Le Reflet Insolite de la Robe Émeraude

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Après le décès de son propriétaire, le château de Montchauliac a été vendu à un riche industriel néerlandais qui l’a fait restaurer et transformer en résidence de luxe. Mais, en changeant sa destination première, ne lui a-t-on pas fait perdre son âme ? se demande le jeune gardien du domaine, Demetrio Leoni, lorsque, au lendemain d’une folle soirée, il découvre au petit matin dans l’étang le cadavre d’une jeune femme.
Que s’est-il donc passé ? A-t-elle été victime d’un pervers ou bien plutôt a-t-elle sans le vouloir découvert quelque terrible secret ? Entre les étranges visiteurs et les trop dévoués serviteurs du maître des lieux, le jeune homme poursuit une enquête difficile, que seule sa parfaite connaissance des mystères du château lui permettra de mener à bien.

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EAN13 9782368323007
Langue Français

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Florence LEVET
Le reflet insolite de la robe émeraude
Roman
I
Depuis la rive opposée de l’étang, le jeune homme, son chien assis à ses côtés, contemplait le château qui se dressait au bord de celui-ci, émergeant doucement de la brume matinale au moment où les premiers rayons du soleil embrasaient les créneaux de sa tour carrée, la plus haute, effleurant à peine les clochetons pointus des tours d’angle. Il avait beau se retrouver là tous les matins à peu près à la même heure, il ne se lassait pas du spectacle, quelles que fussent les variantes dans la lumière et les couleurs du ciel qu’y introduisaient les nuances des saisons et les caprices de la météorologie. La paix de ce moment où renaissait le jour sur le parc encore endormi, la masse imposante de l’édifice défiant le temps par-delà les siècles passés, les reflets moirés de la surface de l’eau composaient un tableau si parfait que seuls l’immobilité et le sil ence permettaient de l’apprécier à sa juste valeur. Tous les matins donc, depuis près de cinq ans maintenant, en faisant sa ronde à travers la propriété, il marquait un temps d’arrêt à ce même endroit, respirant la scène et son atmosphère par tous les pores de sa peau, s’imprégnant de ce paysage qui lui semblait si bien s’accorder avec ses états d’âme.
Cinq ans déjà… Mais Demetrio ne regrettait rien. Il fallait pourtant bien peu de chose pour faire basculer la vie d’un homme, pensait-il, presque rien, juste quelques petites lignes imprimées, encore réduites par l’emploi des abréviations convenues qui faisaient partie intégrante du style dans lequel elles étaient rédigées, resserrées à l’intérieur de la troisième colonne des petites annonces d’un magazine trouvé par le plus grand des hasards dans un hall de gare et feuilleté pour passer un moment en attendant un train qui n’en finissait pas d’arriver.
«a campagne, entretien courant,Haute-Vienne. Ch. gardien à l’année pour propr. à l jardinage, logt assuré, réf. exigées, salaire à déb attre…». Le regard distrait qui survolait la page avait distingué quelques mots au passage, quelques mots qui ouvraient soudain un chemin vers le rêve : Haute-Vienne, campagne, logement, l’essentiel en somme. Le jeune homme ne savait même pas pourquoi il avait ramassé ce journal abandonné sur un siège ni pourquoi il l’avait ouvert à la page des petites annonces, lui dont l’existence et la carrière semblaient déjà toutes tracées malgré son jeune âge. Enfin si, à présent, en y réfléchissant, il comprenait le pourquoi de ce geste. En fait, à cet instant précis, il avait désiré de toutes ses forces changer de vie. Et c’était arrivé.
Pourtant, à ce moment-là, en récupérant son sac à ses pieds avant de quitter la gare, le quai, le train, toutes les barrières et les contraintes que ceux-ci symbolisaient, il n’avait pas nettement conscience de faire un choix définitif.
« - T’as pété un plomb, Léo », lui aurait sans doute dit son ami Justin Lacaud s’il avait pu lire dans ses pensées, dans son langage moderne et imagé.
Mais non, c’était bien plus que ça, bien plus qu’un e simple réaction épidermique, qu’un simple mouvement d’humeur, c’était un sentiment beaucoup plus complexe, une décision longuement mûrie depuis des années qui trouvait soudain là son aboutissement.
