La Torèle

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Français
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Alterner contes populaires et moments d’histoire locale, voilà qui est une façon distrayante de mieux connaître sa région. Surtout quand cette région s’appelle Capbreton (l’ancienne baronnie de Laben-ne-Capbreton), seul véritable port landais, entre Bayonne et Arcachon. Des histoires de hitilh (sabbat de sorcières) en passant par la légende du Boucaü de Diü, des épisodes dramatiques ou drolatiques de l’ancien Régime ou de la Révolution, des histoires de toutes sortes, tout finalement est prétexte à découvrir ce qui fait la richesse de ce petit pays gascon. Car, comme l’auteur, cette contrée est gasconne — cap e tout ! Vous ne ferez pas trois pas dans cet ouvrage sans “buter” sur un mot, une expression en gascon mais tout l’art du conteur est de pouvoir manier — et marier — les deux langues pour charmer son auditoire. Et même si vous êtes une chincheparre ou un alhouns-vinut, vous vous laisserez entraîner sur ces chemins de la Gascogne littorale, en compagnie de cette “Torèle” (mais qui est-elle donc ?). De toute façon, un petit nhac de pinhadar, de mer et de sable ne vous fera pas de mal !


Marie-Claire Duviella, d’origine capbretonnaise, est née en 1944, à Saint-Sever. Professeur d’espagnol jusqu’en 1985, membre de diverses associations culturelles locales et régionales, elle consacre ses recherches à l’histoire maritime de Capbreton.


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Nombre de lectures 3
EAN13 9782824050430
Langue Français
Poids de l'ouvrage 35 Mo

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lterner contes populaires Aet moments d’histoire lo- MARIE-CLAIRE DUVIELLALA TORÈLEcale, voilà qui est une façon
distrayante de mieux connaître
sa région. Surtout quand cette histoires & contes gascons
région s’appelle Capbreton marie-claire
DE (l’ancienne baronnie de Laben- DUVIELLA
ne-Capbreton), seul véritable
port landais, entre Bayonne et CAPBRETON
Arcachon. Des histoires de hitilh et des alentours LA TORÈLE(sabbat de sorcières) en passant
par la légende du Boucaü de Diü,
des épisodes dramatiques ou drolatiques
de l’ancien Régime ou de la Révolution, histoires & contes gascons
des histoires de toutes sortes, tout
finalement est prétexte à découvrir ce qui DE
fait la richesse de ce petit pays gascon.
Car, comme l’auteur, cette contrée est
gasconne — cap e tout ! Vous ne ferez CAPBRETON
pas trois pas dans cet ouvrage sans
et des alentours “buter” sur un mot, une expression en
gascon mais tout l’art du conteur est de
pouvoir manier — et marier — les deux
langues pour charmer son auditoire.
Et même si vous êtes une chincheparre
ou un alhouns-vinut, vous vous laisserez
entraîner sur ces chemins de la
Gascogne littorale, en compagnie de cette
“Torèle” (mais qui est-elle donc ?). De
toute façon, un petit nhac de pinhadar, de
mer et de sable ne vous fera pas de mal !
arie-Claire Duviella, d’origine capbre- AVL
prix prètz • 046-CMtonnaise, est née en 1944, à
Saint17,50 €
Sever. Professeur d’espagnol jusqu’en 1985, ISBN
membre de diverses associations cultu- 978-2-8240-0228-6
relles locales et régionales, elle consacre
ses recherches à l’histoire maritime de 9HSMIME*aaccig+Capbreton.
histoires & contes gascons de capbretonTous droits de traduction de reproduction et d’adaptation réservés pour tous les pays.
Conception, mise en page et maquette : © Eric Chaplain
Pour la présente édition : © EDR/EDITIONS DES RÉGIONALISMES ™ — 2010/2013
Editions des Régionalismes : 48B, rue de Gâte–Grenier — 17160 CRESSÉ
ISBN 978.2.8240.0228.6
Malgré le soin apporté à la correction de nos ouvrages, il peut arriver que nous laissions passer coquilles
ou fautes — l’informatique, outil merveilleux, a parfois des ruses diaboliques... N’hésitez pas à nous en
faire part : cela nous permettra d’améliorer les textes publiés lors de prochaines rééditions.
