L'imaginaire du désert au XXème siècle

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Français
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Avec la fin du temps des explorations, le développement des moyens de transport et celui du tourisme, quels discours sont encore possibles sur le désert, qu'il soit de sable, de pierre ou de glace ? Cet ouvrage se propose d'envisager les facteurs historiques, politiques, culturels et religieux qui entrent en jeu, tout autant que les fondements philosophiques de la relation de l'homme au désert. Et il met également en évidence la force poétique de cet espace, porteur de tous les possibles...

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Date de parution 01 novembre 2009
Nombre de lectures 109
EAN13 9782296230279
Langue Français
Poids de l'ouvrage 2 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0107€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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Introduction
JaëlGrave
Université d’Artois –Centre de recherches «Textes etcultures »
Désert des explorateurs, des scientifiques, des mystiques, des
artistes, des colons ou des nomades ; espace que l’on traverse,
conquiert ou habite, objet d’investigation, d’étude, de description, tel
eest le désert.LeXIX fut sansaucun doute plus que toutautre le siècle
où on se l’appropria. Flaubert, Gautier, Fromentin, Caillié, Rimbaud
furent quelques-uns des écrivains fascinés par ces vastes espaces
originels,à la minéralité saisissante.S’yajoutèrent lescarnets de route
d’un Barth, d’un Duveyrier ou d’un Douls. Mais un siècle plus tard,
que restait-il à dire sur le désert? Ce discours était-il condamné à la
stérile répétition, l’imaginaire du désert fonctionnerait-il à vide, en
échoaux vers deBaudelaire dans«LeVoyage» :
Amer savoir,celui qu’on tire du voyage !
Le monde, monotone et petit,aujourd’hui,
Hier, demain, toujours, nous fait voir notre image:
Une oasis d’horreur dans un désert d’ennui !
Au fil du temps, un autre défi s’impose à qui tente de parler du
désert. Les espaces vierges de toute présence humaine s’amenuisent,
des déserts brûlants du Sud ou de l’Arizona à ceux glacés du grand
Nord. Il ne s’agit donc pas seulement de s’interroger sur l’évolution
des représentations du désert, des valeurs, des symboles dont il peut
être porteur. L’existence même de l’objet en question – le désert en
tant qu’espace vide d’humain – se trouve menacée.Le développement
du tourisme, les progrès des transports, l’exploitation des ressources
de la planète rendenta priori perplexes quantaux possibilités laissées
à l’imagination d’investir encore l’espace désertique.
ePourtant le désert n’a pas abdiqué. Alors que la littérature du XX
siècle se tournait vers d’autres espaces, intérieurs ceux-ci – la vie
psychique, l’inconscient, les rêves – les récits d’explorateurs, de
mystiques et de militaires n’ont pas disparu pour autant. Au nombrede ces écrits, venant remettre en cause lacivilisation occidentale,Le
Voyage du centurion de Psichari (1916) remporte un franc succès.
JosephPeyré, Saint-Exupéry, Frison-Roche situent au Sahara
certaines de leurs œuvres les plus célèbres. Un Théodore Monod ne
dissocie pas observation scientifique et quête spirituelle.
Quant aux écrivains du désert qui participent eux-mêmes aux
avancées technologiques, leur expérience, au lieu de détruire le rêve,
le nourrit, enrichit l’imaginaire. C’est le cas pour Saint-Exupéry qui,
avec l’Aéropostale, survole le Sahara comme les déserts andins ou
encore pour Frison-Roche qui fait partie des missions Berliet au
Ténéré-Tchad. C’est que, derrière les enjeux externes affichés,
d’autres se laissent lire en filigrane.
