Lou Andreas-Salomé
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Description

Qui a lu ou déjà voulu lire Lou Andreas-Salomé ? Célébrée en tant que muse ou égérie des hommes les plus illustres (Nietzsche, Rilke ou encore Freud), cette grande inspiratrice n'en a pas moins été une femme de lettres prolixe autant qu'une intellectuelle des plus recherchées au sein de l'intelligentsia européenne du début du XXe siècle. Aussi, cet essai invite le lecteur à découvrir la démarche intellectuelle et intime de Lou Andreas-Salomé dans son rôle d'écrivain.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 avril 2012
Nombre de lectures 20
EAN13 9782296487222
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0082€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Lou Andreas-Salomé
ou le paradoxe de l’écriture de soi
Approches littéraires
Collection dirigée par Maguy Albet

Dernières parutions

Florence CHARRIER, Le Procès de l’excès chez Queneau et Bataille , 2012.
Mansour DRAME, Poésie de la négritude , 2012.
Mamadou Abdoulaye LY, La Théâtralité dans les romans d’André Malraux , 2012.
Dominique VAL-ZIENTA, Les Misérables, l’Évangile selon "saint Hugo" ?, 2012.
Yannick TORLINI, Ghérasim Luca, le poète de la voix , 2011.
Camille DAMÉGO-MANDEU, Le verbe et le discours politique dans Un fusil dans la main, un poème dans la poche d’Emmanuel Dongala , 2011.
Agnès AGUER, L’avocat dans la littérature de l’Ancien Régime , 2011.
Christian SCHOENAERS, Écriture et quête de soi chez Fatou Diome, Aïssatou Diamanka-Besland, Aminata Zaaria , 2011.
Sandrine LETURCQ, Jacques Sternberg, Une esthétique de la terreur , 2011.
Yasue IKAZAKI, Simone de Beauvoir, la narration en question , 2011.
Bouali KOUADRI-MOSTEFAOUI, Lectures d’Assia Djebar. Analyse linéaire de trois romans : L’amour, la fantasia, Ombre sultane, La femme sans sépulture, 2011 .
Daniel MATOKOT, Le rire carnavalesque dans les romans de Sony Labou Tansi , 2011.
Mureille Lucie CLÉMENT, Andreï Makine, Le multilinguisme, la photographie, le cinéma et la musique dans son œuvre , 2010
Maha BEN ABDELADHIM, Lorand Gaspar en question de l’errance , 2010.
A. DELMOTTE-HALTER, Duras d’une écriture de la violence au travail de l’obscène , 2010.
M. EUZENOT-LEMOIGNE, Sony Labou Tansi. La subjectivation du lecteur dans l’œuvre romanesque , 2010.
CALISTO


Lou Andreas-Salomé
ou le paradoxe de l’écriture de soi
© L’Harmattan, 2012
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-96173-9
EAN : 9782296961739

Fabrication numérique : Actissia Services, 2012
Je suis éternellement fidèle aux souvenirs ;
je ne le serai jamais aux hommes.


