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Le Japon d'Amélie Nothomb

De
184 pages
Cet ouvrage est un voyage dans un paysage intérieur qui unit l'intense beauté à l'"inquiétante étrangeté", l'autre au plus intime, et permet au lecteur, à travers le reflet des oeuvres "japonaises" de l'écrivain, des plongées dans une culture "exotique', pour, au bout du chemin, le reconduire à lui-même. Amélie Nothomb a qualifié ce livre, qui est plus qu'une simple étude littéraire, de "passionnant et extrêmement brillant."
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Le Japon d’Amélie Nothomb
































































© L’Harmattan, 2011
5-7, rue de l’Ecole polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-55129-9
EAN : 978229655129
Jean-Michel Lou








Le Japon d’Amélie Nothomb


























L’Harmattan
Du même auteur :
Le petit côté. Un hommage à Franz Kafka. Coll. L'Infini,
Gallimard 2010.

Corps d'enfance corps chinois. Sollers et la Chine. Coll. L'Infini,
Gallimard (à paraître en janvier 2012).































à Eugène et Gabriele Bachmann,
à qui je dois ma passion pour le Japon.










































































Introduction



« Le Japon l’a mis en situation d’écriture. »
1Roland Barthes



1. Le Japon existe-t-il ?

L’image du Japon donne lieu en Europe à des projections
passionnées. Il se prête mieux que tout autre pays, Chine comprise,
aux jeux de miroirs, aux identifications, aux projections
narcissiques, à la curiosité passionnée - au malentendu dans les
deux sens. Le caractère relativement homogène de sa population,
son insularité, offrent la tentation d’une approche essentialiste,
voire ethnique. Situé à l’extrémité géographique de l’Orient, Orient
extrême, il apparaît encore un peu plus exotique que la Chine : une
sorte de Finistère. Et puis : le Japon représente aussi un Autre de la
Chine.

En outre, les Européens ont tendance à voir du Japon l’image de
soi que produit ce dernier - ce Japon différent, unique, autrement
e 2autre - qui est au départ une idée littéraire émergée au 18 siècle et
e développée en mythe identitaire au 19 ; aujourd’hui, le Japon se
vend du Japon à lui-même, comme en témoignent par exemple les
nombreux parcs à la Disneyland où l’on est transporté au Japon
________
1- L’Empire des signes, Seuil 2005 (Skira 1970), p.12.
2- Le mouvement kogaku, « étude de l’antiquité », autour de Norinaga, fondé sur
la préoccupation philologique de retour à l’authenticité des textes, débouche d’une
manière significative avec ses successeurs (Atsutane etc.) sur le kokugaku, « étude
du pays ». La construction de l’identité japonaise autour du shintô et de la
personne de l’empereur est un phénomène récent qui remonte à l’ère Meiji et
représente une réaction nécessaire pour faire face à l’impérialisme occidental. Il
s’opère donc un mouvement qui part de l’âme de l’individu dans son sentiment le
plus subtil et le plus précieux (mono no avare) et s’épanouit dans un collectif,
l’âme mythique japonaise, conduisant à une conception absolutiste de l’état
japonais et se refermant sur un individu, cristallisant le tout, le Tenno.
7médiéval, les établissements de bains hypermodernes où l’on joue
3à l’onsen , les auberges où l’on pratique l’accueil traditionnel des
hôtes, la pratique, répandue dans la littérature, le film, la bande
dessinée, qui consiste à mélanger les éléments historiques
(médiévaux ou autres) avec ceux de science-fiction ou de
4fantaisie , etc., et à côté de cela il consomme les produits culturels
occidentaux avec une largesse d’esprit liée à une certaine absence
de discernement, traitant un peu une nouvelle théorie comme un
5gadget, un livre comme un parfum. Derrida, Dior .

En retour, l’Europe renvoie au Japon sa propre image, comme
dans un palais des glaces, Marguerite Yourcenar s’interrogeant par
exemple dans son essai sur Mishima sur la « nipponité » de ce
6dernier. Une grande partie de la littérature japonaise
contemporaine illustre ce chassé-croisé : des écrivains comme
Soseki, Mishima ou Haruki Murakami, pour prendre des exemples
étalés sur un siècle, sont irrigués d’influences européennes tout en
continuant à baigner dans des « sources » japonaises qu’ils
renouvellent, et inspirent en contrepartie la création littéraire
européenne. Mais si l’on remonte plus loin dans le temps, il semble
que l’intégration des cultures étrangères soit un aspect fondamental
de l’identité culturelle japonaise. Dans ces jeux de miroirs,
l’ « identité japonaise » se défile.


