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R.I.P

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Description

Lisa a un don. Depuis toujours elle est extra-lucide. Elle ne sait pas pourquoi, elle est née comme ça. Hypersensible aux gens qui l’entourent, capable de capter leurs auras et de déceler leur nature profonde, elle subit de plein fouet les existences de ces inconnus qu’elle croise.
Ce pouvoir qui pèse sur sa vie comme une malédiction, elle l'a toujours caché, même à David, son mari. Même à ses amies et collègues hôtesses de l’air. Elle n’espère qu’une chose, que l’étrange pouvoir de sa vue la laisse un jour en paix.
Mais une rencontre singulière pourrait bien faire changer le cours des choses...

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 30 septembre 2014
Nombre de lectures 1 233
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0037€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

R.I.P

Lilou Vermont



© Éditions Hélène Jacob, 2012. CollectionFantastique. Tous droits réservés.
ISBN : 979-10-91325-20-2

Prologue



A peine arrivée, je m’écroulai sur le lit. Je ne comprenais toujours pas ce qui s’était passé.
J’étais dans un tel état d’agonie que j’avais l’impression que je ne m’en relèverais jamais. Je
me traînais jusqu’à la salle de bains. J’avais une mine épouvantable, les yeux rougis et
injectés de sang. Je tirai la langue et y découvris des traces noires. Je me rinçai plusieurs fois

la bouche à grande eau, sans résultat. Elles restaient incrustées dans mes papilles. Je n’avais
plus la force d’en comprendre la raison. Je me déshabillai en hâte, me douchai pour me
purifier de ces souillures visibles… et invisibles.
Une fois nue, je découvris sur mon corps de longues traces rouges qui ressemblaient à des
lacérations. A moins que ce ne fût les marbrures de mes veines abîmées. Je les frottai
frénétiquement, dans l’espoir de les faire disparaître, mais elles semblaient incrustées dans ma
peau, sans boursouflures, ni reliefs. Totalement indolores, mais gravées sur moi aussi fort que
l’assaut que j’avais subi.
Sous l’eau brûlante, je savonnai au gant de crin ces traces qui me faisaient peur. Je ne sais
pas si elles finirent vraiment par s’effacer, puisque sous la force de mon frottement, j’étais
devenue totalement écarlate.
Une migraine violente me guettait. L’amour pouvait-il ressembler à cela? Tout cela me
dépassait et mes bonnes résolutions ne suffisaient pas à faire changer le cours des choses.
J’observai ma mine grise dans le miroir. J’étais plus morte que vivante. Et finalement, si
c’était moi le fantôme ?

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-1-Mes berlues



J’avais une particularité, étrange et insolite, inscrite dans mes gènes. Depuis toujours,
j’étais extra-lucide. Malgré moi, mes yeux voyaient ce que les autres ne pouvaient pas voir et
ne devaient pas voir. Je n’y pouvais rien, j’étais faite comme ça. Je percevais les profondeurs
de toutes les âmes que je croisais, leur recto verso, leur yin et leur yang. Je captais les auras de
ceux qui m’entouraient sous forme de halos colorés. Je prenais de plein fouet ces existences.
Les bons comme les mauvais karmas. Avec une transparence cristalline.
Il n’y avait pas de règle. Je ne décidais pas de mes visions, je les subissais. Je n’avais
jamais choisi ni le lieu, ni l’instant, ni les individus. Certaines me sautaient au visage, d’autres
pas. Si j’étais devenue hôtesse de l’air, c’était parce qu’enfermée dans la carlingue d’un
avion, je ne rencontrais pas ce problème. J’y étais normale. Une énigme de plus à mon
étrange particularité.
Ça n’avait l’air de rien comme ça, et pourtant, mes berlues, comme je les appelais, pesaient
lourd dans mon existence. Depuis le temps, j’aurais pu croire en un don, un cadeau du ciel
dont j’aurais pu faire profiter le reste de l’humanité. Mais je n’en avais jamais voulu de ces
berlues. Elles étaient mon fléau, mon handicap, ma fatalité.
Je vivais avec cette singularité depuis toujours et je la détestais. J’aurais pu la souhaiter à
mon pire ennemi. Je n’avais jamais cherché à exploiter mon potentiel ou à le comprendre. Je
croisais simplement les doigts pour être en paix le plus souvent possible.

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- 2 -Ça commence aujourd’hui



5 h 00. L’aube tardait à poindre. Il était tellement trop tôt. Mes paupières restaient collées,
exigeant encore la douceur de la nuit. Je me répétais «encore cinq minutes » depuis un bon
quart d’heure. Quel déchirement, mais c’était inexorable, il fallait que j’aille gagner ma vie.
Malgré le froid, malgré la flemme, malgré la pluie.
Je finis de boucler ma valise, éternelle compagne de mes voyages. Je ne prenais même plus
la peine de la ranger. Elle restait la gueule ouverte dans un coin de ma chambre, attendant
sans sourciller la prochaine fournée de mes hardes. Sans jamais être rassasiée, cela faisait
quinze ans qu’elle s’ouvrait et se dépliait au gré de mes rotations. Elle accusait bien quelques
bosses et éraflures, mais pas suffisamment pour être mise à la retraite. Elle irait jusqu’au bout
avec moi, non mais ! Les bosses et les éraflures, je fais bien avec… Et avec le sourire en plus.
Mon portable bipa, me signalant un texto «Te fais pas trop draguer par ces cons de
Brésiliens ma petite geisha à roulettes. Et puis d’abord, je ne veux pas que tu partes… ».
Je souris comme une idiote. De belles formes rondes, couleur rose bonbon, aussi
nuageuses que de la Barbapapa, s’agitaient devant mes yeux. J’adorais les petits messages de
David, même quand ils étaient niais. Surtout quand ils étaient niais ? Une débilité régressive
d’amoureux qui me rassurait.
A quatre heures du matin, il s’était arraché à mes bras aimants pour faire régner la justice.
David, flic méritant, était déjà sur le terrain. Parti faire une « interpell’ » comme il disait. Dès
six heures sonnées, bing ! Il ferait une entrée tonitruante chez des voyous en état d’arrestation.
Un matin où tout le monde serait debout trop tôt, finalement.
6 h 30. J’étais prête ! Un dernier coup d’œil dans le miroir. Je regardais ma mine un peu
trop fardée. J’avais forcé sur la dose de blush. Une vraie tête de nageuse de natation
synchronisée. Ravissant !
Je m’engageai dans la belle cour de l’immeuble où le vol régulier des ampoules créait une
lumière tamisée très casse-gueule. Ma chère valisette à roulettes me talonnait en tressautant au
cahot des pavés dans un vacarme tambourinant.
Les yeux encore piquants de cette nuit trop courte et affaiblis par ma myopie, je distinguai,
s’agitant dans le local-poubelle, l’ombre gigantesque et familière du gardien.

