253 pages
Français

Guerres, sacrifices et persécutions

-

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus

Description

Ce livre analyse ce qui a pu inciter les auteurs français de l'époque des guerres de religion à la Fronde, à représenter certains aspects de la justification de la guerre, du sacrifice et du martyre et ce, à la lumière des théories thomistes de la guerre juste. Partant de six tragédies de cinq dramaturges français de l'époque, le but était d'explorer comment, en ces périodes de troubles, les auteurs d'art dramatique ont participé au besoin de donner une cohérence au chaos, un sens à l'injustice.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 janvier 2010
Nombre de lectures 206
EAN13 9782296249998
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0138€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Voici, je fais l’universnouveau.
(Ap21, 5)

Ce projet aétérendupossible grâceauxboursesd’étudesoctroyées
parleDépartementd’étudesfrançaisesde l’Université deToronto,
parleRégime d’aide financière desétudiantsde l’Ontario,
parle Conseil derecherchesenscienceshumainesduCanada
etparleProgramme derechercheuniversitaire du
Collège militaireroyal duCanada.

Introduction

Le problème de la justice : la représentation
dramatique de laguerre, des sacrificesetdes
persécutions

L’éthique de laguerre, des sacrificesetdesmartyrs

Vous avez subjugué maintes bellesprovinces ;
Vous avez combatulesplus belliqueuxprinces
Etlesplus redoutez, mais vousl’estiezplus
qu’eux.
Tousensemble n’estoyent tant quevous
belliqueux.
Maisenvous surmontant,qui estesindomtable,
Vousacquerrez victoireàjamaismémorable.
Vousaurezdouble honneurde nousavoir
desfaits,
Etd’avoir,commeDieu, pardonné nos
mesfaits.
Garnier,Les Juives, in Œuvres
complètes,acte3, p.260,Amital
(lamère deSéducie,roi de
Jérusalem)à Nabucho-donosor,roi
d’Assyrie.

Lesdramaturgesfrançaisde lapériodequivadesguerresdereligionàla
Frondechoisissentle plus souventdereprésenter, dansleurs tragédies,
des sujetsliésàlaguerre,aux scènes sacrificiellesouauxpersécutions
desmartyrs.Ilsinvestissentleurshéros tragiques« de laresponsabilité de
1
parleraunom devaleurs[qu’ilsjugent]éternelles» .Dansce dessein,
plutôt que de mettre enscène l’histoire de leurscontemporains quise
démarquent surlechamp debataille,aucœurdes villesde la France ou
dansdescontréesennemies, ilsinscriventleurspiècesdans unetradition
humanistequi lesfait remonteràl’Antiquité païenne etchrétienne.Ils

1
Marc Fumaroli,Hérosetorateurs. Rhétorique etdramaturgie cornéliennes,Genève:
Droz, 1980, p.305.

Guerres, sacrifices et persécutions

2
qualifienteux-mêmescette démarcmiméhe de «tique » ,c’est-à-dire
3
qu’elleconstitueune «reprise » ou une «ré-appropriatdeion »certains
sujetsempruntésaux Anciens.J’analyse ici lamanière dontlesauteurs
réalisent,surle plan dramaturgique,cetteconstruction ou reconstitution
de l’histoire etdeseshéros.Puisque l’imitation desAnciensestmotivée
davantage par unevolonté d’idéalisationque par un désirde
connaissance, l’analyse des tragédies représentéesentre 1560et1650
permetd’identifiercequi estpropre,alors,àêtre érigé en modèle
parfait: cesontmoinslesfaitsetgestesdesAnciens que leurs
justificationsà agir– justifications qu’on leurattribue ou, même,qu’on
invente.Lesguerres, les sacrificesetlespersécutions sontautantde
sujets représentésau théâtre non paspouren faire l’éloge, ni pourles
condamner, maisenvue de proposeraupublicune éthique dufait
guerrier, dudonsacrificiel etdumartyre.Ce n’estpaslaviolence, lesang
oulamort quisontlouésou réprouvés, maisles raisons qui motiventces
actes sanglants, lesjustifications qui donnent unsensà cesdestins
tragiques.Ainsi, lerecoursaux sujetsde l’Antiquité etde l’Antiquité
4
tardivesertde prétexte, de «facteurd’émulation »:il envade la
propagation d’une nouvelle éthique etd’une nouvelleallégation de la
violence.
Lapremière moitié duXVIIesiècle, ébranlée parlesguerresde
religion et surle pointd’entreprendre laguerre deTrenteans, produit
maintsdiscours surlaguerre et sajustification;Grotiuslance même les
premiersjalonsd’unevision plusjusnaturalisteque purement
5
théologique desconceptsliésauxdroitsde laguerre .Cependant,bien
quecette nouvelleapprocheaitcréé des remousauprèsde lagente

