Le Siddhartha de Victor Segalen

-

Livres
206 pages
Lire un extrait
Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus

Description

Siddhartha, l'unique drame de Victor Segalen, a été commencé en 1904 après un séjour à Tahiti illuminé par la découverte de Gauguin et un passage à Ceylan. Chargé à la naissance d'un nom bien lourd à porter, Victor, Segalen allait se délivrer de son nom entrave en se transformant en Victor oriental, en Gauguin Buddha Maori devenu l'homme Siddhartha à Ceylan

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 juin 2008
Nombre de visites sur la page 212
EAN13 9782296194588
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0110 €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Signaler un problème

Introduction
Dans ce livre, je me proposed'étudier l'œuvre de jeunesse de
Victor Segalen, Siddhartha, un drameen cinq actes commencéen
1904 lors d'une escaleàCeylan. Ce premier texteoriental de
Segalen illumine touteson œuvre à venir et révèledéjàles
obsessionsdupoètede Stèleset Thibet.
Je commencerai mon étude, dans un premierchapitre, parle
contextehistorique, social et artistiquede la France de la fin de
siècle quiaprès une Renaissance Orientalallaitpasserà unoublide
l'Inde Cetteépoquefut marquée parl'ouverturedu Musée Guimet,
la création dessciences religieuses et la séparation de l'Egliseet de
l'Etatet unintérêtgénéralpourlesreligionsexotiques.
Dans un deuxième chapitre, je décrirail'état d'âmedu jeune
Segalen, passionné de musiqueet decouleurs,étudiant la médecine
en rêvant d'ailleurs et désirant devenir médecin-critiqued'art. Puis
jeretracerai,dans untroisièmechapitre,lepremier voyageexotique
de Segalen,àTahiti, première en-allée vers une jouissance encore
inconnueet surtout découvertedu dernierdécorde Gauguin à
Atuona d'où Segalen emporterait le soclesur lequel allait reposer
sonSiddhartha.
Dans un quatrième chapitre, j'expliquerai comment Segalen
avaittrouvélenom quireposerait surson socle videlorsd'une
rencontre-illumination avec le moineSelanandaàCeylan. C'est
aussi lors de cetteescale dans un paysbouddhiquequ'ilavait eu
l'idée de faire revivre un Bouddha couchéen le transformant en un
Siddharthanaissant.
Dans un cinquième chapitre, je ferai une lecture approfondiedu
drameSiddharthaetjemontreraiquecetteœuvredejeunessedécrit
la venueàl'écriture de Segalen et le parcours idéal de toutesa vie.
Siddharthaestl'autobiographieromancéedeSegalen,ladescription
d'une suitedenaissances, d'ouverturesdel'œil aboutissant à
l'illumination finale. C'est «le roman d'un poussin ouvrant son
œil »lepointdedépartd'unequêtepoétique.Dans un sixième chapitre, j'étudierai en détailles multiples
émanations du personnage de Krisha Gautami, la femme-muse de
Siddhartha, quioccupe dans ledrame une place tout aussi
importantequecelle de Siddhartha. Krisha n'existepratiquement
pasdansles histoires traditionnellesdela vie du Bouddha et elle
éclaired'unelumière toutepersonnelleledramedeSegalen.
Dans un septième chapitre, je raconterai comment Segalen avait
proposécommelivretsondrameSiddharthaaucompositeurClaude
Debussy. Le non de Debussy quisignalait l'échec de l'opéra allait
permettreàSegalend'inscriresonseulnomsurlesœuvresfutures.
Dans le huitième et dernierchapitre, l'Innommableen guisede
conclusion, je montreraiquelerôlecapital donné au nom dans
l'œuvre de Segalen est partout présent dans son Siddhartha qui,
comme Segalen, garderaen lui, toujours caché, son nom véritable.
Cetteobsession du nom estune despierres de touchedel'œuvre
entièrede Segalen,quidéjàdansson œuvre dejeunesse Siddhartha
disaitnonaunom.