2Marie-Claire DUVIELLA
« LA TORÈLE »
HISTOIRES
& CONTES GASCONS
DE
CAPBRETON
34PRÉFACE
apbreton, Capbreton, d’où viens-tu ? Ballotté
par le vent du large ou l’appel de l’horizon dans Cl’irisation des vagues de l’Océan…
Qui es-tu ? Façonné par l’histoire dans ton identité…
Que vois-tu ? De ces contes et histoires que les grands-mères
narraient si bien…
Capbreton, si tu ne le sais plus, les fammes joyeuses de la
Torèle et la plume alerte, aiguë, sensible, précise de
MarieClaire Duviella t’apporteront ces réponses avec l’humour
gascon d’une vraie Landaise de Capbreton.
Bon vent de terre et de mer à ce livre de mémoire.
Dr Jean Peyresblanques
Président de la Société de Borda
5AVANT-PROPOS
apbreton embrase la nuit de Noël de sa fdèle Torèle,
dans un scintillement crépitant d’étincelles dorées Cqui s’envolent jusqu’en haut du clocher. Vous pouvez
croire, si vous le voulez, à la jolie légende de cet immense
bûcher allumé pour la première fois par les Capbretonnais
pour dissuader les pillards normands de débarquer et mettre à
sac leur village. La vérité est que le solstice d’hiver a toujours
été propice aux fêtes et aux rites païens de feu et de lumière,
et ce n’est pas un hasard si, dans la tradition chrétienne, la
venue de l’enfant sauveur de l’humanité, « soleil de justice »
et « lumière du monde » a été fxée un 25 décembre.
La Torèle, c’est notre halha de Nadàu, vieux rite sacré de
nos paysans de Gascogne, qui voulait que sous un soleil bas,
quand les dernières feuilles tombaient au sol, ils s’en aillent
réchauffer la terre d’un feu de paille, de brindilles ou de ronces,
pour chasser les démons et rappeler la fertilité. Notre « petite
tour », symbole de l’allégresse de Noël, est faite, terroir oblige,
de troncs de pins lesquels, en notre gascon, s’appellent tores. Au
eXVIII siècle, les fermiers des pignadars communaux, lorsqu’ils
étaient propriétaires de bœufs, étaient tenus d’apporter une
charretée de bois de pin mort, pour « faire le feu de joye de
la feste de Noël ». Qui pourra jamais dire combien de Martin
et de Chouan sont venus, d’un pas tranquille, de Preuilhan ou
d’Aygues Rouyes, de Caillaü ou de Maühourat, déverser, dans la
brume hivernale, leur charge de bois sur la place
Saint-Nicolas ? Combien de Capbretonnais ont, depuis lors, emporté tel
un trésor, pour l’ajouter au souc de Nadàu de leur cheminée,
un tison ardent de cette Torèle dont l’origine se perd dans la
nuit des temps !
6Fasse que nous restions pour toujours fdèles à cette
tradition, où tous, petits et grands, croyants ou incroyants, avons
plaisir à nous réchauffer ensemble autour de ce feu rituel, un
des rares témoignages de nos coutumes d’antan.
C’est notre immortelle Torèle qui m’a confé, au fl des ans,
les contes et les histoires que vous allez lire maintenant.
7MAIS QUE VEUT
DONC DIRE “CAPBRETON” ?
rthographié en des temps très lointains Caberton,
Cabberton ou Capberton, Cap-Breton en deux mots
eO(graphie qui a prévalu du milieu du XIX siècle jusqu’à
ecelui du XX siècle), c’est en gascon Cabertoun ou Cabretoun.
Toujours incertaine est son étymologie, qui a donné lieu à
bien des interprétations, tant savantes que fantaisistes. La Torèle
elle-même est restée très évasive sur cette question.
Alors qui croire ?
— Jacques Grouvel ? Adjoint du maire Adrien Marchant au
edébut du XIX siècle, il fut l’inventeur, pour son moulin du
Matedey, de la meule à pommes de terre : « Capbreton c’est
Caput Bruti, car notre ville fut fondée par le neveu de Caton,
Brutus, gouverneur de la Gaule cisalpine ».
(Capbreton s’appellera à la Révolution Cap Brutus.)
— Le douanier venu de Marseille, Jean-Marie Bartro ? Nous
lui devons Les Annales de Capbreton et partie de celles de
Bayonne, ouvrage paru en 1842 : « Capbreton tire son nom de
l’ancienne colonie de Bretons chassés du pays d’Albion à la
efn du V siècle et établis en pays tarbelle. À preuve, les textes
latins l’appellent Capite Britonum ou Capite Britonis ».