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— Bonjour Monsieur Lefloch !
Sa masse sombre se retourna «pataudement »vers moi et laissa apparaître un visage
poupard et renfrogné. L’information arriva péniblement à son cerveau. S’ensuivit un
grognement interrogatif.
— Hein ??
J’articulai mieux :
— Bonjour Monsieur Lefloch !
Son regard vide s’éclaira d’une vague lueur d’intelligence.
— Ha Madame Drancourt!!! Vous aussi vous êtes déjà debout. Fait pas chaud, hein?
Vous partez ou vous rentrez ?
Comme souvent, je restai incrédule devant la connerie de ses questions. Cette fois encore,
il me sidérait. Il était un vestige préhistorique. Le seul dinosaure survivant doté de la parole.
Pour un « pierrafeu » il était supérieurement intelligent, mais pour un humain, ça pêchait pas
mal. Mais, à l’évidence, il ne pouvait pas pédaler plus vite.
Je soufflai un peu, lasse :
— Non, Monsieur Lefloch, je pars.
— Bah oui évidemment !, me répondit-il en réalisant l’énormité de sa remarque.
Il cogna son battoir contre son front en signe d’auto-réprobation. Il manqua d’écraser ses
lunettes de presbyte en permanence collées sur le sommet de son crâne, comme s’il était
malvoyant de la tête alors qu’il était surtout mal-comprenant du cerveau. Monsieur Lefloch
était gentil mais mettait souvent ma patience à mal. Le petit grelot qui lui servait de cervelle
était mis à rude épreuve. Je savais qu’il avait un bon fond, je le voyais. Son grand halo bleu
pâle, immense, couvrait presque tout son corps. Bon signe, le bleu pâle. Celui des cœurs purs
et bons. Mais au milieu de sa belle aura, un gros trou vide, sans matière. Traduction : l’âme
est belle mais question cellules grises, il y a un gros déficit.
— Bon ben, bon voyage. Vous partez où ?
— Rio.
— Aaaah... le Mexique !!
— Non, le Brésil.
Nouveau coup de battoir sur son front qui sonnait creux :
— Bah oui, le Brésil évidemment… Vous êtes une petite veinarde, hein Madame
Drancourt ?! Vous partez au soleil pendant qu’il fait moche à Paris.
— Voilà c’est ça… ! Bonne journée Monsieur Lefloch !

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Ces poncifs qui ne m’étaient épargnés que trop rarement, avaient l’art de m’exaspérer. Hé
non, je n’étais pas heureuse de partir à Rio, ni nulle part ailleurs… d’ailleurs. C’est mon
métier. Sauf qu’en cet aujourd’hui froid et noir, mon lit me semblait la meilleure destination.
J’arrivai à ma voiture. Le moteur ne démarra pas ! Malgré la bordée d’injures, les coups de
poing et de pied dont je l’abreuvai, cette garce resta désespérément muette. Je draguai toutes
les rues du périmètre, sans croiser un seul taxi. Je tentai d’en commander un, mais je n’obtins
que Vivaldi en musique d’attente. L’heure avait filé, c’était plus que limite pour arriver en
temps et en heure à Roissy. Il fallait que je me rende à l’évidence… seul le métro pourrait
m’amener dans les temps.

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- 3 -Le métro



Le métro et moi n’étions pas compatibles. Je ne le prenais plus depuis des années. Non par
snobisme mais par nécessité « médicale ». Mes berlues en étaient la cause.
Je savais que je prendrai «cher » dansce lieu trop confiné. Plongée dans son fatras
humain, j’allais en voir de toutes les couleurs. Au propre, comme au figuré. À cette simple
perspective, mon estomac était dévoré par la peur.
Je pensai me faire porter pâle chez Aironline, faire demi-tour pour me mettre en sécurité
dans mon lit plutôt que de subir le métro. Je me trouvais lâche et veule. Et inadaptée au
monde qui m’entourait, une pauvre fille. Et cette sensation était encore plus dérangeante que
ce que je subissais. Par orgueil uniquement, car la souffrance et le malaise que m’infligeaient
mes perceptions chromiques étaient de loin les plus insoutenables.
Le panneau du métropolitain s’arc-boutait devant moi en dessinant son sourire arrogant.
Impériaux, les escaliers se déployaient jusqu’à la glotte de cette bouche béante. Ça ne serait
pas pire pour moi de me jeter dans le vide. Je descendis fébrilement les marches, en mauvais
équilibre sur mes escarpins bleu marine. Les murs se refermaient sur mon passage. J’étais
avalée doucement par le monstre urbain. Comme si j’entrais dans le ventre de Moby Dick.
J’appréhendais peut-être pour rien… j’avais changé. L’arrivée de David dans ma vie avait
calmé mes prédispositions «oculaires ». J’avais encore quelques perceptions mais beaucoup
moins fréquentes. Cela avait cessé d’être invivable.
Arrivée au guichet, j’avançai timidement, le cœur en arythmie et les yeux bas. J’essuyai
mes mains moites contre la jupe de mon uniforme strict, comme une petite fille qui doit aller
réciter sa leçon au tableau sans la connaître. Je cherchais le courage d’affronter la femme qui
vendait les tickets.
— Bonjour. Un billet pour Charles de Gaulle, s’il vous plait.
Dans son aquarium, la guichetière à la mine fatiguée leva un regard torve vers moi. En une
fraction de seconde, ce fut fulgurant. Ses couleurs par dizaines se jetèrent à mon visage. Du
vert, du bleu, du rouge, du marron, des cercles concentriques et nébuleux floutèrent sa tête,
son buste, tout ce qui dépassait de son bocal s’acharna sur moi en un nuancier de couleurs
assommantes. Je détournai la tête, terrassée par la violence du choc, comme si j’avais reçu des

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jets d’acide dans les yeux. Aveuglée, je fuis comme une voleuse ce dédale où je risquais trop
gros. Les passagers pour Rio se passeraient de moi aujourd’hui.

