Le rire carnavalesque dans les romans de Sony Labou Tansi

-

Français
118 pages
Lire un extrait
Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus

Description

L'expression "littérature carnavalisée" désigne des oeuvres littéraires dont l'esthétique est fondée sur le rire ambivalent des festivités. Cette littérature de fête utilise la langue, les formes et les images spécifiques aux festivités populaires. Dans la présente étude, Daniel Matokot démontre comment, par la folie du langage, avec ses "mocheries" et ses "tropicalités", mais aussi par l'ironie, l'humour et la satire, l'écrivain congolais Sony Labou Tansi (1947-1995) organise ses récits en fêtes carnavalesques et recrée ainsi la démesure de la fête appelée carnaval.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 mars 2011
Nombre de lectures 141
EAN13 9782296803008
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Signaler un problème









Le rire carnavalesque
dans les romans
de Sony Labou Tansi

Approches littéraires
Collection dirigée par Maguy Albet

Dernières parutions

Mureille Lucie CLÉMENT,Andreï Makine, Le multilinguisme, la
photographie, le cinéma et la musique dans son œuvre,2010
Maha BEN ABDELADHIM,Lorand Gaspar en question de
l'errance, 2010.
A. DELMOTTE-HALTER,Duras d'une écriture de la violence au
travail de l'obscène, 2010.
M. EUZENOT-LEMOIGNE,Sony Labou Tansi. La subjectivation
du lecteur dans l'œuvre romanesque, 2010.
B. CHAHINE, Le chercheur d'orde J. M. G. Le Clézio,
problématique du héros, 2010.
Y. OTENG,Pluralité culturelle dans le roman francophone,
2010,
Angelica WERNECK,Mémoires et Désirs. Marguerite
Duras/Gabrielle Roy, 2010.
Agnès AGUER,L'avocat dans la littérature du Moyen Âge et
de la Renaissance, 2010.
Sylvie GAZAGNE,Salah Stétié, lecteur de Rimbaud et de
Mallarmé. Regard critique, regard créatif, 2010.
Élodie RAVIDAT,Jean Giraudoux: la crise du langage dans
La guerre de Troie n’aura pas lieu et Électre, 2010.
A. CHRAÏBI, C. RAMIREZ,L’héritage des Mille et une nuits
et du récit oriental en Espagne et en Occident, 2009.
Gloria SARAVAYA,Un dialogue interculturel, 2009.
Nelly MAREINE,Henri Miller, Blaise Cendrars. Deux âmes
sœurs, 2009.
Christian PAVIOT,Césaire autrement. Le mysticisme du
Cahier d’un retour au pays natal, 2009.
Liza STEINER,Sade-Houellebecq, du boudoir au sex-shop,
2009.
Jamal ZEMRANI,Sémiotique des textes d’Azouz Begag, 2009.
May FAROUK,Tahar Ben Jelloun. Etude des enjeux réflexifs
dans l’œuvre, 2008.


Daniel Matokot











Le rire carnavalesque
dans les romans
de Sony Labou Tansi


Préface d’Augustin de Souza



























































Publication du
Centre d’études stratégiques du bassin du Congo
sous la direction d’Aimé Dieudonné MIANZENZA
Site internet : http://www.cesbc.org

© L’Harmattan, 2011
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-54359-1
EAN : 9782296543591




PRÉFACE



Que l’on ne se méprenne pas: le titre de cet essai que
propose DanielMATOKOT,Le rire carnavalesque dans les
romans de Sony Labou Tansi, n’est ni trivial ni frivole.
D’abord, l’expression« rire carnavalesque» s’apparente à un
type d’analyse qui s’attache aux fonctions des énoncés
déconcertants, insolites et volontaires bouleversant
l’expérience prosaïque. Ensuite, en tant que mode opératoire,
elle est portée par une intention critique et une sensibilité qui
l’orientent dans l’œuvre romanesque de Sony Labou Tansi :
un écrivain «engageant ».Autant dire que des auteurs
comme Ahmadou Kourouma et Mongo Béti, pour ne citer
qu’eux, fournissent à cet égard un matériau considérable à
tout chercheur soucieux de révéler et faire apparaître un
registre émotionnel massif aux contours indéfinis propres au
caractère imprévisible de la réception.Enfin, c’est en vertu de
ce regard nouveau porté sur Sony Labou Tansi que cette
étude mérite d’être lue,d’autant que sa genèse et son
élaboration plongent dans la réalitéd’un espace-temps
africain soumiseà l’arbitraire d’un système étouffant et
pervers où l’auteur et son «maître »ont fait acte de
résistance.
En effet, de l’aveu de Daniel MATOKOT, une fois par an,
Sony Labou Tansi répondait toujours présent à l’invitation
qu’il lui adressait en tant que chef de département de français
du Lycée Savorgnan de Brazza à Brazzaville (Congo), pour
des échanges culturels avec les élèves de cet établissement.
L’homme était « exceptionnel, humble et affable ». Sa facilité
d’expression était remarquable: «il s’exprimait comme s’il

5

écrivait ».Il était ainsi question de sensibiliser de jeunes
esprits à décrypter le contexte existentiel dans lequel ils
vivaient.
Ses nombreux échanges avec Sony Labou Tansi ont donné
lieu à des entretiens retranscrits, authentifiant son étude qui a
été soutenue le 19 février 1987 devant un jury de la Faculté
des Lettres et des Sciences humaines de l’université Marien
Ngouabi de Brazzaville.D’ailleurs, Sony Labou Tansi a
honoré de sa présence cette soutenance.
Aujourd’hui,par cet essai, Daniel MATOKOT rend
hommage à cette filiation intellectuelle. Il contribue à
l’ouverture de nouveaux chantiers; autant de sentiers qui
revitalisent le débat dans la littérature négro-africaine tant par
la forme que par les questions du rapport au pouvoir.

