la
Reine auprès du Roi. Précédée du comte de la Marche qui fit contre la Reine une sortie violente,
Madame Adélaïde incrimina et noircit avec passion, presque avec colère, la vie de la Reine, ses
légèretés, ses imprudences, ses courses, ses promenades, tout, jusqu’à ses plus minces amusements et
ses plus pauvres consolations. La Reine, en même temps, recevait de Madame Louise une lettre où les
conseils touchaient à l’injure, et les reproches à la condamnation. Au sortir du conseil de famille, leRoi, intimidé, se plaignit à la Reine de ce dont on venait de lui faire des plaintes si vives ; la Reine se
défendit sur l’usage de Vienne et de sa famille[86]. Ce furent des larmes dans le ménage, plus que des
bouderies et des chocs d’humeur, un éloignement, des semences de désunion pour l’avenir, qui sait ?
peut-être le premier pas vers un renvoi de la Reine. Impunie, encouragée, la médisance jetait le masque
et devenait la calomnie. Tout autour de lui, le Roi entendait le murmure des accusateurs ; tout autour
de lui, le Roi voyait des visages qui semblaient plaindre le mari. Qu’un matin la Reine, par un enfantin
plaisir, autorisé du Roi, aille voir lever le soleil sur le haut des jardins de Marly, voilà les courtisans à
se passer sous le manteau le Lever de l’Aurore, cette calomnie née des calomnies de la cour[87]. Un
autre jour, la calomnie allait jusqu’à glisser des vers indignes sous la serviette du Roi[88].
C’en était trop : M. de Maurepas comprit que ses alliés dépassaient le but. Poussé par lui, le Roi
parla ferme à ses tantes. Il courut même le bruit de leur retraite, de leur exil en Lorraine.
Débarrassé du zèle compromettant de Mesdames, s’appuyant contre la Reine sur M. de Vergennes de
retour de Suède, assuré de M. Turgot, le nouveau ministre qui apportait contre elle les préventions de
ses mœurs et les antipathies de ses habitudes d’esprit, M. de Maurepas jouait la soumission auprès de
Marie-Antoinette. « Madame,—venait-il lui dire,—si je déplais à Votre Majesté, elle n’a qu’à engager
le Roi à me donner mon congé : mes chevaux sont tout prêts à partir d’ici ». La Reine se laissait
désarmer par cette comédie de détachement[89].
C’était là un habile coup de théâtre. Il ne convenait pas, en effet, au premier ministre de permettre
que la Reine fût exaspérée. Il était dangereux pour lui de laisser les choses aller si vite, les haines
s’emporter si haut contre une souveraine qui avait encore le cœur des Français. L’enivrement, l’amour
national qui avait accueilli la Dauphine, avait accompagné Marie-Antoinette sur le trône. Ce n’était
point seulement aujourd’hui les dons de sa jeunesse qui possédaient et enchantaient l’imagination
populaire ; mais aussi cette bonté, ce besoin d’obliger, de secourir, de donner, cette charité naturelle qui
eût été la plus belle des vertus de la Reine, s’il n’eût été le plus doux de ses plaisirs. Paris et les
provinces se rappelaient encore l’envoi de l’argent de sa cassette aux blessés de la place Louis XV.
Lyres, pinceaux, ciseaux, burins, tous les arts chantaient sa bienfaisance et répétaient ces aventures qui
avaient mené à l’adoration la popularité de la jeune princesse, ce paysan blessé à Achères par le bois
d’un cerf, sa femme et son fils recueillis dans le carrosse de Marie-Antoinette, leurs larmes essuyées,
leurs misères soulagées par elle[90]. La reconnaissance publique parlait de cet hospice fondé par elle,
en montant sur le trône, pour les femmes âgées de toute province et de toute condition[91]. Les
familiers de Versailles montraient cette Reine, l’argent de son mois épuisé, faisant quêter parmi ses
valets de pied et dans son antichambre pour donner quelques louis à des malheureux[92]; et les
bénédictions d’un peuple suivaient cette Reine qui, même aux jours de haine et de calomnie, continuera
ses bontés et ses aumônes, et boursillera avec le Roi, en 1789, pour faire huit mille livres aux pauvres
de Fontainebleau : « Puisse cette ville,—disait-elle tristement,—ne pas rivaliser d’ingratitude avec
quelques autres[93]! »
M. de Maurepas avait encore à craindre de laisser à la Reine et à l’opinion publique le temps de se
reconnaître et de se liguer. Car, dans le fond des choses, que demande alors la Reine que ne demande
pas l’opinion publique ? Ses vœux ne sont-ils point le renvoi des ministres de dilapidation et de
tyrannie de la du Barry, l’accueil des idées de liberté civile et de tolérance religieuse, la consécration
des droits du peuple par les pouvoirs du Parlement, un acheminement lent, mais sûr et pacifique, vers
l’avenir et ses promesses, vers la concorde et le bien-être de la France ? Et quand même cette politique
n’eût pas été la politique de M. de Choiseul, elle eût été l’instinct de cette jeune Reine, enivrée de sa
popularité de Dauphine, jalouse des applaudissements de la France, et prête, pour les garder, à se faire
auprès du Roi l’écho des passions et des aspirations de Paris.
Par le renvoi du chancelier Maupeou et de l’abbé Terray, par la nomination de Turgot, par le rappel
des anciens parlements, M. de Maurepas conjurait le péril, et remportait ces deux victoires d’apaiser la
Reine et de distraire l’opinion publique du parti de la Reine. Puis encore, le remplacement d’une
capacité par une créature, du chancelier de Maupeou par M. Hue de Miroménil, qui avait amusé
madame de Maurepas dans un rôle de Crispin, rassurait absolument M. de Maurepas[94].
Il y eut toutefois, dans la succession des petits triomphes de M. de Maurepas, des retours, des haltes,
des incertitudes, des retraites, et même des échecs. M. de Maurepas avait un neveu terrible, qui manqua
lui faire perdre la partie. Ce neveu, le duc d’Aiguillon, la Dauphine l’avait vu, donnant le bras à
Madame du Barry, croiser le duc de Choiseul qui donnait le bras à la princesse de Beauvau, dans cette
nuit du 10 au 11 mai 1770 où les partis se groupaient en se promenant sous les ombrages illuminés de
Versailles. Depuis lors, Marie-Antoinette avait reconnu, à chacune de ses blessures, la main de M.d’Aiguillon. Disgracié le 2 juin 1774, l’ennemi de la Reine avait supporté de haut cette disgrâce.
Assiégeant son oncle de conseils, le fatiguant de ses plans et de ses haines, gourmandant sa politique,
dont il méprisait les douceurs et la diplomatie, il se disait retenu par M. de Maurepas qui l’empêchait
d’aller à Véret, et s’embusquant à Paris où les fréquentes hépatites de madame d’Aiguillon, qu’il
gouvernait, étaient une occasion et un prétexte de réunion pour le parti de son mari, M. d’Aiguillon
montrait encore à Versailles sa figure jaune, et ne lâchait point la faveur du Roi qui continuait à
travailler avec lui à l’occasion de la compagnie des chevau-légers. Il cajolait les entours de la Reine, lui
faisant tenir, par-dessous mains, les avertissements et les confidences, cherchant à la désabuser de
Choiseul, et à la faire revenir sur son compte, l’assurant par des tiers de son désir et de son ambition de
l’éclairer sur ses vrais intérêts de souveraine ; pendant que tout haut il la peignait comme une femme
entreprenante, inconstante, prête à apporter le pire des vices de son sexe, l’engouement, dans la
domination ; pendant qu’il la disait une aventurière aux mains des partis. Dans l’affaire de Guines, M.
d’Aiguillon ne craignait pas d’ameuter le Châtelet contre la protection de la Reine. Il intriguait,
trigaudait, tripotait contre elle, et son hostilité, basse et insolente, mêlée d’éclats et de souplesse, usait
enfin la longue patience du Roi. Un jour de revue de la Maison du Roi au Trou-d’Enfer, M.
d’Aiguillon tendait au Roi le papier des grâces : le Roi refusait de le recevoir, et passait. M. d’Aiguillon
regardait la Reine : la Reine cachait mal un sourire. Déjà le neveu de M. de Maurepas avait fait partir
pour Reims ses équipages et ses provisions, lorsqu’il recevait l’ordre de se rendre à Véret. Bientôt un
nouvel ordre l’exilait à Aiguillon, Véret étant trop près de Pontchartrain et le neveu trop voisin de
l’oncle. Cette disgrâce de M. d’Aiguillon était presque la disgrâce de M. de Maurepas. M. de Maurepas
para le coup avec un tour de son génie : il fit le mort et le vieillard lassé des affaires, dégoûté de ce
pouvoir où ne l’enchaînait que son dévouement. Prétextant sa santé et le repos à prendre, ses carpes à
revoir, il refusa d’aller à Reims, en ne demandant à Louis XVI que la grâce de recevoir de ses
nouvelles ; et il abandonna sans crainte le Roi à la Reine : il savait les préjugés du Roi contre les
Choiseul ; il devinait le zèle et la précipitation de la Reine. La Reine semblait devoir triompher cette
fois. Déjà l’on s’entretenait de son ascendant chaque jour croissant sur le Roi sans maître. Paris, à
l’affût des bruits de Reims, parlait avec mille commentaires d’une conférence intime entre le Roi et le
duc de Choiseul presque aussitôt l’arrivée du Roi à Reims, des grandes et petites entrées que le Roi
venait de lui rendre. Les amis de M. de Choiseul écrivaient à leurs amis des ports : « Suspendez vos
expéditions pour l’Inde, nous serons maîtres du terrain : M. de Choiseul va rentrer au conseil. » Mais
ces promesses de la situation n’étaient que des apparences : les courriers allaient leur train chaque jour
entre Reims et Pontchartrain, entre le jeune Roi et le vieux Mentor, qui n’avait pas oublié de compter
parmi ses meilleures chances les bénéfices de l’absence. Pourquoi M. de Maurepas se fût-il inquiété ?
Ne savait-il pas, par Bertin, que la surveille du jour du Sacre, au baisement de la main, quand M. de
Choiseul s’était présenté, le Roi avait retiré sa main avec une grimace effroyable ? Et Bertin ne lui
mandait rien qu’il n’eût prévu, en lui annonçant que le mercredi du Sacre, M. de Choiseul, mandé à
deux heures après midi par la Reine triomphante et assurée d’obtenir du Roi l’assemblée immédiate du
conseil à Reims, avait essuyé le silence du Roi, se retirant tout doucement de lui jusqu’à la porte[95].
M. de Maurepas régnait donc. Laissant son neveu se morfondre à Aiguillon, défendant les vivacités et
les imprudences aux ennemis de la Reine, il reprenait lui-même en sous-œuvre l’œuvre de d’Aiguillon
et de Mesdames, mais discrètement, patiemment, avec le patelinage et le commérage. C’étaient à
l’oreille du Roi, aux derniers mots d’une conversation sentimentale sur son père, des confidences, des
réticences, des calomnies hésitantes et que semblait arrêter le respect. Un autre jour c’était le duc de
Choiseul peint en dissipateur des deniers de l’État, qui, pour se former un parti, avait prodigué plus de
douze millions de pensions ; et, comme par mégarde portant la main à sa poche, M. de Maurepas en
tirait le tableau des grâces accordées à toutes les maisons portant le nom de Choiseul, et la preuve
qu’aucune famille de France ne coûtait à l’État le quart de cette famille. Tantôt M. de Maurepas, ne
s’avançant qu’à tâtons, allait jusqu’à oser un sourire sur la grossesse de Marie-Thérèse, la rapprochant
de la date de l’ambassade de M. de Choiseul. Aidé de M. de Vergennes, il s’enhardissait à appuyer
auprès de Louis XVI sur la nécessité d’écarter la Reine de la connaissance des affaires publiques, de
l’éloigner de l’État, du trône. Il agitait devant lui les soupçons d’une correspondance de la Reine avec
M. de Mercy, contraire aux intérêts de la France ; il le replongeait dans les papiers politiques de ce
Dauphin dont le spectre et les préjugés se dressèrent si longtemps entre le Roi et la Reine. De là tant de
méfiances, de là ces papiers contre la maison d’Autriche, cette correspondance secrète de Vergennes
contre la Reine, gardés par le Roi contre la curiosité de la Reine, et conservés par lui comme des
conseils jusque dans les années de malheur et d’union : Soulavie les verra aux Tuileries le 10 août.Du reste, rien ne donnera une idée plus précise du travail hostile de tous les ministres qui se
succèdent, de la défiance politique, que tour à tour ils entretiennent dans le cœur amoureux du mari,
que cette curieuse lettre de Marie-Antoinette adressée à son frère Joseph II.
Il (le Roi) est de son naturel très peu parlant, et il arrive souvent de ne me parler des grandes
affaires, lors même qu’il n’a pas envie de me les cacher. Il me répond quand je lui en parle, mais il
ne m’en prévient guère et quand j’apprends le quart d’une affaire, j’ai besoin d’adresse pour me
faire dire le reste par les ministres, en leur laissant croire que le Roi m’a tout dit. Quant je reproche
au Roi de n’avoir pas parlé de certaines affaires, il ne se fâche pas, il a l’air un peu embarrassé et
quelquefois il me répond naturellement qu’il n’y a pas pensé. Je vous avouerai bien que les affaires
politiques sont celles sur lesquelles j’ai le moins de prise. La méfiance naturelle du Roi a été fortifiée
d’abord par son gouverneur, dès avant mon mariage. M. de la Vauguyon l’avait effrayé sur l’empire
que sa femme voudrait prendre sur lui, et son âme noire s’était plue à effrayer son élève par tous les
fantômes inventés contre la maison d’Autriche. M. de Maurepas, quoique avec moins de caractère et
de méchanceté, a cru utile pour son crédit d’entretenir le Roi dans les mêmes idées. M. de Vergennes
suit le même plan et peut-être se sert-il de sa correspondance des affaires étrangères pour employer
la fausseté et le mensonge. J’en ai parlé clairement au Roi et plus d’une fois il m’a quelquefois
répondu avec humeur et comme, il est incapable de discussion, je n’ai pu lui persuader que son
ministre était trompé ou le trompait. Je ne m’aveugle pas sur mon crédit ; je sais que surtout pour la
politique je n’ai pas grand ascendant sur l’esprit du Roi… Sans ostentation ni mensonge, je laisse
croire au public que j’ai plus de crédit que je n’en ai véritablement. Les aveux que je vous fais, mon
cher frère, ne sont pas flatteurs pour mon amour-propre, mais je ne veux rien vous cacher…[96].II
La Reine et le Roi.—Le petit Trianon donné par le Roi à la Reine.—Travaux de la Reine au petit Trianon :
M. de Caraman, l’architecte Mique, Hubert-Robert.—Tyrannie de l’étiquette : une matinée de la Reine à
Versailles.—Le livre des robes de la Reine.—Madame de Lamballe.—Rupture de la Reine avec madame
de Cossé.—Madame de Lamballe surintendante de la maison de la Reine.—La Reine et la mode :
coiffures, courses en traîneau, bals.—Inimitiés des femmes de l’ancienne cour contre la Reine.
Déplorable fatalité ! Le premier ministre du jeune Roi était forcé, par les nécessités de son crédit, de
continuer la tâche que le gouverneur du duc de Berry avait commencée pour la satisfaction de ses
préjugés. Il entrait dans la politique de M. de Maurepas de tenir le Roi éloigné de l’amour de la Reine ;
et c’étaient, dans le jeune Roi, des cachotteries, des dissimulations, un manége de précaution et de
réserve qui n’échappe guère aux femmes, et que la Reine perça du premier coup d’œil. Du Roi à la
Reine, il y eut mille riens de la parole, de l’air, du silence même, qui renfoncèrent vers l’orgueil cette
affection prête à se livrer et se penchant aux avances, mais demandant au moins l’encouragement et le
remercîment d’un sourire, d’une caresse, d’un désir.
Il faut le dire aussi : cette fortune heureuse des sympathies qui, dans les mariages des particuliers,
tient les époux sans amour unis et rapprochés dans une communauté de goûts, d’habitudes, de
tempéraments, ces liens, ces chaînes manquaient au ménage de Louis XVI et de Marie-Antoinette. Peu
d’alliances politiques eurent à lier ensemble un jeune homme et une jeune femme moins destinés l’un à
l’autre par la vocation de leur nature et la tournure de leur éducation ; peu eurent à combattre un
antagonisme si instinctif des idées, de l’âme, du corps même, et à triompher, par le devoir, d’une
semblable contrariété d’humeurs, d’un conflit pareillement journalier des défauts, des vertus même.
Une élégance royale et une simplicité rustique, le caprice et le bon sens, la passion et la raison ; ici, la
jeunesse toute vive, débordante, cherchant issue : là, une maturité sévère, morose, sans sourire : que de
chocs dans ce contact de toutes les extrémités morales de l’homme et de la femme ! Si la jeune Reine
avait ses grâces contre elle, le jeune Roi avait contre lui des orages, des colères, une brusquerie qui
s’oubliait jusqu’aux jurons, une brutalité de premier mouvement et où le cœur n’entrait pas, mais qui
allait jusqu’à la diminution de la dignité royale. Le jeune Roi était empêché de plaire à la Reine par
cette timidité de résolution, cette humilité de volonté, cette défiance de lui-même et de son âge dans
laquelle l’entretenait le vieux Maurepas. C’est le lot de la femme d’aimer l’audace, les cœurs hardis, les
coups soudains : le caractère lui parle d’abord et la domine ; et la Reine ne trouvait point un caractère
dans le Roi. Le jeune Roi était empêché de plaire à la Reine par son esprit de détail, par son ordre
poussé au plus loin, au plus bas, et jusqu’à la note de quelques sous ; par cette économie indigne d’un
roi, qui abaissait la personne royale, considérée jusqu’alors comme l’aumônière des trésors de la
France, à la misérable épargne d’un petit écu[97]. Pour être reines, les femmes gardent de leur sexe les
religions et les superstitions. Et qui oserait exiger d’elles qu’elles renoncent à la générosité, à l’éclat, à
toutes ces qualités brillantes, le legs de l’ancienne chevalerie, et que, s’en tenant aux solidités de
l’homme, elles soient dans leurs amours plus sages et moins entraînées par l’imagination que les
peuples dans leurs popularités ? Marie-Antoinette demandait à Louis XVI toutes les vertus royales, et
Louis XVI manquait absolument de ces belles et naturelles ostentations, de ces mouvements nobles,
grands, heureux, qui séduisent l’histoire et conquièrent une femme.
Nulle séduction encore pour la Reine dans l’esprit de Louis XVI : esprit étendu, capace, nourri, de
grand fond et de rare mémoire, singulièrement juste, même remarquable lorsqu’il s’écoutait seul dans
le silence du cabinet[98], mais sans agrément, sans enjouement, réglé et dormant. Triste compagnie
qu’un tel esprit pour une femme gâtée par toutes les vivacités, toutes les finesses et toutes les
badineries de la parole française, entourée du pétillement de la fin de ce siècle, qui semble une fin de
souper, les oreilles pleines d’échos et comme bourdonnantes du rire de Beaumarchais et du rire de
Chamfort !
La bonté même de Louis XVI n’attirait point la Reine à lui. C’était une bonté toute brute et toute
rude à laquelle manquait cet assaisonnement de sensibilité et ce quelque chose de romanesque dont les
femmes d’alors, ramenées par Rousseau au roman de la nature, voulaient voir les bonnes actions
parées. Il manquait à cette bonté une poésie dont la reine de France eût été touchée jusqu’au fond de
son cœur d’Allemande.
C’est ainsi que tous les défauts du Roi entraient au plus intime des répugnances de la Reine, sansqu’une seule de ses qualités lui agréât. Si du moins Louis XVI avait eu les dehors, cette majesté
gracieuse, apanage ordinaire des princes de la maison de Bourbon ! Mais la Providence lui avait refusé
ce signe et ce rayon, et, le découronnant de tout prestige, elle avait logé le dernier roi de la France dans
un corps bourgeois. Les habitudes du travail manuel l’avaient fait peuple, et dans ce prince aux mains
salies par la lime, dans ce Vulcain remonté de l’atelier de Gamain[99], la désillusion de la Reine
cherchait vainement ses illusions de jeune fille, le mari rêvé, le Roi !
Et, un jour, le dépit et l’impatience de ces goûts singulier chez un Bourbon ne lui fait-elle pas écrire
au comte de Rosenberg cette lettre d’un tour jusqu’alors inconnu :
« Si j’avais besoin d’apologie je me confierais bien à vous ; de bonne foi j’en avouerais plus que
vous n’en dites : par exemple mes goûts ne sont pas les mêmes que ceux du Roi qui n’a que ceux de
la chasse et des ouvrages mécaniques. Vous conviendrez que j’aurais assez mauvaise grâce auprès
d’une forge ; je n’y serais pas Vulcain, et le rôle de Vénus pourrait lui déplaire beaucoup plus que
mes goûts qu’il ne désapprouve pas.
Il eût fallu plus de courage que Dieu n’en accorde à ses créatures, il eût fallu un héroïsme de
patience surhumain à cette jeune femme, presque une enfant, pour surmonter tant de choses, pour ne
pas se lasser de presser ce cœur paresseux, pour retenir, devant des femmes qui la grondaient de monter
à cheval, cette parole d’impatience : « Au nom de Dieu ! laissez-moi en paix, et sachez que je ne
compromets aucun héritier ! »
Un jour de l’année 1774, le Roi, galant ce jour-là, avait dit à la
Reine,—était-ce pour la consoler de ne pas donner le ministère à M. de
Choiseul ?—« Vous aimez les fleurs ? Eh bien ! j’ai un bouquet à vous
donner : c’est le petit Trianon[100]. »
Le petit Trianon était, à l’extrémité du parc du grand Trianon, un pavillon à la romaine, de forme
carrée. Cette miniature de palais, qui n’avait guère que douze toises sur chacune de ses faces, se
composait d’un rez-de-chaussée et de deux étages montant entre des colonnes et des pilastres d’ordre
corinthien, joliment fleuris, parfaitement cannelés, et couronnés des balustres d’une terrasse italienne.
L’architecte Gabriel l’avait élevé sous la surveillance du marquis de Menars. Le sculpteur Guibert y
avait fait merveille de son ciseau. Le Roi, le vieux Roi Louis XV s’éprenait, en ses dernières années, de
ce petit coin de son grand Versailles. Cette demeure était à sa taille, et il y avait ses aises. Il s’était plu à
l’entourer d’un jardin botanique ; et là, parmi les mille parfums et les mille couleurs de la flore
étrangère, presque ignorée alors de la France, promenant à petits pas les lendemains de ses débauches, il
essayait d’amuser ses fatigues en herborisant avec le duc d’Ayen[101].
Nul cadeau ne pouvait être plus agréable à Marie-Antoinette, à cette amie de la campagne et des
fleurs, à cette Reine qui, des splendeurs et des majestés de Marly, ne goûtait que la salle de verdure
établie par le comte d’Aranda[102]. Et l’heureux à-propos que ce présent, arrivant à l’heure précise où
Marie-Antoinette renonce à la lutte, cède la place aux intriguez, abandonne ses ambitions et ses
espérances, et se confesse ainsi à l’un de ses familiers : « M. de Maurepas est bien insouciant, M. de
Vergennes bien médiocre ; mais la crainte de me tromper sur des gens qui servent peut-être bien
mieux le Roi que je ne pense m’empêchera toujours de lui parler contre ses ministres…[103]. » Le
petit Trianon occupera cette Reine sans affaires, cette femme sans enfants, sans ménage. Il sera l’emploi
et la dépense de sa vie, le plaisir et l’exercice de sa jeune activité, sa distraction, son labeur. Créer à
nouveau, ajouter, embellir, agrandir, tenir sous sa baguette de magicienne un peuple d’artistes et de
jardiniers, l’aimable ministère ! un royaume presque ! et, au bout du passe-temps et de l’effort, une
petite patrie, son bien, son œuvre, son petit Vienne !
Le temps et le goût étaient alors à ces affranchissements de la nature, à ces reconstitutions de la
campagne qui cherchaient à faire du parc français un pays d’illusions, à le remplir de tableaux, à y
transporter tous les changements de scène des opéras. Les Observations sur l’art de former les jardins
modernes, publiées en Angleterre par sir Thomas Wathely, développaient ce goût et toute maison d’été
voulait bientôt le cadre d’un jardin pittoresque appelé du nom de « jardin chinois[104]. » La Reine
avait une grande ambition, l’ambition de faire plus que la mode jusque-là n’avait fait contre le Nôtre,
de dépasser en agrément et en vraisemblance de paysage le Tivoli de M. Boutin, Ermenonville, et le
Moulin-Joli, et Monceau même : charmant projet d’une Reine, fuyant le trône, qui voulait autour d’elle
une terre sans étiquette, et, rendant la royauté à l’humanité, voulait rendre les jardins à Dieu !
Le duc de Caraman, grand amateur en ce genre, et qui a déjà à peu près réalisé les idées de la Reine à
sa terre de Roissy, est appelé par la Reine à la direction des travaux[105]. Bientôt M. de Caraman,
l’architecte Mique, le dessinateur mythologique des Élysées du nouveau règne, puis le charmant peintrede ruines spirituelles, Hubert Robert, appelé plus tard pour le décor rustique, improvisent sur le papier,
sous les yeux de la Reine, la campagne qu’elle a commandée : les arbres, la rivière, le rocher, et aussi la
salle de comédie. Ici, un pont rustique, qui fasse jaloux le pont hollandais et le pont volant de M.
Watelet ; là, dominant l’eau et y mirant ses sculptures, un belvédère où déjeunera la Reine ; là-bas, un
moulin, dont le tic-tac réveillera l’écho ; des arbustes plus loin ; partout des fleurs ; et une île, et un
temple à l’Amour, entouré du murmure de l’eau, et une laiterie de Reine, une laiterie de marbre
blanc… Jamais Marie-Antoinette n’a donné autant d’ordres ; ce ne sont, envoyées de Versailles ou de la
Muette, que recommandations et listes des jeunes arbres qui doivent donner l’ombrage à la promenade,
« au travail » de la jeune souveraine. Ce ne sont que billets à M. Campan et à M. Bonnefoy,
convocations de tous les jardiniers « pour désigner les places de tous les arbres que M. de Jussieu a fait
choisir. » Et sur M. de Jussieu, écoutez la fin d’un de ces billets aimables qui songent à tout : « Une
collation d’en-cas sera prête pour M. de Jussieu, qui arrosera devant moi le cèdre du Liban[106]. »
Que de préoccupations, que de soins, que de joies ! Et que de fois les promeneurs de Paris voient passer
dans un cabriolet léger, brûlant le chemin, la Reine de Trianon allant voir monter la pierre, pousser
l’arbre, s’élever l’eau, grandir son rêve !
Le beau rêve en effet, ce palais et ce jardin enchantés, où Marie-Antoinette pourra ôter sa couronne,
se reposer de la représentation, reprendre sa volonté et son caprice, échapper à la surveillance, à la
fatigue, au supplice solennel et à la discipline invariable de sa vie royale, avoir la solitude et avoir
l’amitié, s’épancher, se livrer, s’abandonner, vivre ! Pour montrer tout le bonheur que la Reine se
promet, pour faire entrer dans ses impatiences, je dirai une des matinées de la Reine à Versailles, telle
qu’une de ses femmes de chambre nous l’a conservée. Aussi bien, cette matinée suffira peut-être à faire
pardonner Trianon à Marie-Antoinette.
La Reine se réveillait à huit heures. Une femme de garde-robe entrait et déposait une corbeille
couverte, appelée le prêt du jour, et contenant des chemises, des mouchoirs, des frottoirs. Pendant
qu’elle faisait le service, la première femme remettait à la Reine, qui s’éveillait, un livre contenant un
échantillon des douze grands habits, des douze robes riches sur paniers, des douze petites robes de
fantaisie pour l’hiver ou l’été. La Reine piquait avec une épingle le grand habit de la messe, la robe
déshabillée de l’après-midi, la robe parée du jeu ou du souper des petits appartements. Les Archives
nationales possèdent un curieux volume qui porte sur un de ses plats de parchemin vert : Madame la
comtesse d’Ossun. Garde-robe des atours de la Reine. Gazette pour l’année 1782. Ce sont, collés à
des pains à cacheter rouges sur le papier blanc, les échantillons des robes portées par la Reine de 1782 à
1784. C’est comme une palette de tons clairs, jeunes et gais, dont la clarté, la jeunesse, la gaieté
ressortent davantage encore, quand on les compare aux nuances feuille morte et carmélite, aux couleurs
presque jansénistes des toilettes de Madame Élisabeth, que nous montre un autre registre. Reliques
coquettes, et comme parlantes à l’œil, où un peintre trouverait de quoi reconstruire la toilette de la
Reine à tel jour, presque à telle heure de sa vie ! Il n’aurait qu’à parcourir les divisions du livre : Robes
sur le grand panier, robes sur le petit panier, robes turques, lévites, robes anglaises, et grands
habits de taffetas ; grandes provinces du royaume que se partageaient Madame Bertin, garnissant les
grands habits de Pâques, Madame Lenormand, relevant de broderies de jasmins d’Espagne les robes
turques couleur boue de Paris, et la Lévêque, et la Romand, et la Barbier, et la Pompée, travaillant et
chiffonnant, dans le bleu, le blanc, le rose, le gris-perle semé parfois de lentilles d’or, les habits de
Versailles et les habits de Marly qu’on apportait chaque matin à la Reine dans de grands taffetas.
La Reine prenait un bain presque tous les jours. Un sabot était roulé dans sa chambre. La Reine,
dépouillée du corset à crevés de rubans, des manches de dentelles, du grand fichu, avec lesquels elle
couchait, était enveloppée d’une grande chemise de flanelle anglaise. Une tasse de chocolat ou de café
faisait son déjeuner, qu’elle prenait dans son lit lorsqu’elle ne se baignait pas. À sa sortie du bain, ses
femmes lui apportaient des pantoufles de basin garnies de dentelles et plaçaient sur ses épaules un
manteau de lit en taffetas blanc. La Reine, recouchée prenait un livre ou quelque ouvrage de femme.
C’était l’heure où, la Reine couchée ou levée, les petites entrées avaient audience auprès d’elle, et de
droit entraient le premier médecin de la Reine, son premier chirurgien, son médecin ordinaire, son
lecteur, son secrétaire de cabinet, les quatre premiers valets de chambre du Roi, leurs survivanciers, les
premiers médecins et premiers chirurgiens du Roi.
À midi la toilette de présentation avait lieu. La toilette, ce meuble et ce triomphe de la femme du
dixhuitième siècle, était tirée au milieu de la chambre. La dame d’honneur présentait le peignoir à la
Reine ; deux femmes en grand habit remplaçaient les deux femmes qui avaient servi la nuit. Alors
commençaient, avec la coiffure, les grandes entrées. Des pliants étaient avancés en cercle autour de latoilette de la Reine pour la surintendante, les dames d’honneur et d’atours, la gouvernante des enfants
de France. Entraient les frères du Roi, les princes de sang, les capitaines des gardes, toutes les grandes
charges de la couronne de France. Ils faisaient leur cour à la Reine, qui saluait de la tête. Pour les
princes de sang seuls, la Reine indiquait le mouvement de se lever, en s’appuyant des mains à la toilette.
Puis venait l’habillement de corps. La dame d’honneur passait la chemise, versait l’eau pour le
lavement des mains ; la dame d’atours passait le jupon de la robe, posait le fichu, nouait le collier.
Habillée, la Reine se plaçait au milieu de sa chambre et, environnée de ses dames d’honneur et
d’atours, de ses dames du palais, du chevalier d’honneur, du premier écuyer, de son clergé, des
princesses de la famille royale, qui arrivaient suivies de toute leur maison, elle passait dans la galerie et
se rendait à la messe, après avoir signé les contrats présentés par le secrétaire des commandements, et
agréé les présentations des colonels pour prendre congé.
La Reine entendait la messe avec le Roi dans la tribune, en face du maître-autel et de la musique.
La Reine, rentrée de la messe, devait dîner tous les jours seule avec le
Roi en public ; mais ce repas public n’avait lieu que le dimanche.
Le maître d’hôtel de la Reine, armé d’un grand bâton de six pieds orné de fleurs de lis d’or et
surmonté de fleurs de lis en couronne, annonçait à la Reine qu’elle était servie, lui remettait le menu du
dîner, et, tout le temps du dîner, se tenant derrière elle, ordonnait de servir ou de desservir.
Après le dîner, la Reine rentrait dans son appartement, et, son panier et son bas de robe ôté,
s’appartenait seulement alors, autant du moins que le lui permettait la présence en grand habit de ses
femmes, dont le droit était d’être toujours présentes et d’accompagner partout la Reine.
La Reine espérait se sauver de tant d’ennuis à Trianon. Elle voulait fuir là cette toilette, la cour des
matins, et le dîner public, et les jeux de représentation si ennuyeux du mercredi et du dimanche, et les
mardi des ambassadeurs et des étrangers, et les présentations et les révérences, les grands couverts et les
grandes loges, et le souper dans les cabinets le mardi et le jeudi avec les ennuyeux et les prudes, et le
souper de tous les jours en famille chez Monsieur[107].
La Reine pensait qu’à Trianon elle pourrait manger avec d’autres personnes que la famille royale,
unique société de table, à laquelle toute Reine de France avait été condamnée jusqu’alors ; qu’elle y
aurait, comme une particulière, ses amis à dîner sans mettre tout Versailles en rumeur. Elle songeait à
se faire habiller là dans sa chambre par mademoiselle Bertin, sans être condamnée à se réfugier dans un
cabinet par le refus de ses femmes de laisser entrer mademoiselle Bertin dans leurs charges. Son mari
au bras, sans autre suite qu’un laquais, elle parcourrait ses États ; et même, à table, s’il lui prenait
fantaisie, elle jetterait au Roi des boulettes de mie de pain sans scandaliser le service. Voilà les espoirs
et les ambitions de cette princesse, élevée et nourrie dans les traditions patriarcales du gouvernement de
Lorraine, et qui contait avec un si doux attendrissement la naïve levée d’impôts de ses anciens ducs,
agitant leur chapeau en l’air à la messe après le prône, et quêtant la somme dont ils avaient besoin. Ses
désirs et ses idées confirmés par l’abbé de Vermond, la Reine était convaincue que la grande popularité
des princes de la maison d’Autriche venait du peu d’exigence d’étiquette de la cour de Vienne.
D’ailleurs, quel besoin de conseils, de raisonnements, de souvenirs d’enfance, pour faire détester à la
jeune princesse une telle tyrannie ? Quelle patience eût résisté à des tourments quotidiens, pareils à
celui-ci : la femme de chambre, un jour d’hiver, prête à passer la chemise à la Reine, est obligée de la
remettre à la dame d’honneur qui entre et ôte ses gants ; la dame d’honneur est obligée de la remettre à
la duchesse d’Orléans qui a gratté à la porte ; la duchesse d’Orléans est obligée de la remettre à la
comtesse de Provence qui vient d’entrer, pendant que la Reine, transie, tenant ses bras croisés sur sa
poitrine nue, laisse échapper : C’est odieux ! quelle importunité ![108]!

Dans ses courses, dans ses promenades à Trianon, Marie-Antoinette a presque toujours à ses côtés la
même compagne, une amie de ses goûts, qui préférait à Versailles les bois de son beau-père, le duc de
Penthièvre, et que la Reine avait eu grand’peine à accoutumer à l’air de la cour : Madame de
Lamballe[109].
La Reine, comme toutes les femmes, se défendait mal contre ses yeux. La figure et la tournure
n’étaient pas sans la toucher, et les portraits qui nous sont restés de Madame de Lamballe disent la
première raison de sa faveur. La plus grande beauté de madame de Lamballe était la sérénité de la
physionomie. L’éclair même de ses yeux était tranquille. Malgré les secousses et la fièvre d’une
maladie nerveuse, il n’y avait pas un pli, pas un nuage sur son beau front, battu de ces longs cheveux
blonds qui boucleront encore autour de la pique de Septembre. Italienne, madame de Lamballe avait les
grâces du Nord, et elle n’était jamais plus belle qu’en traîneau, sous la martre et l’hermine, le teintfouetté par un vent de neige, ou bien encore lorsque, dans l’ombre d’un grand chapeau de paille, dans
un nuage de linon, elle passait comme un des rêves dont le peintre anglais Lawrence promène la robe
blanche sur les verdures mouillées.
L’âme de madame de Lamballe avait la sérénité de son visage. Elle était tendre, pleine de caresses,
toujours égale, toujours prête aux sacrifices, dévouée dans les moindres choses, désintéressée
pardessus tout. Ne demandant rien pour elle, madame de Lamballe se privait même du plaisir d’obtenir
pour les autres, ne voulant point faire de son attachement le motif ni l’excuse d’une seule importunité.
Oubliant son titre de princesse, elle n’oubliait jamais le rang de la Reine. Bru d’un prince dévot, elle
était pieuse. Son esprit avait les vertus de son caractère, la tolérance, la simplicité, l’amabilité,
l’enjouement tranquille. Ne voyant pas le mal et n’y voulant pas croire, madame de Lamballe faisait à
son image les choses et le monde, et, chassant toute vilaine pensée avec la charité de ses illusions, sa
causerie gardait et berçait la Reine comme dans la paix et la douceur d’un beau climat. Sa bienfaisance
encore, cette bienfaisance infatigable des Penthièvre, qui ne rebuta jamais les malheureux, et jusqu’à ce
parler italien dans lequel avaient été élevées l’imagination et la voix de la Reine, tout était un lien entre
madame de Lamballe et Marie-Antoinette. La souveraine et la princesse allaient l’une à l’autre par mille
rencontres de sentiments au fond d’elles-mêmes, et elles étaient prédestinées à une de ces rares et
grandes amitiés que la Providence unit dans la mort.
L’intimité de Marie-Antoinette avec madame de Lamballe, commencée sous le feu roi, se faisait plus
étroite alors que madame de Cossé brisait, par une brutalité malheureuse, les derniers liens de
l’attachement de la Reine. L’archiduc Maximilien, frère de Marie-Antoinette, était venu à Paris. Il
attendait la visite des princes du sang. La Reine avait demandé un bal à madame de Cossé. Le jour du
bal arrivé, les princes n’avaient pas encore fait la visite. La Reine, engagée dans les prétentions de son
frère, écrivait à Madame de Cossé : « Si les princes viennent à votre bal, ni moi ni mon frère ne nous y
trouverons. Si vous voulez nous avoir, dépriez-les. » Madame de Cossé, embarrassée, hésitait, puis
sacrifiait la Reine : elle envoyait la lettre aux princes[110].
La Reine se donnait alors entièrement à madame de Lamballe. Elle voulait non point payer son
amitié, mais se l’attacher par une charge à la cour, qui la retînt auprès d’elle et la défendît contre la
tentation de retourner auprès du duc de Penthièvre. Mesurant la charge au cœur de la princesse encore
plus qu’à son rang, la Reine songea à rétablir en sa faveur la surintendance tombée en désuétude à la
cour depuis la mort de mademoiselle de Clermont, la surintendance de la Maison de la Reine, cette
grande autorité, la direction du conseil de la Reine, la nomination et le jugement des possesseurs de
charges, la destitution et l’interdiction des serviteurs, une juridiction et un pouvoir si étendus sur tout
l’intérieur de la Reine, que c’était sur la demande de Marie Leczinska que la surintendance avait été
supprimée. Louis XVI résista longtemps au vœu de la Reine, appuyant sa mauvaise volonté sur
l’opposition et les plans d’économie de Turgot. La Reine, emportée cette fois par son amitié, mit dans
la poursuite du consentement du Roi une persistance à laquelle le Roi finit par se rendre[111]. Cette
nomination dont elle fait un secret même à l’Impératrice-Reine, elle l’annonce d’avance au comte de
Rosenberg dans cette phrase où se réjouit sa tendre amitié : « Jugez de mon bonheur ; je rendrai mon
amie intime heureuse et j’en jouirai encore plus qu’elle. » Il y eut presque un soulèvement à la cour.
Madame de Cossé quittait sa charge de dame d’atours[112]. La duchesse de Noailles, devenue la
maréchale de Mouchy si mal disposée déjà contre la Reine, abandonnait sa charge de dame d’honneur,
blessée d’un pouvoir qui lui retirait la nomination aux emplois, la réception des prestations de serment,
la liste des présentations, l’envoi des invitations au nom de la Reine pour les voyages de Marly, de
Choisy, de Fontainebleau, pour les bals, les soupers et les chasses. Cette nomination lui enlevait encore
les profits de sa charge, profits qui lui avaient donné le mobilier de la chambre de la Reine à la mort de
Marie Leczinska. Les protestations éclataient de toutes parts. Un moment, la princesse de Chimay,
nommée dame d’honneur, et la marquise de Mailly, se refusaient à prêter serment, ne voulant point
dépendre de madame de Lamballe[113].
De Versailles, les colères allaient à Paris. Elles gagnaient l’opinion publique, qui, devant ce
rétablissement par la Reine d’une charge de la monarchie, semblait avoir oublié déjà les dépenses de la
du Barry, et commençait à parler des dilapidations de Marie-Antoinette.