« - Comment tu peux supporter tout ça ? », lui avai t un jour demandé Justin, alors qu’il le quittait une fois de plus prématurément, refusant une sortie proposée par celui-ci sans conviction – Léo ne sortait jamais, tout le monde savait ça – pour reto urner au travail de forçat qui le liait à son instrument et lui dévorait tout le temps libre que lui laissaient des études reléguées au second plan.
« - Facile », avait répliqué Demetrio en souriant, « il me suffit de me dire que quand j’en aurai vraiment assez, je n’aurai qu’à m’en aller.
- T’en aller où ?
- Je ne sais pas encore, mais je trouverai ».
Ce dialogue se situait presque dix ans auparavant. Et voilà, soudain, il avait trouvé : s’en aller à la campagne, au calme, là où personne ne lui demanderait rien, loin des tournées, des concerts, des imprésarios, des organisateurs, des directeurs de salle, de tout ce monde qui tournait autour d’un jeune pianiste qu’on disait doué et plein d’avenir, sans lui demander aucunement son avis sur la façon dont il le concevait, lui, cet avenir. Loin de sa mère aussi…
Demetrio Leoni était pianiste, fils de pianiste. Co ndamné à être pianiste ? Non. Il avait toujours su que, quelles qu’eussent été les apparences, ce n’ét ait pas là sa véritable vocation. Certes il était musicien dans l’âme et il n’aurait d’ailleurs nullement songé à le nier. Mais pour lui la musique avait une autre signification, ce n’était pas un gagne-pain, ce n’était pas un spectacle, ce n’était pas le bagne non plus, c’était quelque chose de très intime et de très personnel, un sentiment plus qu’un métier, une nourriture secrète, un plaisir pur, une jouissance presque égoïste, rien à voir avec les notions d’obligation, de travail, de rentabilité, de contra inte qu’on s’ingéniait depuis des années à lui inculquer. Pendant tout ce temps il avait patienté, rongé son frein plutôt, se berçant de l’illusion que, parvenu au sommet de son art, il y gagnerait sa liberté, son indépendance, le droit d’être enfin son propre maître… Quelle naïveté !
Peut-être, oui, s’il était devenu un de ces solistes renommés dont le seul nom suffisait à évoquer le talent, il aurait pu gagner des hauteurs où, au-dessus de toutes les contingences, on incarne un demi-dieu, où l’on peut se permettre de réaliser ses cap rices élevés au grade d’aimables fantaisies de l’artiste, de poser ses exigences, de refuser tout compromission, de dire non à n’importe qui et à n’importe quoi, de ne plus dépendre de rien ni de personne. Et encore… Mais Demetrio était réaliste. Et modeste. Il avait conscience de ses limites, il était capable de discerner ce qui en lui était inné et ce qu’il avait acquis par son labeur de tous les instants. Une humilité naturelle l’avait toujours entretenu dans l’idée qu’il n’était pas fait pour la compétit ion, pour la course à la réussite, qu’il n’était ni meilleur ni pire que les autres et qu’il devait se faire sa place sans chercher à tout prix à dominer ses semblables dans quelque domaine que ce fût. Alors, pour ne pas entrer dans le cercle infernal des concours et des exhibitions diverses, il avait toujours gardé au fond de lui l’image de cette porte de sortie qui s’ouvrirait un jour devant lui.
Et la porte s’était ouverte sur ce château qu’il avait à présent sous les yeux, se reflétant dans son miroir d’étain immobile telle une forteresse de légende, un lieu de rêve, pour lequel il avait ressenti dès le jour de son arrivée un véritable coup de fou dre et qui avait symbolisé à cet instant cette nouvelle vie qui s’offrait à lui. Mais, à partir d’ aujourd’hui, c’était encore une autre ère qui commençait à Montchauliac. Et Demetrio n’était pas certain d’aimer ce qui allait advenir. Enfin, on verrait bien…
Cinq ans déjà en effet qu’il vivait là, en quelque sorte à l’écart du monde, en tout cas d’un monde qu’il estimait ne pas être le sien. Pourtant il n’avait pas envie de regarder en arrière, si quelque chose lui manquait aujourd’hui ce n’était certainement pas l’existence qu’il avait menée avant le grand saut dans l’inconnu qui l’avait amené à Montchauliac. Certes, les choses étaient en train de changer, elles avaient déjà pris un nouveau visage. En bien ou en mal ? Seul l’avenir le dirait.