J'ai suivilasuggestion de la fille de Victor Segalen, Madame
AnnieJoly-Segalen, et j'ai basé mon étude du textedeSegalen sur
une étude approfondiedes Manuscritsde Siddhartha quise
trouventàlaBibliothèqueNationale. J'ai aussi rencontré Monsieur
Jean-MichelNectoux, conservateurdeMusiqueau Musée d'Orsay,
dontlesprécieusesindicationsontorientémesrecherchespourmon
premierchapitre. Il m'arévéléquela PrincessedePolignacavait
commandé une Tentation de Bouddha pourl'ouverturedesonsalon
et m'a donné deséclaircissementssurl'art et la musiquedelafinde
siècle. Pourcequiest de l'œuvre de Gauguin, j'ai commencémes
recherches par une lecture de ses propres écritsquej'aicomplétée
parl'étudedenombreuxouvragescritiques.Pourpouvoirdistinguer
cequidansl'œuvredeSegalenétaitissudeshistoirestraditionnelles
de la vie de Bouddha et ce quiétait son apport personnel, j'ai lu et
étudiédemultiples versionsdela viedeSiddhartha.
J'espèremontrerpar mon étude de Siddhartha, l'importance de
cetteœuvre de jeunesse quiresteencore un des textes cachés de
Segalen et dont l'étude critiqueétait presqueinexistanteavant ce
présent travail.
8ChapitreI:Autourdu drame
Pourcomprendre toutel'importance et la place du dramede
Victor Segalen, Siddharthacommencée en 1904àColombo, il est
nécessaire de la replacer dans le contextehistorique, social et
artistiquedont elle est issue. Ce n'est donc pasdel'œuvre
ellemême dont je vais traiter icimaisplutôt de ce quisesitue«autour
dudrame. »
La Renaissance orientale et les étudesindianistes en France.
Une révolutionlinguistique.
Ce terme de «Renaissance orientale»paraît aujourd'huiobscur
e
même pourles spécialistes du XIX siècle. Il fut d'abord employé
parEdgar Quinet danssonouvrage Le Géniedes Religionsen1841
et repris plus tard parRaymond Schwab en 1950 comme titre de
son livre. Comme celui-ci l'expliqueau congrès internationaldes
orientalistes en 1948, la renaissance orientale évoque:cette
intrusion massivedefaits, desymboles,derêveriesauxconfinsdes
e eXVIII et XIX siècles, cette vaguedecuriositéardente, de foien
l'Asie quipénètre philosophes, poètes, artistes, au moment où se
produisent coup surcoup lesdéchiffrementsdes écrituresscellées,
les traductions desgrands ouvragesreligieux ou historiques, la
visiondesmonumentsretrouvésetidentifiés.
Cela mettait l'exotisme au second plan alorsquecertains y
voyaientleseulapportdel'Orient.Cetterenaissancepassaitd'abord
par une véritable révolution linguistiquesil'on se rappelle que
e
jusqu'au début du XIX siècle lorsquel'on parlait deslangues
orientales il ne s'agissait quedes langues sémitiques:l'hébreu et
l'arabeet quel'on faisait alorsréférenceà un monde connu et pour
ainsidire classé. C'est seulement en 1784 queles premiers
indianistesinaugurentlalecturedusanscrit.En 1785 la Bhagavad-Gîta esttraduiteen français. Ondécouvre
avecstupéfactiondesculturesetdescivilisationsquiétaientrestées
inconnuesjusqu'alors.
Plusieurs étapes
La découvertedes textes indienspassepar plusieurs étapes et
alorsqu'on possèdedes traductions des Védas dès1785-89, les
textes bouddhiques ne sont approchésquedansles années 1840
aprèsl'arrivée du canon sanscrit et pâli. Eugène Burnouf vapublier
le premierouvrage de synthèse valable surlebouddhismeen 1844
et son œuvre Introduction à l'histoire du Buddhismeindien eut un
grand retentissement sur toute une génération de penseurs et
d'artistesdontSchopenhauer,Wagner,Nietzsche,Cousin,Gobineau
et Michelet. Parailleurs, M. Hodgson, résident de la Compagnie
desIndesau Népal, seralepremieràentrouvrir les trésors de la
littératurebouddhique.
Fascinationpourl'Inde des romantiques allemands
Si l'Indead'abord fasciné lesromantiques et en particulierles
romantiques allemands, c'est qu'elle posait dans sa totalitéla
question du différent. Eux quiavaient souvent pris le Moyen-Age
comme sourced'inspiration voyaient dans l'Inde un antique
d'aujourd'hui. Dès1800, Frédéric Schegels'exclamait dans
l'Athenaeum, dans un discours surlapoésie:«C'est en Orient que
1nousdevonschercherlesuprêmeromantisme. » Ilestbienévident
quedeceromantisme-là, le bouddhismeétait exclu car il était
encorepratiquementinconnuàl'époque.