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- 4 -La récidive



J’observais ce petit moineau parisien qui chantonnait à tue-tête sur la balustrade de ma
fenêtre. Il tortillait son petit troufion, gonflait ses plumes. Il s’égosillait à chanter la vie, à
rameuter ses copains ou à hurler son désespoir. Pas très clair comme message. Je le regardais
avec intérêt, collée au fond de mon lit, sans trouver la force de me lever. Pour justifier mon
absence au travail, mon médecin m’avait accordé un arrêt-maladie d’une semaine. Sans
complaisance, mon état n’était pas brillant. Le retour surpuissant de mes berlues avait
détraqué mon organisme. Un petit 9 de tension, un teint d’endive, le cœur qui déraillait, des
vertiges permanents. Pas très apte à assurer le confort et la sécurité des passagers.
Le temps passait et je culpabilisais de ne pas encore être sortie de mon lit. Je n’étais certes
pas en grande forme mais je sentais qu’il y avait autre chose. Comme si je refusais d’entamer
la journée. Je m’inquiétais du réveil ravageur de mes berlues, n’ayant pas eu un tel épisode
depuis longtemps.
Mon petit moineau avait enfin fini son numéro et s’envola en un éclair. Tomber de rideau !
Mon portable sonna :
— Alors grosse patate !!!?? Quoi de neuf ?
Il était inutile que mon interlocuteur se présente, cette entrée en matière était signée.
— Diego, arrête avec ton «quoi de neuf» !,grognai-je. Tu sais que cette expression me
stresse. Pourquoi tu dis pas «comment ça va? » commetout le monde? Ça veut rien dire
« quoi de neuf ».
— Quoi de vieux, alors ??
Diego s’amusait beaucoup de sa remarque.
— Oh non par pitié pas l’humour carambar, je ne suis pas d’humeur.
— Ah !! Je sens qu’on a la Lisa des grands jours.
Et il s’empressa de surenchérir comme un gamin turbulent :
— Grosse patate ! Grosse patate ! Grosse patate !
Ma seule réponse fut mon traditionnel soupir de capitulation. Depuis plus de vingt ans que
nous nous connaissions, intimement, totalement, je n’étais jamais parvenue à lui faire
abandonner ce petit nom dont il m’affublait. En tapant du poing sur la table ou en miaulant

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comme une chatte, il n’avait jamais pris en compte mes demandes. J’étais sa «grosse
patate », et puis c’est tout. Aujourd’hui comme du temps où nous étions ensemble. C’était son
nom gentil pour moi, signe également de notre complicité intacte et persistante, malgré les
années, la séparation, l’amour fou et douloureux, et la vie avec un autre. Ce doux nom était né
d’une blague entre nous, ça m’avait agacée un temps et puis j’avais fini par l’accepter. Mais
avais-je eu le choix? Rares étaient les hommes qui m’avaient gratifiée d’un tel sobriquet, il
semblerait que ce n’était pas la première chose que je leur inspirais mais finalement, c’était
exactement cela qui amusait Diego, l’irrévérence de son appellation! Son esprit indocile le
poussait à ne jamais tomber dans le fanatisme et l’adoration. C’était ce qu’il craignait plus que
tout. La dépendance à l’autre. Il aimait jouer alors de son impertinence, qui le rendait
absolument irrésistible, parfois grossier, mais ce rempart lui permettait surtout de garder le
contrôle et de ne jamais s’avouer vaincu face à une femme. D’ailleurs, s’il avait tant compté
pour moi, c’était aussi pour cela, car il ne s’était jamais soumis ni humilié face à moi. Il
m’avait imposé le respect. Le revers de la médaille était qu’il ne parvenait jamais à
s’abandonner et à se laisser aimer sans ruades.
Notre histoire d’amour avait été intense mais ce n’est pas ce que j’avais réussi de mieux.
J’aimais infiniment Diego, il était indispensable à ma vie, mais son âme cabossée et le
malêtre qui le rongeait le rendait trop destructeur. Rien ne parvenait à le satisfaire, ni l’ouvrir à
une certaine sérénité. Même sa réussite professionnelle et son succès auprès des femmes
n’arrivaient pas à l’apaiser. Notre séparation avait finalement été la meilleure des choses. Il
était devenu mon ami intime plutôt que l’homme de ma vie et cela nous convenait
parfaitement à tous les deux.
— Et toi d’abord ? Quoi de neuf ?
— Oh bah comme d’habitude. J’ai que des problèmes de boulot, me répond-t-il. La
fourrure que les Roumains devaient me livrer pour les costumes d’hommes préhistoriques est
perdue quelque part entre ici et Bucarest. La prod me fait chier pour le blé. J’ai pas dormi
depuis deux jours et j’ai des essais cet après-midi. La comédienne est super casse-couilles.
Suis crevé et j’en ai ras le cul. Le monde merveilleux du cinéma, quoi !
— Bah oui, la routine ! Tu sais que ça se passe toujours comme ça, faut pas que ça te mine
à ce point.
— Et je suis pas content de l’accueil de mon court métrage. J’espérais mieux, confessa-t-il
dans un souffle.
— Mieux ! Mieux ! Il a eu un excellent accueil. Tous les festivals où tu as remporté des

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prix, c’est quand même pas rien. Tu as quand même trouvé une production pour le deuxième !
À l’époque, c’est exactement ce que tu souhaitais. Tu le sais que c’est une carte de visite ce
premier court, pas une fin en soi. Tu as du talent. Beaucoup de talent. Ça crève l’écran. Tu le
réaliseras ton film… mais Rome ne s’est pas faite en un jour.
— Oh arrête, avec tes grandes phrases ! On dirait du Patrick Sébastien.
Comme bien souvent Diego devenait agressif et blessant face à la sollicitude des autres. Il

s’en sentait indigne. Tout comme l’amour qu’on pouvait lui porter.
— Quoi mes grandes phrases ?? Qu’est-ce qu’elles ont ? Tu veux que je te dise que c’est
nul ce que tu fais alors que je ne le pense pas ? Moi, c’est quand tu joues les artistes maudits
que tu me gaves.
Nos échanges étaient souvent ceux-là. Brutaux et excessifs. À l’image des deux écorchés
vifs que nous étions et de nos difficultés à exister.
Soudain, une barre noire vint obstruer ma vue, accompagnée d’un violent mal de tête. Je
venais de m’énerver trop fort. L’état dans lequel je me trouvais dépassait mes forces.
— Bon je vais te laisser. Je suis pas bien, lui annonçai-je.
— Tu es malade ?, dit-il, radouci.
— Oui, un peu.
— Tu viens quand même demain chez moi, me demanda-t-il inquiet, j’aimerais que tu
m’aides sur mon scénario ? J’arrive pas à trouver la fin.
— Oui, oui bien sûr. Je viens. Mais là je vais te laisser, je suis pas très bien. Bon…
j’t’embrasse même si tu es un infernal « chiaro mio ».
— Dis donc, Grosse Patate, tu crois pas que tu exagères un peu ?!
C’était l’heure de l’armistice. Il répondait avec facétie, malgré ses quarante ans passés,
pour entériner notre trêve, me dire à mots voilés qu’il tenait à moi et qu’il s’excusait de ses
emportements. Je pensais à ses yeux verts, sombres, et ses grandes oreilles décollées qui lui
donnaient un air doux et poétique, malgré la colère qui grondait trop souvent en lui, et
j’oubliais tout. Je lui avais toujours tout pardonné.
— Oui j’exagère. Mais j’ai le droit car je suis une princesse. À demain mon Diego.
— D’accord grosse patate. À demain.
L’idée de le voir me réjouissait toujours. Un besoin viscéral de m’assurer de son bien-être
et de partager des moments avec lui. Je notai en rouge notre rendez-vous du lendemain, alors
qu’il m’était parfaitement inutile de le faire. Nous aurions décidé de nous voir six mois plus
tard que je m’en serais souvenu. Le noter, c’était uniquement une façon de m’assurer que ce