Mais les vrais voyageurs sontceux-là seuls qui partent
Pour partir[…]
L’Aventure n’est-elle pas ce qui est susceptible d’arriver,
conformément au sens étymologique, ce qu’on laisse advenir plutôt
quece que l’on recherche ?Le surréalisme est passé par là…
L’appel des vastes espaces se fait toujours entendre mais le voyage
n’est pas pré-orienté. S’ils conjuguent inlassablement le verbe aller,
les écrivains du désert en rappellent l’intransitivité fondamentale: ni
mission scientifique ni défense de la patrie ni œuvre missionnaire, le
sens n’est pas prédéfini. En cela, à leur itinérance correspond le
caractère dynamique de l’imaginaire, non pas réservoir d’images, mais
processus. Le discours sur le désert échappe ainsi à l’enfermement
dans un carcan de clichés. Si les topoï affleurent parfois dans les
textes, répondant aux attentes des lecteurs de l’époque, le désert
apparaît de plus en plus souvent comme espace de possible, par les
rencontres qu’il suscite, les métamorphoses qu’il fait advenir et par la
naissance de l’écriture. Un véritable actant en somme. Plus encore,
l’imaginaire du désert n’est pas l’apanage d’écrivains voyageurs,
l’ayant côtoyé de près ou de loin. Ilhante l’imaginaire collectif, y
compris à travers le cinéma ou la photographie. Par sa vastitude qui
ouvre le champ des possibles, par les signes qu’il donne à lire, il
renvoieà l’activitécréatrice de l’artiste.Lieu d’invention, decréation,
de renouveau perpétuel, lieu de l’imaginaire par excellence
Aussi la journée d’études organisée le 23 janvier 2008 à
l’université d’Artois par l’équipe d’accueil «Textes et cultures »
6es’intitulait-elle L’imaginaire du désert au XX siècle. Elle se situait
dans la continuité de l’Année internationale des déserts en 2006 et de
1la parution du Livre des déserts , véritable somme encyclopédique
consacrée aux déserts, qui à leur description physique joignait une
anthologie rassemblant les points de vue d’écrivains, de philosophes,
de religieux ou d’historiens ou de savants. Ce volume réunit les actes
de cette journée, enrichis par une contribution relative à l’œuvre de
Saint-Exupéry.
Littérature, peinture, cinéma ou publicité: tous convoquent un
certain nombre de stéréotypes lorsqu’il s’agit de représenter le désert.
De fait, l’imaginaire du désert se structure autour de quelques
invariants: le sable, la dune et l'erg ; la pierre et le reg ; lechameau, la
caravane et la piste ; l'eau, le puits et l'oasis ; le vent et le silence ; la
lumière et les mirages. Toutefois, ils sont chargés de connotations
affectives, idéologiques et symboliques. Charlotte de Montigny
rappelle qu’étudier l’imaginaire du désert implique de prendre en
considération un arrière-plan qui peut être historique, politique,
religieux, métaphysiqueou culturel. Sa contribution sensibilise à la
symbolique et la poésie des éléments, elle pointe du doigt là où le
mytheaffleure ; et par la diversité de ses références trace la piste…
Ainsi, Marie Gautheron revient sur l’évolution des horizons
d’attente, à propos de l’œuvre de Vieuchange, Smara, depuis sa
parution en 1932 jusqu’à l’édition de 1990. La première publication,
sur arrière-plan de récits qui élaborent le mythe saharien, répond aux
idéologies de l’époque et aux topoï de l’exotisme saharien ambiant –
comme en témoignent les corrections de Jean qu’elle étudie – alors
que l’édition de 1990 cherche à esthétiser la figure de Michel.
Pourtant l’exploration du texte révèle ses véritables enjeux. Michel,
qui ne voit presque rien du désert, caché qu’il est, n’a rien du héros.
Aux idéologies et à la dépiction se substituent l’épreuve physique,
l’expérience sensible, solipsiste,celle d’uncorps.En outre, le récit de
rêve invite à considérer le voyage davantage comme une quête
intérieure, dépourvu des enjeux externes assignés aux expéditions de
l’époque,ce qui l’apparenteauxavant-gardesartistiques.EnfinSmara
propose une résolution originale, par l’écriture à deux voix, de
l’impasse autobiographique. Lieu de naissance autant que de mort à
soi, le désertconcrétise l’écart entre le voyageur et l’auteur du livre.
1
Sous la direction deBrunoDoucey,RobertLaffont,Bouquins, 2006.
7Les contributions suivantes s’intéressent à des œuvres marquées
par l’arrière-plancolonial.Mais là encore les images ne surgissent pas
toutes faites. Ainsi c’est l’expérience du pilote Saint-Exupéry qui
donne sens à sa découverte du Sahara. Thierry Spas montre à quel
point l’imaginaire du désert se forme par une expérience sensible,
sensorielle, physique. Le désert est appris, révélé, vécu, dans sa
matérialité. En ce sens, il n’est ni isolement ni stérilité. Sa matière et
sa minéralité confèrent toute sa valeur à l’action humaine fertilisante.