2
GeorgesForestier,Corneille, le sensd’une dramaturgie,Paris: SEDES, 1998, p. 16.
3
PhilippeBrunet, «L’acte de“mîmêsis”»,Littérature, 122, (juin2001), p. 98.
4
ColetteNativel, «Lathéorie de l’imitationauXVIIesiècle enrhétorique eten
peinture »,XVIIesiècle, 175:2(avr.-juin 1992), p. 166.VoiraussiJacquesSchlanger,
«Quelâge ontlesclassiques ?»,Poétique, 1991, 88, p. 497 ;Marc Fumaroli,L’âge de
l’éloquence.Rhétorique des«resliteraria» de la Renaissanceau seuil de l’époque
classique.Genève: Droz, 1980, p. 107.
5
SimoneGoyard-Fabre,Lesembarrasphilosophiquesdudroitnaturel,Paris: VRIN,
2002, p.78 etpassim.

14

StéphanieA.H.BÉLANGER

6
intellectuelle,voirequelquesmésinterprétations, elles’inscritnéanmoins
directementdanslalignéethéologique de la théoriethomiste de laguerre
juste.Ils’agitd’une laïcisation de la terminologie patristique, mais qui
7
n’exclutenrien lavolonté divinequi la sous-tend .Les troismêmes
principesjustifiantlaguerre (si elle estdéclarée par une justeautorité en
vue derétablirlapaixetenutilisantdesmoyensjustes)traversentla
pensée de l’époque etempreignentlesdiscoursdetoute provenance:
ceuxdes théologiensetdesjuristes, en passantparcelui desdramaturges.
L’onchercheàthéoriser, envue de mieuxlalégiférer, laguerre et ses
atrocités.Cequi m’intéresse ici estlamanière dont cespréoccupations
autourde lajustification dufaitguerriers’incarnentdansle discours
dramaturgique.Plusprécisément, l’analyse des tragédies représentéesà
l’époquerévèleque lechoixdes sujets quiy sont traitéss’inscritdans
une démonstrationrécurrente des théories thomistesde laguerre juste.

Les sujetsdignesd’être imités

Les sujets« exemplaires»que les auteursdu tournantduXVIesiècle
choisissentdereprésenterau théâtre diffèrent singulièrementdes sujets
8
que les Anciensmettaientenscène dansleurs tragédies.Si les
dramaturgesfrançaisempruntentparfoisà Eschyle,Sophocle,Euripide
ouSénèque, ilspréfèrentpourtantmettre enscène deshérosdont
l’histoire est racontée parVirgile,Plutarque ouLucain.Ainsi, lesauteurs
humanisteschoisissentd’imiternon pasdesdramaturgesde l’Antiquité
quiremettentenquestion lecomportementdeshommesetleur relation
9
aveclesdieux, maisplutôtdespoètes, despenseursoudeshistoriensqui

6
HedleyBull,Hugo Grotiusand internationalrelations,London: OxfordUniversity
Press,2002, p. 198 etpassim.
7
HugoGrotius,Le droitde laguerre etde lapaix. (De jurebelliacpacis), éd.Denis
Alland etSimoneGoyard-Fabre,trad.PaulPradier-Fodéré,Paris,PUF, 1999[1625],
«Prolégomènes», p. 19.
8
DanielMaher, «LavraisemblanceauXVIIesiècle: Corneille lecteurd’Aristote?»,
PFSCL,21:41 (1994), p. 526.
9
HelenP.Foley,Ritual irony: PoetryandSacrifice,inEuripides,Ithaca(NY): Cornell
U.P., 1985, p. 19.