Lou Andreas-Salomé,
Ma Vie, p 149.
AVERTISSEMENT AU LECTEUR
L’essai « Lou Andréas-Salomé ou le paradoxe de l’écriture de soi » fut rédigé il y a une dizaine d’années alors que j’entamais une maîtrise de Lettres modernes. Passionnée par la vie et la puissance intellectuelle de cette femme, je me plongeai avec avidité au cœur des rares biographies et articles la concernant. Un constat relatif à l’absence d’études littéraires consacrées à son œuvre m’avait alors frappée. Intriguée tant par la diversité des textes saloméens que par la discrétion éditoriale dont ils faisaient l’objet (car le grand public connaît bien cette figure féminine mais qui a vraiment lu Lou Andreas-Salomé ?), je décidai de m’intéresser à l’ensemble de ses écrits pour tenter d’en révéler au mieux le fil directeur et la teneur.
A ma grande surprise, j’aboutis à un paradoxe pour le moins étonnant et révélateur d’une écriture de soi tout à fait singulière. Depuis 2001, une dizaine de livres consacrés à la vie, aux relations et plus rarement aux écrits de la psychanalyste-femme de lettres a été publiée. Des traductions de romans ou autres nouvelles en français ont vu le jour ; son livre consacré à Nietzsche a été réédité, sa correspondance avec Anna Freud fut publiée. L’œuvre et la vie de Lou Andreas-Salomé ne cessent de se dévoiler suscitant nouvelles pistes d’analyse et curiosité. Aussi, au regard de l’engouement sans cesse renouvelé des lecteurs et chercheurs, au vu du peu (voire de l’inexistence) d’essais consacrés au genre autobiographique et à l’écriture de soi au sein des écrits de Lou Andreas-Salomé, je souhaiterais désormais faire partager au grand public ce mémoire, demeuré jusqu’alors exclusif au cadre universitaire. Bien-sûr et malgré une reprise scripturale effective, ce dernier demeure lacunaire. Ecrit au début des années 2000, il ne fait l’exégèse des biographies et autres écrits consacrés à Lou Andreas-Salomé ces dernières années. Il ne fait état non plus des incroyables avancées de la critique littéraire dans le champ de l’autobiographie et de l’écriture de soi, notamment de la problématique relative à l’autofiction. Car le propos se situe ailleurs et demeure pérenne à ce jour. Cet essai convie le lecteur à découvrir la démarche intellectuelle et intime de Lou Andreas-Salomé dans son rôle d’écrivain. Chacun est invité à démêler les fils de l’écriture autobiographique et romanesque saloméenne afin d’appréhender les jeux de non-dits et les révélations subtiles que la femme se charge de tisser tout au long de son existence. Cet essai, en tant qu’enquête consacrée aux processus de création littéraire conduit à un paradoxe latent et récurrent de l’œuvre saloméenne. Il a pour ambition de mettre en lumière une écriture de soi moderne et nuancée, révélatrice tant de la pensée que de la personnalité de Lou Andreas-Salomé.
Vouloir connaître Lou Andreas-Salomé répond à un désir de pluralité. Cette femme déterminée, située tel un ange protecteur dans l’ombre de personnes illustres comme Nietzsche, Rilke ou encore Freud, a excellé de prime abord et sans conteste, dans l’art de la maïeutique {1} . Muse, égérie ou encore fidèle disciple, son destin est (par trop) souvent associé aux hommes auxquels elle a offert la plupart de ses expériences littéraires, philosophiques et psychanalytiques. Vouloir connaître Lou Andreas-Salomé nécessite une approche toute particulière, mêlant dicible et indicible, intuition et déduction, creusant au plus profond d’une écriture toute naturelle, presque anodine, pour aboutir sur une rive peu visitée encore, celle de l’intériorité. Cette approche de l’intime par l’écriture conduit inévitablement à la lecture de nombreux de ses travaux mais nous pousse également à la connaissance des faits essentiels de sa vie. Née à Saint-Pétersbourg le 12 février 1861, elle est le sixième enfant et l’unique fille du général Gustav von Salomé {2} – descendant de huguenots d’Avignon, exilés en Allemagne puis en Russie et convertis au protestantisme – et de Louise Wilm (dite Mouchka), originaire d’Allemagne et d’obédience luthérienne. Le couple accompagne l’évolution du pays russe, le général est au service du Tsar Alexandre II puis Alexandre III, en 1861. La jeune Liolia (c’est le prénom que lui donnèrent ses parents), grandit dans un milieu essentiellement masculin, aux côtés de frères adorés et d’un père qu’elle vénère comme un Dieu.

Très tôt, elle fait preuve d’une imagination débordante – voire démesurée {3} – qui la mène vers la première découverte douloureuse et fondamentale de sa vie : la perte de la foi en Dieu. Refusant de faire sa confirmation, elle contacte, à l’âge de 17 ans, le pasteur Hendrick Gillot, homme éminemment cultivé, très grand orateur de surcroît, afin qu’il lui vienne en aide. Séduit par l’intelligence et la vivacité d’esprit de la jeune fille, il s’empresse d’étancher la soif et le désir de connaissances de Liolia (qu’il prénomme désormais Lou, prénom qu’elle conservera toute sa vie). Les études qu’elle suit auprès du pasteur la dirigent dans le domaine d’un savoir et d’une connaissance encyclopédiques, mais aussi dans l’expérience première de l’amour qu’elle rejette violemment et irrémédiablement. En 1880, Lou Salomé se rend à Zurich pour étudier la théologie, la philosophie et l’histoire de l’art.

