R.I.P

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255 pages
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Lisa a un don. Depuis toujours elle est extra-lucide. Elle ne sait pas pourquoi, elle est née comme ça. Hypersensible aux gens qui l’entourent, capable de capter leurs auras et de déceler leur nature profonde, elle subit de plein fouet les existences de ces inconnus qu’elle croise.
Ce pouvoir qui pèse sur sa vie comme une malédiction, elle l'a toujours caché, même à David, son mari. Même à ses amies et collègues hôtesses de l’air. Elle n’espère qu’une chose, que l’étrange pouvoir de sa vue la laisse un jour en paix.
Mais une rencontre singulière pourrait bien faire changer le cours des choses...

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Date de parution 30 septembre 2014
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Langue Français

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R.I.P Lilou Vermont © Éditions Hélène Jacob, 2012. CollectionFantastique. Tous droits réservés. ISBN : 979-10-91325-20-2
Prologue
A peine arrivée, je m’écroulai sur le lit. Je ne comprenais toujours pas ce qui s’était passé. J’étais dans un tel état d’agonie que j’avais l’impression que je ne m’en relèverais jamais. Je me traînais jusqu’à la salle de bains. J’avais une mine épouvantable, les yeux rougis et injectés de sang. Je tirai la langue et y découvris des traces noires. Je me rinçai plusieurs fois
la bouche à grande eau, sans résultat. Elles restaient incrustées dans mes papilles. Je n’avais plus la force d’en comprendre la raison. Je me déshabillai en hâte, me douchai pour me purifier de ces souillures visibles… et invisibles. Une fois nue, je découvris sur mon corps de longues traces rouges qui ressemblaient à des lacérations. A moins que ce ne fût les marbrures de mes veines abîmées. Je les frottai frénétiquement, dans l’espoir de les faire disparaître, mais elles semblaient incrustées dans ma peau, sans boursouflures, ni reliefs. Totalement indolores, mais gravées sur moi aussi fort que l’assaut que j’avais subi. Sous l’eau brûlante, je savonnai au gant de crin ces traces qui me faisaient peur. Je ne sais pas si elles finirent vraiment par s’effacer, puisque sous la force de mon frottement, j’étais devenue totalement écarlate. Une migraine violente me guettait. L’amour pouvait-il ressembler à cela ? Tout cela me dépassait et mes bonnes résolutions ne suffisaient pas à faire changer le cours des choses. J’observai ma mine grise dans le miroir. J’étais plus morte que vivante. Et finalement, si c’était moi le fantôme ?
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-1-Mes berlues
J’avais une particularité, étrange et insolite, inscrite dans mes gènes. Depuis toujours, j’étais extra-lucide. Malgré moi, mes yeux voyaient ce que les autres ne pouvaient pas voir et ne devaient pas voir. Je n’y pouvais rien, j’étais faite comme ça. Je percevais les profondeurs de toutes les âmes que je croisais, leur recto verso, leur yin et leur yang. Je captais les auras de ceux qui m’entouraient sous forme de halos colorés. Je prenais de plein fouet ces existences. Les bons comme les mauvais karmas. Avec une transparence cristalline. Il n’y avait pas de règle. Je ne décidais pas de mes visions, je les subissais. Je n’avais jamais choisi ni le lieu, ni l’instant, ni les individus. Certaines me sautaient au visage, d’autres pas. Si j’étais devenue hôtesse de l’air, c’était parce qu’enfermée dans la carlingue d’un avion, je ne rencontrais pas ce problème. J’y étais normale. Une énigme de plus à mon étrange particularité. Ça n’avait l’air de rien comme ça, et pourtant, mes berlues, comme je les appelais, pesaient lourd dans mon existence. Depuis le temps, j’aurais pu croire en un don, un cadeau du ciel dont j’aurais pu faire profiter le reste de l’humanité. Mais je n’en avais jamais voulu de ces berlues. Elles étaient mon fléau, mon handicap, ma fatalité. Je vivais avec cette singularité depuis toujours et je la détestais. J’aurais pu la souhaiter à mon pire ennemi. Je n’avais jamais cherché à exploiter mon potentiel ou à le comprendre. Je croisais simplement les doigts pour être en paix le plus souvent possible.