Etymologie également retenue par le professeur Albert
Dauzat : « Cap, avec le sens de domaine principal, est associé
à un nom de personne, à savoir Breton, c’est-à-dire colon de
Bretagne » et plus récemment par Jean-Jacques Fénié.
(Un des “Rôles gascons”, * traduit en espagnol, désigne
Capbreton sous l’appellation de Capital de la Bretaña.)
* Recueils des décrets et lois que les rois d’Angleterre/ducs d’Aquitaine faisaient pour
la Gascogne.
8— L’abbé Jean-Félix Pédegert ? « Capbreton vient du
phénicien Cabre-Than signifant le tombeau de la baleine. » Il est
vrai que nos ancêtres, de longs siècles durant, pourchassèrent
l’énorme mammifère dans tout le golfe de Gascogne. L’on sait
que les Phéniciens colonisèrent tout le pourtour
méditerranéen, s’établissant de préférence à l’embouchure des rivières
ou dans des îlots. Seraient-ils également venus mouiller dans
nos parages, attirés par la sécurité de notre Gouf et baptiser
notre cité ?
— Le docte savant landais Pierre-Eudoxe Dubalen ? «
Capbreton, c’est Cap Redoun, car sa baie formait autrefois une
anse ronde ».
— Le douanier de Vieux-Boucau, Bernard Saint-Jours ? «
Capbreton, c’est Capeurtoun, le petit cap ».
— Le pharmacien-thalassothérapeute de la place de la mairie,
Emile Vignes ? : « Capbreton, c’est Capbertat, nom de nom ! La
vraie tête de l’Adour ».
— Albert Darclanne, le notaire de Clermont dit l’Arté dou
Pourtau ? Vice-président de l’école Gaston Fébus, il écrivait en
1910 : « Capbreton n’est autre que Cap Buthrou, soit l’entrée
du gouffre. »
— Vous n’y êtes pas ! – diront les uns – Capbreton, c’est
Cap Verdous à cause de ses pinèdes verdoyantes.
— Mais pas du tout ! – rétorqueront les autres – Capbreton,
c’est Capbertou car c’est là que se trouvait autrefois une nasse
ou pêcherie, appelée plus savamment verveux !
— Que nenni ! – trancheront certains plaisantins – Lorsque
les Capbretonnais ont vu arriver ces satanés Armoricains, têtus,
on le sait bien, comme des bourriques, ils ont aussitôt baptisé
leur village Cap de Bretoun !
9— Ignorants ! – s’insurgeront quelques faux lettrés – Notre
pays ayant longtemps été “occupé” par les Anglais, il est évident
que Capbreton, c’est Caprit Town, la ville des chèvres, comme
Hossegor, c’est Horseguard, garde à cheval, et Soustons South
Town, la ville du sud. (No comment.)
Et enfn voici l’explication qui va mettre fn à toutes ces
querelles étymologiques. Grâce à un touriste de passage,
vous saurez que Capbreton tire son nom de l’île canadienne
du Cap-Breton, car ce sont ces lointains îliens qui ont fondé
notre cité. Honte sur nous qui pensions depuis longtemps que
c’était le contraire ! Les Capbretonnais ne se vanteront plus
d’avoir découvert l’Amérique, puisque ce sont les Américains
qui ont découvert Capbreton !…
Ce qui est sûr, c’est que Cap, issu du latin caput, veut dire, en
vieux français comme actuellement en gascon, « tête ». Mais
« tête » peut signifer « bout, extrémité, pointe » (n’oublions
pas notre Punte millénaire à l’embouchure de l’Adour) ou
« chef-lieu, lieu principal ». La ville de Saint-Sever ne fut-elle
pas longtemps le « Cap de Gascogne » ? Quel peut être le
bon cap pour Capbreton ?
Le premier noyau de Capbreton fut le hameau de Bouret,
alors orthographié Boret, au bout de l’actuel Capbreton, sur
l’ancienne rade jouxtant l’embouchure de l’Adour et le vieil
Haussegore. Là se trouvaient l’église Saint-Jean et une
comemanderie hospitalière fondée au XII siècle par l’ordre des
Templiers, où s’arrêtaient les pèlerins allant à
Saint-Jacquesde-Compostelle. Ces deux bâtiments faisaient probablement
partie de cette grande paroisse de Cap Serbun dont parlent
eles textes religieux jusqu’au XVI siècle.
C’est dans les sables de Bouret que les Bayonnais, par
ordonenance royale, développèrent nos vignes à la fn du XIII siècle
favorisant l’apparition ou l’extension d’un bourg qui deviendra
d’année en année plus riche et plus vivant : Capbreton.