La solitude révèle à l’homme ce qu’il est vraiment, sa place dans le
cosmos, mais aussi la nécessité de ses liens avec les autres hommes,
d’où découle justement la richesse de son imaginaire.
Le désert est également profondément humain dans les récits de
Roger Frison-Roche ; s’il fait échapper l’homme à la médiocrité ou
aux tentations, s’il est capable de le transfigurer, de le conduire à la
ferveur mystique, l’action n’est pas pour autant exclue, héroïsme et
contemplation se conjuguent. Le vrai Saharien est nomade qui se
ressource au désert, qui apprend à s’yconnaître, mais qui y rencontre
aussi son semblable, au fil de la piste, au sein de la caravane ou dans
l’oasis. L’espace tout-puissant façonne les hommes – les êtres de
papier que sont les personnages romanesques comme leur créateur,
voyageur explorateur en qui le désert révèle un remarquable artiste
dont Jaël Grave souligne la diversité du talent à travers l’étude de
quelques séquences descriptives. Le désert ne serait-il pas avant tout
déclencheur d’écriture etvecteur d’esthétisme ?
Si les héros de Michel Tournier dans La Goutte d’or (1985) et
Eléazar ou la source et le buisson (1996) entreprennent une quête
initiatique,à travers les plaines de l’ouestaméricain ou duSahara vers
l’Europe,c’estbienà la réflexion engagée sur la portée, la valeur et la
complexité du signe que Guillemette Tison s’intéresse. Les
personnages de Tournier sont en effet confrontés à des images,
conventionnelles, figées, fausses, à des représentations toutes
clichéiques du désert, alors que celui-ci est au contraire l’espace où
fleurissent les signes qu’il faut déchiffrer – invitation à une activité
herméneutique. Pour l’écrivain comme pour le calligraphe, la page
blanche est haut lieu de lacréation, tandis que pour le lecteur, le texte
est à explorer, à ré-inventer sans cesse du fait de la riche
intertextualité qu’il déploie ; à l’instar du désert, le texte romanesque
de Tournier, réécrivant les récits fondateurs, en l’occurrence celui de
8la traversée du désert par Moïse et les Hébreux, se fait donc
palimpseste.
La valeur poétique du désert se double d’une portée ontologique
chez Jabès. Coupure, cassure, rupture, il permet de se dépouiller des
identités factices et de cheminer vers soi. Le désert de sable est celui
de tous les possibles, l’absence d’autrui nous révèle le manque et elle
est attente de sa présence. L’horizon annonce l’hôte à venir. Aussi
CharlesCoutel voit-il dans le désert jabésien un lieu paradoxal qui lie
laPrésence et l’Absence – d’autruicomme deDieu, leTout et leRien.
L’épreuve qu’est la traversée du désert permet de dépasser la
résignation d’Adorno, le désert fait advenir, il rend possible l’acte
d’écrire,après l’Holocauste.
Enfin dans cette réflexion sur l’imaginaire du désert, on ne saurait
faire l’économie d’une interrogation sur la mise en images – au sens
premier – du désert et les deux dernières contributions vont dans ce
sens. Le désert résisteau photographe. Il échappe à toute prise.
L’interaction entre écriture et photographie, qu’Isabelle Roussel
analyse à travers l’œuvre de Le Clézio – notamment Gens des
nuages – et le travail des photographes Barbey, Depardon, Plossu ou
Ristelhueber, confirme que le désert implique une mise à nu et nous
confronte à l’altérité, donc à nos limites. Elle évite en outre le
figement et relève d’un processus dynamique, elle confère un rythme
à la lecture.La photographie estainsi trace, suspens, passage.
QuantàPatrickVienne, il élargit la définition sémantique du désert
en s’intéressantà l’opposition entre espace sauvage etcivilisé dans les
westerns. La manière dont le désert est filmé à travers les cycles de
westerns qu’il présente tend à signifier les progrès de la civilization
sur la wilderness. Derrière le décor conventionnel, c’est la
construction d’une nation qui est en jeu, procédant par des
mouvements d’ouverture et de fermeture.
Le désert c’est donc l’expérience de l’altérité, expérience
sensible d’un Sujet confronté physiquement à une matérialité
éprouvante, à des rythmes différents, à d’autres modes de vie et
représentations du monde. D’où les possibles implications politiques,
idéologiques. En cela n’offre-il pas à l’imaginaire un ultime
ressourcement, puisqu’il nous ramène à la rencontre du Je et de
l’Autre,à la jonction de l’Un et du multiple ?