__________
3 - Les bains traditionnels japonais, dont la tradition remonte aux rites shint ō de
purification.
4 - cf. Hiroki Azuma, Génération Otaku, les enfants de la postmodernité, trad.
Corinne Quentin, Hachette, Paris 2008 (2001), pp.9-45.
5 - Je n’ai pas l’intention de brandir des clichés. Néanmoins, cette impression
empirique, partagée par beaucoup d’observateurs étrangers, recoupe une
observation faite par le penseur japonais d’après-guerre Masao Murayama : « le
nouveau, et je dirai même l’hétérogène, est adopté sans la confrontation
nécessaire avec le passé, et c’est pour cela qu’il prend le dessus si incroyablement
vite » (Das Neue, ja sogar das eigentlich Heterogene wird ohne genügende
Auseinandersetzung mit der Vergangenheit übernommen und gewinnt deshalb so
unglaublich rasch die Oberhand ) in : Masao Murayama, Denken in Japan, traduit
par Wolfgang Schamoni et Wolfgang Seifert, Suhrkamp, Frankfurt am Main 1988
(Nihon no shisô, Iwanami Shoten, Tokyo 1961), p.29.
6- Marguerite Yourcenar, Mishima ou la Vision du vide, Gallimard, Paris 1980.

8 L’influence du Japon sur la sensibilité européenne se fait au
début par l’intermédiaire des beaux-arts, et remonte aux premières
apparitions d’objets d’arts japonais aux expositions universelles
(1862 et surtout 1867, à laquelle le Japon participe officiellement).
« Arles, c’est le Japon ! » s’écriait Van Gogh qui, comme la
plupart des artistes d’alors influencés par le Japon, n’y a jamais été.
Ce cri nous rappelle la fonction de l’exotisme tel que Segalen lui a
donné ses lettres de noblesse : par le détour de l’autre, retrouver le
plus proche ; le peintre suggère aussi une parenté possible entre des
lieux très éloignés. La peinture japonaise fait sur Van Gogh un
effet de révélateur, sans lequel il ne serait pas devenu le peintre
qu’il est.

Au « japonisme », où « se conjuguent la reconnaissance de
7l’autre et sa méconnaissance » , et que Michaël Ferrier a résumé
8par les mots : « érotisme, peinture, réduction » , aurait succédé un
« second japonisme » ou « postjaponisme », qui installerait le
mythe d’un Japon postmoderne « perçu comme la terre promise
d’une hypermodernité consacrée à la consommation, à la mode, à
la technique, au simulacre, au virtuel, eux-mêmes considérés
comme les éléments constitutifs d’une humanité encore à venir »,
9 et qui ne serait que le « pur décalque inversé » du premier mythe
du Japon pré-moderne inauguré par le japonisme. L’Europe, dans
son regard sur le Japon, aurait donc échangé un exotisme pour un
autre.

Moi-même, nullement spécialiste du Japon, je ne suis pas
immunisé contre les tentations de ces deux japonismes. Rien qu’en
parlant du « Japon » sans utiliser les guillemets, je peux insi-
dieusement laisser croire que je désigne par-là une sorte d’essence,
dont l’insularité dessinerait d’ailleurs les contours nets, et non pas
__________
7- Philippe Forest, La Beauté du contresens et autres essais sur la littérature
japonaise, Cécile Defaut, Nantes 2005, p.124. Je ne ferai pas un historique du
japonisme, expression inventée par un critique d’art en 1872 ; Michaël Ferrier en
a tracé les grandes lignes et son influence sur la littérature française dans
l’ouvrage intitulé Japon : la Barrière des rencontres, Cécile Defaut, Nantes 2009,
au chapitre intitulé « Le japonisme dans la littérature française », pp.23-47.
8- op.cit., p.30.
9- Forest, op. cit., p.127.
9 « cet empire partiel et pluriel (…) formé d’îlots de
10significations » qu’il est en réalité. Comme pour le premier
japonisme, ma fascination pour le Japon est avant tout d’ordre
esthétique, et je ne rejette pas quelques poncifs du japonisme
comme les attributs de « petit », « concis », « cruel », etc., ni ne
crains de partager avec beaucoup d’autres mon admiration pour le
« haïku » ou le « zen ». Quant au second japonisme, je ne suis pas
loin de voir comme lui le Japon à la pointe de la post-modernité,
dont sa tradition rencontrerait les tendances : éclectisme, curiosité
pour l’autre, assimilation indifférenciée des éléments extérieurs,
hybridité, hédonisme, absence de métaphysique, sens de
l’éphémère… Ce parti pris laissera des traces dans ce livre,
notamment dans les chapitres à propos du kire-tsuzuki et du
troisième espace amoureux, qui ne sauraient tout à fait être
exemptées du soupçon, respectivement, de « japonisme » et de
« postjaponisme ».