10Il est généralement admis que Bouret vient du mot basque
buru signifant « bout, tête » (cf. Ciboure/Subiboure « au bout
du pont »).
Plutôt que « basque », il serait préférable de dire « aquitain ».
N’oublions pas, qu’avant la colonisation romaine, notre pays était
de langue aquitaine, laquelle était, comme l’idiome ibérique de
l’Espagne, avancent les éminents linguistes et philologues Séguy
et Rohlfs, de la même famille que celle des Basques actuels.
Les Gascons ne sont après tout que des Aquitains qui ont été
conquis par la langue latine, qui se sont mis à parler latin, mais
qui ont conservé certains traits propres à leur langue primitive,
cet idiome proche parent du basque comtemporain.
Au mot buru fut ajouté le diminutif gascon et, Bouret signifant
ainsi la petite tête (cf. le même processus pour le toponyme
Aranou, petit village des environs de Lourdes : aran (aquitain)
= vallée + ou (gascon), diminutif).
On pourrait alors voir dans Capbreton, l’altération de
Capbouret, à une époque où Capbreton supplanta en importance
le hameau de Bouret, devenant ainsi « la tête de la petite
tête » (cf. cet autre doublet : Val d’Aran, qui veut dire deux
fois vallée).
Capbreton, ou plutôt Caperton dans sa forme ancienne, pourrait
être aussi la traduction totalement gasconne de Bouret. Cap
remplacerait buru, le “p” fnal de cap entraînant le diminutif “à
rallonge” : erton. La Torèle, qui se pique de quelques notions
de phonétique, m’a savamment expliqué que “p”, consonne
occlusive bilabiale sourde, se transforme en “b”, e bilabiale sonore, lorsque ce phonème est en position
intervocalique. D’où Caberton, autre graphie ancienne.
Il nous faut avouer que l’étymologie de Capbreton renferme
toujours ses mystères. S’il y a des toponymes à la lecture claire
11et immédiatement parlante (Peyrehorade, Dax, Heugas, Tilh
ou Biarrotte…) tel n’est pas le cas ici.
Par contre, souvenez-vous, que si nous prononçons souvent
toutes les lettres, le “p” de Capbreton, dans la prononciation
française, s’est “amuï” (dixit la Torèle), c’est-à-dire qu’il ne doit
pas se prononcer.
12LA CHASSE À LA BALEINE
À la chasse à la baleine,
à la à la ,
Capbretonnais,
toujours tu dois aller.
Affûte ton aviron,
aiguise ton harpon,
Capbretonnais ;
à la chasse à la baleine,
à la à la ,
il faut te préparer.
Guetteur,
dis-moi
si tu la vois
13souffer
et onduler,
sur la grand-mer salée.
Je suis Capbretonnais
et à la chasse à la baleine,
à la chasse à la baleine,
toujours je dois aller.
Timonier,
conduis-moi,
elle souffe,
elle ondule,
la baleine.
Dans le Gouf,
blessée,
elle a plongé.
Sur l’immense bleu de l’Océan,
une grande tache rouge sang.
Rouge sang de la baleine,
Capbretonnais,
par ta lance transpercée.
Sur le sable l’as hissée,
sur le l’as dépecée,
sur le sable tout s’est effacé.
À la chasse à la baleine,
à la à la ,
Capbretonnais,
plus jamais ne vas aller.
14YAGANTOUN ET LA “FLOU DE LE MA”
ntre tous nos vieux loups de mer qui, jadis,
bourlinguèrent sans fn sur toutes les mers et océans du Emonde, il y eut Yagantoun, le terrible, l’invincible, celui
qui savait «cracher dans le vent ».
Yagantoun amarrait sa pinasse, la Flou de le Ma, à la cale de
chez Hougas, toujours au même endroit, entre la
Charmantine de Peyroulic et la Porte du Large de Miquelot, et toujours
de la même poigne vigoureuse : un nœud de cabestan et une
demi-clef.
Un jour, en arrivant à la cale, il s’aperçoit que sa pinasse a
changé de place.
Yagantoun fronce un sourcil interrogateur et sévère :
— Dis-donc Peyroulic, c’est pas toi, par hasard, qui m’aurais
touché à mon bateau ? Ou toi, Miquelot, qui lui as fait faire une
biscoueyte en attachant le tien ? J’aime pas ça, hé moi !
Peyroulic et Miquelot protestent énergiquement de leur
innocence.