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rendez-vous aurait lieu, qu’il ne me serait pas volé, ma méthode pour l’inscrire dans le
marbre. Et puis j’étais toujours tellement fière qu’il me sollicite, que je bichai toute seule en
inscrivant «Scénar Diego » sur mon agenda. À lui seul, cet acte anodin était une source de
satisfaction.
J’adorais participer à ses sessions d’écriture. Il m’avait toujours sollicitée pour ça, ce
n’était pas mon métier, mais il trouvait que j’avais de bonnes idées et puis nous nous
connaissions si bien que le travail ensemble se faisait sans gêne. Moi, ça me changeait de mes
avions et de mes plateaux-repas et, à force de sillonner la terre entière, j’avais une
connaissance du monde très utile pour inventer des fictions. C’était aussi des moments de
franches rigolades. Comme nous riions des mêmes âneries, je lui réservais toujours plein
d’anecdotes « arrivées, à bord ou en escale », qui nous faisaient nous tordre de rire.
La perspective de ce lendemain suffit à me requinquer. Alors debout ! J’avais fort à faire,
autant tirer profit de ce repos forcé.
Avant de me lancer, j’attrapai mon téléphone pour entendre la voix réconfortante de David.
Je me surpris à lui mentir lorsqu’il me demanda si j’étais levée. « À midi !... Quand même ! »
dis-je d’un ton presque offusqué.
A 12 h 30, honteuse, je bondis d’un coup hors du lit, décidée à m’étourdir dans les lessives,
les courses, le ménage, le repassage.
J’allais déjà mieux, aucune raison de m’appesantir sur mon sort.

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- 5 -Les couleurs de l’enfance



Je m’agitai derrière mon aspirateur quand le «ding dong» de la porte me sortit de mon
délire ménager. Derrière la porte, mon dinosaure favori: Monsieur Lefloch. Toujours aussi
serviable et dévolu au confort d’autrui, il avait récupéré pour moi le paquet que le postier
avait eu, comme à son habitude, la flemme de monter jusqu’au deuxième. Remerciements
d’usage, discussion rapidement écourtée. Fin de l’interlude.
Un paquet! Il était là, d’un bon volume. Je me demandais bien d’où il venait. Un peu
craintive, je lus l’étiquette où avait été notée mon adresse. Pas l’ombre d’un doute, c’était
mon père. Cette écriture, diluée et rectiligne, n’appartenait qu’à lui. Il m’avait effectivement
avertie de son intention de me renvoyer mon «bazar d’écolière» retrouvé lors d’un
rangement inopiné.
Je me jetai sur le paquet. J’étais très heureuse de retrouver mes cahiers «d’expression »,
sorte de carnet intime illustré de dessins. Une poussée nostalgique, une envie soudaine de me
replonger dans mon passé de petite fille, me saisit. J’aurais pu craindre de retrouver trop de
souvenirs, même les moins heureux. Mais étrangement, de ceux-là, je n’en avais pas peur, je
savais qu’ils ne me sauteraient pas au visage, ma mémoire ne les avait pas totalement
engloutis, ils se rappelaient régulièrement à moi, se refusant à l’oubli.
Cet envoi était providentiel, je pourrais découvrir la petite fille insouciante que j’avais été.
La preuve était peut-être consignée quelque part entre ces pages jaunies, délavées, parfois
craquantes d’avoir dû absorber l’eau d’un pinceau trop imbibé, mais certainement prêtes à me
procurer une consolation bien méritée.
En ce temps, les couleurs que je voyais partout ne m’apparaissaient ni toxiques, ni
néfastes. Elles venaient colorer l’existence. Elles devaient sûrement déjà signifier quelque
chose mais je ne savais pas leur donner un sens. Elles étaient alors inoffensives et
transformaient la vie en un monde multicolore. Aucune raison de croire à ce moment-là que
j’étais la seule à voir ce que je voyais. Il m’arrivait d’avoir des doutes mais je les chassais
assez rapidement. Tant que rien ne m’handicapait, j’avançais à grandes enjambées dans
l’existence.
Au détour d’une page, je retombai sur le dessin qui ne m’avait pas laissé le choix, celui du

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chaton qui m’avait révélé ma spécificité et l’étrange pouvoir de ma vue. J’ai découvert ce
jour-là, que le monde que je voyais, j’étais la seule à le voir.
Je me revis en train de dessiner le magnifique chaton de la maisonnée dont les grands yeux
émeraude me subjuguaient. J’avais ce jour là reproduit le plus fidèlement possible toute la
beauté de son poil, mais aussi la grande aura violine qui rayonnait autour de lui. C’était de
loin le plus délicat à faire, tant ses couleurs étaient complexes.
Je revis l’instant où ma mère, se penchant sur mon épaule, regarda avec intérêt et tendresse
mon dessin.
— C’est très joli ma chérie. C’est Dragibus, je le reconnais. Les tigrures, les beaux yeux
verts… et ça, c’est quoi?, me demanda-t-elle, en pointant la sphère violette que j’avais fait
jaillir du chaton.
— Bah, c’est Dragibus !, dis-je avec fierté.
— Oui, je sais. Mais ce truc violet ? C’est quoi ?
Imaginant qu’il s’agissait peut-être d’un quizz, je répondis timidement.
— Je ne sais pas comment ça s’appelle.
— Bah moi non plus franchement ! D’où tu sors ça ?
Mais je n’en savais rien d’où je sortais ça. De nulle part. De ce que je voyais. Comment
aurais-je pu le savoir? Je compris que quelque chose ne tournait pas rond. Je la regardais
incrédule.
Elle passa sa main dans mes cheveux avec tendresse :
— Ça sort de l’imagination de ma petite chérie. T’es une artiste ma fille !
Et elle fit claquer un énorme baiser sur mes joues.
Ce propos me fit l’effet d’une bombe. Le doute venait de me couper en deux. Serais-je
donc seule à voir ce que je voyais ?
Les jours suivants, je fis le test auprès de mon entourage. Dès que je voyais une personne
ou un animal, auréolés de couleurs jaillissantes, je m’aventurais à poser des questions
surprenantes :« C’estquoi le nom de la couleur de papa? »ou «Pourquoi elle est verte
grand-mère ? ».
Tout le monde trouvait singulière mon «obsession »des couleurs, mais mes questions
étaient tellement saugrenues que je faisais bien rire la galerie. On y voyait de l’humour, voire
un irrespect précoce, alors que j’étais perdue. Progressivement, je constatai le fossé qui me
séparait du reste du monde, j’étais dévorée par l’angoisse d’être délaissée si quelqu’un
découvrait que j’étais différente. Je pris la décision de ne jamais parler à personne de mes