Mais si l’on enlève à ces notions leur connotation péjorative en
les retournant, comme Segalen l’a fait pour l’ « exotisme » ou
Senghor pour le « nègre », il reste une admiration où « se
conjuguent la reconnaissance de l’autre et sa méconnaissance » ;
or, n’est-ce pas le propre de toute connaissance nouvelle, naissant
d’une dialectique entre le Même et l’Autre ? Le malentendu sur
lequel germe l’échange interculturel, Forest l’a nommé,
paraphrasant Proust : « la beauté du contresens », titre de son essai
11sur la littérature japonaise .






__________
10- Maurice Pinguet, Le Texte Japon, introuvables et inédits présentés par
Michaël Ferrier, Seuil, Paris 2009, p.41, comparant dans ces lignes le livre de
Roland Barthes L’Empire des signes à l’archipel japonais lui-même.
11- « Les beaux livres sont écrits dans une sorte de langue étrangère. Sous chaque
mot chacun de nous met son sens ou du moins son image qui est souvent un
contresens. Mais dans les beaux livres, tous les contresens qu’on fait sont beaux. »
Contre Sainte-Beuve, cité par Philippe Forest, op.cit., p.11.
102- Amélie Nothomb, « une vraie Japonaise »

Amélie Nothomb représente un cas particulier, puisqu’elle est
immergée dès la petite enfance dans l’élément japonais. Pour elle,
le Japon n’est pas exotique. Elle est donc inclassable, puisque les
artistes européens, et plus spécialement les écrivains français qui
ont été marqués par le Japon, ont accompli un chemin vers lui
qu’elle n’a pas dû faire. Mais son entrée très personnelle sur le
Japon la fait rejoindre les auteurs français contemporains
influencés en profondeur par ce lieu, où ils vont chercher un regard
décalé sur les choses, une sensibilité particulière, des pratiques
d’écriture – chez qui le Japon est le signe d’une différence subtile
du plus intime : Barthes, Butor, Perec, Quignard, Forest, Ferrier et
quelques autres.

12 Amélie Nothomb est née au Japon, à Kobé . Elle a passé les
cinq premières années de sa vie au Japon, où son père était alors
consul de Belgique ; elle a également séjourné en Chine, en Asie
du Sud-Est, à New-York, au hasard des affectations de son père,
effectuant sa scolarité dans les lycées français. Elle ne connaîtra la
Belgique et l’Europe qu’à l’âge de dix-sept ans. Après des études
littéraires à l’Université libre de Bruxelles, où elle écrit son
mémoire sur Bernanos, elle retourne au Japon pour essayer d’y
vivre ; mais après l’expérience désastreuse dans une grande
entreprise japonaise narrée plus tard dans Stupeur et Tremblements,
elle rentre en Europe et décide de devenir écrivain ; peu après, son
premier roman publié, Hygiène de l’Assassin, rencontre un nombre
considérable de lecteurs. Depuis, Amélie Nothomb publie avec une
régularité étonnante un roman par an, les nombreux autres restant
13dans ses cartons. Elle se qualifie elle-même de « graphomane » ,
ayant besoin de sa dose quotidienne d’écriture.