Le lendemain, la pinasse a encore changé de place. Le jour
suivant, même scène. Il n’y comprend rien, notre marin !
— Mais Boun Dìu ! Que se passe-t-il donc ? M’estounerait pas
qu’on me la vole pendant la nuit et qu’après on me la remette
n’importe où, n’importe comment ! Trois fois qu’on me fait
le coup ! Je veux pas qu’on m’y touche, et ça se passera pas
comme ça ! Je m’en vais te la surveiller d’un peu plus près,
cette fois, Dìu biban !
Et Yagantoun, à la nuit tombée, se cache au plus profond de
son escapuchot, sans mot dire, et attend, attend... Le clocher
de l’église égrène les douze coups de minuit, ding, ding, ding...
Yagantoun ne bouge pas, il attend, patiemment… Subitement,
15il sent son bateau se balancer légèrement, perçoit quelques
frôlements sur la coque, puis des murmures confus qui vont en
grandissant et des bavardages de plus en plus précis. Yagantoun
entrebâille la porte, tout doucement tout doucement... Et là,
horreur ! Une dizaine de femmes, toutes de noir vêtues,
envahissent sa pinasse. Yagantoun, le terrible l’invincible, referme, le
cœur battant, son habitacle et se fait le plus petit possible.
(Moun Dìu ! que soun hitilhères !)
Il entend très distinctement maintenant la daune des sorcières
faire l’appel de ses comparses :
— La Gailharde de Sabres… ! La Pelafgue de Saint-Yaguen… ! La
Joandette de Labouheyre… ! La Bertrande de Bahus-Soubiran… !
La Guilhemine de Cagnotte… ! La Menginole d’Arjuzanx… !
La Bernardine d’Ygos… ! La Quiteste de Mouscardès… ! La
Filipote de Lacajunte… !
— Nous sommes toutes là, la Cabessane !
Yagantoun reconnaît, à l’accent, que la Cabessane vient de la
Chalosse... S’élève alors la voix aigrelette de la daune, amplifée
par le silence de la nuit :
— Allons, partons ! Par Satanas... !
Et elle récite la formule magique…
(Bonne mère ! Mé que n’es pas bray, je vais partir avec
elles !)
Un grand calme s’ensuit, rien ne bouge
La Cabessane, croyant s’être trompée, recommence, une fois,
deux fois :
— Par Satanas... !
Peine perdue…
(Notre-Dame-de-Ma, ayez pitié de moi ! Faites qu’elles me
trouvent pas, ces hitilhères !)
La daune, fort en colère, s’écrie :
16— L’une de vous serait-elle double * ?
— Que nou, que nou, la Cabessane ! – s’insurge le chœur
des neuf sorcières – Nous savons que nous n’en avons pas
le droit.
— Eh bien, soit ! Si ça ne marche pas pour dix, essayons
pour onze ! Par Satanas... !
La pinasse, alors, se met en mouvement et s’élance sur le
Boucarot...
(Moun Dìu ! Et où vais-je ? Au Sabbat, en Enfer ?
Notre-Dame-de-Ma… !)
Le bateau semble voler, franchit la passe sans encombre…
Tout d’un coup, Yagantoun entend un grand bruit et sent que
l’on accoste.
(Mé oun soun ? Que soun pas mé a Cabretoun !)
Les sorcières descendent... Le marin, très prudent, attend
quelques instants avant d’entrouvrir la porte... regarde de tous
les côtés... Ouf ! Plus l’ombre d’une hitilhère… !
Et là, ô merveille ! Dans un ciel d’un bleu velouté, scintillent
des étoiles à l’éclat sans pareil...
(Mé ount’es aco ? Ce n’est pas le ciel de chez nous ! Que n’es
pas possible, l’amne dou cos !)
Yagantoun sort la tête, et s’aperçoit que la pinasse s’est
arrêtée auprès d’un grand marais foisonnant d’herbes et de joncs.
Il découvre le petit sentier tracé par les sorcières, lève son
regard et, devant ses yeux pétrifés, se dressent, majestueuses,
les pyramides de l’Égypte !
(Hòu, hilh de pute !)
Le brave marin prend son courage à deux mains et s’avance,
pieds nus dans ses esclops qu’il fourre à la hâte de quelques
touffes d’herbe, sur les pas des hitilhères.
Au bout du chemin, elles sont toutes là, venues du monde
entier, faisant cercle autour du Diable !
* Enceinte.