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visions. Je cacherais la vérité comme un méfait honteux. À vie.
Face à mes cahiers, je reconsidérai l’ampleur de ce premier traumatisme.
En fait, j’avais eu tort. Rien n’avait été anodin dans la redécouverte de mes œuvres. Et
encore aujourd’hui, je souffrais.

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- 6 -218 marches



ème
J’y étais presque! Mon ascension jusqu’au 6étage de ce vieil immeuble
haussmannien… sans ascenseur… se terminait et je soufflais comme un bœuf. J’avais à
l’évidence perdu l’habitude d’avaler ces maudites 218 marches. À l’époque où elles
sculptaient aussi bien mon fessier qu’elles martyrisaient mon dos quand je jouais les sherpas
en revenant du supermarché, je les domptais d’une traite. Mais là, alourdie par le poids des
années et privée de mon entraînement quotidien, je peinais comme une malheureuse et j’avais
l’impression que les hauteurs d’un phare breton auraient été d’un accès plus aisé.
ème
Je m’arrêtai au 5étage, histoire de retrouver un pouls à peu près décent pour ne pas
arriver à la porte de Diego, hors d’haleine, sans pouvoir prononcer avec aisance une phrase du
genre :« Disdonc, ils ont toujours pas voté l’installation d’un ascenseur dans cet immeuble
de radins ? ». Question d’image.
J’étais incapable de me montrer faible et déclinante face à Diego. Je voulais toujours lui
plaire, le sentir ébloui. Même un essoufflement légitime me paraissait de trop. De lui qui
peinait tant à se laisser aller aux compliments et aux petites attentions, j’attendais cela plus
que de n’importe qui d’autre. J’avais besoin qu’il se dise «cette fille vieillit vraiment bien »
ou « elle assure » en toutes circonstances.
Aujourd’hui, j’étais moins dépendante de lui, mais j’avais toujours besoin de le conquérir
car son affection m’était trop précieuse. Je n’en voulais plus comme amoureux, il était bien
trop compliqué, mais comme ami, j’y tenais plus que tout. David s’était souvent agacé de
l’importance qu’il avait dans ma vie, jusqu’au jour où il avait compris qu’il ne risquait rien
mais qu’il perdrait la bataille s’il s’imaginait pouvoir me le faire reléguer au même rang qu’un
autre. Diego avait une place unique, à part. Et la réciproque était vraie. Je le savais. Il le
savait. Nous le savions.
David avait admis ce lien si particulier, sans réellement saisir les rouages de cette relation
qui n’appartenait qu’à nous, en respectant la force de notre rapport, il avait surtout eu
l’intelligence de comprendre qu’il n’était pas un rival. Et puis, David appréciait Diego. Il le
trouvait touchant et drôle. Lui aussi avait succombé à son charme, comme tout le monde.
A chaque fois que je revenais ici, pendant mon interminable ascension, des souvenirs plus
ou moins heureux me revenaient en tête, comme ce jour de colère, où Diego m’avait dit avec

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violence :
— Tu es aussi fracassée que moi, on ne se fait pas du bien, on se ressemble trop. Tu sais,
noir plus noir, ça donne du noir !
Je l’avais maudit de considérer que nous nous faisions plus de mal que de bien, je l’avais
trouvé cruel de me reprocher ma noirceur alors que ma mélancolie, mes états d’âme, je les
gommais le plus souvent. Il ignorait mon pesant secret, bien sûr, mais pas les événements
tragiques de ma vie. C’est vrai que parfois ils venaient me hanter et me rendaient morose,
mais c’était humain, non ?
Je n’étais pas qu’une fille sinistre, j’avais autre chose à proposer. Du blanc, du rose, du
bleu, du jaune, de l’orange, j’en avais partout dans mon moi ; des rires, de l’espoir, de la joie
aussi. Ce qui me blessa le plus dans sa remarque, c’est qu’il me dise si violemment que je ne
lui étais d’aucune aide, alors que je n’espérais que cela, l’aider à aller mieux, calmer ses
angoisses, être sa bienfaitrice.
Ce jour-là, il avait été brutal et radical et même si je sais qu’il ne pensait pas vraiment ce
qu’il disait, maintenant que nous étions séparés, je lui donnais raison. Diego et moi étions
comme des siamois, soudés l’un à l’autre, trop proches et ressemblants pour nous parfaire,
mais totalement indissociables. Une anomalie de la nature d’une grande rareté.
Par amour pour lui, je voulais le voir heureux, même sans moi, même avec une autre,
même avec toutes les autres. Je souhaitais simplement qu’un jour, les traits de son visage se
détendent, qu’enfin, il parvienne à dormir d’une traite, pendant dix heures, et se réveiller
reposé. Mais Diego était un vase fêlé dans lequel rien ne restait. J’avais beau vouloir le
remplir de tout mon amour, celui-ci s’y dissipait comme le sable s’écoule d’un sablier.
Et c’était bien son incapacité à recevoir de l’amour qui avait précipité notre rupture. Les
moments tendres et amoureux étaient devenus de plus en plus rares. Plus je l’aimais, plus il
m’aimait, et plus son agressivité et sa rudesse s’abattaient sur nous. Il ne savait pas qu’on
pouvait s’éprendre de lui avec sincérité. Il croyait ne pas mériter d’amour, qu’il en était
indigne et finalement, il se mettait à mépriser toute personne ayant des sentiments pour lui. Il
s’imaginait que seul un oiseau mazouté ou un être désœuvré pouvait trouver quelque chose de
bon en lui. Alors il devenait injuste et méchant. Il était impossible de lui dire des mots
d’amour sans le mettre en colère, lui dire qu’il était beau sans le rendre moqueur et cassant,
d’admirer son travail sans qu’il ne s’agace de trop de sollicitude. Je ne devais jamais me
laisser porter par mes sentiments, mes envies, ma spontanéité au risque d’être cuisamment
rappelée à l’ordre : «Je suis une planche pourrie !! Tu l’as toujours pas compris ? ». Non, je