Maissil'on peut parlerd'un véritable engouement indophile de
l'intelligentsiagermaniquedansles années 1820 quiperçoit l'Inde
comme émanant la lumièredes origines,àlafoisattirante, pure et
régénératrice,c'estenFrancequ'onremarquel'amorced'untournant
quifait de l'Inde un sujet d'intérêt controversé. Le bouddhisme
révéléau public parles travaux de Burnouf vaseheurter au
développement spécifiquedelaphilosophieen France dans le
1Citépar Roger-Pol Droit,L'Oublidel'Inde:Une amnésiephilosophique (Paris :
PUF,1989)128.
10e
second tiers du XIX siècle marquépar l'essor du positivisme et la
présencedominanteduspiritualismeéclectique.
Untournant bouddhique
Ce tournant bouddhiquedansl'imaginaire philosophique
occidentalestexemplifiéparl'attitudeduphilosopheVictorCousin.
En 1829 il déclare:«L'Inde est la terre nataledelaplushaute
2philosophie, » en1847ildit: «s'il yaquelquechoseaumondede
contraireàladoctrinechrétienne, c'est cettedéplorableidéede
l'anéantissement quiest le fond du bouddhisme»et en 1863, le
bouddhisme, «tristephilosophie,»est reléguéen quelques pages
d'appendicedanssonHistoiregénéraledelaPhilosophiedepuisles
etempsles plus anciensjusqu'au XIX siècle.
Contrairement àcequis'était passé a vec le védisme et le
brahmanismequel'on avait plusau moinsréussià assimileren y
découvrant desparallèlesavec lesdoctrinesjudéo-chrétiennes, le
bouddhismenefournissait pasl'occasion de noces théologiques et
n'offrait pasnon plusdepriseaux retrouvailles métaphysiques.
Comme l'indiqueRoger-Pol Droit, «l'important, c'est quelemythe
de la ‘renaissance indienne’s'est développé àpartir de la
3découvertede textes brahmanistes. » En ne considérant queces
textes-là, on ne pouvait percevoirl'opposition fondamentaleentre
les théoriesbrahmanistes et bouddhisteset l’onignoraittout lecôté
rationaliste, analytiqueet intellectuellement proche de la pensée
occidentaleéminemment présent chez leslogiciens de Grand
Véhicule.
Pourles spiritualistes français, le bouddhisme allait devenir une
véritable bêtenoire car il semblait poser une menace sérieuse au
christianisme. Parplusieurs de ses caractéristiques, le bouddhisme
incitait davantageà une comparaison avec le christianisme. Tous
deux avaient eu un fondateurquiavait pris formehumaine. Pour
4Quinet, le Bouddha était «le Grand Christ du Vide » et pour
5Renanle «Christathéedel'Inde. »
2VictorCousin, Coursdel'histoiredelaphilosophie(1829)152.
3Roger-Pol Droit,L'Oublidel'Inde:Une amnésiephilosophique (Paris:PUF,
1989)149.
4EdgarQuinet,Le GéniedesReligions(1842) 212.
5Joseph-ErnestRenan,Textede1851,publiéseulementen1884sousle
11JulesBarthélemy Saint-Hilaine, considérécomme un indianiste
réputéàl'époque, était un virulent adversaire du bouddhisme, qu'il
s'acharnaitàprésenter comme une doctrinenihiliste, stupide et
menaçante. Dans son li vre Le Bouddha et sa religio n, publié en
1862,ilécrit :
Le seul, mais immenseservicequele
Bouddhismepuisse nousrendre, c'est parson
tristecontrastedenousfaire apprécier mieux
encore la valeurinestimable de nos croyances,
en nousmontrant ce qu'ilcoûteàl'humanité
6quinelespartagepoint.
En fait, le problèmecentralqueposait alorslebouddhisme
c'était la découverted'une «religion»absolument non-théiste. Le
bouddhismeprovoquait unecrisedel'idéedureligieuxd'autantplus
qu'on ne pouvait dire s'il étaitune philosophieou une religion ou
bien l'une et l'autre ou ni l'une ni l'autre. En un mot le bouddhisme
déjouait lescatégorieset semaitun vent de paniquechez les
philosophesfrançais. En voyant dans le bouddhisme une doctrine
nihilisteet pessimisteou, comme Nietzsche, la volontédedéclin et
d'anesthésiedes civilisations décadentes et crépusculaires, les
philosophesallaient progressivement cesser de s'intéresseràl'Inde.