Hélas ! ses goûts comme ses amitiés, ses plaisirs, son sexe même et son âge, tout devait être tourné
contre cette Reine dont le prince de Ligne a dit : « Je ne lui ai jamais vu une journée parfaitement
heureuse. »
La femme française s’était livrée en ces années à une folie de coiffure sans exemple, et si généralequ’une déclaration, donnée le 18 août 1777, agrégeait six cents coiffeurs de femmes à la communauté
des maîtres barbiers-perruquiers[114]. La tête des élégantes était une mappemonde, une prairie, un
combat naval. Elles allaient d’imaginations en imaginations et d’extravagances en extravagances, du
porc-épic au berceau d’amour, du pouf à la puce au casque anglais, du chien couchant à la_
Circassienne_, des baigneuses à la frivolité au bonnet à la Candeur, de la queue en flambeau
d’amour à la corne d’abondance. Et que de créations de couleurs pour les énormes choux de rubans,
jusqu’à la nuance de soupirs étouffés et de plaintes amères[115]! La Reine se jette dans cette mode.
Aussitôt les caricatures et les diatribes de passer par-dessus toutes les têtes, et de frapper sur la jolie
coiffure aux mèches relevées et tortillées en queue de paon, dans laquelle elle s’est montrée aux
Parisiens. La satire, qui permet tant de ridicules à la mode, est impitoyable pour le quesaco que la
Reine montre aux courses de chevaux, pour les bonnets allégoriques que lui fait Beaulard, pour la
coiffure de son lever, courant Paris sous le nom de Lever de la Reine. Les plaisanteries de Carlin,
commandées par Louis XVI, contre les panaches de la Reine, le dur renvoi de son portrait par
MarieThérèse, les attaques un peu brutales de cet empereur du Danube, son frère Joseph, contre son rouge et
ses plumes, n’étaient pas jugés une expiation suffisante de son désir et de son génie de plaire. Quand la
mode prenait la livrée de cette reine blonde, et baptisait ses milles fan fioles couleur cheveux de la
Reine, cette flatterie était imputée à crime à Marie-Antoinette. Et c’était encore un autre de ses crimes,
l’importance de mademoiselle Bertin, de cette marchande de modes que la Reine n’avait fait que
recevoir des mains de la duchesse d’Orléans, et former à l’école de son goût.
L’hiver, après des déjeuners intimes où elle rassemble à sa table les jeunes femmes de la cour, la
Reine entraîne la jeunesse derrière son traîneau, et prend plaisir à voir voler sur la glace mille traîneaux
qui la suivent. Les courses en traîneau font encore murmurer la censure.
La Reine aime le bal ; elle organise ces jolis bals travestis dont Boquet, le dessinateur des Menus,
dessine les costumes d’une plume légère et d’un pinceau courant. Elle y préside avec une robe à grand
panier, au fond blanc, tamponné d’une gaze d’Italie très-claire, relevé de draperies de satin bleu où
courent en ramages des plumes de paon qui se retrouvent en grosse aigrette sur sa tête[116]. À côté
d’elle, en chemise de gaze, sur fond chair, avec des draperies de satin vert d’eau écaillé sur un seul côté
de la poitrine, la jupe relevée par des bouquets de roseaux, de coquillages, de perles, de corail, de
franges d’eau, sa belle-sœur, la comtesse de Provence semble une naïade d’opéra. Puis c’est le comte
de Provence, en costume de caractère, figurant la Sagesse antique avec une grande barbe, une couronne
de laurier sur la tête, et un rouleau de papier à la main ; tandis que le comte d’Artois, vêtu en Provençal,
porte légèrement les couleurs de son âge et de ses goûts, une culotte et une veste de satin rayé rose et
bleu, doublés de taffetas vert-pomme fleuri d’argent. La Reine danse dans ces bals costumés ; elle danse
dans ces jolis bals intimes où les danseuses, débarrassées des lourds paniers, semblent toutes légères
sous le domino de taffetas blanc à petite queue et à larges manches Amadis ; et voilà la Reine coupable
de se costumer, de danser, et de préférer aux danseurs qui dansent mal les danseurs qui dansent
bien[117]. Mais je crois que la postérité commence à être lasse de reprocher à cette Reine de vingt ans
sa demande à un ministre de la guerre de lui laisser pour ses fêtes de Versailles des cavaliers que leur
régiment réclamait[118].
Étrange sévérité ! Dans ce siècle de la femme, rien de la femme n’était pardonné à la Reine. C’est
qu’au-dessous des partis, au-dessous de M. d’Aiguillon, au-dessous de Mesdames, une société, un
monde puissant, remuant, emplissant les salons, tenant à tout, apparenté au mieux, lié de loin ou de
près, de nom ou de honte, blessé de toute vertu, et animé contre la Reine d’inimitiés personnelles,
semait les propos, les indiscrétions, les préventions, les accusations, attisait les pamphlets, préparait les
outrages. C’étaient les femmes de l’ancienne cour de Louis XV, ces femmes compromises dans la
faveur de madame du Barry, ses amies, ses émules. La Reine, en sa juste sévérité, avait voulu leur
fermer la cour, lorsque, se refusant à la présentation de madame de Monaco, en dépit de son nom et du
nom de son amant, le prince de Condé, elle déclarait hautement « ne point vouloir recevoir les femmes
séparées de leurs maris[119]. » Quel ressentiment dans toutes ces scandaleuses, dont s’était amusé
parfois le mépris de Marie-Antoinette ! Cette madame de Châtillon, de Louis XV descendue à tous ; et
cette très-méchante et très-galante comtesse de Valentinois ; et cette marquise de Roncé, la reine des
nuits de Chantilly ; et cette joueuse de Roncherolles ; et cette comtesse de Rosen, que l’évêque de
Noyon ne peut plus compromettre ; et cette duchesse de Mazarin, qui ne sait plus rougir ; et cette
marquise de Fleury aux étranges amours ; et cette Montmorency[120]!… Et ces femmes encore qui
venaient grossir l’armée des mécontentes et la coterie des impudiques, ces dames, rayées des listes après
l’affaire de M. d’Houdetot à un bal de la Reine : mesdames de Genlis, de Marigny, de Sparre, de Gouy,de Lambert, de Puget[121], et tant d’autres que la Reine devait retrouver ou dont elle devait rencontrer
les familles au premier rang de la Révolution ! C’est la voix de toutes celles-là, c’est le bavardage de
toutes ces femmes qui grossit et noircit la futilité de la Reine, qui donne à sa jeunesse, à son amour du
plaisir, à ses étourdissements, les apparences d’une enfance incurable, d’une folie sans pardon, d’une
légèreté sans excuse, et qui fait désespérer Paris et les provinces de jamais voir plus dans la Reine
qu’une jolie femme aimable et coquette. Et cependant l’amusement et le bruit de sa vie oisive,
coiffures, danses, plaisirs, tout cessera demain chez la Reine : elle sera mère[122]!III
Portrait physique de la Reine.—Amour du Roi.—La comtesse Jules de Polignac.—Commencement de la
faveur des Polignac.—Première grossesse de la Reine.—Naissance de Marie-Thérèse-Charlotte de
France.—Les Polignac comblés des grâces de la Reine.—Succession de ministres mal disposés pour la
Reine : Necker, Turgot, le prince de Montbarrey, M. de Sartines.—Retranchements dans la maison de la
Reine.—La Reine se refusant à l’ennui des affaires.—La Reine menacée par le parti français et forcée de
se défendre.—Nomination de MM. de Castries et de Ségur.—Naissance du Dauphin.—Madame de
Polignac gouvernante des enfants de France.—Son salon dans la grande salle de bois de Versailles.
La Reine de France n’est plus la jolie ingénue de l’île du Rhin : elle est la Reine, une reine dans tout
l’éclat, dans toute la fleur et toute la maturité, dans tout le triomphe et tout le rayonnement d’une
beauté de reine. Elle possède tous les caractères et toutes les marques que l’imagination des hommes
demande à la majesté de la femme : une bienveillance sereine, presque céleste, répandue sur tout son
visage ; une taille que madame de Polignac disait avoir été faite pour un trône ; le diadème d’or pâle de
ses cheveux blonds, ce teint le plus blanc et le plus éclatant de tous les teints, le cou le plus beau, les
plus belles épaules, des bras et des mains admirables, une marche harmonieuse et balancée, ce pas qui
annonce les déesses dans les poëmes antiques, une manière royale et qu’elle avait seule de porter la tête,
une caresse et une noblesse du regard qui enveloppaient une cour dans le salut de sa bonté, par toute sa
personne enfin ce superbe et doux air de protection et d’accueil ; tant de dons à leur point de perfection,
donnaient à la Reine la dignité et la grâce, ce sourire et cette grandeur dont les étrangers emportaient le
souvenir à travers l’Europe comme une vision et un éblouissement[123].
Les yeux du Roi s’ouvraient, sa froideur se laissait vaincre. Peu à peu et comme à son insu, il
dépouillait les rudesses et les brusqueries de ses façons et de sa nature. Il se surprenait à vouloir plaire,
à chercher les attentions, à se plier aux prévenances. Et quand cette jeune Reine venait dans son atelier
de serrurerie partager ses goûts, et presque ses travaux ; quand dans la petite cour des Cerfs où le Roi
aidait des maçons, fraîche comme le rose tendre de sa robe légère, Marie-Antoinette gâchait du plâtre
auprès de lui, et en couvrait sa robe, ses manchettes et ses jolies mains[124], des tendresses d’une
douceur inconnue tressaillaient en lui. Une admiration émue le menait à l’amour. Il se sentait jeune et
renouvelé. Il aimait.
Toutes les révolutions de l’amour se faisaient dans Louis XVI. Ce mari si fermé, si armé jusqu’alors,
si soucieux de maintenir sa femme hors de ses conseils, si jaloux de ne point laisser la fille de
MarieThérèse s’intéresser à l’État, abandonnait tout à coup ses défiances[125]. Économe, il faisait violence à
ses goûts, comblait Marie-Antoinette de cadeaux, de surprises, de diamants, et l’entourait de fêtes[126].
Les reproches de ses tantes ne grondaient plus dans sa bouche ; et ce Roi, sévère à la jeunesse comme
un vieillard, ne savait plus blâmer la jeunesse de la Reine. Ne lui semblaient-elles pas, toutes ces
vanités de la vie de Marie-Antoinette qu’il condamnait hier, l’occupation naturelle, fatale presque, mais
transitoire et momentanée, d’une femme que les devoirs et l’emploi de la maternité enfermeront bien
vite dans son intérieur, et que d’un seul coup le bonheur guérira du plaisir ?
Sans doute, parmi ces jours du commencement de son règne qu’abreuvent déjà les dégoûts et les
calomnies, ce fut un beau jour pour Marie-Antoinette quand elle sentit battre enfin le cœur du Roi avec
le sien, quant elle put s’appuyer sur cet amour, sur cette confiance, sur ce mari reconquis contre tous,
reconquis sur le Roi. C’est alors qu’on la vit, enivrée, triomphante et radieuse, se montrer partout pour
montrer sa victoire, aux bals de l’Opéra, aux courses de chevaux, aux bals du samedi de Madame de
Guéménée. Elle ne lassait point de paraître dans les fêtes et dans les spectacles. Sa gaieté impatiente
courait à tous les amusements, à ces jeux de salon de Madame de Duras, où l’on jouait au Roi comme
les petites filles jouent à Madame, où un Roi de paille tenait sa cour, donnait audience, rendait la
justice sur des plaintes de comédie, mariait ses sujets, et leur donnait la liberté avec le mot
Descampativos[127]. La joie d’être aimée, cette joie immense, inespérée, qu’elle ne pouvait contenir,
était chez Marie-Antoinette comme une joie d’enfant : elle en avait le bruit, l’activité prodigue, la folie
et l’innocence.
L’amitié d’une femme allait s’emparer de la Reine.
Une des dames de la comtesse d’Artois, la comtesse de Polignac, amenait avec elle à Versailles,
pendant le temps de son service, un jeune ménage, son frère et sa belle-sœur, le comte et la comtesse
Jules de Polignac. La comtesse Jules ne tardait pas à être distinguée par la Reine[128].Des yeux bleus, expressifs et parlants, un front peut-être trop haut[129], mais que masquait la mode
des coiffures échafaudées, un nez un peu relevé, tout près d’être retroussé et ne l’étant pas, une bouche
à ravir, des dents petites, blanches et bien rangées, de magnifiques cheveux bruns, des épaules abattues,
un col bien détaché, qui grandissait sa petite taille[130], des séductions contraires se mêlaient et
s’alliaient chez la comtesse Jules de Polignac. Elle était belle, joliment, avec esprit, avec grâce. Une
douceur piquante faisait le fond de sa physionomie et son agrément singulier. Tout chez elle, regard,
traits, sourire, était angélique[131], mais angélique à la façon de ces anges bruns de l’Italie, mal
baptisés, et qui sont des amours. Le naturel, le laisser-aller, l’abandon, charmaient chez madame de
Polignac ; la négligence était sa coquetterie, le déshabillé sa grande toilette ; et rien ne la parait mieux
qu’un rien : une rose dans les cheveux, un peignoir, une chemise, comme on disait, plus blanche que
neige[132], la toilette libre, matinale, aérienne et flottante qu’ont essayé de saisir les crayons du comte
de Paroy.
La Reine se sentit entraînée vers la comtesse Jules. Elle l’entendit chanter, et applaudit à la fraîcheur
de sa voix. Elle l’appela à ses concerts, l’admit dans ses quadrilles, l’approchant d’elle en toute
occasion[133], plus touchée à mesure qu’elle entrait plus avant dans cette humeur paisible, dans cette
raison sérieuse et gaie, dans cet esprit de trente ans qui avait la jeunesse et l’expérience. Bientôt c’était
entre la Reine et sa nouvelle amie le plus joli commerce de familiarité et d’étourderie, un échange
charmant des impressions premières et des sensations naïves, une confidence journalière, où le cœur de
l’une parlait en riant au cœur de l’autre, des plaisanteries, des jeux où les deux amies n’étaient plus que
deux femmes, et se lutinant, et se battant, se décoiffant presque, avec mille grâces animées, se
disputaient entre elles à qui serait la plus forte[134].
Cependant la fortune du jeune ménage n’était guère suffisante au train de la cour. L’héritier de ce
vieux nom, illustré par les vertus et les talents du cardinal de Polignac, n’avait, pour le soutenir, que
8,000 livres de rentes à peine. Le comte d’Andlau étant mort avant d’avoir reçu le bâton de maréchal
promis à ses services, la comtesse d’Andlau, privée de la pension de veuve de maréchal, avait
péniblement élevé sa nièce, Gabrielle-Yolande-Martine de Polastron, mariée presque sans dot au comte
de Polignac[135]. Chargés de deux enfants, le comte et la comtesse de Polignac vivaient petitement,
presque misérablement ; et fort loin alors de leur faveur et d’un appartement à Versailles au haut du
grand escalier, logeaient dans un assez pauvre hôtel de la rue des Bons-Enfants[136]. Madame de
Polignac avoua simplement sa position à la Reine. Ce fut un intérêt ajouté aux sympathies de la Reine.
Bientôt elle obtenait du Roi la survivance de la charge de son premier écuyer pour M. de Polignac, et
presque aussitôt une pension de 6,000 livres pour la comtesse d’Andlau[137].
La faveur des Polignac commençait. Madame de Polignac était parfaitement douée pour la soutenir
et la pousser ; non qu’elle fût active, ardente, vive et infatigable en démarches, en poursuites, en
sollicitations : mais elle avait, pour faire monter sa famille au plus haut crédit, mieux que le zèle de
l’ambition, je veux dire l’indifférence et cette paix des désirs qui irrite le bon vouloir de l’amitié et
pousse à bout les bons offices du hasard. En effet, par une de ces bizarreries dont semble s’amuser une
ironie providentielle, cette favorite étrange et comme forcée n’a ni l’ambition, ni la fièvre, ni
l’occupation, ni le contentement de la faveur. Au commencement de sa liaison avec la Reine, apprenant
un complot du chevalier de Luxembourg contre elle, elle dira simplement et sincèrement à celle qui
daigne être son amie : « Nous ne nous aimons pas encore assez pour être malheureuses si nous nous
séparons. Je sens que cela arrive déjà, bientôt je ne pourrais plus vous quitter. Prévenez ce temps-là,
laissez-moi partir de Fontainebleau… » Les chevaux étaient mis ; il fallut que la Reine se jetât à son
cou et la conjurât de rester[138]. Plus tard, madame de Polignac apportera, dans le rêve de prospérités
inouïes, le bon sens, le sang froid, les alarmes presque d’une sage personne qui aime son repos et se
laisse à regret condamner à la grandeur. Et c’est là précisément qu’est le secret de cette fortune énorme,
de ces accroissements, de ces honneurs qui lasseront sa reconnaissance sans l’enivrer. Ce prix que
madame de Polignac met aux tendresses de la Reine, et ce détachement qu’elle a de toutes ses grâces ;
cette calme et sincère déclaration « que si la Reine cessait de l’aimer, elle pleurerait la perte de son
amie et n’emploierait aucun moyen pour conserver les bontés particulières de sa souveraine[139]; » ce
défi au pouvoir des bienfaits de la Reine, voilà la provocation à ces bontés sans cesse renaissantes de
Marie-Antoinette, à ces largesses et à ces prévenances royales, que la Reine imaginera chaque jour,
pour accabler son amie sous sa fortune, et lui faire tant d’envieux qu’elle la mesure enfin !

Mais l’amitié suffit-elle à occuper un cœur de femme ? Et même, est-ce assez de l’amour d’un mari
pour qu’il ne soit plus vide, ni inquiet ni troublé ? N’est-ce pas l’amour maternel seul, qui, enaccomplissant l’amour dans la femme, la fixe enfin et l’emplit tout entière ? Ne condamnons pas, sans
les peser dans leur cause, ces contradictions, ces lassitudes, ces changements, ces passages d’une amitié
à une amitié, cette vivacité et cette inconstance de Marie-Antoinette. Les mémoires, les histoires, n’ont
rien dit de ce tourment de Marie-Antoinette qui explique tant de choses et tous ses caprices : la Reine
appelait un Dauphin, la femme attendait la mère. Et que de larmes dévorées à chaque accouchement
d’une princesse de la famille royale ! « J’ai caché mes larmes pour ne pas troubler leur joie, »
écritelle après l’accouchement de Madame. Que de muettes souffrances ! que de désespoirs sans confident,
pendant ces longues années où la Reine se croit toujours poursuivie de ces reproches que les poissardes
lui ont jetés dans leur langue grossière, de ne pas donner d’enfants à la France ! Pauvre Reine ! Elle
essayait de se tromper elle-même, de donner à l’enfant d’une autre ses soins et ses tendresses, d’être
mère comme elle pouvait. Elle tâchait d’adopter ce petit paysan de Saint-Michel qu’elle faisait déjeuner
et dîner avec elle ; elle s’efforçait de lui dire : Mon enfant…
Dans les derniers mois de 1777, la Reine faisait appeler madame Campan et son beau-père, et leur
disait « que, les regardant comme des gens occupés de son bonheur, elle voulait recevoir leurs
compliments ; qu’enfin elle était Reine de France et qu’elle espérait bientôt avoir des enfants. »
La Reine était grosse. Dans une lettre datée du 16 mai 1778 et adressée à Marie-Thérèse,
MarieAntoinette annonce enfin cette grossesse, depuis si longtemps désirée par la mère et la fille. « J’ai vu ce
matin mon accoucheur (c’est Vermond, un frère de l’abbé)… Selon son calcul et le mien, j’entre
dans le troisième mois ; je commence déjà à grossir visiblement… J’ai été si longtemps sans oser me
flatter du bonheur d’être jamais grosse, que je le sens bien plus vivement à cette heure, et qu’il y a
des moments encore où je crois que tout cela n’est qu’un songe, mais ce songe se prolonge pourtant
et je crois qu’il n’y a plus de doute à avoir. » Dans une autre lettre du 14 août 1778, Marie-Antoinette
dit : « Mon enfant a donné le premier mouvement le vendredi 31 juillet, à dix heures et demie du
soir ; depuis ce moment, il remue fréquemment, ce qui me cause une grande joie. »
À la suite de ce premier mouvement, elle venait se plaindre au Roi d’un de ses sujets assez
audacieux pour lui donner des coups de pieds dans le ventre. Le roi était empressé comme un amant,
heureux déjà comme un père, si heureux qu’il trouvait des paroles aimables pour tous, et même pour le
vieux duc de Richelieu. La grossesse fut laborieuse. Les chaleurs de l’été de 1778 fatiguaient la Reine,
qui ne goûtait un peu de fraîcheur et ne retrouvait un peu de force que le soir. Vêtue d’une robe de
percale blanche, la tête sous un grand chapeau de paille, elle passait sur la terrasse de Versailles, dans la
société de ses belles-sœurs et de ses amis, une partie de la nuit à écouter les symphonies des musiciens,
au milieu de tout Versailles accouru, et coudoyant presque la famille royale[140]; nuits délicieuses, où
le bruit mystérieux des instruments cachés dans les verdures, le murmure des cascades, l’ombre blanche
des statues, les bois lointains, l’argent des eaux, l’horizon flottant, l’écho errant, berçaient la lassitude
de la Reine et charmaient son malaise ; nuits d’innocence, où Marie-Antoinette se faisait de grandes
joies des conversations saisies au vol, des méprises essuyées, des promeneurs interdits devant
l’apparition de cette Reine de France qui s’amusait des hasards et des aventures comiques de
l’incognito, sous ce vieux buste de Louis XIV niché au bout de l’Orangerie, que le comte d’Artois ne
manquait pas de saluer d’un : Bonjour, grand papa ! Un soir la Reine n’eut-elle pas la folie de faire
venir une échelle, pour que le prince de Ligne, monté derrière la statue du grand Roi, répondît à la
politesse du jeune prince[141]?
La Reine avançait dans sa grossesse. Le public s’entretenait en tremblant des balourdises et des
grossièretés de l’accoucheur Vermond[142]. Toutes les cathédrales, toutes les églises retentissaient des
prières de quarante heures. Par toute la France, chapitres d’archevêché, abbayes, universités, officiers
municipaux, prieurés royaux, chapitres nobles, compagnies de milice bourgeoise, pensions militaires de
la jeune noblesse, particuliers même faisaient célébrer des messes solennelles, aumônaient les hôpitaux
et les pauvres pour l’heureux accouchement de la Reine[143].
Enfin, le 19 décembre 1778, vers minuit et demi, la Reine, qui s’était couchée la veille à onze heures
sans rien souffrir, ressentait les premières douleurs. À une heure et demie elle sonnait. On allait
chercher madame de Lamballe et les honneurs. À trois heures madame de Chimay avertissait le Roi. Le
Roi trouvait la reine encore dans son grand lit. Une demi-heure après elle passait sur un lit de travail.
Madame de Lamballe envoyait chercher la famille royale, les princes et les princesses qui se trouvaient
à Versailles, et dépêchait des pages à Saint-Cloud au duc d’Orléans, à la duchesse de Bourbon et à la
princesse de Conti. Monsieur, Madame, le comte d’Artois, Mesdames Adélaïde, Victoire et Sophie
entraient chez la Reine, dont les douleurs se ralentissaient, et qui se promenait dans la chambre jusqu’à
près de huit heures. Le garde des sceaux, tous les ministres et secrétaires d’État, attendaient dans legrand cabinet avec la maison du Roi, la maison de la Reine, et les grandes entrées ; le reste de la cour
emplissait le salon de jeu et la galerie. Tout à coup, une voix domine le chuchotement immense : La
Reine va accoucher ! dit l’accoucheur Vermond. La cour se précipite pêle-mêle avec la foule, car
l’étiquette de France veut que tous entrent à ce moment, que nul ne soit refusé, et que le spectacle soit
public d’une Reine qui va donner un héritier à la couronne, ou seulement un enfant au Roi. Un peuple
entre, et si tumultueusement que les paravents de tapisserie entourant le lit de la Reine auraient été
renversés sur la Reine, s’ils n’avaient été attachés avec des cordes. La place publique est dans la
chambre. Des Savoyards grimpent sur les meubles pour mieux voir. On ne peut remuer. La Reine
étouffe. Il est onze heures trente-cinq minutes : l’enfant arrive. La chaleur, le bruit, la foule, ce geste
convenu avec madame de Lamballe, qui dit à la Reine : Ce n’est qu’une fille ! tout amène une
révolution chez la Reine. Le sang se porte à sa tête ; sa bouche se tourne. « De l’air !—crie
l’accoucheur ;—« de l’eau chaude ! Il faut une saignée au pied ! » La princesse de Lamballe perd
connaissance, on l’emporte. Le Roi s’est jeté sur les fenêtres calfeutrées, et les ouvre avec la force d’un
furieux. Les huissiers, les valets de chambre, repoussent vivement les curieux. L’eau chaude n’arrivant
pas, le premier chirurgien pique à sec le pied de la Reine ; le sang jaillit. Au bout de trois quarts
d’heure, dit le récit du Roi, la Reine ouvre les yeux : elle est sauvée[144]!
Deux heures après, la fille de Louis XVI et de Marie-Antoinette était baptisée dans la chapelle de
Versailles par Louis de Rohan, cardinal de Guéménée, grand aumônier de France, en présence du sieur
Broquevielle, curé de la paroisse Notre-Dame. Elle était tenue sur les fonts par Monsieur, au nom du
Roi d’Espagne, par Madame, au nom de l’Impératrice-Reine, appelée Marie-Thérèse-Charlotte, titrée
Madame, fille du Roi[145].
Les présents avaient lieu pour ce qu’on appelait l’ouverture du ventre, comme pour un Dauphin :
deux cents filles étaient dotées et mariées à Notre-Dame[146], et la mère n’en voulait pas longtemps à
son premier enfant de n’être pas un garçon. « Pauvre petite, lui disait-elle en l’embrassant, vous n’étiez
pas désirée ; mais vous ne m’en serez pas moins chère[147]! »
Les soins dont madame de Polignac avait entouré les couches de la Reine rendaient plus vive encore
l’amitié de la Reine ; et lorsque la rougeole, prise par la Reine auprès de Madame de Polignac, eut
quelque temps privé la Reine de la société et de la vue de son amie ; lorsque madame de Polignac,
convalescente à Claye, lui mandait qu’elle aurait l’honneur d’aller lui faire sa cour le lendemain de son
arrivée à Paris, que lui répondait, non la Reine, mais l’amie ? « Sans doute la plus empressée de nous
embrasser, c’est moi, puisque j’irai dès dimanche dîner avec vous à Paris[148]. » Et le dimanche, les
portes fermées, et sa dame d’honneur la princesse de Chimay renvoyée, la Reine faisait à son amie la
plus belle des surprises.
Dès que la fille de la comtesse Jules avait eu onze ans, la Reine avait dit à la mère : « Dans peu vous
penserez à marier votre fille ; lorsque votre choix sera fait, songez que le Roi et moi nous nous
chargeons du présent de noces[149]. » La vieille comtesse de Maurepas, elle aussi, avait pensé à
marier la fille de la favorite ; et avec qui ? avec le comte d’Agenois, le fils du duc d’Aiguillon[150]!
Singulière idée, combinaison habile, qui eût assuré aux Maurepas l’appui de la Reine et la
reconnaissance du duc. Mais une alliance plus naturelle souriait mieux à madame de Polignac et à la
Reine, une alliance avec les Choiseul ; et voici la bonne nouvelle que la Reine apportait à la comtesse
Jules. Tout heureuse, tout émue, la Reine, avec des paroles qui se pressaient, lui apprenait que le
mariage de sa fille et du jeune duc de Gramont était arrangé. Elle lui apprenait que le jeune duc avait la
survivance du duc de Villeroy, qu’il serait fait par le Roi duc de Guiche, en attendant la jouissance du
duché de Gramont. Le jeune duc n’ayant que vingt-trois ans et ne possédant pas encore les biens qui
devaient lui revenir, le Roi lui donnait dix mille écus de rente sur ses domaines, la Reine en faisait
autant pour la jeune épouse[151]; et, pour combler la reconnaissance et l’orgueil des Polignac, la Reine
annonçait au comte Jules que le Roi, voulant prouver au public en quelle estime il tenait sa famille,
allait le créer duc héréditaire[152].
C’étaient là les bonheurs de Marie-Antoinette. Elle n’avait d’autres craintes que de ne pas témoigner
sa reconnaissance par des marques assez extraordinaires, par des récompenses assez éclatantes, par des
faveurs assez magnifiques. Tout son souci était de faire monter madame de Polignac jusqu’à la Reine
et de descendre la Reine jusqu’à madame de Polignac. Elle ne songeait qu’à rapprocher sa vie de la vie
de son amie, menant sa cour chez madame de Polignac avant de se rendre à l’Opéra, s’ingéniant à la
quitter le moins possible, sollicitant et obtenant du Roi, lors des couches de madame de Polignac,
l’avancement des petits voyages bien avant leur époque habituelle, de façon à voir l’accouchée tous les
jours, à être à portée de ses nouvelles, ne voulant entre elle et cette chère personne que la distance de laMuette à Passy, et rêvant déjà pour le nouveau-né de madame de Polignac le duché de la
Meilleraie[153]. Ainsi, à tous les moments, par tous les moyens de sa puissance, par tous les oublis de
son rang, cette Reine, parmi ces amertumes qui emplissent bien souvent les souverains, livrait son cœur
à ce cœur qui l’entendait, à cette amie vraie et sensible, dévouée à sa personne, et que rien, croyait-elle,
ne pouvait attacher à sa couronne.
Terray, Maupeou, la Vrillière hors du ministère, l’esprit du ministère avait continué d’être hostile à
la Reine. Maurepas, voulant régner seul, demeurait en garde contre elle, et répétait au Roi « qu’il n’y
avait point de mal à laisser prendre à la Reine, dans l’opinion publique, un caractère de légèreté[154]. »
Necker, Turgot, conspiraient avec lui contre l’influence de la Reine. Leurs plans économiques, leur foi
au salut de l’État et au rétablissement des finances par de misérables retranchements dans la maison du
Roi, rencontraient dans Marie-Antoinette la seule opposition redoutable de la cour, une opposition
spirituelle et frondeuse, qui raillait leurs illusions, et se vengeait de grâces refusées en riant de leurs
personnes, baptisant M. Turgot le ministre négatif, et M. Necker le petit commis marchand[155].
Avouons-le, la Reine ne fut jamais vivement touchée par ce grand système qui espérait ramener l’âge
d’or par la suppression des Menus plaisirs, par la suppression de quelques emplois du Grand Commun,
par la suppression des charges de trésorier de la Reine, par la suppression des officiers de bouche de la
Reine[156]. Elle n’imaginait pas que la France serait beaucoup plus heureuse quand le Roi et la Reine
n’auraient plus qu’un cuisinier ; elle ne jugeait pas que le nouveau règlement de brûler les bougies
jusqu’aux petits bouts fût bien efficace contre la banqueroute[157]. Si son orgueil de souveraine
souffrait de ces retranchements et de ces bruits publics qui, en appelant et en annonçant d’autres, tantôt
la réduisaient à quatre femmes de chambre, tantôt voulaient en faire une bourgeoise de la rue
SaintDenis avec les clefs de sa cave à sa ceinture, sa bienfaisance n’en était pas moins blessée. Toutes ces
grandes et belles vertus d’intérieur laissées dans l’ombre et méconnues en elle, cette sollicitude
infatigable, cette humeur pardonnante, cette charité exercée à tout moment autour d’elle, avaient
attaché la Reine à sa maison comme à une famille. Faut-il rappeler ces domestiques blessés, et dont la
Reine étanchait elle-même le sang[158], ces femmes si vite rappelées après une brusquerie, et si vite
rentrées en grâce[159], ces majors des gardes grondés avec un mot, amnistiés avec un sourire[160]?
Puis, au-dessus de ces oublis de la grandeur et de la sévérité, ces jeunes filles élevées dans l’amitié
maternelle de la Reine[161], et dont la Reine s’informera, même prisonnière au Temple, ces jeunes
filles dont la Reine gardait l’innocence avec de tels soucis, qu’elle lisait le matin les pièces du
soir[162], pour savoir si elle devait leur permettre le spectacle ; ces pages, grandis sous sa tutelle,
comme sous le regard d’une douce châtelaine ; toute cette vie de tendresse domestique, toute cette
occupation de sa bonté, soins, attentions, bonnes paroles, bons offices, secours d’argent, avancements,
nominations, si longtemps le seul souci et la seule dépense de son crédit : les projets de réforme
venaient tout rompre, renvoyer les dévouements, frapper les plus vieux comme les plus jeunes de ses
serviteurs, de ses amis, dans leur fortune, dans leur existence, et peut-être laisser supposer à
quelquesuns que leur maîtresse n’avait point pris la peine de les défendre. De pareilles économies coûtaient trop
cher à la Reine pour qu’elle s’y soumît sans résistance.
Puis elle était reine ; et si la simplicité de ses inclinations voyait sans amertume des retranchements
qui la rapprochaient de ses sujets et tendaient à la délivrer de l’étiquette, le sens droit de sa conscience
monarchique ne pouvait voir sans dépit, sans alarmes, les malencontreuses réformes de M. de
SaintGermain ne donner au Roi, pour les Lits de justice de l’avenir, que l’escorte de quarante-quatre
gendarmes et de quarante-quatre chevau-légers[163].
Les ministres se succédaient, et ce n’était pour la Reine qu’un changement d’ennemis. Le portefeuille
de M. de Saint-Germain passé aux mains du prince de Montbarrey, le prince de Montbarrey débutait
auprès de la Reine par une désobligeance. La Reine demandait pour un Choiseul, marié à la fille aînée
du maréchal de Stainville, la survivance au grand bailliage de Haguenau, possédé par le duc de
Choiseul, frère du maréchal de Stainville. La princesse de Montbarrey l’emporte sur la Reine par
l’influence de madame de Maurepas, et la survivance est accordée au prince de Montbarrey. La Reine
obtient la révocation de la nomination ; mais le baron Spon, pour faire sa cour à madame de Maurepas,
a fait hâter l’enregistrement des lettres de provision[164], et la Reine ne peut rien que bouder le
ministre[165]. M. de Montbarrey était trop fin courtisan pour rompre en face ; il fit à la Reine une
guerre sournoise, à la façon et au goût de son patron et de sa patronne, M. et madame de Maurepas.
Aussi, quand le désordre de ses amours, quand la vente des grades militaires eurent fait de M. de
Montbarrey un ministre impossible à garder, la Reine prit sa revanche. On jouait, à Marly, un jeu à la
mode appelé la Peur. C’était une comédie que la figure et les transes du malheureux ministre danstoutes ces allusions à son ministère menacé, dans toutes les stations de la peur, de la mort et de la
résurrection ; et la Reine encourageait de son sourire les malices des dames de la cour autour du
ministre tremblant[166].
C’était là le train ordinaire des ministres avec la Reine, de la Reine avec les ministres. Ainsi de l’un,
ainsi de l’autre. Ainsi de M. de Sartines, l’ami de M. de Montbarrey, qui avait donné à la Reine le droit
de ne plus l’appeler que l’Avocat Pathelin ou le doucereux menteur[167]. Ainsi de tous, ceux-ci
ligués contre la Reine avec les défiances et les perfidies de Maurepas, ceux-là avec les utopies
économiques des Turgot et des Necker. La Reine ne répondait à tous qu’en riant et en laissant rire
autour d’elle, permettant à la princesse de Talmont de prendre le ministre Laverdy pour l’apothicaire de
la cour, et de le tourmenter longuement sur les opérations des finances, dont elle faisait mille drogues
mauvaises, altérées, falsifiées[168]. Petites et bien petites vengeances d’hostilités soutenues,
persistantes, répandant à la cour et au dehors le mensonge et la désaffection ! Contre les hommes qui se
servaient d’autres armes, la Reine ne voulait user que de la gaieté de son esprit. Pousser à un
changement, prendre une initiative, toucher au ministère, elle n’y pensait pas, elle ne voulait pas y
penser. Elle détestait trop les affaires et leur ennui. Elle était trop attachée à sa paresse de femme[169],
pour remplir ce rôle que lui prêtait déjà l’opinion publique, pour diriger le Roi et remuer tant
d’intrigues. Qu’avait été jusqu’alors l’influence de cette Reine, disgraciant ses amis lorsqu’ils
voulaient la pousser aux choses de la politique ? À peine une part aux grâces. Elle avait fait reconnaître
quelques droits, obtenir quelques priviléges de théâtre, accorder quelques pensions de gens de lettres.
Elle avait cherché, en un mot, bien plus à faire des heureux qu’à faire des ministres. Quand s’était-elle
approchée des affaires ministérielles ? Seulement alors qu’il s’était agi d’acquitter une dette de
reconnaissance envers M. de Choiseul. Elle était intervenue dans le procès de M. de Bellegarde, dont
elle demanda la révision, ne permettant pas qu’un brave officier, pour avoir obéi au duc de Choiseul,
fût sacrifié au parti d’Aiguillon[170]. Elle était intervenue dans l’affaire du duc de Guines, poursuivi
par MM. Turgot et de Vergennes comme ami du duc de Choiseul, et impliqué dans la cause d’un
secrétaire qui avait joué sur les fonds publics de Londres. La Reine n’était entrée dans les affaires
d’État que pour arracher deux victimes aux ressentiments d’un parti cherchant à déshonorer un autre
parti[171].
Quand la société Polignac se fut constituée autour de la Reine, ce ne fut pas uniquement la soif de
l’intrigue et l’avidité de la domination qui firent un parti des amis de la Reine ; ce fut aussi la fatalité et
la nécessité. En dehors des ambitions et des intérêts de chacun, en opposition aux goûts et au caractère
de la Reine, il y avait une situation impérieuse qui ordonnait la lutte. La Reine n’était plus seulement
attaquée, elle était menacée, elle était mise en demeure de se défendre. Le parti français, tout-puissant,
organisé partout, recrutant en haut et en bas, exaspéré de l’amour du Roi pour la Reine, inquiet de
l’avenir de cet amour, trompé et déçu par la fidélité nouvelle de ce Bourbon qui repousse l’adultère, le
parti français ose avouer, à demi-mot, le but de ses démarches, le terme de son œuvre implacable,
l’audace de ses espérances : une retraite de la Reine au Val-de-Grâce[172].
Il fallait donc que la Reine se résolût à lutter. Et pourtant que de combats en elle, que de troubles,
que de terreurs de sa responsabilité, quels regrets de sa tranquillité et de son bonheur, le jour où elle
commence à parler à la volonté du Roi et à faire entrer ses amis dans le conseil, le jour où un ministre
de sa façon, M. de Castries, prend le portefeuille de la marine[173]!
La Reine avait dans le ministère un ministre disposé à apporter quelque déférence à ses désirs. Un
choix plus significatif, une victoire plus décisive de la Reine et de son parti, était le choix de M. de
Ségur, vieux héros qui apportait au ministère de la guerre sa probité, ses talents, un corps presque sans
bras et tout glorieux de blessures[174]. L’introduction au conseil de M. de Castries et de M. de Ségur,
l’importance nouvelle de la Reine, semblaient ramener le ministère tout entier à des dispositions
meilleures et à des expressions plus soumises envers elle. Un rapprochement, une alliance contre M. de
Maurepas s’était faite entre la reine et M. Necker, à l’occasion de la nomination de M. de Castries,
surprise et précipitée par M. Necker en l’absence de M. de Maurepas[175]. M. Necker persuadait
bientôt à la Reine ce que sa popularité persuadait alors à la France : qu’il était une sorte de providence
et un homme à peu près indispensable au bien de l’État ; et la Reine se laissait aller à croire à M.
Necker, comme y croyaient, à l’exception de madame de Polignac, toutes les femmes de la cour dont
Carraccioli donne la liste à d’Alembert, « l’impérieuse et dominante duchesse de Gramont, la superbe
comtesse de Brionne, la princesse de Beauvau à l’esprit séduisant, l’idolâtrée comtesse de Châlons, la
merveilleuse princesse d’Hénin, la svelte comtesse Simiane, la piquante marquise de Coigny, la douce
princesse de Poix[176]. » Conquise comme toutes celles-là, la Reine en venait à oublier les réformesde M. Necker. Elle le maintenait et le retenait en place, l’engageant à ne pas donner sa démission, et
voulant qu’il patientât jusqu’à la mort de M. de Maurepas[177]. M. de Vergennes lui-même faisait
taire, à ce moment, ses rancunes personnelles. Un commerce de bons rapports, au moins apparents,
s’établissait entre la Reine et lui, à propos des dispositions amies de l’Autriche[178]. Et M. de
Maurepas mourait.