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ne l’avais jamais compris car ce n’était pas vrai, pourtant, il avait fini par gagner la bataille, il
m’avait usée jusqu’à la corde et j’avais lâché prise. L’aimer était devenu un combat quotidien
qui me consumait à petit feu et que je n’ai plus eu la force de mener. Un jour, n’en pouvant
plus, j’avais décidé de partir. Acceptant d’assumer le plus douloureux des paradoxes, savoir
que cet amour qu’il fuyait comme la peste, il en avait un besoin infini.
ème
Immobile sur le palier du 5, tout cela me revenait en tête. J’ai attendu cinq minutes pour
finir de reprendre souffle, en priant pour ne pas être surprise. J’observai cette cage d’escalier
qui n’avait pas changé depuis qu’elle ne m’était plus familière. Je regardai le vieil autocollant
« Bébéà bord » éternellement collé sur la porte de gauche. Celle du gentil petit couple baba
nouvelle tendance que je croisais souvent à l’époque, mais qui n’avait jamais eu d’enfant.
L’autocollant fossilisé sur la porte semblait voué à ne jamais en partir. Je me suis toujours dit
qu’ils avaient dû avoir la flemme de le décoller et qu’ils se le refilaient de locataires en
locataires. À leur décharge, c’est vrai qu’une fois arrivé jusque-là, on avait la flemme de tout.
Je reprenais paisiblement de l’oxygène, le regard perdu sur ce «Bébé à bord» sans âge,
lorsque je perçus devant mes yeux quelques nuages sombres. Je me tendis brusquement,
espérant que c’était l’excès d’effort qui me provoquait une petite baisse de tension et qui me
brouillait la vue. Je n’oubliais pas que j’étais encore convalescente, faible, mais je n’aimais
pas ces attaques de couleurs car elles n’étaient jamais réjouissantes. Je clignai un peu plus fort
les yeux, pour nettoyer mon champ de vision, mais ces traces noires et confuses vinrent de
nouveau s’entrelacer devant moi. Je pensai immédiatement que quelque chose de pas net se
cachait derrière cette porte. Je n’aimais pas la sensation qui venait jusqu’à moi et je n’eus pas
envie d’en voir plus. Il était grand temps que je poursuive, j’avais suffisamment perdu de
temps.
Je repris en petites foulées l’ascension du dernier étage, tant pour arriver en sportive à
destination que pour fuir rapidement cette zone de turbulences.
Devant la porte de Diego, j’ai sonné… sonné… re-sonné. Mais sans obtenir de réponse.
J’ai soulevé le paillasson, puis le bout de latte du plancher qui ne tenait plus, pour récupérer la
clef. Elle m’attendait sagement, évidemment déposée là à mon attention. J’étais la seule à
connaître cette cachette.
J’entrai.
La passion selon Saint MathieuJean-Sébastien Bach résonnait dans l’appartement, de
conférant une grandeur et une solennité au lieu qui en manquait bigrement. Cette fois encore,
je fus saisie par le capharnaüm ambiant.

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— C’est pas possible de vivre dans un bordel pareil Diego! C’est même plus une
garçonnière, c’est une chambre d’ado ici, dis-je en forçant la voix.
Pas de réponse, mais en attendais-je seulement une? À chaque fois que je venais rendre
visite à Diego, je retrouvais son appartement dans cet état. Pourtant rien n’était sale, mais tout
était désordonné et finalement, il s’y retrouvait très bien dans tout ce foutoir. Mais ce n’était
pas très vendeur. Je ne pouvais m’empêcher de lui dire «Mais rassure-moi, tu n’invites pas
des filles dans ce taudis quand même?!! ». Ça le faisait rire, il prenait son air de poulbot et
me répondait avec amusement «Mais elles sont ravies les filles que je les ramène chez moi,
elles couchent avec un type qui travaille dans le cinéma, ça suffit à les faire rêver! ».Il
adorait jouer la provocation et paraître bien plus rustre qu’il ne l’était vraiment.
Je fis rapidement le tour de l’appartement en m’amusant presque de tout ce qui traînait un
peu partout. Des revues de ciné, des bouquins, des CD, des DVD, des câbles électriques, des
instruments de musique, un aspirateur, des ribambelles de chaussures, des monceaux de
papiers administratifs… un bric-à-brac dont Diego avait le secret et que j’avais réussi à
tempérer en vivant avec lui. Mais à présent qu’il ne partageait plus son quotidien avec une
femme, ça ne faisait vraiment plus partie de ses priorités. Je pestais devant tant de désordre,
comme une mère l’aurait fait, imaginant aussi qu’il était difficile d’avoir les idées claires dans
un marasme pareil. Et les idées claires, l’esprit limpide et posé, ce n’était pas son fort à Diego,
c’était même tout le contraire. Pour son bien-être, j’aurais préféré qu’il apprenne à vivre dans
un endroit plus rangé. Cela m’aurait rassurée, signifié que dans sa tête, le ménage était fait
également.
Je compris rapidement que l’appartement était vide. Je n’étais pas surprise, la fenêtre
grande ouverte dans la cuisine m’expliquait à elle seule l’absence de Diego. Je pestai dans ma
barbe «J’ai pas du tout envie de jouer les acrobates aujourd’hui ». Instinctivement, je baissai
la musique qui était bien trop forte et qui me perturbait.
A peine tourné le bouton du volume, j’entendis un «Ho ! » decontestation qui semblait
provenir des nimbes célestes. Je répondis au vide sur le même ton «Mais ça hurle ton Bach,
tout l’immeuble en profite». Malgré tout, je ne pus m’empêcher de remettre le volume à
fond.
Je savais que c’était le moment de l’escalade, je pris un grand bol d’air pour me donner du
courage, murmurai un « Allez, on y va ». Je m’avançai près de la fenêtre, pas très à l’aise, je
vérifiai que mes chaussures étaient bien lacées et que je n’avais pas les mains trop moites.
Pour différer le moment du départ, je jetai un œil sur la porte du frigo qui était débordante