Cet effondrement de l'Inde desphilosopheseut desconséquences
extraordinairement importantes et de longueportée, comme le
démontre admirablement Roger-PolDroit. En effet, cet «oubli »
intervient avant la constitutioneffectived'unsavoirindianiste. Il va
7enhypothéquerlourdement,nonpasl'existence,maisl'usage.
Oublidel'Indedesphilosophesmaisintensificationdelarecherche
indianiste
De fait, si lesréférences aux doctrines de l'Inde se font de plus
en plusrares après1889, la rechercheindianistedeson côté
titre:"Premiers travaux surleBouddhisme,"dans NouvellesEtudesd'Histoire
religieuse(1884)41-129.
6 JulesBarthélemy Saint-Hilaire, Le Bouddha et sa religio n (Paris :
Didier,1862)182.
7Droit146.
12s'intensifie et se spécialisedeplusen plus. De 1875à1900, Max
Müllerdirigelapublication descinquanteet un volumesde Sacred
Booksofthe East. Thomas WilliamRhys DavidsfondeàLondres
la Pâli Text Society en 1881 et il entreprend l'édition complètedu
CanonPâlidontl'essentielparaîtraentre1890et1930.
D'autre part, en France, on remarque un regain d'intérêt général
pourl'occulteet les sociétés secrètes avec la fondation parHélène
Blavatsky de la SociétédeThéosophieet l'influence importantede
Joséphin Péladan et de la Rose Croix dans lesmilieux artistiques.
PourDroit,celasignifie «leretourdun'importequoi,etdupresque
8tout. »
Lascience des religions
Cet oublidel'Inde chez lesphilosophesdénoncéparDroit se
produisit ironiquement au moment même où apparaissait la science
desreligions. On assistait en 1880 àl'ouverture d'une chaire
d'Histoire desReligions au Collège de France crée pourA. Réville.
Et en 1887, l'EcolePratiquedes Hautes Etudes ouvraitune
cinquièmesectionditedesciencesreligieuses.
e
La V section était créée parleParlement françaisen
remplacement descinq facultés de théologie catholiquequiavaient
étésupprimées. Cettedécision marquaitun tournantvéritablement
critiquepourcequiétait desrelations de l'Etat républicain et de
l'Eglisecatholique, d'une part, et d'autre part, elle marquait ledébut
d'une attitude nouvelle vis-à-vis de la religion. Àpartir de ce
moment-là, la «science religieuse»devintune part intégrantedela
recherchescientifiqueglobale. Dans le contextenouveau de
l'universitérépublicaine, l'établissement public et donc laïquede
l'EcolePratiquedes Hautes Etudesseproposait de faire des
recherches surles sciences religieuses quisedéfinissaient par
oppositionàla théologie et l'excluaient de leurchamp. Comme
l'expliqueEmilePoulat
c'est ainsiquel'avènement des«sciences
religieuses»au sein de ce développement est
le témoin d'un renversement desrôles. Le
8Droit192.
13savoira longtemps étéreligieux, contrôlé,
coifféparlareligion:puisautermedesalente
émancipation, la religion, traitée comme objet
9
naturel,estdevenue unsecteurdelascience.
On imaginebien quece changement ne s'est pasfait sans
polémiqueetquelquesgrincementsdedents.Onneconsidéraitplus
le christianisme comme la vérités'opposant àl'erreur, le
christianisme n'était dèslorsqu'une religion parmid'autres. L'état
laïc prenaitun visageanticlérical car il refusait de continuer le
traitement defaveurréservéàl'Eglisecatholique.Ceciaboutiraiten
1905àlaséparationofficielledel'Egliseetdel'Etat.
Unregardtourné vers la Grèce
Droit montre qu'après Hegelet presquejusqu'àprésent les
philosophesonttousaffiché un certain mépris pour lespensées
non-grecques quinesont pascomprises dans l'enseignement de la
philosophieen France. Ona totalement rejeté l'Inde et on s'est
retournéexclusivementverslaGrèce. C'est apparemmentune
inquiétantemanifestation de régression culturelle d'autant plus
qu'au siècle dernierlaFranceavaitune tradition pionnièrede
recherches indianistes. On remarquenéanmoins le début d'un
changement avec parexemplelacréation d'une chaire de
mephilosophieindienne en 1988 àParis XpourM Lakshmi
Kapani.