9Les invariants
dans l’image du désert
Charlotte deMontigny
Docteur èsLettres, spécialiste de l'imaginaire des déserts
etco-auteur duLivre des déserts
De quoi l’image du désert est-elle faite? Quelle représentation du
désert prédomine dans les esprits?Comment le désert s’inscrit-il dans
l’imaginaire ? Lorsque l’on pose la question à un quidam, la réponse
est assurément presque toujours la même, invariable: de sable,
d’étendue pierreuse, de palmiers et d’oasis, de puits, de nomades, de
chameaux et de caravanes, éléments physiques qui s’assortissent bien
souvent de quelques éléments plus abstraits, le vent, le silence, la
lumière.
Ilfaut donc bien se rendre à l’évidence, l’imaginaire du désert se
structure de prime abord autour de quelques mots, de quelques
stéréotypes. Dans la lecture du désert que propose la pensée
occidentale et en particulier la pensée française, les quelques éléments
passés en revue ont un statut simple, régulier et définissable, quelle
que soit l’époque, tant dans la culture que dans la littérature ; c’est
donc en ce sens que nous les nommons des invariants. Ils constituent
la première strate de la lecture et posent «l’extérieur du désert » tel
que nous l’imaginons, telle une icône. S’agissant du désert et de
l’Orient de façon plus large, Robert Randau, dans les années trente,
avait résumécelaavecbeaucoup d’humour:
Coiffez d’un turban le héros, drapez-le d’unburnous, plante z
ici un palmier, là un minaret, plus loin un mirage ; saupoudre zde sable lecoucher du soleil… et vous servirez la plus délicieuse
1des terrines orientales…
Ces mots sont le fonds commun à partir duquel l’élaboration
première de l’image du désert s’est faite, élaboration quiconcerne tout
d’abord l’image paysagère du désert. Ce que dit Robert Randau
ciavant à propos d’un exotisme littéraire reprenant plusieurs des
éléments incontournables du désert vaut autant pour la culture
littéraire que pour la culture populaire où le désert semble à jamais
figé dans un type spécifique d’image. Ainsi, dans La Folie des
grandeurs en 1971 (lointainement inspiré duRuy Blas de Victor
Hugo), Gérard Oury reprend tous les stéréotypes traditionnellement
usités et le désert apparaît depuis le haut d’une dune, avec en
contrebas quelques tentes nomades devant lesquelles blatèrent des
chameaux tout en essayant de manger un yucca faisant office de
palmier. Voilà la description courante du désert, tant culturelle que
littéraire, dans laquelle nous retrouvons nos invariants.
Cependant, le pur cadregéographique auquel ces invariants se
rapportent est vite dépassé. Par exemple, dans le film précédemment
cité, les stéréotypes utilisés ne s’arrêtent pas au seul décor, la
soidisant cruauté des Arabes-Bédouins est évoquée à travers le nom qui
leur est attribué, «les barbaresques », et le fait qu’ils soient les
bourreaux des bannis du royaume d’Espagne. Même dans une
comédie légère où le désert est esquissé en troisclichés et dix images,
il dépasse la seule description physique et représente le bannissement
hors des limites de la civilisation, le lieu où vivent les barbares et la
mort quasicertaineaubout du monde.
Dès lors, le paysage mis en place par les invariants prend une
connotation affective, idéologique et symbolique. Le vocabulaire
physique de la description initiale cède rapidement le pas à un
vocabulaire lourd de sentiments, chargé de l’expérience humaine. Le
désert qui se dessine à travers eux est celui d’une géographie où
l’imaginaire intervient plus que le rationnel, d’une «géo-poétique »
où l’altérité prend la première place ; où derrièrel’apparence première
pointe unautre niveau de représentation oùces invariants finissent par
former un réseau beaucoup plus complexe qu’on ne le croit
1RobertRandau,«La littératurecoloniale », inRevue desDeux Mondes,Paris, juil.
1929.
