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Deux écrivains autochtones de Sibérie

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379 pages
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Parmi les écrivains autochtones de Sibérie, Erémeï Aïpine et Iouri Vella sont des figures incontournables de la littérature contemporaine. Nés tous les deux en 1948 dans le même village de la taïga de Sibérie occidentale, ces passeurs de mémoire tentent de trouver une issue face aux contradictions au coeur desquelles l'historie russe les place. De l'Union soviétique à la Fédération de Russie, la modernité la plus prédatrice s'ingénie à dévorer tout ce qui forme l'environnement nourricier de leur culture vivante : quelle place y a-t-il pour la création dans le Nord sibérien ?

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Ajouté le 01 juin 2012
EAN13 9782296495586
Langue Français
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Deux écrivains
autochtones de Sibérie :
Érémeï Aïpine et Iouri Vella

Collection « Bibliothèque finno-ougrienne »
Publiée par l’Association pour le développement des études
finno-ougriennes (ADÉFO), 2 rue de Lille, 75343Paris Cedex 07
http://www.adefo.org/ adefo@adefo.org

Volumes parus
1. Fannyde Sivers:Les emprunts suédois en estonien littéraire:, 1974
8€
2.Béla Bartók vivant : souvenirs, études et témoignages: 13€
3.Autour duKalevala, 1986 : 9€
4.Le monde kalévaléen en France eten Finlande, 1987 : 22€
5.Regards sur Kosztolányi, 1988 : 18€
6.Un chantépique de la prairie: autobiographieversifiée d’un poète
hongrois duCanada, 1989 : 25€
7.Jean GergelyetJean Vigué:Conscience musicale ouconscience
humaine ? Vie, œuvre ethéritage spirituel de Béla Bartók: 20€
e
8.Actes duIV colloque franco-finlandais de linguistique contrastive,:
24€
9. Béla Bartók :Éléments d’un autoportrait, 1995 : 22€
e
10. ErzsébetHanus:La littérature hongroise en France auXIXsiècle:
24€
e
11.ErzsébetHanus:La littérature hongroise en France auXIXsiècle :
anthologie choisie etcommentée:24€
e
12.Bernard Le Calloc’h :LeXsiècle etles Hongrois,2002:25€
13.DávidSzabó :L’argotdes étudiants budapestois,2004 :27,50€
14.Jean Perrot:Regards sur les langues ouraliennes,2006:30€
15.Outi Duvallon :Le pronom anaphorique etl’architecture de l’oral en
finnois eten français,2006:32€
16.ArtLeete :La guerre duKazym:les peuples de Sibérie occidentale
contre le pouvoir soviétique (1933-1934),2007:27€
17.Jean-Pierre Minaudier:Histoire de l’Estonie etde la nation
estonienne,2007:34€
18.Les Komis, questions de langue etde culture,2010:21€
19.AntoineChalvin :Johannes Aavik etla rénovation de la langue
estonienne,2010:29,50€
20.Jaan Kross, bilan etdécouvertes,2011:15,50€
21.Katre Talviste :La poésie estonienne etBaudelaire,2011:29,50€

À paraître
Le fantastique etla science-fiction en Finlande eten Estonie.

BIBLIOTHÈQUE FINNO-OUGRIENNE – 22

Deux écrivains
autochtones de Sibérie:
Érémeï Aïpine et Iouri Vella

Recueil publié sous la direction
d’Eva Toulouze et Dominique Samson Normand de Chambourg

L’Harmattan

Adéfo

Ouvrage publié avec le concoursde l’Ambassade d’Estonie
et duCentre deRecherche Europes-Eurasie(CREE)de l’INALCO.

Photo de couverture : © Eva Toulouze.

Crédits photographiques: © Anne-Victoire Charrin;© Liivo Niglas ;
© Dominique Samson Normand de Chambourg;© Eva Toulouze;
© Musée de Variogane;© Musée de la Nature etde l’Homme
(Khanty-Mansiïsk) ;© Complexe Muséal Chemanovski;© archives
familialesdesMerov, desNettina etd’Olga Kravtchenko.

Traductionsdu russe :
Anne-Victoire Charrin.
Traductionsdu russe etde l’espagnol :
Dominique Samson Normand de Chambourg.
Traductionsde l’anglaisetde l’estonien :
Eva Toulouze.

CarteréaliséeparVincentDautancourt.
Relecture : Catherine Le Roux
Assistancetechnique : Sébastien Cagnoli, Antoine Chalvin.

© ADEFO,2012
2,rue de Lille; 75343ParisCedex 07

© L’Harmattan,2012
5-7,rue de l’École-Polytechnique; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-55658-4
EAN : 9782296556584

PRÉFACE

LaSibérie occidentale est unerégion clé dansle dispositif
énergétique mondial.Elle fournitentre70et80 %du pétrole
etdugaznaturelsde la Russie,quisont un atoutéconomique essentiel,puisqu’ils
pèsentlourd danslesexportationsde la Russie etluipermettentde
s’approvisionneren devises, maiségalement un levier politique
considérable,propre à jouer surla dépendance énergétique d’autres pays.
Ce n’est pas un hasardsi,surlaroute Nijnevartovsk-Radoujny,qui
longe lepuissantgisementde Samotlor, ontrouvait (je l’aivuau
débutdesannées 1990) un immensepanneauannonçant: «
Larenaissance de Samotlorestlarenaissance de la Russie.» D’ailleurs, les
centainesde milliersdetravailleursetderesponsablesde l’industrie
pétrolièrequisont venus y vivre depuisla fin desannées 1960 sont
conscientsetfiersde laportéepatriotique de leur œuvre.Zone clé
donc,pourla Russie, doncpourle monde.
Maisleshydrocarburesnesont pasl’uniquerichesse de cette
e e
région, mêmesi auxXXetXXIsièclesla culture dominante àtravers
le monde donnepriorité à laproduction desbiensmatériels.La Sibérie
occidentale a donné naissance à des richesses spirituelles que
l’humanitésaurapeut-être davantage apprécierdansl’avenir, euégard à la
sensibilité écologiquequiva croissant.L’exploitation du pétrole est
touterécente.Maisdansleterritoirequ’elle a envahivivent, encore
aujourd’hui, enversetcontretout, d’anciennescivilisations,
construites surdesfondements
radicalementdifférentsdesculturesoccidentales.Il existe encore en ce débutdetroisième millénaire, dansla
taïga etdanslatoundra de Sibérie occidentale, des populations
autochtonesintégréesà l’écosystème de ces régionset qui entirent
leur subsistance.Nomadeset semi-nomades, ellesen
assurentl’équilibre, la durabilité,ygarantissent uneprésence humaine
nonprédatrice.Surlesgisementscomme Samotlor setrouve l’habitat séculaire

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EVA TOULOUZE

des Khantys orientaux et des Nénètses des forêts.Leur patrimoine et
l’empreintequ’ilslaissent surleurs terres sontimmatériels.Aux yeux
desnouveaux venusde culturerusse, donc occidentale, les pâturages,
lesarbresouautreslieux sacrés, les terrainsde chasse,sont vides, car
aucunsignepermanent,visible à leurs yeuxinexpérimentés, n’indique
laprésence humaine :pointde cathédrales, de monuments,pointde
pierre oude béton.Et pourtantdesgénérationsde chasseurs-pêcheurs,
d’éleveursderennes, ont véculà.Unepartie de leursdescendants
maintientce mode devie.
Comme ailleurs, letemps s’écoulepources sociétés sibériennes
qui évoluent,s’adaptentauxconditionsmouvantesde la
contemporanéité.Contrairementauxidées reçues, les peuples premiersont une
histoire, commetouslesautres.Simplementelle n’est pasconsignée
dansdeschroniquesoudansdesdocuments, car, jusqu’àune date
récente, ils transmettaientleurs savoirsetleur pensée de manière
vivante, d’individuà individu,parlatradition orale.Comme cette
expérience étaitdépourvue d’intérêt pourceux quis’évertuaientà
noterlesgrandsévénementsde leur propre monde, elle a été ignorée
ou présentée de leur seulpointdevue àpartirdumomentoùla
rencontres’estimposée.
e
À cetégard, comme àtantd’autres, leXXsiècle marqueune
accélération de l’histoire.Lesmutationsintervenuesenunsiècle ont
radicalementchangé nonseulementlesconditionsd’existence, maisces
peupleseux-mêmesdansleuressence.En effet, c’estavec leprojet
soviétiqueque lesmaîtreslointainsde ces terres, gouvernantdepuis
Moscou, ontdécidé depénétrernonseulementau plus profond de ces
contrées, mais, mieuxencore, danslesâmesdeshabitants, jusqu’à les
transformerenune copie conforme.Certes, desmissionnairesavaient
déjàtenté derépandre l’orthodoxieparmi ces
populations.Maisl’entreprise n’étaitguèresystématique,
etlesmoyensengagésdemeuraientmodestes:unepoignée d’hommes pourdescentainesde
kilomètrescarrés.En dépitdesuccès rencontrés, lesmissionnaires
n’avaient pas réussi àremettre en cause lesfondementsmême de la
spiritualité autochtonequivoyaitdansle dieuchrétien, dieu russe
avant tout,une divinité de même natureque lesdéitéslocales.Par
contraste, leprojet soviétique était portépar tout un État,qui disposait
deson appareil, desesmilitants, deses troupes.Il étaitcohérent: il
s’agissaitde ne laisser personne en marge des perspectives radieuses
quis’ouvraient,pensait-on, à l’humanité.Rien ne mettaiten cause