___________
12- Pour les quelques éléments biographiques, je me sers des livres de Laureline
Amanieux, Amélie Nothomb, l’Éternelle affamée, Albin Michel, Paris 2005, et de
Michel Zumkir, Amélie Nothomb de A à Z, le Grand Miroir, Bruxelles 2003,
ainsi que de différentes assertions de l’auteure elle-même (je ne cite pas ici toutes
les sources, écrites ou audiovisuelles).
13- Dans plusieurs avis d’éditeur, notamment celui des Catilinaires, 1995.
11 Si le Japon occupe une place centrale dans la perception du
monde chez Amélie Nothomb, il n’est pas massivement présent
dans ses livres. Stupeur et Tremblements (1999), le premier à le
14prendre pour cadre, est le huitième publié (jusque là, le Japon
n’était apparu qu’une ou deux fois dans ses œuvres, d’une manière
assez furtive). Métaphysique des Tubes (2000), qui met en scène
Amélie en bas âge, le suivra peu après, mais ensuite il faudra
attendre un certain temps pour voir réapparaître le Japon, qui
constitue le cadre d’une grande partie de Biographie de la Faim
(2004), dans lequel reviennent également des personnages de
Métaphysique des Tubes, comme Juliette la sœur d’Amélie, leurs
parents, ainsi que la nourrice Nishio-san. Le dernier en date des
livres se déroulant au Japon est Ni d’Eve ni d’Adam, paru en 2006.

Ces quatre romans sont situés dans deux périodes distinctes,
l’enfance jusqu’au départ du Japon quand Amélie a cinq ans d’une
part (Métaphysique des Tubes et une partie de Biographie de la
Faim), et une vingtaine d’années plus tard, quand Amélie revient
au Japon pour y réapprendre la langue et y travailler d’autre part
(Stupeur et Tremblements, Ni d’Eve ni d’Adam, les deux romans se
déroulant presque parallèlement). À la différence des autres ro-
mans de Nothomb, ils sont tous autobiographiques ; par-là, ils se
distinguent également de ceux-là par le ton, moins fantastique et
peut-être moins oppressant que dans le reste de l’œuvre.

Je me limiterai donc à l’étude de ces quatre livres, auquel
j’ajouterai Le Sabotage amoureux, roman qui se déroule à Pékin
sous le régime de la « bande des quatre », car nous ferons aussi une
courte excursion dans la Chine de Nothomb. Je m’attarderai
particulièrement sur Stupeur et Tremblements, dont je présenterai
15plusieurs lectures. Tous les livres de Nothomb sauf un sont édités
chez Albin Michel, Paris.
__________
14- Stupeur et Tremblements représente un immense succès de librairie. Une
adaptation cinématographique de très bonne qualité en a été tirée : Stupeur et
Tremblements, d’Alain Corneau, 2003, avec l’excellente Sylvie Testud dans le
rôle d’Amélie. Le film est sans doute moins oppressant que le livre, car la
présence d’acteurs enlève le caractère d’inquiétante étrangeté qui caractérise le
roman ; pour ainsi dire, elle humanise le récit.
15- Brillant comme une Casserole, la Pierre d’Alun, Bruxelles 199
12Chapitre 1. Les tribulations du « je ».
L’autofiction dans les romans « japonais » de
Nothomb



« depuis février 1970, je me souviens de tout »
Métaphysique des Tubes, p.35.



1.1. L’hypothèse du mensonge

Les cinq livres que j’ai dits sont jusqu’à présent les seuls dans
l’œuvre de Nothomb à comporter des éléments nettement
autobiographiques ; ils se distinguent par conséquent de tous les
autres, qui relèvent de la fiction. J’ajouterai que Biographie de la
Faim est le seul à ne pas s’intituler « roman », ce qui suggère que
la part autobiographique est encore plus grande ; je considère
néanmoins que cet écart n’est pas essentiel, car il n’indique pas une
différence fondamentale de genre littéraire, ni dans la manière
d’écrire, ni dans le traitement de la matière autobiographique. Je
1 continuerai donc à parler, accessoirement, des cinq « romans ».