12d’associations historique, sociologique, philosophique, esthétique,
mystique…
Si l’ailleurs qu’est le désert prend, de prime abord, la forme d’une
dune, d’une oasis aux palmiers élancés au beau milieu d’un reg, avec
un chameau en toile de fond, c’est avant tout parce que, suivant la
logique qui sous-tend les images de l’altérité, celles-ci ont une
tendance particulièrement forte à se condenser en quelques objets, en
quelques invariants. Après le désert biblique, image culturelle et
cultuelle écrite depuis dix-neuf siècles dans nos mémoires, nous
esavons quec’est globalementauXIX siècle que laFrance redécouvrit
cet ailleurs si différent, le désert (et l’Orient, souvent l’un à l’autre
assimilés) par la voie coloniale. Depuis les premières heures des
monothéismes jusqu’à aujourd’hui, la plupart des invariants du désert
sont pérennes et ce au mépris de la réalité. Le désert, paysage de
l’extrême par excellence, entre dans cette catégorie où l’altérité qu’il
représente remue dans la conscience du voyageur, écrivain, peintre,
touriste ou simple lecteur, les données physiques, anthropologiques,
culturelles etaffectives qui structurent son rapportau monde.
2Si l’on en croit les géographes T. Brossard et J. C. Wieber , le
paysage n’est pas seulementce que l’on voit, maisce que l’oncrée par
le regard et par la pensée. Il est en quelque sorte l’interface entre un
espace, un milieu et une société qui le regarde. Ainsi des projections
de tout ordre investissentce paysage, notamment au travers du réseau
d’associations évoqué précédemment et, dans le cas du désert, avec
une particularité qui fit que pendant très longtemps le désert était une
sorte de non-paysage, hors de nos codes, hors de nos connaissances
éprouvées, trop loin, trop inhumain. Les invariants que nous avons
relevés dessinent donc un non-paysage tout en disant évidemment
bien plus quecette seule description, le transformant enfin en paysage.
En effet le paysage figé par et dans le stéréotype s’anime par les
résonances qu’il évoque. Invariants simples donc mais liés à une
complexité symbolique. Par exemple, dans le cadre du désert, si nous
disons soleil, nous pensonschaleur etbrûlureavant de penserà l’astre,
si nous disons eau, nous pensons soif et mort possible, si nous disons
reg, nous pensons (même sans nous en rendre compte) ennui et
quarantaine duChrist parmi les pierres du désert.
2Thierry Brossard et Jean-Claude Wieber,«Essai de formulation systémiqued’un
mode d’approche du paysage », inBull.Assoc.Géogr.Franç., n° 468,Paris, 1980.
13L’imaginaire du désert, élaboré à partir de ces invariants, n’a donc
pas d’âge mais exprime-t-il pour autant toujours la même chose ?
C’est depuis le seuil du désert,au seuil de l’imaginaire qu’ilconvoque
que j’ai choisi de le questionner en traitant des invariants, n’en
effleurant que quelques-uns ici.
Lesable
AuSahara, le sable provient de la lente désagrégation des roches.Il
n’est ni trace d’une ancienne mer, ni présent ni existant de tout temps
puisque l’assèchement définitif de ce lieu se situe vers 2 500 avant
notre ère. Pourtant, le sable est la métonymie du désert. Dans toute
lecture sur le désert ou dans toute palabre à propos du désert, c’est
3sansconteste le discours polymorphe du sable qui sera le plus utilisé .
Il résume tout, la nature, les sentiments qu’on luiassocie (par exemple
la peur du vent de sable,l’hostilité, voire le drame), les idées qu’on lui
appose telles la sensualité ou la lascivité des courbes dunaires. Il
participeà la grande majorité des images du désert et accompagne les
autres invariants.
Où voit-on défiler lentement les longues files de chameaux ? Dans
les dunes (classique desclassiques dans la photographie, deRaymond
Depardonàcelle deKasuyoshiNomachi).OùLePetitPrince prend-il
conscience d’une présence cachée dans cet espace vide ? Dans les
dunes. Que décrit à longueur de pages Paul Bowles dans Un Thé au
Sahara quand son héroïne s’enfonce en elle-même ? Les paysages
dunaires dans lesquels elle s’enfonce aussi et qui, tour à tour,
évoquent douceur ou danger. Comment Simone Jacquemard
laisse-t3Une excellente étude a été menée à l’université de Besançon sur ce thème. Un
corpus de 40 œuvresconcernant leSaharaa étéanalysé informatiquement, le tableau
ci-dessous en est extrait et parle de lui-même.
Iconographie : Reg Sable
-Fréquence globale 26% 64%
-Thème unique 1% 9%
-Fréquence encouverture 3% 70%
-Fréquence en double page 12% 50%
-Fréquence en pleine page 10% 52%
Fréquence dans les textes 10% 49%
Fréquence sur lescartes 75% 43%
Michel Roux, Le Désert de sable, Paris, Éd. L’Harmattan, Coll. «Histoire et
perspectives méditerranéennes », 1996.