PRÉFACE

9

l’idée deprogrès:toute lasociété étaitconstruitesurdesidéauxde
progrès, donc de changement.Que le
«progrès»pûtavoirdesconséquencesdélétèresétaitimpensable dansl’idéologie desannées
19201930.Lesmodèlesdifférentsde civilisation étaientinterprétéscomme
des reliquatsdu passé, des schémasarriérés, correspondantàunstade
dépassé d’évolution(etcombien depersonnes, deparle monde,
pensent toujoursen ces termes…).Il fallaitdonc
aidercescommunautésàrattraperletemps perduetàrejoindre lesautres,plusavancés
surlavoie de l’évolution historique.
Ainsi l’éducation est-elle devenueunepriorité.Le matérialisme
soviétique nese contentait pasde laisserlesdéterminismeshistoriques
agiretde créerlesconditions structurelles pour que lesmentalités
évoluentdanslesensdésiré.Letemps pressait.Il fallaitintervenirau
plus vite danslesconsciences, accélérerle coursde l’histoire àtravers
l’école, letout premierinstrument quipermettraitde façonnerles
mentalitésdèslapetite enfance.Combien de militantsdévoués,
généreux,pensant œuvrer pourle bien de ces populations,sesontdépensés
sanscompter pourapporteraux peuplesduNord en général, aux
KhantysetauxNénètsesenparticulier, la bonneparolesocialiste, et
l’instruction, d’abord enrusse,puis,pour quelquetemps, dansleurs
langues! C’étaitlàunetransformationradicalepourla jeunesse
autochtcoone :upée des siens, elle étaitimplantée en milieu russe et
instruite dans une idéologiequi mélangeaitles véritésdu socialisme et
cellesde la culturerusse luiservantde fondement.Dansle même
temps, lesadultesétaientconfrontésà desmutations
toutaussiradicales: ilsdevaiententrerdansde nouvellesformesdesocialisation,
dansdes unitéscollectivesdeproduction –
fermescollectivesd’élevage derennesoude bêtesà fourrure, artelsde chasse etdepêche –
oùlaresponsabilité individuellesetrouvaitnoyée dans unsystème.
Deplus,si jusque là lesautochtonesavaientété exemptésdeservice
militaire, ceprivilège leurest retiré à laveille de laseconde guerre
mondiale, lesannéesdeservice militairepermettant, jusqu’à
aujourd’hui, derenforcerceque l’école a enseigné et que le kokhoze
entretiendrait parlasuite.
Deplus, en mêmetemps que le christianisme orthodoxe(etle
christianismetoutcourt)était proscrit surl’ensemble du territoire,
toutes sortesde croyances sesont vuesexcluesdu paysagesocial.Non
seulementellesontété interdites, maisleurs porteursont subi la
répression dessoviets: dansle Nord oùle chamanisme étaitcombattu,

10

EVA TOULOUZE

beaucoupdevieillards sages et dépositaires du patrimoine de leur
communauté ont été suspectés et emportés dans le gouffre du goulag.
Comment lesKhantysetlesNénètsesont-ils réagi ?Ilsont tenté
l’impossiblepour resterfidèlesà eux-mêmes,pournepas s’incliner
sans résister.Ils voulaient simplement perpétuerleurmode devie.Eux
nevoulaientimposeraucun modèle àpersonne,seulementconserver
leuridentité.En Sibérie occidentale, àplusieursendroits, ils sesont
mêmesoulevés, danslesannées 1930,quand ilsonteul’impression
que leschosesallaient troploin.Réduitsau silencepar unerépression
impitoyable, ils sesontalorscontentésdes’adapteraunouveau
systèmepouressayerd’y survivre,quitte à adapter, lorsque cela était
possible, ce nouveau système à leursbesoins…
Jusque danslesannées 1970, le discoursofficiel étaitcelui d’une
réussitesans précédent surleterrain :des peuplesencoreprimitifs
quelquesdécennies plus tôtavaientdésormaisdeslanguesécrites,une
intelligentsiatechnique etlettrée, desmaisonsen boischaufféesavec
des télévisions, desécolesetdeshôpitauxoùlesgensétaient soignés,
comme dans toute l’URSS, gratuitement.Cette image d’Épinal n’était
pasinfondée, maiscachaitl’enversdudécor qui n’apparaîtraitau vuet
au sudetous que dansla dernière décennie de l’URSS, avec
l’avènementde l’ère du pétrole notamment.
Il estapparualors que lesécoles« nationales» avaientbienréussi
à détacherlesenfantsautochtonesdes pratiquesde lavie en osmose
avec la nature,sans toutefoisleurdonner
pourautantlesconnaissancesetles savoir-faire nécessairesaunouvel ordre de la Fédération :
ilsdemeuraient, dansce monderusse, occidental, desoutsiders sans
guère de chance d’y réussir.Pour quelquesindividus qui avaient
émergé – cesélitesautochtones tant vantées–, combien d’échecs,
combien de jeunesetde moinsjeunesaumilieudugué, combien
d’hommescherchant refuge dansl’alcool?
Danscescontréesgouvernées parlepétrole, la fin de l’URSS n’a
pasouvert, comme ailleurs, les perspectivesd’unevieplusdigne et
moinsaléatoire, maisasignifié la désagrégation detout unsystème
artificiellemententretenu.Les villages, entités soviétiquesoùles
autochtonesavaientété concentrés
pourconstituerdescentresexemplaires,voientdisparaîtretoute forme d’activité économique :les
unitéscollectivesdeproduction, àquelques raresexceptions près, font
faillite.Lesateliersdeproduction desouvenirsartisanaux,par
exemple,qui fournissaientdu travail àune main d’œuvre féminine,

PRÉFACE

11

disparaissent.Il n’yaplusde budget pourentretenirdesbibliothèques,
desciné-clubs.Les villagesoffrent quelquesemplois, encoretousne
sont-ils pasouvertsauxautochtones.Ilreste
lesécolesetl’administration, mais rares sontlesautochtones qui ontle degré d’instruction
nécessairepour y travailler.Danslesmagasins (ilyen aun oudeux
par village),une oudeux personnes peuvent trouverdu travail.Et, de
tempsentemps,quand ils’agitde construireune nouvelle maison ou
deréparer un bâtiment, deséquipesd’ouvriers
sontformées.Autrement, c’estle chômage.
Il est vraique dèsla fin desannées 1980, lesautochtones
s’organisent.Dansle districtdesKhantys-Mansis,une association estcréée,
qui apourobjectif de faire entendre leur voix.Ce n’est pas une
organisation autochtonequi avaleurdereprésentation etd’interlocuteur:
la Russie n’en est paslà.Maisgrâce à
certainsintellectuelsautochtones une loipasse à la Douma locale
en1992,quipermetauxKhantys, auxMansisetauxNénètsesdesforêts voulantmener un mode de
vietraditionnel dansla forêt– c’est-à-dire devivre de la chasse, de la
pêche etde l’élevage du renne – d’avoirl’usufruitdes terresoùont
véculeursancêtres.Face à la désespérancequis’installe dansles
villages, cette mesure créeune échappatoire,uneperspective.
Maiselle a aussi desconséquences,sansdoute inattendues pour
ceux qui l’avaientconçue : elle donne auxautochtones qui
lesouhaitent un droit surleurs terresface à l’industrie du
pétrole.Lescompagniesdoiventdésormaisobtenirl’autorisation deshabitants pour y
travailler.Si,pourcertains, cette mesure a ouvertlavoie
àunereconstruction identitaire,pourbien d’autres qui avaient perdula capacité de
survivreselon le modèletraditionnel, elle a offert un dérivatif à la
perte du travail danslevillage : en
monnayantdesdroitsetenpermettantà l’industriepétrolière d’utiliser« leurs»terres, Khantyset
Nénètses sevoientoctroyerdes« compensations»,unesorte derente
leur permettantdevivre au village etde nerien faire.Certes, cette
rente demeure modeste, maiselle garantitl’essentiel, lequel,souvent,
s’est réduità la bouteille devodka…
Telle estlasituationquirégit, depuis 1992, lavie dansles villages
de Sibérie occidentale, et, enparticulier, ceuxde larégion de
Samotlor.Entre autres, danslevillage de Variogane.Orcevillage, enplus
desetrouveraucœurde l’exploitationpétrolière(une entrepriseporte
mêmeson nom,Variogannefteprom), a aussipour particularité d’être