Des pas précipités le tirèrent brusquement de sa co ntemplation, quelqu’un accourait vers lui le long de la large allée bordée de peupliers qui, venant de la grille d’entrée, se partageait ensuite en deux branches dont l’une se dirigeait vers l’entrée principale du château tandis que l’autre filait le long de l’étang avant de traverser le parc dans toute sa longueur. Le chien près de lui leva le museau et grogna sourdement. Tournant la tête, Demetrio distingua le coureur, la coureuse aurait-on pu dire plutôt, une jeune femme qui trottinait à petites foulées en short blanc et tee-shirt rose fuchsia, des écouteu rs sur les oreilles. Allons bon, une joggeuse dans le parc de Montchauliac ! Qu’est-ce que c’était que ça ?
Les mains dans les poches, planté au milieu du passage, le garçon regardait venir à lui la sportive tout en allumant une cigarette pour se donner le temps de la réflexion avant de lui adresser la parole, son inconscient enregistrait la silhouette fine et gracieuse, les longues jambes fuselées, la queue de cheval blonde qui se balançait sur les épaules de l’intrus e. Elle arriva sur lui, parut le découvrir dans l’instant – était-elle à ce point coupée du monde par la musique qui se déversait dans ses oreilles ? –, stoppa son effort mais continua quelques secondes à courir sur place comme si elle s’attendait à le voir s’écarter et lui céder le passage, mais, constatant qu’il n’en faisait rien et qu’il se contentait de la fixer en silence avec un visage de marbre, elle finit par s’immobiliser et elle fit glisser les écouteurs derrière sa tête sur sa nuque. Toutefois, si incongrue que fût son apparition à cette heure et en ce lieu pour le jeune homme, ce fut pourtant elle qui l’apostropha la première.
« - Qu’est-ce que vous faites là, vous ? ».
Elle devait être bien entraînée, elle était à peine essoufflée et ses yeux, d’un gris d’ardoise sous l a pluie, ne reflétaient aucun trouble, au contraire. Dressée sur ses ergots en face de lui, elle semblait bien décidée à lui demander des comptes au sujet de sa présence sur sa trajectoire.
« - Et vous fumez, en plus ! », ajouta-t-elle sur le même ton en le voyant tirer sur sa cigarette d’un air méditatif, comme il considérait le problème qui venait de se matérialiser sous ses yeux.
« - Et alors ?
- C’est une propriété privée, ici.
- J’allais justement vous le faire remarquer, figurez-vous. Ce n’est pas un terrain de sport, en tout cas. Quant à ce que je fais ici, je vous répondrai que j e fais mon travail. Si vous êtes arrivée avec ceux d’hier soir, vous devriez me reconnaître, c’est moi qui vous ai ouvert la grille.
- Il faisait nuit… Et c’est quoi, au juste, votre travail ?
- Je suis le gardien de cette propriété ».
Voilà qui était clair. Mais la propriété en questio n avait été vendue et Demetrio était encore plein d’incertitudes au sujet de sa situation personnelle dans la nouvelle organisation du domaine. Là n’était cependant pas la question pour l’instant. Tandis que son interlocutrice le détaillait sans vergogne de la tête aux pieds, il se permit un petit sourire derrière la fumée de sa cigarette.
« - Le gardien de cette propriété ? Vous voulez dire son petit-fils ! On m’a parlé d’un vieux gardien à propos duquel l’ancien propriétaire avait insisté pour que mon patron le garde à son service.
- Je suis le vieux gardien. Il y a cinq ans que je vis ici ».
Le vieux gardien ? Mais il se payait sa tête, celui -là ! Quel âge pouvait-il bien avoir, ce garçon ? Vingt-cinq ans tout au plus, estimait la jeune femm e, une longue silhouette élégante malgré les vêtements négligés, chemise en jean et pantalon de treillis, et les gros souliers de marcheur, des yeu x noirs vifs, perçants, qui semblaient tout à la fois juger et se moquer… Mais d’où sortait-il, cet hurluberlu ?
« - Vous vous appelez comment ?
- Demetrio.
- Ce n’est pas un nom, ça… C’est votre nom de famille ou votre prénom ?
- Peu importe. Tout le monde m’appelle comme ça, ici ».