LeMusée des Religions
Maissil'intérêt portéau bouddhismepar lesphilosophess'est
éteint dèslafin desannées 1880, il restait encore très vivace dans
lescercles cultivés mondainset artistiques. Néanmoinsilest
important de remarquer qu'à une époquemarquée parles luttes
entre l'Egliseet l'Etat, l'intérêt pourles religions anciennesou
étrangèresn'étaitpasneutre.
9Jean Baubérot,Cent ans de Sciences religieuses en France (Paris:LeCerf,
1987)52.
14Si pourEmile Guimet, la création d'un musée desreligions à
Paris, en 1889, jaillissait d'un sincèredésir de rendrel'humanité
heureuse en l'instruisant et en luifaisant connaître leshommes, qui
selon lui, avaientvoulu faire le bonheurdes autres, c’est-à-dire les
10fondateurs de religions, il n'en vapas de mêmepourles
conseillers de la ville quidurent délibérer le voted'un crédit d'un
million de francspourl'achat d'un terrain où serait édifié le futur
musée.
Pourleconseilmunicipalréuni le 16 mars 1885, il s'agissait
plutôt desavoirsil'ouvertured'unmuséedesreligionsàParisserait
utile ou nonà«la libre-pensée.»PourM. Monteil«il esttrès utile
pourlalibre-pensée d'avoirà Paris ce musée, quiest fort bien
nommé MuséedesReligions,et où tousles dieux,lesancienset les
11modernesseregardentcommedesaugures. »
Et bien quecertains conseillers aient craint quelacréation du
musée ne suscitât de nouvellessuperstitions, le votedu crédit
indiquequec'est l'opinion d'un conseillercomme M. Millerand qui
aprévalu. Pourcelui-ci «placer sousles yeux du public le passé
desreligionsdisparues,c'estlemeilleur moyen...defaire uneguerre
12efficaceauxreligionsactuelles. » Lebouddhisme,biensûr,n'était
pas une religion disparue, mais son existence même et son
antérioritépar rapport au christianisme en relativisait fortement la
valeurexclusiveet universelle.
Le musée mettaitàladisposition du public, en plusd'œuvres
d'art religieux, une bibliothèqueoù se trouvaient regroupésde
nombreux textes surles religions de l'Egypte, de l'Inde, du Japon
quiétaient restés totalement inaccessiblesjusqu'alors. Comme pour
Guimetlemuséeétaitune«usinedesciencephilosophiquedontles
collections n'étaient quelamatière première,»des conférences
régulièreset gratuites étaient aussi offertes au public curieux pour
lefamiliariseraveccesculturesetreligionsanciennesetétrangères.
Il faut ajouteràcelades réunions quiavaient alorslieu dans la
bibliothèqueet quiétaienttrèscourues parle tout Paris politique,
artistiqueet mondain.
10KeitoOmotoet FrancisMacouin,Quand le Japon s'ouvritaumonde (Paris :
Gallimard/RéuniondeMuséesNationaux,1990)163.
11KeitoOmotoetFrancisMacouin155.
12KeitoOmotoetFrancisMacouin153.
15C'est ainsiquependant lesannées 1890 ily eut au moinsquatre
cérémonies bouddhistes qui se déroulèrent dans la bibliothèquedu
musée. La première eut lieu le 21 février 1891. Il s'agissait d'un
officeen l'honneurdeShinran, le fondateurdela sectejaponaise
Shin-shû, appeléeHôonko. Étaient présentsleprésident Sadi
Carnot et le peintre Degaset de nombreuses autrespersonnalités.
La deuxième cérémonie bouddhiquesedéroula le 13 novembre
1893, aussi célébrée pardes moines japonais, mais cettefois-ci de
la secteShingon. Elle s'appelait Gohôraku, «action de grâceà tous
lesbouddhaset lesbodhisattvas,»et fut célébréeen présence de
plusdedeux centspersonnesdu monde politiqueet savanttelles
13queClémenceau, de Rosny et Pasteur. Le 27 juin 1898 une
cérémoniebouddhiquelamaïqueétait célébréeparlelamabouriate
Agouan Dordjief. Cettefois-là, on remarquait Clémenceau au
premierrang.