A l’âge de vingt-deux ans, alors qu’elle ne possède qu’une expérience limitée de l’art poétique, elle entreprend ses premiers véritables travaux d’écriture et publie par la suite pas moins de vingt nouvelles, huit romans et une pièce de théâtre (d’autres écrits étant toujours méconnus du public à ce jour {4} ). La jeune Lou se fait écrivain et noue dès lors une relation durable avec l’écriture. Avec sa mère, elle parcourt l’Europe et attire peu à peu la curiosité de la société intellectuelle. Elle rencontre à Rome, chez Malvida von Meysenbug, le philosophe Paul Rée (lequel sera à l’origine de sa rencontre avec Nietzsche), avec qui elle va vivre quatre ans dans un tourbillon d’amitié et de confiance réciproques. Ensemble, et avec la sollicitation de Nietzsche en tant que troisième « élément », ils tentent de former une « trinité », expérience qui entrera plus tard dans la légende. A 26 ans, elle contracte un mariage inattendu et mystérieux avec l’orientaliste F.C Andreas, dont la mère est allemande d’origine malaise et le père, prince arménien. Ce mariage durera 45 ans mais ne sera jamais consommé.

Sa rencontre avec René Maria Rilke, en1897, est décisive. Elle a désormais trente-six ans et lui vingt, ils partagent alors une liaison intense et importante qui va durer plus de trois ans (pendant lesquels ils entreprennent deux voyages en Russie {5} ) et se poursuivre sur plus de trois décennies d’amitié. Comme le fit Gillot à l’égard du prénom Liola, Lou Andréas-Salomé transforme « René » – qu’elle estime trop féminin – en « Rainer ». A ce moment même, le poète expérimente la magie de l’acte créateur et du don de soi à ses dépends. Après leur séparation, le souci constant envers la psychologie complexe de Rilke représentera le déclencheur poussant Lou Andreas-Salomé à embrasser la cause psychanalytique.

En 1912, après une première rencontre prometteuse avec le maître de la psychanalyse, Lou se rend à Vienne afin de participer aux cours et réunions « du mercredi » de Freud. Elle est la seule femme acceptée au sein du cercle restreint. A partir de 1914, Lou Andréas-Salomé se consacre essentiellement à ses activités psychanalytiques et s’installe à Göttingen, où elle analyse de nombreux patients. Les années passent et Lou conserve toujours la même fougue et le même enthousiasme envers la vie. Dans ses dernières années, elle éprouve le besoin de renouer avec l’écriture littéraire et compose plusieurs romans avec un plaisir non dissimulé. De cette période date l’existence de deux livres particuliers dans la vie de Lou Andréas-Salomé. Il s’agit des Carnets intimes des dernières années {6} et du livre Ma Vie {7} , véritables révélateurs de la maturité et des questions mises au jour par le rapport privilégié au temps, que Lou entretient attentivement lors de la période ultime de sa vie. Ces deux livres composés comme des mémoires, s’imposent à l’auteur et deviennent source de réflexion, de souvenirs et d’énigmes parfois.

L’écriture de soi possède une place privilégiée au sein des compositions de Lou Andreas-Salomé, elle représente un continuum de sa vie quotidienne. La problématique qu’est le « paradoxe de l’écriture de soi chez Lou Andreas-Salomé » doit se concevoir selon une triple optique : la personne de Lou Andreas-Salomé d’une part, l’écriture autobiographique d’autre part et l’aboutissement à un paradoxe. Forme et contenu (une écriture particulière et une femme particulière) s’associent et fusionnent au nom d’une exigence, d’une existence, d’un paradoxe. Cette fusion d’une forme et d’un contenu répond à un double désir. Désir tout d’abord d’approcher la question de l’autobiographie, d’en découvrir les critères, les figures de base, les codes, puis de comprendre les motivations psychologiques et personnelles qui poussent à l’écriture de soi, de sa vie, de ses expériences vécues ou imaginées. Pourquoi une personne ressent-elle le besoin d’écrire sa vie ? Quels facteurs entrent en jeu ? Quelles en sont les motivations ? Quelles en sont les effets ? D’autres questions sourdent de ces interrogations et débouchent sur la thématique de « l’écriture miroir » : on écrit ce que l’on pense être, on s’écrit . La question de l’authenticité surgit alors, le jeu entre vérité et omission est mis au jour. Doit-on tout écrire ? Peut-on tout écrire ? Dans toute écriture autobiographique, un rapport au temps – et plus particulièrement à la mort – se manifeste. Ecrire sur soi, c’est se transposer hors du temps présent, se projeter dans le non-être, comme dans l’éternité. L’acte autobiographique agit comme une sorte de défi envers la mort, il peut prendre un caractère testamentaire parfois. Le rapport à autrui se pose alors. Pour qui écrit-on ? Pour soi ? Pour les autres ? La question de la réception de tout acte autobiographique s’impose et peut quelquefois informer le lecteur sur les motivations de l’auteur.