14elle percevoir la présence du désert derrière l’oasis où séjourne Lalla
Zahra? Par ce vent chaud chargé de grains de sable. Quelle est la
métaphore la pluscouranteau désert?Celle de la mer de sable.
Le vocabulaire marin est très utilisé pour décrire ces immensités
dont les fines ridules sont comme les sœurs de l’onde balayée par le
vent ; mais si pour tous, l’ergest une mer de dunes, la métaphore va
plus loin et englobe d’autres invariants. Le chameau est selon les
termes de E. F. Gautier «le vaisseau du désert », l’oasis est une île
perdue au beau milieu des flots, la caravane navigue. Voici ce qu’en
dit T. Monod dans le premier chapitre de Méharées, intitulé… D’une
merà l’autre.
Les rares lieux où l’onait le droit de séjourner, oasis ou puits,
sont des ports ou comme les îlots minuscules d’un gigantesque
archipel [...]. Le vrai port c’est la localité habitée, ksar ou
palmeraie […]. La terre au marin, au saharien le point d’eau,
c’est, au moins pour un temps, une relâche, une escale, la
4sécurité, une provisoirecessation d’inquiétude.
Le sable est donc «l’eau minérale » du désert, fluide dans son
immensité, mais quand l’une est signe de vie, l’autre n’en est que la
matérialisation négative ; la goutte d’eau est porteuse de vie tandis que
le grain de sable, pris isolément, n’a aucune valeur. Pourtant cette
«eau de sable» crée des paysages à nuls autres pareils. «Ily a des
ruisseaux d’or quicoulent sur placeau fond des vallées torrides.Il y a
des vaguelettes dures, cuites par la chaleur terrible du soleil, et de
grandes plagesblanchesà lacourbe parfaite, immobiles devant la mer
5de sable rouge ».
En ce sens, le désert de sable, bien au-delà de la simple
représentation, bien au-delà des invariants qui le forment, est aussi la
projection de nos références morales et affectives. Il en va ainsi de la
dune lascive et sensuelle que l’on trouve souvent dans la littérature
exotique ou dans l’imagerie populaire actuelle. On peut y voir un
simple transfert du sable vers la féminité et plus encore vers la
maternité.Elément mouvant, souventassociéà lachaleur du soleil qui
4
ThéodoreMonod,Méharées,Arles,Éd.ActesSud, 1989, p. 20-21.
5Jean-Marie-Gustave Le Clézio, Désert, Paris, Gallimard, Coll. «NRF », 1980,
p. 91.Voir le livre deSimone Domange,Le Clézio ou la quête du désert,Paris,Éd.
Imago, 1993 qui traite en profondeur de toutes les perspectives possibles entre les
divers éléments.
15le rend tiède ou brûlant, agréable au toucher, doux. Puis la dune
ellemême avec ses formes érotiques tel un corps alangui fait que le
vocabulaire employé pour la décrire est souvent celui de l’attraction
ou de la tendresseainsi quecelui de la protection.On s’y love, on s’y
blottit, on y pénètre, on s’y enveloppe. Psichari lui-même, plutôt
rigide et moral, ressentitcetattrait,cette féminité dont il parle:
Je suis retourné, un jour dans cette dune d’Ouaran, la grande
tentatrice, l’Ennuyée. Quel aimant m’attirait […] ? Nous aussi,
me disais-je, nous pourrions imaginer dans cette mer une autre
Lorelei. Au lieu de la chevelure d’algues et des regards
glauques, elle aurait la tête couronnée de lumière, le regard
6apitoyé d’unangebleu…
La femme et la mer sont ici réunies dans la dune. Si le sable et la
dune sont femmes, ils sont aussi maternité et, par-delà, protection,
enveloppement. Ils dressent un rempart invisible entre celui qui s’y
réfugie et le monde extérieur.Saint-Exupéry voitPort-Etiennecomme
un refuge parce que «les rezzous sont taris par le sable, les menaces
7sont amorties par tant de sable ». Ce rempart est certes souvent à
double tranchant, mais il existe, offrant un possible refugeà l’écho du
monde. De la maternité à l’enfant, il n’y a qu’un petit pas que nous
franchissons, car le sable est aussi en rapport avec l’enfance. Il offre
souvent un des premiers contacts avec la matière, par exemple dans
les jeux de plage où l’on dresse des pâtés, puis deschâteaux.