Une grande douleur frappait Marie-Antoinette : l’Europe perdait Marie-Thérèse ; la Reine de France,
sa sévère amie. Et lorsque la cour croyait ses larmes taries, Marie-Antoinette ne pouvait les retenir à la
vue du Prince de Ligne arrivant d’Allemagne et paraissant tout à coup à son grand couvert : « Vous
deviez épargner cette scène publique à ma délicatesse, » lui disait-elle en le grondant
doucement[179].
Mais il est des consolations même pour les larmes d’une fille. La Reine était grosse une seconde
fois. Sa grossesse avait été déclarée dès le mois d’avril 1781. Sept mois après, le 22 octobre, après une
bonne nuit, la Reine sent, en s’éveillant, de petites douleurs qui ne l’empêchent pas de se baigner
comme à son ordinaire. Elle sort du bain à dix heures et demie. Les douleurs sont encore médiocres.
Entre midi et midi et demi, elles augmentent. Dans sa chambre, ou allant de sa chambre dans le salon de
la Paix laissé vide, sont madame de Lamballe, M. le comte d’Artois, Mesdames Tantes, madame de
Chimay, madame de Mailly, madame d’Ossun, madame de Tavannes, madame de Guéménée. Des
princes avertis à midi par madame de Lamballe, Monsieur le duc d’Orléans, en partie de chasse à
Fausse-Repose, est le seul qui arrive avant les dernières douleurs. Le Roi a décommandé le tiré qu’il
devait faire à Saclé, à midi. Il est auprès de la Reine, anxieux, palpitant, mais selon son humeur : il a tiré
sa montre, et compte les minutes avec l’apparente froideur d’un médecin. Comme sa montre marque
juste une heure un quart, la Reine est délivrée. Il se fait, à ce moment d’émotion solennelle, un tel
silence, dans toute la chambre que la Reine croit que c’est une fille encore. Mais le garde des sceaux a
constaté le sexe du nouveau-né ; le Roi rentre éperdu de bonheur, pleurant de joie, donnant la main à
tous : la France a un Dauphin, la Reine a un fils[180]. Le Roi donne l’ordre au prince de Tingry,
capitaine des gardes du corps en quartier, de quitter son service auprès de sa personne pour
accompagner le Dauphin jusque dans son appartement, où se trouvent, pour servir auprès de lui, un
lieutenant et un sous-lieutenant des gardes du corps ; puis on apporte l’enfant à la Reine : et quel baiser
où l’accouchée met tout son cœur, toutes ses forces, toute sa joie !
La joie de la mère est la joie de la nation. À Paris, la bonne nouvelle court de bouche en bouche : Un
Dauphin ! un Dauphin[181]. L’enthousiasme éclate dans la rue, au théâtre, au feu d’artifice, aux Te
Deum. À Versailles, la foule pressée dans les cours n’a qu’un cri « Vive le Roi, la Reine et
monseigneur le Dauphin ! » C’est une procession et une ambassade continuelles des six corps des arts
et métiers, des juges-consuls, des compagnies d’arquebuse et des halles[182]. Tout est rire, amour d’un
peuple, chansons, violons !
La Reine relevait vite de couches. Elle voyait ses dames le 29, les princes et princesses le 30. Les
grandes entrées recommençaient le 2 novembre ; le même jour l’accouchée se levait sur sa chaise
longue[183]. Elle ne pensait plus qu’à répandre sa joie autour d’elle, sur le peuple, en bienfaits et en
charités. Son bonheur voulait faire des heureux ; et elle écrivait à madame de Lamballe cette lettre où
elle apparaît tout entière, et où se montre tout son cœur d’amie, de Reine, de mère heureuse :
« Ce 7 novembre 1781.
Je vois que vous m’aimez toujours, ma chère Lamballe, et votre chère écriture m’a fait un plaisir
que je ne saurois vous rendre ; vous vous portez bien, j’en suis heureuse, mais on ne peut se flatter
de rien si vous continuez à veiller comme vous le faites auprès de M. de Penthièvre ; son
indisposition afflige beaucoup le Roi, qui lui envoie son premier médecin avec l’ordre de rester avec
vous s’il y a du danger : je serai bien triste tant que je n’aurai pas des nouvelles de la crise. Dès que
vous serez de retour et que vous aurez repris votre charge nous terminerons tout ce qui se rattache
aux actes de bienfaisance qui doivent suivre mes couches. J’ai lu avec intérêt ce qui s’est fait dans
les loges maçonniques que vous avez présidées au commencement de l’année et dont vous m’avez
tant amusée ; je vois qu’on n’y fait pas que de jolies chansons et qu’on y fait aussi du bien. Vos
loges ont été sur nos brisées en délivrant des prisonniers et mariant des filles, cela ne nous
empêchera pas de doter les nôtres et de placer les enfants qui sont sur notre liste ; les protégées du
bon M. de Penthièvre seront les premières pourvues, et je veux être marraine du premier enfant de la
petite Antoinette. J’ai été tout attendrie d’une lettre de sa mère qu’Élisabeth m’a fait voir, carÉlisabeth la protége aussi, je ne crois pas qu’il soit possible d’écrire avec plus de sentiment et de
religion, il y a dans ces classes-là des vertus cachées, des âmes honnêtes jusqu’à la plus haute vertu
chrétienne ; pensons à les savoir distinguer, je chargerai l’abbé de travailler à en découvrir, et nous
tâcherons d’obtenir ainsi de Dieu la santé de M. de Penthièvre. Adieu, mon cher cœur, je vous
embrasse de toute mon âme en attendant une lettre de vous[184].
MARIE-ANTOINETTE. »
Le petit Dauphin avait été mis entre les mains de la princesse de Guéménée, gouvernante des Enfants
de France ; mais, au bout d’une année, la banqueroute du prince de Guéménée amenait la retraite de sa
femme. La reine songea aussitôt à donner la place de la princesse de Guéménée à madame de Polignac.
Elle redoutait pour la direction de son fils l’austérité de madame de Chimay, le trop de savoir et le trop
d’esprit de madame de Duras. Le choix de madame de Polignac accordait tout, et la satisfaction de son
amitié, et la sécurité de sa sollicitude maternelle. Cependant, tout en se flattant de l’idée de confier ce
qu’elle avait de plus cher à celle qu’elle aimait le mieux, d’avoir auprès de son fils une amie partageant
ses tendresses et ses idées de mère, la Reine n’osait espérer l’acceptation de madame de Polignac. Elle
n’osait pas même la solliciter. Quand M. de Besenval, poussé par la cousine de madame de Polignac,
madame de Châlons, venait parler de cette nomination à la Reine, quel était le premier mot de la
Reine ? « Madame de Polignac ?… Je croyais que vous la connaissiez mieux : elle ne voudrait pas
de cette place. »
La Reine jugeait bien son amie. Madame de Polignac était sincère, en effet, dans la violence qu’elle
demandait aux bontés de la Reine. Nous l’avons déjà dit, insoucieuse, nonchalante, sans passion,
ennemie des affaires, du tracas et du fracas des grandes positions[185]; madame de Polignac semblait
gagnée par cette philosophie du coin du feu et cette sérénité égoïste des vieilles femmes du
dixhuitième siècle : aussi n’est-ce pas chez elle une comédie de peur, comme le pensent quelques-uns de
ses amis, mais vraiment une peur, quand elle est menacée de la place de gouvernante des Enfants de
France. Le lendemain de l’entrevue de M. de Besenval avec la Reine, comment madame de Polignac
accueille-t-elle M. de Besenval : « Je vous hais tous à la mort ; vous voulez me sacrifier !… J’ai obtenu
de mes parents et de mes amis que d’ici à deux jours on ne me parlerait de rien et qu’on me laisserait à
moi-même. C’est bien assez, baron ; ne me traitez pas plus mal que les autres ». Il fallait plusieurs jours
d’insistance de la Reine, plusieurs jours d’obsession de sa société, lui répétant qu’une telle place n’est
pas de ces choses qu’on refuse, pour décider madame de Polignac à accepter la succession de madame
de Guéménée[186].
La Reine, en nommant la duchesse de Polignac gouvernante des Enfants de France, voulut qu’elle
tînt un état digne de cette grande charge. Elle voulut que toute la noblesse, tous les étrangers de
distinction fussent admis chez elle, et que des jours fussent réservés à une société intime. Elle-même
venait dîner presque tous les jours chez le duc, tantôt avec un petit nombre de personnes désignées,
tantôt avec la cour. Les appointements de gouvernante n’eussent point couvert les frais de ce salon, qui
devenait le salon de la Reine de France. Une pension de 80,000 livres était placée sur les têtes du duc et
de la duchesse. Peu après, le duc de Polignac était nommé directeur des postes et des haras[187],
réserve faite de la poste aux lettres, que Louis XVI laissait à M. d’Ogny, ne voulant point confier à un
homme du monde cette place de discrétion[188].
Bientôt la Reine passait sa vie chez madame de Polignac. Les belles heures, données à l’intimité, à la
liberté, à la gaieté, dans la grande salle de bois, à l’extrémité de l’aile du palais regardant l’orangerie !
Un billard était au fond[189], un piano à droite, une table de quinze à gauche[190]. Le jeu, la musique,
la causerie de dix à douze amis, charmaient le temps. Là, Marie-Antoinette était heureuse : « Ici, je suis
moi, » disait-elle d’une façon charmante ; et tous les jours elle venait oublier son personnage de Reine
dans la compagnie de madame de Polignac, dans son monde, à moins qu’elle n’emmenât à Trianon
madame de Polignac et son salon.IV
Ennui de Marly.—Le petit Trianon.—La vie au petit Trianon.—Le palais, les appartements, le mobilier.—
Le jardin français, la salle des fraîcheurs.—Le jardin anglais, le pavillon du Belvédère, le hameau, etc.
—La société de la Reine au petit Trianon.—Le baron de Besenval, le comte de Vaudreuil, M.
d’Adhémar.—Les femmes.—Diane de Polignac.—Caractère de l’esprit de la Reine.—Sa protection des
lettres et des arts.—Son goût de la musique et du théâtre.—Le théâtre du petit Trianon.
Marly avait été jusqu’alors le palais d’été de la cour de France. Mais Marly, c’était Versailles encore.
La royauté y demeurait en représentation. Jusqu’à la moitié du règne de Louis XV, les dames y avaient
porté « l’habit de cour de Marly ». Les diamants, les plumes, le rouge, les étoffes brodées et lamées
d’or y étaient d’uniforme. L’ombre de Louis XIV, sa grandeur et son ennui, emplissaient encore les
pavillons et les jardins. Les bâtiments y avaient l’ordre et la hiérarchie d’un Olympe ; la nature même y
paraissait solennelle ; la promenade y était royale, et s’abritait d’un dais d’or. Rien de cette étiquette des
journées, du costume, de l’architecture, du paysage, ne plaisait à Marie-Antoinette. Le jeu qu’elle
aimait moins, le gros jeu de Marly, dont le Roi grondait les excès, la dégoûtait encore de ces voyages.
Trianon devenait la maison de campagne de Marie-Antoinette, sa retraite et ses amours.
Là, quelle autre vie ! quel amusement sans faste et sans contrainte ! Quelle succession de jours, quels
mois trop courts, dérobés à la royauté, donnés à la familiarité et aux joies particulières ! Quels plaisirs
à cent lieues de Versailles ! Plus de cour, qu’une petite cour d’amis, que sa vue basse n’avait point
besoin de reconnaître avec le lorgnon caché au milieu de son éventail ; plus d’ennuis, plus de couronne
ni de grands habits : la Reine n’était plus la Reine à Trianon ; à peine y faisait-elle la maîtresse de
maison. C’était la vie de château avec son train facile, et toute l’aisance de ses usages. L’entrée de
Marie-Antoinette dans un salon ne faisait quitter aux dames ni le piano-forte ni le métier à tapisserie,
aux hommes ni la partie de billard ni la partie de trictrac. Le Roi venait à Trianon seul, à pied, sans
capitaine des gardes. Les invités de la Reine arrivaient à deux heures pour dîner, et s’en retournaient
coucher à Versailles à minuit[191]. C’était, tout ce temps, des occupations et des divertissements
champêtres. La Reine, en robe de percale blanche, en fichu de gaze, en chapeau de paille, courait les
jardins, allait de sa ferme à sa laiterie, menait son monde boire son lait et manger ses œufs frais,
entraînait le Roi, du bosquet où il lisait, à un goûter sur l’herbe, tantôt regardait traire les vaches, tantôt
péchait dans le lac, ou bien, assise sur le gazon, se reposait de la broderie et du filet en épuisant une
quenouille de villageoise[192]. Ces jeux faisaient le bonheur de Marie-Antoinette. Que d’enchantement
pour elle, que d’illusion dans ce rôle de bergère et dans ce badinage de la vie des champs ! Le joli
royaume de cette Reine qui pleurait à Nina, et ne voulait autour d’elle « que des fleurs, des paysages et
des Watteau »[193]! Quelle aimable patrie de son âme et de ses goûts, Trianon ! ce Trianon où son
ombre erre encore aujourd’hui ; où, malgré l’ingratitude des choses, le silence de l’écho, l’oubli de la
nature, tout parle comme une scène vide, et rappelle les beaux jours de Marie-Antoinette ; où le pas du
curieux hésite et tremble, marchant peut-être dans le pas de la Reine !

Le rêve de la Reine est accompli. Le Trianon de Marie-Antoinette est fini. Il a eu son inauguration et
son apothéose, lors de l’illumination et de l’incendie féeriques de ses bosquets, en l’honneur de
l’empereur Joseph. Dans la verdure, voilà le petit palais blanc. Poussez un bouton de porte ciselé ; c’est
devant vous un escalier de pierre à grand repos. Dans les entrelacs de la rampe magnifique et dorée,
dans les cartouches à têtes de coq, s’enlacent les initiales M. A., et les caducées se marient aux lyres, à
ces lyres, les armes parlantes du palais, qui se retrouvent jusque sur les feux de cheminée. Aux murs
nus de l’escalier, il n’est rien que des festons de feuilles de chêne fouillées dans la pierre. En face
l’escalier menace une tête de Méduse, qui n’empêchera pas la calomnie de monter. Après une
antichambre, vient la salle à manger, où le parquet rejoint montre encore la coupure où montait, pour
les orgies de Louis XV, la merveilleuse table de Loriot avec ses quatre servantes[194], et là
commencent les ornements sur les boiseries exécutées par ordre de Marie-Antoinette : ce ne sont aux
panneaux de bois sculpté que carquois en croix au-dessous des couronnes de roses et des guirlandes de
fleurs. Le petit salon, près la salle à manger, montre en relief sur tous ses côtés tous les accessoires et
tous les instruments des joies des Vendanges et de la Comédie : des guirlandes de raisin laissent
descendre les corbeilles et les paniers de fruits, les masques et les tambours de basque, les castagnettes,
et, les pipeaux, et les guitares ; et sous les barbes de marbre des boucs de la cheminée, les grappes deraisin se nouent encore. Dans le grand salon, le lustre pend d’une rose de fleurs. Aux quatre coins de la
corniche volent des jeux d’Amours. Chaque panneau, surmonté des attributs des Arts et des Lettres,
prend sa naissance dans une tige de lis trois fois fleurie, enguirlandée de lauriers, et portant en cimier
une couronne de roses en pleine fleur. Dans le petit cabinet qui précède la chambre de la Reine, les plus
fines arabesques courent sur la boiserie ; ce sont, en ces pyramides impossibles et charmantes de l’art
antique, des Amours portant des cornes d’abondance de fleurs, des trépieds fumants, des colombes, des
arcs et des flèches croisés qui pendent à des rubans. Les bouquets de pavots mêlés à mille fleurettes se
jouent tout autour de la chambre à coucher. Le lit disparaît sous les dentelles de soie blanche. Le
meuble est de poult de soie bleu, uniquement rembourré de duvet d’eider. Des écharpes frangées de
perles et de soie de Grenade nouent les rideaux[195]. Et n’était-ce pas la pendule qui sonnait les heures
dans la chambre de Marie-Antoinette, cette pendule oubliée aujourd’hui dans la pièce à côté, dont le
cadran est porté par les deux aigles d’Autriche, et sur le socle treillagé de laquelle se détachent en
médaillon la houlette d’Estelle et le chapeau de Némorin ?
Du palais, des escaliers en terrasse descendent aux jardins. Au bas de la plus riche façade, décorée de
quatre colonnes corinthiennes, commence le jardin français, planté dès 1750 pour accompagner le
jardin à l’italienne, et que deux grilles garnies de grands rideaux de toile séparent du grand Trianon. De
ce côté, partout des fleurs s’alignent dans leurs pots blancs et bleus aux anses figurant des têtes. Sur
l’une des façades du salon s’ouvre un décor printanier et galant, le décor des personnages et des
comédies de Lancret. Ce sont de ces architectures à jour que le dix-huitième siècle mariait si joliment à
la verdure, de ces barrières à travers lesquelles passent le ciel et les fleurs, les zéphyrs et les regards :
c’est la salle des fraîcheurs, et ses deux portiques de treillages, et ses trente-six arcades abritant
chacune un oranger, et leurs pilastres dont chacun est surmonté de la tête en boule d’un tilleul[196].
Mais de l’autre côté, à la droite du palais, vous entrez au premier pas dans la création de la Reine,
dans le jardin anglais. « Le jet d’eau joue pour les étrangers, le ruisseau coule ici pour nous, » pourrait
dire la Reine comme la Julie de Rousseau. Ici se retrouve le caprice, et presque le naturel de la nature.
Les eaux bouillonnent, serpentent, courent ; les arbustes semblent semés au gré du vent. Huit cents
espèces d’arbres, et des arbres les plus rares, le mélèze pleureur, le pin d’encens, l’yeuse de Virginie, le
chêne rouge d’Amérique, l’acacia rose, le févier et le sophora de la Chine, marient leur ombre et mêlent
toutes les nuances de la feuille, du vert au pourpre-noir et au rouge-cerise[197]. Les fleurs sont au
hasard. Le terrain monte et descend à sa volonté. Des cavernes, des fondrières, des ravins, cachent à tout
moment l’art et l’homme. Les allées tournent et se brisent, et prennent le plus long pour n’avoir pas
l’air trop ruban. Des pierres ont fait des rochers, des buttes simulent des montagnes, et le gazon joue la
prairie[198].
Sur la colline, au milieu d’un buisson de roses, de jasmins et de myrtes, s’élève un belvédère d’où la
Reine embrasse tout son domaine. Ce pavillon octogone, qui a quatre portes et quatre fenêtres, répète
huit fois en figures sur ses pans, en attributs au-dessus de ses portes, l’allégorie des quatre saisons,
sculptée du plus fin et du plus habile ciseau du siècle. Huit sphinx à tête de femme s’accroupissent sur
les marches. Au dedans, c’est un pavage de marbre blanc sur lequel se brouillent et se traversent les
ellipses des marbres roses et bleus. Aux murs de stuc, et même sur les panneaux du bas des portes, des
arabesques courent. Un pinceau léger, volant, enchanté, semble avoir éclaboussé de caprices et de
lumière ces murs de porcelaine. Le peintre a repris le poëme des boiseries du palais ; il l’a animé de
soleil et peuplé d’animaux : et ce sont encore carquois, flèches, guirlandes de roses blanches, bouquets
dénoués et pluies de fleurs, chalumeaux et trompettes, et camées bleus, et cages ouvertes pendues à des
rubans, traversés de petits singes et d’écureuils qui grattent un vase de cristal où jouent des poissons.
Au milieu du pavillon, une table, d’où pendent trois anneaux, pose sur trois pieds de bronze doré ; c’est
la table où la Reine déjeune : le belvédère est sa salle à manger du matin[199].
De là, Marie-Antoinette domine le rocher, et sa grotte « parfaite et bien placée », et la chute d’eau, et
le pont tremblant, jeté sur le petit torrent, et l’eau, et le lac, et sous l’ombre des arbustes les deux ports
d’embarquement, et la galère fleurdelisée, et la rivière. Voici l’île et le temple de l’Amour, rotonde
exposée à tous les vents où le Cupidon de Bouchardon essaye de se tailler un arc dans la massue
d’Hercule[200]. Voici le ruisseau et ses passerelles, dont chacune a une vanne et forme écluse. Derrière
ce demi-cercle de treillage, sous ce palanquin chinois, tourne le jeu de bagues, avec huit sièges formés
de chimères et d’autruches[201]. Voici, au bord de la rivière, les Bocages partagés en petits champs et
cultivés comme des pièces de terre ; et voici enfin le fond du jardin, le fond du tableau, le fond du
théâtre : c’est le paradis de Berquin, c’est l’Arcadie de Marie-Antoinette, le Hameau ! le hameau où
elle faisait déguiser le Roi en meunier, et Monsieur en maître d’école[202]. Voici les maisonnettes,serrées comme une famille, dont chacune a un jardinet pour prêter à la plaisanterie de faire de chacune
des dames de Trianon une paysanne, ayant des occupations de paysanne[203]. La laiterie de marbre
blanc est au bord de l’eau. À côté se reflète dans l’étang la Tour de Marlborough, qu’une chanson a
baptisée, la chanson chantée par la nourrice du Dauphin, madame Poitrine. La maison de la Reine est la
plus belle chaumière du lieu : elle a des vases garnis de fleurs, des treilles et des berceaux. Rien ne
manque au joli village d’opéra-comique : ni la maison du Bailli, ni le moulin avec sa roue, et même
elle tourne ! ni le petit lavoir, ni les toits de chaume, ni les balcons rustiques, ni les petits carreaux de
plomb, ni les petites échelles qui montent au flanc des maisonnettes, ni les petits hangars à serrer la
récolte… La Reine et Hubert Robert ont pensé à tout, et même à peindre des fissures dans les pierres,
des déchirures de plâtre, des saillies de poutres et de briques dans les murs, comme si le temps ne
ruinait pas assez vite les jeux d’une Reine !
Les habitués de Trianon[204], les invités de la Reine, sa société, comme on disait, étaient les trois
Coigny : le duc de Coigny[205], qui était resté l’ami de la Reine et n’avait point partagé la disgrâce du
duc de Lauzun et du chevalier de Luxembourg ; le comte de Coigny, gros garçon, bien portant et
l’esprit en belle humeur ; le chevalier de Coigny, joli homme, fêté à Versailles, fêté à Paris, recherché
des princesses et des financières, flatteur câlin, que les femmes appelaient Mimi ; le prince d’Hénin, un
fou charmant, un philanthrope à la cour ; le duc de Guines, le journal de Versailles, qui savait toutes les
médisances, de plus excellent musicien et parfait flûtiste[206]; le bailli de Crussol, qui plaisantait avec
une mine si sérieuse ; puis la famille des Polignac ; le comte de Polastron, qui jouait du violon à ravir ;
le comte d’Andlau, qui était le mari de Madame d’Andlau ; le duc de Polignac, que sa fortune n’avait
point changé, et qui était resté un homme parfaitement aimable. À ce monde se joignaient quelques
étrangers distingués par la Reine, comme le prince Esterhazy, M. de Fersen, le prince de Ligne, le baron
de Stedingk[207]. Mais trois hommes faisaient le fond de la société de Trianon et la dominaient : M. de
Besenval, M. de Vaudreuil, M. d’Adhémar.

Il naissait alors des Français dans toute l’Europe. Pierre-Victor, baron de Besenval, était un Français
né en Suisse. Il avait servi sous nos drapeaux. Il avait fait notre guerre, la guerre de Sept ans, à notre
façon. Il y avait eu le feu et la gaieté de notre valeur. À l’affaire d’Aménebourg, renvoyé au camp, sa
division hachée, il retournait se battre. « Que faites-vous encore ici, baron ? lui crie-t-on, vous avez
fini.—C’est comme au bal de l’Opéra, répondit : on s’y ennuie, et l’on reste tant qu’on entend les
violons[208]. »
M. de Besenval revenait à la cour avec ce mot et sa bonne mine. Voyez le bel air qu’il a dans
l’eauforte de Carmontelle : grand, le jarret tendu, la taille cambrée sous l’habit à brandebourgs, le profil fin
et accentué au grand nez bien dessiné, l’œil spirituel, la bouche petite, troussée en une moue moqueuse
et dédaigneuse, les mains dans les poches, tout plein de grâces insolentes et délibérées, content de lui, et
prêt à rire des autres. Le plaisir occupait M. de Besenval jusqu’à la mort de Louis XV. Puis, rapproché,
par son grade, du comte d’Artois, colonel général des Suisses, M. de Besenval en faisait son ami, entrait
par le comte d’Artois chez la Reine, abordait sa confiance, la dirigeait, devenait lieutenant général des
armées du Roi, grand-croix, commandeur de Saint-Louis, inspecteur général des gardes suisses, sans
être étonné de sa fortune, sans le remercier. « Ne me sachez aucun gré de mon bonheur,—écrivait-t-il,
—le hasard seul en fait les frais ; moi, je ne m’en suis pas mêlé…[209]. »
L’homme, chez M. de Besenval, était un beau viveur et un délicat vivant. Il avait tous ces nobles
goûts et toutes ces jolies passions, les adieux d’un monde qui va finir. Riche, comblé de traitements,
garçon, sans train de ménage ni de représentation, maniant habilement ses revenus[210], il jetait
l’argent aux belles choses, aux tableaux, aux statues, aux bronzes, aux porcelaines, aux bacchanales de
marbre blanc de Clodion[211]. Il raffolait de jardins, comme le prince de Ligne, conseillait les
embellissements de Trianon, et y amenait les serres de Schœnbrunn[212]. Ayant vu de près l’histoire et
la gloire, il ne s’en souciait plus. Il aimait son siècle, l’amour, la cour, la vie, ses amis, plus peut-être
qu’il ne les estimait. Il avait le cœur et l’humeur d’un enfant gâté. Morose au fond, maussade et
grognon dans son intérieur, dur à ses gens, sorti de son chez lui, il sortait de lui-même, et il était, en
société, le plus gai et le plus aimable des hommes de salon. Il était jeune comme un homme heureux, et
il fallait qu’il montrât ses rides et ses cheveux blancs pour les faire voir. À soixante ans, il veut être de
la société du Roi, des chasseurs, la seule société de Louis XVI : il se fait présenter comme un jeune
homme ; il met l’habit gris de débutant, prend des quartiers de noblesse, monte dans les carrosses, et le
voilà à la chasse. Il s’est trouvé à la mort de Berwick, il se trouve quarante ans après à la mort du
cerf[213].M. de Besenval calomniait sa faveur, lorsqu’il disait à un duc revenant à Versailles après six mois
d’absence : « Je vais vous mettre au courant : ayez un habit puce, une veste puce, une culotte puce, et
présentez-vous avec confiance : voilà tout ce qu’il faut aujourd’hui pour réussir[214]. » M. de
Besenval avait réussi par d’autres agréments : il était un courtisan, mais un courtisan habile, audacieux,
nouveau, sans valetage, sans fadeur. Il avait su garder de l’officier de fortune et du Suisse dans le
personnage. Il s’échappait en éclats, en vivacités, en imprudences, qu’il menait jusqu’où il voulait. Il
s’oubliait avec sang-froid ; il s’insinuait brusquement ; il flattait avec un ton rude. Il semblait un de ces
adroits manieurs de choses fragiles, dont les grosses mains, ménageant les objets qu’ils paraissent
brutaliser, font trembler et ne cassent rien. Se piquant de tout savoir, parce que sa tête était la table
d’une encyclopédie, il parlait de tout à la cour, après avoir fait une savante étude de tout ce qu’il faut
taire aux souverains. Ses témérités étaient excusées par cette belle mine qui lui allait à merveille. Les
libertés ne fâchaient pas dans sa bouche. Ses familiarités étaient jugées une bonhomie, ses colères une
naïveté, ses drôleries un germanisme, et même il n’était pas boudé longtemps pour cet air soldat aux
gardes suisses qu’il ne négligeait pas. « Baron ! quel mauvais ton !—criaient les dames,—vous êtes
affreux ! » et il était pardonné ; car il avait ce grand charme et cette grande science : l’excellent ton dans
le mauvais ton[215].
Il était dans la nature comme dans le rôle d’un courtisant pareil d’encourager les goûts de
MarieAntoinette, de l’enhardir dans ses plaisirs, d’affranchir sa conscience de reine, de la convaincre en un
mot de son droit au bonheur des particuliers. M. de Besenval n’y manquait pas : que d’exhortations,
quelle guerre contre les préjugés de l’étiquette ! N’était-ce pas duperie de se contraindre, de se
condamner aux impatiences, à l’ennui, de se refuser les délices de la société, les délices des premiers de
ses sujets ? Dans ce siècle d’affranchissement, pourquoi ne pas s’affranchir des sottises de la coutume ?
N’était-il pas ridicule enfin de penser que l’obéissance des peuples tînt au plus ou moins d’heures
qu’une famille royale passait dans un cercle de courtisans ennuyeux et ennuyés[216]? Leçons plaisantes
d’un philosophe indulgent et facile, auxquels applaudissaient tous les hôtes de Trianon, et que la Reine
de France se laissait aller à écouter comme la voix de la raison enjouée et de la sage amitié !
M. le comte de Vaudreuil était le fils d’un gouverneur de Saint-Domingue enrichi dans son
gouvernement. Son oncle, major des gardes françaises, était mort lieutenant général et grand-croix de
Saint-Louis. Riche, bien apparenté, en belle passe, M. de Vaudreuil avait eu l’ambition de rester un
paresseux et de donner sa vie à ses goûts.
C’était encore un amateur, un curieux, pour parler la langue du temps, mais rempli de savoir et de
connaissances, achetant lui-même et goûtant ce qu’il achetait. Il avait fait de son magnifique hôtel de la
rue de la Chaise, débarrassé de l’école flamande et de l’école italienne[217], la galerie de l’école
française du dix-huitième siècle, le panthéon des petits dieux, des mythologies de Lagrenée, de
Subleyras, de Natoire, aux mythologies de Boucher, des saintetés de Lemoine aux allégories de
Menageot, des fabriques de Fragonard aux familles de Greuze, des Cythérées de Watteau au Serment
des Horaces de David[218].
M. de Vaudreuil adorait les arts, les lettres et leur monde. Il réunissait toutes les semaines à sa table
les artistes et les hommes de lettres ; et le soir, au salon, sur les tables, les instruments, les pinceaux, les
crayons, les couleurs et les plumes invitaient tous les talents et tentaient tous les génies.
Entré de bonne heure au plus avant de la meilleure et de la plus secrète société de Versailles, il avait
eu des yeux, des oreilles, de la mémoire ; en sorte que l’humanité ne lui semblait ni bien ni belle ni bien
grande. L’intelligence le charmait, l’intelligence française surtout, l’esprit. Il était l’ami de tous les
hommes d’esprit et l’ami de l’esprit de Champfort, l’ami de cette gaieté vengeresse, de cette gaieté, la
comédie et la consolation d’un galant homme sans illusions, qui montre en riant le rien que nous
sommes. M. de Vaudreuil était lui-même un rare causeur, parlant peu, embusqué derrière le bruit des
mots et des sots, imprévu, soudain, jetant son trait, sans ferrailler, droit au fait ou à l’homme. Il
excellait encore aux sous-entendus, à ces jeux de la physionomie et de l’air, qui parlent souvent mieux
que la parole et vont plus loin. Malin avec le sourire, impitoyable avec l’ironie, il médisait avec le
silence.
Jeune, M. de Vaudreuil avait eu une figure charmante. La petite vérole l’avait emportée. La
physionomie et les yeux de sa figure lui étaient seuls restés. Les nerfs ébranlés à tout moment, travaillé
de langueurs et de vapeurs, tourmentés de perpétuels crachement de sang, il tirait de ses souffrances la
grâce, l’intérêt, les bénéfices aussi et les droits d’un malade. La charité de Madame de Polignac,
l’indulgence de ses amis, avaient habitué M. de Vaudreuil à une certaine tyrannie de caprices et de
boutades, non sans des retours et des excuses qui faisaient tout oublier. Véhément à louer ou à blâmer,mobile, inégal, parfois boudeur, son caractère était journalier et au gré de son corps ; mais il y avait
chez M. de Vaudreuil ces vertus vigoureuses qui se rencontrent parfois au fond des sceptiques, et qui
rachètent avec la foi du cœur le doute de l’esprit : il était dévoué, constant en amitié, noble, généreux,
bienfaisant, franc et loyal. Puis M. de Vaudreuil était l’homme de France qui savait mieux le monde et
l’usage du monde. Il y avait débuté par une maladresse : il y commandait par la perfection des façons.
Nul à la cour ne savait comme lui employer tour à tour et à point l’expression précisément convenable
de la politesse, être sérieux ou enjoué, familier ou respectueux, se tenir dans le savoir-vivre ou se
donner à l’empressement, user enfin, sans les mêler, de tous les témoignages de devoirs et d’égards qui
sont le commerce de la société et l’art de plaire. Nul homme pour s’approcher d’une femme comme il
s’en approchait et avec une manière si respectueuse. « Je ne connais que deux hommes, disait la
princesse d’Hénin, qui sachent parler aux femmes : Lekain et M. de Vaudreuil[219]. »
M. d’Adhémar avait eu le bonheur de M. de Besenval. Le hasard avait fait sa carrière, sa fortune et
son nom. Sous-lieutenant, puis capitaine dans le régiment de Rouergue, obscur et enfoui, pauvre, et le
nom de Montfalcon pour tout bien, il trouvait à Nîmes des parchemins qui le faisaient Adhémar, venait
à Paris, plaisait à M. de Ségur, qui l’avait vu au feu et auquel il se faisait reconnaître, plaisait au sévère
généalogiste Cherin, qui lui délivrait un certificat, plaisait à Madame de Ségur, profitait d’une erreur de
M. de Choiseul, qui lui donnait le régiment de Chartres, plaisait à madame de Valbelle, épousait sa
richesse, et s’avançait dans la faveur de madame de Polignac[220].

M. d’Adhémar faisait un peu, dans cette société royale, le personnage de l’abbé dans les sociétés
bourgeoises ; il était chargé des passe-temps de la soirée, des intermèdes de la promenade, des entr’actes
de la causerie. C’était un homme à talents, un peu plus qu’un amateur, un peu moins qu’un artiste. Il
avait poussé assez loin la musique et sa jolie voix, jusqu’à se faire entendre et se faire applaudir de M.
Lagarde, le maître de la musique du Roi[221]. Il avait en outre de la douceur, de la facilité, du petit
esprit, et beaucoup de complaisance. Il faisait des vers, des couplets, des romances, jouait très bien la
comédie, accompagnait au clavecin, folâtrait, badinait, mais à petit bruit, laissant le haut bout à M. de
Vaudreuil et à M. de Besenval, courtisant tout le monde, n’offusquant personne, courant dans Trianon
après la muse des Boufflers, qui se moquait de ses rhumatismes, cachant sous la modestie et l’humilité
une ambition immense, roulant des projets d’ambassade en arrangeant un rondeau sur un mot
donné[222], ne boudant rien, très heureux, très reconnaissant, et très commode : les femmes lui
parlaient quand elles n’avaient rien à dire, les hommes quand ils n’avaient rien à faire.