Désir également de porter cette réflexion sur l’écriture autobiographique, en la personne de Lou Andreas-Salomé, pour les raisons évoquées précédemment c’est à dire pour la richesse relationnelle de sa vie, ses amitiés fondatrices avec des hommes illustres ; mais aussi – et surtout – pour dépasser l’image d’égérie, de « femme à hommes » ou de « don juanisme au féminin {8} » que le temps s’est chargé de façonner à son égard. L’étude des écrits autobiographiques de Lou Andreas-Salomé doit nous conduire au-delà des stéréotypes et révéler une part de l’intime de l’auteur. La question de l’écriture de soi chez Lou Andreas-Salomé va orienter cet essai vers un élément inattendu et révélateur : le paradoxe. Sous cet angle, la lecture du récit de vie de Lou Andreas-Salomé peut prendre sens et la thématique de l’écriture de soi oser faire sens .
Lou Andreas-Salomé et l’autobiographie : les fragments d’une vie
I Approche autobiographique par les textes
1. Présentation des textes de Lou Andreas-Salomé
Ecrivain, Lou Andreas-Salomé l’a été dès son plus jeune âge et n’a cessé de tisser des liens profonds avec l’écriture jusqu’aux derniers moments de sa vie. S’il est vrai que son personnage fait partie du paysage littéraire et transculturel des années 1900, ses écrits n’en demeurent pas moins inconnus voire ignorés du grand public. Cette femme aux facultés intellectuelles étonnantes rédigea pourtant un nombre incalculable d’ouvrages, d’articles, d’essais, de romans ou encore de nouvelles (des pièces de théâtre ainsi que plusieurs ouvrages restent d’ailleurs inédits à ce jour). Sa correspondance avec Nietzsche, Rée, Rilke et Freud fut prolixe. Lou Andreas-Salomé aime écrire, elle trouve dans l’écriture une sensation de rapprochement avec la personne ou l’idée qu’elle affectionne. L’écriture est utilisée chez elle comme une articulation, elle devient jonction entre le sujet écrivant et l’objet évoqué. Par les mots, elle tente de rendre présente une entité défective, elle appelle les idées à la réalité. L’écriture se vit comme une nécessité chez Lou Andreas-Salomé, l’étude de ses ouvrages selon les distinctions génériques ou thématiques qu’ils comportent, en sont la digne preuve. Commençant ses premiers écrits par de la poésie, elle décide à 20 ans, de se lancer dans l’écriture de ses premiers ouvrages critiques sur Ibsen {9} tout d’abord, puis Nietzsche {10} par la suite. Mais elle ne peut résister bien longtemps à l’appel de la fiction ; elle en vient rapidement à l’écriture romanesque, à travers laquelle se manifestent quatre périodes notables de sa vie.

Les premières fictions se situent entre 1883 et 1895. Elles comportent toutes, deux thèmes centraux : la perte de la foi fortement ressentie dans la prime jeunesse et le désenchantement relevant d’un lien avec un homme plus âgé. Plusieurs œuvres correspondent à ce panorama, Une lutte pour Dieu {11} tout d’abord (paru sous le pseudonyme de Henri Lou en référence à Hendrick Gillot), puis son roman Ruth {12} à caractère éminemment autobiographique.