Mais le sable a plusieurs lectures possibles. Dans une lettre à un
ami,JeanDubuffet laisse entendre les diversaspects du sable,celui du
simple stéréotype fixant une réalité, celui d’une comparaison avec
l’eau, peut-être même avec la féminité, et celui plus complexe d’une
ouverture sur l’imaginaire (le peintre fera ainsi des toiles nommées
Texturologies à partir de sable encollé notamment, recréation du sol
désertique et de ce qui s’y laisse lire mieux, plus, autrement
qu’ailleurs. Un de ses tableaux se nommeà juste titre Lecture au sol,
1957).
Je t’ai envoyé une boîte de sable,échantillon de l’objet
capital du pays. Tu verras bien comme ce matériau est
6
Ernest Psichari, Les Voix qui crient dans le désert, souvenirs d'Afrique, Paris, Éd.
LouisConard, 1920.
7
Antoine deSaint-Exupéry,Terre des hommes,Paris,Gallimard, 1939.
16intéressant. Sur le flanc des dunes, il glisse et coule comme un
liquide. Point de meilleur compagnon pour l’homme que le
sable.On ne se lasse pas d’y plonger les mains, de le pétrir, d’y
8faire des tracés et des empreintes.
C’est à travers le sable, en tant que représentant communément
admis du désert tout entier, que la quête s’initie, qu’il s’agisse de la
quête d’un imaginaire pour lesartistes (duquel naît l’inspiration pour
le peintreDubuffet par exemple) ou de la quête de soi-même.Le sable
estce qui permet un enfouissement physiquecomme en soi-même, on
peut s’y fondre pour mieux s’y trouver. Ainsi dans un espace aussi
particulier que le désert, lecycle des régressions et des renaissances se
fait jourà travers la médiation du sable: «Pourtant m’aventurant dans
la mer de sable […], je rentrais en moi-même, j’essayais de saisir le
9sens de monaction… » .
Gaston Bachelard, dans L’Eau et les rêves,pose l’homme comme
éprouvant le besoin de se confronter au paysage afin de stimuler sa
rêverie de puissance. Le désert, en tant que paysage extrême,
provoque le principe de projection dynamique:
Le monde est ma provocation.Jecomprends le monde parce
que je le surprends avec mes forces incisives, avec mes forces
dirigées, dans la juste hiérarchie de mes offenses, comme des
réalisations de ma juste colère, de ma colère toujours
10victorieuse, toujoursconquérante.
Le désert est le témoin de l’élan vital d’une personne face au défi
qu’elle s’est lancé et il est aussi le défi. Ceuxqui entrent dans cet
espace, ouautrement dit danscechallenge, meurentau monde d’où ils
viennent et renaissent ensuite. L’épreuve est curative d’après ce
principe de projection dynamique. Face aux grands éléments – le feu,
la terre, l’eau et l’air – qui représentent la nécessaire adversité dont
l’hommeabesoin, s’effectue le transfert de lacolère, de la souffrance,
etc., par lequel l’homme va se libérer pour ensuite s’apaiser. De plus,
le sable a cette particularité de pouvoir être assimilé à chacun des
8
Jean Dubuffet, Lettres à Jacques Bernes, 1946-1985 , Paris, Éd. Hermann, 1991,
p. 37.
9
E.Psichari,LesVoix quicrient dans le désert, souvenirs d'Afrique, op.cit.
10Gaston Bachelard, L’Eau et les Rêves, Paris, Éd. J. Corti,«Le Livre de poche »,
1942, p. 181.
17quatre éléments. L’air est chargé de ces particules sablonneuses que
déplace le vent et qui forment les dunes, brûlant les poumons et les
yeux; mais il est aussi la terre réduite en minuscules grains fluides
comme l’eau et immense telle une mer de sable. Est-ce alors une
adversité paroxystique que l’homme va chercher au désert quand il
l’imagine de sable fait ?
11«Le sable, le sable, partout le sable ferme le paysage ».
Lapierreetlereg
On découvrait mieux encore les montagnes, les djebels noirs,
le désert de pierre et de poussière, pleins de formes indistinctes.
Des formes en attente, dont la métamorphose entière
12demanderait une éternité.