Les femmes de Trianon étaient la jeune belle-sœur de la Reine, sa compagne habituelle, Madame
Élisabeth[223], puis la comtesse de Châlons, d’Andlau par son père, Polastron par sa mère, dont M. de
Vaudreuil et M. de Coigny se disputaient les sourires[224], puis cette aimable statue de la Mélancolie,
cette pâle et languissante personne, la tête penchée sur une épaule, la comtesse de Polastron. Cette
femme de vingt ans qui semble le plus joli garçon du monde, cette femme bonne et simple malgré tout
l’esprit qu’elle trouve tout fait, élégante sans en faire métier, supérieure et cependant n’alarmant que les
sots, sage parce que, c’est elle-même qui l’a dit : « Ne pas l’être, c’est abdiquer ; » faisant des frais pour
ceux qui la comprennent, et mettant avec les autres son esprit à fonds perdu, cette femme est Madame
de Coigny[225]. Aux côtés de la duchesse Jules de Polignac se tient sa fille, la duchesse de Guiche,
belle comme sa mère, mais avec plus d’effort et moins de simplicité[226]; près de la duchesse de
Guiche, parle et s’agite la comtesse Diane de Polignac.
La taille n’était rien, l’esprit était toute la femme chez Diane de Polignac. Elle n’avait qu’à parler
pour faire oublier sa taille, sa figure, sa toilette, le peu qu’elle avait reçu, et le peu qu’elle faisait pour
être jolie. Cette malice, cette manière de saisir les objets, qui la vengeait de ses ennemis vingt fois en un
jour[227], ce tour piquant de la pensée, ce sel délicat de l’épigramme, la rendaient aimable, séduisante
presque, en dépit de la nature. Diane de Polignac plaisait encore par cette lutte de sa tête et de son cœur,
par ces passages soudains de la gaieté à l’émotion, par ce mélange et cette succession de tendresse et de
comédie, d’ironie et de sensibilité. C’était un amusant caractère, audacieux et toujours en avant, que
rien n’intimidait, une humeur folle et sans arrêt, une insouciance insolente et contagieuse ; une femme
précieuse dans une cour pour en être le boute-en-train, l’étourdissement et la confiance, pour mettre le
feu aux causeries, défier les alarmes, dissiper les pensées noires, promettre le beau temps, et railler
l’avenir[228].
Il y avait enfin la Reine, qui effaçait toutes les femmes qui l’entouraient par sa personne, et par ce je
ne sais quoi de la personne, le charme, car il faut toujours revenir à ce mot pour essayer de peindre cetteReine qui régnait sans couronne, et même à Trianon, par toutes les séductions de la femme, par tout ce
qui porte l’âme au dehors et par tout ce qui en vient, par la voix, par l’esprit, cet esprit qui lui a fait tant
de jaloux, même parmi ses amis, que nul ne lui a rendu justice, et que tous l’ont diminué.
L’esprit de la Reine avait reçu de la nature, il avait acquis de l’exercice journalier de la bienveillance,
ce don rare et précieux : la caresse. Quelles ressources, quelle convenance et quelle délicatesse de
flatterie avaient ajoutées à ses heureux instincts cette habitude et cette ambition de Marie-Antoinette de
ne laisser nul l’approcher sans le renvoyer avec une de ces phrases, un de ces mots qui n’ont point
d’ingrats ! Dès les premiers jours de son règne, la Reine s’était refusée à ce marmottage des princesses
de France, qui les dispensait de parler, pour accueillir les présentations. La Reine parlait à tous[229],
s’appliquant à trouver le chemin du cœur ou de la vanité de chacun, et le trouvant toujours avec ce
bonheur et cet à-propos, cette soudaineté et cette inspiration presque providentielles, et qui semblaient,
chez cette souveraine bien-aimée, comme une grâce d’état de son amabilité.
Quel esprit mieux fait et mieux formé qu’un tel esprit pour la vie particulière ? Il apportait à la
société privée, à la causerie intime toutes les grâces de son rôle royal, plus libres et plus aisées, la
facilité de se prêter aux autres, l’habitude de leur appartenir, l’art de les encourager, la science de les
faire contents d’eux. Il avait, si l’on peut dire, l’humeur la plus facile, une naïveté qu’il était charmant
d’attraper, une étourderie qui se prêtait de la plus agréable façon aux petites malices de ceux que la
Reine aimait, des fâcheries tout aimables si l’on venait à tourner une de ses paroles en liberté ou en
méchanceté, des bavardages qui avaient le tour et l’ingénuité de la confidence, des alarmes enfantines
sur les petites inconvenances qui pouvaient lui échapper, de certaines petites moues qui grondaient si
joliment les gaietés un peu vives, des bouderies oubliées devant un visage triste, des accès de rire qui
emportaient ses disgrâces, et tout à la fois une indulgence de Reine et des pardons de femme. Au
contact de l’esprit de ses amis, dans la familiarité des paroles délicates et du génie léger du dix-huitième
siècle, l’esprit de Marie-Antoinette, né français, avait appris tous les esprits de la France sans perdre son
ingénuité, sa jeunesse, j’allais dire son enfance. Temps heureux ! L’esprit de la Reine avait son âge
alors : les livres sérieux, les affaires, tout le domaine de la pensée et de l’activité de l’homme, lui
répugnaient et l’ennuyaient mortellement, sans que le visage de la Reine prît la peine de le cacher[230].
Entouré des plus piquants causeurs, des plus agréables grands hommes de l’ironie, l’esprit de la Reine
cédait à l’exemple ; mais cette ironie de Marie-Antoinette, qui ne blessait point, ressemblait à la malice
d’une jeune fille : on eût dit une espièglerie de sa gaieté et de son bon sens. C’était ce sourire montrant
les dents, avec lequel elle appelait les Français mes charmants vilains sujets[231]. C’était ces jolis
jugements, ces jugements d’un mot que la postérité n’a point refaits. Lisant Florian, Marie-Antoinette
disait : Je crois manger de la soupe au lait[232]. Et qu’ajouter qui donne mieux la mesure de l’ironie
de Marie-Antoinette, et le ton de ce rare esprit, l’esprit d’un homme d’esprit dans la bouche et avec
l’accent d’une femme ?
La Reine aimait les lettres. Elle pensionnait l’ami de M. de Vaudreuil, et lui annonçait elle-même la
nouvelle de sa pension avec des paroles si flatteuses, que Chamfort disait ne pouvoir ni les répéter ni
les oublier[233]. L’auteur de Mustapha et Zéangir n’était point seul à recevoir les bienfaits de
MarieAntoinette. La Reine avait des applaudissements et des récompenses pour toutes les choses de la pensée
qui étaient à la portée de ses idées et de son sexe. Elle servait le talent, elle intercédait pour le génie.
C’était elle qui commençait la fortune de l’abbé Delille[234]; c’était elle qui aidait au retour de
Voltaire, saluait sa vieillesse et sa muse, et, rappelant la présentation faite par la maréchale de Mouchy
de l’hôtesse de l’Encyclopédie, Madame Geoffrin, tentait de faire recevoir à la cour de Louis XVI
l’auteur de la Henriade[235]. L’historiette du jour, la médisance des cours, l’anecdote, ne faisaient
point la seule occupation de la Reine : elles ne remplissaient, elles ne satisfaisaient ni sa tête ni ses
loisirs. Le meilleur temps de la Reine, ses plus belles heures, étaient donnés aux travaux charmants, aux
plaisirs aimables de l’art, à cet art surtout, l’art de la femme, la musique. La Reine protégeait les grands
musiciens, ou plutôt elle recherchait leur amitié, et faisait la cour à leur orgueil. Elle allait
familièrement à eux, et c’était un patronage nouveau, tendre, dévoué, le patronage de cette Reine, qui
donnait à Grétry ces éloges et ces compliments, à la fille de Grétry le titre de filleule de la Reine de
France[236]; qui soutenait Gluck de tant de bravos, lui amenait les applaudissements de la cour, le
défendait avec un si beau feu d’enthousiasme contre le franc parler de M. de Noailles[237], lui donnait
comme répondant M. le duc de Nivernois dans une affaire d’honneur[238], l’encourageait par tant de
promesses de succès aux premières auditions, entourait sa vanité de tant de soins, faisait elle-même la
police du silence dans son salon lorsqu’il se mettait au clavecin, luttait enfin de sa personne et de toutes
ses forces pour la fortune de ses opéras contre le goût musical de la nation. Garat et la Saint-Hubertytrouvaient les mêmes attentions et le même zèle de protection[239] chez cette Reine, qui donnait à
toutes les gloires sa main à baiser, comme Louis XIV faisait asseoir Molière.
L’amour de la musique avait mené la Reine à l’amour du théâtre. Le théâtre est le grand plaisir de
Marie-Antoinette, et la plus chère distraction de son esprit. Ne va-t-elle pas, dans sa passion, jusqu’à
écouter la première lecture des pièces que les auteurs destinent au théâtre ? Une semaine elle en entend
trois[240]. Mais quoi ! n’est-ce pas la folie du temps ? La France joue la comédie, du Palais-Royal au
château de la Chevrette, et il faut un ordre du ministre de la guerre pour arrêter dans les régiments la
fureur comique et tragique[241]. Quelle reine n’aime la mode ! quelle femme n’aime la comédie ! et
quel maussade empire c’eût été que le Trianon de Marie-Antoinette sans un théâtre !
Le théâtre était à Trianon comme le temple du lieu. Sur un des côtés du jardin français, ces deux
colonnes ioniennes, ce fronton d’où s’envole un Amour brandissant une lyre et une couronne de
lauriers, c’est la porte du théâtre. La salle est blanc et or ; le velours bleu recouvre les sièges de
l’orchestre et les appuis des loges[242]. Des pilastres portent la première galerie ; des mufles de lion,
qui se terminent en dépouilles et en manteaux d’Hercule branchagés de chêne, soutiennent la seconde
galerie ; au-dessus, sur le front des loges en œil-de-bœuf, des Amours laissent pendre la guirlande
qu’ils promènent. Lagrenée a fait danser les nuages et l’Olympe au plafond[243]. De chaque côté de la
scène, deux nymphes dorées s’enroulent en torchères ; deux nymphes au-dessus du rideau portent
l’écusson de Marie-Antoinette.
Ce joli petit théâtre, qui a vu jouer de vrais acteurs, et sur lequel a été représentée la parodie de
l’Alceste de Gluck, a donné à la Reine la tentation de reprendre ses amusements de Dauphine. Après
mille empêchements et de longs arrangements, il était convenu qu’à l’exception du comte d’Artois,
aucun jeune homme ne serait admis dans la troupe, et qu’on n’aurait pour spectateurs que le Roi,
Monsieur, et les princesses qui ne joueraient pas. Madame, à l’invitation de son mari, avait refusé de
jouer, en laissant voir à sa belle-sœur qu’elle jugeait ce divertissement au-dessous de son rang. À ce
premier public on adjoignait, pour l’émulation des acteurs, les femmes de la Reine, leurs sœurs et leurs
filles. Plus tard, le succès et la curiosité grandissant, l’entrée s’étendait aux officiers des gardes du
corps, aux écuyers du Roi et de ses frères, et même à quelques gens de la cour qui assistaient au
spectacle en loges grillées[244]. Le chanteur Caillot était choisi pour former et diriger les voix dans le
genre facile de l’opéra-comique. Dazincourt était chargé de développer les dispositions comiques de la
troupe, instruite et guidée encore par M. de Vaudreuil, qui passait pour le meilleur acteur de société de
Paris[245].
Ainsi préparées et montées, commençaient les représentations royales. Le début fut le Roi et le
Fermier, suivi de la Gageure imprévue. La Reine, « à laquelle aucune grâce n’était étrangère », dit
Grimm, jouait les rôles de Jenny et de la soubrette ; le comte d’Artois le rôle du valet et du
gardechasse. Ils étaient soutenus par M. de Vaudreuil dans le rôle de Richard, et par la duchesse de Guiche
dans la petite Betzi. Diane de Polignac faisait la mère, et le personnage du roi était rendu par M.
d’Adhémar, avec cette voix chevrotante qui amusait tant la Reine. On ne s’avise jamais de tout et les
Fausses Infidélités suivaient la Gageure imprévue et le Roi et le Fermier. Le comte de
MercyArgenteau, qui assista caché dans une loge grillée à une de ces représentations, raconte ainsi la soirée :
« Je vis représenter les deux petits opéras comiques Rose et Colas et le Devin de village. M. le comte
d’Artois, le duc de Guiche, le comte d’Adhémar, la duchesse de Polignac et la duchesse de Guiche
jouaient dans la première pièce. La Reine exécutait le rôle de Colette dans la seconde, le comte de
Vaudreuil chantait le rôle du Devin, et le comte d’Adhémar celui de Colin. La Reine a une voix très
agréable et fort juste, sa manière de jouer est noble et remplie de grâce ; au total ce spectacle a été aussi
bien rendu que peut l’être un spectacle de société. J’observai que le Roi s’en occupait avec une
attention et un plaisir qui se manifestaient dans toute sa contenance ; pendant les entr’actes il montait
sur le théâtre et allait à la toilette de la Reine. Il n’y avait d’autres spectateurs dans la salle que
Monsieur, madame la comtesse d’Artois, Madame Élisabeth ; les loges et les balcons étaient occupés
par des gens de service en sous-ordre, sans qu’il y eût une seule personne de la cour. » Puis vinrent
l’ambition, l’imprudence : le Barbier de Séville n’effraya pas la troupe. Le 19 août 1785, la Reine
jouait Rosine, le comte d’Artois Figaro, M. de Vaudreuil Almaviva, le duc de Guiche Bartholo, et M.
de Crussol Basile.
Le théâtre de Trianon était la joie de la Reine ; il était sa grande affaire. La Reine voulait tout y faire,
tout y mener, tout y ordonner, correspondant directement avec les fournisseurs, chargeant de
recommandations et d’observations les mémoires du tapissier de la salle. C’était un coin de son petit
royaume qu’elle entendait administrer elle-même, et où il lui plaisait de régner seule. Vain dépit du ducde Fronsac, vaines démarches pour faire entrer le théâtre de Trianon sous son autorité, sous cette main
qui tenait tous les théâtres de Paris ; Marie-Antoinette faisait à toutes ses représentations, à toute sa
correspondance la même réponse : Vous ne pouvez être premier gentilhomme quand nous sommes les
acteurs ; d’ailleurs je vous ai déjà fait connaître mes volontés sur Trianon ; je n’y tiens point de
cour, j’y vis en particulier[246]. Et la Reine veillait à toute usurpation, empêchait toute immixtion, et
gardait sur ses plaisirs et sur son théâtre cette maîtrise absolue dont cette lettre de la collection du
comte Esterhazy nous montre la jalousie et la clémence : « Mes petits spectacles de Trianon me
paraissent devoir être exceptés des règles du service ordinaire. Quant à l’homme que vous tenez en
prison pour le dégât commis, je vous demande de le faire relâcher… et puisque le Roi dit que c’est
mon coupable, je lui fais grâce[247]. »V
Exigences de la société Polignac.—Nomination de M. de Calonne imposée à la Reine.—La Reine
compromise par ses amis.—Plaintes et refroidissement des amis de la Reine.—Naissance du duc de
Normandie.—Mort du duc de Choiseul.—Retour de la Reine vers madame de Lamballe.—Mouvement de
l’opinion contre la Reine.—Achat de Saint-Cloud.—Tristes pressentiments de la Reine.
La vie particulière, ses agréments, ses attachements, sont défendus aux souverains. Prisonniers d’État
dans leur palais, ils ne peuvent en sortir sans diminuer la religion des peuples et le respect de l’opinion.
Leur plaisir doit être grand et royal, leur amitié haute et sans confidence, leur sourire public et répandu
sur tous. Leur cœur même ne leur appartient pas, et il ne leur est pas loisible de le suivre et de s’y
abandonner.
Les reines sont soumises comme les rois à cette peine et à cette expiation de la royauté. Descendues à
des goûts privés, leur sexe, leur âge, la simplicité de leur âme, la naïveté de leurs inclinations, la pureté
et le dévouement de leurs tendresses, ne leur acquièrent ni l’indulgence des courtisans, ni le silence des
méchants, ni la charité de l’histoire.
Cette expérience fut longue et douloureuse chez Marie-Antoinette ; car elle ne fut pas seulement la
reconnaissance d’une erreur, elle fut encore la perte d’une illusion : Marie-Antoinette vit, et ce fut sa
plus grande douleur, que les reines n’ont pas d’amis. Tant d’amitiés qu’elle avait crues sincères
n’étaient que calcul et qu’intérêt. Ce monde charmant dont elle s’était entourée, ces hommes agréables,
ces esprits enjoués, déchiraient leurs masques, lâchaient leurs ambitions, révélaient leurs exigences.
Tous voulaient que Trianon les menât à la fortune, aux places, aux honneurs, au maniement des grandes
choses de Versailles. Les plus étourdis avaient leurs soifs, leurs appétits, leurs buts, leurs impatiences :
et dans cette cour, qui semblait une partie de campagne de la royauté en vacances, l’intrigue ne tardait
pas à se montrer, le courtisan à se révéler, la Reine à se défendre.
L’aimable bourru de la société, M. de Besenval, dédaigneux de places, voulait seulement faire les
ministres[248]; le joli chanteur, M. d’Adhémar, exigeait doucement l’ambassade de Londres ; M. de
Vaudreuil lui-même caressait à la dérobée la position de gouverneur du Dauphin[249]. La belle-sœur
de madame de Polignac, Diane de Polignac, était l’aiguillon et la volonté de ces trois hommes. Elle
fouettait leurs désires, leur paresse, leurs distractions, les armant, les gouvernant, leur traçant les plans
de la journée, les munissant d’ordres, d’agendas même : si osée, si assurée en son crédit et en sa charge
de dame d’honneur de madame Élisabeth, qu’elle laissait la jeune princesse s’enfuir un jour dans la
retraite de Saint-Cyr, et Louis XVI la lui ramener. Les importunités vaines, les retards amenaient dans
ce monde les bouderies et les aigreurs. Au milieu de ses amis préoccupés, mécontents, la duchesse
Jules gardait la même humeur, le même front, la même douceur ; elle restait la même amie. Mais la
Reine voyait bien qu’elle n’était qu’un instrument facile et sans conscience aux mains et à la discrétion
de la duchesse, de la comtesse, de M. de Vaudreuil, de tous ceux qui l’approchaient et qu’elle servait
sans se lasser. Un jour, dans une entrevue avec Mercy-Argenteau, un peu honteuse de sa faiblesse, après
avoir cherché à s’abriter derrière sa sensibilité pour son amie, après avoir parlé longuement de « la
difficulté qu’il y a de résister à cette complaisance d’amitié qui porte à excuser jusqu’aux défauts et
aux torts de ceux auxquels on est attaché, » Marie-Antoinette s’échappait à dire tristement que la
comtesse de Polignac était toute changée et qu’elle ne la reconnaissait plus.
Marie-Antoinette avait cru un moment trouver autour d’elle des caractères assez grands, des
affections assez nobles, pour l’aimer et ne rien demander à la Reine ; elle se réveillait de ce songe. Mais
elle était liée et engagée avec le monde des Polignac ; une rupture eût fait éclat. Il fallait attendre.
Cependant autour d’elle, Versailles, où les grâces ne s’obtenaient plus que de seconde main, devenait
plus désert ; les grandes familles de France abandonnaient à elle-même la Reine de Trianon[250].
Aussi longtemps qu’elle avait pu, Marie-Antoinette avait essayé de désarmer avec des concessions
les exigences de ses amis. Mal disposée pour M. de Calonne, et ne s’en cachant pas, elle avait cédé à
l’obsession dans les jours de faiblesse physique qui avaient suivi une fausse couche[251]. M. de
Calonne, qui avait vendu ses complaisances à la société Polignac, devenait contrôleur général des
finances, et, dans son impatience d’une telle domination, Marie-Antoinette laissait échapper la crainte
que les finances de l’État ne fussent passées des mains d’un honnête homme sans talent aux mains
d’un habile intrigant[252]. Les efforts des Polignac, l’adulation basse du nouveau ministre ne
pouvaient ramener la Reine à M. de Calonne ; et pendant que le public disait M. de Calonne et Marie-Antoinette alliés et complices, Marie-Antoinette se tenait écartée de lui comme du remord vivant de sa
faiblesse. Elle s’en défiait, elle le soupçonnait, elle se garait de ses bons offices, et s’applaudissait du
refus de ce million que M. de Calonne voulait distribuer, au nom de la Reine de France, dans les trois
millions donnés par Louis XVI aux pauvres de l’hiver de 1784.
La comédie de Figaro révélait encore à la Reine le danger d’une société qui ne craignait point
d’abuser de son patronage. La société de madame de Polignac avait allumé la curiosité de la Reine sur
cette merveilleuse satire de la cour et du siècle, écrite sans doute d’après nature et peut-être sur les
indications du prince de Conti. La Reine donnait la Folle journée à lire au Roi ; et après la parole
donnée par le Roi que la comédie ne serait pas jouée, après la lettre de cachet arrêtant la représentation
aux Menus, qui osait braver les volontés du Roi, et faire jouer la comédie de Beaumarchais à sa maison
de campagne ? M. de Vaudreuil. Qui semait le bruit de suppressions, de retranchements, et se portait
garant de la moralité de l’œuvre ? M. de Vaudreuil. Qui enfin, le Roi battu par Beaumarchais, la pièce
jouée en public, plaidait la cause et la gloire de Beaumarchais ? M. de Vaudreuil encore, aveuglant la
cour et cherchant à aveugler la Reine. La Reine, trompant ces bruits de fol engouement qui
remplissaient Paris, avait dit au docteur Seyffer, qui lui annonçait devant madame de Lamballe qu’il
venait de voir Beaumarchais : Vous avez beau le purger, vous ne lui ôterez pas toutes ses
vilenies[253]. Désabusée, elle n’avait pu taire les reproches à M. de Vaudreuil ; elle s’était plainte de
l’indiscrétion et de la témérité d’une amitié qui l’avait compromise dans le scandale de trop d’esprit.
Alors cet homme, voyant l’avenir lui échapper, ne se contint plus ; hors de lui aux contrariétés les
moindres, il éclata, il s’oublia, et il arriva que la Reine montra un jour à madame Campan sa jolie
queue de billard—une dent de rhinocéros à la crosse d’or—en deux morceaux : M. de Vaudreuil l’avait
brisée de colère pour une bille bloquée[254]!
Il y avait eu des sujets de refroidissement plus graves encore entre la Reine et la société de madame
de Polignac : je veux parler des suppressions ministérielles auxquelles la Reine s’était à la fin soumise.
Tous les hommes de ce monde se mirent alors à trembler pour toutes les grâces qu’ils avaient
arrachées. Besenval, portant la parole pour tous, répétait d’un air fâché à la Reine : « Il est pourtant
affreux de vivre dans un pays où l’on n’est pas sûr de posséder le lendemain ce qu’on avait la veille ;
cela ne se voyait qu’en Turquie ! » À la réunion de la grande écurie à la petite, M. de Coigny, dînant et
se promenant avec la Reine à Trianon, n’avait pu obtenir d’elle un entretien pour la détourner d’y
consentir. Il se répandait en propos contre sa bienfaitrice, après s’être fâché avec le Roi presque jusqu’à
l’injure. M. de Polignac avait été profondément blessé de la prière que la Reine lui avait adressée de se
démettre des postes, et, en présence de l’archevêque de Toulouse, devant lequel il avait voulu débattre
la nécessité et la convenance de sa démission, il disait à la Reine : « Madame, sans demander à Votre
Majesté une décision qui ne peut être douteuse, il me suffit qu’elle me montre quelque désir que je
remette une place que je tiens de ses bontés, pour que je la lui rende ; et voilà ma démission[255]! »
La Reine acceptait la démission de M. de Polignac. Elle ne consentait pas à parler au Roi pour les
dettes de M. de Vaudreuil. La liaison allait se dénouant. M. de Mercy ne paraissait plus dans le salon de
madame de Polignac que pour les devoirs de la politesse. M. de Fersen s’en écartait. La Reine faisait de
quelques étrangers sa société intime ; et comme un ami lui représentait un jour les dangers de cette
préférence trop marquée : Vous avez raison , répondit-elle avec tristesse ; mais c’est que ceux-là ne me
demandent rien[256]!
C’est en ce temps qu’un grand coup frappait Marie-Antoinette dans les espérances qu’elle n’avait
jamais complétement abandonnées, et auxquelles dans ces derniers temps elle s’était plus vivement
rattachée. Elle perdait l’homme vers lequel était allée tout d’abord sa joie de mère quand elle avait mis
au monde le duc de Normandie, vers lequel était allée cette lettre, la première lettre de ses relevailles :
« J’ai appris, Monsieur, par madame de Tourzel la part que vous avez prise à l’allégresse
publique, sur l’heureux événement qui vient de donner à la France un héritier à la couronne. Je
remercie Dieu de la grâce qu’il m’a fait d’avoir comblé mes vœux et me flatte de l’espoir que s’il
daigne nous conserver ce cher enfant, il sera un jour la gloire et les délices de ce bon peuple. J’ai été
sensible aux sentiments que vous m’avez exprimés dans cette circonstance, ils m’ont rappelés avec
plaisir ceux que vous m’avez autrefois inspirés chez ma mère. Vous asseurant, Monsieur le Duc, que
depuis ce moment ils n’ont pas cessés d’être les mêmes pour vous, et que personne n’a le plus le vif
désir de vous en convaincre que
« MARIE-ANTOINETTE.
Versailles, 15 avril[257]. »Le duc de Normandie était né le 5 avril 1785, et le duc de Choiseul mourait le 9 mai de la même
année, enlevant, par sa mort, à la Reine un ami dont l’amitié n’avait pas ces dangers, dont la faveur
peut-être n’aurait pas eu ces exigences.
Ainsi la Reine devait renoncer à la seule illusion, à la seule œuvre politique à laquelle elle eût mis
quelque suite : la rentrée aux affaires du négociateur de son mariage. C’était en vain qu’elle avait
rapproché peu à peu M. de Choiseul du Roi, de ce Roi qui avait dit si longtemps : « Qu’on ne me parle
jamais de cet homme[258]; » en vain qu’elle était parvenue à le faire consulter par le Roi, lors du
renouvellement du traité de 1755, alors que la politique de M. de Vergennes menaçait la France d’un
traité d’alliance entre les cours d’Autriche et d’Angleterre ; en vain qu’elle avait comme annoncé et
essayé le retour de l’ancien ministre par la nomination de M. de Castries, regardé par le public comme
le continuateur des plans de M. de Choiseul ; tant de victoires achetées par tant de patience, ces
entretiens que le Roi, à la prière de la Reine, finissait par accorder à M. de Choiseul, et d’où le Roi
sortait moins prévenu contre M. de Choiseul et de mauvaise humeur contre M. de Vergennes ; les
résistances heureuses que la Reine avait faites à cette politique de M. de Maurepas si bien soutenue par
madame de Maurepas et l’abbé de Veri ; tout le terrain qu’elle avait fait gagner à M. de Choiseul, après
la mort de M. de Maurepas[259], tant d’efforts étaient perdus ; et c’était à l’heure où tout était prêt, où
tout paraissait facile et assuré, à l’heure où les fautes de M. de Calonne, servant si bien son successeur,
semblaient appeler M. de Choiseul au ministère, que M. de Choiseul disparaissait brusquement, et qu’il
ne restait plus d’amis à la Reine, que des mécontents et des ingrats !

La Reine alors se retourna vers une amitié qui ne lui avait jamais demandé de se compromettre, et
qui, pour avoir moins de coquetterie, un manége moins gracieux, un agrément moins vif que l’amitié
de madame de Polignac, ne le lui cédait ni en sincérité ni en dévouement. Il est des erreurs et des
distractions du cœur qui ne touchent ni à sa mémoire ni à sa reconnaissance. La Reine n’avait point
oublié madame de Lamballe. Son souvenir lui était resté présent, sans que la glace de son appartement
où était peinte la princesse eût besoin de la lui rappeler[260]. Entre elle et madame de Lamballe, il
semblait à la Reine qu’il n’y eût eu qu’une absence ; et c’était sans embarras qu’elle venait souper chez
elle à l’hôtel de Toulouse, et lui apporter ses compliments de condoléances à l’occasion de la mort de
son frère, le prince de Carignan. C’était sans effort, et avec la joie d’un retour, que Marie-Antoinette
revenait à cette amie qui s’était éloignée sans un murmure et qui se redonnait sans une plainte : « Ne
croyez jamais, lui disait la Reine, _qu’il soit possible de ne pas vous aimer ; c’est une habitude dont
mon cœur a besoin[261]. »
D’autres déceptions attendaient Marie-Antoinette, contre lesquelles les consolations de madame de
Lamballe devaient être insuffisantes. La satire, la chanson, le poison des noëls, le rire et la calomnie,
sous Louis XIV enfermés dans Versailles, cachés dans les recueils à la Maurepas, maintenant publics,
insolents, répandus par les presses clandestines, courant parmi le peuple, avaient désappris à la nation
l’amour, à la populace le respect. Un voyage à Paris révélait à la Reine ce changement et ce
renouvellement de l’opinion. Plus de bravos, plus d’acclamations… Recommenceront-ils jamais ces
jours de 1777, ces cris, ces chants, ces chœurs d’opéra répétés par une salle en délire ? Le silence avait
reçu la Reine, l’indifférence l’avait accompagnée. Elle était revenu à Versailles, toute en larmes, et se
demandant : Mais que leur ai-je donc fait[262]? Malheureuse ! elle commençait l’apprentissage de
l’impopularité.
Alors, ignorant et cherchant vainement ses crimes, désespérée et se rattachant à tout souvenir, à la
superstition du passé, elle achetait le château de Saint-Cloud. Ce n’était pas seulement, pour la mère, le
séjour conseillé à son fils par la Faculté de médecine[263]; ce n’était pas seulement, pour l’épouse, la
réunion de la famille royale pendant les réparations de Versailles : Saint-Cloud était aux yeux de la
Reine un rapprochement entre elle et son peuple. Versailles, Trianon l’en avaient éloignée ; elle revenait
au-devant de lui, auprès de lui. Saint-Cloud n’avait-il pas été le premier rendez-vous de sa popularité ?
N’était-ce pas là que la France avait commencé à l’aimer ? L’écho des jardins ne gardait-il pas encore
les applaudissements de la foule, le bruit de son bonheur et de sa gloire ? Comment ne pas croire au
bon génie du lieu ? Et quand elle se promènerait comme jadis, coudoyée, coudoyant, à travers les
Parisiens du dimanche, quand elle se mêlerait aux plaisirs et aux spectacles de tous, regardant les joutes
à côté des bateliers, ses enfants à la main, quand elle montrerait le Dauphin à tout Paris, le Dauphin
élevé de ses deux bras au-dessus des vivats, quoi donc l’empêcherait de retrouver la France et le peuple
de 1772 et 1773 ? Quoi donc ? Le temps et les hommes.
La veille de l’achat de Saint-Cloud au duc d’Orléans, les accusations commencent contre la Reine ;le lendemain elles éclatent. Dépense énorme, murmure-t-on, au moment où les finances sont obérées.
Un écriteau de police intérieure, portant : De par la Reine, fait dire insolemment à d’Éprémesnil
« qu’il est impolitique et immoral de voir les palais appartenir à une Reine de France[264]. » Les
habitants de Saint-Cloud, marqués à la craie, pour loger les gens de la cour qui ne peuvent tenir dans le
château, s’élèvent contre la Reine[265]; et ce peuple, ce peuple que la Reine espérait ramener à elle en
revenant à lui… il a ramassé l’épithète tombée des salons du parti français. Que crie-t-il tout le long de
la route ? « Nous allons à Saint-Cloud pour voir les eaux et l’Autrichienne[266]! »
C’est Marie-Antoinette elle-même qui va dire ses tristesses, ses alarmes, ses pressentiments, dans ces
jours déjà menaçants, et où commence à se remuer dans les cœurs ce quelque chose de violent qui
annonce à Bossuet les révolutions des empires. La Reine écrit en Angleterre, à quelques années de là :
« Où vous êtes, vous pouvez jouir au moins de la douceur de ne point entendre parler d’affaires.
Quoique dans le pays des chambres haute et basse, des oppositions et des motions, vous pouvez vous
fermer les oreilles et laisser dire ; mais ici c’est un bruit assourdissant malgré que j’en ay. Ces mots
d’opposition et de motion sont établis comme au parlement d’Angleterre, avec cette différence que
lorsqu’on passe à Londres dans le parti de l’opposition on commence par se dépouiller des grâces
du roi, au lieu qu’icy beaucoup s’opposent à toutes vues sages et bienfaisantes du plus vertueux des
maîtres et gardent ses bienfaits ; cela est peut-être plus habile, mais ce n’est pas si noble. Le temps
des illusions est passé, et nous faisons des expériences bien cruelles ; nous payons cher aujourd’hui
notre engouement et notre enthousiasme pour la guerre de l’Amérique. La voix des honnêtes gens est
étouffée par le nombre et la cabale. On abandonne le fond des choses pour s’attacher à des mots et
multiplier la guerre des personnes. Les séditieux entraîneront l’État dans sa perte plutôt que de
renoncer à leurs intrigues[267]. »VI
La calomnie et la Reine.—Pamphlets, libelles, satires, chansons contre la Reine.—Les témoins contre
l’honneur de la Reine : M. de Besenval, M. de Lauzun, M. de Talleyrand.—Jugement du prince de Ligne.
—Exposé de l’affaire du collier.—Arrestation du cardinal de Rohan.—Défense du cardinal. Dénégation
de madame Lamotte.—Déposition de la d’Oliva, et de Réteaux de Villette.—Examen des preuves et des
témoignages de l’accusation.—Arrêt du parlement.—Applaudissements des halles à l’acquittement du
cardinal.
Le 15 août 1785, à onze heures du matin, le prince Louis de Rohan, grand aumônier de France, était
arrêté à Versailles, par ordre du Roi. Un grand procès allait s’instruire devant le parlement, devant la
France, devant l’Europe, contre l’honneur de la Reine de France.
Mais, avant d’aborder cette fatale et honteuse comédie, l’affaire du collier, il est nécessaire d’en
indiquer le commencement et la préparation. Il faut montrer l’empoisonnement de l’opinion publique
jusqu’à cet éclat de la prévention nationale, et dire, ne fût-ce qu’en les indiquant, toutes ces accusations
anonymes et flottantes, qui ont été l’annonce, l’essai de l’accusation au grand jour et à haute voix.
C’est là un des pénibles devoirs de l’historien de Marie-Antoinette. Quoi qu’il lui coûte, quoi qu’il
lui répugne, il lui est ordonné de descendre un moment au scandale, et de confronter avec l’outrage de
la mémoire de la Reine. Il voudrait mépriser de si misérables injures, les abandonner à leur honte, les
couvrir de son silence ; mais dans une telle question, la vertu de la Reine, il est des résignations que
l’histoire exige de lui, des pudeurs dont la vérité lui demande le sacrifice. Dure loi, qu’il soit besoin de
redire la calomnie pour lui répondre !

La calomnie ! Et quel est le jour depuis 1774 où la calomnie s’est reposée autour de
MarieAntoinette ? Depuis le Lever de l’Aurore jusqu’à ces pamphlets qui demain vont parvenir gratuitement
et affranchis à toute la France, que n’a-t-elle répandu ? que n’a-t-elle osé ? où n’a-t-elle pénétré ? Elle a
forgé des libelles dans les bureaux de la police[268]! Hier elle jetait des chansons dans l’Œil-de-Bœuf,
aux pieds du Roi ! Aujourd’hui où n’est-elle pas ? Écoutez les on-dit, les propos, les suppositions, les
imaginations, les paroles à l’oreille, les éclats de rire ; écoutez les mécontentements, les rancunes, la
jalousie, la fatuité, les passions des individus et les passions des partis ; écoutez ce chuchotement et ce
murmure d’un peuple, qui remonte et redescend, redescend et remonte les halles à Versailles et de
Versailles aux halles ! Écoutez la populace, écoutez les porteurs de chaises ; écoutez les courtisans,
ramenant la calomnie de Marly, la ramenant des bals de la Reine, la ramenant en poste à Paris ! Écoutez
les marquis au foyer des comédies, chez les Sophie Arnould et les Desmare, chez les courtisanes et les
chanteuses ! Interrogez la rue, l’antichambre, les salons, la cour, la famille royale elle-même : la
calomnie est partout et jusqu’aux côtés de la Reine[269].
Quel plaisir de Marie-Antoinette dont la calomnie n’ait fait un soupçon, un outrage ? Quelle proie,
ses moindres jeux ! Quelle proie, cette dissipation innocente où la Reine portait l’assurance de sa
conscience sans reproches, les étourderies de ses promenades à cheval, ses amusements aux bals de la
Saint-Martin à la salle de comédie de Versailles[270], ses courses aux bals de l’Opéra, où elle venait
avec une seule dame du palais et ses gens en redingote grise ! Quelle victoire de la calomnie, sa voiture
cassée une nuit à l’entrée de Paris, et son entrée dans la salle avec ce mot naïf : C’est moi, en fiacre !
N’est-ce pas bien plaisant ? Quels bruits semés sur ses promenades de 1778, les nocturnales de la
terrasse du château ! Quels bruits sur ses retraites à Trianon[271]!
Une seule amitié de la Reine a-t-elle été respectée ? Un seul attachement, même parmi ceux-là qui
semblaient défier la calomnie, a-t-il été sacré pour les calomniateurs ? Un seul homme, quels que
fussent entre la Reine et lui les liens du sang, les différences d’âge ou les antipathies d’humeur, un seul
homme a-t-il pu s’approcher d’elle sans que la calomnie ne le félicitât et ne plaignît Louis XVI ? La
Reine distingue-t-elle M. de Coigny ? Par ses vertus solides, par l’expérience de la vie et la science de
la cour que lui donnent ses quarante-cinq ans et sa gentilhommerie parfaite, par cette gravité et ces
gronderies de vieux seigneur espagnol veillant une jeune Reine, M. de Coigny devient-il cher et
précieux à Marie-Antoinette, comme un mentor, comme un ami, comme le chevalier d’honneur de sa
réputation ? L’épouse est condamnée.
Quel déchaînement à chacune des grossesses de la Reine ! Que de noms prononcés, même à ne
compter que les noms qui ne sont pas un blasphème ! Édouard Dillon, M. de Coigny, le duc de Dorset,et le prince Georges de Hesse-Darmstadt, et l’officier des gardes du corps Lambertye, et un certain du
Roure, et un M. de Saint-Paër, et le comte de Romanzof, et lord Seymour, et le duc de Guines[272], et
le jeune lord Strathavon…[273]. Arrêtons-nous. Plus bas ce n’est plus même la calomnie, c’est
l’ordure ; c’est la Liste civile, la liste « de toutes les personnes avec lesquelles la Reine a eu des
relations de débauches[274]!… »
De tous ces noms, de tous ces bruits, des anecdotes, des chroniques, des propos, des chansons, des
libelles, de cette conjuration de la calomnie contre Marie-Antoinette, qu’est-il resté ? Hélas ! un
préjugé.
Fortune épouvantable de cette Reine, dont le procès sera fait sans pièces, dont la mémoire sera
déshonorée sans preuves ! Cependant où sont les faits ? Un pamphlet vous dira que le visage de la
Reine « se reprintanisait » quand Dillon entrait au bal. Un anecdotier citera, d’après d’autres, un mot
que la Reine n’a pu dire, et un mot que Louis XVI n’a pas dit. Voilà les faits sur Dillon[275]. À peine
en est-il autant sur les autres !
Mais au delà de l’on-dit, qu’y a-t-il ? Derrière l’accusation vague, impersonnelle et sans
responsabilité, où est l’accusateur ? Contre l’honneur de Marie-Antoinette où est le témoignage ? où
est le témoin ? Le témoignage est une phrase de M. de Besenval, et le témoin de M. de Lauzun.
M. de Besenval raconte dans ses Mémoires que, lors du duel du comte d’Artois et du duc de
Bourbon, ayant à parler à la Reine, il fut introduit par M. Campan dans une chambre où il y avait un
billard qu’il connaissait pour y avoir joué souvent avec la Reine ; puis, de cette chambre, dans une
chambre qu’il ne connaissait point, simplement mais commodément meublée. « Je fus étonné, dit M. de
Besenval, non pas que la Reine eût désiré tant de facilités, mais qu’elle eût osé se les procurer[276]. »
Ainsi une chambre qu’il ne connaît pas, à côté d’une chambre qu’il connaît, dans ce Versailles, dans cet
autre Vatican aux huit cents chambres, voilà qui suffit à M. de Besenval pour soupçonner, que dis-je ?
pour juger et condamner Marie-Antoinette. C’est faire trop bon marché de l’honneur d’une Reine et des
exigences de la justice historique. Encore madame Campan explique-t-elle sans réplique possible la
destination de cette chambre, qui était bien pis qu’une chambre, qui était un appartement composé
d’une très petite antichambre, d’une chambre à coucher et d’un cabinet, et destiné à loger la dame
d’honneur de la Reine dans le cas de couche ou de maladie, usage auquel il avait déjà servi[277].
M. de Besenval avait les meilleures raisons du monde pour s’étonner, s’indigner presque de si peu.
Que disait-il à M. Campan en montant derrière lui les escaliers jusqu’à cette chambre mystérieuse ?
« Mon cher Campan, ce n’est pas quand on a des cheveux gris et des rides qu’on s’attend qu’une jeune
et jolie reine de vingt ans fasse passer par des chemins détournés pour autre chose que pour des
affaires[278]. » La réflexion était d’un philosophe ; mais M. de Besenval avait-il toujours eu cette
philosophie ? N’avait-il pas oublié un jour ses cheveux gris et ses rides jusqu’à s’oublier lui-même,
qu’à se jeter aux genoux de la Reine ? Levez-vous, Monsieur, dit la Reine, le Roi ignorera un tort qui
vous ferait disgracier pour toujours[279]. Et M. de Besenval s’était relevé balbutiant, avec une de ces
hontes dont un galant homme garde le remords et rougit de se venger.
Voici pourtant autre chose qu’une phrase, voici une déposition. Voici tous les faits, toutes les
preuves, en un mot, l’accusation de M. de Lauzun. Il serait trop facile de discuter le témoin, cet homme
« romanesque n’ayant pu être héroïque, » cet homme jugé par ses Mémoires, cet homme qui, vivant, a
compromis toutes ses amours, et, mort, les a déshonorées. Nous ne parlerons pas de l’homme : le
laisser parler est la meilleure façon de venger l’honneur de Marie-Antoinette.
La Reine avait rencontré M. de Lauzun chez madame de Guéménée ; elle l’accueillait avec bonté.
« En deux mois, dit Lauzun, je devins une espèce de favori[280]. » M. de Lauzun ne rappelle pas ici
que sa faveur a commencé auprès de la Dauphine le jour où, après un séjour de trois semaines à
Chanteloup, et l’offre de sa fortune et de sa personne au maître de Chanteloup, il entrait dans le bal de
madame de Noailles, apportant des nouvelles du ministre exilé. Reine, Marie-Antoinette n’avait pas
oublié les reconnaissances de la Dauphine, ni le parent dévoué de M. de Choiseul, dont Louis XV avait
puni le dévouement par une disgrâce. Mais suivons M. de Lauzun. Son régiment l’appelle ; il part, puis
il revient, et sa faveur alors monte au plus haut degré. « La Reine ne me permettait pas de quitter la
cour, me faisait toujours place auprès d’elle au jeu, me parlait sans cesse, venait tous les soirs chez
madame de Guéménée, et marquait de l’humeur lorsqu’il y avait assez de monde pour gêner
l’occupation où elle était presque toujours de moi. » Bref, à en croire M. de Lauzun, la Reine l’affiche,
elle l’affiche à ce point que M. de Lauzun vient la supplier de diminuer « les marques frappantes de ses
bontés. » Aux supplications de M. de Lauzun la Reine répond,—au moins faudrait-il douter de la
parole ou de la mémoire de M. de Lauzun, pour douter de la réponse de la Reine,—la Reine répond :« Y pensez-vous ? Devons-nous céder à d’insolents propos ? Non, monsieur de Lauzun, notre cause
est inséparable, on ne vous perdra pas sans me perdre [281]. » Cependant les ennemis qui lui font
une telle faveur et les indiscrétions de la Reine déterminent M. de Lauzun, ce héros d’aventures, à fuir,
à s’éloigner de la cour et à passer en Russie. Il vient annoncer cette résolution à la Reine, et c’est ici la
grande scène du roman. Donnons la parole, non pas aux Mémoires tronqués de 1822, où le zèle de la
censure a si mal servi la Reine, mais au manuscrit même de M. de Lauzun. «… Lauzun ! ne
m’abandonnez-pas, je vous en conjure ! Que deviendrais-je, si vous m’abandonniez ! » Ses yeux
étaient remplis de larmes ; touché moi-même jusqu’au fond du cœur, je me jetai à ses pieds : « Que ma
vie ne peut-elle payer tant de bontés, une si généreuse sensibilité ! » Elle me tendit la main ; je la baisai
plusieurs fois avec ardeur, sans changer de posture. Elle se pencha vers moi avec tendresse ; je la serrai
contre mon cœur, qui était fortement ému. Elle rougit, mais je ne vis pas de colère dans ses yeux. « Eh
bien ! reprit-elle en s’éloignant un peu, n’obtiendrai-je rien ?—Le croyez-vous ? répondis-je avec
beaucoup de chaleur. Suis-je à moi ? N’êtes-vous pas tout pour moi ? C’est vous seule que je veux
servir ; vous êtes mon unique souveraine. Oui, continuai-je plus tranquillement, vous êtes ma Reine,
vous êtes la Reine de France. » Ses yeux semblaient me demander encore un autre titre…[282]. » Ainsi
la Reine s’est offerte à M. de Lauzun, et M. de Lauzun a refusé la Reine. J’ai laissé parler M. de
Lauzun ; je lui ai répondu[283].
Mais lui-même, M. de Lauzun, n’est-il pas encore un historien à la Besenval ? Il y a, en effet, dans la
vie du don Juan une page honteuse et un jour de défaite : c’est le jour où, la porte de la Reine
brusquement ouverte, la Reine dit à M. de Lauzun, d’une voix et d’un geste courroucés, un Sortez,
Monsieur ![284] dont les Mémoires de Lauzun ne parlent pas.
J’allais oublier une dernière calomnie, la calomnie à propos de M. de Fersen ; mais celle-ci a pour
garant moins encore que le témoignage de M. de Besenval ou de M. de Lauzun : elle n’a pour elle que
la parole de M. de Talleyrand[285].
Que reste-t-il d’accusateurs à Marie-Antoinette ? Ses défenseurs : ceux-là qui ont dit que ce serait
mal servir la mémoire de la Reine que « de tout nier, » qu’il fallait faire une part à ses faiblesses, passer
condamnation sur les fragilités de son sexe et de l’humanité, et qu’il lui resterait encore assez de nobles
vertus pour mériter la pitié, la sympathie, l’estime même de la postérité. Singuliers historiens ! pour
prêter cette facilité à l’histoire et compromettre sa morale jusqu’à cette indulgence ! Amis pires que
tous les ennemis de Marie-Antoinette, ces Tilly qui la défendent en l’excusant !
Non, Marie-Antoinette n’a pas besoin d’excuse ; non, la calomnie n’a pas été médisance :
MarieAntoinette est demeurée pure. Toute la part de la jeunesse, toute la part de la femme, toute la part de
l’humanité est faite en elle par ces mots du prince de Ligne : « La prétendue galanterie de la Reine ne
fut jamais qu’un sentiment profond d’amitié pour une ou deux personnes, et une coquetterie de femme,
de Reine, pour plaire à tout le monde[286]. »
Le jugement de l’histoire n’ira ni en deçà ni au delà de ce jugement : il s’y arrêtera et s’y fixera
comme à la mesure précise de l’équité, de la vérité et de la justice.