Il en était tellement las, de cette manie, qu’avaient les gens qui ne se résignaient pas à employer un prénom qui leur semblait trop exotique, d’abréger son nom de famille pour le transformer en une sorte de sobriquet ! Depuis son adolescence, Demetr io Leoni était donc devenu Léo et, malgré la symbolique du maître de la jungle qu’évoquait l’homonyme latin, il ne s’y était pas vraiment fait. Non, décidément, Léo, ce n’était pas lui. Aussi en arrivant à Montchauliac s’était-il toujours présenté sous son seul prénom, renouant avec sa véritable identité, celle de l’enfant qu’il avait été là-bas, dans le pays de sa mère, avant de se retrouver dans le milieu parisien plus huppé qu’elle avait choisi pour lui.
« - Demetrio, hein ? Alors vous êtes espagnol ? Italien, peut-être ?
- Rien de tout ça. Je suis né à Paris ».
Et j’y ai vécu dix ans, aurait-il pu ajouter. Mais cela ne regardait pas la questionneuse, il n’allait pas lui raconter toute sa vie.
« - Et vous, vous êtes qui ?
- Ariane Valence. Je suis la secrétaire particulière de monsieur Van Haas. Et aussi son chauffeur ».
Secrétaire particulière, tiens donc ! Ou peut-être un peu plus ? Elle était vraiment jeune, elle ne devait pas être tellement plus âgée que lui, sans doute même un peu moins. Et Van Haas, lui, n’était pas loin de la soixantaine, même s’il portait beau. La veill e, en ouvrant le portail monumental devant les voitures qui amenaient les voyageurs, Demetrio n’avait entrevu que des silhouettes sombres derrière les vitres teintées. Il savait que Pieter Van Haas se déplaçait avec son staff, chauffeur, cuisinier et majordome, il avait imaginé des hommes solennels et compassés, des serviteurs stylés à l’ancienne à l’instar des domestiques du début du siècle dernier, certainement pas cette petite gamine à la mine impertinente qui lui faisait face. Depuis le départ du vieux comte Freyssinet de Montchauliac, les choses avaient décidément bien changé. Mais peut-être était-ce lui-même qui avait perdu le contact avec le monde moderne de ce début du XXIe siècle ?
« - Et vous courez comme ça tous les jours ? », s’enquit Demetrio, cherchant à élargir un peu une communication qui s’annonçait difficile.
« - Je commence toujours ma journée par mon jogging. Et vous, vous faisiez quoi, au juste, au bord de cet étang ?
- Ma ronde du matin.
- C’est-à-dire ?
- Voir si tout va bien, recenser les travaux pour l a journée… Enfin, des choses comme ça. Je m’occupe surtout du parc. Avant, je m’occupais aussi de la maison, mais depuis que votre patron a acheté le domaine… ».
Autrefois, oui, il y avait toujours quelque réparation, quelque bricolage qui s’imposait dans le vaste édifice mal entretenu.
« Demetrio, il faudrait remplacer le joint de la ba ignoire, elle fuit… Il faudrait réparer le carreau cassé du vestibule, il a plu à l’intérieur cette nuit… Il faudrait changer ce bouton électriqu e avant qu’il ne mette le feu », disait le comte de Montchauliac, dont il était devenu peu à peu pendant les trois années de leur cohabitation l’homme à tout faire.
Le garçon venait avec sa caisse à outils et se débrouillait pour le mieux avec ce qu’il avait entre les mains, parant au plus pressé pour pallier les petites défaillances d’une installation électrique ou d’une plomberie qui n’en pouvaient plus. Mais, désormais, tout avait été remis à neuf, trop à neuf même pensait Demetrio en évoquant à part lui les install ations dernier cri dont s’était trouvé pourvu le vieux bâtiment et dont il avait, bon gré mal gré, dû surveiller la mise en place sur l’ordre de son nouvel employeur. La vétuste salle de bains, avec sa baignoire de fonte émaillée à pattes de lion qui fuyait obstinément, avait disparu, remplacée par des raffinements plus modernes soigneusement dissimulés derrière des boiseries faussement anciennes, l’électricité avait été entièrement rénovée même si elle alimentait aujourd’hui d’énormes lustr es à pendeloques aux mille lumières à la versaillaise imitant les bougies d’autrefois, les degrés écornés des escaliers en colimaçon avaient été remplacés, mais soigneusement patinés pour figurer les vieilles pierres auxquelles ils avaient été substitués, les plafonds d’origine avaient disparu sous des poutres monumentales et sculptées du plus bel effet… Tout cela évoquait davantage dans l’esprit du jeune gardien un décor de théâtre qu’un authentique château, mais on ne lui avait pas demandé son avis… Les travaux avaient duré plus d’une année.