6

Augustin de SOUZA,
Diplômé de philosophie
de l’Université Paris 1Panthéon-Sorbonne.






INTRODUCTION


Rire est une manière d’exprimer ses sentimentgaieté,s :
honte ou tristesse. Ce phénomène, qui prend souvent pour
cible les travers des individus ou d’un groupe, occupe dans
toute société humaine, une place prépondérante. Chaque
peuple, chaque groupe social possède sa forme particulière de
comique générateur du rire. Il en est de même de chaque
époque. Cette grande diversité laisse entrevoir les difficultés
auxquelles on est confronté lorsqu’on cherche à définir le
comique et son corollaire le rire.
La présente étude porte sur une forme particulière du rire :
le rire carnavalesque. Elle s’inscrit dans le cadre de la
littérature africaine de langue française. Son champ est
circonscrit à quatre romans de Sony Labou Tansi publiés à
Paris aux Éditions du Seuil:La vie et demie (1979),L’État
honteux(1981),L’Anté-peuple(1983) etLes sept solitudes de
Lorsa Lopez(1985).
Sony Labou Tansi, de son vrai nom Sony Marcel, est l’un
des écrivains congolais de langue française dont la notoriété
sur le plan national et international est incontestée. Né le
5 juin1947 à Kimwanza (Congo Belge) et mort le 14 juin
1995 à Brazzaville (Congo), il appartient à la nouvelle
génération des écrivains qui, par la qualité de leurs œuvres,
ont contribué au renouvellement du discours romanesque
négro-africain. Ce renouvellement se remarque, non
seulement dans le choixet l’originalitédes thèmes abordés,
mais surtout dans la volonté de créer une écriture nouvelle.
L’intérêt dela présente étude réside dans le fait qu’elle
appliqueà une œuvre négro-africaine une méthode d’analyse
littéraire particulière, celle du critique russe Mikhaïl

7

Bakhtine, exposée et développée principalement dans deux
ouvrages critiques:Esthétique et théorie du romanet
L’œuvre de François Rabelais et la culture populaire au
Moyen-Age et sous la Renaissance. Son objectif est de
contribuer à la lecture sous un éclairage neuf des romans de
Sony Labou Tansi.
Mikhaïl Bakhtine a analysédans ces ouvrages ce qu’il
appelle la « littérature carnavalisée ».
L’expression désigne un ensemble d’œuvres littéraires
dontl’esthétique est fondée sur le rire ambivalent des
festivités. Il s’agit d’une littérature de fête où l’on retrouve
les réjouissances caractéristiques du carnaval et qui utilise
largement la langue, les formes et les images spécifiques aux
festivités populaires.
La «littérature carnavalisée» se caractérise entre autres
par le recours aux genres inédits, par le changement du sens
des mots, l’usage des grossièretés et des jurons, par
l’exagération, par le dédoublement des personnages, par
l’usage du masque, par la structure dialogique et
polyphonique.
L’exemple le plus significatif de ce genre de littérature est
l’œuvre de François Rabelais (PantagrueletGargantua). Cet
auteur a usé du procédé de carnavalisation pour pénétrer les
zonesde l’homme et des relations humaines.
Mikhaïl Bakhtinea tenté d’expliquer l’œuvre
rabelaisienne par la notion de carnavalisation.
Cette perception a été contestée par certains critiques.
C’est le cas de Pierre V. Zima qui,en se référant à la société
ème
russe du XXsiècle,estime que cette méthode n’est guère
satisfaisante lorsqu’elle est appliquée aux romans russes
modernes car, écrit-il, «… dans la société russe du