Considérons les points communs entre ceux-ci : ils sont écrits à
la première personne du singulier ; ils mettent en scène une figure
qui se nomme Amélie ; celle-ci est aisément identifiable avec
l’auteure elle-même, car on sait, comme il est indiqué dans le
paratexte de la plupart de ses livres, qu’Amélie Nothomb a passé
les cinq premières années de sa vie au Japon : or, l’identité du
__________
1- Sur la part autobiographique des romans de Nothomb, voir l’article d’Hélène
Jaccomard, “Self in Fabula : Amélie Nothomb´s three autobiographical works”,
in : Susan Bainbrigge and Jeanette den Toonder, Amélie Nothomb, Autorship,
identity and narrative practice, Peter Lang, New York 2003, pp.11 sq. , consacré
à Le Sabotage amoureux, Stupeur et Tremblements et Métaphysique des Tubes,
les deux autres livres n’étant pas encore parus quand cet article est écrit. Le roman
récent Une Forme de vie présente également des éléments autobiographiques,
puisqu’il met en scène l’auteure elle-même, nommée « Amélie Nothomb ».
13nom (dans le cas qui nous occupe le personnage portant le même
prénom que l’auteur) est un élément essentiel du contrat passé
entre l’auteur et le lecteur que Philippe Lejeune a nommé « le
2pacte autobiographique » . La narratrice étant l’héroïne même des
romans, nous avons affaire à des récits que Genette nommerait
3« autodiégétiques » .

D’autre part, et compte tenu de l’exagération et de la liberté
créatrice, nous pouvons les classer dans le genre des autofictions,
4pour reprendre le terme introduit par Serge Doubrovsky , dans son
acception la plus générale, comme celle dégagée par Jacques
Lecarme : « dans l’autofiction au sens strict du terme les faits sur
lesquels porte le récit sont réels, mais la technique narrative et le
5récit s’inspirent de la fiction.» Ajoutons que l’éditeur entretient
encore la confusion entre le personnage et l’auteure, en mettant la
photo de celle-ci en couverture de Stupeur et Tremblements
(stupéfiée), de Métaphysique des Tubes (photo de l’époque du
récit) et Ni d’Eve ni d’Adam (avec un sabre japonais). Il récidive
avec Une Forme de vie (2010) ; mais il convient de ne pas
attacher trop d’importance à ce fait, qui correspond à une pratique
éditoriale courante.

Une exception au récit purement autodiégétique est constituée
par le début de Métaphysique des Tubes : en effet, ce roman met
en scène Amélie bébé, en tant que « Dieu » ou « tube » et raconte
précisément son accession à la conscience réflexive et au langage.
Le « tube » est désigné dans les deux premiers chapitres et au
début du troisième à la troisième personne du masculin (donc,
pour l’auteure, asexué, puisque le français n’a pas de genre neutre)
singulier. L’événement décisif surgit quand le « tube » connaît
__________
2- cf. Philippe Lejeune, Le Pacte autobiographique, nouvelle édition augmentée,
Seuil, Paris 1996 (1975), p.44.
3- cf. Gérard Genette, Figures III, Seuil, Paris 1972, pp.254 sq.
4- « (…) autofiction, d’avoir confié le langage d’une aventure à l’aventure du
langage », Serge Doubrovsky, Fils, Paris, Galilée, 1977, quatrième de
couverture.
5- Jacques Lecarme, « L’autofiction : un mauvais genre ? », in Autofictions &
Cie. Colloque de Nanterre, 1992, dir. Serge Doubrovsky, Jacques Lecarme et
Philippe Lejeune, RITM, n°6.
14l’extase en ingurgitant du chocolat blanc de Belgique apporté par
une forme qu’il ne sait pas encore être sa grand-mère ; le stade du
miroir est ramassé en une seule scène, dans laquelle le
personnage, en se rendant compte de son existence séparée, passe
du « il » au « je ». À partir de là, le récit restera, strictement
parlant, autodiégétique :
La volupté lui monte à la tête, lui déchire le cerveau et y
fait retentir une voix qu’il n’avait jamais entendue :
- C’est moi ! C’est moi qui vis ! C’est moi qui parle ! Je
ne suis pas « il » ni « lui », je suis moi ! Tu ne devras plus
dire « il » pour parler de toi, tu devras dire « je ». Et je suis
ton meilleur ami : c’est moi qui te donne le plaisir.
Ce fut alors que je naquis, à l’âge de deux ans et demi,
en février 1970, dans les montagnes du Kansai, au village
de Shukugawa, sous les yeux de ma grand-mère paternelle,
6par la grâce du chocolat blanc.