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de photos en tout genre : des copains de Diego, beaucoup de copines aussi, des souvenirs de
ses tournages, ses costumes les plus étonnants, un fouillis artistique au milieu duquel se
trouvait toujours cette photo de moi au mariage d’une amie. Elle avait au moins dix ans cette
photo, elle était jaunie, racornie. J’y étais jeune et élégante. Il avait toujours gardé cette photo,
lui d’ordinaire si peu sentimental, elle n’avait pas quitté le frigo depuis notre séparation. Cela
me comblait de fierté. Comme à chaque fois, l’air de rien, je la remis en place pour qu’elle
soit le moins possible recouverte par les autres. Je voulais qu’on ne voie qu’elle. J’adorais la
voir là et je confesse que le jour où Diego me raconta qu’une de ses conquêtes lui avait fait
une scène pour la photo d’une ex si présente, cela m’avait procuré une immense satisfaction.
Je savais qu’il avait dû adorer mettre à mal la susceptibilité de cette jeune fille, mais tant
que c’était à mon avantage, je m’en réjouissais. Même si c’était pour provoquer de la jalousie,
je savais qu’il y avait de la sincérité derrière son air effronté, et que finalement, cette photo, il
y tenait vraiment beaucoup. Autant qu’à moi.
— Bon, tu te magnes grosse patate !
La voix céleste revint me remettre dans le droit chemin.
— Ça va, ça vient !
Je ne pouvais plus reculer. Je passai ma jambe gauche par-dessus la balustrade de la
fenêtre grande ouverte, saisis la petite poignée de confection manuelle fermement fixée sur le
mur de l’immeuble. Une fois solidement accrochée, je fis revenir ma jambe droite le long de
la corniche. Je fus alors debout, dos au vide. Parfois, malgré moi je regardai le sol pour me
rappeler que la moindre chute serait fatale. Je dus absolument me ressaisir, me dépêcher de
faire ma transaction pour ne pas faire un faux pas. Je devais juste tendre, le long de la paroi, la
main qui me restait disponible pour trouver, accrochée au mur, la petite échelle qui permettait
d’accéder aux toits.
Je répétai en moi-même ces mouvements que je connaissais par cœur mais qui ne me
laissaient jamais tranquille. J’avais toujours eu un vertige épouvantable et la même
appréhension. Si j’avais surmonté mes peurs, c’était uniquement par défi et pour suivre Diego
dans sa retraite qui dominait Paris.
Ces toits, c’était son lieu, son refuge, son sanctuaire où j’étais l’une des seules à venir.
Parfois, il en faisait profiter quelques personnes qu’il voulait impressionner, ça m’agaçait. Le
rejoindre m’avait toujours demandé tellement d’effort et de surpassement que je n’aimais pas
le voir dilapider notre trésor auprès de quelques invités à impressionner. Car d’ici, la vue était
à couper le souffle. Tout Paris s’offrait à nous, sans la moindre retenue, avec le Panthéon,

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situé à peine à quelques mètres de nous. Son dôme majestueusement ventru nous imposait le
respect et quand il s’illuminait la nuit venue, nous basculions dans l’histoire.
A la tombée du jour, la beauté du spectacle était infinie. Nous connaissions par cœur les
déclinaisons de couleur, le bleu pur du crépuscule sur lequel se découpaient les immeubles,
ces lueurs chaudes des fins de journées, ce soleil orangé et énorme qui mangeait de sa lumière
tous ces toits de zinc, et les déclinaisons de gris d’un ciel tourmenté avant l’orage. Souvent,
assis l’un à côté de l’autre, nous laissions le soir s’avancer et nous envahir, sans dire un mot,
pendant de longs instants. En communion, nous nous laissions enivrer par ce spectacle, il était
notre richesse, notre unique fortune, offert à tous, mais que nous partagions comme un butin,
loin des yeux du monde.
J’arrivai à la hauteur de Diego, qui était à sa place habituelle, installé à l’ombre de la
cheminée désaffectée. Pour parfaire son confort, Diego avait créé une ouverture qui lui
permettait de faire passer le fil de son ordinateur, branché dans la cuisine située juste
endessous. Ce trou faisait aussi office d’interphone quand quelqu’un était dans l’appartement.
— Alors l’Aristochat, ça bosse dur ?
— Non, dit-il, fermé. C’est nul ce que je fais depuis tout à l’heure. Je n’ai aucune
inspiration, ça m’angoisse.
Je connaissais ses angoisses et ses états d’anxiété qui le bloquaient trop souvent. Ils
faisaient partie de lui, étaient son moteur aussi, et depuis qu’il s’était mis en tête de réaliser un
long métrage, cette idée obsessionnelle le rendait plus nerveux encore. Un peu trop d’ailleurs.
Il pensait qu’en accomplissant ce rêve d’enfant, il trouverait un vrai sens à sa vie. Mais cette
quête du Graal, même si elle aboutissait, ne viendrait jamais apaiser ses tourments. Je n’en
étais que trop convaincue.
Je changeai de sujet.
— Elle est toujours aussi garce la mère Lerévérend, tu sais qu’elle m’a refait le même coup
que d’habitude, je suis passée devant sa loge, elle a sorti sa sale tronche juste pour venir me
dire – je pris un ton niaiseux pour l’imiter – « Bah alors Mademoiselle Drancourt, c’est votre
courrier que vous venez chercher ? Mais j’ai rien pour vous, vous savez. C’est dommage que
vous vous déplaciez pour rien à chaque fois… ». Quelle conne !
Diego faisait mine d’écouter mollement, ça ne l’intéressait pas beaucoup les mesquineries
de la concierge à mon égard. Surtout que c’était toujours la même comédie, dès que je
revenais voir Diego, elle s’escrimait à faire de ma venue une visite administrative, qui ne
pouvait se justifier que par l’impérieux besoin de récupérer mon courrier. J’avais quitté

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l’immeuble depuis des années, c’était évident que je ne venais pas y chercher des lettres
égarées. Mais elle aimait bien me rappeler que je ne faisais plus partie de la maison et comme
elle semblait ne pas apprécier que je sois restée en bons termes avec Diego, elle tentait de
nuire à sa façon ; petitement.
Je me foutais de son avis, elle était tellement méchante qu’elle mourrait dans sa cruauté. Je
l’avais toujours vue rance de l’intérieur et caillée comme un vieux lait, elle avait des couleurs
de moisi qui ne lui laissaient pas présager une longue et belle vie. N’ayant jamais su profiter
des bons côtés de l’existence, elle se complaisait dans sa méchanceté et cela la rendait
misérable.
Diego ne fit même pas mine d’écouter mes atermoiements, il avait les yeux rivés sur son
ordinateur, la ride du lion fermée sur une expression de souffrance. Il traquait l’inspiration qui
ne venait pas. Je savais qu’il était encore trop tôt pour tenter de l’aider, il fallait d’abord qu’il
se détende. Je me suis assise à côté de lui.La passion selon Saint Mathieude venait
s’achever, laissant un long silence entre nous.