Religions et musique
Dans lesannées 1890, lesreligions étaient un sujet brûlant
d'actualité, tout le monde semblait s'y intéresser quecesoit pour
desmotifs politiques, scientifiques ou parsimplecuriositéet goût
de l'exotisme. Néanmoinscontrairementàceàquoi l'on pourrait
s'attendrecenefut pasGuimet quieut l'idée decomposer undrame
surle thème de la vie du Bouddha car Guimet était aussi musicien.
Maisc'est sur un livretàsujet chinois d'Ernest d'Hervill y qu'il
composalamusiquedesonopéraTaï-Tsoungdontlareprésentation
eutlieule11avril1894àMarseille.
Cependant,sanslesavoir,il asansdouteindirectementinspiré à
la PrincessedeScey-Montbéliard, alias WinnaretaSingeret future
PrincessedePolignac, l'idée de commander un livret surle thème
de la Tentation de Bouddha. En effet, la Princesseétaitune des
personnalitéslesplusen vuedutoutParis;ilestdoncfortprobable
qu'elleaitétéinvitéeàlapremièrecérémoniebouddhiqueorganisée
parGuimet dans la bibliothèquedu musée le 21 février1891. Et si
elle-même n'y avait pasassisté, il est certain qu'elle avait dû en
entendreparler.C'estdanscecontextequ'ilfautreplacerlanouvelle
suggestion de livret pour une cantatelyriquesurle thème de la
13KeitoOmotoetFrancisMacouin110.
16tentation du Bouddha faiteàVerlainepar GabrielFauré au début
avril 1991. Fauré ne faisait alorsque transmettreàVerlaine une
suggestion faitepar la Princessequiavait décidé depuis la fin de
l'année1890 de commander une œuvre nouvelle et originalepour
14l'inaugurationdesonnouvelhôtelàParis.
Comme ni la PrincesseniVerlainene voulaient abandonnerle
projet d'un poème d'inauguration pourson nouvel hôtel, c'est sans
doutealors quelaPrincessepensaàla Tentation du Bouddha.
C'étaitun sujet lyrique totalement nouveau et original en France et
quipouvait sansdouteprétendreà une grande popularitéétant
15donnéquelesreligionsexotiquesétaienten vogueàl'époque.
Dans lesnotes réunies parSegalen lors de la préparation de son
Siddhartha, on découvre l'existence de deux autresœuvres
musicalesallemandessurle thème du Bouddha. Dans lesdeux cas,
il s'agit d'extraitsdejournaux relevés parSegalen. Le premier, qui
sembleêtre une citation extraitedel'ouvrage de Daniel Halevy,
L'enfanceetla jeunesse de Nietzsche, publié parla RevuedeParis
14 D'abordlaPrincesse avait penséà une œuvre similaire à l'Odeà la musique de
Chabrier.Maiselle voulait queGabriel Fauré en composelamusiqueet celui-ci
avait,semblait-ilexprimédel'intérêt pour uneœu vrelyriquedecegenre.Quantau
livret,elle désirait qu'ilsoit confiéàVerlaine. Alitéàl'Hôpital Saint-Antoine et
malade,Verlaineparaissait avoir pris avec sérieux la suggestiond'une œuvre dont
l'atmosphère rappellerait celle des fêtes galantes car il avait assez rapidement
élaborélepland'unscénario basésur une scènedelaComédie Italienne,se
déroulant dans la courd'unhôpital où lespersonnages traditionnels Pierrot,
Colombine, Harlequin et leurs amis discutaient de l'amouret de la vie en général.
La Princesse avait approuvéet pensait quecetteidée pouvait être développéeet
devenir une œuvre lyriqueportant le nomde L'HôpitaldeWatea u.Maiscetteidée
n'enchantaitguèreFauréquiavaitrejetécesujet.
15 Parcontre,cesujet n'était pas totalement nouveau en Allemagneoù Richard
Wagner avait commencél'ébauched'undrame hindou s'intitulant LesVainqueurs.
L'idée de ce drame vintàWagneraprès deslecturessurlebouddhisme. Il méditait
alorssurlanature,l'ésotérisme et la religionet l'on peut aussi voirdes traces de
cettepréoccupationdansl'ébauchedeson Jésus de Nazareth (1848) et dans«un
projet de TristanetIseult où Parsifal devait apparaître autroisième acte, près de
Tristan blessé d'unamourfurieux comme la preuve vivantequ'iln'existait de
rachat quedanslerenoncement aux joies terrestres» (Laffont-Bompiani.