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- 2 -Ça commence aujourd’hui
5 h 00. L’aube tardait à poindre. Il était tellement trop tôt. Mes paupières restaient collées, exigeant encore la douceur de la nuit. Je me répétais « encore cinq minutes » depuis un bon quart d’heure. Quel déchirement, mais c’était inexorable, il fallait que j’aille gagner ma vie. Malgré le froid, malgré la flemme, malgré la pluie. Je finis de boucler ma valise, éternelle compagne de mes voyages. Je ne prenais même plus la peine de la ranger. Elle restait la gueule ouverte dans un coin de ma chambre, attendant sans sourciller la prochaine fournée de mes hardes. Sans jamais être rassasiée, cela faisait quinze ans qu’elle s’ouvrait et se dépliait au gré de mes rotations. Elle accusait bien quelques bosses et éraflures, mais pas suffisamment pour être mise à la retraite. Elle irait jusqu’au bout avec moi, non mais ! Les bosses et les éraflures, je fais bien avec… Et avec le sourire en plus. Mon portable bipa, me signalant un texto « Te fais pas trop draguer par ces cons de Brésiliens ma petite geisha à roulettes. Et puis d’abord, je ne veux pas que tu partes… ». Je souris comme une idiote. De belles formes rondes, couleur rose bonbon, aussi nuageuses que de la Barbapapa, s’agitaient devant mes yeux. J’adorais les petits messages de David, même quand ils étaient niais. Surtout quand ils étaient niais ? Une débilité régressive d’amoureux qui me rassurait. A quatre heures du matin, il s’était arraché à mes bras aimants pour faire régner la justice. David, flic méritant, était déjà sur le terrain. Parti faire une « interpell’ » comme il disait. Dès six heures sonnées, bing ! Il ferait une entrée tonitruante chez des voyous en état d’arrestation. Un matin où tout le monde serait debout trop tôt, finalement. 6 h 30. J’étais prête ! Un dernier coup d’œil dans le miroir. Je regardais ma mine un peu trop fardée. J’avais forcé sur la dose de blush. Une vraie tête de nageuse de natation synchronisée. Ravissant ! Je m’engageai dans la belle cour de l’immeuble où le vol régulier des ampoules créait une lumière tamisée très casse-gueule. Ma chère valisette à roulettes me talonnait en tressautant au cahot des pavés dans un vacarme tambourinant. Les yeux encore piquants de cette nuit trop courte et affaiblis par ma myopie, je distinguai, s’agitant dans le local-poubelle, l’ombre gigantesque et familière du gardien.
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— Bonjour Monsieur Lefloch ! Sa masse sombre se retourna « pataudement » vers moi et laissa apparaître un visage poupard et renfrogné. L’information arriva péniblement à son cerveau. S’ensuivit un grognement interrogatif. — Hein ?? J’articulai mieux : — Bonjour Monsieur Lefloch ! Son regard vide s’éclaira d’une vague lueur d’intelligence. — Ha Madame Drancourt !!! Vous aussi vous êtes déjà debout. Fait pas chaud, hein ? Vous partez ou vous rentrez ? Comme souvent, je restai incrédule devant la connerie de ses questions. Cette fois encore, il me sidérait. Il était un vestige préhistorique. Le seul dinosaure survivant doté de la parole. Pour un « pierrafeu » il était supérieurement intelligent, mais pour un humain, ça pêchait pas mal. Mais, à l’évidence, il ne pouvait pas pédaler plus vite. Je soufflai un peu, lasse : — Non, Monsieur Lefloch, je pars. — Bah oui évidemment !, me répondit-il en réalisant l’énormité de sa remarque. Il cogna son battoir contre son front en signe d’auto-réprobation. Il manqua d’écraser ses lunettes de presbyte en permanence collées sur le sommet de son crâne, comme s’il était malvoyant de la tête alors qu’il était surtout mal-comprenant du cerveau. Monsieur Lefloch était gentil mais mettait souvent ma patience à mal. Le petit grelot qui lui servait de cervelle était mis à rude épreuve. Je savais qu’il avait un bon fond, je le voyais. Son grand halo bleu pâle, immense, couvrait presque tout son corps. Bon signe, le bleu pâle. Celui des cœurs purs et bons. Mais au milieu de sa belle aura, un gros trou vide, sans matière. Traduction : l’âme est belle mais question cellules grises, il y a un gros déficit. — Bon ben, bon voyage. Vous partez où ? — Rio. — Aaaah... le Mexique !! — Non, le Brésil. Nouveau coup de battoir sur son front qui sonnait creux : — Bah oui, le Brésil évidemment… Vous êtes une petite veinarde, hein Madame Drancourt ?! Vous partez au soleil pendant qu’il fait moche à Paris. — Voilà c’est ça… ! Bonne journée Monsieur Lefloch !
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Ces poncifs qui ne m’étaient épargnés que trop rarement, avaient l’art de m’exaspérer. Hé non, je n’étais pas heureuse de partir à Rio, ni nulle part ailleurs… d’ailleurs. C’est mon métier. Sauf qu’en cet aujourd’hui froid et noir, mon lit me semblait la meilleure destination. J’arrivai à ma voiture. Le moteur ne démarra pas ! Malgré la bordée d’injures, les coups de poing et de pied dont je l’abreuvai, cette garce resta désespérément muette. Je draguai toutes les rues du périmètre, sans croiser un seul taxi. Je tentai d’en commander un, mais je n’obtins que Vivaldi en musique d’attente. L’heure avait filé, c’était plus que limite pour arriver en temps et en heure à Roissy. Il fallait que je me rende à l’évidence… seul le métro pourrait m’amener dans les temps.