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EVA TOULOUZE

levillage natal de deuxintellectuels autochtones qui ontacquis une
célébrité bien au-delà desfrontièresde laRussie.
Tousdeuxnésla même année(1948),un Khantyde l’Estet un
Nénètse desforêts,un hommepolitique et un éleveurderennes,un
prosateuret unpoète, Érémeï Aïpine etIouri Vella ont tousdeux vécu,
au plus près, lasituationprécédemmentévoquée.Chacun a cherché et
trouvéun modèle deréponse à laquadrature ducercle.L’un comme
l’autre agissentdoublement:parleurêtresocial d’unepart,parleur
écriture d’autrepart.
Cesonteux qui formentle fil directeurdesarticlesde cerecueil.
En effet,plusieurschercheursfrançais sesontintéressés, chacun àsa
manière, à cesdeux personnalitéshorsducommun.Leurs travauxont
été jusqu’icipubliésdansdes revuesdiverses, en France età
l’étranger, en français, et,surtout, dansdeslanguesétrangères trèsdiverses.
Cesétudes,qui couvrent unepériode d’une bonne dizaine d’années,
de1999 à2011, nesontguère accessiblesaulecteurfrançais, c’est
pourquoi nousavonsdécidé de les rassemblerici,réactualisées.Il en
ressortainsiunportraitcontrasté de cesdeuxindividualitésduNord et
untableau vivantde laviequi lesinspire.Des œuvresd’Érémeï
Aïpine etde Iouri Vellasontdisponiblesen français,traduites parles
auteursdesarticles présentésdanscerecueil.En effet, Anne-Victoire
Charrin, Dominique Samson Normand de Chambourg etEva
Toulouze nesont pas seulementlecteurs, maiségalement traducteurs ;
tousles troisontdûalleraussi loinquepossible dansla
compréhension desdeuxécrivains sibériens pour retrouverleur voixen
français.Enfin,unquatrième auteuretcritique littéraire, Aurélie Julia,
a gracieusementacceptéqueson articlesurle dernierlivre d’Érémeï
Aïpine,parudanslaRevue des deux mondes, figure danscerecueil.
Ontrouvera désormaisen françaisdeux
romansd’Aïpine.Chronologiquement, lepremier paruestL’Étoile de l’Aube,traduit par
Dominique Samson Normand de Chambourg(ÉditionsduRocher,
2005): cettesaga a longtemps traîné dansles tiroirsde l’auteuravant
que la Russiesoitmûre et qu’un éditeur soit prêtàreleverle défi en
e
1990 ;ellerestitue l’histoire collective desKhantysauXXsiècle etle
regard individuel d’Aïpinesur ses propresoriginesàtraverslevoyage
de Démiane, dansl’espace etdansletemps.Plus récemment,La Mère
deDieudans les neiges de sang(Paulsen,2010), le derniergrand
roman d’Aïpine,traduit parAnne-Victoire Charrin etAnne
ColdefyFaucard,traitepoétiquement unsujetlongtemps tabou: larévolte des

PRÉFACE

13

KhantysorientauxetdesNénètsesdesforêtsen1933-34 dansla
région de Num-to.Quantà lapoésie de Iouri Vella, elle a ététraduite
parEva Toulouzce :’estd’ailleursdansce but qu’elle apassé cinq
moisen Sibérie dansle campementde Iouri danslataïga.Lerecueil
Triptyquesaparuen bilingue,russe etfrançais, à Khanty-Mansiïsk en
2001.Aujourd’hui,unrecueil deses poèmes paraîtà Paris, dansla
collectionPoésies ouraliennesde l’ADÉFO.
Les trois principauxauteurs quesontAnne-Victoire Charrin,
Dominique Samson Normand de Chambourg etEva Toulouzesont
tousles trois rattachésà l’Institutnational deslanguesetcivilisations
orientales (INALCO)etmembresduCentre de
RecherchesEuropesEurasie(EA 4513): Anne-Victoire Charrin,professeurde langue etde
littératurerusses,ya créé etdirigé,pendantdesdécennies, lesétudes
sibériennes, aussi bien auniveaude l’enseignement que de la
recherche.AuteurdulivreLe Petit Monde duGrand Corbeauen
1983, elle a égalementdirigé de
nombreuxouvragesetforméplusieursdisciples.Dominique Samson Normand de Chambourg estl’un
d’eux: docteuren études russeset sibériennesde l’INALCO etchargé
de coursdanscetétablissement, iltravaille avec les
peuplesautochtonesde la Sibérie occidentale.En1998, il apubliéun livresurles
Nénètsesdes toundrasde Iamal àtravers uneœuvre littéraire
contemporaine – Ilird’Anna Nerkagui: une page de vie autochtone dans le
Grand Nord sibérien (1917-1997)– eten2010,un ouvragesurles
Khantys septentrionauxetorientaux:Le chagrin de l’Ours.Quantà
Eva Toulouze,spécialiste de languesetde culturesfinno-ougriennes,
auteurde nombreux travaux, elle enseigne le finnoisetl’estonien à
l’INALCO depuis 2007, aprèsdix-huitannéesenposte à l’Université
de Tartuen Estonie.Cettesituation lui apermisde faire de longs
travauxdeterrain en Russie, notammentchezIouri Vella, etexplique
qu’un certain nombre desesarticlesaientété conjointementécrits
avec le cinéaste etanthropologue estonien Liivo Niglas, auteurd’un
filmsurIouri Vella.
Enfin, il convientdepréciser que,sauf mentionparticulière, les
photosfigurantdanschaque articlesontde l’auteurde l’article.

Eva Toulouze

LES ÉCRIVAINS DE SIBÉRIE OCCIDENTALE

Page précédente : Tableau du peintre russo-khanty GuennadiRaïchev, dédié
auxacteursculturelsde l’Ougrie
(Khanty-Mansiïsk,2004;© D.SNdC)

Dominique SAMSON NORMAND deCHAMBOURG

1
LES ÉCRIVAINS-FRONTIÈRES

TekliouAïvaseda, le vieil éleveur de rennes du village de
Variogane, n’a pas rédigé sa lettre au président Gorbatchev.Faute de
posséder l’art de lire et d’écrire. Maisle Nénètse desforêtsa dicté
chaque mot pourexprimer sa colère face auxloisde lataïga bafouées
parles profanationsdeshommesduGazetduPétrole.

TekliouAïvaseda, éleveurderennes (© Musée de Variogane)

e
Depuisla conquête de la Sibérie auXVIsiècle, lesinteractions
avec le monderusse, liéesà la longue colonisationsousl’Empire,puis
à laviolentesoviétisation desespritsetenfin à l’exploitation intensive

1
Articlepublié dansVacarme, Paris, ÉditionsAmsterdam/LesBelles-Lettres,
n°39,p. 22-23.Cetexte estégalementaccessible en ligne à l’adresse :
http://www.vacarme.org/article1294.html(25.8.2011).

18

DOMINIQUE SAMSON

des ressourcesnaturelles sibériennes (depuisle débutdesannées
1960), ontinfluencétantle mode devieque lavision dumonde des
peuplesduNord,soit quarantepeuplesdontdix-septcomptentmoins
de1500individus,selon la liste officiellereconnueparla Fédération
de Russie en2000.Face à la « démocratisation » de lasociétérusse et
auxattaques régulièresde l’économie de marchévisantleslois
fédéralesde1999,2000et 2001 qui garantissentlesdroitsdes peuples
autochtonesau sein de la Fédération, nombre d’acteursautochtones
tententd’intervenir sur unplan collectif –qu’ilsoitinternational
(Conférence circumpolaire, Conseil de l’Arctique, ONU)ounational
(Association des peuplesminoritairesduNord, de la Sibérie etde
l’Extrême-Orient)– comme individuel.À ce dernierégard,
lesécrivainscontemporains, héritiersdesannées 1930 qui ont vuen même
tempsleurscommunautés scolariséesde force etleurcaste crééepar
le jeunepouvoir soviétique, jouent unrôle majeur.
L’exemple duNord-Ouestest singulièrement révélateur.Premiers
peuples sibériens surlaroute desRusses versl’Est, lesNénètsesde la
toundra(41 302en2002), lesKhantys (28678), lesMansis (11432)
etlesNénètsesde la forêt (1500)ont prisdepuislongtemps unepart
active dansle choc desdeuxmondes,s’ingéniantà développerdes
stratégiesd’adaptation face àunpouvoirexogène(cf.la
christianisae e
tion duXVIIIjusqu’audébutduXXsiècle,puisla campagne athéiste
soviétique desannées 1930).Aujourd’hui 80 %desNénètses vivent
encore dansdescampementsnomadesoudes villagesde latoundra et
leschasseurs-pêcheurs semi-nomadesdes taïgaskhantyes, mansieset
nénètses rouvrentdes villagesfermés parl’ancienpouvoir.
Érémeï Aïpine, l’un desderniershommesdeson clan,
écritl’histoire.Évidemmentavecson dernier roman,La Mère de Dieudans les
neiges de sang(2002), àproposde la guerre desKhantysduKazym
contre lepouvoir soviétique à l’hiver 1933-1934,puisavec
lasouscriptionqu’il a lancéepouréleverdes statuesaux princesostiaks
tombéslorsde la conquête.Maiségalementavec leslois qu’il a fait
voterentant queprésidentde l’Assemblée des représentantsdes
peuplesminoritairesduNord de la Douma dudistrictautonome des
Khantys-Mansis.Pour que lescommunautéscessentdereculerdevant
les villesen construction, les toursdesondage etde foragepétroliers,
les routesetles voiesferréesdestinéesà acheminerle matériel
industriel, la coupe desboisdepins, lepétrolequi endeuille les rivières, les
camionsà chenilles qui arrachentle lichen dont se nourrissentles