15

Guerres,sacrifices et persécutions

s’intéressentàlamoralité deshérosetàlavaleurde leur rapportavecle
sacré.Etc’estjustementdans cettevolonté d’imposer uncode éthique
que lesdramaturgesdu tournantduXVIesièclereprésententlavie oules
actionsd’untypebien particulierde héros.Le mouvementmimétique ou
de «ré-appropriation »adoncdeuxtypesdeconséquences :ilse
manifeste d’abord danslechoixdes sujets que l’on puisechezdes
auteursquise démarquentparl’importancequ’ilsaccordentàl’éthique;
ilse mesureaussiaudegré d’interprétationauquel onsoumetces sujets
en les«re-présentant»àlalumière despréoccupationsetdesintérêtsdes
10
spectateursdu tournantduXVIesiècle .Ainsi, le héros trouveson
« humanité »,ou sonuniversalité, moinsentant qu’il est un prototype
humainqu’entant qu’il donne l’impression d’en êtreunselon lescritères
de l’époque.
Lechoixdesœuvresque lesdramaturgescherchentàimiter(ou
reprendre, ouactualiser),ainsique lamanière dontilsorganisentles
intriguesetcomposentlecaractère deshéros, participentà cette
constructionspécifique de l’héroïsme.Une mise encontexte historique
despiècespermetd’évaluerdansquelle mesure leschoixd’ordre éthique
desdramaturges sontinfluencésparlesévénementsmarquantsdecette
période,comme les transformationsmilitaires,révolutionnairesàl’aube
11
de l’Europe moderne , etlesmultiplesconflitscivils qui ont tout
12
particulièrementmarqué la France .Lerapprochemententre lecadre
historique etlesœuvreslittérairesestd’autantplusjustifiéqu’ence
tournantduXVIesiècle, l’histoire faitpartie des«BellesLettres».Les
« historiens» etlesdramaturges,bienqu’ilsappartiennentàdes
disciplinesdistinctes,tendenten effet vers un mêmebut:édifierleurs
lecteursouleurs spectateurspardesleçonsmoralesafinqu’ils
parviennentàmieuxjugerduprésentgrâceàla connaissance dupassé.
Parmi lesauteursquis’intéressentàl’histoire, figurentdespenseurs
comme, parexemple,Montaigne,Léry,Burel, deL’Estoile,Pasquier,
Auberyetl’archevêquePérétix.Ilsontpourparticularité d’avoirécritdes

10
LaurentJenny, «Poétique etreprésentation »,Poétique, 58 (avr. 1984), p. 193.
11
GeoffreyParker,Larévolution militaire.Laguerre etl’essorde l’Occident.
15001800,Paris: Gallimard, 1993, p. 51.J’yreviendrai en première partie dece livre.
12
Voirà cesujetDenisCrouzet,LesguerriersdeDieu.Laviolenceau tempsdes
troublesdereligion.Vers1525-vers1610,2 t.,Steyssel: ChampVallon, 1990.

16

StéphanieA.H.BÉLANGER

essais, desmémoiresoudeschroniquesdanslesquelsilsfontla
biographie ou relatentdesanecdotesde lavie desgrandspersonnageset
13
desmarginaux qui leur sontcontemporains.Lesavoirdithistoriquese
transmetainsiàl’aide d’exemples(exempla) « oùd’illustrespersonnages
14
tiennentde grandsdiscoursquisont autantde leçonsde mora.le »En
ceci, ilrejoint une des viséesdugenre dramatique:instruire (au sens
moral du terme).Lesdeuxtypesde discourscherchentàtransmettre «un
savoirlégué parl’Antiquité »,voireà«réconcilierRome etParis» en
étudiantl’histoire etlalittérature desAncienspourmieux célébrerles
15
événementscontemporains.Ce n’est qu’au tournantdu XVIIesiècle (et
non du XVIesiècle)que l’histoirea acquis sa«vocation de discipline
16
scientifique, objetd’un enseignementméthodiquee »tce n’est qu’au
17
XVIIesièclequ’elleaétiné «stitutionnalisée »;au tournantduXVIe
siècle, lalittérature etl’histoirese disputent unchampcommun du
savoir, etc’estpourquoi l’analyse de l’unebénéficie de la compréhension
de l’autre.
Conformémentà ceconstat, jecomplète laréflexion portant sur
chacune des tragédiespar une étude des textesdesessayistes,
mémorialistesetchroniqueurscontemporainsdesdramaturges.Les
problèmespolitiquesethistoriques que jesoulignesont considérés,
suivantlamise en garde deForestier,commeumn «atériaudramatique
18
etenaucuncas une fin ensoi ».De plus, lesdeuxgenres sontà
l’époque nonseulement semblables, maisrivaux.En fait, lesavoir
historique estdéfiniselon des termesetdes viséesqui luisont si peu
spécifiques que lesdramaturgesprétendent« faire » l’histoire et, parlà,
«remplacerl’histoire dansla considération dupublicetd’une partie des

13
BlandineBarret-Kriegel,L’histoireàl’âgeclassique,Paris:Quadridge/PUF, 1996,
p. 177-178.
14
Ibid., p. 180.
15
Marc Fumaroli,L’âge de l’éloquence,Op.cit., p.25,253etpassim.
16
MichèleRosellini, «La curiosité pourl’histoire danslaformation intellectuelleau
XVIIesiècle »,inGérardFerreyrolles(éd.),Lareprésentation de l’histoireauXVIIe
siècle,Dijon: Éditions universitairesdeDijon, p.75.
17
BlandineBarret-Kriegel,L’histoireàl’âgeclassique,Op.cit., p.7, 171, 189 et
passim.
18
GeorgesForestier,Corneille, lesensd’une dramaturgie,Op.cit., p.7.