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- 3 -Le métro
Le métro et moi n’étions pas compatibles. Je ne le prenais plus depuis des années. Non par snobisme mais par nécessité « médicale ». Mes berlues en étaient la cause. Je savais que je prendrai « cher » dans ce lieu trop confiné. Plongée dans son fatras humain, j’allais en voir de toutes les couleurs. Au propre, comme au figuré. À cette simple perspective, mon estomac était dévoré par la peur. Je pensai me faire porter pâle chez Aironline, faire demi-tour pour me mettre en sécurité dans mon lit plutôt que de subir le métro. Je me trouvais lâche et veule. Et inadaptée au monde qui m’entourait, une pauvre fille. Et cette sensation était encore plus dérangeante que ce que je subissais. Par orgueil uniquement, car la souffrance et le malaise que m’infligeaient mes perceptions chromiques étaient de loin les plus insoutenables. Le panneau du métropolitain s’arc-boutait devant moi en dessinant son sourire arrogant. Impériaux, les escaliers se déployaient jusqu’à la glotte de cette bouche béante. Ça ne serait pas pire pour moi de me jeter dans le vide. Je descendis fébrilement les marches, en mauvais équilibre sur mes escarpins bleu marine. Les murs se refermaient sur mon passage. J’étais avalée doucement par le monstre urbain. Comme si j’entrais dans le ventre de Moby Dick. J’appréhendais peut-être pour rien… j’avais changé. L’arrivée de David dans ma vie avait calmé mes prédispositions « oculaires ». J’avais encore quelques perceptions mais beaucoup moins fréquentes. Cela avait cessé d’être invivable. Arrivée au guichet, j’avançai timidement, le cœur en arythmie et les yeux bas. J’essuyai mes mains moites contre la jupe de mon uniforme strict, comme une petite fille qui doit aller réciter sa leçon au tableau sans la connaître. Je cherchais le courage d’affronter la femme qui vendait les tickets. — Bonjour. Un billet pour Charles de Gaulle, s’il vous plait. Dans son aquarium, la guichetière à la mine fatiguée leva un regard torve vers moi. En une fraction de seconde, ce fut fulgurant. Ses couleurs par dizaines se jetèrent à mon visage. Du vert, du bleu, du rouge, du marron, des cercles concentriques et nébuleux floutèrent sa tête, son buste, tout ce qui dépassait de son bocal s’acharna sur moi en un nuancier de couleurs assommantes. Je détournai la tête, terrassée par la violence du choc, comme si j’avais reçu des
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jets d’acide dans les yeux. Aveuglée, je fuis comme une voleuse ce dédale où je risquais trop gros. Les passagers pour Rio se passeraient de moi aujourd’hui.
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- 4 -La récidive
J’observais ce petit moineau parisien qui chantonnait à tue-tête sur la balustrade de ma fenêtre. Il tortillait son petit troufion, gonflait ses plumes. Il s’égosillait à chanter la vie, à rameuter ses copains ou à hurler son désespoir. Pas très clair comme message. Je le regardais avec intérêt, collée au fond de mon lit, sans trouver la force de me lever. Pour justifier mon absence au travail, mon médecin m’avait accordé un arrêt-maladie d’une semaine. Sans complaisance, mon état n’était pas brillant. Le retour surpuissant de mes berlues avait détraqué mon organisme. Un petit 9 de tension, un teint d’endive, le cœur qui déraillait, des vertiges permanents. Pas très apte à assurer le confort et la sécurité des passagers. Le temps passait et je culpabilisais de ne pas encore être sortie de mon lit. Je n’étais certes pas en grande forme mais je sentais qu’il y avait autre chose. Comme si je refusais d’entamer la journée. Je m’inquiétais du réveil ravageur de mes berlues, n’ayant pas eu un tel épisode depuis longtemps. Mon petit moineau avait enfin fini son numéro et s’envola en un éclair. Tomber de rideau ! Mon portable sonna : — Alors grosse patate !!!?? Quoi de neuf ? Il était inutile que mon interlocuteur se présente, cette entrée en matière était signée. — Diego, arrête avec ton « quoi de neuf » !, grognai-je. Tu sais que cette expression me stresse. Pourquoi tu dis pas « comment ça va ? » comme tout le monde ? Ça veut rien dire « quoi de neuf ». — Quoi de vieux, alors ?? Diego s’amusait beaucoup de sa remarque. — Oh non par pitié pas l’humour carambar, je ne suis pas d’humeur. — Ah !! Je sens qu’on a la Lisa des grands jours. Et il s’empressa de surenchérir comme un gamin turbulent : — Grosse patate ! Grosse patate ! Grosse patate ! Ma seule réponse fut mon traditionnel soupir de capitulation. Depuis plus de vingt ans que nous nous connaissions, intimement, totalement, je n’étais jamais parvenue à lui faire abandonner ce petit nom dont il m’affublait. En tapant du poing sur la table ou en miaulant
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