« - Il n’est pas très bien entretenu, ce parc », ob serva brusquement Ariane, qui avait continué à observer les lieux autour d’elle pendant que le jeu ne homme poursuivait au-dedans de lui-même sa méditation sur les transformations apportées à Montchauliac.
« - Je suis seul pour m’en occuper… Mais, maintenant que le chantier est terminé, j’aurai davantage de temps à y consacrer ».
Qu’est-ce qu’elle s’imaginait, celle-là ? Qu’elle allait lui donner mauvaise conscience ? En tout cas il n’était disposé ni à se plaindre ni à se chercher des excuses. Jusqu’ici il s’était bien sorti de l’épreuve et si la propriété gardait un petit aspect rustique ce n’était pas pour lui déplaire. Faucher l’herbe, tailler les arbres, nettoyer les allées, c’était so n domaine réservé. On n’allait quand même pas l’en dépouiller ?
« - D’ailleurs, je dois rencontrer monsieur Van Haas ce matin ».
Une façon de lui faire comprendre que ce n’était pa s d’elle qu’il recevait ses instructions, mais directement du grand patron.
Mais Ariane Valence ne semblait jamais à court de réflexions. Ni de critiques.
« - Vous n’allez pas y aller comme ça ?
- Comme quoi ? », riposta Demetrio rudement.
« - Je veux dire : dans cette tenue. Monsieur Van H aas a horreur du négligé. Si vous voulez qu’il vous respecte… ».
Pour désagréable qu’il fût à entendre, cette fois le conseil semblait judicieux. Paraître en tenue de travail devant son employeur risquait de présenter à celui-ci une mauvaise image, il devait lui donner dès maintenant à entendre qu’il n’était pas un banal ouvrier agricole, un simple exécutant, mais qu’il avait un rôle à jouer dans les nouvelles orientatio ns données à la vie du château. Monsieur Freyssinet de Montchauliac avait exigé du nouveau propriétaire qu’il le garde à son service, certes, mais c’était à lui qu’il revenait de justifier cette disposition en apportant la preuve de ses capacités et de ses talents. Après tout, puisque le domaine était appelé à développer des activités plus diverses, autant valait se
faire un peu de publicité, il serait toujours préférable de passer pour un orgueilleux que pour un valet stupide et borné.
« - Vous avez bien un pantalon propre et une chemise claire, non ? », lui soufflait Ariane.
« - J’ai ça, en effet. Ça suffira ? Je ne vais pas me mettre en smoking, tout de même !
- Parce que vous avez aussi un smoking dans votre garde-robe ?
- J’en ai eu… Laissez tomber. Je sais me tenir, j’ai été bien élevé par ma maman ».
L’ironie reprenait ses droits. Après tout, cette rencontre impromptue n’était pas si déplaisante et le sourire qu’avaient fait naître sur les lèvres de la jolie joggeuse les dernières paroles de Demetrio était charmant.
« - Vous êtes vraiment un drôle de type, vous, alors !
- Plus encore que vous ne le croyez… Et vous qui me faites la leçon, vous allez travailler en short et en baskets avec votre patron ?
- Ça ne va pas, non ? D’ailleurs il faut que je rentre me préparer à présent, nous avons beaucoup de problèmes à régler aujourd’hui.
- Je n’en doute pas… De toute façon, on se reverra. Vous allez continuer à galoper à travers le parc tous les matins ?
- Bien entendu.
- Alors nous nous y croiserons sûrement. Bonne journée ».
Avec un petit salut désinvolte, Demetrio s’était éc arté de quelques pas, s’attendant à voir son interlocutrice coiffer de nouveau ses écouteurs et s’élancer en avant pour reprendre sa course, mais celle-ci se contenta de lui jeter un regard qu’il ne sut comment interpréter. Et, à ce moment-là, le chien qui était resté jusque-là d’une immobilité de statue aux côtés de son maître se leva et s’ébroua avec un bref jappement pour signifier à celui-ci sa satisfaction de le voir bouger enfin, manifestant ainsi son intention de reprendre leur promenade quotidienne. La jeune femme sursauta.
« - Vous avez eu peur ? Vous avez tort, c’est le plus gentil des chiens.
- Vous ne devriez pas le tenir en laisse ?
- Quelle idée ! Il n’a jamais été attaché.
- Et il vous suit partout comme ça ?
- La plupart du temps, oui. Renzo est mon meilleur ami.
- Parce que cet animal s’appelle Renzo ?