Les fictions de la féminité : au nombre de deux, elles sont écrites de 1896 à 1898. Lou a désormais trente-cinq ans. Fénitchka {13} est le récit d’une jeune fille russe faisant l’expérience des sentiments. Le deuxième roman s’intitule Une longue dissipation {14} , il mêle découverte amoureuse et déception, espoir et désillusion.

Les fictions de la maturité : au nombre de trois, elles sont rédigées entre 1902 et 1904. Ces romans font suite aux années de l’après Rilke et correspondent aux débuts de la vie de Lou à Göttingen. Ils portent sur des émotions et des préoccupations adultes, maritales, maternelles. Ma {15} , la Maison {16} et Rodinka {17} reflètent l’équilibre et la paix qu’a trouvés l’auteur. Dépourvus de l’urgence érotique et du caractère problématique des œuvres précédentes, ils sont plus ternes, d’une gratitude placide pour la maturité, le foyer, le pays et la capacité d’être soi-même.

Les dernières fictions se situent dans les années 1915-1919. Lou Andreas-Salomé tente de restituer ses souvenirs de jeunesse dans son dernier roman Jutta {18} , où le récit met en lumière les sombres passions de cinq frères et sœurs. S’ajoutent à ce livre, l’existence d’une pièce de théâtre, leDiable et sa grand-mère {19} , ainsi que trois nouvelles réunies en 1922, sous le titre L’heure sans Dieu {20} . Lou Andreas-Salomé partage avec le lecteur son bonheur de retrouver l’écriture romanesque après une longue période de travail psychanalytique. Elle renoue avec la littérature des liens authentiques et assidus. Dans la période ultime de sa vie, elle décide d’entreprendre l’écriture de son vécu. Elle produit deux livres divergents et complémentaires ( Ma Vie et les Carnets intimes des dernières années {21} ) dont elle refuse la publication de son vivant, par souci d’anonymat et de tranquillité. Ces deux ouvrages sont fondamentaux dans la compréhension du lien que Lou entretient avec l’écriture de soi, ils mettent au jour l’intégrité autant que la cohérence interne et absolue que la femme cultive.

L’écriture des Carnets intimes des dernières années débute en 1934, dans un climat politique comminatoire, en pleine menace de l’imminence des conflits antisémites. Lou a désormais soixante-treize ans et décide d’affirmer une fois pour toute sa personnalité esthétique et philosophique. A mi-chemin entre les Mémoires, le journal intime, l’autobiographie et le traité philosophique, les Carnets intimes se présentent comme une suite de séquences, rédigées de janvier 1934 à Mai 1936. Elle y traite principalement de la vieillesse, de l’amour, de la beauté, de la religion et des personnages clés de la littérature de son temps. Cet ouvrage dont nous ferons l’étude ultérieurement, contient certaines séquences personnelles, déjà citées par l’auteur au sein du livre Ma Vie .

Le texte Ma Vie – Esquisses de quelques souvenirs dont le titre exact allemand est « Eebensrückblick », c’est à dire Regard rétrospectif sur la vie , est rédigé, repris puis réélaboré de 1931 à 1937. Ma Vie représente son premier texte publié à titre posthume (en 1951) grâce aux efforts d’Ernst Pfeiffer, légataire de l’œuvre écrite et compagnon des vieux jours de Lou à partir de 1934. Lou Andreas-Salomé se penche à loisir sur les faits marquants de sa vie, comme si elle décrivait la charpente d’une maison qu’elle aurait elle-même construite. Quelques poutres massives soutiennent à elles seules l’ensemble de la maisonnée, elles sont désignées dans le langage de Lou, par le mot Erlebnis que l’on peut traduire en français par « expérience vécue » et non pas Erfahrung , désignant plutôt « l’expérience acquise ».