17

Guerres,sacrifices et persécutions

19
lettrés» .La querelle du vrai etdu vraisemblableau théâtre n’adesens
que dans cetteacception de latragédiecommeun lieu servantnon
seulementàdivertir, maisàinstruire le public.Pourles uns(Chapelain,
d’Aubignac,Rapin),cette instruction ne peutêtrevalablequesi les sujets
20
représentés sontédifiants.Encela, ilspréfèrent une piècequisemble
vraie,qui estvraisemblable,àune pièce dontlesujetest véritable, mais
21
oùlaréalité n’estpas assez«belle »pourêtre morale.Pourd’autres, en
particulier Corneille, pourque la tragédieatteignesafinalité d’édification
(car c’estainsique l’on interprètealorslacatharsis), lesujet traité doit
êtrevrai.La vraisemblancesetrouveainsireléguéeau rang non plusdu
choixdu sujet, maisde ladisposition de l’intrigue (vraisemblance
interne).Cettequerellesoulève deuxproblèmesessentielspourles
théoriciensdu théâtre etlesdramaturgesde l’époque,soitlechoixdu
sujetetlamanière de letraiter :« lalittérature, encommentantetétoffant
le discoursmoral,accomplit cette mission de la rhétorique épidictique
qui exprime la voixmorale de la communauté », préciseUllrichLanger
dans son étudesurlalittérature etlaphilosophie moraleàla
22
Renaissance .C’estpourquoi mesanalysesportentessentiellement sur
lecontenuéthique des sujets que lesauteurs choisissentdereprésenter
(actualiser)sur scène,afin de mettre envaleurl’idéologiequ’ils
cherchentàdéfendre ouà condamner.

Laguerre juste

Lesdramaturgesdu tournantduXVIesiècles’intéressentàlaguerre et
toutparticulièrementàlaguerreantique (guerresd’expansion, guerres
civiles,conflits religieux).Ontraduit, on imite oul’on pille l’Antiquité et

19
GeorgesForestier, «Littérature de fiction ethistoireauXVIIesiècle:unesuite de
raisonnementscirculaires»,inLareprésentation de l’histoireauXVIIesiècle,Op.cit.,
p. 123.
20
GeorgesCouton, «Notice duCid »,inPierreCorneille,Œuvres complètes,3 t., éd.
GeorgesCouton,Paris: BP, 1980, 1984, 1987, p. 1463-1464.
21
DanielMaher, «LavraisemblanceauXVIIesiècle »,Op.cit.5, p.31.
22
UlrichLanger,Vertududiscours, discoursde lavertu.Littérature etphilosophie
moraleauXVIesiècle enFrance,Genève: Droz, 1999, p. 160.

18

StéphanieA.H.BÉLANGER

l’Antiquitétardive dansle dessein,toujours, decomprendre l’humanité
avec tout cequ’ellead’admirable, maisaussi decondamnable.Les récits
anciens suscitenten effetl’intérêtencequ’ils sontpourlaplupartfarcis
d’anecdotes,voire d’analysescomplexessurlavie desgrands
personnagesqui ontmarqué l’histoire.Il n’estdoncpas surprenant que
lesdramaturges s’inspirentdecesœuvres qui leurfournissentnon
seulementlesujet, maisaussi lecaractère deshéros qu’ilsdésirent
représenter sur scène.Ainsi,quatre-vingtspourcentdes tragédies
publiéesàl’époquetraitentde laguerre;plusde lamoitié decespièces
traitentdesujetshistoriquesissusde l’Antiquité païenne etlesautres se
partagentdes sujetshistoriquesmodernesoudes sujetspuisésdansla
chrétienté primitive,surtoutles viesdesmartyrs.Parmi lespiècesqui
traitentde laguerre,toutesposentle problème desajustification etdes
23
moyensde l’entreprendre .