On remarquera que les deux instances dialoguent même entre
elles par le truchement du « tu ».

Nothomb a plusieurs fois affirmé que tout ce qu’elle racontait
dans ses romans était « vrai ». Je cite par exemple ce qu’elle a dit
dans une interview à propos de Biographie de la Faim : « C’est la
première fois que le pacte autobiographique est atteint à 100%. On
a peur de l’autobiographie aussi longtemps qu’on croit être obligé
de dire toute la vérité. Cette fois, j’ai compris qu’on n’est pas
forcé de dire toute la vérité. Surtout pas. Mais par contre tout est
7vrai.» Ses interventions à la télévision, dont on connaît l’usage
douteux d’exiger des auteurs qu’ils racontent leurs romans, nous
sont désormais familières : elle a toujours affirmé avoir réellement
vécu les événements relatés dans ses romans « japonais ». Une
fois, elle fournit même une « preuve » : lors d’une émission de
Bernard Pivot, et à la demande de ce dernier, elle montre la
cicatrice qu’elle a gardée de sa chute dans le bassin aux carpes,
__________
6- Métaphysique des Tubes, pp.30-31.
7- Entretien avec Eric Neuhoff dans Madame Figaro, 3.9.2004, cité par
Laureline Amanieux, Amélie Nothomb, l’Eternelle Affamée, Albin Michel, Paris
2005, p.259. Nothomb fait explicitement référence au « pacte auto-
biographique », suggérant que ses livres écrits à la première personne seraient
effectivement des autobiographies.
158épisode conté dans Métaphysique des Tubes . En outre, la véracité
de plusieurs faits narrés par l’auteure a été confirmée par des
9membres de sa famille, dans des interviews diverses . Tout ceci
me porte donc « à la croire ».

Néanmoins, on pourrait tout aussi bien émettre l’hypothèse
contraire, à savoir que les intrigues des romans en question soient
inventés de toutes pièces, et que dans ses interviews et ses
commentaires, elle mente (ce qui irait assez loin, puisqu’il faudrait
supposer que les membres de sa famille mentent aussi bien ; mais
ce n’est pas inimaginable) ; ceci constituerait une sorte de
falsification selon Karl Popper, et de fait je ne suis pas en mesure
de prouver absolument qu’elle ne mente pas. Admettons un instant
que l’hypothèse du mensonge (fort invraisemblable, il faut
l’avouer), soit vraie : pour le commentaire, et même pour la
simple lecture, cela ne change rien ; en effet, les cinq livres
forment un tout en eux-mêmes, psychologiquement et
chronologiquement cohérent, d’où se dégage une figure
identifiable, l’héroïne ; désormais, je la nommerai comme dans le
texte : « Amélie » (ce qui me permettra de la distinguer de
l’auteure, Nothomb, ou Amélie Nothomb). Je ne me préoccuperai
donc pas de la vraisemblance des histoires et me concentrerai sur
les textes, qui représentent une réalité en soi. Je me contenterai de
supposer que l’auteure a, sinon inventé, du moins transformé
certains épisodes.

Dans l’échange épistolaire que j’ai eu la chance d’avoir avec
Amélie Nothomb, il ressort que cette dernière s’identifie
complètement avec Amélie personnage, et qu’elle prend souvent
sa défense. Je me suis également aperçu que j’utilisais
indifféremment le « vous » à la fois pour m’adresser à elle et pour
désigner Amélie, « vous faites ceci et cela ». Elle utilise le « je »
de la même manière.

__________
8- Émission Bouillon de culture, sur France 2, 8.9.2000. On trouvera l’épisode
aux pages 144 à 149 de Métaphysique des Tubes. Il s’agit en quelque sorte d’une
inscription corporelle du récit.
9- Dans Amanieux, op.cit., p.28, et aussi dans le livre de Michel Zumkir Amélie
Nothomb de A à Z, le Grand Miroir, Paris 2003, pp.132-134.
161.2. La trame chronologique