Parmi ces expériences figurent les éléments suivants : Dieu, l’enracinement (famille et Russie), le rapport à l’autre (amour tragique avec Gillot, amitié avec Paul Rée). Trois hommes sont désignés par leur propre nom : Rainer (Maria Rilke), Freud et Andreas. Tout s’articule autour de ces noms qui ont fonction de signifiants. Etrangement, Nietzsche n’a droit à aucun titre, ni en tant qu’« expérience », ni comme relation. Le contexte de la rencontre Nietzsche-Salomé est évoqué lors du récit de l’amitié qui lie Lou à Paul Rée. Le reste est fait de blancs : la chronologie effacée, les amants renvoyés à leur rôle anonyme de compagnons de voyage, les amis à une place de représentation et les tragédies relèvent bien souvent du récit anecdotique. Lou Andreas-Salomé semble gommer nombreux épisodes de sa vie ou plutôt les évoquer de manière suggestive, juste assez pour attiser vainement la curiosité du lecteur. La parcimonie des références envers certains hommes à l’instar de Nietzsche, illustre combien la femme évite de se grandir par connaissances célèbres interposées. Avec Ma Vie , on ne saurait imaginer livre plus éloigné du genre de récit « Les grands hommes de ma vie », que Lou aurait pu si facilement écrire. Elle se contente d’authentifier la merveille de la vie et l’heureuse abondance de satisfactions que celle-ci a pu lui procurer.

De par le titre, la structure et la thématique du livre Ma Vie , la catégorie du genre autobiographique s’impose au critique et au lecteur de ce texte. Au regard de la mort proche, la question de la vie dans sa jouissance plénière semble sourdre de son écriture. Les mécanismes poussant un être humain à écrire sa vie, à dresser son portrait, à s’écrire , ont opéré leur charme et déclenché une succession de souvenirs, « d’expériences vécues » comme le cite notre auteur. Mais avant de dégager les effets engendrés par l’écriture autobiographique chez Lou Andreas-Salomé, il semble naturel de rappeler les fonctionnements de l’acte autobiographique et les critères que cela implique, de façon à saisir précisément les motivations de l’auteur.


Définition et rappel théorique de l’écriture autobiographique

Autobiographie : l’apparition de ce mot au 18ème siècle traduit un tournant au sein d’une histoire des écritures de soi ayant son origine dans l’antiquité. Selon Gusdorf {22} , la première occurrence du mot apparaît en Allemagne en 1798, avec un texte-manifeste de F. Schlegel, le fondateur du romantisme. La première occurrence sous la forme anglaise autobiography est généralement attribuée au poète et critique R. Southey avec un article publié en 1809 dans le Quartely Review . Le mot anglais est ensuite importé en France et intronisé dans le dictionnaire de l’Académie française puis, dans son complément, en 1842. Selon le Trésor de la langue française, l’autobiographie représente aujourd’hui l’écriture de sa propre vie, dans ce qu’elle a de plus personnel. En somme, l’autobiographie définit tout récit en prose que quelqu’un fait de sa propre existence en mettant l’accent principal sur sa vie individuelle, et en particulier sur l’histoire de sa personnalité. Cette définition met en jeu des éléments appartenant à trois catégories différentes dont Philippe Lejeune {23} a relevé le fonctionnement :

● La forme du langage : le texte doit obligatoirement se présenter sous la forme d’un récit en prose.

● Le sujet traité : le texte a comme thématique principale la vie individuelle de l’auteur, il doit retracer tout ou partie de son histoire personnelle.

● La situation de l’auteur : elle est attestée par la présence de trois composantes que nous expliciterons sous le nom de « trinité » identitaire.


Une « trinité » identitaire

Par « trinité » identitaire nous entendons une identité commune à l’auteur, au narrateur et au personnage principal du livre autobiographique. En d’autres termes, il s’agit également de la notion de « pacte autobiographique » énoncée par Philippe Lejeune. L’autobiographie observe alors une fusion de l’identité du narrateur et du personnage principal par l’intermédiaire d’un récit que l’on nomme dans ce cas précis, récit homodiégétique (Genette {24} ). Le mécanisme du dédoublement du « je » est manifeste car l’autobiographie suppose nécessairement qu’il y ait identité du nom entre l’auteur (tel qu’il figure sur la couverture), le narrateur du récit et le personnage dont on parle.