23
Ces statistiques sontinspiréesdes travauxd’AndréStegmann,L’héroïsmecornélien:
genèse et signification,2 t.,Paris : A.Colin, 1968, p.681-693,quia regroupé lesétudes
deRaymondLebègue dansLatragédie française de la Renaissance,Bruxelles :Office
de publicité,S.A. éditeurs, 1954.Pour unechronologie plusexhaustive despièces
publiéesaucoursduXVIesiècle etaudébutduXVIIesiècle,voirl’ouvrage deHenry
CarringtonLancaster,A HistoryofFrenchDramatic Literature,intheSeventeenth
Century, 9vols.,Baltimore: JohnsHopkinsPress, 1929-1942.De même, letableau
chronologique deJeanRohou, danslaTragédieclassique. 1550-1793,Paris:SEDES,
1996, p.395-403, présente desproportions similaires, mais sansdénombrerlesœuvres
lorsquecelles-cisontpubliées sousforme d’«Œuvrescomplètes»,cequi fournitdes
chiffresdifférents.Ainsi, dansles quelque70pièces qu’il énumère et qui ontété
publiéesentre 1550et1650(deAbrahamsacrifiantdeBèzeàPertharitedeCorneille),
plusde 40 traitent, directementounon, desguerresantiques ;plusd’une dizainetraitent
desujets religieuxissusde l’AncienTestamentoudesauteurs chrétiensde l’Antiquité
tardive;lesquelques20piècesquirestent traitentdesujetsitaliensetespagnolsplus
contemporains(guerres, duelset révolutionsde palais) oude mythes anciensqui nesont
pasdirectementliésàlaguerre (comme, parexemple, les sujetspuisésdansles
Métamorphosesd’Ovide).Voiraussi,biensûr,JacquesScherer,Ladramaturgie
classique enFrance,Paris: Nizet, 1950, dontlesanalyseset tableaux vont toutàfait
danscesens.FrançoiseCharpentier, dansPour une lecture de la tragédie humaniste:
Jodelle,Garnier,Montchrestien,Saint-Étienne: Université deSaint-Étienne, 1979,a
aussi effectuéunrelevéstatistique (p.25)quivadanslesensdeceque j’avance.Enfin,
pour unechronologie despiècesproprement religieuses,consulterl’ouvrage deJ.S.
Street,FrenchSacredDramafromBèzetoCorneille,Cambridge: Cambridge
UniversityPress, 1983.

19

Guerres,sacrifices et persécutions

Lesdramaturges y représententlaviolence, laguerre, lasouffrance et
lamortliésàl’injustice, d’une manièretelleque lespectateurest tenté de
conclureàladignité ducaractèrebelliqueuxdeshommes qu’ilvoit
défiler sur scène.Il ne luireste plusqu’àlesimiterpouratteindreàune
semblable dignité.Plusprécisément, lesformesd’héroïsme lesplus
récurrentesdansleurs tragédies sontcellesoùlespersonnagesobtiennent
réparation de l’iniquitésoitparlaguerre,soitparl’espoird’une guerreà
venir,soitparlerefusde laguerre.Cettevictoire peut se fonder surla
levée d’unearmée,se manifesterparlesacrifice desa vie envue
d’obtenir, parlebiaisdesdieux,uneréparation «posthume »des torts
subisou, encore,s’exprimerparla volonté de devenirmartyr.En d’autres
mots, dansles tragédiesfrançaisesdu tournantduXVIesiècle, lavictoire
héroïque ne peutêtre gagnéeque danslesang.Mais avantde déclarer
qu’une injustice est commise etde mettre enbranletouteslesdémarches
pourlaréparer,avantd’agirenvue de provoquer une guerre ou
d’implorerla clémence divineàforce desupplicationsetde pactesavec
l’au-delà, encore faut-ils’assurer, pourobtenirla bienveillance desdieux
etdeshommes,que lademande estjustifiée.Or,cette légitimation
impliqueuna prioriqu’il fautanalyserde prèsafin de mieuxévaluerla
spécificité decespiècesprésentéesentre 1560et1650.
Pourlespenseursde l’époquequi onttraité laquestion depuis saint
Thomasd’Aquin, ilyadesguerresjustesetdesguerresinjustes.Suarez,
24
Molina,VittoriaetGrotiusconsidèrentque leshommesgénéreux–que
sont, d’ailleurs, leshérosdes tragédiesdu tournantduXVIesiècle –
doiventàtoutprixrevendiquerleursdroits suivant uncertaincode
éthiques’ils veulententreprendreunevengeancequisoitjuste et
exemplaire.Autrement, ils sont réduitsàn’êtreconsidérésqu’àtitre de
contre-exemple.Mais quand est-il juste de déclarerlaguerreàl’ennemi

24
Les théories thomistess’inscriventdanslalignée des théoriesaugustiniennes, mais
sont reformuléesetélargiesenunequestion moralequitouche directementl’Église.
Elles sontreprises selonunangle juridique, pendantlaguerre deTrenteans, parHugo
Grotius, mais respectent toujourslaviséethéologique desaintThomasd’Aquin.Pour
un historiquesurl’évolution des théories surlaguerre juste,voirHedleyBull,Hugo
Grotius andInternatinalrelations,Op.cit., p. 180-207.Voiraussi lasomme deRoger
Regout,Ladoctrine de laguerre juste desaintAugustinànosjours,Allemagne:
Scienta VerlagAalen, 1974[1934]etlarécenteréédition de l’ouvrage deGrotius surla
guerre juste,Le droitde laguerre etde lapaix,Op.cit.