LES ÉCRIVAINS-FRONTIÈRES

1

9

rennes, l’alcoolqui achèteunesignature ou tueune lignée.Pour que
cessentde le hanterlesdix-neufvillageskhantysdisparusle long de la
rivière Agane,pour
queviventlescampementsethniquesoùl’intelligentsia, depuis 1994, initie la jeunesse à la culture matérielle et
spirituelle desKhantys, desMansis.Pour que lesmortsne fassent plusde
mauvais rêvesdanslataïga,telsNikolaï Andreïevitch,
PiotrNikolaïevitch etEfim Andreïevitch Aïpine chassésde leur
tombeparl’industrie,prèsde Novoagansk.Et tant pis si lapolitique, comme lepétrole,
salit unpeulesmains.
Iouri Vella, Nénètse de la forêt, écritleprésent.Ce n’est pas
seulement qu’il déclare écrireunseul etmême livre, aufil des saisonset
desesétatsd’âme, lorsqu’il a letemps.Il montresimplement qu’il est
e
possible devivre danslataïga en ce débutdeXXIsiècle;d’ailleurs, il
filme inlassablementlequotidien des siens.Aprèsl’organisation de
manifestationsen1990contre la chasse aux rennesdomestiques
pratiquée depuis un hélicoptèreparlesouvriersdu pétrole, il occupe
désormaisl’espacepublic, assignanten justice lescompagnies pétrolières,
consacrant unrenne desontroupeauà chaqueprésident russe de façon
à lierleurs sorts, dressant satente
d’éleveurderennesdevantl’administration lorsqu’il l’estime nécessaire.Pourchasserlesmenacesde
mortaussi.
Anna Nerkagui, Nénètse de latoundra, écritle futur.Parceque
« être écrivaintroplongtempsnuitgravementà l’homme »,parce
qu’ellepréfère «sa condition humaine à celle de femmesde lettres».
Elle a choisi d’éleverdesenfants,parcequ’un livre nevous portepas
enterre.Lapetite fillequivoulaitêtre géologuepour révolutionnerla
vie des siens selon lesdirectivesde lapropagande a ouvertdepuis
1998une école oùlesélèves,prochesouorphelins,reçoivent, enplus
de l’enseignementgénéral, lesavoir traditionnel : outre
lescourscommunsde langue, d’histoire de larégion, de découverte
dumilieunaturel(légendeset pharmacopée), derituelsetd’orthodoxie, de folklore,
lesfillesapprennentletravail des peaux, l’artd’entretenirle feu, les
garçons, eux, apprennentl’artde fabriquerdes traîneauxetdes pièges,
des’orienterdanslatoundra.L’expérience estenpartie financéepar
le comptoirEspérance ouvert parAnnapourmaintenirlavie dansla
toundra etéviterauxNénètsesdeperdre leurâme
danslavilletentatrice.La femmequi a organisé les premiers piquetsà Iamal contreune
voie de chemin de feren1989veut rendre auxenfants,parfoisà leur
corpsdéfendant, l’héritagevolé desleurs,rendre à lavie de latoundra

20

DOMINIQUE SAMSON

ceuxque lesallocationsetl’alcool en avaientéloignésletempsd’une
utopie etd’une industrialisation mortifères.
Écrivains-frontièresd’une génération née à la fin desannées 1940
etaudébutdesannées 1950, chacun écrit, dans une marge étroite,
entre lepouvoiretentre les siens,pour transmettre nonpasdes
souvenirs, maislesouffle devie âpre duNord.

Eva TOULOUZE

MODÈLES D’ADAPTATION
1
DES INTELLECTUELS DES PEUPLES DU NORD

Le titre de mon article contient deux notions que jeveuxexpliciter
d’emblée.J’appinelle «tellectuels» lesautochtonesd’Eurasie du
Nordqui ontété formésdansdesétablissementsd’enseignement,qui
maîtrisentet pratiquentla culture écrite.La deuxième notion à
laquelle je faisappel estmodèlecelle de «sd’adaptation ».Je
n’emploieraipascette notion dans sonsenslepluslarge, c’est-à-dire en
faisant référence à l’adaptation desautochtonesà
desconditionsextérieuresnouvelles, maisdans unsens plusétroit,quitouche à ce groupe
dans saposition etdans sa fonctionsociales.Pouren comprendre la
portée, jerappellerai brièvementetdoncschématiquement quelques
donnéeshistoriqueset toutd’abord, le mode d’émergence de ce
e
groupesocial danslapremière moitié duXXsiècle.Cette introduction
me donnera l’occasion deprésenterle contexte, latoile de fondsur
laquelle certainschoix sesontimposés.

LES MODÈLES D’ADAPTATION
Les peuples du Nord et la culture écrite
La forme écrite de communicationsociale esthistoriquement un
phénomène nouveaudanslavie des peuplesduNormalgd :ré les
quelques tentativesentreprises parlesmissionnairesorthodoxesau
e
XIXsiècle, la culture écrite n’a commencé àserépandreque dansle
e
deuxièmetiersduXXsiècle, entant que conséquence directe de
l’initiativepolitique du pouvoir soviétique.Son développementne
provenaitguère deprocessusinternes, ce n’était paslaréponse àun
besoinsocial expriméparlescommunautéselles-mêmes, mais un

1
Cetarticle a étépublié en anglais sousletitre « Adaptational modelsof
the intellectualsamong Northernpeoples» in:Arctic Studies 4: Cultural
Identityof Arctic Peoples, Pro ethnologia10, Tartu 2000,p. 7-15.
http://www.erm.ee/?node=180.

22

EVA TOULOUZE

projetclairementformulé des gouvernants du pays,qui avait pour
objectif final d’intégrerau plus vite les peuplesduNord dans
unsystème cohérent.L’introduction de la culture écrite etla création d’un
nouveaugroupesocial – lesautochtonesinstruits– n’étaient qu’un
moyenpourmunirl’Étatde médiateursfidèles.

La naissance d’une nouvelle catégorie sociale
Dès 1922, lesorganes
soviétiqueschargésdesnationalitésdécidèrent que leslanguesdes peuplesduNord de laRussie devaientêtre
écrites.Letravail concretde création de langueslittérairesfutlancé au
milieudesannées 1920etachevé audébutde la décenniesuivante :
c’esten1932 quequatorze langueslittérairesfurentofficiellement
« adoptées».Ellesétaientcensées servirde fondementà l’éducation
élémentaire.Maislepouvoir soviétique étaitimpatientd’étendreson
influence dansle Nord comme ailleursetn’avait pasl’intention
d’attendre leseffetsdesapolitique d’éducation;il était urgentde
formerdesgenscapablesdetransmettre à leurscommunautéslavérité
soviétique.Les premiersadultesfurentformésà l’université de
Leningrad.Ils yarrivèrenten1925, laplupartd’entre euxn’étaient pas
alphabétisés, certainsne connaissaient pasmême lerusse.Après une
expérience dequelquesannéesdansdesinstitutionsdiverses,un
institut spécifique futfondé en1930, l’Institutdes peuplesduNord.
Ses premiersétudiantsfinirentleursétudesaumilieudesannées 1930.
Ilsavaientétésuivis pard’excellents professeurs, desethnographes
internationalementcélèbres, ilsavaientcontribué à la normalisation de
leurlangue etétaientengagésdans une aventure intellectuelle
excitante.

Totalitarisme et positivisme
Il nousfautmaintenant souligner quelquescaractéristiquesdu
pouvoir soviétique, et,toutd’abord,sa dimensiontotalitaire :leprojet
bolchevik étaitglobal et universel.Ilpouvait
yavoircertesdesdécalages surdes questionsde forme,voire desdécalages provisoires sur
une baserégionale, maisl’objectif étaitglobal etaucun groupe ne
pouvaitêtre laissépourcompte.La deuxième idée à mettre en
évidence est que dansles premièresannéesdu pouvoir soviétique, les
bolcheviksen général etles responsablesde lapolitique enversle
Nord enparticulierétaient pleinementconvaincusdes vertusde
l’édu

MODÈLES D’ADAPTATION DES INTELLECTUELS…

23

cation.Les peuplesopprimés seraientélevésàun niveau supérieur
grâce à l’instruction, à ceque l’on appelait« laconstruction
culturelle »,etle développementmassif du systèmescolaire dans une
Russie largement sous-équipée en écoles, enplusd’êtreun outil de
propagandepolitique, était un butensoi.Orles sociétésduNord
n’avaient pasl’expérience de l’instruction.Leurs valeurs sociales,
leurscritèresdu prestige, étaientdifférents–parmi ceux-ci, l’âge, la
réussite, l’aptitude à communiqueravec lesurnaturel.

Tâches et personnalités
Cette nouvelle catégoriesociale, lesintellectuelsduNord, a été
doncsoumise d’emblée àunepressionsociale considérable, carelle
avait pour tâche dès sa création de jeter unpontentre deuxmondes
aux valeurs radicalementdifférentes.Elle avait unetâche à accomplir,
celle deservirlepouvoir politique, de garantir sapénétration au plus
profond de leur peuple.Maisen mêmetemps, cesintellectuelsavaient
reçulesmoyensde l’initiative individuelle, de laréflexion autonome,
de la création originale.Ceque j’appelle modèlesd’adaptation, c’est
la manière dontchacun de cesintellectuelsautochtonesaréussi à
s’insérerdansce cadrepréexistant, etles possibilités qu’ilyatrouvées
pour s’exprimer.Unepartie considérable de laquestionsera donc
l’attitude enverslepouvoir politique,tellequ’ellese manifeste dansla
production intellectuelle oudanslesattitudes sociales, etlaposition
que cescréateursassumententre lepouvoir soviétique etleurs
peuples.Je limiterai mon analyse à la Sibérie occidentale, c’est-à-dire
auxOugriensde l’Ob, KhantysetMansis, etauxNénètses.Deplus, je
limiterai encore mon objeten me concentrant surleterrain littéraire et
j’étudierai leschoixdesécrivainsautochtonesdepuisle débutde ces
littératuresjusqu’auxdernièresdécennies.Je merendscompte
d’ailleurs que le choixdetel ou tel modèlesuitdetrès
prèsleschangementsde génération.