Dictionnaire desŒuvres. Paris: Laffont,Vol.V) 210.Dans LesVainqueurs, une
jeune fille amoureuse d'undiscipledu Bouddha devait passerpar toutes lesphases
de la purificationavant d'atteindre une pure communion spirituelle.Ilest possible
quelaPrincesse,quiétaientune desadmiratrices de la première heure de Wagner,
aitétéaucourantdeceprojet.
17le 11 mai1907, révèlel'existence de Nirvana, poème symphonique
16deHansdeBulow. En voicile texte :
Vers août 1867,àMeiningen, petite ville où les musiciensde
l'école pessimiste donnentune série de concerts. Unelettre de F.
Nietzscheenaconservélachronique. «L'Abbé Liszt présidait,
écrit-il. On ajoué un poème symphoniquedeH. de Bulow,
Nirvana, dont l'explication est donnéeau programme par 3
maximes schopenhauriennes. Maislamusiqueest effroyable.Liszt,
au contraireasu trouver, une manièreremarquable,àcecaractère
de ce Nirvanaindien et quelques-unesdeses compositions
religieusesfontses‘Béatitudes.’ »
L'autre référenceà une œuvre musicale bouddhiquese trouve
dans un article de Ch. Chambellan dans le Mercure Musical du 15
mai1906.L'auteursuggère defaireconnaître aupublicfrançaisdes
théâtres, quid'après luineconnaît queles piresœuvresitaliennes,
d'autresœuvresou fragmentsd'œuvresquilefamiliariseraient avec
laproductiondramatiqueétrangère.Voilàcequ'ilpréconise :
Desdirecteurs de théâtre ne peuvent pour une
œuvre inconnuefaire desdépenses élevées, le
rôle desgrands concertsest de faire entendre
au public desfragmentsbien choisisd'œuvres
tellesque Sadk o de Korsakoff, Boris
Goudounoff de Moussorgsky, Bouddha de
Max Vogrich ou LesPyrénées de Felipe
17Pedrell.
Cependant, pouren revenir au poème d'inauguration désiré par
la Princesse, le thème de la tentation de Bouddha ne semblait pas
inspirerVerlainequin'avaittoujours rien écrit en juin 1891. Si
16Daniel Halevy,L'enfanceetlajeunesse de Nietzsche (Paris : la RevuedeParis
11 mai1907) 385.
17 On remarquequeces poèmesmusicaux écritsenAllemagnedatent de l'époque
de l'enthousiasme desphilosophesallemands pourles textes et lessujetsindiens.
Et en France, dans lesannées 1890,cen'étaient plusles philosophesqui
s'intéressaient principalement au bouddhismemaisles hommespolitiques,les
chercheursetlesartistes,chaquegroupepourdesraisonsquiluiétaitpropres.
18pendantun temps Verlaines'étaitvraiment intéresséàl'Inde, ce
18tempsétaitrévolu.
Verlainenes'était plusintéresséà l'Inde depuis trenteans et le
peu qu'ilen savait n'avait aucun rapport avec la vie du Bouddha.
CependantVerlainesemblait soucieux,pourdesraisonsfinancières
semble-t-il, de continuer un projet dont il n'avait pasmêmeécrit la
premièrepagemaisauquelilfaisaitencoreallusionle26septembre
1891dans unelettreàFauré.
Il semblequeFauré ait alorsproposéleprojet àMaurice
Bouchor quiavait publié peu avant, en 1888, un recueildepoésies
19consacrées aux principalesreligions antiques, LesSymboles. La
tentativeavait échouésurlemoment car Bouchor était engagé dans
20l'achèvement de sa Légende de SainteCécile. Cependant on
retrouvedansles notes de Segalen une pièce en un acteet en vers
de MauriceBouchor intitulé La Naissancedu Bouddha publiée
21dansla Revuedupremier mai1907.