Il en est qui ont voulu faire de l’affaire du collier la condamnation de Marie-Antoinette ; elle est la
condamnation de la calomnie. Et quel plus grand exemple de l’absurdité et de la monstruosité de ces
accusations ?
Le fond du procès est bien simple : ou la Reine est innocente, ou il faut admettre que la Reine s’est
vendue pour un bijou ; et à qui ? à l’homme de France contre lequel elle avait les plus vives et les plus
justes préventions. Et quels sont, cette hypothèse admise, les témoins dont l’affirmation prévaut contre
la dénégation de la Reine ? C’est ce couple de malheureux sans métier, sans ressources, et faisant
ressource de tous les métiers, industriels, entremetteurs, mendiants, ramassant leur pain dans les
antichambres, vivant de hasards et de prostitutions entre le Mont-de-Pitié et Bicêtre, errant d’auberge en
auberge, disputant les hôteliers à coups de poing, poursuivis de gîte en gîte par les dettes et les hontes
criardes !
Voici l’affaire : le joaillier Bœhmer avait vendu à la Reine des girandoles d’oreilles, moyennant
360,000 livres, payables sur la cassette de la Reine, qui était de 100,000 écus par an. Bœhmer avait
encore vendu au Roi, pour la Reine, une parure de rubis et de diamants blancs, puis une paire de
bracelets de 800,000 livres. La Reine alors déclarait à Bœhmer qu’elle trouvait son écrin assez riche, et
qu’elle ne voulait rien y ajouter ; et le public la voyait si rarement porter ses diamants, qu’il croyait
qu’elle y avait renoncé. Bœhmer cependant s’occupait de la réunion des plus beaux diamants qui se
trouvaient dans le commerce pour en former un collier à plusieurs rangs que sa pensée secrète destinaità la Reine. Il songeait à le faire proposer à la Reine par quelque personne de la cour ; un gentilhomme
de la chambre du Roi consentait à le présenter au Roi. Le Roi, émerveillé de la beauté des diamants,
accourait l’offrit à la Reine. Mais la Reine assurait le Roi qu’elle serait désolée d’une telle dépense
pour un pareil objet ; qu’elle avait de beaux diamants ; que l’usage de la cour était de n’en plus porter
que quatre ou cinq fois par an ; et que, tout bien considéré,—on était alors en guerre,—il valait mieux
acheter un vaisseau à la France qu’un collier à la Reine. Un an après, Bœhmer, ayant échoué dans le
placement de son collier auprès des cours d’Europe, le Roi venait de nouveau l’offrir à la Reine, et la
Reine renouvelait encore une fois ses refus. Sur ce refus, Bœhmer sollicitait, en qualité de joaillier de
la couronne, une audience de la Reine. Il se jetait à ses pieds, lui déclarant qu’il était un homme ruiné,
qu’il n’avait plus qu’à se jeter dans la rivière. La Reine répondait à Bœhmer qu’elle ne lui avait point
commandé ce collier qui le ruinait ; qu’à toutes ses propositions de beaux assortiments, elle lui avait
déclaré au contraire ne vouloir pas ajouter quatre diamants à ses diamants. « Je vous ai refusé votre
collier, disait en finissant la Reine ; le Roi a voulu me le donner, je l’ai refusé de même. Ne m’en
parlez donc jamais. Tâchez de le diviser et de le vendre, et ne vous noyez pas. » De ce jour, la Reine,
mise en garde contre la répétition de pareilles scènes, évitait Bœhmer, et, pour mieux l’éviter, donnait
toutes ses parures à réparer au valet de chambre joaillier. Tout semblait terminé pour la Reine, lorsque,
le 3 août 1785, Bœhmer se présentait à madame Campan, réclamant l’argent du collier acheté par le
cardinal de Rohan au nom de la Reine. Madame Campan informait la Reine de la réclamation de
Bœhmer. La Reine, qui avait vu Bœhmer très exalté, le croyait fou. Mais une entrevue avec Bœhmer,
puis le mémoire de Bœhmer et Bassange, instruisaient bientôt la Reine de l’achat, fait en son nom, du
collier par le cardinal de Rohan et de l’apposition de sa signature sur le traité. Imaginez à ce coup de
foudre la stupéfaction et la douleur de la Reine !
Cette douleur, cette stupéfaction éclatent sur le coup avec l’accent de la vérité la plus sincère dans
une lettre de Marie-Antoinette, adressée à son frère, Joseph II :
Ce 22 août 1785,
« Vous aurez déjà su, mon cher frère, la catastrophe du cardinal de Rohan. Je profite du courrier
de M. de Vergennes pour vous en faire un petit abrégé. Le cardinal est convenu d’avoir acheté en
mon nom, et de s’être servi d’une signature qu’il a cru mienne, pour un collier de diamants de seize
cent mille francs. Il prétend avoir été trompé par une Mme Valois de la Mothe. Cette intrigante du
plus bas étage n’a nulle place ici, et n’a jamais eu d’accès auprès de moi. Elle est depuis deux jours
dans la Bastille, et, quoique par son premier interrogatoire elle convienne d’avoir eu beaucoup de
relations avec le C——, elle nie fermement d’avoir eu aucune part au marché du collier. Il est à
observer que les articles du marché sont écrits de la main du C——; à côté de chacun le mot
« approuvé » de la même écriture qui a signé au bas « Marie-Antoinette de France. » On présume
que la signature est de ladite Valois de la Mothe. On l’a comparée avec des lettres qui sont
certainement de sa main ; on n’a pris nulle peine à contrefaire mon écriture, car elle ne lui
ressemble en rien, et je n’ai jamais signé « de France. » C’est un étrange roman aux yeux de tout ce
pays-ci, que de vouloir supposer que j’ai pu vouloir donner une commission secrète au
cardinale »[287].
Et qui donc osait se dire son confident ? Qui jouait le négociateur dans cette affaire ? L’homme, le
seul homme peut-être de France auquel Marie-Antoinette avait fait vœu de ne pas pardonner ; l’homme
qui avait livré Marie-Thérèse aux risées de la du Barry ; l’homme qui, à la cour de Vienne, avait
calomnié la fille auprès de la mère, à ce point que l’impératrice avait envoyé le baron de Neni en France
pour s’assurer des faits ; l’homme qui, à la cour de Versailles, n’avait cessé de montrer l’archiduchesse
d’Autriche dans la Reine de France ; l’homme qui avait parlé de la coquetterie de la Reine de façon à
manquer à l’épouse de son roi ; l’homme, enfin, dont toute la diplomatie, en France comme à
l’étranger, n’avait été que raillerie et perfidie contre la personne de Marie-Antoinette ; l’homme à qui,
au su de la cour, Marie-Antoinette n’avait jamais daigné adresser la parole, et qu’elle avait réduit à se
glisser honteusement, travesti et déguisé, dans les jardins de Trianon, pour voir la fête donnée au prince
et à la princesse du Nord[288]… Trouvant cet homme dans cette machination au premier rang et dans
le grand rôle, la Reine imagina que c’était là une nouvelle manœuvre d’une intrigue honteuse. Elle crut
à un complot tramé pour la perdre ; et telle était sa persuasion que, dans l’entrevue avec le Roi et le
cardinal, l’assurance du cardinal lui avait fait penser un moment qu’il allait indiquer un endroit secret
de l’appartement de sa souveraine où il aurait fait cacher le collier par un homme acheté. Dans sa
première indignation la Reine courut au Roi. Le Roi éclata contre tant d’impudence. Le baron deBreteuil, servant ses rancunes particulières, anima encore le ressentiment du Roi et de la Reine, et il fût
résolu de donner à cette grande imposture une éclatante publicité.
Les conseillers de cette résolution, M. de Breteuil et M. de Vermond, ont été blâmés. On les a
accusés d’avoir livré la Reine à la malignité du public, d’avoir compromis son honneur dans des débats
publics. Et cependant, si le parti contraire avait été adopté, si les conseils de la prudence ou plutôt de la
timidité eussent prévalu, si l’affaire avait été étouffée, quelle arme dans les mains des ennemis de la
Reine ! Quelle preuve ils eussent tirée contre l’innocence de Marie-Antoinette, de ce silence, et de cette
défiance de la lumière et de la justice !
Le 15 août, jour de l’Assomption, à midi, toute la cour remplissant la galerie, le cardinal de Rohan,
en rochet et en camail, attendait Leurs Majestés, qui allaient passer pour aller entendre la messe. Il est
appelé dans le cabinet du Roi, où il trouve la Reine. « Qui vous a chargé, Monsieur, lui dit le Roi,
d’acheter un collier pour la Reine de France ?—Ah ! Sire, s’écrie le cardinal, je vois trop tard que j’ai
été trompé ! » Le Roi reprend : « Qu’avez-vous fait de ce collier ?—Je croyais qu’il avait été remis à la
Reine.—Qui vous avait chargé de cette commission ?—Une dame appelée madame la comtesse de la
Motte-Valois, qui m’avait présenté une lettre de la Reine, et j’ai cru faire ma cour à Sa Majesté en
faisant cette commission.—Moi, Monsieur ? interrompt la Reine, qui tourmentait son éventail, moi !
qui depuis mon arrivée à la cour ne vous ai point adressé la parole ! À qui persuaderez-vous, s’il
vous plaît, que j’ai donné le soin de mes atours à un évêque, à un grand aumônier de France ?—Je
vois bien, répond le cardinal, que j’ai été cruellement trompé. Je payerai le collier. L’envie que j’avais
de plaire m’a fasciné les yeux. Je n’ai vu nulle supercherie et j’en suis fâché. » Et le cardinal tire d’un
portefeuille le traité portant la signature : Marie-Antoinette de France. Le Roi le prend. « Ce n’est ni
l’écriture de la Reine, ni sa signature : comment un prince de la maison de Rohan et un grand aumônier
de France a-t-il pu croire que la Reine signait Marie-Antoinette de France ? Personne n’ignore que les
reines ne signent que leurs noms de baptême. » Le Roi, présentant alors au cardinal une copie de sa
lettre à Bœhmer : « Avez-vous écrit une lettre pareille à celle-ci ?—Je ne me souviens pas de l’avoir
écrite.—Et si l’on vous montrait l’original, signé de vous ?—Si la lettre est signée de moi, elle est
vraie.—Expliquez-moi donc toute cette énigme, reprit le Roi : je ne veux pas vous trouver coupable ; je
désire votre justification ». Le cardinal pâlit et s’appuie sur une table. « Sire, je suis trop troublé pour
répondre à Votre Majesté d’une manière…—Remettez-vous, monsieur le Cardinal, dit le Roi, et passez
dans mon cabinet, afin que la présence de la Reine ni la mienne ne nuisent pas au calme qui vous est
nécessaire. Vous y trouverez du papier, des plumes et de l’encre ; écrivez votre déposition. » Le
cardinal obéit. Au bout d’un demi-quart d’heure il rentre, et remet un papier au Roi. Le Roi le prend en
lui disant : « Je vous préviens que vous allez être arrêté.—Ah ! Sire, s’écrie le cardinal, j’obéirai
toujours aux ordres de Votre Majesté, mais qu’elle daigne m’épargner la douleur d’être arrêté dans mes
habits pontificaux, aux yeux de toute la cour !—Il faut que cela soit »; et, sur ce mot, le Roi quitte
brusquement le cardinal sans l’écouter davantage[289].
Au sortir de chez le Roi, le cardinal de Rohan était arrêté et conduit à la Bastille. Deux jours après, il
en sortait pour assister, en présence du baron de Breteuil, à l’inventaire de ses papiers. Le 5 septembre
1785, le jugement du cardinal était enlevé à la juridiction des tribunaux ecclésiastiques, et déféré à la
grand’chambre assemblée par lettres patentes où la volonté du Roi s’exprimait ainsi :
« LOUIS, par la grâce de Dieu, roi de France et de Navarre ; à nos amés et féaux conseillers, les gens
tenans notre cour de Parlement, à Paris, SALUT. Ayant été informé que les nommés Bœhmer et
Bassange auroient vendu un collier au cardinal de Rohan, à l’insu de la Reine, notre très chère épouse
et compagne, lequel leur auroit dit être autorisé par elle à en faire l’acquisition, moyennant le prix de
seize cent mille livres, payables en différens termes et leur auroit fait voir, à cet effet, de prétendues
propositions qu’il leur auroit exhibées comme approuvées et signées par la Reine ; que ledit collier,
ayant été livré par lesdits Bœhmer et Bassange audit cardinal, et le premier payement convenu entre eux
n’ayant pas été effectué, ils auroient eu recours à la Reine. Nous n’avons pu voir sans une juste
indignation que l’on ait osé emprunter un nom auguste et qui nous est cher à tant de titres, et violer,
avec une témérité aussi inouïe, le respect dû à la Majesté royale. Nous avions pensé qu’il étoit de notre
justice de mander devant nous ledit cardinal, et, sur la déclaration qu’il nous a faite, qu’il avoit été
trompé par une femme nommée la Motte de Valois, nous avons jugé qu’il étoit indispensable de nous
assurer de sa personne et de celle de ladite dame de Valois, et de prendre les mesures que notre sagesse
nous a suggérées pour découvrir tous ceux qui auroient pu être auteurs ou complices d’un attentat de
cette nature, et nous avons jugé à propos de vous en attribuer la connoissance pour être le procès par
vous instruit, jugé, la grand’chambre assemblée[290]. »Le cardinal de Rohan se défendait et se justifiait comme il suit. Au mois de septembre 1781,
madame de Boulainvilliers lui présentait une femme dont elle était la bienfaitrice, qu’elle avait
recueillie et élevée, madame de la Motte-Valois. La misère de la protégée de madame de
Boulainvilliers, son nom, son sang, sa figure, son esprit, touchaient le cardinal. Il aidait madame de la
Motte de quelques louis. Mais que pouvait l’aumône contre le désordre de madame de la Motte ? Au
mois d’avril 1784, elle obtenait d’aliéner la pension de 1,500 livres accordée par la cour à la
descendante des Valois. Tout donne à croire que, vers ce temps, des relations s’étaient établies entre le
cardinal et madame de la Motte. Madame de la Motte était entrée dans des secrets échappés au cardinal,
à l’imprudence de sa parole et à la légèreté de son caractère. Elle le savait las de sa position à la cour,
impatient des amertumes de sa disgrâce et des froideurs méprisantes de la Reine, ambitieux et bouillant
d’effacer son passé, prêt à tout, avec l’ardeur de la faiblesse, pour rentrer en grâce. Peu à peu, par
degrés, autour du cardinal et par tous ses familiers, madame de la Motte ébruitait doucement,
discrètement, une protection auguste, une grande faveur dont elle était honorée ; confirmant elle-même
les propos qu’elle semait, disant qu’elle avait un accès secret auprès de la Reine, que des terres du chef
de sa famille allaient lui être restituées, qu’elle allait avoir part aux grâces. Le cardinal, il ne faut pas
l’oublier, s’il n’était ni un niais ni un sot, s’il avait tout le vernis d’un homme du monde et tout l’esprit
d’un salon, le cardinal manquait absolument de ce sang-froid de la raison et de ce contrôle du bon sens
qui est la conscience et la règle des actes de la vie. Aveuglé par son désir de rentrer en grâce, il
s’abandonnait à madame de la Motte, qui travaillait sans relâche sa confiance, nourrissait ses désirs,
enhardissait ses illusions par toutes les ressources et toutes les audaces de l’intrigue et du mensonge.
Un jour madame de la Motte disait au cardinal : « Je suis autorisée par la Reine à vous demander par
écrit la justification des torts qu’on vous impute. » Cette apologie remise par le cardinal à madame de
la Motte, madame de la Motte apportait, quelques jours après, ces lignes où elle faisait ainsi parler la
Reine au cardinal : « J’ai lu votre lettre, je suis charmée de ne plus vous trouver coupable ; je ne puis
encore vous accorder l’audience que vous désirez. Quand les circonstances le permettront, je vous en
ferai prévenir ; soyez discret[291]. »
Et quels soupçons, quelles inquiétudes pouvaient rester au cardinal après cette impudente comédie
d’août 1784, imaginée par madame de la Motte, où une femme ayant la figure, l’air, le costume et la
voix de la Reine, lui apparaissait dans les jardins de Versailles et lui donnait à croire que le passé était
oublié ? De ce jour, le cardinal appartenait tout entier à madame de la Motte. Les espérances insolentes
qu’il osait concevoir de cette entrevue le livraient et le liaient à une crédulité sans réflexion, sans
remords, sans bornes. Madame de la Motte pouvait dès lors en abuser à son gré, en faire l’instrument de
sa fortune, le complice de ses intrigues. Elle pouvait tout demander au cardinal au nom de cette Reine
qui lui avait pardonné, non avec la dignité d’une reine, mais avec la grâce d’une femme. Et c’est dès ce
mois d’août une somme de 60,000 livres que madame de la Motte tire du cardinal, pour des infortunés,
dit-elle, auxquels la Reine s’intéresse ; et c’est, au mois de novembre, une autre somme de 100,000
écus qu’elle obtient encore de lui, au nom de la Reine, pour le même objet.
Mais de telles sommes étaient loin de suffire aux besoins, aux dettes, aux goûts, au luxe, à la maison
de madame de la Motte. Tentée par l’occasion, elle songea à faire sa fortune, une grande fortune, d’un
seul coup.
Bassange et Bœhmer, qui entretenaient tout Paris de leur collier et battaient toutes les influences
pour forcer la main au Roi ou à la Reine, étaient tombés sur un sieur Delaporte, de la société de
madame de la Motte, qui leur avait parlé de madame de la Motte comme une dame honorée des bontés
de la Reine. Bassange et Bœhmer sollicitent aussitôt de madame de la Motte la permission de lui faire
voir le collier. Elle y consent, et le collier lui est présenté le 29 décembre 1784. Madame de la Motte,
habile à cacher son jeu, parle aux joailliers de sa répugnance à se mêler de cette affaire, sans les
désespérer toutefois. Au sortir de l’entrevue, elle se hâte d’expédier, par le baron de Planta, une
nouvelle lettre au cardinal, alors à Strasbourg. Madame de la Motte y faisait dire à la Reine : « Le
moment que je désire n’est pas encore venu, mais je hâte votre retour pour une négociation secrète qui
m’intéresse personnellement et que je ne veux confier qu’à vous ; la comtesse de la Motte vous dira de
ma part le mot de l’énigme[292]. » Le 20 janvier 1785, madame de la Motte fait dire aux joailliers de
se rendre chez elle le lendemain 21 ; et là, en présence du sieur Hachette, beau-père du sieur Delaporte,
elle leur annonce que la Reine désire le collier, et qu’un grand seigneur sera chargé de traiter cette
négociation pour Sa Majesté. Le 24 janvier, le comte et la comtesse de la Motte rendent visite aux
joailliers, leur disent que le collier sera acheté par la Reine, que le négociateur ne tardera pas à paraître,
et qu’ils avisent à prendre leurs sûretés. L’affaire avait été engagée pendant l’absence du cardinal.Madame de la Motte lui apprenait à son retour de Saverne, le 5 janvier, que la Reine désirait acheter le
collier des sieurs Bœhmer et Bassange, et entendait le charger de suivre les détails et de régler les
conditions de l’achat ; elle appuyait son dire de lettres qui ne permettaient au cardinal qu’une
soumission respectueuse.
Le 24 janvier, le cardinal, à la suite d’une visite des époux de la Motte, entre chez les joailliers, se
fait montrer le collier, et ne cache pas qu’il achète non pour lui-même, mais pour une personne qu’il ne
nomme pas, mais qu’il obtiendra peut-être la permission de nommer. Quelques jours après, le cardinal
revoit les joailliers. Il leur montre des conditions écrites de sa main : 1° le collier sera estimé, si le prix
de 1,600,000 livres paraît excessif ; 2° les payements se feront en deux ans, de six mois en six mois ; 3°
on pourra consentir des délégations ; 4° ces conditions agréées par l’acquéreur, le collier devra être
livré le 1er février au plus tard. Les joailliers acceptent ces conditions, et signent l’écrit sans que la
Reine soit nommée. Cet écrit, revêtu de l’acceptation des joailliers, est remis à madame de la Motte qui
deux jours après le rend au cardinal, avec des approbations à chaque article, et au bas la signature :
Marie-Antoinette de France.
Aussitôt le cardinal, étourdi du succès de sa négociation, de la faveur dont il croit jouir, du mystère
même dont la Reine entoure sa confiance, écrit aux joailliers que le traité est conclu, et les prie
d’apporter l’objet vendu. Les joailliers, assurés que c’est à la Reine qu’ils vendent, se rendent aux
ordres du cardinal. Le collier reçu, le cardinal se rend à Versailles, arrive chez madame de la Motte, lui
remet l’écrin : « La Reine attend, dit madame de la Motte, ce collier lui sera remis ce soit. » En ce
moment paraît un homme qui se fait annoncer comme envoyé par la Reine. Le cardinal se retire dans
une alcôve ; l’homme remet un billet ; madame de la Motte le fait attendre quelques instants, va
montrer le collier au porteur. L’homme est rappelé. Il reçoit l’écrin. Il part.
Le cardinal, convaincu que le collier est remis à la Reine, donne ce jour même la première preuve de
l’acquisition faite par la Reine par cette lettre : « Monsieur Bœhmer, S. M. la Reine m’a fait connaître
que ses intentions étoient que les intérêts de ce qui sera dû après le premier payement, fin août, courent
et vous soient payés successivement avec les capitaux jusqu’à parfait acquittement. » Ainsi le cardinal,
enfoncé dans la confiance, n’a pas un doute. Le lendemain, il charge son heiduque Schreiber de voir s’il
n’y aurait rien de nouveau dans la parure de la Reine au dîner de Sa Majesté. Le 3 février, rencontrant à
Versailles le sieur et la dame Bassange, il leur reproche de n’avoir point fait encore leurs très humbles
remerciements à la Reine de ce qu’elle a bien voulu acheter leur collier. Il les pousse à la voir, à en
chercher l’occasion, à la provoquer. Toutefois, le cardinal s’étonnait de ne pas voir la Reine porter le
collier, et il partait pour Saverne, ne soupçonnant rien encore, mais déjà moins hardi dans ses rêves,
presque déçu. Madame de la Motte venait le retrouver à Saverne, et relevait sa confiance en lui
promettant une audience de la Reine à son retour. Le cardinal, revenu de Saverne, l’audience tardant, la
Reine continuant à ne pas porter le collier, le cardinal s’inquiétait. Il pressait madame de la Motte. « La
Reine trouvait le prix excessif, répondait madame de la Motte, qui voulait gagner du temps ; la Reine
demandait, ou l’estimation, ou la diminution de 200,000 livres. Jusque-là, ajoutait madame de la
Motte, la Reine ne portera pas le collier. » Les joailliers se soumettaient à la réduction, et madame de la
Motte faisait voir au cardinal une nouvelle lettre de la Reine, dans laquelle la Reine disait qu’elle
gardait le collier, et qu’elle ferait payer 700 000 livres au lieu de 400 000 à l’époque de la première
échéance, fixée au 31 juillet[293].
C’est alors que le cardinal, les joailliers ayant négligé de se présenter devant la Reine pour la
remercier, exigeait d’eux qu’ils lui écrivissent leurs remerciements. Malheureusement cette lettre de
Bœhmer, reçue par la Reine, lue par elle, tout haut, devant ses femmes présentes ; cette lettre, qui eût
pu être une révélation, était considérée par la Reine comme un nouvel acte de folie de ce marchand qui
l’avait menacée de se jeter à l’eau. La Reine, n’y comprenant rien et n’y voyant « qu’une énigme du
Mercure », la jetait au feu. Et qui pourrait essayer de nier l’ignorance de la Reine ? Ne faudrait-il pas
nier cette note écrite au moment où la fraude va être découverte, et trouvée dans le peu de papiers du
cardinal échappés au feu allumé par l’abbé Georgel ? « Envoyé chercher une seconde fois B.
(Bœhmer). La tête lui tourne depuis que A. (la Reine) a dit : Que veulent dire ces gens là ? Je crois
qu’ils perdent la tête[294]. »
Ceci se passait le 12 juillet. Quelques jours après, madame de la Motte avertissait le cardinal que les
700,000 livres, payables au 31 juillet, ne seraient pas payées, que la Reine en avait disposé ; mais que
les intérêts seraient acquittés. La préoccupation de ce payement qui manque, le souci de faire attendre
les joailliers, troublent le cardinal. Il s’alarme. A ce moment, il lui tombe sous les yeux de l’écriture de
la Reine. Il soupçonne. Il mande madame de la Motte. Elle arrive tranquille, et le rassure. Elle n’a pasvu, dit-elle, écrire la Reine ; mais les approbations sont de sa main, il n’y a pas le moindre doute à
avoir. Elle jure que les ordres qu’elle a transmis au cardinal lui viennent de la Reine. D’ailleurs, pour
lui ôter toute inquiétude, elle va lui apporter 30,000 livres de la part de la Reine pour les intérêts. Et
ces 30,000 livres, madame de la Motte les apporte au cardinal. Le cardinal ignore que madame de la
Motte les a empruntées sur des bijoux mis en gage chez son notaire, et tous ses soupçons tombent
devant une pareille somme apportée par une femme qu’il nourrit de ses charités.
Le 3 août, Bœhmer voyait madame Campan à sa maison de campagne, et tout se découvrait. Madame
de la Motte faisait appeler le cardinal, dont l’aveuglement continuait sans que cette phrase de Bassange,
du 4 août, l’eût éclairé : « Votre intermédiaire ne nous trompe-t-il pas tous les deux ? » Madame de la
Motte se plaignait au cardinal d’inimitiés redoutables conjurées contre elle, lui demandait un asile, le
compromettait par cette hospitalité, puis le quittait le 5, et se retirait à Bar-sur-Aube. Elle espérait que
l’affaire se dénouerait sans éclat ; elle comptait que le cardinal avait trop à risquer pour appeler sur son
imprudence et sa témérité le bruit, la lumière, la justice. Compromis avec elle, le cardinal payerait et se
tairait, pensait madame de la Motte[295].
Toute cette affaire n’était donc qu’une escroquerie. Encore l’idée n’en était-elle pas bien neuve. Le
scandale n’était pas oublié d’une madame de Cahouet de Villiers, qui par deux fois, en 1777, imitant
l’écriture et la signature de Marie-Antoinette, s’était fait livrer d’importantes fournitures par la
demoiselle Bertin ; puis, réprimandée pour toute punition et pardonnée par la Reine, fabriquait une
nouvelle lettre signée Marie-Antoinette au moyen de laquelle elle enlevait 200 00 livres au fermier
général Béranger[296]. Une autre intrigue, moins ébruitée, presque inconnue du public même alors,
n’avait-elle pas, quelques années après, annoncé l’affaire du collier, et montré la voie à l’imagination
de madame de la Motte ? Une femme, en 1782, s’était vantée, elle aussi, d’être honorée de la confiance
et de l’intimité de la Reine. Elle montrait des lettres de madame de Polignac, qui la priait de se montrer
à Trianon. Elle usait du cachet de la Reine, surpris par elle sur la table du duc de Polignac. A l’entendre,
elle disposait de la faveur de madame de Lamballe ; à l’entendre, elle avait par son crédit sur la Reine,
désarmé le ressentiment de la princesse de Guéménée et de madame de Chimay contre une dame de
Roquefeuille. Mêmes mensonges et mêmes dupes, c’est la même comédie, et, chose inconcevable, c’est
le même nom : l’intrigante de 1782 s’appelait, elle aussi, de la Motte ! Marie-Josèphe-Françoise
Waldburg-Frohberg, épouse de Stanislas-Henri-Pierre du Pont de la Motte, ci-devant administrateur et
inspecteur du collège royal de la Flèche[297].

À l’appui de sa bonne foi de dupe, le cardinal de Rohan apportait la subite fortune et le soudain
étalage de madame de la Motte, ce mobilier énorme dont Chevalier avait fourni les bronzes, Sikes les
cristaux, Adam les marbres ; tout ce train, monté d’un coup de baguette, chevaux, équipage, livrée ; tant
de dépenses, l’achat d’une maison, d’une argenterie magnifique, d’un écrin de 100,000 livres, tant
d’argent jeté de tous les côtés aux caprices les plus ruineux, par exemple à un oiseau automate de 1,500
livres ! La défense du cardinal rapprochait de ces dépenses les ventes successives de diamants faites par
la femme de la Motte, à partir du 1er février, pour 27,000 livres, 16,000 livres, 36,000 livres, etc.; les
ventes de montures de bijoux pour 40 ou 50,000 livres ; les ventes opérées en Angleterre par le mari de
madame de la Motte de diamants semblables à ceux du collier, d’après le dessin envoyé de France, pour
400 000 livres en argent, ou échangés contre d’autres bijoux, tels qu’un médaillon de diamants de 230
louis, des perles à broder pour 1,890 louis, etc.; tous échanges ou ventes certifiés par les tabellions
royaux de Londres. L’éclat de cette fortune et de ces dépenses, ajoutait la défense, avait été
soigneusement dérobé au cardinal par madame de la Motte. Elle le recevait dans un grenier lorsqu’il
venait chez elle ; et le 5 août, lorsqu’elle le quittait pour aller habiter la maison qu’elle avait achetée à
Bar-sur-Aube, elle lui disait se retirer chez une de ses parentes[298].
Madame de la Motte niait tout. Elle niait ses rapports avec les joailliers, ce bruit de faveur auprès de
la Reine répandu par elle, le récit fait par le cardinal de la remise du collier. Ne voyant son salut que
dans la perte du cardinal, elle imaginait cette fable d’une influence magnétique de Cagliostro sur le
cardinal. C’était à Cagliostro, suivant elle, que le cardinal avait remis le collier. C’était Cagliostro qui
avait fait prendre au cardinal le comte et la comtesse de la Motte pour agents, en France et en
Angleterre, du dépècement et du changement de nature du collier. Les deux grands faits à sa charge, la
fausse signature de la Reine sur le marché, et la comédie de l’apparition de la Reine au cardinal dans le
Parc de Versailles, madame de la Motte les repoussait d’un ton léger. Suivant elle, « le cardinal ayant
toujours gardé le plus grand secret sur cette négociation qu’il a conduite lui-même, elle ne connaît la
négociation que comme le public, par les lettres patentes du mois de septembre dernier et le réquisitoireen forme de plaintes du procureur général. » Quant à la scène du parc de Versailles, elle s’écrie
ironiquement dans son Mémoire : « C’est le baron de Planta qui apparemment aura fait voir à M. de
Rohan, ou lui aura fait croire qu’il voyoit on ne sait quel fantôme à travers l’une de ces bouteilles
d’eau limpide avec laquelle Cagliostro a fait voir notre auguste Reine à la jeune demoiselle de la
Tour ; » et, raillant agréablement le cardinal : « Dans ce rêve extravagant, M. de Rohan a-t-il donc
reconnu ce port majestueux, ces attitudes de tête qui n’appartiennent qu’à une Reine fille et sœur
d’empereur[299]? »
Une déposition inattendue venait faire justice du persiflage de madame de la Motte. Un religieux
minime déclarait avoir désiré prêcher à la cour, pour obtenir le titre de prédicateur du Roi. Refusé pour
un de ses sermons soumis au grand aumônier de France, il avait été engagé à se présenter chez madame
de la Motte, qui, lui dit-on, gouvernait le cardinal et lui obtiendrait cette faveur. Il avait suivi le conseil,
réussi auprès de madame de la Motte, prêché devant le Roi. De là une grande reconnaissance du
religieux, qui devenait l’ami de madame de la Motte et son commensal habituel. Un jour qu’il y dînait,
il avait été frappé de la beauté d’une jeune personne et de sa ressemblance avec la Reine. Il se rappelait
l’avoir vue reparaître le soir, après une seconde toilette, avec la coiffure habituelle de la Reine[300].
Sur cette déposition, sur les recherches de la police, la demoiselle d’Oliva était arrêtée, le 17 octobre, à
Bruxelles, et amenée à la Bastille. Interrogée, elle confirmait la déposition du père Loth. Un homme,
qui l’avait rencontrée au Palais-Royal, lui avait rendu plusieurs visites. Il lui parlait de protections
puissantes qu’il voulait lui faire obtenir, puis lui annonçait la visite d’une dame de grande distinction
qui s’intéressait à elle. Cette dame était madame de la Motte. Elle se disait à la d’Oliva chargée par la
Reine de trouver une personne qui pût faire quelque chose qu’on lui expliquerait lorsqu’il en sera
temps, et lui offrait 15,000 livres. La d’Oliva acceptait. C’était dans les premiers jours d’août. Le
comte et la comtesse de la Motte emmènent la d’Oliva à Versailles. Ils sortent, puis reviennent, et lui
annoncent que la Reine attend avec la plus vive impatience le lendemain, pour voir comment la chose
se passera. Le lendemain, c’est la comtesse qui s’occupe elle-même de la toilette de la d’Oliva. Elle lui
met une robe de linon, une robe à l’enfant ou une gaule, appelée plus communément une chemise, et la
coiffe en demi-bonnet. Quand elle est habillée, la comtesse lui dit : « Je vous conduirai ce soir dans le
parc, et vous remettrez cette lettre à un très-grand seigneur que vous y rencontrerez. » Entre onze
heures et minuit, madame de la Motte lui jetait un mantelet blanc sur les épaules, une thérèse sur la
tête, et la conduisait au parc. En chemin, elle lui remettait une rose : « Vous remettrez cette rose, avec
la lettre, à la personne qui se présentera devant vous, et vous lui direz seulement : Vous savez ce que
cela veut dire. » Et madame de la Motte ajoute, pour rassurer la d’Oliva, que tout a lieu avec
l’agrément de la Reine : « La Reine sera derrière vous. » Arrivée au parc, madame de la Motte fait
placer la d’Oliva dans une charmille, puis va chercher le grand seigneur, qui s’approche en s’inclinant.
La d’Oliva dit la phrase, remet la rose… « Vite ! vite ! venez ! » C’est madame de la Motte qui accourt
et l’entraîne[301].
Ce démenti, donné à toute la défense de madame de la Motte, n’abattit point son impudence. Mais
bientôt un autre démenti confondait ses mensonges. Réteaux de Villette, son confident, son secrétaire,
arrêté à Genève, avouait qu’abusé par l’influence de madame de la Motte, par l’espérance d’une fortune
auprès du cardinal, il avait écrit sous la dictée de madame de la Motte toutes les fausses lettres qui
avaient trompé M. de Rohan. Il avouait qu’il avait tracé, sous ses ordres, les mots Approuvé en marge
du traité de vente du collier, tracé au bas la signature Marie-Antoinette de France[302].
Qu’ajouter ? La lumière est faite, comme jamais peut-être elle n’a été faite dans une affaire
semblable. Les preuves sont des faits. La vérité, la duperie du cardinal, l’escroquerie de madame de la
Motte, l’innocence de la Reine, ne sont pas à démontrer : elles éclatent et n’appartiennent plus à la
discussion. Où donc l’opinion, qui ne voulait point de la lumière, qui ne voulait point de la vérité, qui
ne voulait point de l’innocence de la Reine, était-elle réduite à se réfugier ? Où ? Dans les nouveaux
mensonges de madame de la Motte, dans les calomnies de son Sommaire[303]. Que dis-je ? Dans le
murmure et le balbutiement de ses réponses, dans les lambeaux de ses interrogatoires infidèlement
rapportés ! Il fallait, pour se refuser à l’évidence, abaisser sa foi jusqu’à ces libelles que publiera la
Motte, l’épaule encore rouge du V de voleuse ; il fallait croire à l’authenticité de toutes les lettres de la
Reine, y croire contre la déclaration de Réteaux de Villette, y croire contre l’aveu du faussaire ! il
fallait,—car dans ce système la calomnie doit aller jusqu’au bout de la stupidité,—il fallait supposer
que la signature fausse de la Reine, apposée au traité, y avait été apposée du gré de la Reine pour
arracher le collier à Bœhmer, et demeurer libre de tout engagement. Il fallait admettre que la scène du
parc avait été commandée par la Reine à la d’Oliva, pour se donner le divertissement de voir jouer àune courtisane le rôle d’une Reine de France. Il fallait admettre enfin que les diamants vendus par le
comte de la Motte avaient été vendus par l’ordre de la Reine, pour dénaturer le collier et en réaliser
l’argent en le dissimulant aux vendeurs !
Aujourd’hui, pour douter et faire douter encore, à quoi l’historien est-il contraint ? Il lui faut
accepter les affirmations haineuses de l’abbé Georgel, qui ne pardonne pas à la Reine d’avoir été chassé
de l’ambassade de Vienne par le baron de Breteuil. Il lui faut s’appuyer sur ces Mémoires du comte
Beugnot, l’ami, la dupe et le confesseur des fables de madame de la Motte ; il lui faut enfin, renonçant
au contrôle de l’histoire, et, dans le récit de cette imposture, abusé par une imposture, baser son récit et
sa conviction sur des Mémoires apocryphes, sur ces Mémoires de mademoiselle Bertin, dont les
éditeurs eux-mêmes ont reconnu la fausseté et la supercherie[304].

Le procès est à sa fin. Madame de la Motte, qui a cherché son salut dans la comédie d’une subite
folie, le cherche dans les insinuations perfides, puis dans l’audace et l’intimidation de la calomnie. Elle
espère se sauver en accusant la Reine, ou du moins échapper à l’infamie en se faisant passer auprès de
l’opinion pour la victime d’une intrigue de cour. Derrière elle, la poussant dans cette voie,
l’enhardissant à menacer, il y a les Rohan humiliés et qui voudraient au moins compromettre l’honneur
de la Reine avec l’honneur du cardinal ; il y a madame de Marsan, visitant et travaillant les
parlementaires, M. de Vergennes et ses ressentiments mal étouffés, et tout le parti des ennemis de la
Reine[305]. En face de madame de la Motte il y a le parlement, qui ne lui impose pas silence.
Le procureur général donne ses conclusions. Elles portent, contre le cardinal : « Qu’il sera tenu de
déclarer à la chambre, en présence du procureur général, que témérairement il s’est mêlé de la
négociation du collier, sous le nom de la Reine ; que plus témérairement il a cru à un rendez-vous
nocturne à lui donné par la Reine ; qu’il demande pardon au Roi et à la Reine en présence de la justice ;
Tenu de donner, sous un temps déterminé, la démission de la charge de grand aumônier ;
Tenu de s’abstenir d’approcher, à une certaine distance, des maisons royales et des lieux où serait la
cour ;
Tenu de garder prison jusqu’à l’exécution pleine et entière de l’arrêt[306]. »
Cette humiliation n’eût été que juste ; elle importait à l’honneur de la Reine comme à la dignité de la
couronne de France. Sans doute le cardinal était pur de la fraude ; mais il était coupable d’imprudence
et de présomption. Il avait été l’instrument du scandale, le héros du roman de madame de la Motte. Son
illusion avait insulté la vertu de la femme de son roi ; il avait porté le soupçon autour du trône ; il avait
compromis la royauté.
Mais les influences, les manœuvres, les passions, la voix des Robert Saint-Vincent, des Barillon, des
Morangis, des d’Outremont, des Hérault de Sechelles et des Freteau, l’emportaient dans cette cause sur
les intérêts de la justice et les droits de la royauté : vingt-six voix contre vingt-trois repoussaient les
injonctions du procureur général[307]. Le jugement qui condamnait Jeanne de Valois de Saint-Remy
de Luz, femme de la Motte, à être battue et fustigée nue de verges, flétrie de fer chaud et détenue à
perpétuité à la Salpêtrière, déchargeait « Louis-René-Édouard de Rohan des plaintes et accusations
contre lui intentées à la requête du procureur général, et ordonnait que les Mémoires imprimés pour
Jeanne de Saint-Remy de Valois de la Motte seraient et demeureraient supprimés, comme contenant des
faits faux, injurieux et calomnieux audit cardinal de Rohan[308]. »
Regardez pourtant ces juges qui acquittent le cardinal de Rohan, ces juges qui font pleurer la
Reine[309]: encore deux ans, et dans cette même assemblée ils s’élèveront contre la royauté de Louis
XVI, et brigueront comme un honneur l’exil du duc d’Orléans. Regardez ce peuple des halles, qui
applaudit au triomphe du cardinal, à l’humiliation de la Reine[310]: c’est le peuple qui va remplir le
Tribunal révolutionnaire et applaudir au bourreau !VII
Le portrait de la Reine non exposé au Louvre, de peur des insultes.—Découragement de la Reine ; sa
retraite à Trianon.—L’abbé de Vermond, conseiller de la Reine. Plans politiques de l’abbé de Vermond
et de son parti.—M. de Loménie de Brienne au ministère.—La Reine dénoncée à l’opinion publique par
les parlements.—Retraite de M. de Brienne.—Rentrée aux affaires de M. Necker, soutenu par la Reine.—
Ouverture des états généraux.
Deux ans avant la révolution, l’impopularité de M. de Calonne retombant sur la Reine,
l’impopularité de la Reine arrivait à un tel point qu’en août 1787 le portrait de la Reine, de la Reine
entourée de ses enfants, n’était pas exposé aux premiers jours de l’exposition, de peur des outrages de
la populace ! Ce portrait, tout plein de tristesse, qui semblait plutôt le deuil de la mère que le triomphe
de la maternité, cette grande scène de famille sans jeux, sans joies d’enfants, où Madame, déjà sérieuse,
penchée sur la Reine, cherchait à dissiper les ennuis de son front ; où le duc de Normandie, assis sur les
genoux de sa mère, n’avait pas ce rire d’enfant dont parle Virgile, et qui commence à parler aux mères ;
où cet autre fils de la Reine, déjà bien près de la mort, le Dauphin, montrait la bercelonnette vide de sa
sœur, Béatrix de France, la seconde fille de Marie-Antoinette, morte à un an ; où la Reine elle-même
semblait avoir été peinte dans le moment où la consolation de ceux qui lui restaient n’avait point
encore effacé sur son visage le regret de celle que Dieu venait de lui enlever ; ce portrait de madame
Lebrun, où tout parlait de la douleur d’une mère, on n’osait quelque temps le risquer au Salon du
Louvre[311]!
La Reine renonçait alors à Paris, à ses spectacles, au spectacle des bouffons, qu’elle aimait tant.
Désolée, découragée, elle renvoyait mademoiselle Bertin, elle quittait ses goûts et ses plaisirs ; elle se
sauvait à Trianon, et s’y retirait avec ses larmes. Que ce théâtre de tant de jeux, que le ton même des
invitations de la Reine était maintenant changé ! Appelant ceux qui l’aimaient auprès d’elle, la Reine
écrivait à Madame Élisabeth : « Nous pleurerons sur la mort de ma pauvre petite ange… J’ai besoin
de tout votre cœur pour consoler le mien[312]… »
Tout le courage de Marie-Antoinette, tout son amour de la vie, ce n’est plus que ce bel enfant, son
dernier né, le duc de Normandie, pauvre enfant venu au monde sans acclamations, sans vivats, bercé au
refrain de la calomnie, et que la Reine aime d’autant plus. Toute son âme, c’est l’âme de sa fille, qu’elle
guide à ses vertus, à la bienfaisance, à la charité.

M. de Calonne ne pouvait être gardé plus longtemps. La Reine, qui n’avait fait que l’accepter, ou
plutôt le subir ; la Reine, sans confiance dans le ministre, sans autre reconnaissance pour l’homme que
celle d’une certaine courtisanerie à laquelle les ministres du Roi ne l’avaient guère habituée ; la Reine
était encore entraînée par les dangers de sa situation, par l’incertitude et le peu de suite de la volonté du
Roi, par cela enfin qu’elle appelait elle-même la fatalité de sa destinée[313], à remplacer M. de
Calonne et à faire un nouveau ministre. Mais les exigences du parti Polignac avaient été pour elle un
avertissement et une leçon. Dans la bonne foi de son esprit, dans la naïveté et la sincérité de son désir
du bonheur de la France, Marie-Antoinette s’abandonna à l’expérience et à la tutelle d’un homme
qu’elle voyait sans entourages et sans créatures, lié à sa fortune par un dévouement sans réserve et par
le partage des mêmes inimitiés, attaché enfin à une certaine humilité de position qui lui défendait l’abus
de l’influence. Quoi de plus excusable que ce choix fait par Marie-Antoinette de l’abbé de Vermond
pour conseiller ? Il a pris la confiance de l’archiduchesse d’Autriche à l’heure de son enfance ; il s’est
avancé et établi dans ses premières impressions ; il a été le confesseur de la pensée et du cœur de la
Dauphine, puis de la Reine, le dépositaire des secrets de la mère et de la fille, de Marie-Thérèse et de
Marie-Antoinette, le confident et le consolateur de ces larmes et de ces inquiétudes qu’une Reine doit
cacher à une cour, taire même à l’amitié. M. de Vermond avait partagé les chagrins de la Reine, les
froideurs de Louis XVI, jusqu’au jour où son frère Vermond avait sauvé la mère de
Marie-ThérèseCharlotte de France, jusqu’au jour où le Roi, lui parlant pour la première fois, le chargeait de préparer
Marie-Antoinette à la mort de Marie-Thérèse[314]. D’autres mérites de l’abbé étaient, aux yeux de la
Reine, les antipathies de Mesdames tantes pour M. de Vermond, et cette façon d’exil infligé au zèle de
ses efforts pour la rentrée du duc de Choiseul aux affaires, lors de la naissance de Marie-Thérèse
Charlotte. La jalousie même des favorites, la jalousie de l’amitié si peu exigeante de madame de
Lamballe[315], semblaient garantir à la Reine la sincérité de l’amitié de M. de Vermond. Lesreprésentations prophétiques presque adressées par l’abbé de Vermond à la Reine, lors de la faveur de
madame de Polignac, assuraient la Reine et de son attachement sans crainte et de sa raison sans
faiblesse. La Reine trouvait encore dans la tournure familière de l’esprit de M. de Vermond, dans cette
brutalité du verbe quasi rustique qui jugeait et brusquait avec le bon sens les ministères et les systèmes,
une grande raison de confiance. Puis M. de Vermond n’était pas un homme de réaction, comme l’ont
peint les pamphlets de la Révolution. Il applaudissait alors aux plans de M. Necker ; il confessait au
fond de lui-même la religion courante des esprits, les théories de réformes ; il se tenait entre l’opinion
publique et ses ennemis. Par-dessus toutes ces vertus et tous ces avantages de directeur de la conscience
politique d’une Reine, l’abbé de Vermond avait, aux yeux de la Reine, une qualité rare, la modestie de
l’ambition, et rien ne la rassurait plus que l’engagement pris par lui de ne prétendre à aucun haut poste
ecclésiastique. Marie-Antoinette ne savait pas que l’abbé avait l’ambition et l’orgueil de son temps,
l’orgueil de ne rien être et l’ambition de tout faire. Que lui faisait la place et le personnage ? Il voulait
le rôle et l’influence. Il visait depuis dix-sept ans à la position d’un Dubois sans portefeuille, ce grand
ambitieux qui disait de Dubois : « Il eût dû faire des cardinaux, et ne jamais le devenir[316]. » L’abbé
de Vermond parvenait à son but[317]: il faisait un ministre de l’archevêque qui l’avait désigné à M. de
Choiseul pour l’éducation de la fille de Marie-Thérèse. Mais, en faisant entrer M. de Loménie de
Brienne au ministère, l’abbé de Vermond n’acquittait pas seulement une dette de reconnaissance, il ne
faisait pas seulement une créature de son bienfaiteur : il introduisait au ministère un système politique
qui était son plan et le rêve de quelques membres du clergé.
Que voulaient l’abbé de Vermond et ses amis ? Hommes d’Église, ils voulaient le salut du royaume
par l’Église. Ils voulaient étendre à l’État ce nouveau genre d’épiscopat qui embrassait le régime
économique et politique d’un diocèse ; élever jusqu’aux affaires, jusqu’au gouvernement temporel, ce
personnage inconnu jusqu’alors dans la monarchie française : l’évêque administrateur. Mais ces
hommes d’Église, dans ce siècle où les vertus même d’un Malesherbes étaient hors de l’Église,
appartenaient au siècle. Atteints de cet empirisme civil, l’épidémie du temps, ils avaient imaginé, pour
conduire les idées de leur génération, de s’appuyer sur elles. Leur moyen était une sorte d’apostolat
philosophique ; leur objet, la guerre aux erreurs gouvernementales ; leur principe, le bonheur public,
qu’ils disaient la véritable, la seule religion d’un État[318]. Toutefois, cette philosophie, ces principes
avaient chez eux le relâchement, les facilités et les accommodements de l’époque et des mœurs qui les
entouraient. Croyant au mieux matériel de l’humanité, ils ne s’aveuglaient point sur l’amélioration des
hommes, qui, selon eux, « ont été, sont et seront toujours des hommes. » Aussi les jugements sévères,
les alarmes sur l’abaissement des âmes, sur l’abandon et le décri de la discipline morale de la nation,
leur paraissaient une sorte de jansénisme étroit et indigne d’un homme d’État. Ils jugeaient une
invention dénuée de fondement la distinction d’époques où les nations florissent par les bonnes mœurs,
et d’époques où elles dégénèrent par les vices[319]. En un mot, ces singuliers successeurs des
Ambroise et des Chrysostome ne répugnaient pas à allier l’illusion à la corruption du dix-huitième
siècle, et ils entendaient gouverner avec les idées d’un Turgot et la science des hommes d’un Maurepas.
L’erreur de ce projet impraticable, impraticable surtout à des hommes d’Église, livrait la Reine aux
vengeances et aux colères du parti de l’archevêché, aux dénonciations des lettres adressées à M. de
Marbeuf : « On dit que le favori, le lecteur, l’instituteur de la Reine, l’abbé de Vermond, vous fait la loi
comme aux autres. On dit qu’il dispose des places comme des bénéfices, et est guidé par une puissance
invisible (la Reine) cachée derrière le rideau[320]. » Puis se trahissait d’abord, éclatait bientôt la
déplorable insuffisance du ministre, qui, dans ses débats avec les parlements, découvrait la Reine,
ameutait les passions contre elle, et l’abandonnait à l’opinion publique. Les fautes et les dilapidations
du passé, l’embarras des finances, les malheurs de la politique, tout alors était attribué à la Reine ; tous
l’accusaient du présent, des sévérités nouvelles du Roi, de l’exil des parlements ; et il semblait que les
parlements portassent la voix de la France au pied du trône, quand ils osaient dénoncer la Reine à Louis
XVI : « De tels moyens, Sire, ne sont pas dans votre cœur ; de tels exemples ne sont pas dans les
principes de Votre Majesté ; ils viennent d’une autre source[321]… »
La Reine voyait qu’elle avait été déçue par la haute opinion du génie de M. de Brienne, dans laquelle
elle avait été entretenue de si longue main ; déçue par les assurances de M. de Vermond, déçue par les
promesses de son candidat, l’abondance de sa parole, la présomption de son orgueil. La déclaration du
déficit, l’échec de la cour plénière, l’échec du lit de justice, enfin la déclaration du lit de justice, enfin la
déclaration du 8 août 1788, qui convoquait les états généraux pour le 1er mai 1789, apprenaient à la
Reine qu’il était aussi dangereux de recevoir des ministres de la main de l’abbé de Vermond que de la
main des Polignac. Elle faisait elle-même appeler l’archevêque et lui demandait de se retirer,adoucissant sa disgrâce par le témoignage et les preuves de sa reconnaissance[322], voulant payer,
sinon les talents du ministre, au moins de ses tentatives, ses efforts, son dévouement. La Reine se
soumettait. Elle trompait l’opinion qu’on pouvait avoir de son caractère, l’attente de résistances et de
luttes, possibles encore à ce moment : elle s’humiliait devant la volonté de la nation ; et, loin
d’entraîner le Roi aux résolutions extrêmes, la Reine, oubliant les écrits par lesquels, depuis sa sortie
du ministère, M. Necker s’était aliéné sa protection et ses sympathies, la Reine faisait l’intermédiaire du
retour de l’ancien ministre. M. Necker était introduit chez la Reine avant d’entrer chez le Roi, et c’était
la Reine qui, par ses plaintes sur le malentendu entre la France et elle, par les vives expressions de son
désir de rentrer en sa faveur, dans son amour, emportait l’acceptation de M. Necker. L’appui donné par
la Reine à M. Necker fut franc, loyal, entier à ce point qu’il amena un refroidissement entre la Reine et
le seul ami resté fidèle à son amitié, le comte d’Artois ; le comte d’Artois, combattant la double
représentation du tiers contre la Reine, ralliée à l’opinion publique, à la popularité de M. Necker, à la
Révolution qui commence[323].
Les états généraux s’ouvraient le 4 mai à Versailles, et les femmes du peuple, voyant passer la Reine,
la saluaient de cris si furieux : « Vive le duc d’Orléans ! » qu’il fallait soutenir la Reine prête à
s’évanouir[324].LIVRE TROISIÈME