LA GÉNÉRATION DU MALENTENDU
Les fondements du malentendu
Latoutepremière génération est sincèrementconvaincueque le
pouvoir soviétique esten mesure de donnerauxautochtones unevie
meilleure,unevie orientéevers unprogrèsharmonieux
toutenrespectantleursidentités.Ilsontété engagésdans une aventure individuelle

24

EVA TOULOUZE

etcollective enthousiasmantequi consistaitàœuvrer pourle bien de
leurs peuplesen créantdeslangueslittéraires, etils sentaient que leurs
pauvres«tribus» dédaignéesétaientélevéesau statutdepeuplesde
culture.Ils sentaient que lepouvoir soviétique leurdonnait une dignité
etleur permettait, grâce à l’instruction, de décidereux-mêmesde leur
destin.Beaucoupd’entre euxavaientdéjà l’expérience d’unevie
misérablesousl’ancienrégime, alors qu’ilsn’avaientaucun espoir:
parexemple, Anton Pyrerka étaitorphelin, il avait travaillépourde
richeséleveursderennes sansla moindreperspective d’avoir un jour
des renneslui-même;Ivan Noho avaitété à l’école missionnaire,pour
découvrir qu’il n’avaitdeplace nullepart, ni danslatoundra ni en
ville.Le nouveau pouvoirles sortaitde l’impasse.
Ilsatteignirentleurmaturité aumilieudesannées 1930.C’est
l’époque où sur place, les sociétésindigènes sevoyaient privéesde
leursleaders traditionnels, chamanes,richeschasseursou pêcheurs,
éleveursderennesauxgrands troupeaux, contre lesquelsaudébutdes
années 1930 une campagne impitoyable avaitété lancée.Elles sontlà,
les racinesdumalentendu: alors que lesintellectuels sontconvaincus
qu’en développantl’école, en créant une littérature, en donnantà leur
langueunstatut, ilscontribuentà lapromotion de leur peuple, les
structures propresetles ressources spirituellesde celui-ci étaienten
coursde destructionsystématiqueparlepouvoir politique, celui-là
même auquel cesintellectuelsdevaientleurexistence.

Les personnalités au sein du modèle
Danscettepremièrepériode, lerapportdesécrivainsau pouvoirne
peutêtrequepositif :ilsontété choisis, ilsontété bénéficiaires, ils
sont reconnaissants.Ilsexprimentleurgratitude de manières variées:
ilya le militantcommuniste(Ivan Noho), lepartisansubjectif(Anton
Pyrerka), lesintégrateurs (Nikolaï Vylka etPanteleï Evrine).
Ivan Noho, le militantcommuniste nénètse duIamal, dans sapièce
Le chamane(1937),suitdetrès prèsles thèmes promus
parlapropagande officielle dansla lutte contre leschamanes.Sapièce est une
illustration fidèle desobjectifsetdes tendancesidéologiquesde la
politiquesoviétique.La bassesse du personnageprincipal est révélée
aux villageois,qui comprennentla justesse de lapolitique du
camarade Staline.Dans une autrepièce(1940), Ivan Nohosetourne
vers unsujethistorique enprenant pourhérosVaouli Neniang,un
e
Nénètsequi, aumilieuduXIXsiècle, avaitcombattuaussi bien les

MODÈLES D’ADAPTATION DES INTELLECTUELS…

25

richeséleveursderennes que les représentantsdu pouvoir russe.C’est
pourquoi, à l’époquesoviétique, il était
vucommeunsymboleprécoce de la lutte desclasses.Les pointsde départetlesobjectifsde
Nohosont purementidéologiques.
Anton Pyrerka,un Nénètse européen,se montre, dans son court
récitautobiographiqueLe fils cadet de Vedo(1940),unpartisan du
pouvoir soviétiquil ee :xplique,très simplementet sansfioritures,
pourquoi lepersonnageprincipal avaitaccueilli l’arrivée du pouvoir
soviétique avec joie; pasdescènes pathétiques,pasdephrases
pompeuses, ni deslogansdepropagande, mais une description
discrète,terre àterre, de la durevie desorphelins pauvresdans unpassé
très proche.
Nikolaï Vylka,un Nénètse de l’île de la Nouvelle-Zemble, décrit
lui aussi lavie danslepassé, dans sesdeux récitsSur l’îleetMaria.
Lepasséqu’ilprésente est unsystème cohérentetcomplexe.Lavie
estdure, lesNénètses sontaccablés parl’exploitation et parl’alcool,
lesfemmes sontles toutes premières victimes (cesontlà des thèmes
chersà lapropagande de l’époque)et pourtant, ilya desmomentsde
joie, cettevie ason harmonie etelle est vue commeun mélangetrès
naturel de bonheuretde chagrin.Vylkasemble intégrerles valeurs
soviétiquesdanslavision dumonde desonpeuple, il insère Lénine
dansleslégendes populairesnénètses– comme dansl’un deseslongs
poèmes, devenucélèbre.
De manière différente, le Mansi Panteleï Evrine, dans sonrécit
Deuxchasseurs(1940),raconte dans untextetrèsconstruitlasemaine
que deuxhommes,un jeune Russe et unvieuxMansi,passentà la
chasse dansla forêt.Leurscomportements, leurs valeurs, leur regard
surle monde diffèrentconsidérablement, et pourtant, malgré des
querellesetdesconflits, ilsapprennentà dépasserleurs préjugés.Bien
que lavictoirerevienne aumonde nouveau (levieuxMansi finit par
déciderd’adhéreraukolkhoze), lesdeux personnages sont positifs, et
le jeune Russe apprend àrespecter, aumoinsenpartie, l’universdu
vieuxMansi.
J’aiprisdu temps pourdétaillerles personnalités qui jalonnent
cettepériode, carelle estintéressante, enthousiasmante.Ces œuvres
sontfraîcheset sincères.Leursauteurscroientà cequ’ils professent,
ilscomparentleprésentau passé, etleurécrituretransmet unpeude
cette ferveur.

26

EVA TOULOUZE

LA VOIX DE LEUR MAÎTRE
La guerre estletournant: elle décime l’élite intellectuelle des
peuplesduNord de manièretoutaussitotaleque larépression l’avait
fait pourbien d’autres peuples.Touslesnoms présentésci-dessus
disparaissent pendantla guerre oujuste après.La jonction entre deux
générationsest toutjuste assuréepardeuxécrivains qui étaient trop
jeunesavantguerre et quiproduisentleurs premières œuvresjuste
après, comme le KomiIvan Istomine(qui écriten nénètse), la Mansie
Matra Vakhroucheva etle KhantyGrigori Lazarev.Maislaplupart
desnomsde la générationsuivantesont vraimentnouveaux.Quand ils
commencentà écrire, lesystème estdéjà institutionnalisé.Il n’ya
désormais plusdeplacepourles quêtes,pourleshésitations, etle
besoin de choixindividuelsnese fait plus sentir.Laposition de
Staline a étérenforcéepar savictoire contre l’Allemagne etlepouvoir
soviétique estfermementenplace.Deplus, l’unification du pays,
c’est-à-dire des valeursetdesmodesdevie, a été largementmise en
œuvre.Lescréateurs sontcenséscontribuerà cetteœuvre etleur
marge de manœuvre estextrêmementlimitée, moins parla censure
directequeparl’atmosphère générale danslasociété,qui lesmène
tousdans uneseule et unique direction : l’hagiographie du régime.
Lesnouveauxécrivainsnesont pasmoins talentueux que ceuxde
la générationprécédente, etils saventécrire dansleurlangue.Maisils
ontle malheurd’émergeràun momentoù toute originalité est
proscrite.Les sujets sontdonnésd’avla gance :uerre, l’héroïsme des
hommesaufrontetdesfemmesà l’arrière, laprospérité deskolkhozes
etles performancesdes trayeusesde choc, etbiensûr, aumoinsavant
1953, le génie ducamarade Staline.Cesontlà les thèmesdits
« citoyens»(enrusse :WdTZXTae^\Y),
c’est-à-diresociaux,patriotiques.
Le Komi Ivan Istomine, le Nénètse Ivan Iouganpelik, le Khanty
Grigori Lazarev, la Mansie Matra Vakhroucheva,sontdesfilsetdes
fillesde leur temps ;en fait, ilsn’ont pasle choix.Etil nesetrouve
aucunepersonnalité capable de dépassercescontraintes.Ils parlent
tousd’idéesgénérales, mais pasdeproblèmes particuliers vécuset
ressentis parlesgens.Célébrée, cette génération esten fait une
générationperdue, dontlesmembres s’identifientavec lepouvoir
triomphantet transmettent savoix sansle moindre apportdansla
médiation.