- Vous ne trouvez pas qu’il est magnifique ?
- Je ne vois pas le rapport ».
Cette fois, Demetrio ne put s’empêcher de rire devant la mine dépitée de la jeune femme.
« - Jamais entendu parler de Lorenzo de Médicis, dit Laurent le Magnifique, un des types qui ont le plus contribué à amener à leur apogée les arts de l a Renaissance italienne ? On n’a pas fait mieux
depuis, si vous voulez mon avis.
- Et vous avez appelé votre chien Lorenzo.
- Seulement par son diminutif. Ce n’est qu’un chien, tout de même…
- Ah, vous, vous êtes incroyable ! ».
De nouveau le garçon laissa échapper un petit rire. Sans ajouter un mot, il se baissa, ramassa un morceau de bois coincé entre les roseaux à ses pieds et le lança au loin. Aussitôt le chien se précipita dans la même direction et durant quelques secondes les deux jeunes gens suivirent du regard le labrador fauve, doré par le soleil qui émergeait au -dessus des arbres, filant comme le vent le long de l’étang. Malgré elle, Ariane fut sensible au spectacle que lui offrait cette bête racée en plein élan.
« - C’est vrai qu’il est beau », reconnut-elle à mi-voix.
« - Ravi qu’ils vous plaise », fit Demetrio, pince- sans-rire. « Allez, sauvez-vous maintenant, votre patron va vous gronder, vous allez vraiment être en retard. Et moi aussi ».
Et, sans autre forme de salut, il s’élança sur les traces du chien. Immobile au bord de l’eau, la jeune femme le regarda s’éloigner de sa démarche souple et aisée d’homme habitué aux longues randonnées sur toutes sortes de terrains. Puis elle secoua la tête et repartit de son côté vers l’entrée du château.
Au moment où Renzo déposait à ses pieds le bâton qu ’il était allé chercher, Demetrio jeta un regard en arrière. Mais Ariane Valence avait déjà disparu. Bien qu’elle eût suivi l’allée qui menait directement au portail principal, elle n’était certainement pas entrée par là : le nouveau propriétaire n’avait-il pas poussé la fantaisie de la reconstruction historique jusqu’à faire remettre en état la herse qui en condamnait l’accès et que l’on avait abaissée la veille après son arrivée ? Elle avait plutôt dû longer en courant le mur pour atteindre la poterne secondaire qui, sur le côté, permettait de gagner directement les jardins à partir du logis comtal sans traverser la cour d’honneur, et par laquelle elle était sans doute sortie un peu plus tôt. Le comte de Montchauliac avait autrefois raconté à Demetrio comment l’un de ses ancêtres l’avait fait remettre en état pour pouvoir se rendre à tout moment dans la petite chapelle extérieure où reposait son épouse bien-aimée.
De l’édifice primitif, en effet, forteresse moyenâgeuse campée sur un versant ensoleillé des monts de Châlus, dans ce sud du Limousin où tant de châteaux rappellent l’épopée du Prince Noir et de Richard Cœur de Lion, lequel y a finalement perdu l a vie, à quelques kilomètres à peine à vol d’oiseau du Périgord, de cette région où même les modestes maisons possèdent leur tour, il ne restait debout que l’enceinte intérieure de la haute cour avec son donjon et les ailes flanquées de tourelles rajoutées au cours des siècles suivants pour étoffer le corps du bâtiment. La basse cour s’était peu à peu confondue avec le parc et des fortifications extérieures ne demeuraient que quelques pans de murailles plus ou moins en ruines disséminés çà et là au milieu des arbres et des buissons, ainsi que la fameuse chapelle, pieusement entretenue par les châtelains successifs. L’étang lui-même n’était qu’une survivance des douves alimentées par le peti t ruisseau qui dévalait la colline, lesquelles avaient été peu à peu comblées au fil des siècles. Mais, tel qu’il était, le domaine de Montchauliac avait encore fière allure et méritait certainement l’attachement que son gardien avait tout de suite ressenti pour lui en le découvrant cinq ans plus tôt.