1789-1793I
Situation de la Reine, au commencement de la Révolution, vis-à-vis du Roi, de Madame Élisabeth, de
Madame, de la comtesse d’Artois, de Mesdames tantes, de Monsieur, du comte d’Artois.—Les princes du
sang : le duc de Penthièvre, le prince de Condé, le duc de Bourbon, le comte de la Marche.—Le duc
d’Orléans.—La Reine et les salons ; le Temple, le Palais-Royal, etc.—La Reine et l’Europe.—
L’Angleterre. —La Prusse.—La Suède.—L’Espagne et Naples.—La Savoie, etc.—L’Autriche.
La Révolution commence.
Il convient de montrer d’abord la position de la Reine ; de chercher ses appuis, ou du moins ses
consolations contre les passions déchaînées d’un peuple ; de dire sa situation vis-à-vis de son mari, de
sa famille, des salons, des puissances, de Versailles, de Paris, de l’Europe.
Louis XVI aimait la Reine. Il l’aimait d’un amour que les Bourbons n’avaient accordé jusqu’alors
qu’à leurs maîtresses ; et c’est une remarque fort juste d’un contemporain, qu’en héritant d’un pareil
amour, Marie-Antoinette avait aussi hérité des haines et des ennemis d’une maîtresse de Roi[325]. La
malveillance publique, qui avait si longtemps consolé les reines de France des infidélités de leurs
époux, s’était attaquée à l’épouse dont le règne succédaient à l’influence des Pompadour et des du
Barry. Cependant, si dans ce ménage de deux esprits dissemblables, la volonté et le caractère l’avaient
emporté, si Louis XVI s’était soumis, s’il recourait aux conseils de la Reine, c’était avec le secret dépit
et la défiance préconçue des natures faibles, qui ne veulent que se débarrasser de la responsabilité de
l’insuccès. Il abandonnait les idées de la Reine, puis y revenait brusquement et paraissait y retomber. À
peine s’était-il confié, qu’il se reprenait encore. C’étaient à tout moment des arrêts, des retours, des
inerties qui défaisaient en lui les résolutions de la Reine. Ainsi la faiblesse même de Louis XVI le
faisait incapable d’obéir et le dérobait à la soumission, sans que son cœur, aujourd’hui tout entier à la
Reine, eût jamais part à son humeur.
Seule, parmi les femmes de sa famille, Madame Élisabeth, libre des inimitiés qui avaient entouré son
enfance, échappant à son éducation et suivant sa belle âme, montrait son amitié, par son dévouement à
la femme de son frère, la facile victoire de tant de grâces, quand elles ne rencontraient ni les préventions
des intérêts, ni les haines des partis.
Les deux belles-sœurs de la Reine, Madame, femme de Monsieur, et la comtesse d’Artois, jalouses
toutes deux de la Reine, envieuses de cette domination enchantée de sa bonté et de son esprit, étaient
allées grossir le parti de Mesdames tantes, et lui avaient apporté deux hostilités qui empruntaient leurs
nuances et leur gradation à la tournure de leurs caractères et à l’hostilité de leurs maris. La passion de
la comtesse d’Artois était un peu retenue par l’attachement du comte d’Artois pour sa belle-sœur. La
passion de Madame, au contraire, était excitée et encouragée par les propos et la guerre de méchancetés
de Monsieur contre la Reine. Mille chocs journaliers, les moindres incidents, les plus petits prétextes à
fâcherie, les affronts imaginaires, un mot de la Reine à Madame sur la conduite équivoque de madame
de Balbi et le tort qu’elle avait de l’attacher à sa personne, un geste même, un air, rien ne se perdait dans
cette mémoire sans pardon où germait la rancune. Un jour Madame ne disait-elle pas à
MarieAntoinette : « Vous ne serez que la Reine de France, vous ne serez pas la Reine des Français[326]. »
Les contrariétés de la Reine de ce côté de sa famille allaient, en 1782, jusqu’à prendre sur sa santé.
Effrayés de sa mélancolie que rien ne pouvait distraire, de son indifférence sur toutes choses, de cet
amaigrissement qui la menaçait d’une maladie de langueur, les amis de la Reine ne cachaient pas leur
espérances que la demande, pour le Dauphin, de l’appartement de Monsieur et Madame forçât le
ménage à quitter Versailles et à se retirer au Luxembourg[327].
Mesdames, réduites à leur cour de Bellevue et y cachant leur défaite, sans influence dans les affaires
et ne gouvernant rien, frappées dans le présent et dans l’avenir par l’amour du Roi pour la Reine, ne
parvenant à l’oreille du Roi et ne l’occupant qu’un jour de mardi gras où tout le monde dansait[328],
Mesdames boudaient et murmuraient. Unies à Madame Louise, la carmélite de Saint-Denis, que sa
haine contre l’Autriche emportait jusqu’à troubler un couvent de religieuses autrichiennes[329]; à
Madame Louise, que Louis XVI avait été obligé de venir réprimander en personne, lui intimant l’ordre
de ne plus se mêler des affaires du ministère[330], Mesdames se remuaient et se vengeaient dans
l’ombre. Un choix, une idée de la Reine leur étaient-ils rapportés, elles avaient, pour calomnier les
actes ou les vues de la Reine, deux formules invariables, tantôt celle-ci : « Nous serions bien surprises
qu’elle pensât comme mon père ou comme mon frère ; » tantôt celle-là : « Nous la surprenons tous lesjours avec de nouvelles opinions contraires à la maison de France[331]. » Enfin, dans ce néant et ce
supplice de leur position, éloignées de la cour, éloignées du Roi, et ne pouvant le disputer à la Reine,
ne pouvant même pas lutter en face, Mesdames s’abaissaient à appuyer ce Mémoire du commerce de
Lyon qui accusait la Reine et son amour des robes blanches de la misère du commerce de la
France[332]. Mesdames étaient réduites à faire le procès à la simplicité de la Reine ; elles oubliaient
qu’hier elles n’avaient pas assez de reproches pour le luxe de sa toilette.
Les beaux-frères de la Reine… Il est triste de le dire, c’était parmi les frères du Roi que la Reine
avait trouvé le pire de ses ennemis : j’ai nommé Monsieur ; Monsieur, dont toute la conduite privée,
dont toute la conduite politique n’avait été jusqu’alors qu’une critique de la vie de la Reine et un
persiflage de son rôle. Marie-Antoinette tout entière à sa jeunesse et au plaisir, Monsieur affichait une
piété de montre et de spectacle. Versailles en fêtes, il allait au Calvaire. Libre et sans religion d’esprit,
facile aux nouveautés, penché de nature vers la popularité et ses flatteries, Monsieur se détourne de son
caractère et de ses idées. Dès que l’appui donné par Marie-Antoinette au rétablissement des parlements
exilés acquiert à la Reine les applaudissements de la nation, Monsieur se jette dans le parti de la
résistance à l’opinion, dans le système du droit absolu de la volonté royale. Dès que la Reine touche à
la politique, Monsieur ne quitte plus le crayon ni la plume : il ne fait que répandre la caricature et la
satire, promener l’insulte et le discrédit de l’ironie sur les amis de la Reine, ses ministres, ses idées, ses
illusions[333].
La Reine avait trouvé un ami parmi les hommes de sa famille. Cet ami avait partagé ses jeux et lui
avait fait partager ses plaisirs[334]; il avait fait cause commune avec ses goûts, il s’était uni à ses
désirs, il s’était associé à ses amitiés[335], il avait soutenu ses reconnaissances ; pour lui plaire, il
n’avait pas craint d’aller jusqu’à se compromettre, se dévouer presque. Mais cet ami, le malheur des
circonstances l’éloignait d’elle. Travaillé par Vaudreuil, cédant aux insinuations des Polignac que les
froideurs de la Reine jetaient dans le salon et dans la familiarité d’un frère aimé tout à coup du Roi, le
comte d’Artois embarrassait le ministère Brienne et aidait à sa chute. Puis, le jour où s’ouvrait la
Révolution, le voilà encore séparé de la Reine, en dissentiment avec ses vœux de conciliation et de
satisfaction aux exigences nationales, en lutte sur la grande question de la représentation du tiers, que la
Reine juge contre lui en faveur du tiers. Le comte d’Artois est déjà entouré. Il commence à appartenir à
ces conseils des Calonne et des Vandreuil qui feront de lui, sans qu’il en ait la conscience et le remords,
un des grands périls de la Reine pendant la Révolution.
Les princes du sang gardaient encore contre la Reine le ressentiment du pas qu’avait voulu prendre
sur eux son frère, l’archiduc Maximilien. Le beau-père de la princesse de Lamballe, le duc de
Penthièvre seul était dévoué à la Reine ; mais, vivant loin de la cour, retiré en renfermé dans ses terres,
il ne pouvait servir la Reine que de bien loin. Puis ses vertus mêmes, par leur douceur, par leur
bienveillance, par leur sainteté, manquaient, non sans doute de courage, mais d’autorité et de
commandement. Pauvre prince ! né pour d’autres temps, et qui devait céder à la Révolution, avec cette
patience affligée et cet abandon de lui-même que nous révèle cette lettre à son curé : «… Je puis encore
moins m’exposer à me compromettre perdés s’il vous plaît les idées que vous avez reçues sur l’autorité
des possesseurs de la maison que j’ai dans votre paroisse : je suis maintenant citoyen, on ne peut rien
ajouter…[336]. »
Le prince de Condé, l’ami de Mesdames, qui s’était enfermé avec Mesdames tout le temps de leur
petite vérole[337], le confident de Mesdames, leur allié, le prince de Condé ne pouvait pardonner à
Marie-Antoinette de n’avoir point voulu recevoir à la cour sa maîtresse, madame de Monaco ; et les
familiers de Versailles représentaient ce prince à la Reine comme un personnage tenace, obstiné,
ambitieux, ténébreux même, et heureux de faire naître des dangers[338]. Le duc de Bourbon, trop
pauvre d’esprit et trop paresseux de tête pour faire ses opinions lui-même, pensait comme on hérite : il
acceptait les inimitiés de son père, aigries encore en lui par l’intérêt et la sollicitude fraternelle donnés
par Marie-Antoinette, lors de son duel, à son adversaire, le comte d’Artois.
Le fils du prince de Conti, le comte de Lamarche, ce prince qui avait compromis d’une façon
honteuse son nom et les traditions d’opposition de son père dans le parti Terray et Maupeou, le comte
de Lamarche, après avoir insulté M. de Choiseul et déserté Versailles, se contentait de faire à la Reine
la même cour que son père, l’abordant et la saluant en Parisien dans les corridors de l’Opéra[339].
Bientôt il lui faisait la guerre, en se déclarant contre les ministres Calonne et Brienne ; et demain, dans
le danger de la monarchie, la Reine verra ce valet de l’opinion « demander pardon à tout le monde d’un
titre qui le fait mourir de peur[340]. »
Le duc d’Orléans… hélas ! que de faiblesse en celui-ci, dont la haine même fut une faiblesse ! Tête etcœur, tout en lui était trop petit pour une telle passion. Mais quel travail de ses conseillers, quel
complot des intérêts particuliers s’empressant à forcer sa conscience et sa nature ! Ç’avait été une
œuvre souterraine, lente et patiente, qui avait changé en une inimitié ulcérée et saignante cette amitié du
duc de Chartres avec la Reine, assez vive un moment pour avoir été calomniée. Louis XVI n’avait
jamais eu ces bonnes dispositions de la Reine ; dès le commencement de son règne, il avait montré son
éloignement pour le duc, sa mauvaise humeur contre les amis du duc. Ces sentiments de Louis XVI,
qui forçaient Marie-Antoinette à éloigner ce prince du sang de sa familiarité, étaient montrés au prince
comme l’ouvrage et la joie de la Reine. Dès lors ce fut la Reine qui fut coupable, au dire des amis du
prince, de tous ses échecs et de tous ses affronts. C’était la Reine qui encourageait les satires contre le
duc à propos du combat d’Ouessant ; la Reine qui l’empêchait d’obtenir la charge de grand amiral de
France ; la Reine qui lui valait cette épigramme, la nomination de colonel général des husards ; la Reine
encore qui avait fait manquer le mariage d’un de ses fils avec Madame[341]. Puis, quand cette rancune,
chaque jour excitée, remplit toute l’âme du duc d’Orléans et parut l’agrandir, les conseillers y jetèrent
peu à peu l’avenir, les espérances lointaines, les idées qui sont des tentations, les rêves qui épouvantent
d’abord et qui finissent par sourire les ambitions monstrueuses… À la seconde grossesse, le duc
d’Orléans jurait, et avec quels outrages à la Reine ! que jamais le Dauphin ne serait son roi[342].
Marie-Antoinette, blessée de ses insolences, se vengeait de lui avec le ridicule ; et elle faisait dire par le
roi au prince qui descendait à être l’entrepreneur de son Palais-Royal : « Comme vous allez avoir des
boutiques, on ne pourra guère espérer de vous voir que les dimanches[343]! » Les Biron, les Liancourt,
les Sillery, les Laclos, recevaient et échauffaient le prince, tout furieux et tout honteux encore des rires
de Versailles ; ils lui parlaient d’audace, de vengeance, d’exil de la grande dame en Allemagne[344].
Et le 4 mai 1789, abusant de l’homme, ils essayaient déjà la couronne au prince.
Par le Temple, salon du prince de Conti, par le Palais-Royal, salon du duc d’Orléans, par ces deux
salons du monde intelligent, la Reine trouvait, au plus haut de la meilleure société de Paris, deux
centres ennemis, dont l’un devait jusqu’à sa mort rallier les calomnies et les conjurations contre elle.
Au-dessous du Palais-Royal, au-dessous du Temple, parmi tous les salons ouverts à la Révolution,
depuis le salon de madame Necker, qui avait recueilli les philosophes de madame Geoffrin, jusqu’au
salon de madame la duchesse d’Anville, qui accueillait Barnave[345], il en était beaucoup de plus
hostiles encore à la personne de la Reine qu’aux idées de la contre-révolution : c’étaient les salons des
femmes de la cour qui avaient eu à souffrir, pour elles ou leurs amis, de la faveur de madame de
Polignac, et aux dépens desquelles la Reine avait bâti cette grande fortune, sans se soucier de leur
amoindrissement. Et que de cercles de conversation autour de la Reine, dans sa maison même, où la
conversation était une malice et une vengeance ! Combien de femmes ne commandaient pas mieux à
leurs ressentiments que la femme du premier écuyer de la Reine, dont la survivance, espérée par son
cousin le vicomte de Noailles, avait été donnée à M. de Polignac ! Combien de maîtresses de maison,
comme madame de Tessé, laissaient faire à leurs amis et menaient elles-mêmes, avec les grâces
méchantes de leur sourire et la philanthropie sentimentale de leur temps, la guerre de la déclamation, de
la causerie et de l’esprit français contre la Reine de France[346]!
Le malheur voulait qu’à l’animosité des courtisans lésés et jaloux il se joignît l’ingratitude et la
trahison des courtisans favorisés et comblés, des familiers, des amis. Ce n’était point assez, contre la
Reine, de l’hostilité de toutes les grandes familles, les Montmorency, les Clermont-Tonnerre, les la
Rochefoucauld, les Grillon, les Noailles ; ses protégés eux-mêmes, ses commensaux, ses hôtes de
Trianon lui faisaient défaut et manquaient à ses périls. Le grand exemple de la princesse de Tarente
n’était guère imité. La duchesse de Fitz-James partait pour l’Italie[347]. Le prince d’Hénin, que les
grâces de Marie-Antoinette avaient trouvé si bas, faisait le sourd au silence de mépris qui l’accueillait
au château[348]. La comtesse de Coigny, dont le nom seul rappelle une telle dette de reconnaissance,
méritera, au retour de Varennes, que la presse royaliste l’accuse[349] d’avoir encouragé l’insulte sur la
place Louis XV. Il était des ducs comme le duc d’Ayen. Un prince qu’une lettre de Louis XVI accuse de
surveiller son Roi, le prince de Poix, aux journées d’octobre, la Reine en danger, passait sur son
uniforme une redingote qui le dérobait également, dit Rivarol, à la honte et à la gloire.
Que si maintenant l’historien embrasse d’un coup d’œil plus large la position de la Reine ; si,
laissant tout ce qui l’approche, il cherche tout ce qui l’environne ; s’il va plus loin que Versailles, que
Paris, que la France ; s’il interroge l’Europe, il demeurera effrayé des dispositions hostiles des cours, et
de la fatalité qui fait, à tous les coins du monde, tant d’ennemis à cette malheureuse princesse. Il verra
qu’il est dans les intérêts et presque dans les nécessités de la politique européenne de refuser à
MarieAntoinette le bénéfice de l’appui moral, de la laisser désarmée et sans secours, de la ruiner par l’actioncontinue et le langage commandé d’un corps diplomatique à peu près unanime ; de l’abandonner enfin à
la révolution, et de permettre qu’elle meure.
L’Angleterre était au premier rang des puissances ennemies de la Reine. Elle n’avait cessé de l’avilir
par ses agents. Elle avait accueilli les calomnies, recueilli les calomniateurs, toléré et encouragé à
Londres les libelles et les outrages, payé à Paris les injures et les diffamations. Le cabinet de
SaintJames voyait dans Marie-Antoinette une créature de la politique de M. de Choiseul, du ministre qui, le
premier, avait inquiété la puissance anglaise en Amérique ; il voyait dans la Reine le lien de cette
alliance des maisons d’Autriche et de France, qui pouvait arrêter les progrès et les conquêtes de sa
politique envahissante. Marie-Antoinette, il est vrai, était loin d’avoir poussé à l’émancipation des
colonies américaines. Si elle s’était laissé flatter par la gloire acquise par quelques Français sur les
champs de bataille du nouveau monde, elle n’avait point cédé à l’engouement de Diane de
Polignac[350]. Elle n’avait point cessé de déplorer ce secours donné à une insurrection républicaine,
comme si elle eût eu le pressentiment que les vaisseaux de la France rapporteraient d’Amérique
quelque chose d’une république, sinon l’idée, au moins le mot. Cette conduite, l’accueil presque
exceptionnel fait par la Reine à tous les Anglais présentés, ne faisaient point taire les haines du peuple
anglais brûlant de se venger de la France, empêché de disposer contre elle des forces autrichiennes par
ce traité de 1756 dont Marie-Antoinette sur le trône de France était le gage, impatient et contenu dans
son île jusqu’à la rupture de ce traité, jusqu’à la déclaration de guerre des Brissotins à l’Autriche,
jusqu’à l’arrestation de la Reine[351]. La Reine n’ignore point ces haines. Elle a peur de ce peuple, et
elle ne peut prononcer le nom du premier ministre de l’Angleterre, le nom de Pitt, « sans que la petite
mort ne lui passe sur le dos ; » ce sont les paroles mêmes de la Reine.
Cette alliance de l’Autriche et de la France était plus redoutée encore par une autre puissance, par la
Prusse. Elle était, en effet, un rappel permanent au roi de Prusse de la ligue qui avait menacé d’effacer
de la carte de l’Europe la monarchie prussienne. Aussi Marie-Antoinette était-elle entourée des agents
secrets de la Prusse, épiant ses démarches, étudiant ses partisans, scrutant ses relations avec la famille
royale, conspirant, en un mot, avec les agents de l’Angleterre.
Au nord, la Suède, plus blessée de la froide réception de Gustave III à Versailles que Gustave III
luimême, qui revenait ébloui de la beauté de la Reine de France, presque amoureux ; la Suède, ainsi que
les petits États de l’Allemagne, attribuait à Marie-Antoinette l’union moins intime de la France, sa
protection moins assurée et moins confiante.
Au midi, l’Espagne et Naples, indignées des efforts de la reine Caroline pour détacher son mari du
pacte de famille, cette conquête de Louis XIV sur l’Autriche ; l’Espagne et Naples, jugeant
MarieAntoinette par sa sœur, penchaient à ne voir dans la Reine de France qu’une archiduchesse d’Autriche
vendant l’intérêt de ses peuples aux intérêts de sa maison.
Au midi encore, la Savoie regardait Marie-Antoinette et l’alliance qu’elle représentait comme la fin
des avantages de sa position, comme la ruine de sa vieille politique d’option entre la France et
l’Autriche, qui s’étaient disputé si longtemps son alliance dans leurs guerres. Les petites républiques de
Gênes et de Venise manifestaient, par leurs agents à Paris, leurs antipathies contre cette alliance, contre
cette Reine à laquelle ils faisaient porter la responsabilité du partage de la Pologne[352].
Enfin, d’un bout de l’Europe à l’autre, la politique des intérêts, le mot d’ordre des agents
diplomatiques étaient hostiles à cette Reine, la gardienne et le gage du traité de 1756. Là même où
l’Europe finit ; les haines continuaient ; et le grand vizir, apprenant à Constantinople la proclamation de
la république, s’écriera : « C’est bon ! cette république n’épousera pas des archiduchesses[353]. »
Cette hostilité universelle contre la princesse autrichienne assurait-elle au moins à Marie-Antoinette
l’entier dévouement de sa maison, l’appui sans réserve de l’Autriche ? Non. Les souverains
appartiennent à leur patrie avant d’appartenir à leur famille ; et l’empereur Joseph n’avait point trouvé
dans sa sœur une alliée assez obéissante, un instrument assez docile des intérêts de son empire, des
projets de son règne, des espérances de sa diplomatie, des tentatives de ses armes. Quand il avait voulu
s’emparer de la Bavière, et réclamé du roi de France le secours de 24,000 hommes stipulé dans le traité
de 1756, ou, à défaut de ce secours, un subside d’argent, quand la guerre de l’Autriche avec la Prusse
semblait imminente, la Reine n’avait usé que de ses pleurs pour détourner cette guerre de sa maison. Le
Roi écrivait à M. de Vergennes : «… J’ai vu la Reine après qu’elle vous a eu vu. Elle m’a paru fort
affectée d’un sentiment d’inquiétude bien juste sur la guerre qui pourrait éclater d’un moment à l’autre
entre deux rivaux si près l’un de l’autre ; elle m’a parlé aussi de ce que vous n’aviez pas assez fait pour
la prévenir : j’ai tâché de lui prouver que vous aviez fait ce qui était en vous, et que nous étions prêts à
faire toutes les démarches amicales que la cour de Vienne pourrait nous suggérer. Mais en même tempsje ne lui ai pas laissé ignorer le peu de fondement que je voyais aux acquisitions de la maison
d’Autriche, et que nous n’étions nullement obligés à la secourir pour les soutenir, et, de plus, je l’ai
bien assurée que le roi de Prusse ne pourrait pas nous détourner de l’alliance, et qu’on pouvait
désapprouver la conduite d’un allié sans se brouiller avec lui[354]. » Sur cette simple assurance du
Roi, appuyée par M. de Maurepas, la Reine renonçait à se mêler de la négociation ; si bien que
l’empereur faisait des plaintes de sa sœur au comte de la Marck.
Lorsqu’en 1784, Joseph II avait voulu exiger l’ouverture de l’Escaut, et s’établir à Maëstricht, il
s’était encore adressé à la Reine. Et la Reine avait encore refusé d’entrer dans cette affaire. Elle s’était
bornée à solliciter auprès du Roi une médiation de la France qui procurât à son frère la sortie la plus
honorable de cet imprudent coup de tête[355]. Ces refus, dont Marie-Antoinette eut le courage, ces
refus, auxquels la Reine força son cœur de sœur, ces nobles refus, affirmés par des témoins dont le
témoignage est indiscutable, qui les niera aujourd’hui après cette lettre de la Reine à son frère ?
« Vous savez combien le Roi est parfait pour moi, et il n’agit que d’après son cœur quand il est
question de vous ; je ne fais de vœux si ardents pour personne que pour vous, mais vous
comprendrez que je ne sois pas libre aujourd’hui sur les affaires qui concernent la France :
vraisemblablement je serai fort mal venue à m’en mêler, surtout sur une chose qui n’est pas acceptée
au conseil ; on y verrait faiblesse ou ambition. Enfin, mon cher frère, je suis maintenant Française
avant d’être Autrichienne…[356]. »
Ainsi cette reine, accusée de faire passer à son frère les trésors de la France, accusée d’être à
Versailles l’espion et l’agent de l’Autriche, cette reine, que l’épithète d’Autrichienne poursuivra jusque
sur la place de la Révolution, devait à sa conduite française de ne trouver que des sympathies froides
dans sa maison même, dans cette patrie à laquelle elle devait tant d’ennemis.II
Chagrins maternels de Marie-Antoinette.—Mort du Dauphin. Éloignement de la Reine du salon de madame
de Polignac.—La comtesse d’Ossun.—Séparation de la Reine et des Polignac, après la prise de la
Bastille.—Correspondance de la Reine avec madame de Polignac.—La Révolution et la Reine.—Plan
d’assassinat de la Reine.—Le 5 octobre.—Le 6 octobre.—MM. de Miomandre et du Repaire.—La Reine
au balcon de Versailles.—Réponses de la Reine au Comité des recherches et au Châtelet.
Les fureurs d’un peuple, les haines de la France, les intérêts de l’Europe conjurés contre
MarieAntoinette, le présent la tourmentant d’alarmes, l’avenir l’inquiétant de menaces et de pressentiments,
Marie-Antoinette ne trouvait point même un refuge et une paix dans son cœur. En ces dernières années,
elle avait été abandonnée de ces joies sereines de la maternité qui, avec des caresses d’enfant, consolent
de tout souci et font envoler tout chagrin. Il y avait un an qu’elle avait perdu sa dernière fille, sa petite
Sophie, et il semblait que cette mort était le commencement de ses malheurs. Aujourd’hui, le Dauphin
se meurt lentement, à chaque jour, presque à chaque heure, torturant d’inquiétudes et d’espérances, de
retours de confiance et de retours d’angoisses ce pauvre cœur de la Reine, poursuivi d’une certitude
horrible et qui veut douter encore. Le douloureux spectacle pour cette mère éprouvée ! Cet enfant tout
à l’heure plein de vie, si beau de santé, de vivacité, d’intelligence, pâlissant, maigrissant, perdant sa
beauté, disputant sa vie ! Sous le mal et les souffrances, tout s’en va, et ses belles couleurs, et sa joie
active. Ses jambes deviennent trop faibles pour porter cette petite taille hier si souple et si droite sous
son petit habit de matelot ; il se courbe, il se voûte, et le voilà si défiguré que la Reine, en qui saigne
l’orgueil des mères, cache ce pauvre enfant qui se traîne vers la mort et dont on rit.
Et la mère écrivait cette lettre désolée à son frère Joseph II, le 22 février :
« Mon fils aîné me donne bien de l’inquiétude, mon cher frère. Quoiqu’il ait été toujours faible et
délicat, je ne m’attendais pas à la crise qu’il éprouve. Sa taille s’est déraugée et pour une hanche
qui est plus haute que l’autre, et pour le dos dont les vertèbres sont un peu déplacées et en saillie.
Depuis quelque temps il a tous les jours la fièvre et est fort maigri et affaibli. Il est certain que le
travail de ses dents est la principale cause de ses souffrances. Depuis quelques jours, elles ont fort
avancé, il y en a une même entièrement percée, ce qui donne un peu d’espérance. On en donne aussi
pour le rétablissement de sa taille à mesure que les forces reviendront. Le Roi a été très-faible et
maladif pendant son enfance, l’air de Meudon lui a été très-salutaire, nous allons y établir mon fils.
Pour le cadet, il a exactement en force et en santé tout ce que son frère n’en a pas assez ; c’est un
vrai enfant de paysan, grande, frais et gros…[357]. »
Puis ces pauvres petits êtres, disgraciés par la mort avant d’être pris par elle, ont des impatiences, des
caprices, des éloignements que la maladie fait en eux, et qui déchirent les cœurs qui les entourent. Cette
dernière douleur ne manqua pas aux douleurs de la mère, qui le 4 juin 1789 n’avait plus qu’un fils.