MODÈLES D’ADAPTATION DES INTELLECTUELS…

27

LA LIBÉRATION DES TALENTS
Cesécrivainsouvrentlaporte àune nouvelle génération,quise
développe dans un contextepolitique caractérisépar un
certainrelâchementde lapression.Il convientd’analyserlesannées 1960 sans
complaislance :’ère de Khrouchtchev,tant vantée, ouvre certes un
espacepluslarge à la création, maisapporte bien desinnovations qui
sapentla cohérence des sociétésautochtones– disparition deslangues
autochtonesde l’école, concentration des populationsdansde grandes
unitéséconomiques, dansde grands villages.En mêmetemps que ces
catastrophiques processusde fond étaienten cours, de nouvelles voix
se fontentendre,plusnombreuses,plus variées qu’auparavant.
Aucune d’entre ellesnes’interroge encoresurla légitimité du pouvoir
– cettequestion neseposepas.Maisde nouveaux thèmesfontleur
apparition,plusenrapportavec lesexpériencesindividuelles, avec les
émotions.Leslettrés peuvent parlerd’amouretdécrire des paysages
sans pourautantfaireréférence auParti.
Cette marge de manœuvre accruepourlesindividus
permetl’épanouissementdevrais talents, fortdivers.Le Nénètse Leonid Lapsouï
exprime dans sa langue maternelleson amour pourlatoundra de
Iamal et pourle monde deslégendes traditionnellesnénètses.Tout un
groupe depoèteskhantys– Prokopi Saltykov, Mikoul Choulguine,
VladimirVoldine, Roman Rouguine, Maria Vagatova – fontentrer
dansleur poésie lepaysage de leur paysnatal, l’Ob, lesforêts, lavie
deschasseursetmême leurlangue,qui deviennentainsi des thèmes
fertiles.Leprincipalreprésentantde cette génération
estindubitablementle Mansi Iouvan Chestalovdontles œuvresontétépubliéesà des
centainesde milliersd’exemplaireset sontdevenuescélèbresaussi
bien en URSSque dansd’autres pays ;il a été considéré, aumême
titreque le Tchouktche Iouri Rytkheououle Nivkh VladimirSangui,
commeunestarde la littérature arctique.Iouvan Chestalovne met pas
en cause lepouvoir politique, etil ne discutepasles transformations
qu’il a apportéesdanslavie desMansis.Il lesintègre au sein d’un
mythe nouveau, dontil estcertesl’inventeur, mais qui est
profondémentenraciné dansles traditionsdesonpeuple, dansla mythologie
etdanslavision dumonde desMansis.Ilva jusqu’auboutdu
compromis que Nikolaï Vylka avaitébauché, maisàune autre échelle
etavecune originalité individuelleplusmarquante.La générationqui
commence à écrire à la fin desannées 1960estcapable de construire
uneœuvre dansce nouvel espace de liberté,quireste cependant

28

EVA TOULOUZE

compris dans les cadres existants;elle nes’interroge guèresurles
ressortsdeson existence.

LA VOIX DU PEUPLE
Certains représentantsde la génération de la fin desannées 1960
vivaientencore danslesannées 1990,soit retirésdansdepetits
villages (Mikoul Choulguine né en1940),soitoccupantdes positions
deresponsabilité dansle monde culturel, comme lesécrivainskhantys
Roman Rouguine(1939)ouMaria
Vagatova(1936),tousdeuxengagésdanslavie desmédiasde leur région.Iouvan Chestalov, lui,s’est
tournéverslesaffairesetcircule entre Khanty-Mansiïsk, Budapestet
Saint-Pétersbourg.Laplupartd’entre euxn’écrivent plus.Ilsontété
témoinsduchangement radical detout un monde, les transformations
les plusfondamentalesayanteulieudansleur période laplus
productive, oudansleurmaturité.L’industrie du pétrole aréussi en effetce
que lepouvoir politique etla centralisation économique n’avaient pas
pufaire : établir un contrôletotalsurleterritoire jadishabité
exclusivementou presqueparlesautochtones.Sapénétration a conduitàune
grave crisepourles structures traditionnelles qui avaient survécu, et,
enpolluantla nature à grande échelle, elle a misgravementen danger
lasurvie mêmephysique descommunautésautochtones.
Cetétatde chosesaprovoquéunsursautdansle monde intellectuel
local : lesécrivainsentrésen littérature à ce moment-là nepouvaient
être indifférentsà cequisepassait.Souvent,
ilsontétépersonnellement touchés,parl’intermédiaire de leursfamilles: ilsont vumourir
leurs proches, les unsaprèslesautres,touchés parla désespérance et
l’alcoolisme.Ilsnepeuvent plusfermerles yeuxouneregarder que
lesglorieuses réussitesdu progrès: ces réussites sont toutesentrain
des’effriter.Une nouvelle génération émerge ainsi, avec de nouveaux
modèles, àpartirde la fin desannées 1970.Maisles œuvres
principalesillustrantcette nouvelle orientationparaîtrontdanslesannées
1980et plus tard.
Lesnoms principaux sontceuxde la Nénètse Anna Nerkagui etdu
KhantyLeonti Taragoupta danslarégion de Iamal, ainsique ceuxdu
Khantyde l’EstÉrémeï Aïpine etduNénètse desforêtsIouri Vella.Ils
allient unevoixlittéraire originale et puissante àune attitude
individuellerebelle.Leurmessage esten mêmetemps uneprotestation et un
appel.Ilsinterrogent sanscomplaisance lepassé etleprésent.Ils
peuvent toucheràtoutes sortesdeproblèmes,pas tous polémiques.

MODÈLES D’ADAPTATION DES INTELLECTUELS…

29

Leonti Taragoupta apubliépeudepoèmes, maisceux-ci expriment
laprofondespiritualité desKhantys.Iouri Vella écritaussi des poèmes
d’amour.Maisils sont tousdeuxengagésdanslaviesociale entant
qu’intellectuelsau senslarge du terme, ils sesententconcernéset
responsablesde l’avenirde leur peuple etagissenten conséquence.
Anna Nerkagui, dontles récits poignantsexprimentle drame d’une
identitéperdue, de la non appartenance,vitdanslatoundra et yaune
petite entreprise, maisn’écrit plus.Taragouptas’estlancé avec
enthousiasme danslaradio eta essayé de développer
uneradioscolairepourlesenfantsdes toundras.Vellavitavecses rennesdansla
taïga et se batenpermanence, à l’échelle locale,pour protégerles
terresautochtonesde l’industriepétrolière.Entant qu’écrivain, leplus
impressionnantdetousest sansdoute Érémeï Aïpine :ses romanset
ses textescourtsexpriment unprofond chagrinpour un monde envoie
de disparition et pourlesdrameshumains qui accompagnentcette
évolution.Entant que citoyen, il a choisi lavoie de lapolitique au
plushautniveaueta été député audernierSoviet suprême ainsiqu’à
lapremière Douma d’État, etil continuesa carrièrepolitique au
niveau régional.

CONCLUSION
L’objectif originel fixé auxintellectuelsnouvellementenplace
étaitd’être desmédiateursentre lepouvoir politique etles peuples
pour permettre la communication entre euxdanslesdeux sens.Dans
lapratique, lapremière etla deuxième génération nepurent réaliser
qu’unepartie de l’objectif : latransmission à leurslecteursde
l’idéologie du pouvoircentral – autre chose estde connaître l’étendue de
leurcercle de lecteurs, maisc’estlàunsujet quelquepeudifférent.La
dernière génération, cellequivitetagitaujourd’hui,semble appliquer
le modèle inverse : aujourd’hui, lesintellectuels veulentêtre lavoixde
leur peuplesouffrantetla faire entendre.La boucle estbouclée.

Eva TOULOUZE

LA FORCE TRAGIQUE ET LA FORCE TRANQUILLE
1
Érémeï Aïpine et Iouri Vella, les écrivains de Variogane

Ils sont tousdeuxoriginairesde Sibérie occidentale, d’unvillage
nommé Variogane àproximité de larivière Agane,un affluentde
l’Ob.Ils sontnés touslesdeuxen1948 et viennent,touslesdeux, de
fêterleurcinquantième anniversaire.Tousdeuxontdonné naissance à
desfilles.Tousdeux, ilsécriventetluttent pourlesdroitsde leurs
peuples.Tousdeux sontconsidérés parleurs peuplescomme des
porte-paroles, desguides spirituels.Etnéanmoins,tantles sépare :
l’un estkhanty, l’autre estnénètse.L’un est prosateur, l’autrepoète.
L’un estcélèbre, l’autreunpeumoins.L’unvitentre Moscouetla
2
grande agglomération de larégion, Nijnevartovsk , l’autre dans son
campementaufond de lataïga.L’un intervientà l’ONU, l’autre agità
l’échelle locale.L’un estavant toutécrivain, l’autre éleveurderennes.
L’un aime lesilence, l’autrepeutêtreun grand bavard…
Variogane –pendantdes siècles,unpointcommetantd’autres
danscetterégion marécageuse de lataïga, auxalentoursducours
central de l’Ob,versles sourcesdesaffluentsde la berge nord… Une
taïga faite de conifèresépars, aérée, odoriférante, auxinnombrables
lacsetmarécages.Peuplée d’élans, d’ours, maisaussi de coqsde
bruyère etde canards sauvages.Sillonnéepardepetits troupeauxde
rennes… Aujourd’hui,si Variogane estcélèbre, ce n’est pasavant tout
par sesécrivains, mais parlepétrolequi a été découvertdans son

1
Cetarticle,rédigé en françaisen1999, a étépubliéquatre fois.Il aparu
en estonien d’abord : « Traagiline jõud jarahulik jõud: Érémei Aipin ja Juri
Vella, Varjogani kirjanikud »,Looming11/1999, lk. 1698-1705.En français
ensuit« Ée :rémeï Aïpine etIouri Vella: lesécrivainsde Variogane »,
Boréales, n°78-81,2000,pp. 185-194.Puisdeuxfoisenrusse,sousle même
titr«e :AX[ X[hXи dZcdYd Z[f[XV», dansG\d LYVYdT5/2000,g. 70-73, et
dansPTafnйe^Tr л\fYdTfgdT.LUbda\^,Мdg`XV2002,g. 164-170.
2
Aumomentoùl’article a été écrit, c’est-à-dire en1998.Aujourd’hui,
Érémeï Aïpinevità Khanty-Mansiïsk.