De ce point de vue, le « je » devient alors sujet et objet du livre. Force est de constater qu’il existe alors un écart entre le « je » narrateur – et actuel – et le « je » narré, accompli et objet du récit. Cet écart d’identité entre « je » narré et « je » narrant s’explique aisément par l’écart temporel qui jalonne toute autobiographie. Le « je » du maintenant sert à raconter le « je » du passé. Comme le souligne L. Marin {25} , sous la même forme « je », deux temps complémentaires et discordants sont représentés au cœur du récit autobiographique : le présent d’une part et l’aoriste (je disais, je faisais) d’autre part ; chacun correspondant respectivement au « je » narrant et au « je » narré. Nul ne peut échapper à ce décalage entre le Moi actuel et le Moi révolu dont « je » parle. C’est ce que Bakhtine exprime avec la formule suivante :


Si je narre un évènement qui vient de m’arriver, je me trouve déjà comme narrateur (ou écrivain) hors du temps et de l’espace où l’épisode a eu lieu. L’identité absolue de mon « moi » avec le « moi » dont je parle est aussi impossible que de se suspendre soi même par les cheveux ! {26}


Paradoxe que d’avoir deux états différents sous la même forme… Le « je » narrant se différencie du « je » narré alors que les deux « je » représentent le même Moi ! Cet écart d’identité est inévitable et nécessaire dans l’acte d’écriture autobiographique tout comme dans chaque prise de parole faisant appel au regard rétrospectif sur soi. En effet, comme l’exprime Jean Starobinski, c’est parce que le moi révolu est différent du « je » actuel que ce dernier peut vraiment s’affirmer dans toutes ses prérogatives. Lors de l’écriture de son autobiographie, l’auteur se révèle à lui-même, se découvre par la narration même de son histoire. Ainsi, le récit de sa propre vie, de son « je » révolu constitue une sorte de révélateur identitaire, un apprentissage du Moi par le Moi. L’autobiographie engendre de ce fait, des traductions successives de la vérité infiniment complexe et partiellement indicible de tout être humain. L’ écrivant propose par son récit l’une de ses représentations de soi possibles, autour de laquelle il construit l’unité, la continuité de sa personne, laquelle s’inscrit comme deuxième composante de la situation de l’auteur.


Perspective et rétrospective du récit autobiographique

Ecrire son autobiographie, c’est essayer de saisir sa personne dans sa totalité, dans un mouvement récapitulatif de la synthèse du Moi. L’autobiographie est en quelque sorte le produit du regard en arrière que l’on porte sur sa vie et que l’on décide de mettre en mots. Du fait même de cette vision rétrospective de sa propre histoire, des souvenirs souvent lacunaires qui la portent mais aussi de la traduction en mots de ces souvenirs, le récit autobiographique est une re-construction. Chaque auteur construit son texte avec ses matériaux, avec sa manière de les percevoir, de les utiliser, de les choisir, de les organiser, de leur donner forme et mouvement afin de les faire revivre ou plutôt vivre à nouveau. Avec Ma Vie , Lou Andreas-Salomé n’échappe pas à la règle de l’écriture autobiographique. Elle respecte à première vue forme, langage (récit en prose), sujet traité (vie personnelle) et situation identitaire (auteur-narrateur-personnage). Néanmoins, devant les silences surprenants de certaines rencontres (à l’instar de celle avec Nietzsche) une analyse approfondie de l’œuvre semblerait judicieuse pour une détection complète des critères formels et thématiques du livre en tant que révélateurs ou non d’autobiographie.


Les paramètres révélateurs d’autobiographie chez Lou Andreas-Salomé

Ma Vie – et plus largement Les Carnets intimes des dernières années – constitue le produit d’une vie retranscrite. C’est à la fois un premier recueil de données (au sens brut) et un premier registre concernant le traitement que Lou en donne. S’agit-il pour l’écrivain de faire retour à ses racines, de se « reterritorialiser » après une longue période d’éloignement ou d’errance ? Cherche -t-elle au contraire à conjurer en quelque sorte une identité plus ou moins encombrante ? A moins qu’elle ne vise à unifier, à rassembler les identités quelques peu dissemblables ou même contradictoires qui ont pu jalonner son histoire. L’observation de la composition, de l’ossature du texte Ma Vie va nous permettre de reconstruire la démarche de l’auteur pour accéder au cœur du texte.