C’était encore aux Polignac que la Reine devait ce peu de tendresse, cette froideur des derniers
baisers de son enfant mourant. Le petit malade, obéissant aux haines du duc d’Harcourt, son
gouverneur, avait pris en aversion madame de Polignac jusqu’à détester les odeurs qu’elle portait[358].
Il y avait comme une fatalité dans cette liaison de la Reine avec les Polignac. Et que de mal déjà lui
avait fait sa favorite !
Ce salon de madame de Polignac, où la Reine avait tenu sa cour de femme, avait réuni, de moins en
moins, avec les années, la société qu’il eût convenu à la Reine d’y rencontrer. La négligence, les oublis
de madame de Polignac sur ce point étaient allés si loin que, quatre ans avant la Révolution, en 1785, la
Reine, avant d’aller chez madame de Polignac, envoyait toujours un de ses valets de chambre
s’informer des noms des personnes présentes ; et il n’était pas rare que la Reine s’abstint d’après la
réponse. La Reine s’étant hasardée une fois à parler à madame de Polignac du peu de plaisir qu’elle
avait à trouver chez elle certaines figures, madame de Polignac, sortant de sa douceur, osait répondre à
la Reine : « Je pense que parce que Votre Majesté veut bien venir dans mon salon, ce n’est pas une
raison pour qu’elle prétende en exclure mes amis. »—Je n’en veux pas pour cela à madame de
Polignac, disait plus tard la Reine en rapportant cette réponse, dans le fond elle est bonne, et elle
m’aime ; mais ses alentours l’ont subjuguée[359].
C’est alors que la Reine avait pris peu à peu ses habitudes dans le salon de la comtesse d’Ossun, sa
dame d’atours, sœur du duc de Grammont, nièce du duc de Choiseul. Madame d’Ossun n’avait rien debrillant dans l’esprit ni dans les manières, mais elle était une personne parfaitement vertueuse et
parfaitement douce, sans intrigues, sans exigences, ne demandant rien ni pour elle ni pour les siens,
occupée seulement de plaire à la Reine, empressée bientôt à se dévouer pour elle, et dénoncée aux
vengeances de la Révolution par l’Orateur du peuple. La Reine venait donc et amenait ce qui lui restait
d’amis dans l’appartement de madame d’Ossun, très-rapproché du sien. Elle s’y trouvait libre, à l’aise,
sans crainte de conseil et de domination ; et reprenant, avec sa liberté, sa gaieté et sa jeunesse, elle
arrangeait chez madame d’Ossun de petits concerts, où elle faisait sa partie et où elle retrouvait un
plaisir qu’elle ne connaissait plus[360].
La Reine, en s’éloignant du salon de madame de Polignac, n’avait pas gardé rancune à madame de
Polignac ; elle l’aimait encore, et restait fidèle à son amitié. Mais la société de madame de Polignac,
toute liée de parenté qu’elle était avec madame d’Ossun, ne pouvait voir sans dépit cette faveur
nouvelle de la dame d’atours de la Reine. Les mots, les couplets, la satire se glissèrent et s’enhardirent
dans le salon de l’ancienne favorite de la Reine, et l’ingratitude, à la fin, y faisait asseoir la
médisance[361].
La Bastille prise, la Révolution victorieuse, les cris de mort s’élevant de toutes parts contre les
Polignac, le danger de celle qui avait été son amie, ôtaient à la Reine le ressentiment, le souvenir même
de tous ses griefs. Elle faisait appeler M. et madame de Polignac, le 16 juillet, à huit heures du soir, et
leur demandait de partir dans la nuit même. À ce mot, la fierté des Polignac se réveille avec leur
reconnaissance. Partir, laisser leur bienfaitrice, quand les jours de malheur sont venus, fuir quand le
péril commence, n’est-ce pas déserter ? La femme et le mari refusent de céder au vœu de la Reine.
Marie-Antoinette alors les prie, les supplie, les conjure, mêlant les larmes aux prières ; au nom de son
intérêt même, elle leur ordonne de partir : Venez, Monsieur,—dit-elle au Roi qui entre,—venez
m’aider à persuader à ces honnêtes gens, à ces fidèles sujets, qu’ils doivent nous quitter. Et, aidée du
Roi, elle obtient enfin que son amie l’abandonne.
En ces derniers embrassements, l’amitié de la Reine se retrouvait tout entière et revenait à ses
anciennes tendresses. À minuit, au moment où elle allait quitter le château, madame de Polignac
recevait ce mot de la Reine : Adieu, la plus tendre des amies ! Que ce mot est affreux ! mais il est
nécessaire. Adieu ! je n’ai que la force de vous embrasser[362]. Et madame de Polignac partait,
emportant pour M. Necker la lettre qui le rappelait au ministère, la lettre où Louis XVI lui demandait
de revenir prendre sa place auprès de lui, « comme la plus grande preuve d’attachement qu’il pouvait
lui donner. »
Toute la pensée de la Reine appartient aux fugitifs, à leur voyage, à leur fuite, à leur salut :
« Un petit mot seulement, mon cher cœur, je ne peu résister au plesir de vous embrasser encore. Je
vous ai écrit, il y a trois jours, par M. de M…, qui me fait voir toutes vos lettres et avec qui je ne
cesse de parler de vous. Si vous saviez avec quelle anxiété nous vous avons suivie et quel joie nous
avons éprouvé en vous sachant en sûreté ; cette fois je ne vous ai donc pas porté malheur. On est
tranquille depuis que je vous ai écrit, mais en vérité tout est bien sinistre. Je me console en
embrassant mes enfants, en pensant à vous, mon cher cœur[363]. »
La Reine court au-devant des nouvelles de son amie, que lui apporte le baron de Staël ; elle ne se
lasse point de lui écrire, et, lui écrivant, elle croit lui parler encore.
« Ce 29 juillet 1789.
« Je ne peu laisser passer, mon cher cœur, l’occasion sure, sure, qui se présente de vous écrire
encore une fois aujourd’hui. C’est un plaisir si grand pour moi que j’ai remercier cent fois mon
mari de m’avoir envoyé sa lettre. Vous savez si je vous aime et si je vous regrette, surtout dans les
circonstances présentes. Les affaires ne paroissent pas prendre une bonne tournure. Vous avez sçu,
sans doute, ce qui s’est passé le 14 juillet ; le moment a été affreux et je ne peu me remettre encore de
l’horreur du sang répandu. Dieu veuille que le Roi puisse faire le bien dont il est uniquement
occupé ! Le discours qu’il a prononcer à l’Assemblée a déjà produit beaucoup d’effet. Les honnêtes
gens nous soutiennent ; mais les affaires vont vite et entraînent on ne sait où. Vous ne sauriez vous
imaginer les intrigues qui s’agitent autour de nous, et je fais tous les jours des découvertes
singulières dans ma propre maison. O mon amie ! que je suis triste et affligée. M. (Necker) arrive à
l’instant ; il vous a vue et m’a parlé de vous. Son retour a été un vrai triomphe ; puisse-t-il nous
aider a prévenire les scènes sanglantes qui désolent ce beau royaume ! Adieu, adieu, mon cher cœur,
je vous embrasse de toute mon âme, vous et les vôtres.
« MARIE-ANTOINETTE[364]. »Le 13 août, la Reine mandait à madame de Polignac :
« Je vois que vous m’aimez toujours. J’en ai grand besoin, car je suis bien triste et affligée.
Depuis quelques jours, les affaires paroissent prendre une meilleure tournure ; mais on ne peu se
flatter de rien, les méchants ont un si grand intérêt, et tous les moyens de retourner et empêcher les
choses les plus justes ; mais le nombre des mauvais esprits est diminué, ou au moins tous les bons se
réunissent ensemble, de toutes les classes et de tous les ordres : c’est ce qui peut arriver de plus
heureux… Je ne vous dis point d’autre nouvelle, parce qu’en vérité quand on est au point ou nous
en sommes et surtout aussi éloigniez l’une de l’autre, le moindre mot peut ou trop inquietter ou trop
rassurer ; mais comptez toujours que les adversités n’ont pas diminué ma force et mon
courage…[365]. »
Un autre jour la reine écrit à son amie : « Ma santé se soutient encore, mais mon âme est accablée
de peine, de chagrins et d’inquiétudes ; tous les jours j’apprends de nouveaux malheurs ; un des
plus grands pour moi est d’être séparée de tous mes amis ; je ne rencontre plus des cœurs qui
m’entendent. » La reine mande encore à madame de Polignac : « Toutes vos lettres à M. de … me font
grand plaisir, je vois au moins de votre écriture ; je lis que vous m’aimez, cela me fait du
bien…[366]. »
C’est en toutes ces lettres de la Reine, qui courent après les fugitifs, le même langage, la même
tendresse. Il semble que ces amis aient emporté quelque chose de son cœur, tant le cœur de la Reine vit
avec eux ! Rien de ce qui les touche, nul de ceux qu’ils aiment n’est oublié par elle. Elle prend sa part
de tous les intérêts, de tous leurs attachements. Aux témoignages de son amitié la Reine associe les
témoignages de ceux qui l’entourent. Tantôt elle met à ses lettres le sceau de deux lignes du roi ; ou
bien elle fait place au bon souvenir de Madame Élisabeth, souvent même elle serre ses lignes pour
introduire de l’écriture de ses enfants, comme si la Reine voulait déjà les préparer à l’héritage des
amitiés de leur mère ! À la troisième page d’une lettre de la Reine, il y a trois lignes d’une écriture
d’enfant : « Madame, j’ai été bien fâchée de savoir que vous étiez partie, mais soyez bien sûre que je ne
vous oublierai jamais. » Marie-Antoinette a repris la plume des mains de sa fille, et a ajouté
audessous : « C’est la simple nature qui lui a dictez ces trois lignes ; cette pauvre petite entroit pendant
que j’écrivois ; je lui ai proposé d’écrire et je les laisséez toute seule ; aussi ce n’est pas arrangé,
c’est son idée, et j’ai mieux aimé vous l’envoyer ainsi. Adieu, mon cher cœur[367]. »
Cette correspondance de la Reine avec madame de Polignac, est l’honneur de l’amitié ; elle en est le
chef-d’œuvre. « Ce n’est pas arrangé, » comme dit la Reine du billet de sa fille, « c’est la simple
nature… » Mais quel inimitable épanchement ! que de délicates choses, délicatement dites ! Et que de
mots qui ne sont donnés qu’aux femmes, et dont un seul fait lire tout un sentiment ! La plainte aimable,
la douce tristesse y semblent le gémissement d’une grande âme, et le malheur en élève l’accent jusqu’à
cet héroïsme de larmes :
« Ce 14 septembre.
« J’ai pleuré d’attendrissement, mon cher cœur, en lisant votre lettre. Oh ! ne croyez pas que je
vous oublie, votre amitié est écrite dans mon cœur en traits effaçables, elle est ma consolation avec
mes enfants que je ne quitte plus. J’ai plus que jamais bien besoin de l’appui de ces souvenirs et de
toute mon courage, mais je me soutiendrai pour mon fils, et je pousserai jusqu’au bout ma pénible
carrière ; c’est dans le malheur surtout qu’on sent tout ce qu’on est ; le sang qui coule dans mes
veines ne peut mentir. Je suis bien occupée de vous et des vôtres ma tendre amie, c’est le moyen
d’oublier les trahisons dont je suis entourée ; nous périrons plutôt par la faiblesse et les fautes de
nos amis que par les combinaisons des méchants, nos amis ne s’entendent pas entre eux et prêtent le
flanc aux mauvais esprits, et, d’un autre côté, les chefs de la Révolution, quand ils veulent parler
d’ordre et de modération, ne sont pas écoutés. Plaignez-moi, mon cher cœur, et surtout aimez-moi ;
vous et les vôtres je vous aimerai jusqu’à mon dernier soupir. Je vous embrasse de toute mon âme,
« MARIE-ANTOINETTE[368]. »
La Révolution a compris, dès les premiers jours, qu’il n’est qu’un danger pour elle. Ce danger est la
Reine. L’intelligence de la Reine, sa fermeté, sa tête et son cœur, voilà l’ennemi et le péril. Du Roi, la
Révolution peut tout attendre, et espère tout. Elle a mesuré sa faiblesse ; elle sait jusqu’à quelles
concessions, jusqu’à quelles abdications elle peut mener le souverain, sans que le souverain se défende,
sans que l’homme se révolte, sans que le père comprenne qu’en désarmant la royauté il livre le trône de
son fils. Mais la femme de ce roi, et son maître, la Reine, la Reine avec les frémissements et les
impatiences de sa nature, avec le commandement de sa volonté, avec ce don viril, sur lequel l’injusticedes partis ne s’aveugle pas : le caractère ; avec cette ardeur de mère qui combat pour son enfant ; avec
tous ces dons d’initiative, toutes ces vertus apparentes et morales de la royauté qui semblent réfugiées
en elles ; la Reine, qui maintenant voit l’avenir et n’a plus d’illusion sur la Révolution ; la Reine,
poussée à la lutte et à la défense vaillante des droits du trône par le soin de la gloire du Roi, par
l’éloignement et la mise hors la loi de tous ceux qu’elle aime, par ses amitiés comme par ses devoirs, la
Reine est redoutable. Et quelles inquiétudes pour la Révolution cette séduction de sa personne, cet
accent de sa voix, cet air, ce geste qui peuvent en un instant suprême arrêter les destins, entraîner une
armée et faire répéter à des Français devant le trône de Marie-Antoinette le serment des Hongrois
devant le trône de Marie-Thérèse ! Demain la Révolution n’entendra-t-elle pas, dans la chapelle des
Tuileries, après le Domine salvum fac Regem, la noblesse de France crier d’une seule voix : et
Reginam ![369]
Il est besoin de conjurer ce péril et cette séduction. Toute la presse révolutionnaire pousse à la
Reine : injures, colère, épigrammes, toutes les méchancetés et toutes les infamies de la parole imprimée
la recherchent et la poursuivent. C’est la Reine, la Reine seule, contre laquelle les coups sont dirigés et
les populaces ameutées. Dans tout ce papier qui flétrit ou menace la femme du Roi, le Roi, l’honnête,
le vertueux, le mal conseillé Louis XVI, est toujours épargné ou absous. Dans l’autre camp, dans la
presse royaliste, ce souverain qui s’oublie, Louis XVI est oublié de même ; les journalistes combattent,
ils conspirent avec cette épouse et cette mère qui essaye vainement d’arracher le Roi à son sommeil et
de lui donner son âme : la Reine est leur drapeau.
Puis d’autres ambitions encore que celles de la contre-révolution ne s’agitaient-elles point autour de
la Reine ? Des modérés du tiers n’avaient-ils point poussé la confiance en elle jusqu’à s’aviser de
penser à faire interdire le Roi, et à donner à la Reine la régence du royaume avec un parlement composé
de deux chambres, à l’imitation du parlement anglais[370]?
Illusions, dévouements, espérances, partis, la Reine ralliait donc autour d’elle trop de forces et trop
de projets pour que la Révolution n’en prît pas ombrage, comme du seul grand obstacle de son avenir.
Il était urgent que la Reine disparût pour que le chemin fût libre. « La grande dame devait s’en aller, si
elle ne préférait pis, » tel était le langage des membres de la Constituante dans les salons de Paris[371];
tel était l’avertissement officieux que lui faisaient donner les constitutionnels par l’entremise de la
duchesse de Luynes[372]. Mais la Reine ne voulant pas se sauver, la Reine résolue à rester aux côtés du
Roi, à y mourir s’il le fallait, la Révolution songea à se débarrasser d’elle avec le poignard de l’émeute.
Les hommes étaient prêts. Il ne fallait plus qu’un prétexte et un cri qui cachât le mot d’ordre.
Le prétexte fut le repas donné par les gardes du corps au régiment de Flandres dans la salle de
spectacle de Versailles, repas où l’orchestre avait joué : O Richard ! ô mon roi ! et où la Reine avait
paru avec le Roi et le Dauphin. Puis, le peuple échauffé de fables et de mensonges, une disette factice,
une distribution insuffisante de pain le matin du 5 octobre[373], mettait à la bouche des halles et des
faubourgs ce cri : du Pain ! et les lançait sur la route de Versailles.
Mais pendant que ce peuple s’ébranle avec ce cri, Mirabeau trahit le mot d’ordre de la journée à la
tribune de l’Assemblée : il demande l’inviolabilité du Roi, du Roi seul[374].
Dans l’après-midi du 5 octobre, la Reine se promenait dans ses jardins de Trianon. Elle était assise
dans la grotte, seule avec sa tristesse, quand un mot de M. de Saint-Priest la supplie de rentrer à
Versailles : Paris marche contre Versailles. La Reine part, et c’est la dernière fois qu’elle s’est
promenée à Trianon[375].
Que trouve-t-elle à Versailles ? La peur : des gardes sans ordres, des serviteurs effarés, des députés
errants, des ministres qui délibèrent, et le Roi qui attend ! Elle se tient à la porte du conseil, écoutant,
espérant, implorant une mesure, un plan, une volonté, un salut, au moins une belle mort : elle n’entend
agiter que des projets de fuite ; encore, n’y a-t-il pas assez de résolution dans le Roi pour les suivre
jusqu’au bout ! Les coups de fusil courent les rues de Versailles, le galop des chevaux des gardes du
corps désarçonnés résonne sur la place d’armes, puis, au bout de l’avenue de Paris, c’est le nuage et le
bruit que pousse devant elle la marche d’une multitude : bientôt le premier flot du peuple bat la grille
des ministres ; puis vient la garde nationale, qui traîne la Fayette en triomphe, puis les cris et les piques,
et les poissardes vomissant l’outrage contre la Reine, et les coupe-têtes, manches relevées, et ce peuple
qui vient demander les « boyaux de la Reine »[376]!
Au château, il n’est qu’anarchie et confusion. Les volontés flottent, les conseils balbutient, les
lâchetés ordonnent. Dans le trouble, le vertige, l’épouvante, il n’est qu’un homme : c’est la Reine.
Pendant cette nuit qui prépare le lendemain, tandis que, dans l’Assemblée envahie, les halles se
répandent en menaces contre la Reine[377], tandis que, dans les cabarets, aux portes du château, lemeurtre attend, roulé dans son manteau ; la Reine demeure le visage assuré, l’âme sans trouble, la
contenance digne, la parole ferme, l’esprit libre et présent. Elle reçoit ceux qui se présentent dans son
grand cabinet, parle à chacun, relève les courages, et communique à tous son grand cœur. « Je sais,
disait la fille de Marie-Thérèse, qu’on vient de Pans pour demander ma tête ; mais j’ai appris de ma
mère à ne pas craindre la mort, et je l’attendrai avec fermeté[378]. »
Il est deux heures du matin. M. de la Fayette a répondu de son armée pour la nuit. Le Roi a renvoyé
les gardes du corps à Rambouillet. Il ne reste au château que les gardes de service. La Reine se couche
et s’endort. Elle a ordonné à ses deux femmes de se mettre au lit ; mais, sorties de la chambre, celles-ci
appellent leurs femmes de chambre, et les quatre femmes demeurent assises contre la porte de la
chambre à coucher de la Reine. Au petit jour, des coups de fusil, des cris d’hommes qu’on égorge
montent jusqu’à elles. L’une des dames entre aussitôt chez la Reine pour la faire lever ; l’autre court
vers le bruit : elle ouvre la porte de l’antichambre, donnant dans la grand’salle des gardes : Madame,
sauvez la Reine ! crie, en tournant vers elle son visage ensanglanté, un garde du corps qui barre la porte
avec son fusil, et arrête les piques avec son corps. À ce cri, la femme, abandonnant ce héros à son
devoir, ferme la porte sur M. Miomandre de Sainte-Marie, pousse le grand verrou, vole à la chambre de
la Reine : « Sortez du lit, Madame ! ne vous habillez pas : sauvez-vous chez le Roi ! » La Reine saute à
bas du lit. Les deux femmes lui passent un jupon sans le nouer. Elles l’entraînent par l’étroit et long
balcon qui borde les fenêtres des appartements intérieurs ; elles arrivent à la porte du cabinet de toilette
de la Reine. Cette porte n’est jamais fermée que du côté de la Reine. Elle est fermée de l’autre côté ! et
les cris et le bruit approchent : Miomandre est tombé à côté de son camarade du Repaire, qui est venu
partager sa mort… C’est en vain que les femmes de la Reine frappent à la porte et redoublent de coups ;
pendant cinq minutes rien ne répond. Enfin un domestique d’un valet de chambre du Roi vient ouvrir.
La Reine se précipite dans la chambre du Roi : le Roi n’y est pas ! Il a couru chez la Reine par les
escaliers et les corridors qui sont sous l’Œil-de-Bœuf. Mais voilà Madame et le Dauphin qui se jettent
dans les bras de leur mère. Le Roi revient. Madame Élisabeth arrive. Quelles larmes, quelle joie de cette
famille qui se retrouve[379]!
Bientôt tout ce qu’il y a de terreur dans le château, tout ce qui reste de fidélité dans Versailles, afflue
et se presse dans cette chambre du Roi, entourée de clameurs et de bruits, du cliquetis des armes, de la
voix du peuple. Les femmes se lamentent. Les ministres écoutent. Necker, abîmé dans un coin, pleure
sa popularité. Les députés de la noblesse demandent les ordres du Roi. Le Roi se tait. La Reine seule
console et encourage les hommes qui pâlissent. Sous les fenêtres, les cris augmentent : « À Paris ! à
Paris ! » Le Roi se laisse décider par les supplications et les larmes. Il promet au peuple de partir à
midi. Mais cela ne suffit pas au triomphe du peuple : il faut que la Reine aussi paraisse. Des cris
l’appellent. La Reine paraît à ce balcon de l’appartement où Louis XIV a rendu le dernier soupir ! Elle
paraît, le Dauphin et Madame royale à ses côtés. « Point d’enfants ! » ordonnent vingt mille voix.
Marie-Antoinette, par un mouvement de ses bras en arrière, repousse ses enfants, et attend. Le peuple
n’a pas voulu de la mère, il a demandé la Reine : la voilà ! « Bravo ! vive la Reine[380]! » crie d’une
seule bouche ce peuple d’assassins, à qui l’air magnifique et la grandeur superbe de ce courage d’une
femme arrachant l’admiration, et rendent une conscience.
Au lendemain d’Octobre, quelle grandeur plus belle encore, quelle magnanimité chrétienne dans ce
pardon de la Reine qui ne veut pas se souvenir de ses assassins ! Marie-Antoinette écrivait le soir même
à l’empereur son frère : « Mes malheurs vous sont peut être déjà connus ; j’existe, et je ne dois cette
faveur qu’à la Providence et à l’audace d’un de mes gardes qui s’est fait hacher pour me sauver. On
a armé contre moi le bras du peuple, on a soulevé la multitude contre son Roi, et quel était le
prétexte ? Je voudrais vous l’apprendre et n’en ai pas le courage…[381] ». Le Comité des
recherches venait de l’interroger ; la Reine répondait : Jamais je ne serai la délatrice des sujets du Roi.
Le châtelet lui demandait sa déposition ; la Reine déposait : J’ai tout vu, tout su, tout oublié[382].III
La famille royale aux Tuileries.—Les Tuileries.—La Reine et ses enfants.—Instruction de la Reine pour
l’éducation du Dauphin.—La Reine prenant part aux affaires.—Mirabeau.—Négociations de M. de la
Marck auprès de la Reine.—Entrevue de la Reine et de Mirabeau à Saint-Cloud.
Le peuple emmenait la famille royale. Deux têtes de gardes du corps sur des piques précédaient son
triomphe. Les chansons, les ordures accompagnaient la voiture qui traînait lentement le boulanger, la
boulangère et le petit mitron. Sur le siège même, le comédien Beaulieu insultait de mille pasquinades
la famille royale[383]. La Reine, les yeux secs, muette, immobile, défiait l’insulte comme elle avait
défié la mort. « J’ai faim ! » dit le Dauphin qu’elle tenait sur ses genoux ; la Reine alors pleura.
Au bout de sept heures, le cortège arrivait enfin à l’Hôtel de ville ; et comme, en répétant aux
Parisiens la phrase de Louis XVI : « C’est toujours avec plaisir et avec confiance que je me vois au
milieu des habitants de ma bonne ville de Paris, » Bailly oubliait le mot : confiance, Répétez avec
confiance, lui disait la Reine avec la présence d’esprit d’un roi[384].
Les Tuileries devaient être la nouvelle résidence de la famille royale. Rien n’était prêt pour des hôtes
dans ce palais sans meubles, abandonné depuis trois règnes. Les dames de la Reine passaient la première
nuit sur des chaises, Madame et la Dauphine sur des lits de camps. Le lendemain, la Reine s’excusait
auprès des visiteurs du dénûment des lieux : Vous savez que je ne m’attendais pas à venir ici !
disaitelle avec un regard et d’un ton qui ne pouvait s’oublier[385].
Des meubles arrivaient de Versailles, et l’installation se faisait. Le Roi prenait trois pièces au
rez-dechaussée sur le jardin ; la Reine avait ses appartements près des appartements du Roi. En bas était son
cabinet de toilette, sa chambre à coucher, le salon de compagnie ; à l’entresol, sa bibliothèque garnie de
ses livres de Versailles ; au-dessus, l’appartement de Madame, séparé de la chambre à coucher du Roi
par la chambre où couchait le Dauphin. Après le salon de compagnie venait le billard, puis des
antichambres. La gouvernante des enfants de France, madame de Lamballe, MM. de Chastellux,
d’Hervilly, de Roquelaure, habitaient le rez-de-chaussée, au pavillon de Flore ; Madame Élisabeth, le
premier étage ; mesdames de Mackau, de Grammont, d’Ossun, et d’autres personnes de la maison ou du
service, les étages supérieurs. Au premier étage du palais se trouvaient la salle des gardes, le lit de
parade, et des appartements ayant la même destination et le même usage que la galerie de
Versailles[386].
Aux premiers jours de son séjour aux Tuileries, la Reine se trouva sans force contre la douleur ; son
énergie pliait sous l’humiliation de la royauté. Le lendemain de son arrivée, à la réception du corps
diplomatique, essayant de parler, elle suffoquait de sanglots[387]. Les livres, la lecture, ne pouvaient la
distraire du souvenir et de l’horreur des journées d’Octobre. Pour échapper au temps, pour occuper au
moins son activité physique, elle recourait à son aiguille ; elle se jetait à de grands travaux de tapisserie
et les avançait avec fureur. Mais elle ne pouvait fuir sa pensée, cette pensée, dont ce fragment d’une
lettre à la duchesse de Polignac nous confie les angoisses et le découragement :
« … Vous parlez de mon courage ; il en faut moins pour soutenir les moments affreux oh je me
suis trouvée que pour supporter journellement notre position, ses peines à soi, celles de ses amis et
celles de tous ceux qui nous entourent. C’est un poids trop fort à supporter, et si mon cœur ne tenoit
par des liens aussi forts à mon mari, mes enfants, mes amis, je désirerois succomber ; mais vous
autres me soutenez ; je dois encore ce sentiment à votre amitié. Mais moi, je vous porte à tous
malheur, et vos peines sont pour moi et par moi[388]. »

Ses amis, son mari, ses enfants surtout la soutenaient et l’aidaient à revenir au courage.
Où est l’âme de Marie-Antoinette, aux premiers jours de la Révolution ? Où est son esprit, où est
son cœur, pendant que la Bastille croule, que les hommes s’agitent, que les choses conspirent, que la
fatalité commence ? Esprit, cœur, son âme tout entière est à ses enfants[389]; et les tendresses
inquiètes, et les chers soucis d’une mère penchée sur un fils menacé d’une couronne, emplissent toute
cette Reine de leurs seules alarmes. Il semble que la Révolution ne soit pour elle qu’un avertissement
providentiel qui révèle à ses indulgences maternelles la gravité et la responsabilité des grands devoirs
d’une maternité royale. C’est quelques jours après le 14 juillet, dans les colères, dans les ivresses du
peuple et de la cour, que Marie-Antoinette trouve le courage et le sang-froid de tracer pour madame de
Tourzel ce long portrait moral du Dauphin, cette instruction où elle a la force d’être impartiale, de nerien voiler et de tout dire, pour donner à sa gouvernante toutes ces lumières, toutes ces armes : la
seconde vue d’une mère qui aime assez son fils pour le juger.
«24 juillet 1789.
« Mon fils a quatre ans quatre mois moins deux jours. Je ne parle pas ni de sa taille, ni de son
extérieur, il n’y a qu’à le voir. Sa santé a toujours été bonne, mais, même au berceau, on s’est
apperçu que ses nerfs étaient très-délicats et que le moindre bruit extraordinaire faisoit effet sur lui.
Il a été tardif pour ses premières dents, mais elles sont venues sans maladies ni accidents. Ce n’est
qu’aux dernières, et je crois que c’étoit à la sixième, qu’à Fontainebleau il a eu une convulsion.
Depuis il en a eu deux, une dans l’hiver de 87 à 88, et l’autre à son inoculation ; mais cette dernière
a été très-petite. La délicatesse de ses nerfs fait qu’un bruit auquel il n’est pas accoutumé lui fait
toujours peur ; il a peur, par exemple, des chiens parce qu’il en a entendu aboyer près de lui. Je ne
l’ai jamais forcé à en voir, parce que je crois qu’à mesure que sa raison viendra, ses craintes
passeront. Il est, comme tous les enfants forts et bien portants, très étourdi, très léger, et violent dans
ses colères ; mais il est bon enfant, tendre et caressant même, quand son étourderie ne l’emporte pas.
Il a un amour-propre démesuré qui, en le conduisant bien, peut tourner un jour à son avantage.
Jusqu’à ce qu’il soit bien à son aise avec quelqu’un, il sait prendre sur lui, et même dévorer ses
impatiences et colères, pour paroître doux et aimable. Il est d’une grande fidélité quand il a promis
une chose ; mais il est très indiscret, il répète aisément ce qu’il a entendu dire, et souvent sans
vouloir mentir il ajoute ce que son imagination lui a fait vois. C’est son plus grand défaut, et sur
lequel il faut bien le corriger. Du reste, je le répète, il est bon enfant, et avec de la sensibilité et en
même temps de la fermeté, sans être trop sévère, on fera toujours de lui ce qu’on voudra. Mais la
sévérité le révolteroit, parce qu’il a beaucoup de caractère pour son âge ; et, pour donner un
exemple, dès sa plus petite enfance le mot pardon l’a toujours choqué. Il fera et dira tout ce qu’on
voudra quand il a tort, mais le mot pardon, il ne le prononcera qu’avec des larmes et des peines
infinies. On a toujours accoutumé mes enfants à avoir grande confiance en moi, et quand ils ont eu
des torts, à me les dire eux-mêmes. Cela fait qu’en les grondant j’ai l’air plus peinée et affligée de ce
qu’ils ont fait que fâchée. Je les ai accoutumés tous à ce que oui, ou non, prononcé par moi, est
irrévocable, mais je leur donne toujours une raison à la portée de leur âge, pour qu’ils ne puissent
pas croire que c’est l’humeur de ma part. Mon fils ne sait pas lire, et apprend fort mal ; mais il est
trop étourdi pour s’appliquer. Il n’a aucune idée de hauteur dans la tête, et je désire fort que cela
continue. Nos enfants apprennent toujours assez tôt ce qu’ils sont. Il aime sa sœur beaucoup, et a
bon cœur. Toutes les fois qu’une chose lui fait plaisir, soit d’aller quelque part ou qu’on lui donne
quelque chose, son premier mouvement est toujours de demander pour sa sœur de même. Il est né
gai. Il a besoin pour sa santé d’être beaucoup à l’air, et je crois qu’il vaut mieux pour sa santé le
laisser jouer et travailler à la terre sur les terrasses que de le mener plus loin. L’exercice que les
petits enfants prennent en courant, en jouant à l’air est plus sain que d’être forcés à marcher, ce qui
souvent leur fatigue les reins.
Je vais maintenant parler de ce qui l’entoure. Trois sous-gouvernantes, mesdames de Soucy,
bellemère et belle-fille, et madame de Villefort. Madame de Soucy la mère, fort bonne femme, très
instruite, exacte, mais mauvais ton. La belle-fille, même ton. Point d’espoir. Il y a déjà quelques
années qu’elle n’est plus avec ma fille ; mais avec le petit garçon il n’y a pas d’inconvénient. Du
reste, elle est très fidèle et même un peu sévère, avec l’enfant : Madame de Villefort est tout le
contraire, car elle le gâte ; elle a au moins aussi mauvais ton, et plus même, mais à l’extérieur.
Toutes sont bien ensemble.
Les deux premières femmes, toutes deux fort attachées à l’enfant. Mais madame Lemoine, une
caillette et bavarde insoutenable, contant tout ce qu’elle sait dans la chambre, devant l’enfant ou
non, cela est égal. Madame Nouville a un extérieur agréable, de l’esprit, de l’honnêteté ; mais on la
dit dominée par sa mère, qui est très intrigante.
Brunier le médecin a ma grande confiance toutes les fois que les enfants sont malades, mais hors
de là il faut le tenir à sa place ; il est familier, humoriste et clabaudeur.
L’abbé d’Avaux peut être fort bon pour apprendre les lettres à mon fils, mais du reste il n’a ni le
ton, ni même ce qu’il faudrait pour être auprès de mes enfans. C’est ce qui m’a décidée dans ce
moment à lui retirer ma fille ; il faut bien prendre garde qu’il ne s’établisse hors les heures des
leçons chez mon fils. C’est une des choses qui a donné le plus de peine à madame de Polignac, et
encore n’en venoit-elle toujours à bout, car c’étoit la société des sous-gouvernantes. Depuis dixjours j’ai appris des propos d’ingratitude de cet abbé qui m’ont fort déplu.
Mon fils a huit femmes de chambre. Elles le servent avec zèle ; mais je ne puis pas compter
beaucoup sur elles. Dans ces derniers temps, il s’est tenu beaucoup de mauvais propos dans la
chambre, mais je ne saurois pas dire exactement par qui ; il y a cependant une madame Belliard qui
ne se cache pas de ses sentiments : sans soupçonner personne on peut s’en méfier. Tout son service
en hommes est fidèle, attaché et tranquille.
Ma fille a à elle deux premières femmes et sept femmes de chambre. Madame Brunier, femme du
médecin, est à elle depuis sa naissance, la sert avec zèle ; mais sans avoir rien de personnel à lui
reprocher, je ne la chargerois jamais que de son service. Elle tient du caractère de son mari. De
plus, elle est avare, et avide de petits gains qu’il y a à faire dans la chambre.
Sa fille, madame Tréminville, est une personne d’un vrai mérite. Quoiqu’âgée seulement de vingt
sept ans, elle a toutes les qualités d’un âge mûr. Elle est à ma fille depuis sa naissance, et je ne l’ai
pas perdue de vue. Je l’ai mariée, et le temps qu’elle n’est pas avec ma fille, elle l’occupe en entier à
l’éducation de ses trois petites filles. Elle a un caractère doux et liant, est fort instruite, et c’est elle
que je désire charger de continuer les leçons à la place de l’abbé d’Avaux. Elle en est fort en état, et
puis que j’ai le bonheur d’en être sûre, je trouve que c’est préférable à tout. Au reste, ma fille l’aime
beaucoup, et y a confiance.
Les sept autres femmes sont de bons sujets, et cette chambre est bien plus tranquille que l’autre. Il
y a deux très jeunes personnes, mais elles sont surveillées par leur mère l’une à ma fille, l’autre par
madame le Moine.
Les hommes sont à elle depuis sa naissance. Ce sont des êtres absolument insignifiants ; mais
comme ils n’ont rient à faire que le service, et qu’ils ne restent point dans sa chambre par de là, cela
m’est assez insignifiant_[390]. »

Un billet confidentiel de Marie-Antoinette répète ce même jugement sans faiblesse sur son fils. Il
nous montre la mère dans l’exercice de son autorité, s’efforçant de vaincre les rébellions de l’enfant, de
gronder ses colères, tremblant et cependant tâchant de ne pas faiblir dans ce grand mandat d’élever un
roi :
« Ce 31 août.
« Il m’a été impossible, mon cher cœur, de revenir de Trianon, j’ai beaucoup trop souffert de ma
jambe. Ce qui vient d’arriver à Monsieur le Dauphin ne m’étonne point. Le mot pardon l’irritoit dès
sa plus tendre enfance, et il faut s’y prendre avec de grandes précautions dans ses colères.
J’approuve entièrement ce que vous avez fait ; mais qu’on l’ammene et je lui ferai sentire combien
toutes ses révoltes m’afflige. Mon cher cœur, notre tendresse doit estre sévère pour cet enfant ; il ne
faut pas oublier que ce n’est pas pour nous que nous devons l’élever, mais pour le pays. Les
premières impressions sont si fortes dans l’enfance que, en vérité, je suis effrayée quand je pense que
nous élevons un roi. Adieu, mon cher cœur, vous sçavez si je vous aime[391].
« MARIE-ANTOINETTE. »
Plus tard, après Octobre, retirée aux Tuileries, ne paraissant plus en public, la Reine se donnait
encore mieux à ses enfants. Elle devenait dans sa retraite l’institutrice et la gouvernante de sa fille,
passant ses matinées à surveiller leçons, les appuyant, les expliquant avec ce sens et cette façon des
mères qui font l’étude à leur image, douce, familière et caressante. Puis elle donnait ses soins à son fils,
trop jeune pour apprendre, mais qu’elle formait déjà à plaire, cherchant à le douer de cette amabilité, de
cet accueil qui avaient gagné à sa mère le cœur de la France ; développant en lui toutes ces séductions
de l’enfance qui enchantent et désarment les passions d’un peuple. C’était la plus grande consolation de
ses chagrins que ce joli enfant, auquel il suffisait de rire pour que la Révolution lui pardonnât ; c’était
le meilleur de ses journées que le moment où, accompagnant le Dauphin sur la terrasse au bord de
l’eau, dans ce jardin alors appelé jardin du Dauphin, elle s’oubliait à le regarder s’amusant avec sa sœur
des canards qui plongeaient dans le bassin, ou bien des oiseaux qui volaient en chantant dans la grande
volière[392]. Quelle douce émotion, puis quels baisers de la Reine, quand, s’échappant de ses mains, le
Dauphin courait à M. Bailly qui entrait chez le Roi : « Monsieur Bailly, lui disait l’enfant, que
voulezvous donc faire à papa et à maman ? Tout le monde pleure ici…[393]. » Et plus tard, quel orgueil,
quelles joies d’une mère, des scènes pareilles à la scène charmante racontée par Bertrand de Molleville :
le Dauphin chantant, folâtrant et jouant dans la chambre de la Reine avec un petit sabre de bois et un
petit bouclier, on vient le chercher pour souper ; en deux sauts il est à la porte. « Eh bien ! mon fils, faitla Reine en le rappelant, vous sortez sans faire un petit salut à M. Bertrand ?—Oh ! maman, répond
l’enfant avec un sourire et toujours sautant, c’est parce que je sais bien qu’il est de nos amis, M.
Bertrand… Bonsoir, monsieur Bertrand ! » Le Dauphin parti : N’est-ce pas, qu’il est bien gentil, mon
enfant, monsieur Bertrand ? disait la Reine au ministre, il est bien heureux d’être aussi jeune ; il ne
sent pas ce que nous souffrons et sa gaieté nous fait du bien…[394].
Mais quelles terreurs traversaient les joies maternelles de Marie-Antoinette, ses seules joies ! Chaque
semaine, chaque jour apportait la menace et le détail de nouvelles journées d’Octobre. La Reine
tremblait sans cesse, non pour elle, mais pour ses enfants. La nuit du 13 avril 1790, la nuit pour
laquelle la Fayette a annoncé une attaque du château, le Roi, accouru chez la Reine au bruit de deux
coups de fusil, ne la trouve pas. Il entre chez le Dauphin : la Reine le tenait dans ses bras et pressé
contre elle. « Madame, dit le Roi, je vous cherchais et vous m’avez bien inquiété.—Monsieur, j’étais à
mon poste, » répond la mère en montrant son fils[395].

La Reine ne quittait plus ses enfants. Elle ne sortait des Tuileries que pour des courses de charité
dans Paris, emmenant son fils et sa fille au faubourg Saint-Antoine, à la manufacture des glaces ; les
formant à l’exemple de sa bienfaisance ; leur apprenant à donner, comme elle, avec de bonnes paroles.
Une autre fois, elle les emmenait à la manufacture des Gobelins, dans ce quartier de misère qui
entendait dire à la Reine : Vous avez bien des malheureux, mais les moments où nous les soulageons
nous sont bien précieux[396]. Elle menait encore ses enfants aux Enfants trouvés, pour leur apprendre
qu’il était des malheureux de leur âge. Elle faisait le bien chaque jour, dégageant du Mont-de-Piété les
pauvres garde-robes et les paquets de linge[397], saisissant, pour soulager le peuple, toute occasion
heureuse, comme la première communion de sa fille ; semant autour d’elle les bonnes œuvres jusqu’au
9 août, où la Reine de France empruntera un assignat de 200 livres pour faire une aumône !
Mais si la mère avait son poste, la Reine aussi avait ses devoirs. Dernier tourment de cette vie
douloureuse ! Marie-Antoinette ne peut se donner à ses chagrins et se laisser aller, sans mouvement, au
désespoir, à la paresse, au repos des grandes douleurs. La Reine doit à toute heure se posséder, se
vaincre et se surmonter. Elle doit, telle est la position que lui fait la faiblesse de Louis XVI, conseiller à
tout moment le Roi et le faire à tout moment vouloir. Il faut qu’elle assiste au Conseil dans les
délibérations importantes, qu’elle pèse les projets, qu’elle estime les espérances ; qu’elle lise les
Mémoires des royalistes, qu’elle en saisisse le point de vue et les moyens, qu’elle en expose au Roi les
chances et les dangers ; qu’elle cherche et qu’elle discute avec M. de Ségur, avec le comte de la Marck,
avec M. de Fontanges, le salut du Roi, des siens et du royaume ; qu’elle perce et discerne les intérêts,
les vanités, les folies, qu’elle combatte les imprudences des uns, les promesses des autres, les ambitions
de tous ; qu’elle aiguillonne le dévouement et retienne le zèle ; qu’elle enchaîne les dispositions
républicaines des ministres, qu’elle encourage le grand parti des timides, qu’elle arrête les tentatives des
émigrés, qu’elle interroge l’Europe… Il lui faut enfin décider le Roi à agir, et, sinon à agir, du moins à
se retirer dans une place forte et à laisser agir.
Le séjour des Tuileries était insupportable l’été. La famille royale obtenait la permission d’aller à
Saint-Cloud. Ce voyage fut comme une trêve aux ennuis de la Reine ; et pourtant ce n’était plus
l’ancien salon de Saint-Cloud, tout peuplé d’amis : « le triste salon que ce salon du déjeûné, autrefois
si gai ![398] » mais c’était un peu de liberté, de l’air, des jardins sans cris, sans peuple… La Reine
reprenait avec plus de courage et d’espérance l’œuvre commencée aux Tuileries. Elle essayait de
décider le Roi à partir. Le Roi cédait, promettait ; puis, les malles faites, il se dérobait à sa parole. Et la
Reine le voyait avec terreur attendre la République comme il avait attendu Octobre, quand le génie de
la Révolution demandait audience à la Reine.
Un matin, c’était au mois de septembre 1789, Mirabeau venait chez un ami : « Mon ami, lui disait-il,
il dépend de vous de me rendre un grand service, je ne sais où donner de la tête. Je manque du premier
écu. Prêtez-moi quelque chose. » Et Mirabeau emportait un rouleau de cinquante louis de chez M. de la
Marck[399].
Aussitôt M. de la Marck courait aboucher la conscience de Mirabeau avec la cour. Aux ouvertures
que M. de la Marck faisait faire par madame d’Ossun auprès de la Reine, à ces paroles qu’il lui faisait
porter, « qu’il s’était rapproché de Mirabeau pour le préparer à être utile au Roi, lorsque les ministres
se verraient forcés de se concerter avec lui, » la Reine répondait elle-même à M. de la Marck : « Nous
ne serons jamais assez malheureux, je pense, pour être réduits à la pénible extrémité de recourir à
Mirabeau. »
Mirabeau ne tardait pas à s’impatienter qu’on ne le marchandât pas encore, et il laissait tomber dansl’oreille de M. de la Marck, pour effrayer la cour : « À quoi donc pensent ces gens-là ? Ne voient-ils
pas les abîmes qui se creusent sous leurs pas ?… »—« Tout est perdu, disait-il encore à la fin de
septembre : le Roi et la Reine y périront, et vous le verrez, la populace battra leurs cadavres… oui, oui,
on battra leurs cadavres[400]!… » Bientôt il montait à la tribune, et là, faisant tonner la menace, il
appelait la colère populaire sur la Reine à propos du repas des gardes du corps. Il avait déchaîné les
journées d’Octobre !

Au mois d’avril 1790, le lendemain du jour où Mirabeau avait eu une entrevue secrète avec le
compte de Mercy chez M. de la Marck, M. de la Marck était mandé chez la Reine. La Reine lui disait
que « depuis deux mois elle avait, conjointement avec le Roi, pris la résolution de se rapprocher du
comte de Mirabeau »; et tout aussitôt, avec un accent d’embarras, elle demandait à M. de la Marck s’il
croyait que Mirabeau n’avait point eu part aux horreurs des journées des 5 et 6 octobre. L’ami de
Mirabeau se hâtait d’affirmer qu’il avait passé ces deux journées en partie avec lui, et qu’ils dînaient
ensemble tête à tête précisément lorsque l’on annonça l’arrivée de la populace de Paris à Versailles :
« Vous me faites plaisir, —disait la Reine, que le ton de M. de la Marck rassurait et persuadait un
moment ;—j’avais grand besoin d’être détrompée sur ce point. »
Mirabeau envoyait sa première note à la cour, et M. de la Marck venait s’informer auprès de la Reine
de l’effet de cette première note. La Reine assurait M. de la Marck de la satisfaction du Roi. Elle lui
parlait de l’éloignement du Roi de vouloir recouvrer son autorité dans toute l’étendue qu’elle avait eu
autrefois ; elle lui disait combien il croyait peu que cela fût nécessaire et à son bonheur personnel et au
bonheur de ses peuples. Puis elle questionnait M. de la Marck sur ce qu’il y aurait de mieux à faire pour
que M. de Mirabeau fût content d’elle et du Roi. M. de la Marck venait demander ses conditions à
Mirabeau. Ses dettes payées, Mirabeau ne demandait que cent louis par mois pour arrêter la Révolution.
Le jour où M. de la Marck retournait auprès de la Reine, la Reine lui disait : « En attendant que le Roi
vienne, je veux vous dire qu’il est décidé à payer les dettes du comte de Mirabeau. » Peu après, le Roi
confirmait cette promesse, promettait en sus 6,000 livres par mois, et donnait à M. de la Marck, devant
la Reine, quatre billets de sa main, chacun de 250,000 livres, qui ne devaient être remis à Mirabeau
qu’à la fin de la session « s’il me sert bien, » disait le Roi[401]. Ainsi Mirabeau était acheté, et il
n’échappait même pas à la honte d’être acheté à forfait.
Pendant toute cette négociation, d’un jour à un autre jour, d’une heure à l’heure suivante, que de
variations dans la pensée de la Reine ! Le malheur ne l’avait point encore guérie de la mobilité d’esprit.
Elle flottait, elle errait de l’espérance à la crainte, de la foi au doute. Elle s’abandonnait aux promesses
de Mirabeau, puis elle en repoussait les assurances. M. de la Marck, M. de Mercy venaient de la
convaincre ; elle s’étonnait de désespérer. Hier, elle se disait qu’un homme si puissant pour le mal
serait tout-puissant pour le bien ; aujourd’hui elle se demandait si la royauté ne donnait pas un exemple
de scandale en descendant à payer un tribun, et elle se prenait à douter que Dieu bénît de tels marchés.
Tantôt, tout entière au présent, oubliant la Révolution comme si la monarchie allait avoir un intendant
pour s’occuper de cela, elle retrouvait avec ses amis le passé, son rire, son confiant abandon, sa malice
et sa grâce ; tantôt l’avenir s’emparait d’elle et agitait ses nuits. Cependant, la négociation terminée,
c’était l’espérance qui triomphait en elle : elle espérait un moment follement comme le Roi.
Mirabeau s’était mis à l’œuvre. Mais, pendant que, pour gagner son argent, il envoyait à la cour notes
sur notes[402], vains conseils où tout ce qui n’est pas menace n’est que ténèbres ; pendant qu’il
bondissait à la tribune pour sauver son honneur ; pendant que, mal à l’aise et grondant dans ce rôle à
deux faces, il s’agitait et se précipitait de tous côtés, haletant, furieux et ne suffisant pas à son génie,
brûlant ses jours, brûlant ses nuits, parlant, écrivant, dictant, vivant, sans pouvoir rassasier son âme de
fatigues ni son corps de débauches, un sentiment confus se faisait jour dans les orages de son cœur. Un
désir étrange, irrité chaque jour, le poussait à s’approcher de la Reine. Sa parole changeait tout à coup
pour elle ; sa plume trouvait en parlant d’elle l’admiration, l’enthousiasme. Mirabeau voulait voir
Marie-Antoinette. Et M. de Mercy obtenait de Marie-Antoinette qu’elle vît Mirabeau à
SaintCloud[403] le 3 juillet 1790.
Quel moment ! quelle entrevue ! Il est donc devant la Reine, l’homme de la Révolution auquel il a
fallu acheter le salut de la monarchie, l’homme couvert de crimes et de gloire, l’homme qui a dit
dédaigneusement de la femme de son roi : « Eh bien ! qu’elle vive ! » l’homme d’Octobre, cet homme
que la Reine appelle « le monstre ! » À son aspect, la Reine n’a pu retenir un mouvement d’horreur : la
voilà balbutiante, et se rappelant à peine la flatterie qu’elle répétait en venant : Quand on parle à un
Mirabeau[404]… Lui pourtant, fier de cette terreur, enivré de tant d’honneur que lui faisait le destin,ému, troublé auprès de cette Reine suppliante qui commandait au sang de Marie-Thérèse et ne
commandait plus à ses larmes, ébloui de son aventure, transporté d’émotions et de pitiés orgueilleuses,
croyant un moment donner ce dévouement qu’il avait vendu, il défiait l’histoire et la fatalité, il assurait
Marie-Antoinette de la providence de son génie, il jurait que Mirabeau lui apportait l’avenir !
Rêves, chimères, illusions ! Fanfaron, qui, pour avoir mené le torrent où le torrent voulait aller,
croyait pouvoir le remonter ! Les événements n’étaient plus aux mains des hommes ; et ce misérable
enivré, qui promettait un trône au fils de la Reine de France, était déjà promis à la mort.IV
Le parti des exclusifs.—Varennes.—Le départ.—Le retour.—La surveillance aux Tuileries.—Barnave et la
Reine.—La Reine au spectacle.—Tumulte à la Comédie italienne.—Insultes de l’Orateur du peuple.—La
maison civile imposée à la Reine par la nouvelle Constitution.—Paroles de la Reine.—Illusions de
Barnave.—Le parti des assassins de la Reine.—La Reine séparée de madame de Lamballe.—
Correspondance de la Reine avec madame de Lamballe.
Au mois de décembre 1790 la famille royale revenait de Saint-Cloud, et la Reine retrouvait à Paris la
Révolution, aux portes des Tuileries les complots et les menaces, aux portes de sa chambre la trahison
et l’espionnage. L’hiver se passait ainsi, et Mirabeau mourait, emportant au tombeau plus que ses
promesses, plus que les espérances de Marie-Antoinette : Mirabeau emportait la popularité royaliste de
la Reine.
Les hommes extrêmes du parti de la royauté, les exclusifs, avaient montré, dès le principe, leur
mécontentement de cette politique nouvelle de la cour, qui voulait employer les tribuns à reconstituer
l’autorité. Ils avaient fait parvenir à la Reine leurs remontrances, leurs avertissements, leurs moqueries,
leurs menaces. Ils prenaient plaisir à railler les premières armes de M. de Mirabeau auprès du trône. Ils
annonçaient le jour où le comte de Mirabeau devait être de garde chez la Reine, et ils parlaient de leur
espérance de voir ce jour-là beaucoup de chevaliers français se réunir chez la souveraine. Puis,
découragés, et abandonnant la Reine à sa confiance et au dévouement de Mirabeau, ils ne rappelaient
plus ses devoirs à l’épouse de Louis XVI que par des reproches. Lors de la discussion de la garde du
Roi mineur, ils gourmandaient ainsi le cœur de Marie-Antoinette : « Si vous n’avez plus le courage des
reines, ayez au moins celui des mères ! » Mirabeau mort, le mécontentement des royalistes purs contre
la Reine prenait une voix plus haute et plus impérieuse : Qu’est devenue, disaient-ils, cette autre
Marguerite d’Anjou, l’héroïne du 6 octobre ? Où est donc cette Reine sans peur qui servait de bouclier
à son époux et cachait son fils dans son sein, « comme le pontife cache dans le sanctuaire l’hostie
consacrée ? » Combien faut-il qu’elle soit devenue différente d’elle-même pour qu’on ait osé la
calomnier jusqu’à dire, il y a quelques mois, qu’elle était entrée en négociation avec un factieux
célèbre ? pour publier depuis la mort de ce rebelle, qu’elle traitait avec les chefs du parti jacobite ?
Depuis la soirée du 28 février, ajoutaient-ils en interpellant directement la Reine, qu’avez-vous fait
pour les chevaliers français, pour votre fils, pour votre époux, pour vous-même ? Quel compte
pourriez-vous rendre à l’Europe de son admiration ; à la nature, de ses dons ; à la mémoire de votre
mère, des devoirs qu’elle vous impose ? Si vous n’êtes qu’une femme ordinaire, disaient d’autres, il ne
fallait pas serrer sur votre sein l’héritier du trône dans la journée du 6 octobre : il fallait le remettre au
brave de Guiche, au loyal Saint-Aulaire, à tout chevalier digne d’un tel dépôt, et leur dire : « Je ne me
sens pas le courage de lutter contre de pareilles adversités ; portez mon fils soit à Léopold, soit à
Victor-Amédée… » Les plus ardents accusaient hautement la Reine de traiter avec ses assassins, de
suivre lâchement le système imaginé par de lâches politiques, de sacrifier les deux premiers ordres de
l’État, le clergé et la noblesse, au salut personnel de la royauté, de les livrer à la Révolution contre une
promesse de restitution de la plénitude du pouvoir exécutif…[405]. Tels étaient, au commencement de
l’année 1791, les sentiments publics des royalistes ardents et exaspérés, pour cette Reine que tout
abandonnait jour à jour, les hommes comme les choses, l’occasion et la fortune, ses derniers courtisans
et ses dernières illusions.
Quelques promenades à cheval dans le triste bois de Boulogne, où la Reine accompagnait le
Roi[406], étaient le seul exercice permis au Roi, que le défaut de mouvement finissait par rendre
malade. Au commencement d’avril, la Reine obtenait du Roi de repartir pour Saint-Cloud. Le Roi, la
Reine et la famille royale montaient en voiture. La garde nationale fermait les grilles en jetant à la
Reine les insultes de la rue[407], et les prisonniers d’Octobre étaient ramenés aux Tuileries. Dès lors ce
fut l’unique pensée et l’unique effort de la Reine d’emporter la volonté du Roi et de faire sortir la
royauté de prison.
Le 20 juin, dans une promenade que la Reine faisait avec sa fille à Tivoli, chez M. Boutin, la Reine,
prenant sa fille à part, lui disait « de ne pas s’inquiéter de ce qu’elle verrait, qu’elles ne seraient jamais
séparées pour longtemps, qu’elles se retrouveraient bien vite ». Et la Reine embrassait tendrement
l’enfant toute émue et qui ne comprenait pas. Le soir, Marie-Thérèse-Charlotte, descendue à l’entresol
de l’appartement de sa mère, trouvait son frère qu’on habillait en petite fille, tombant de sommeil etcharmant ainsi. Il disait à sa sœur qu’il croyait « qu’ils allaient jouer la comédie parce qu’on les
déguisait ». La Reine venait de temps en temps surveiller la toilette du Dauphin. Les enfants prêts, elle
les menait par l’appartement du duc de Villequier à la voiture attendant au milieu de la cour, et les y
faisait entrer avec madame de Tourzel. Au bout d’une heure, arrivait Madame Élisabeth ; vers les onze
heures, le Roi ; enfin la Reine, qui avait été obligée de se ranger contre la muraille pour laisser passer la
voiture de la Fayette, et s’était un moment perdue[408].