32

EVA TOULOUZE

sous-sol et qui estaujourd’hui exploitéparVariogannefteprom… et
nousnesommes pasloin du site mirifique de Samotlor,qui alimente
enpétrole nonseulementla Russie maisaussi l’Europe occidentale.
Lataïga a ététrouée,percée dans tousles sens:verticalement,pour
extraire lepétrole, ethorizontalement,pourconstruire les routes
indispensablesàsontransport.Les routesontété construitesdetelle
sorteque la forêt qui leslonge desdeuxcôtésestmorte… Le gibier
s’enfuit, les rennes se heurtentaux puitsde forage.
À Variogane etdans sarégion coexistent plusieursgroupesde
gens: outre ceux qui,venusdepartout,sontlàpourlepétrole et
ignorent toutlereste, ilya desRussesinstallésdepuislongtempset,
surtout, desKhantysetdesNénètses.LesKhantysfont partie des
groupesles plusorientaux, ceux quisont restésleplusà l’écartde la
vieurbaine, cesontaussi ceux que l’on connaîtle moins, dontla
langue a été le moinsétudiée.Certainsd’entre eux se consacrent
encore à la chasse età lapêche, etceux
quiviventdanslescampements, nonpasau village, ontdes rennes.L’organisation clanique
estencorevivace : lesnomsde famillereflètentl’appartenance auclan
– lesAïpine,parexemple,sontduclan ducastor, animal
manifestement totémique.LesNénètsesde Variogane appartiennentàun
groupeparticulier, appelé Nénètsesdesforêts: ils parlent une langue
distincte, l’intercompréhension avec lesNénètsesde latoundra est
difficile,parfoismême impossible, lesformesd’élevage du rennesont
adaptéesà lavie danslataïga et, ducoup, diffèrentconsidérablement
de cellesde latoundra.Ilsnesont pasdanslarégion depuis
longtemps: ils s’y sontinstallésilyatroisou quatre générations, mais
la mémoire n’est pasencore éteinte d’une époque oùilsn’étaient pas
là.Euxaussi, comme lesautresNénètses,s’identifient parle clan, les
Aïvaseda, lesIoussi… LesVella ont subiunsortétrange :
nepossédant pasderenneseux-mêmes, ils travaillaientaudébutde cesiècle
chezles richeséleveursAïvaseda.À l’arrivée du pouvoir soviétique,
ceux-ci,voulantcacherle fait qu’ils vivaientdu travail d’autrui, ont
3
enregistré l’ensemble desVella comme Aïvaseda.C’estainsique, à
laville, Iouri estAïvaseda : ce n’est que comme nom deplumequ’il a
reprisl’appellationtraditionnelle deson clan.KhantysetNénètses

3
Telle est, dumoins,une des versionsde cette histoire.D’après une autre
version, lesVella auraientfui le Kazym à l’époquge de la «uerre du
Kazym », en1934, etauraientété cachés parlesAïvaseda.

LA FORCE TRAGIQUE ET LA FORCE TRANQUILLE

33

viventensemble.Aujourd’hui, enpaix.Certainsgardentlesouvenir
d’affrontements sanglantsdanslepassé.Maisdésormais, lesmariages
unissentlesdeuxcommunautés: il n’yaqu’àprendre l’exemple des
deux sœursd’Érémeï Aïpine, mariéesl’une comme l’autre àun
Aïvaseda.Le filsde Daria Aïpina etd’AleksandrAïvasedase dit
nénètse.Deuxdesfillesde Iouri Vella,qui estmarié àune Khantye,
sontnénètses.Lesdeuxautres, khantyes.Chacun fait son
choix,suivantla languequ’il maîtrise le mieux,suivantlesaffinités qu’ilsent
enson forintérieur.Coexistence, mélange et pourtant, lesidentités se
maintiennent, leslangues perdurent:sansdoute lesNénètses
parlentils unpeu pluskhanty que lesKhantysneparlentnénètse, maisles
4
communautés sontentoutcasloin de fusionneroudeserussifier .
Daniil Aïpine, lepère d’Érémeï, atenujusqu’à la fin desavie à
vivre dans son campementaubord de l’Agane, danslataïga, avecses
rennes.Ce n’étaitniun conteurniun chanteur, mais sanscompromis
un homme de la forêt.Restéveuf en1956, il a élevéses troisenfants
cadetsavec l’aide de Lisa, lasœuraînée.Deux sœursd’Érémeïvivent
à Variogane.Iouri Vellasesouvientencore dujouroùleurdernier
renne a été abattu.Certainsdesescamaradesarrivaientà l’école dans
untraîneau tirépardes rennes, etlui,quesa grand-mère accompagnait
àpiedparles ruesdu village, lesenviait… Adolescent, ilvoulaitêtre
aviateur, cosmonaute, commetoutle monde.Maisenrelisantlesnotes
deson journal, Iouri Vella estobligé aujourd’hui de constater que,
touslesjours, les rennesétaient, d’une manière oud’une
autre,présentsdans ses pensées.Érémeï, l’enfantde lataïga,vitaujourd’hui
dansdescapitales ;Iouri, élevé au village, a choisi lavie dansla forêt.
Érémeï Aïpine comme Iouri Vellasont parmi lesderniersde leur
clan.ÉcoutonsAïpine :

Laterre de nosancêtresn’existeplus, comme n’existeplusnotre clan,
qui occupait toutle coursmoyen de l’Agane,un affluentde larive droite
de l’Ob, entre les villes pétrolièresde Sourgoutetde Nijnevartovsk.Notre
clanMahi, le clan ducastor, n’est plus.Il estmortde désespoir, il estmort
desesentircondamné.L’alcool aprématurément tuépresquetousmes
5
cousins,qui n’ont pasdépassé l’âge de35-40ans .

4
Depuislarédaction de cetarticle, la communauté nénètseserussifie
rapidement.Lesenfantsetlesjeunesneparlent plusnénètse.
5
Aïpine,1994,p. 34.

34

EVA TOULOUZE

Cette même idée, il l’avaitexprimée avecuntoutautre dramatisme
quelquesannéesauparavant:
Jevous parle depuisle Monde d’En Bas.Jesuis une ombre,un
mirage,unevision.Jesuis– etje nesuis pas.Vousm’entendez– et vous
ne m’entendez pas.Pourquoi?Parceque jeviensd’avoir quarante anset
que commetantde membresde mon clan de mon âge jesuisdéjàparti
une fois– mais peut-être bien deuxou troisfois, dansle Monde d’En Bas,
jesuismort.Pourquoi !?Pourquoi mes proches sont-ils partis
prématurémentdansl’Autre monde?Peut-êtreparcequ’ilsontétéprivésde leur
espacevital,qu’il n’est pas resté deplacepoureux surlaterre.Pour vivre.
Pour respirer.Pourlesjoiesetles tristesses…

Vella n’exprimepasdirectementcette idée dans sapoésie, maisil
enparle.Autourde lui, l’alcool atuépresquetous
sescousins.Écoutons-le :
Monpère avait quatre frères.Ilsont touseuaumoins un fils.Seuls
deuxd’entre nous sont toujoursenvie.Moi et un cousinqui estenprison.
Il aun fils,unpetitgarçon.Lasurvie de notre clanreposesurlui…

Je m’étonnaisde cequ’il ne boivepas une goutte d’alcool, depuis
presquetrente ans.Ostensiblement.Ilrefuse même deservirde
l’alcool auxfemmes quand il estleseul homme àtable.« Je neveux
faire de mal àpersonne.» C’est pourm’expliquer son choix qu’il m’a
raconté cette histoire.Iouri Vella n’apas perduespoir: il aquatre
filles, maisilva encore essayerd’avoir un fils.
Est-ce cette blessurequ’ils portenten eux qui lesapoussésà
écrire?Ne nousempressons pasde l’affirmer: les voiesde la création
répondentà detoutautres ressorts.Enrevanche, c’estcertainement
cette blessurequi lesa amenésà interveniractivementdanslavie de
leurs peuples.Maisce de manièreradicalementdifférente.
Aïpine a commencétôtà écrire,se faisant, dèsla fin desannées
1980,unpetitnom, dumoinsauniveau régional.C’estcequi lui a
permisd’être élu, en1989, député desarégion audernierSoviet
Suprême.Il estallés’installerà Moscou, commençantainsiune
carrièrepolitiquequi aura duré(aujourd’aujourd’hui, en1998) unpeu
6
moinsde dixans: il a étérééluà lapremière Douma eta été ainsi
député jusqu’en1995.Aucoursde cesannées, ils’estaffirmésans