C’est à ce moment-là que Whisky fit son apparition :
— Whisky joli, viens vite me voir « petit poilu » m’exclamai-je.
Whisky était le petit nom que nous avions donné à ce chat de gouttière au pelage roux
comme le malt. Il était resté sauvage très longtemps mais à force de nous voir et d’être nourri
quotidiennement, il s’était laissé amadouer et était même devenu avec le temps, d’une
tendresse infinie. Il vint me faire la fête, s’enroulant sans relâche sur le bas de mon pantalon,
et me donnant des petits coups de tête pour réclamer des caresses supplémentaires. Je lui
lustrai le poil dans tous les sens et m’amusai de son ronronnement puissant.
Il réclama à Diego la même attention, mais comme il avait du mal à obtenir qu’il lève le
nez de son ordinateur, il s’assit délicatement près de lui, le fixa de son regard d’or et lui
miaula au visage un truc qui semblait dire «Hého, tu t’occupes de moi un peu! ».Diego
réagit aussitôt. Il sortit de son enfermement comme par enchantement, immédiatement
attendri par ce petit miaou revendicatif.
En un instant, Diego perdit son air crispé et fondit dans un sourire émerveillé.
— Qu’est-ce que tu as fripouille ? Elle s’occupe pas bien de toi madame la patate ?
Je souris devant le spectacle de ces deux petits êtres perdus, un peu trop maigres, qui se
comprenaient mieux que quiconque.
— Et Vodka ? Elle vient plus ?
A l’évocation de cette adorable petite chatte blanche que nous avait parfois ramenée

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Whisky, Diego prit un air très concerné.
— Chut, pas un mot sur le sujet, me dit-il à voix basse. Elle l’a laissé pour le gros noir,
cette traînée.
— Mais Vodka n’est pas une traînée, m’insurgeai-je. Il s’occupait sûrement mieux d’elle,
c’est tout.
Diego prit un petit air triste et sourit :
— T’inquiète pas Whisky, elles partent toujours pour les mêmes raisons mais faut pas t’en
faire, le whisky-vodka, c’est pas bon pour le foie, reste à l’eau mon pote !
Whisky ronronnait d’acquiescement en faisant son numéro de chat le plus câlin de la terre.
Diego était sous le charme.
C’était à présent le moment de se mettre au boulot. Nous parlâmes à bâtons rompus
pendant des heures. Diego s’enthousiasmait de nos échanges, il écrivait avec frénésie.Il
trouvait de nouvelles idées, réglait certains de ses problèmes de structure, la séance se passait
bien. Whisky qui n’était pas très loin, jouait depuis des heures avec le même bout de laine.
Le jour commençait à décliner ; tous les trois réunis, en famille, nous étions bien.
Pourtant, sans raison, je ressentis de nouveau un malaise. Encore ces couleurs noires qui
apparurent devant mes yeux. Je dus changer de tête car Diego s’arrêta d’un coup pour me
demander «tu vas bien? Tu es toute grise! ». Je fermai quelques instants les paupières, les
tâches sombres disparurent et je sentis mon état de convalescence. Je faisais sûrement des
baisses de tension. Je rassurai Diego :
— Non, non ça va… mais je dois avoir faim.
C’est vrai aussi que nous n’avions pas mangé et qu’il commençait à se faire tard. Nous
redescendîmes de notre perchoir de luxe, en faisant bien attention de ne pas chuter. Nous
fîmes de gros câlins à Whisky qui tenait absolument à sa liberté et n’avait jamais consenti à
mettre un pied dans l’appartement. Il était notre chat des toits, mais c’était tout.
Diego me proposa ce qui lui restait d’encore comestible et non périmé, à savoir pas
grandchose, mais un bout de fromage et du gâteau de riz feraient l’affaire.
Je n’avais toujours pas retrouvé mes esprits, j’étais préoccupée par ces flashs colorés
impromptus qui avaient surgi deux fois dans la même journée.
— C’est toujours le petit couple de baba qui habite à « bébé à bord »?, demandai-je d’un
coup.
Diego savait parfaitement de qui je parlais.
— C’est marrant que tu parles de ça, ils ont déménagé figure-toi.

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Je sursautai presque à l’annonce de cette nouvelle. La cause de mes troubles était sûrement
là. Les nouveaux locataires devaient être des gens à éviter, ils dégageaient de mauvaises
ondes.
— Et les nouveaux ? Tu les connais ?
— J’ai croisé le mec. Un type d’une quarantaine d’années pas très sympathique, mais qui
sort avec une super poulette aux seins énormes.
— Evite-les, c’est mieux !
Diego, comme souvent, s’amusait de mon ton péremptoire et de mes avis définitifs. Il m’en
avait toujours fait le reproche, trouvant que je ne laissais pas beaucoup de latitude à certaines
personnes, aimant aussi à m’imaginer jalouse dès que c’était possible. Il ignorait, comme le
reste du monde, ce qui me poussait à être si catégorique. Mais, sans explication, j’insistai.
— Je te le dis, évite-les.
Diego n’accordant que peu d’importance à ce genre de détail, il se replongea aussitôt sur le
scénario qui occupait tout son esprit et dont l’avancement semblait le réjouir complètement.
Seule la fin de l’histoire ne lui convenait pas. Il trouvait que quelque chose clochait. Moi, je
n’avais pas la grande forme. Il était l’heure de le quitter. Je lui en fis part. Il sembla le
regretter mais je lui promis de revenir le surlendemain. Et puis, venir le voir, travailler avec
lui, échanger, c’était toujours un moment de plaisir. J’en ressortais toujours plus intelligente.
Alors que je m’apprêtais à partir, Diego servit dans une coupelle le contenu d’une
casserole qui chauffait sur la vieille gazinière, et reprit le chemin des toits.
— Tu y retournes ?
Il se retourna vers moi presque choqué :
— Bien sûr, je vais raconter son histoire à Whisky et lui apporter son lait chaud.
C’est vrai qu’il l’avait toujours fait et je constatai avec tendresse que ce rituel persistait. Je
m’étais toujours demandé ce qu’ils se racontaient ces deux là, la tête dans les étoiles et le nez
au vent. Des histoires sans parole, entre deux petits titis parisiens, épris de liberté et d’amour
réciproque, fascinés par les toits de Paris et la beauté du soleil couchant.
Je souris cette fois encore de la relation qu’il avait nouée avec son petit chat. Elle lui
permettait de jouer les papas, sans en endosser la lourde responsabilité. Il s’était toujours
refusé à avoir des enfants. Il ne s’en croyait pas capable et ne se voyait plus vivre en couple
« Je ne vivrai plus jamais avec une fille. Tu as été la première mais tu seras aussi la dernière,
je le sais ».
Il en était persuadé. Selon lui, si ça n’avait pas marché avec moi, c’est que ça ne

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