Ils revenaient de Varennes !… Marie-Antoinette, en descendant de voiture, trouvait, pour l’aider à
descendre, la main du vicomte de Noailles ; d’un regard elle repoussait cette main[409], et, fière encore
et le front haut, elle rentrait dans sa prison. Quelques jours après, elle écrivait : « Je ne puis rien dire
sur l’état de mon âme. Nous existons ; voilà tout[410]!… »
Alors autour de la Reine commençait l’inquisition qui devait la torturer jusqu’au dernier de ses
jours. La Reine était mise sous la surveillance de la femme de garde-robe qui l’avait trahie. Nulle autre
femme ne devait la servir que cette femme, dont M. de Gouvion, aide de camp de M. de la Fayette, avait
fait placer le portrait au bas de l’escalier de la Reine. Les plaintes énergiques du Roi auprès de M. de la
Fayette purent seules délivrer Marie-Antoinette de la présence et du service de cette malheureuse ; mais
ce renvoi ne changea rien à la surveillance, qui resta une surveillance de geôliers. Les commandants de
bataillon de la garde nationale, placés dans le salon, appelé grand cabinet, qui précédait la chambre à
coucher de la Reine, avaient l’ordre d’en tenir toujours la porte ouverte et de ne point quitter des yeux
la famille royale. La nuit même, la Reine au lit, cette porte restait ouverte, et l’officier se plaçait dans
un fauteuil, la tête tournée du côté de la Reine, guettant ce lit qui avait servi d’étal, pendant la fuite de
Varennes, aux cerises d’une fruitière[411]. La Reine n’obtint qu’une grâce : ce fut que la porte
intérieure serait fermée quand elle se lèverait et s’habillerait ; et dans cette captivité, déjà si persécutée,
les seuls jours de liberté étaient les jours où l’acteur Saint-Prix, tout dévoué à la famille royale,
obtenait de monter la garde dans le corridor noir, le corridor de communication de la Reine et du Roi,
et permettait l’épanchement de leurs entretiens, la confidence à leurs paroles[412].
De longs jours s’écoulèrent, après ce retour, où l’esprit de la Reine demeura comme anéanti. Son
courage était las, sa volonté désespérée. Et que vouloir, qu’imaginer, que tenter encore contre une
fatalité si inexorable, devant de tels jeux de la mauvaise fortune ? La Reine repassait tout ce voyage
sans pouvoir en attribuer le malheur à des fautes humaines ; elle le revoyait sans pouvoir en détacher sa
pensée ; elle le revivait pour ainsi dire : cette nuit, cette route, ce ressort de la berline cassé à douze
lieues de Paris, cette côte que le Roi avait voulu monter à pied, ces retards, cette voix qui passe : Vous
êtes reconnus ! Bientôt Varennes, le tocsin, la générale… et ce dernier moment d’espérance où, assise
sur les ballots de chandelles de l’épicier Sauce, elle avait failli décider la femme de l’épicier à sauver le
Roi ; puis ce retour !…
Dans ces souvenirs, dans ces récits de Marie-Antoinette à ses familiers, un homme, un nom revenait
souvent qui désarmait sa voix et semblait consoler sa mémoire. Elle se plaisait à parler de ce jeune
commissaire de l’Assemblée, Barnave ; à dire le respect de son air, la convenance de ses paroles, la
délicatesse de sa pitié, cette noble tenue d’une âme généreuse devant les misères d’une famille royale.
Ces soins, cet attendrissement de Barnave, la Reine les opposait au cynisme et à la brutalité de leur
autre compagnon de route, de ce Pétion, sur les genoux duquel elle n’avait pu laisser son fils ! Elle
excusait ce jeune député du tiers, égaré par l’ambition d’un beau talent ; elle ne se souvenait plus du
tribun, qui s’était calomnié lui-même ; elle ne voyait plus que ce jeune homme, le corps élancé hors de
la portière, Madame Élisabeth le retenant par les basques de son habit, ce jeune homme qui sauvait avec
l’éloquence de l’indignation un malheureux prêtre qu’on voulait massacrer devant la famille royale ; et
elle disait que, si jamais elle redevenait Reine, « le pardon de Barnave était d’avance écrit dans son
cœur[413] ». Mais quel changement aussi ce seul jour a fait dans Barnave ! Le voilà, le lendemain, qui
livre à la Reine sa popularité, qui lui offre sa vie, sans demander de conseil qu’à son cœur ni de salaire
qu’à sa conscience !
La Reine acceptait les plans de Barnave. L’affaire du 17 juillet, où la proclamation de la loi martiale
au Champ-de-Mars arrêtait la proclamation de la déchéance du Roi, ramenait une fraction du parti
constitutionnel aux plans de Barnave, acceptés par la Reine. Cependant la Reine ne pouvait se faire
illusion : « on démolissait la monarchie pierre à pierre ». À l’acceptation de l’acte constitutionnel,
elle avait vu le Roi debout et tête nue en face de l’Assemblée assise, et elle revenait silencieuse,
accablée du pressentiment d’une déchéance. Deux jours avant cette humiliation et ce présage, le 12
septembre, écoutez Madame Élisabeth plaindre la Reine : « Mon Dieu, qu’elle (la Reine) doit êtremalheureuse ! Je n’ose lui parler des chagrins qu’elle éprouve, primo parce que je craindrais de lui faire
de la peine, et puis de lui apprendre des choses qu’elle ne sait peut-être pas. Elle est bien heureuse
d’avoir autant de religion qu’elle en a ; cela la soutient, et vraiment il n’y a que cette ressource. Elle est
fort contente de … (son confesseur), et me mande s’y attacher tous les jours[414] ».
Quels jours, quelles nuits, dont une seule a fait les cheveux de la Reine blancs comme les cheveux
d’une femme de soixante-dix ans[415]! C’est avec ces cheveux, dernière coquetterie, qu’elle veut se
faire peindre pour la princesse de Lamballe, mettant de sa main au bas du portrait : Ses malheurs l’ont
blanchie. Jeunesse, sourire, les grâces augustes de la douleur ont tout voilé : il ne reste plus à la Reine
que ses larmes pour être belle. C’est à peine si ceux qui l’ont vue jadis la reconnaissent ; et il va arriver
cette scène douloureuse où mademoiselle du Buquoy, contemplant les ravages du chagrin sur la figure
de la Reine, portera son mouchoir à ses yeux. « Ne cachez pas vos larmes, Mademoiselle,—lui dira
Marie-Antoinette ;—vous êtes bien plus heureuse que moi : les miennes coulent en secret depuis deux
ans, et je suis forcée de les dévorer[416]. »
La Reine pensait encore à fuir, mais l’apparence des choses la trompait en s’apaisant ; les rigueurs
s’adoucissaient autour d’elle ; les esprits effrayés semblaient revenir aux lois, au Roi ; la Reine restait
et reprenait sa vie monotone. Elle allait à la messe à midi, dînait à une heure et demie, se retirait chez
elle, et soupait à neuf heures et demie, jouant, après dîner et après souper, de longues parties de billard
avec le Roi, pour le forcer à l’activité et à l’exercice : puis, à onze heures, tout le château se
couchait[417].
Des amis conseillaient à la Reine de tâcher de reprendre sa popularité, d’essayer de parler à ce cœur
des foules qui échappe aux factions, de se montrer aux théâtres, de faire chanter encore : « Chantons,
célébrons notre Reine ! » La Reine paraissait à la Comédie-Française, à l’Opéra, aux Italiens ; elle
retrouvait les bravos et les acclamations de ses heureux jours. Mais la guerre civile entrait au théâtre
avec la Reine. Les Jacobins défendaient à Clairval de chanter :
« Reine infortunée, ah ! que ton cœur
Ne soit plus navré de douleur !
Il te reste encore des amis[418]. »
Madame Dugazon, qui s’était inclinée vers la loge de la Reine en chantant : « Ah ! comme j’aime ma
maîtresse ! » était huée ; les cris : « Pas de Reine ! pas de maîtresse ! » couvraient les cris de : Vive la
Reine ! et le lendemain, le journal qui, à propos de la fête des soldats de Châteauvieux, imprimera qu’il
faut couler du plomb fondu dans les mamelles de Marie-Antoinette[419], l’Orateur du peuple
imprimait : « La Reine aura le fouet dans sa loge au spectacle ; la Reine fait la gourgandine… » Ce qui
suit ne peut être cité[420].
La nouvelle Constitution imposée au Roi ne désolait point seulement la Reine, elle la tourmentait
encore dans son intérieur et tracassait misérablement ses amitiés et ses habitudes. Cette formation
d’une maison constitutionnelle de la Reine, décrétée par la nouvelle constitution, qu’était-ce, sinon
l’intrusion des personnes ennemies dans la vie intime de la Reine ? Déjà le général la Fayette, qui
voyait le salut de la monarchie dans les petites choses, avait eu une longue conférence avec M. de la
Porte, où il avait développé la nécessité pour la Reine de recevoir les femmes des fonctionnaires
publics élus par le peuple[421]. Aux premières années de la Révolution, n’avait-on point intrigué et
travaillé auprès de madame de Lamballe pour qu’elle admît aux thés qu’elle donnait trois fois la
semaine, et où la Reine venait, les patronnes de la démocratie pure ? N’avait-on point voulu un
moment refuser à la Reine le choix et la désignation des dames pour ses parties de loto du jeudi et du
dimanche[422]? À cette nouvelle démarche, le roi, si facile qu’il fût aux concessions, trouvait presque
inouï que le nouveau régime de liberté ne permît pas à la Reine de fermer la porte de son salon, presque
exorbitant qu’on voulût exiger d’elle qu’elle fît sa société de madame Pétion. Le projet seul de cette
nouvelle maison, qui eût assis les ennemis de la Reine à son foyer, décidait et excusait l’abandon et la
désertion chez les personnes plus attachées à leurs titres qu’à la personne de la Reine[423]. La
Constitution de 1791 ne reconnaissant plus les honneurs et les prérogatives attachés aux charges de
l’ancienne maison de la Reine, la duchesse de Duras donnait sa démission de dame du palais, ne voulant
pas perdre à la cour son droit de tabouret. D’autres l’imitèrent. Le parti constitutionnel, qui conseillait
à la Reine de former une maison civile, s’étonnait et s’affligeait de ne lui voir former qu’une maison
militaire ; il ne voulait pas voir les difficultés de la situation de la Reine. « Si cette maisonconstitutionnelle était formée,—disait la Reine,—il ne resterait pas un noble près de nous, et, quand
les choses changeraient, il faudrait congédier les gens que nous aurions admis à leur place…
Peutêtre,—ajoutait-elle,—peut-être un jour aurais-je sauvé la noblesse, si j’avais eu quelque temps le
courage de l’affliger ; je ne l’ai point. Quand on obtient de nous une démarche qui la blesse, je suis
boudée, personne ne vient à mon jeu, le coucher du Roi est solitaire. On ne veut pas juger les
nécessités politiques, on nous punit de nos malheurs[424]. »
Qu’une telle position torturait Marie-Antoinette et son cœur ! Quel supplice journalier, et auquel
elle ne pouvait s’habituer, de céder à la nécessité et de taire ses sympathies ! Quelles luttes, quels
combats, quels poignants regrets, quelles hontes secrètes, quand elle ne pouvait témoigner toute sa
reconnaissance à son sauveur, M. de Miomandre, miraculeusement guéri de ses blessures ; quand, le fils
de l’infortuné Favras amené à son couvert, elle rentrait en armes dans ses appartements, et se plaignait
amèrement de n’avoir pu faire asseoir à table entre elle et le Roi le fils d’un homme mort pour la
royauté[425]!
Barnave était de ceux qui s’étonnaient de ne point voir former à la Reine de maison civile. Il
s’étonnait encore et s’inquiétait de n’être écouté qu’à demi par la cour, et de la diriger à peine dans le
détail de sa conduite. Il ne comprenait point que la métamorphose ne peut se faire en un jour d’une
monarchie en un pouvoir exécutif. Quelque renoncement qu’ils apportassent au sacrifice, quelque
bonne foi qu’ils missent à l’exécution d’un pacte qui n’était qu’une trêve pour leurs ennemis, les
derniers représentants de la monarchie française ne pouvaient renier la royauté, la religion de ses
traditions, de ses espérances, de ses reconnaissances ; et c’était demander à Marie-Antoinette une
abnégation surhumaine qu’une abdication semblable. Et, d’ailleurs, la cour même docile aux plans de
Barnave, que pouvait Barnave pour le salut du Roi ? Dans ses notes, où son zèle cherchait les illusions,
il parlait de sa force, de son influence personnelle : et la Révolution ne l’écoutait plus ! il appuyait sur
les ressources et la vigueur de son parti : et son parti n’était plus qu’une société débandée d’honnêtes
gens effrayés et d’ambitieux démasqués ! Il se vantait à la Reine d’apporter, avec son dévouement, le
dévouement de ses amis : et ces amis qu’il groupait autour du Roi et de la Reine pour leur défense, ces
ministres qu’il plaçait près de leur trône, appartenaient aux haines des Jacobins. Séparant les intérêts du
Roi du salut de la Reine, ces ministres servaient dans l’ombre le parti qui voulait à tout prix débarrasser
la Révolution de Marie-Antoinette.
Ce parti veille depuis quatre ans. Il n’a reculé devant aucun crime, devant aucun remords. Des
dénonciations d’empoisonnement, des avis de la police ont forcé la Reine à ne manger que le pain
acheté par Thierry et à garder toujours à sa portée un flacon d’huile d’amandes douces[426]. Le coup
d’Octobre manqué, une affiche placardée dans Paris au mois d’août 1790 disait « qu’il n’y avait point
un crime de lèse-nation, mais un crime de lèse-majesté, à avoir voulu tuer la Reine[427]. » Une
nouvelle tentative d’assassinat avait lieu dans les jardins de Saint-Cloud ; elle échouait encore. Les
assassins découragés, se tournaient vers un autre assassinat. Le nom de madame de la Motte revenait
dans la bouche du peuple : elle était à Paris, disait-on, logée chez madame de Sillery[428]. Puis, à ce
moment, reparaissait en France le libelle infâme de cette femme, que Louis XVI était forcé de racheter
et faisait brûler à Sèvres. Bientôt un odieux complot s’ébruitait : la femme la Motte aurait paru à
l’Assemblée et protesté de son innocence. Un membre devait prendre la parole, représenter la suppliante
comme une victime sacrifiée à la vengeance de la vraie coupable, de la Reine ; et il eût fini en
demandant la révision du procès du collier. De cette façon, la Reine, appelée devant les nouveaux
tribunaux organisées par la Révolution, aurait été jugée, ainsi que l’entendait un des ministres du Roi,
son garde des sceaux, Duport du Tertre. M. de Montmorin, le seul ministre royaliste laissé à Louis XVI,
défendant un jour la Reine dans le Conseil, et se plaignant timidement d’abord à Duport des menaces
dirigées contre elle, du plan hautement avoué par tout un parti de l’assassiner, puis s’animant et
finissant par demander à son collègue s’il laisserait consommer un tel forfait, Duport répondait
froidement à M. de Montmorin qu’il ne se prêterait pas à un assassinat, mais qu’il n’en serait pas de
même s’il s’agissait de faire le procès à la Reine. « Quoi ! s’écrie M. de Montmorin, vous, ministre du
Roi, vous consentiriez à une pareille infamie ?—Mais, dit le garde des sceaux, s’il n’y a pas d’autre
moyen[429]. »

Il restait à la Reine une amie qui prenait une part de ses périls, de ses épreuves, de ses douleurs.
Abandonnée des uns, séparée des autres, privée de tous ses appuis, de madame de Polignac, de l’abbé de
Vermond, qui avait suivi madame de Polignac, la Reine n’avait plus auprès d’elle que madame de
Lamballe ; et voici qu’il lui fallait s’en séparer. La loi des circonstances, le besoin de la politiqueobligeaient la Reine à envoyer en Angleterre cette dernière amie comme la seule personne capable de
décider Pitt à prendre d’autres engagements qu’une vaine promesse « de ne pas laisser périr la
monarchie française[430]. »
Dans sa vie d’affaires, au milieu des notes diplomatiques, des correspondances, des conseils, des
mille occupations de sa pensée et de sa main, la Reine trouve des loisirs et des répits pour se rapprocher
de madame de Lamballe, pour l’entretenir de sa tendre amitié et lui confier l’état de son âme et la
mesure de ses craintes.
« Le Roi vient de m’envoyer cette lettre, mon cher cœur, pour que je la continue ; sa santé est très
bien rétablie, grâce à sa forte constitution. Le calme avec lequel il prend les choses a quelque chose
de providentiel, et la bonne Élisabeth est touchée de cela comme d’une inspiration qui vient d’en
haut. Le dérangement qu’il vient d’éprouver a à peine été connu du public. Vous avez su sans doute
l’étrange avanture qui s’est passée à la comédie le mois dernier, le tapage et les applaudissements à
mon apparution avec mes enfants : on a battu ceux qui vouloient faire du train et contrarier
l’enthousiasme du moment ; mais les méchants ont bien vite le moyen de prendre leur revanche ; on
peut voir cependant par-là ce que seroit le bon peuple et le bon bourgeois, s’il étoit laissé à
luimême ; mais tout cet enthousiasme n’est qu’une lueur, qu’un cri de la conscience que la faiblesse
vient bien vite étouffer ; on auroit pu espérer d’abord que le temps raméneroit les esprits, mais je ne
rencontre que de bonnes intentions ; mais pas un courage pour aller plus loin que l’intention et les
projets. Je ne me fais donc aucune illusion, ma chère Lamballe, et j’attens tout de Dieu. Croyez à ma
tendre amitié, et, si vous voulez me donner une preuve de la vôtre, mon cher cœur, soignez votre
santé et ne revenez pas que vous ne soyez pas bien parfaitement rétablie.
« Adieu, je vous embrasse.
« MARIE-ANTOINETTE. »
« Jamais, Madame, vous ne trouverez une amie plus vraie et plus tendre que
« ÉLISABETH-MARIE[431]. »
Aux approches de la Constitution, la Reine, effrayée de l’agitation des esprits, rappelle auprès d’elle
cette amitié qui lui manque, et dont elle a besoin :
« Ma chère Lamballe, vous ne sauriez vous faire une idée de l’état de l’esprit où je me trouve
depuis votre départ. La première base de la vie est la tranquillité ; il m’est bien pénible de la
chercher en vain. Depuis quelques jours que la Constitution remue le peuple, on ne sait à qui
entendre ; autour de nous il se passe des choses pénibles… Nous avons cependant fait quelque bien.
Ah ! si le bon peuple le savoit ! Revenez, mon cher cœur, j’ai besoin de votre amitié. Élisabeth entre
et demande a ajouter un mot ; adieu, adieu, je vous embrasse de toute mon âme.
« MARIE-ANTOINETTE[432]. »
« La Reine veut bien me permettre de vous dire combien je vous aime. Elle ne vous attend pas avec
plus d’affection que moi.
« ÉLISABETH-MARIE. »
Puis, se ravisant, se reprochant comme un mouvement d’égoïsme d’avoir voulu faire partager ses
dangers à son amie, la Reine imposait silence à l’appel de son cœur, et écrivait à madame de Lamballe,
en septembre 1791 :
« Ne revenez pas dans l’état où sont les affaires, vous auriez trop à pleurer sur nous.
Que vous êtes bonne et une vraie amie, je le sens bien, je vous assure, et je vous défends de toute
mon amitié de retourner ici.
Attendez l’effet de l’acceptation de la Constitution.
Adieu, ma chère Lamballe, croyez que ma tendre amitié pour vous ne cessera qu’avec ma vie
[433]. »
Et lorsque madame de Lamballe repasse en France, la Reine, tremblante, lui renouvelle encore cette
prière, à laquelle madame de Lamballe n’obéira pas :
« Non, je vous le repette, ma chère Lamballe, ne revenez pas en ce moment ; mon amitié pour vous
est trop alarmée, les affaires ne paroissent pas prendre une meilleure tournure malgré l’acceptation
de la Constitution sur laquelle je comptois. Restez auprès du bon monsieur de Penthièvre qui a tant
besoin de vos soins ; si ce n’étoit pour lui il me seroit impossible de faire un pareil sacrifice, car je
sens chaque jour augmenter mon amitié pour vous avec mes malheures ; Dieu veuille que le tempsramenne les esprits ; mais les méchants répandent tant de calomnies atroces, que je compte plus sur
mon courage que sur les évènements. Adieu donc, ma chère Lamballe, sachez bien que de près
comme de loin, je vous aime, et que je suis sûre de votre amitié.
« MARIE-ANTOINETTE[434]. »
Et ce sont lettres sur lettres, d’un ton et d’un cœur pareils, où la Reine supplie madame de Lamballe
de ne pas revenir, de ne pas venir se jeter dans la gueule du tigre. Souvent, elle lui écrit, ayant sur ses
genoux son fils, le chou d’amour, comme elle l’appelle avec un mot de mère ; et, conduisant la petite
main du Dauphin, elle lui fait écrire son nom au bas de sa lettre, comme elle lui ferait envoyer un
baiser[435].V
Marie-Antoinette homme d’État.—Sa correspondance avec son frère Léopold II.—Son plan, ses espérances,
ses illusions.—Sa correspondance avec le comte d’Artois. Son opposition aux plans de l’émigration.—
Caractère de Madame Élisabeth. Son amitié pour le comte d’Artois. Sa correspondance. Sa politique.—
Préoccupation de Marie-Antoinette du salut du royaume par le Roi.
La Reine passait alors toutes ses journées à écrire. La nuit, la Reine avait entièrement perdu le
sommeil, elle lisait. Elle recevait les rapports de M. de la Porte, de Talon, de Bertrand de Molleville.
Elle correspondait avec l’étranger au moyen d’un chiffre d’une extrême difficulté, indiquant les lettres
par une lettre d’une page et d’une ligne d’une édition de Paul et Virginie possédée par tous ses
correspondants. Qui la reconnaîtrait, cette femme, cette Reine si jeune hier, hier la reine de la mode et
du plaisir ; cette bergère de Trianon, occupée de badinages et d’élégances ? Imaginez-la enlevée tout à
coup à ces jeux de la pensée, à ces divertissements du goût, à la pastorale, aux rubans, à sa vie, presque
à son sexe ! Adieu le spectre léger de la grâce ! Du gouvernement de ces riens charmants, elle monte,
grandie soudain, au plus grand et au plus sévère des affaires humaines. Ces plumes, taillées pour les
causeries et les caresses de l’amitié, se plieront du premier coup au style des chancelleries, et
toucheront à l’État ! Cette Dauphine rieuse, cette Reine qui se sauvait de son trône, des affaires
étrangères, les restes d’un trône, le dernier espoir d’un droit !
Le malheur a de ces coups de foudre, de ces éducations subites, de ces illuminations miraculeuses de
l’âme et de la tête, du caractère et du génie. L’exemple en est là, dans cette correspondance de
MarieAntoinette avec Léopold II[436], les titres d’homme d’État de la Reine, le témoignage écrit qu’elle a
laissé à la postérité de sa pensée politique, de son haut jugement, de sa mâle intelligence et de ses
illusions. C’est au lendemain du retour de Varennes, c’est le 31 juillet 1791 que la Reine, se relevant
sur sa chute, discute, prévoit, combat.
La Reine disait à son frère les influences du jour réunies et conjurées pour le salut de la monarchie ;
les séditieux repoussés, leurs efforts vains ; l’Assemblée gagnant en consistance et en autorité dans le
royaume. Elle disait la fatigue des agitations dans les agitateurs mêmes, la Révolution reprenant
haleine, les fortunes demandant sûreté ; la halte momentanée des événements, des passions, du désordre,
les lois osant parler, la possibilité et la raison d’une pacification entre la dignité de la couronne et les
intérêts de la nation ; enfin les espoirs de reconstruction de l’autorité par le temps, par le retour des
esprits, par l’expérience des nouvelles institutions. À ce tableau de juillet 1791 la Reine opposait la
France avant le départ pour Varennes, la multitude et le tumulte des partis, la loi désarmée, le Roi sans
sujets, l’Assemblée dépouillée de force et de respect ; bref, la désespérance, même dans le plus lointain
avenir, de toute recréation de pouvoir.
Appuyée sur cette opposition de situation, sur ce ralentissement des excès, sur ce refroidissement des
âmes, elle s’arrêtait et repoussait les offres de son frère, éloignant ce secours armé dont ne voulait pas
son cœur français, et qu’il n’appellera, qu’il ne subira qu’au dernier moment et comme au dernier
soupir de la royauté. Pour mieux retenir son frère et ses armées, la Reine glisse d’abord légèrement sur
les dangers qu’une agression, une tentative violente de libération et de restauration peut faire courir à
son mari, à son fils, à elle-même, accusée d’être l’âme de ce complot ; puis, Reine de France, qui sait ce
que peut la France menacée, et qui en a tout ensemble comme une terreur et comme une fierté, elle
entretient longuement l’Empereur de l’incertitude de la victoire sur un peuple en armes, électrisé et
furieux d’héroïsme. Pour mieux enchaîner encore l’impatience de son frère, pour mieux le défendre de
l’impatience de ses entours, elle fait appel à ses intérêts de souverain, à ses intérêts de prince autrichien.
Elle lui représente la certitude de l’alliance de la France avec le premier empire qui reconnaîtra la
Constitution. Cette alliance, elle la promet à Léopold II, s’il laisse Louis XVI consolider les lois,
assurer la paix, et réconcilier la France avec elle-même.
Que l’histoire cherche, que les partis supposent, que la calomnie invente : voilà toute la politique de
Marie-Antoinette, la confession de tout ce qu’elle attend, de tout ce qu’elle prépare, de tout ce qu’elle
empêche. Elle ne veut rien de l’étranger, rien même de son frère, que la soumission aux idées de
concession et de temporisation de Louis XVI, une conduite conforme « au vœu manifesté par la
nation, » une espérance sans impatience d’une reconstitution sans secousse. Surmontant ses
répugnances et les débats de son orgueil, elle tient parole aux Girondins auprès de son frère ; elle reste
fidèle à leurs conseils d’expectative tant que l’expectative ne devient pas une lâcheté et une désertion.Vainement Mercy-Argenteau répandait ses doutes et ses inquiétudes sur la franchise des intentions du
parti girondin ; maltraitait auprès du prince de Kaunitz la foi crédule de la Reine dans le dévouement
des Barnave, des Lameth, des Duport ; répétait que les amis de la Reine ne seraient jamais que « des
déterminés antiroyalistes et des scélérats dangereux ; » vainement il montrait, sur le plan de la Reine, la
fausse et dangereuse position de l’Europe, ouverte et désarmée devant la menace et la contagion des
idées françaises, troublée de perpétuelles alarmes, obligée à une surveillance permanente de cette
tranquillité grosse de catastrophes qu’il appelait « le repos de la mort[437]; » ces avertissements, ces
injures de Mercy-Argenteau ne détachaient pas la Reine des avis de la Gironde et de la modération.
Ce n’est que lors de l’établissement de la République dans les esprits que Marie-Antoinette, voyant
les événements emporter les promesses des Girondins, se retourne vers son frère, mais en le retenant
encore ; elle défend à Vienne la précipitation et la violence, en même temps qu’elle combat aux
Tuileries le refus de la Constitution, auquel l’encourageait Burke[438]; elle cherche encore à dénouer
pour ne pas trancher, elle veut vaincre avec cette arme des habiles, la diplomatie, honneur de tant de
grands hommes, dont on a fait le crime et la condamnation de cette pauvre mère essayant de garder la
vie et le patrimoine de son fils ; de cette pauvre Reine qui croyait conspirer avec Dieu en défendant une
institution relevant de sa grâce, et cependant tentait d’éloigner la guerre de la Révolution, espérant
l’épargner à la France !
« Pouvons-nous risquer de refuser la Constitution ?—écrit la Reine dans sa lettre du 10 août 1791
à Mercy-Argenteau, un an jour pour jour avant le 10 août.—Je ne parle pas des dangers
personnels… » Et dans un post-scriptum : « Il est impossible, vu la position ici, que le Roi refuse son
acceptation ; croyez que la chose doit être vraie, puisque je le dis. Vous connoissez assez mon
caractère pour croire qu’il me porteroit plutôt à une chose noble et pleine de courage [439]… » Le
Roi ne peut donc pas risquer de refuser la Constitution : Pour cela je crois qu’il est nécessaire,
quand on aura présenté l’acte au Roi, qu’il le garde d’abord quelques jours, car il n’est censé le
connoître que quand on le lui aura présenté légalement, et qu’alors il fasse appeler les commissaires
pour leur faire non pas des observations ni des demandes de changement qu’il n’obtiendra peut-être
pas, et qui prouveroient qu’il approuve le fond de la chose, mais qu’il déclare que ses opinions ne
sont point changées ; qu’il montroit, dans sa déclaration du 20 de juin, l’impossibilité où il étoit de
gouverner avec le nouvel ordre de choses ; qu’il pense encore de même, mais que pour la tranquillité
de son pays il se sacrifie, et que pourvu que son peuple et la nation trouvent le bonheur dans son
acceptation, il n’hésite pas à la donner ; et la vue de ce bonheur lui fera bientôt oublier toutes les
peines cruelles et amères qu’on a fait éprouver à lui et aux siens ; mais si l’on prend ce parti il faut y
tenir, éviter surtout tout ce qui pourroit donner de la méfiance et marcher en quelque sorte toujours
la loi a la main ; je vous promets que c’est la meilleure manière de les en dégoûter tout de suite. Le
malheur c’est qu’il faudroit pour cela un ministre adroit et sûr, et qui, en même temps, eut le
courage de se laisser abîmer par la cour et les aristocrates pour les mieux servir après ; car il est
certain qu’ils ne reviendront jamais ce qu’ils ont été, surtout par eux-mêmes[440]. »
Puis au bout de sa lettre, emportée par le pressentiment de la vanité de toutes ces tentatives, aux
abois dans le dédale des ressources et des moyens de salut, épouvantée du sommeil du Roi, de ce roi
incapable de régner, au jugement du comte de la Marck[441], la mère arrache à la Reine un cri, un
douloureux appel aux puissances étrangères.
« En tout état de cause, les puissances étrangères peuvent seules nous sauver : l’armée est perdue,
l’argent n’existe plus ; aucun lien, aucun frein ne peut retenir la populace armée de toute part ; les
chefs même de la Révolution, quand ils veulent parler d’ordre, ne sont plus écoutés. Voilà l’état
déplorable où nous nous trouvons ; ajoutez à cela que nous n’avons pas un ami, que tout le monde
nous trahit : les uns par haine, les autres par faiblesse ou ambition ; enfin je suis réduite à craindre
le jour où on aura l’air de nous donner une sorte de liberté ; au moins dans l’état de nullité où nous
sommes nous n’avons rien à nous reprocher. Vous voyez mon âme tout entière dans cette lettre ; je
peux me tromper, mais c’est le seul moyen que je voie encore pour aller. J’ai écouté, autant que je
l’ai pu, des gens des deux côtés, et c’est de tous leurs avis que je me suis formé le mien : je ne sais
pas s’il sera suivi. Vous connoissez la personne[442] à laquelle j’ai affaire ; au moment où on la
croit persuadée, un mot, un raisonnement la fait changer sans qu’elle s’en doute ; c’est aussi pour
cela que mille choses ne sont point à entreprendre. Enfin, quoiqu’il arrive, conservez-moi votre
amitié et votre attachement, j’en ai bien besoin ; et croyez que, quelque soit le malheur qui me
poursuit, je peux céder aux circonstances, mais jamais je ne consentirai à rien d’indigne de moi :
c’est dans le malheur qu’on sent davantage ce qu’on est. Mon sang coule dans les veines de monfils, et j’espère qu’un jour il se montrera digne petit-fils de Marie-Thérèse. Adieu[443]. »
Et pourtant cela même, cet appel désespéré, n’est point un appel à l’invasion de la patrie.
MarieAntoinette ne sollicite et ne veut qu’un manifeste, un manifeste pesant sur la France du poids des
représentations de toutes les têtes couronnées, une mise en demeure de la paix appuyée par de grandes
forces ; une imposante menace, mais une menace seulement, étendue sur tout l’horizon de la France.
Sans doute ce pouvait être une illusion chez la Reine de croire reconquérir la France en montrant et en
arrêtant à ses frontières une armée d’observation l’arme au bras ; mais l’illusion était sincère, et c’est
un beau spectacle de voir cette femme abreuvée de fiel, chargée d’outrages, développer généreusement
et sans passion ce plan de retenue et d’attente qui défend d’un bout à l’autre la France contre les armes
de l’étranger et contre les armes de ses enfants, deux guerres, deux malheurs que le Roi, disait
MarieAntoinette dans le Mémoire qui suit, devait épargner au risque de sa couronne et de sa vie.
Mais, avant le Mémoire de la Reine envoyé par elle à son frère, donnons une lettre qui le précéda :
« Ce 31 d’août 1791.
« Voici mon cher frère un nouveau mémoire, j’ai cherché a vous prouver dans le dernier qu’il
dépend de vous de mettre un terme aux révoltes qui subversent la France. On m’a fort approuvé de
vous l’avoir envoyé et l’on me charge de vous envoyer celui-ci. Les objets qui y sont discutés étant de
la plus haute importance et les déterminations qui pourront être prises étant de nature si elles sont
fausses à jetter un désordre affreux non-seulement en France mais dans toute l’Europe, le mémoire
contient des réflections générales qui feront juger sainement de l’état des choses. On recommande
particulièrement à votre attention le passage suivant.
« Si l’Empereur soutenoit les émigrants on cesseroit de croire a la bonne foi du roi qu’on ne
supposera jamais disposé à faire la guerre à son beau-frère ; si l’Empereur soutenoit les émigrants,
cet équilibre de force engageroit à une guerre horrible et atroce ou la dévastation et le carnage
seroit sans bornes, ou l’on chercheroit, l’on parviendroit peut-être à débaucher de part et d’autre
les soldats, ou l’on pourroit essayer à rallier tous les peuples à une cause commune contre les
nobles et les rois ; si l’Empereur soutenoit les émigrés, si seulement il pouvoit l’espérer, ils se
livreroient aux plus folles et aux plus coupables espérances, car ils sont moins attachés au roi qu’à
leur cause propre.
« Adieu, mon cher frère, je vous embrasse et je vous aime du plus profond de mon cœur et jamais
je ne peu change.
« MARIE-ANTOINETTE[444]. »
Ajoutons à cette lettre la lettre accompagnant le Mémoire :
« Ce 8 septembre.
« Qu’il y a longtemps, mon cher frère, que je n’ai pu vous écrire, et cependant mon cœur en avoit
bien besoin ; je sais toutes les marques d’amitié et d’intérêt que vous ne cessé de nous donner, mais
je vous conjure par cette même amitié de ne pas vous laisser compromettre en rien pour nous ; il est
certain que nous n’avons de ressource et de confiance qu’en vous. Voici un Mémoire qui pourra
vous montrer notre position au vrai, et ce que nous pouvons et devons espérer de vous. Je connois
très bien l’âme des deux frères du Roi, il n’y a pas meilleurs parents qu’eux (je dirois presque de
frère si je n’avois pas le bonheur d’être votre sœur). Ils désirent tous deux le bonheur, la gloire du
roi uniquement, mais ce qui les entourent est bien différent, ils ont tous fait des calcules particuliers
pour leur fortune et leur ambition. Il est donc bien intéressant que vous puissiez les contenir et
surtout comme M. de Mercy doit déjà vous l’avoir mandé de ma part d’exiger des princes et des
François en général de se tenir en arrière dans tout ce qui pourra arriver soit en négociations, soit
que vous et les autres puissances, faisiez avancer des troupes. Cette mesure devient d’autant plus
nécessaire, que le roi allant accepter la Constitution, ne pouvant faire autrement, les François en
dehors se montrant contre cette acceptation, seroit regardé comme coupable par cette race de tigre
qui inonde ce royaume, et bientôt il nous soupçonneroit d’accord avec eux ; hors il est de notre plus
grand intérêt, faisant avec eux tant que d’accepter, d’inspirer la plus grande confiance, c’est le seul
moyen pour que le peuple revenant de son ivresse, soit par les malheurs qu’il éprouvera dans
l’intérieur, soit par la crainte du dehors, reviennent à nous en détestant tous les auteurs de nos
maux.
« Je vous remercie, mon cher frère, de la lettre que vous m’avez écrite, elle étoit parfaitement dans
le sens que je pouvois désirer, et elle a fait un bon effet, car ceux même à qui je me suis cru obligéede la faire voir, on paru ou on crû devoir paroître content, mais qu’il m’en a coûté pour vous écrire
une lettre de ce genre. Aujourd’hui qu’au moins ma porte est fermée, et que je suis maîtresse dans
ma chambre, je puis vous assurer, mon cher frère de la tendre et inviolable amitié, avec laquelle je
vous embrasse et qui ne cessera qu’avec ma vie[445]. »

Le Mémoire de la Reine, daté du 3 septembre 1791, commence :
« Il dépend de l’Empereur de mettre un terme aux troubles de la Révolution françoise.
« La force armée a tout détruit, il n’y a que la force armée qui puisse tout réparer.
« Le Roi a tout fait pour éviter la guerre civile, et il est encore bien persuadé que la guerre civile
ne peut rien réparer et doit achever de tout détruire. »
Or, continue le Mémoire, les princes entrant en France, c’est la guerre civile.
Les princes entrant en France, entrent « avec la soif d’une autre vengeance que celle des lois ; » il
faut qu’ils reviennent « avec la paix et la confiance dans la seule autorité qui puisse dissiper tous les
partis ».
Les princes entrant en France, c’est une régence. Le Roi s’oppose à cette régence : d’abord, comme
pouvant diviser les provinces, les villes, l’armée, par la nomination à des emplois émanée de deux
pouvoirs : l’un, l’Assemblée autorisée par le Roi, l’autre, le régent ; ensuite, comme pouvant « perdre
la puissance du Roi par la même entreprise qui doit la lui rendre. »
Les princes entrant en France, c’est la convocation des Parlements à laquelle le Roi se refuse : 1°
comme pouvant compromettre dans une guerre d’arrêts une autorité légale appelée dans l’avenir à
rétablir l’ordre dans la paix ; 2° comme établissant une opposition entre les princes et le nom du Roi ;
3° comme pouvant autoriser le peuple à croire au rétablissement entier de l’ancien régime.
Les princes entrant, c’est accoutumer la nation à voir s’élever dans l’État une autre puissance que
celle du Roi ; c’est jeter en dehors de la puissance légitime les bases d’un gouvernement au hasard,
« dans un moment où l’homme le plus habile ne peut pas savoir quelle est la forme qui peut lui
convenir. »
Puis, combattant les impatiences du parti des princes : « Comment,—disait la Reine avec un grand
sens et une justesse d’esprit remarquable,— comment peut-on connoître ce qui peut convenir à l’état
d’une nation dont la plus faible partie commande dans le délire et que la peur a subjuguée tout
entière !
« On n’a pas conservé le sentiment des choses accoutumées et journalières qui sembloient former,
non pas seulement la constitution de l’État, mais celle de chaque classe, de chaque profession, de
chaque famille.
« On a tout arraché, tout détruit, sans exciter dans le grand nombre la surprise et l’indignation.
« Il n’y a point d’opinion publique et réelle dans une nation qui n’a pas de sentiment.
« Que sont devenues toutes les habitudes ?… Quel est le droit habituel qui n’ait pas été proscrit
ou l’obligation habituelle qui n’ait été rompue ?
« On s’est servi des insurrections et des émeutes populaires pour détruire toutes les formes
établies. On ne pouvoit pas s’en servir pour donner des habitudes nouvelles à la nation entière, et ce
n’est pas en deux ans de temps employés à tout détruire qu’on peut créer, entretenir et consolider
des habitudes.
« Il faut la laisser respirer un moment de tant de troubles et d’agitations ; il faut lui laisser
reprendre ses habitudes et ses mœurs avant de juger ce que les circonstances peuvent exiger ou
souffrir._ »
La Reine reprenait :
Les princes entrant en France, c’est la guerre civile ; les étrangers entrant, c’est la guerre civile et la
guerre étrangère.
Le Roi ne veut pas la guerre civile ; le Roi ne veut pas la guerre étrangère.
Il est, en dehors de la guerre, un moyen, un seul, de sauver le Roi et le trône : une déclaration
collective des puissances unies. Les puissances unies déclareront qu’il n’est pas indifférent à l’Europe,
vu la position et l’importance de la France dans le continent, que la France soit une monarchie ou une
république ; qu’il importe au contraire aux monarchies de l’Europe que la couronne de France soit
héréditaire de mâle en mâle, que la personne du Roi soit inviolable, que le Roi ne puisse être suspendu
ou déchu de sa puissance ; qu’elles ne peuvent souffrir que les anciens traités conclus avec la France,
devenus partie intégrante du droit européen, « soient le jouet de l’influence réelle ou présumée d’une
force armée ou d’une émeute populaire ; » qu’en cas de révocation de quelque traité par le roi deFrance, révocation involontaire et forcée, elles sont en droit de déclarer la guerre à la France ; que, par
une convention tacite, il a existé de tout temps un rapport de force armée entre les puissances de
l’Europe ; qu’une armée de quatre millions d’hommes levée tout à coup par la France,
indépendamment des troupes de ligne, une élévation aussi prodigieuse de la force armée qui tient le Roi
prisonnier, sont une violation de cette convention tacite, en même temps qu’un danger de guerre
permanent pour les puissances étrangères.
Tels étaient les raisons et les prétextes de cette intervention de l’Europe où la Reine voyait le salut.
Elle espérait de cette déclaration l’intimidation des uns, l’encouragement des autres, un soulèvement
spontané de la majorité craintive des mécontents contre la tyrannie locale des départements, des
municipalités, des clubs ; un soulèvement qui serait si brusque, si général, si unanime, qu’il n’y aurait
point de défense, point de sang. Elle espérait une révolution pacifique éclatant à la fois « dans toutes les
bonnes villes de France, » et elle terminait son Mémoire par cette assurance,—hélas ! ce n’était qu’un
vœu—: « La révolution se fera pas l’approche de la guerre et non par la guerre elle-même[446]. »
La Reine poursuivait encore, le 4 octobre 1791, auprès de son frère convaincu et rallié à ce
projet[447], la réalisation de son plan et de ses espérances :
« Je n’ai de consolation qu’à vous écrire, mon cher frère, je suis entourée de tant d’atrocités que
j’ai besoin de toute votre amitié pour reposer mon esprit ; j’ai pu par un bonheur inouï voir la
personne de confiance du comte de M…[448], mais je n’y suis parvenû qu’une fois sûrement ; elle
m’a exposé des pensées du comte qui se rencontre avec beaucoup de ce que je vous ai déjà dit ces
jours derniers ; depuis l’acceptation de la Constitution le peuple semble nous avoir rendu sa
confiance, mais cet événement n’a pas étouffer les mauvais desseins dans le cœur des méchants ; il
seroit impossible qu’on ne revienne pas à nous si l’on connoissait notre véritable manière de penser,
mais malgré cette sécurité du moment, je suis loins de me livrer à une confiance aveugle ; je pense
qu’au fond le bon bou