20

StéphanieA.H.BÉLANGER

ou, plusglobalement, derevendiquerde prétendusdroitsquiauraientété
violés ?La question,soulevée parde nombreuxpenseursdepuis
l’Antiquité, est au cœurmême de latensiontragique danslaplupartdes
pièces représentéesdesguerresdereligionàla Fronde etqui ontpour
sujetle faitguerrier, les sacrificesetlesmartyrs.Lesdramaturges
français tententd’illustrercesproblèmesdansleurs tragédiesavecle plus
devraisemblance possible.En dépitde leur volonté, ilsinterprètent
toutefoislesAnciensen fonction de leurspréoccupations
contemporaines.Plusieurs sonten effet touchésde prèsoude loin parles
violencesengendréesparlesguerresciviles,violencesd’ailleursaccrues
parles transformationsmilitairesqui necessentderévolutionnerla
manière de faire laguerre enEurope depuisplusd’unsiècle.Leshéros
antiquesn’étaient, parconséquent, pas soumisexactement auxmêmes
loiséthiques quecelles auxquellesdoivent se plierleurscontemporains.
Lesdramaturgess’en font une interprétation idéaliséequicorrespond
davantageàlamanière dontils voudraientque leshommes anciens aient
représenté lajustice plutôtqu’àlamanière dontilsl’ont, de fait,
représentée.Plusparticulièrement,bienque les théoriesde laguerre juste
soientabsentesde l’éthique des Anciens, lesdramaturgesdu tournantdu
XVIesiècle lesappliquentpresqueàlalettre dansl’interprétation de
leurs sujets.Un faitconstantcaractérise lamanière dontils représentent
laguerre:elle ne peutêtre déclarée, expliquent-ils,quesurlesbasesde
lalégitime défense, etce,autantchezlesAnciensquechezles chrétiens.
Comme je le montre dans cette étude,ces conclusions sontillustréesde
manièresystématiquechezlesdramaturgesdu tournantdu XVIesiècle.
Ils serangent, pour ainsi dire, du côté des théoriciensde laguerre juste
quianalysentl’Antiquitécommeuntouthomogène etcohérent, et ceàla
lumière de latraditionthomiste.Marqué parlesatrocitésliéesaux
guerresdereligion dontilaététémoin enEurope,HugoGrotius, par
exemple,arriveàla conclusionques’il n’existeaucun moyen d’éviter
que leshommesfassentlaguerre, il doit yavoir,cependant, debonnes
25
«raisons» etdebonnes« manières» de guerroyer.Il entreprend de

25
VoirPeterHaggenmacher,Grotiusetladoctrine de laguerre juste,Paris: PUF,
1983, p. 42-49 et547-587 ;GuillaumeBacot,Ladoctrine de laguerre juste,Paris:
Économica, 1989, p. 54-63 ;WilliamVincentO’Brien,TheConductofJust and
LimitedWar,NewYork: Praeger, 1981, p. 16-70.

21

Guerres,sacrifices et persécutions

faire lanomenclature etla classification decesprincipesafinqueses
contemporainss’y soumettent.C’estainsiqu’il envientàlapublication
deson ouvrage duDroitde laguerre etde lapaix,surlequel je dois
m’arrêterafin de jeterlesbasesdesanalysesquivont suivre.Grotius
explique lui-mêmequ’ilaécritcevolumeafin decontrerle malquisévit
enEurope etdontil est témoin,sinonvictime:

Convaincu, écrit-il, de l’existence d’un droit communàtousles
peuples, et servant soitpourlaguerre,soitdanslaguerre, j’ai
eude nombreusesetgraves raisonspourme détermineràécrire
surcesujet.Jevoyaisdansl’universchrétienune débauche de
guerrequi eûtfaithonte mêmeauxnations barbares ;pourdes
causeslégèresou sansmotifsoncouraitaux armes, etlorsqu’on
lesavait une foisprises, on n’observaitplusaucunrespectni du
droitdivin, ni dudroithumain,commesi, envertud’une loi
générale, lafureuravaitété déchaînéesurlavoie detousles
26
crimes.