En quittant la gare d’Austerlitz, le magazine provi dentiel soigneusement rangé dans son sac de voyage, Demetrio avait, malgré la pluie fine qui to mbait ce jour-là sur la capitale en cette pâle journée d’octobre, pris le chemin des écoliers pour rentrer chez lui. Négligeant les transports en commun, il avait longuement marché le long de la Seine, le regard perdu, tout entier concentré sur la décision qu’il s’apprêtait à prendre. Il ne se demandait même pas si sa candidature avait quelque chance d’être acceptée ni comment il allait organiser ce déracinement, comment il procéderait pour l’annoncer à son entourage, et surtout à sa mère… U ne petite musique allègre lui trottait dans la tête,
une impression de liberté inouïe le portait en avan t, il lui semblait soudain déboucher sur l’accomplissement de toutes ses aspirations de ces dernières années. Dans l’anonymat de la foule parisienne, les gens croisaient sans le voir ce jeune homme tête nue sous le crachin, son sac de voyage sur l’épaule, qui, des étoiles dans les yeux, avait l’air de se diriger droit vers le Paradis.
Lorsqu’il était enfin arrivé au pied de son immeuble, il faisait nuit et il mourait de faim. Il était donc entré auBon Coin, le café restaurant qui se nichait dans un renfoncement entre deux tours, où il avait ses habitudes lorsque sa mère était absente et où le menu annonçait ce soir un bœuf bourguignon – sans doute le reste de midi, mais tant pis, après tout ça se réchauffe bien, le bourguignon.
« - T’as pas d’imper, Léo ? », lui avait demandé Bruno, le patron, en s’approchant de la table où il venait de s’affaler.
Leur longue fréquentation autorisait entre eux cett e familiarité de la part d’un homme qui avait certainement plus du double de son âge et qui l’avait connu tout gamin.
« - Ce n’est que de l’eau », avait répliqué Demetrio avec insouciance.
« - Hé, tu ne devais pas partir à Châteauroux, ce soir ?
- J’ai changé d’avis.
- Ah bon ? ».
La bonne tenue d’un commerce ne tolérant qu’une curiosité limitée à l’égard du client, Bruno avait toujours été d’une discrétion digne d’éloges, il se contentait de recevoir les confidences qu’on voulait bien laisser échapper devant lui et ne posait que le minimum de questions nécessaire à montrer qu’il ne se désintéressait pas de son interlocuteur. Au demeurant il aimait bien Demetrio, qu’il regardait toujours quelque peu comme un chien sans collier lo rsque celui-ci venait s’échouer à intervalles réguliers dans son établissement avec ses cheveux ébouriffés et son air généralement un peu ailleurs. Depuis le début de son adolescence, en effet, le garçon avait pris l’habitude de venir là se ravitailler et acheter ses cigarettes. Il buvait un café, échangeait quelques mots avec les uns ou les autres, Bruno savait qu’il était musicien, bien qu’on ne le vît jamais, comme certains, promener un étui à violon sous son bras ou bien une guitare ou une contrebass e sur son dos, que sa mère s’absentait régulièrement en le laissant seul malgré son jeune âge et qu’elle ne surveillait donc ni ses activités ni ses fréquentations. De l’avis du cafetier le gamin fumait trop et, si on le voyait de temps en temps avec une fille – en général plus âgée que lui –, ce n’était jamais la même…
Mais Demetrio n’était nullement sensible à l’opinio n des autres. Bien sûr, jamais sa mère ne fût entrée dans ce genre d’endroit trop populaire à son gré, mais, au fur et à mesure que le garçon accédait à plus d’indépendance par la force des cho ses, les tournées de récitals de Chiara Leoni la contraignant à quitter plusieurs fois par an la capitale, il s’était trouvé là un refuge à son goût. A ce moment-là il était évident qu’il était devenu bien trop grand pour les baby-sitters ou les gardiennes d’enfants en tout genre et il avait très vite su faire comprendre qu’il était en mesure de se suffire à lui-même pendant les rares heures qu’il ne passait ni au lycée ni au conservatoire. Se faire cuire un plat de pâtes en rentrant le soir et se mettre au lit ne représentait pas un programme au-dessus de ses possibilités, Demetrio avait toujours été débrouillard, son enfance campagnarde auprès de ses grands-parents maternels lui avait donné un jugement sain et un sens aigu des réalités qui lui avaient permis de surmonter bien des difficultés.
Pour l’instant il s’était donc contenté de dévorer le bourguignon de Bruno sans états d’âme, renvoyant à plus tard les contingences matérielles et les conséquences immédiates liées à la décision qu’il venait de prendre d’une façon si inattendue. Mais peu après, en pénétrant dans l’appartement obscur et silencieux qui symbolisait sa solitude et le vide affectif de son existence, il s’était dit qu’il