Ma Vie se présente en douze chapitres, classés selon les exigences intimes de l’auteur :
Expérience de Dieu
Expérience de l’amour
Expérience de la famille
Expérience de la Russie
Expérience de l’amitié
Parmi les hommes
Avec Rainer (extrait des Carnets intimes )
Rencontre avec Freud
Souvenir de Freud (extrait des Carnets intimes )
Avant-guerre et depuis
F.C Andreas
Ce qui manque à l’Esquisse (ajout de 1933)

Au vu de la variété des sujets abordés, Lou Andreas-Salomé n’est aucunement prisonnière des concepts prédéfinis. Sont réunis sous ces titres aussi bien une considération fondamentale (« L’Expérience de Dieu »), une confession (« Ce qui manque à l’Esquisse »), un traité didactique (« Rencontre avec Freud »), qu’un simple récit biographique (« Parmi les hommes »). Si par « expérience », il s’agit ordinairement de la notion de vécu personnel ou même de la sensation purement individuelle, ce mot revêt dans Ma Vie un sens opposé et multiple, dans la mesure où le moi est absolument indispensable à la perception de l’essentiel et de ce qui constitue cette vie particulière et en fait dans le même temps quelque chose d’illimité. Comme le remarque Ernst Pfeiffer dans la première postface de l’œuvre, il est suffisamment clair dans la description de l’expérience première (l’« Expérience de Dieu »), que ce qui est appelé « expérience » n’a pu être appréhendé pleinement par la personne qui l’a vécue qu’avec la vision globale de toute une vie. C’est donc à un âge avancé que, se retournant sur son passé, son regard parvient à une compréhension éclairée. Et de ce regard rétrospectif surgissent les expériences les unes après les autres, permettant ainsi à Lou Andreas-Salomé de parler de sa vie comme d’un tout. Pfeiffer qui fut le confident de ses derniers jours, relate comment la vision des expériences fondamentales allait de pair avec la grâce particulière de cette femme :
En sa présence, on avait l’impression que chaque vague du vécu, autrefois surgie des profondeurs, aussi lointaine soit-elle, venait se briser sur la rive de son grand âge pour s’y accomplir – elle venait pour cet instant s’unir à celle qui la revivait (et qui allait lui échapper à nouveau), si bien que l’essentiel lui était présent comme au premier jour et était donc plus qu’un simple souvenir : tout était alors rassemblé en une unique présence {27} .


Ma Vie n’est pas tant le résultat d’une autobiographie à rebours, qu’une vie se composant d’elle-même. A défaut de commencer par une évocation de la toute première enfance, le récit s’ouvre sur le thème décisif de l’« Expérience de Dieu », titre évoquant davantage le bilan d’une vie. Si le genre autobiographique représente le récit de sa propre vie écrite par soi-même, l’autobiographie de Lou Andreas-Salomé s’avère de par sa conception, fragmentée et non chronologique. Car la mémoire court-circuite la temporalité et la recompose intérieurement selon un souffle, une respiration, un rythme interne. De là résultent ces pièces et ces morceaux de vécu, comme un patchwork qu’elle tente de réédifier au plus près d’une pulsion de vie. A l’instar d’Aragon, elle pourrait déclarer : « Ah, brouillons les cartes ! » {28} Suite au premier contact et défrichage de l’œuvre, il s’avère intéressant d’affiner l’analyse du texte autobiographique. Georges May {29} , dans son ouvrage « L’autobiographie » s’est chargé d’élaborer les critères sine qua non au genre en question. Il les a répertoriés en cinq paramètres :

L’autobiographe tend à être écrite à l’âge de la maturité.

Si l’on en croit Nietzsche, c’est « avec un pied au-delà de la vie que l’on peut entreprendre un travail d’écriture sur soi » et Nathalie Sarraute d’ajouter qu’écrire son autobiographie correspond à « prendre sa retraite, se ranger {30} ». Lou Andreas-Salomé commence à rédiger Ma Vie à l’âge de soixante et onze ans et signe effectivement par cet acte l’une de ses dernières compositions.

D’ordinaire, l’auteur est relativement connu du public.

Lou est un écrivain reconnu par ses contemporains, ses livres majeurs font désormais référence, ses écrits sur la psychanalyse sont très convoités et ses romans se lisent plantureusement.

D’ordinaire, l’auteur obéit à des mobiles rationnels : l’apologie (se faire mieux comprendre des autres, se justifier, faire des démentis).

Si Lou obéit à ce genre de mobiles, c’est uniquement dans le but d’exercer son introspection. Elle tente en écrivant « Ce qui manque à l’Esquisse » de mieux comprendre sa relation avec Andreas, son mari.

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