6
Aïpine continuesa carrièrepolitique auniveaulocal en étantdéputé
autochtone à la Douma dudistrictdesKhantys-Mansis.

LA FORCE TRAGIQUE ET LA FORCE TRANQUILLE

35

cesse commeporte-parole des petits peuplesduNord, organisantle
travail deseshomologues, députésautochtonesélusdansd’autres
régions, afin d’êtreune force deproposition dansle domaine législatif.
Dansce combat, il a choisison campetestdevenu unproche de Boris
Eltsine,qu’il continue àsoutenirindéfectiblement.Pendantcesannées
oùil a étéproche du pouvoir, ils’estdépensésans
relâchepourobtenirlesgarantieslégislativesindispensablesà lasurvie des peuples
autochtonesde Sibérie.Ils’est surtoutconsacré au problème des
droitsà laterre.Cela l’a amené à multiplierles responsabilités: à
intervenirdans toutes sortesde forumsarctiquesinternationaux,
àparticiperà Rio de Janeiro à larencontresurle Nouvel Ordre
International, à intervenirà l’ONU.En1993, à lasuite de l’écrivain nivkh
VladimirSangui etdansdesconditionsdramatiques, il a été éluà la
tête de l’Association des peuplesduNord.Il a été amené à jouer un
rôle indispensable, maisingrat.Àvivre dans un milieude loups sans
en êtreun.À mener sanscesse descombats qui neréussissentjamais
pleinement.À être leporte-parole, celuiqu’onvoit,
celuiquireprésente.Alors qu’Érémeï aime lesilence.Il a été amené à assumer un
rôle inconfortablepourl’homme, gratifiant pourlavanité,
indispensablepourle combat.« Nousavions quelqu’un àqui nousadresser»,
me disait-on enpayskhanty, évoquantcette époque.Proche du
pouvoir, maisloin deses rennes… La blessure ne fait ques’approfondir.
Iouri a faitd’autreschoix.Sonpremier recueil ne dateque de
1991.Il est resté chezlui.Quiplusest, ils’estfait un chezlui.Il était
« chasseurd’État».Quand il a compris, en1990,que l’inflation allait
dévorer toutes seséconomies, il a donnésa démission, il avidéson
compte à la caisse d’épargne eta acheté dix rennes.Il en a aujourd’hui
7
quarante(sanscompterles petitsde cette année,qui
neserontcomptésdansletroupeau ques’ilsont survécuà lapremière neige)etau
coursde ceshuitansil en a mangétrente… Iouri estcontentdeson
choix.Il estallévivre dans son campement,qu’il aprogressivement
construitetéquipé.Audébut, ilvivaitdans untchoum, cettetente en
peauxderenne l’hivereten grossetoile l’étéquisertd’habitataux
nomadesdansleursdéplacements.Il a construit une maison en bois, et
petitàpetit son campement s’estdéveloppé.Aujourd’hui, ilyaune
étuve etmêmeune école où une institutrice,toute l’année, faitla

7
En1999.En2011,sontroupeau se compose d’une centaine derennes.

36

EVA TOULOUZE

classe àses quatrepetits-enfants.Iouri estfierdeson école : « C’est
unepetite école alternativdie… »,t-il, montrantainsi le cheminqui
permettraitauxenfantsde nepasêtre arrachésà leursfamilles pour
acquérir une instruction.D’autant qu’il a obtenu pour son écoleun
financementd’État… Aujourd’hui, il a dans son campement une
génératrice électrique, cequi luipermetd’avoir un fourélectrique,
latélévision, d’écouterduMozarten disque compactetde faireune
collection d’enregistrements vidéosur sarégion… Par son
exemplepersonnel, iltientà démontrer qu’il est possible devivre danslataïgaune
vietraditionnelle etcontemporaine.Maiscela n’est pasfacile.EtIouri
doitcombattretoutletemps.Il n’hésitepasà le faire.Quand, en1991,
leshommesdu pétrolesesontmisà chasser pourleplaisirles rennes
depuisdeshélicoptères, c’estluiqui a organisé le blocusde laroute de
Variogane.Une « manif »,unevraie, dansles règlesde l’art.Avec la
télévision etlapresse internationalesur place.CarIouri Vella a
comprislepoidsdesmédias.Il n’hésite donc
jamaisàutiliserlespectaculaire, à allermonter sontchoumdevantle bâtimentduSovietde
Khanty-Mansiïskquand ilveut protestercontrequelque chose.Il
démultiplieson arsenal : lettresà différentesinstances, manifestations,
plaintesen justice.En ce moment, il fait unprocèscontreune
entreprisepétrolièrequi apénétrésur«son»territoire.Il apeude chances
de gagner sonprocès, mais« il faut tenter».« Ses»terres sont situées
entre deuxgisements.Parviendra-t-il à garder un minimum d’espace
vital?Entoutcas, il assuresesarrières: il a dans sontroupeau un
rennequ’il a offertau présidentEltsine.Le jouroù ses rennesne
pourront plus vivre, oùilsera chassé deses terres–si ce jourarrive –,
latélévisionpourra filmerIouri Vella entrain d’abattre lerenne du
président«qui n’estmêmepascapable d’assureràsonrenne la
possibilité devivre ».Sesamisont peur pour savie :lesindustriels
sont sans scrupules.Maisluiresteserein.
Lutte donc, d’unepartcomme de l’autre,sousdesformesetà des
niveauxdifférents, maisl’une etl’autre indispensables,
complémentaires.Celle de Iouri est plusgratifiantepourl’esprit: il est plusfacile
d’obtenirdes victoires partielles, de construireson bonheur pierrepar
pierre.Onsesalitmoinsdanslataïga, mêmepolluée,que dansles
couloirsde la Douma.Mais sitouten haut,personne ne faitentendre
lavoixdeséleveursderennes, les pétroliersaurontlesmainslibres
pourétoufferIouri etles siens.

LA FORCE TRAGIQUE ET LA FORCE TRANQUILLE

37

C’estdanscesconditions que l’un etl’autre écrivent.Avec des
destinéesdiverses, avec des répercussionsdiverses.L’un,quoiqu’il
fasse, a déjà laisséson nom comme leplusgrand écrivain auquel le
peuple khantya donné naissance.Lescinquante ansd’Érémeï Aïpine
ontété fêtésnonseulementdansle district (lesamisde l’écrivain ont
été conviésàunetournée d’unepetitesemaine dans sonpaysnatal),
maisaussi à l’Union desÉcrivainsà Moscou.Iouri Vella n’estmême
8
pasmembre de l’Union desÉcrivains .Et pour sescinquante ans,une
fête a bien eulieuà Variogane, mais sanslui, caril étaitdans son
campementavec les siens.Il écrit peu,selon lescapricesde
l’inspiration : ilya desannéesoù rien nevient.Parfois, ilpasse desheures sur
unephrase.Et quand ellesurgit, l’inspiration est vraimentcapricieuse
–voyez plutôt:
Mevoilà dans une grandesalle,tousleschefsalignésà latribune,
Gorbatchevfait un discours… Etmoi,qu’est-ceque je gribouille dans
mon coin?Unpoème d’amour… Jesuisentête àtête avec la femmeque
j’aime etcequisort surlepapierc’estlepétrole,toujourslepétrole.

Érémeïparlepeudeson écriture.Cequ’il en dit,quand on
l’interroge, c’estàpeu prèsceci :« Jevis, j’emmagasine desimpressions,
des sensations, des sentiments.Quand ça devient troplourd, il faut que
çasorte.» Il écritdanslesilence, enprofessionnel.Écrire, c’est
d’ailleurs son métier.Il est ponctuel,précisà en êtretatillon.Sans
compromis.Il cisèlesonstyle.De cepointdevue-là, ils sontfrères.
Pourl’un, à force d’être méditée, l’expression estlaconique
etnaturelle.Pourl’autre, à force d’êtretravaillée, elle est riche et sonne juste.
L’œuvre de Iouri Vella comporte à l’heure actuelletrois recueils,
lesdeux premiers portantle mêmetitre.Le deuxième a d’ailleursété
publié à compte d’auteur.Oui, à compte d’auteur– dansla Russie,
dansl’Unionsoviétique encore de1991.Publication financéeparles
honorairesdu premier recueil.Carlerelecteurdu premier recueil –
institutionsacro-sainte, bienplus puissanteque lavolonté d’un auteur
– avaitmodifié etcoupé.Danschaquerecueil,tousles poèmesnesont
pasnouveaux: on a l’impressionque chaque ouvrage estlasomme de
l’œuvre de Iouri Vella àun momentdonné, cequ’il enretient, cequi
comptepourlui, cequ’ilveut transmettre.Nous suivons par seschoix
les vibrationsdesaperception dumonde etdesoi.Ilya detoutdans

8
Ilyadhérerapourtanten1999 afin de bénéficierd’unepension.