Petits Poèmes

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Extrait : "Or ce fut donc par un matin, sans faute, En beau printemps, un jour de Pentecôte, Qu'un bruit étrange en sursaut m'éveilla. Un mien valet, qui du soir était ivre : «Maître, dit-il, le Saint-Esprit est là ; C'est lui sans doute, et j'ai lu dans mon livre, Qu'avec vacarme il entre chez les gens. » Et moi de dire alors entre mes dents : «Gentil puîné de l'essence suprême, Beau Paraclet, soyez le bienvenu ; N'êtes-vous pas celui qui fait qu'on aime ? » En achevant..."

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EAN13 9782335091243
Langue Français

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EAN : 9782335091243
©Ligaran 2015
La Bastille
(1717)
Or ce fut donc par un matin, sans faute, En beau printemps, un jour de Pentecôte, Qu’un bruit étrange en sursaut m’éveilla. Un mien valet, qui du soir était ivre : « Maître, dit-il, le Saint-Esprit est là ; C’est lui sans doute, et j’ai lu dans mon livre Qu’avec vacarme il entre chez les gens. » Et moi de dire alors entre mes dents : « Gentil puîné de l’essence suprême, Beau Paraclet, soyez le bienvenu ; N’êtes-vous pas celui qui fait qu’on aime ? » En achevant ce discours ingénu, Je vois paraître au bout de ma ruelle, Non un pigeon, non une colombelle, De l’Esprit saint oiseau tendre et fidèle, Mais vingt corbeaux de rapine affamés, Monstres crochus que l’enfer a formés. L’un près de moi s’approche en sycophante : Un maintien doux, une démarche lente, Un ton cafard, un compliment flatteur, Cachent le fiel qui lui ronge le cœur. « Mon fils, dit-il, la cour sait vos mérites ; On prise fort les bons mots que vous dites, Vos petits vers, et vos galants écrits ; Et, comme ici tout travail a son prix, Le roi, mon fils, plein de reconnaissance, Veut de vos soins tous donner récompense, Et tous accorde, en dépit des rivaux, Un logement dans un de ses châteaux. Les gens de bien qui sont à votre porte Avec respect tous serviront d’escorte ; Et moi, mon fils, je Tiens de par le roi Pour m’acquitter de mon petit emploi. – Trigaud, lui dis-je, à moi point ne s’adresse Ce beau début ; c’est me jouer d’un tour : Je ne suis point rimeur suivant la cour ; Je ne connais roi, prince, ni princesse ; Et, si tout bas je forme des souhaits, C’est que d’iceux ne sois connu jamais. Je les respecte, ils sont dieux sur la terre ; Mais ne les faut de trop près regarder : Sage mortel doit toujours se garder De ces gens-là qui portent le tonnerre. Partant, vilain, retournez vers le roi ; Dites-lui fort que je le remercie De son logis ; c’est trop d’honneur pour moi ; Il ne me faut tant de cérémonie : Je suis content de mon bouge ; et les dieux
Dans mon taudis m’ont fait un sort tranquille ; Mes biens sont purs, mon sommeil est facile, J’ai le repos ; les rois n’ont rien de mieux. » J’eus beau prêcher, et j’eus beau m’en défendre, Tous ces messieurs, d’un air doux et bénin, Obligeamment me prirent par la main : « Allons, mon fils, marchons. » Fallut se rendre, Fallut partir. Je fus bientôt conduit En coche clos vers le royal réduit Que près Saint-Paul ont vu bâtir nos pères Par Charles Cinq. Ô gens de bien, mes frères, Que Dieu tous gard’ d’un pareil logement ! J’arrive enfin dans mon appartement. Certain croquant avec douce manière Du nouveau gîte exaltait les beautés, Perfections, aises, commodités. « Jamais Phébus, dit-il, dans sa carrière, De ses rayons n’y porta la lumière : Voyez ces murs de dix pieds d’épaisseur, Vous y serez avec plus de fraîcheur. » Puis me faisant admirer la clôture, Triple la porte et triple la serrure, Grilles, verrous, barreaux de tout côté : « C’est, me dit-il, pour votre sûreté. » Midi sonnant, un chaudeau l’on m’apporte ; La chère n’est délicate ni forte : De ce beau mets je n’étais point tenté ; Mais on me dit : « C’est pour votre santé ; Mangez en paix, ici rien ne vous presse. » Me voici donc en ce lieu de détresse, Embastillé, logé fort à l’étroit, Ne dormant point, buvant chaud, mangeant froid, Trahi de tous, même de ma maîtresse. Ô Marc-René, que Caton le Censeur Jadis dans Rome eût pris pour successeur, Ô Marc-René, de qui la faveur grande Fait ici-bas tant de gens murmurer, Vos beaux avis m’ont fait claquemurer : Que quelque jour le bon Dieu vous le rende !