Pour remédierauproblème desdébauchesde guerre, ilchercheàétablir
unsystème de loisqui permette de légiférerlaguerre.Il expose non
seulement quellespeuventêtre lesjustes«causes» de laguerre (tort
causéàl’adversaire,recoursàlaforce desarmess’ilconstitue l’unique
moyen deréparerlajustice, proportionnalité entre lagravité du tortetles
calamitésà attendre de laguerre, etc.), maisaussi et surtoutlesjustes
« manières» dontilconvientde faire laguerre (respectdes serments,
droits surlesennemis, droits surlesbiens, droits surlesprisonniers,
27
etc.) .Il expliquequ’une guerre, pourcertainspenseursanciens, n’est
justequesi elle estdéclarée pourinterdire l’impiété oupour se défendre
de laviolation d’untraitéquiaété placésouslaprotection divine, pour
reprendreunterritoire menacé ouoccupéqui nous appartientde droitou,
enfin, pourdéfendre desalliésayant subi l’une oul’autre deces
violations.
Envue de mieux convaincresescontemporainsdesathèse,Grotius
s’enremetauxplusgrandspenseursparmi lespaïensetleschrétiens,

26
HugoGrotius,Le droitde laguerre etde lapaix,Op.cit., «Prolégomènes», p. 19.
27
VoirRogerRegout,Ladoctrine de laguerre juste desaintAugustinànosjours,Op.
cit., p.20-25.

22

StéphanieA.H.BÉLANGER

auxquelsil fait cependantréférence de manière parfoisaléatoire.Par
exemple, pourmontrerqu’àl’extérieurdescausesliéesàlavolonté de
rétablirdesdroitslésés,toutactebelliqueuxest condamnable, ilse
reporteà cettecitationqu’il dit avoir trouvéechezAristote:«On fait
habituellementlaguerrecontreceux qui, lespremiers, ontcommis une
28
injustice ».Grotius, pourdonnerdupoidsàsonargumentation,cite
donc, parmi lespenseursanciens,ceux quis’exprimentd’une manière
quirappellecertainspoints soulevésparlespenseurschrétiensde la
guerre.Ainsi,à côté desarguments théologiquesdesaintThomas
d’Aquin,Grotiuschercheàdonner une dimension plusjuridiqueàson
approche, maisàl’image dece dernier, ilarecoursauxAnciensafin de
démontrer son hypothèse.Ilrapporte desexemplespuiséschezles
philosophesgrecsoulatinsqui ontaffirmé, dans un ouvrage oudans un
autre, despointsdevuesimilaires.Ils’enremet, parexemple,à Sénèque,
toutparticulièrementà ce passage oùilcouronnesonanalysesurla
Clémence:

Aucun homme n’estplusdigne durangsouverain ni plusbeau
quecettecouronne:« pouravoir sauvé descitoyens»:ni les
trophéesprisaux vaincus, ni leschars teintsdu sang des
Barbares, ni lesdépouillesconquisesàlaguerre.S’ilyaun
pouvoirdivin, ilconsisteàsauverdesmultitudesd’hommeset
tout un peuple.Tueren masse et sansdistinction,c’est un
pouvoirquiappartientàl’incendie,auxédifices qui
29
s’écroulent.

Toutl’artde laguerre justeconsiste donc àse protégerdeceux qui
menacentàtortla cité – et« même » lesAnciensl’affirment, peut-on lire
entre leslignesde l’ouvrage deGrotius.
Cettevision de laguerrecaractérise moins,biensûr, la conception
ancienne dufaitguerrierqu’elle nes’inscritdanslatraditionchrétienne
despenseursquisesontintéressésà cesujet.Depuis saintAugustin,ces

28
ApodicticonII,XI, ouvrageattribuéà Aristote parHugoGrotius,Le droitde la
guerre etde lapaix,Op.cit., p. 165.
29 e
Sénèque,De la clémence (DeClementia), éd.Ettrad.FrançoisPréchat,2éd.,Paris:
BellesLettres, 1961,3,24, p. 48.Voiraussi,biensûr,HugoGrotius,Le droitde la
guerre etde lapaix,Op.cit., p.73, 144, 170, etpassim.