18 En 1865, il s'était enthousiasmé pourle Ramayana.Ilécrivait alorsà Xavierde
Richard:«J'ensuisàlamoitié du Ramayana. Par Indra, quec’est beau,et comme
ça vousdégottelaBible,Evangiles,pèresdel’église,etc. CorrespondancedePaul
Verlaine(tomeIII. Appendice) 381. Lettredu31août1865citéeparGeorges-Jean
Aubry dans Le Centenaire de Fauré (Paris:LaRevuemusicale,1945) 47. Il avait
aussi empruntéau Mahabaratha le sujet des trois strophesdeso n
poème”Çavitri”publiédanslerecueildesPoèmesSaturniensen1867.
19MauriceBouchor,LesSymboles(Paris:Charpentier,1888)
20 Georges-Jean Aubry,Le centenaire de Fauré (Paris:LaRevueMusicale, 1945)
49.
21Maurice Bouchor,La NaissanceduBouddha (Paris : La Revue, premiermai
1907) 62-75. Le dramedéfinit ce qu'estunBouddha et prêteces motsà l'ascète
Asita:
Celuiquiparlui-même
RetrouvelesentierdespursBouddhasanciens,
Et,commeend'autresjourssesglorieuxancêtres,
Guidelacaravaneanxieusedesêtres
Versla ville,perdueentrelesbleussommets,
OùNaissance,DouleuretMortn'entrentjamais.
La pièce est marquée au début parl'inquiétude du père de Siddhartha quiimagine
la souffrance de sa reine, MayaDevi, quinesupporterait paslaséparationd'avec
sonfils s'il devait lesquitter pour trouver sa voie. Cependant,àla scèneV,lamère
de Siddhartha apparaît et elle sait qu'elle vamourirdanssept jours.Elle se plaint
quelaséparationestpirequelamortetl'ascèteAsitaexplique:
«Iln'estplusparminousd'assezpuredemeure
Pourcellequiportal'Etrepur»(75).
19La pièce de Bouchor n'apas étémiseen musiqueou même
jouée dans un théâtre, mais on constatequeBouchor avait fait des
recherches surla viedu Bouddha et qu'ils'était sansdouterappelé
la proposition de Fauré de 1891 lorsqu'ilavait entrepris bien plus
tard,auxalentoursde1907,d'écrire La Naissance du Bouddha.
AprèslerefusdeBouchor, Fauré apparemment ennuyépar les
difficultés rencontréespour trouver un librettistenes'était pourtant
pasdécouragé. Il avait finipar penserà un jeune poète, Albert
Samain, quiavait acceptéavec enthousiasmeleprojet de La
Tentation du Bouddha et quis'était missans tarderà la rédaction
d'unscénario.
Dans lesnotes queSegalen avait rassemblées surles travaux
relatifsàla vie du Bouddha antérieurs à son propreprojet,on
trouveaussi un extrait d'un livre de Léon Bosquet faisant référence
au BouddahécritparSamain :
...à la prière instantedeMme de Polignac, qui
e
suivant la mode du XVIII siècle donnait la
La vie du Bouddha commencedonc par unévénementtragique, la mort prochaine
de sa mère.Celle-cileconfie à sa sœurGautami. L'émotionest grande lors de la
naissancedeBouddha mais c'est lapeine quisurpasse la joie ettout l'entourage
royal est en pleurs.Quantàlui, l'ascèteAsita, pleure aussi mais sursapropremort
car il ne sera pasprésentàl'heure«où le sage arrachant aux yeux leur voile épais,
rendra visibleenfinlaCitédela
paix»(71).
La naissancen'est donc pasreprésentée comme unmoment de célébrationjoyeuse.
La venueau monde de Siddhartha détermine le fait quesamèredoit mourir.Parce
queleBouddha est né,samère, elle,doit mourir. Dèssanaissance, le Bouddha
amène une réalisationdouloureuse de la souffrance liéeau seulfait d'exister sous
une formehumaine. Et pourtant si la tristesse règneà la courdu roilorsdela
naissancedeson fils tant attendu,Atisalesagefaitune prédictiondu meilleur
augurelorsquel'enfantluiest montré :
Etreenquijepressensle vraisauveurdesêtres,
MaîtrequirediraslaparoledesMaître,
Dessourdsontretrouvél'ouïe,ô filsderoi,
Pourprêter uneoreilleattentiveà taloi.
Desaveuglesontvupourcontempler tagloire;
Desfousontbrusquementretrouvélamémoire :
Ilscherchentdanslanuitdeleurâmeun trésor,
Commes'ils voyaientpoindreauloinlalamped'or
Qui vabrillerdansleurs ténèbresdouloureuses(69)
20