17« Un diable mâgnyfque ! – racontera-t-il, plus tard, aux
autres, ébahis – Avec une cape noire, fort broye, toute doublée
de rouge, deux petites cornes luisantes, mais luisantes ! Des
yeux, de braise, à t’allumer la Torèle du premier pet, et alors !
une de ces queues, loôongue et verte comme un lézard des
Bignasses ! Acò qu’ère une queue, hòu ! »
Le Diable termine sa harangue, dans un charabia
incompréhensible pour notre Capbretonnais. Les sorcières, prises de
frénésie, se mettent à pousser des hurlements stridents et
entament une sarabande aussi extravagante qu’effrénée.
Yagantoun, terrorisé, revient à grandes enjambées se blottir au
plus profond de sa pinasse… Les hitilhères en folie – et tyi et
tyou, et hi et hou et rantamplan ! – rejoignent le bateau.
Au milieu des incantations délirantes, la Cabessane se met
à hurler :
— Par Satanas, vade retro !
18La barque s’élance à nouveau…
(Notre-Dame-de-Ma, ayez pitié ! Si je reviens à Capbreton,
j’irai faire le pèlerinage, je vous le promets !)
Le retour est plus houleux, le bateau est moins secoué par
les vagues… que par les cris et les trépignements des
sorcières déchaînées.
Elle s’arrête enfn, la Flou de le Ma et les hitilhères, calmées,
sautent prestement à terre.
La Cabessane leur donne rendez-vous à la lune prochaine :
— Mais la double… attention !
Toutes se reprennent le balai et regagnent leur village.
Yagantoun, grelottant et transi, quitte sa cachette et, sans plus
attendre, s’en va accomplir son vœu, le pèlerinage à
NotreDame-de-Ma, la sainte patronne des marins, dont le sanctuaire
se trouve à Moliets-et-Maa.
La pinasse, libérée de ses intruses, obéit fdèlement à son
maître retrouvé et suit docilement le courant d’Huchet.
Yagantoun débarque à Pichelèbe, amarre son bateau bien solidement
et s’en va, plein de reconnaissance, faire ses dévotions à la
Madone, chaussé de ses esclops toujours garnis des herbes de
là-bas. Ces dernières le gênent bien pour marcher maintenant !
Té, il les jette négligemment par-dessus son épaule.
Quelle n’est pas sa surprise en revenant ! À l’endroit même où
il s’est débarrassé des brins encombrants, oscillent au vent léger,
somptueuses, des corolles mauves, jaunes et orangées…
Yagantoun, le marin capbretonnais, avait rapporté dans ses
sabots la rose trémière, celle qui feurit toujours sur les rives
du courant d’Huchet.
19LE DIABLE
ET LOU PAYSÀN DE SÉN MARTIN
Capbreton, savez-vous, il n’y avait pas que des marins.
Il y avait aussi ceux, peu nombreux il est vrai, qui À cultivaient les barthes le long du chemin menant à
Angresse, ou quelques rares champs perdus dans les pignadars
de Jeanchinoy ou de Janicouton. Parmi ces laboureurs d’antan, lou
Batistoun d’Escoutepluye était le plus heureux. Alors que tous
suaient sang et eau pour tirer de maigres ressources de leurs
lopins de misère, la terre du Batistoun, allez savoir pourquoi
dans notre pays de sable, était noire, grasse, prodigieusement
fertile et féconde. Jamais personne n’avait fait pousser, à
quelques pas de Port-de-Bas, des citrouilles aussi rondes et sucrées,
des piments aussi lustrés et goûteux… et de ces tomates… !
Mmm… ! Les tomates au Batistoun… ! Toutes les fnes
cuisinières se les disputaient, les jours de marché car, sans elles, il
ne pouvait y avoir de succulentes piperades d’été.
Ses plus proches voisins, lou Pierric d’Escanebaque et lou
Bernat de Campudent, en savaient quelque chose, eux qui, au
retour du village, risquaient un œil envieux par-dessus la
clôture et, tout enlugarnats par la magnifcence des produits de
ce casau si généreux, rentraient chaque fois chez eux, malades
de jalousie.
— Lou tipe sera un jour le plus riche du cemitière, segú !
Lou Batistoun se réveilla, ce mardi-là, de fort bonne humeur.
Il devait aller au marché de Tosse se vendre une paire de
bœufs, les plus gras de son étable, dont il était sûr de tirer
un bon prix. La route était longue, il fallait se hâter. Comme
lou Lauret et lou Caubet devaient faire belle impression, il
s’at20