Nous avons déjà vu que les livres concernaient deux périodes
distinctes : la petite enfance, et le retour au Japon à l’âge de vingt-
quatre ans. Dans Métaphysique des Tubes, Amélie a deux ans et
apprend à parler. Dans Le Sabotage amoureux, elle en a cinq et
vient de quitter le Japon pour la Chine. Biographie de la Faim
s’étend sur une plus longue période, de l’enfance japonaise
jusqu’au retour au Japon, en passant par plusieurs stations de
l’adolescence, Chine, New-York, Bengladesh, Laos. Dans ces
trois livres, nous retrouvons, outre Amélie, les mêmes person-
nages : les parents, la sœur Juliette, le frère André, et la nourrice
japonaise Nishio-san. Quant à Stupeur et Tremblements et Ni
d’Eve ni d’Adam, ils sont censés avoir lieu à la même période, à
Tokyo, le premier montrant Amélie, le jour, travaillant dans une
société japonaise, le second racontant son idylle avec un jeune et
riche japonais, Rinri. L’auteure y fait même allusion dans Stupeur
et Tremblements :
Ces pages pourraient donner à croire que je n’avais
aucune vie en dehors de Yumimoto. Ce n’est pas exact.
J’avais, en dehors de la compagnie, une existence qui était
loin d’être vide ou insignifiante.
J’ai cependant décidé de n’en pas parler ici. D’abord
parce que ce serait hors sujet. Ensuite parce que, vu mes
horaires de travail, cette vie privée était pour le moins
10limitée dans le temps.

Ces deux romans forment un ensemble à eux deux, un contraste
ombre et lumière. C’est une lecture possible des deux romans de
Nothomb ensemble qui, même si elle n’est probablement pas
voulue d’emblée par l’auteure (qui ne pouvait pas savoir, en
écrivant Stupeur et Tremblements, qu’elle écrirait dix ans plus tard
Ni d’Eve ni d’Adam), s’impose après coup. On peut aller jusqu’à
émettre l’hypothèse que le vide laissé par Stupeur et Tremblements,
son extrême cruauté, appelait par contraste l’écriture d’un livre
comme Ni d’Eve ni d’Adam.


__________
10- ST, p.159.
17 Remarquons qu’entre l’écriture des deux romans, il se passe huit
années. En outre, les événements se déroulant en 1990 jusqu’au
début 1991, Nothomb attend également huit années pour pouvoir
les dire, Stupeurs et Tremblements paraissant en 1999 et
constituant son premier roman « japonais », tout en étant son
huitième roman publié. Le Sabotage amoureux, publié en 1993, est
le premier roman autobiographique, mais il a pour cadre la Chine
et pas le Japon. Les cinq livres se citent mutuellement à de
nombreuses reprises. Nothomb établit donc une circulation de l’un
à l’autre, ses textes se servant mutuellement d’intertextes, et invite
ainsi à une lecture d’ensemble. Il est clair que c’est l’identité de
l’auteure elle-même qui fournit le lien. J’ai donc à disposition un
corpus cohérent.

Non seulement dans cet ensemble de cinq ouvrages, mais aussi
dans toute l’œuvre de Nothomb, on ne constate pas de grande dif-
11férence dans le style, ni dans la stratégie narrative . Pas d’évo-
lution notoire, pas d’interrogation sur l’art d’écrire et de raconter.
Les personnages et les situations naîtraient dans sa tête et elle les
laisserait prendre forme jusqu’à ce qu’ils soient mûrs pour
12l’écriture . Il semblerait donc qu’elle se livre avant tout au plaisir
d’écrire. Tout ceci fait que son œuvre se prêterait assez bien à une
analyse de type structural, analyse que je me garderai bien de
faire ; je tiendrai compte néanmoins, d’une œuvre à l’autre, de
certaines récurrences reconnaissables à l’intérieur d’une
incontestable continuité diachronique et psychologique.




__________
11- Le dernier livre de Nothomb, Une Forme de vie (2010), mis à part, puisqu’il
s’agit pratiquement d’un roman de lettres.
12-Entretien avec Laureline Amanieux, 27 avril 2001, sur :
membres.lycos.fr/fenrir/nothomb/laureline.htm., page consultée le 23.11.2008.
Elle dit aussi : « Tout vient en même temps, mais j’entrevois souvent plusieurs
possibilités, alors pour choisir la bonne possibilité, il faut que j’aille très vite dans
la tête, que je fasse quatre répliques par quatre répliques. C’est vraiment un
oconcert. » Dans un entretien avec Mark Lee, French Review, vol. 77 n 3, feb.
2004.
18