8

ème
XX siècle,le carnaval ne joue plus du tout le même rôle
1
critique et populaire qu’audébut de la Renaissance. »
Pierre V. Zima conclut : «…l’argument sociologique qui
relie l’institution carnavalesque au roman est bien moins
convaincant dans le cas de Dostoïevski et de Th. Mann que
2
dans le cas de Rabelais. »
En tentant d’appliquer cette notion de «littérature
carnavalisée» à des œuvres négro-africaines,on s’expose aux
mêmes griefs. Certains estiment que le terme
« carnavalesque» ne peut s’appliquer à des œuvres littéraires
modernes, encore moins aux œuvres littéraires d’auteurs
négro-africains. Ils auront raison s’ils ne prennent pas en
compte les définitions accordées au mot « carnavalesque » et à
l’expression «littérature carnavalisée ».
Le carnavaln’a pas de frontières spatiales et temporelles.
Il est universel. Il revêt des aspects variés suivant les
époques, les pays, les continents. Ces aspects sont abordés
ici, particulièrement dans une société en transition dans
laquelle l’oralité est encore largement dominante. Ainsi dans
une société où celle-ci est encore fonctionnelle, oùl’existence
de la communauté est encore réglée par des rites fondés sur le
rythme des travaux, des jours et des saisons, où la vie
collective l’emporteencore sur la vie individuelle, où les
cosmogonies et les mythes sont toujours vécus par la
collectivité, il est possible de découvrir, toutes proportions
gardées, des éléments assimilables à ceux du carnaval (port
du masque, déguisement, banquet, libations, grossièretés,
jurons, rire, …). Tous ces éléments mettent enexergue les
préoccupationsde l’espèce humaine,quels que soient
l’espace et le temps: la vie et la mort.


1
ZIMA,Pierre V.,Pour une sociologie du texte littéraire, Paris, Union
Générale des Éditions, 1978, p. 242, Coll.10/18.
2
Idem.

9

Il ne s’agit pas d’étudier de manière exhaustivela culture
populaire négro-africaine,mais d’amener à reconnaître que
cette culture populaire offre aux écrivains africains la
possibilité d’user dans leurs œuvres d’une esthétique fondée
sur l’esprit carnavalesque.
Pour éviter toute confusion dans le développement du
sujet, à travers des mots ou desexpressions dont l’emploi
quotidien révèle souvent des variations de sens considérables,
et pour rendre plus explicite l’intitulé de cette analyse, il est
nécessaire de poser clairement le cadre conceptuel dans
lequelil s’inscrit.
Le mot «carnaval »vient de l’italien « carnavales »qui
désigne la fête appelée Mardi-gras. Cette fête s’étend du Jour
des Rois au Mercredi des Cendres; elle précède le Carême.
Le carnaval (oucarne vale) signifie littéralement «l’adieu à
la chair ».
Pour EugenioD’Ors, le carnaval« … dans l’ordonnance
de l’année authentiquement catholique, est presque aussi
3
liturgique que le carême ».
Le goût du masque et du déguisement a été à l’origine des
cortèges burlesques dont le carnaval est le plus grand
moment. Les Grecs et les Romains organisaient déjà des fêtes
4
étranges :Saturnales, Bacchanales, Lupercales, etc. Le
carnaval dérive fondamentalement de ces festivités. Au cours
du carnaval, le goût du travestissement se manifeste avec un
mélange du profane et du sacré.
Essayant de cerner la richesse, la profondeur et la valeur
du carnaval, en l’occurrence celui de Rome, Goethe écrit
dans sesVoyages en Suisse et en Italie: «Le carnaval de


3
ORS, Eugenio d,Du baroque, Paris, Gallimard, Coll. Idées, 1935, p. 23.
4
Saturnales : fête en l’honneur du dieuSaturne. Célébrée à Rome le 16
des Calendes de janvier (17 décembre), elle durait à l’origine un jour.
Bacchanales: fête en l’honneur de Bacchus, dieu de la vigne.Lupercales :
fête célébrée à la mi-février en l’honneur de Pan, dieu des bergers.

10

Rome n’est pas […] une fête que l’on donne au peuple, mais
5
que le peuple se donne à lui-même ».
Il ajoute: «Point de procession brillante à l’approche de
laquelle le peuple doive prier et s’étonner: ici on se borne à
donner un signal qui annonce que chacun peut se montrer
aussi fou et aussi extravagant qu’il voudra, et qu’à
l’exception des coups et des poignards, presque tout est
6
permis. »
Le carnaval permet un affranchissement total du sérieux
de la vie.
« Le principe comique qui préside aux rites du carnaval les
[les peuples] affranchit totalement de tout dogmatisme
religieux ou ecclésiastique, du mysticisme, de la piété, ils
sont en outre entièrement dénués de caractère magique ou
7
incantatoire. »
Le carnaval se moque de ce qui est officiel ou sérieux.
C’est une manière de rabaisser ce qui est élevé afin de le
mettre à la portée de tous. Les déshérités, pour un laps de
temps, sont à égalité avec les nobles car, pendant le carnaval,
les classes sociales sont abolies et confondues dans un
anonymat général. Le carnaval est «…un état particulier du
monde entier: sa renaissance et sa rénovation auxquelles
8
chaque individu participe. »
Lors des festivités occupant une place importante dans les
civilisations, le carnaval apparaît comme «…la seconde vie
9
du peuple, basée sur le principe du rire» ,autrement dit
comme «…le triomphe d’une sorte d’affranchissement
provisoire de la vertu dominante et du régime existant,

5
GOETHE,Voyages en Suisse et en Italie, Paris, Hachette, 1862, p. 458.
6
Idem.
7
BAKHTINE,Mikhaïl,L’œuvre de François Rabelaiset la Culture
Populaire au Moyen-âge et sous la Renaissance, Paris, Gallimard, 1982,
p. 16.
8
Idem, p. 16.
9
Ibid., p. 18.

11