23

Guerres,sacrifices et persécutions

derniers tententen effetde définircequ’est une guerre juste.Saint
Thomasd’Aquin,qui fait unesynthèse deces théoriesauXIIIesiècle,
inscritcurieusement sathéorie de laguerre dansleschapitres traitantde
lavertu théologique de la charité (Secunda Secundae,Question 40, «La
guerre »).Laguerre est uncrimecontre lapaix,àmoins,biensûr,qu’elle
nesoitdéclarée envue de larétablir.Cethéologienconsidère,à
l’exemple desaintAugustin,qu’une guerre n’estjustifiéequesi ellesert
àpromouvoirlebien etàéviterle mal, estentreprise pardesgensqui ont
30
autoritésurleurcité etestdéclarée pourdebonnesintentions.La
guerrechercheàrétablirlapaix ;c’estcequi doitconstituer sonunique
butetcette disposition estpossible grâceàlavertudecharité.À
l’extérieurdecesconditions, laguerre est une menace proféréecontre le
prochain,aussibien direuncrimecontre la charité,cequiconstitue
proprement une offenseà Dieu.
Dans sontexte,Grotius réaffirme les réflexionsdesaintThomas
d’Aquin, enrésumant,sousforme de présupposé,cequiunitles visions
païenne etchrétienne de laguerre.Selon lui, lespenseursoccidentauxde
l’Antiquité, de l’Antiquitétardive, duMoyenÂge etde la Renaissance
s’accordent tous surce point qu’ne pe« ilut yavoird’autrecause
31
légitime de laguerre,qu’une injurereçue ».Cetteaffirmation est
présentée de façonconvaincante dans son ouvrage,carellevient
chapeauter son exposition desidéologiesàla base desécrits surles
causeslégitimesdesguerresdeDenysd’Halicarnasse,Démosthène,Dion
Cassius,Cicéron,Sénèque,Quinte-Curce,Lucain,Justin,Lactance et
Augustin,ainsique lasienne etcelle de plusieurspenseursdeson
époque.Pourcetauteur, lesprincipesdubien etdumalsont universelset
laguerre juste, parconséquent,a aussi descritères qui dépassentles
limites territoriales, lesdifférences religieusesetl’influence du temps.
Une guerre ne peutêtre justequesi elle estdéclarée pourladéfense de la
patrie etdesesdieux(oudeDieu);autrementdit, pour unecausequi
élève lebelligérantau-dessusdesesintérêtspersonnelset qui déborde les

30
JesouligneaupassagequesaintThomasd’Aquina composésaquestionsurla
justification de laguerreà Paris,cequiasansdoute influencésa conception duPrince,
qui englobetouteslesautoritésdescollectivitésautonomes ;cesdernièresdoivent,
selon lathéoriethomiste,s’enrapporteràleurprinceafin d’obtenirjustice danslecas
d’une offensereçue.
31
HugoGrotius,Le droitde laguerre etde lapaix,Op.cit., p. 163.

24

StéphanieA.H.BÉLANGER

limitesdesapropre existence.De même,unevengeance ne peutêtre
valablequesi elle estexigéeselonun nombre decritèresbien précis.
Toujours selonGrotius, les vengeances sont soumisesauxmêmesrègles
que lesguerresjustes:ellesne peuventêtre légitimesque danslecasoù
ilyaeu violation detraitésoudebiensetellesne peuventêtre
sanctionnéesque parleroi ou une instancesupérieurequivientenrayer
32
toutaspect trop personnel de lavengeance .Regout, dans sonanalyse
despenseursetcanonistescatholiques,affirmeque pourlamajorité des
penseurschrétiens, « laguerre n’estjustequesi elles’imposeabsolument
pourladéfensede droitscontreuneattaque injuste, pourlarestauration
33
de droitsencasdetort subi, pourlavindictede lajusticev.iolée »
Ainsi, desaintThomasd’Aquinà Grotius, on ne peutdéclarer une guerre
justequesi ona,aupréalable, été lésé.
Cette importanceaccordéeauxdieuxde la cité,àla cité età celle des
alliésdevient, dansl’AncienRégime,unrepère juridique etsymbolique
quisertnonseulementàdécider,surle plan historique,cequi fait qu’une
guerre estjuste, maisaussi,surle plan littéraire,cequi fait qu’un homme
est un héros.L’estceluiquise distingue desautrespar sonardeurà
risquer savie pour unecause juste etqu’iltente de défendreselon des
moyensjustes.Danslecasqui nousintéresse,cettecauseseraitl’Étatou
Dieu.En effet,cettecondition d’une guerre juste fonctionneàlamanière
d’un présupposéquisous-tend nonseulement chacun desécritsdes
penseursduXVIe etduXVIIesiècle, mais qui est aussiàla base de
touteslestragédiesfrançaises traitantdufaitguerrier.Un dramaturge
doit, pourquesapiècesoitdigne dece genre ditnoble,traiterdes
tensionsqu’un hérosentretiententresesdésirsparticulierset un mandat
qui le dépasse.Il ne peutentreprendreune guerreque pour unecausequi
neconcerne pasdirectement sesintérêtspersonnels.Pluslargement, il
doit surpasser sespropresdésirspour sevoueràunecause nonseulement
juste, mais surtout« grande »,c’est-à-direqui le placeau-dessusdu
commun desmortels.

32
VoirGrotius,Le droitde laguerre etde lapaix,Op.cit., p.152.
33
RogerRegout,Ladoctrine de laguerre juste desaintAugustinànosjours,Op.cit.,
p.299.VoiraussiAlainJoxe,Voyageaux sourcesde laguerre,Paris: PUF, 1991, p.
239-240.

25

)