Comme nous l’avons dit précédemment, le désert est d’abord vu et
imaginé sous l’aspect du sable, paysage imaginaire par excellence,
tourà tour enchanteur, protecteur ou hostile quand la tempête se lève,
quand s’y perdent les traces qui ramènent vers la vie. Pourtant, il
représente à peine un cinquième de ce qu’est le désert, physiquement
parlant. Son frère noir, son pendant tout aussi symbolique, parfois
perçu comme son contraire, est fait de pierres. Elles forment soit des
reliefs montagneux, des plateaux de rocailles (appelés hamadaau
Sahara), soit le plus souvent d’immenses étendues mornes et plates
appelées reg.Généralement, il est liéà l’idée de monotonie,à l’infini,
à l’absence de beauté et de grandeur (au sens du sublime et de la
transcendance), età toutce qui évoque la mort.
Mais il est très symptomatique qu’il soit quasiment toujours
relégué au second plan, voire oublié. Prenons l’exemple de
13L’ABCdaire des Déserts . Ce livre se présente sous la forme d’une
petite encyclopédie, or nulle part il n’y a trace d’articles relatifs aux
mots «pierre », « reg », «caillou », « roche », «hamada »… S’y
trouvent, par contre, en bonne position ceux relatifsaux mots
« sable », «dune », «dawwâda»(massif de dunes), «erg»…
11 Mohamed ag Mohamed, Souvenirs d’un Targui, Éd. Maison Rhodanienne, 1984,
rééd. «Lacaravane de sel », inParis-Dakar,autres nouvelles,Paris,Éd. duSouffle,
1987, p. 75.
12
SimoneJacquemard,LallaZahra ,Paris,Éd. duSeuil, 1983, p. 85.
13Jean-Loïc Le Quellec et Guy Barthélemy, ABCdaire des déserts, Paris, Éd.
Flammarion, 1997.
18L’ouvrageayant été publié en 1997,cela montrebien quelle place leur
est, encoreaujourd’hui, respectivementaccordée.
Au mieux, le reg seraassociéà des états descriptifs de la terre telles
la sécheresse, lachaleur intense qui s’en dégage…«Désert de pierres ;
aridité ; des schistes brillent ; des cicindèles volètent: des joncs
14sèchent ; tout crépite ausoleil ». Mais le plus souvent la description
du reg s’allie à l’impression déconcertante ressentie devant un
paysageaussi étrange,aussi inhabituel.Le vocabulaire décritaussi les
frayeurs intérieures, les sentiments d’oppression et de peur, de terreur
et d’angoisse.
Le Tanezrouft, ou «le bled el-Ateuch », comme disent les
Arabes, c’est le pays de la soif ou, pour mieux dire, l’enfer.
Pendant des kilomètres, à perte de vue, la plaine de reg
désertique s’étend sans eau, sans végétation. C’est dit-on, le
désert dans le désert […], c’est la désolation dans un silence de
15mort.
QuandThéodoreMonod dit que«le désert, c’est le squelette de la
terre »,c’est au reg qu’il fait référence. En effet, l’aspect minéral du
désert est renforcé par l’uniformitédeces étenduescaillouteuses et par
l’absence de verticalité ; ici tout est à l’horizontal et à perte de vue.
Or, ce qui semble n’avoir pas de fin est perçu de deux façons: soit
l’éternité, soit le néant. L’éternité a quelque chose de positif, elle
serait ce que la vie a de meilleur et qui durerait toujours ; elle est, de
ce fait, plus rarement perçue comme un état angoissant parce qu’elle
est imaginée comme un état sans heurt, serein, qui s’écoule
simplement tel quel, pour toujours, immuable.Dans sonabord positif,
elle peut aussi être sacralisée et intégréeà une vision religieuse, forte,
quasi immanente au désert. Tandis que le néant est connoté
négativement. Il est le vide, l’absence de vie, le froid du non-être, le
seuil de la mort.Il est implacable et horrifiant.Il ne semble ni humain
ni réel.
Le reg, souvent associé au néant, est décrit en termes d’irréalité, il
ne ressemble pas à l’image que l’on se fait d’un paysage terrestre.
C’est donc toutà fait naturellement qu’il sera rapproché d’un paysage
14
André Gide, Les Nourritures terrestres, Paris, Gallimard, Coll. «Folio »,
19171936, p. 145.
15
HenriLhote,LeSahara, désert mystérieux,Paris,Éd. impr.Busson, 1937.
19