Vers 2. – « En beau matin. »
Vers 13. – « Auprès. »
Vers 25. – « Vaut. »
Vers 30. – « Ces gens de bien. »
Vers 31. – « Benoitement. »
Variantes de la Bastille
Vers 34. – Des versions portent ; « Truand » ; d’autres : « Faquin. » Vers 52 :
J’eus beau parler et j’eus beau me défendre, Tous ces messieurs, d’un air doux et badin, Obligeamment, etc.
Vers 66 :
N’y fit briller sa trop vive lumière.
Vers 81 :
Sans passe-temps, sans amis, sans maîtresse.
Vers 85 :
Fait ici-bas gens de bien murmurer.
Avertissement pour le Pour et le Contre
Ce petit poème est un des premiers ouvrages où M. de Voltaire ait fait connaître ouvertement ses opinions sur la religion et la morale. Nous ignorons quelle est la femme à qui l’auteur l’avait adressé. Il est du temps de sa jeunesse, et antérieur à ses querelles avec J.-B. Rousseau, qui parle de cet ouvrage comme d’une des raisons qui l’ont éloigné de M. de Voltaire ; délicatesse bien singulière dans l’auteur de tant d’épigrammes où la religion est tournée en ridicule. Rousseau croyait apparemment qu’il n’y avait de scandale que dans les raisonnements philosophiques ; et que, pourvu qu’un conte irréligieux fût obscène, la foi de l’auteur était à l’abri de tout reproche.
Au reste, cet ouvrage a le mérite singulier de renfermer dans quelques pages, et en très beaux vers, les objections les plus fortes contre la religion chrétienne, les réponses que font à ces objections les dévots persuadés et les dévots politiques, et enfin le plus sage conseil qu’on puisse donner à un homme raisonnable qui ne veut connaître sur ces objets que ce qui est nécessaire pour se bien conduire. La fameuse profession de foi du vicaire savoyard n’est presque qu’un commentaire éloquent de cette épître, et de quelques morceaux du poème dela Loi naturelle.
K.
Le Pour et le Contre
À MADAME DE RUPELMONDE (1722)
Tu veux qonc, belle Uranie, Qu’érigé par ton orqre en Lucrèce nouveau, Devant toi, q’une main harqie, Aux superstitions j’arrache le banqeau ; Que j’expose à tes yeux le qangereux tableau Des mensonges sacrés qont la terre est remplie, Et ue ma philosophie T’apprenne à mépriser les horreurs qu tombeau Et les terreurs qe l’autre vie. Ne crois point u’enivrer qes erreurs qe mes sens, De ma religion blasphémateur profane, Je veuille avec qépit qans mes égarements, Détruire en libertin la loi ui les conqamne. Viens, pénètre avec moi, q’un pas respectueux, Les profonqeurs qu sanctuaire Du Dieu u’on nous annonce, et u’on cache à nos yeux. Je veux aimer ce Dieu, je cherche en lui mon père : On me montre un tyran ue nous qevons haïr. Il créa qes humains à lui-même semblables, Afin qe les mieux avilir ; Il nous qonna qes cœurs coupables, Pour avoir qroit qe nous punir ; Il nous fit aimer le plaisir, Pour nous mieux tourmenter par qes maux effroyables, Qu’un miracle éternel empêche qe finir. Il venait qe créer un homme à son image : On l’en voit souqain repentir, Comme si l’ouvrier n’avait pas qû sentir Les qéfauts qe son propre ouvrage. Aveugle en ses bienfaits, aveugle en son courroux, À peine il nous fit naître, il va nous perqre tous. Il orqonne à la mer qe submerger le monqe, Ce monqe u’en six jours il forma qu néant. Peut-être u’on verra sa sagesse profonqe Faire un autre univers plus pur, plus innocent : Non ; il tire qe la poussière Une race q’affreux briganqs, D’esclaves sans honneur, et qe cruels tyrans, Plus méchante ue la première. Que fera-t-il enfin, uels fouqres qévorants Vont sur ces malheureux lancer ses mains sévères ? Va-t-il qans le chaos plonger les éléments ? Écoutez ; ô proqige ! ô tenqresse ! ô mystères ! Il venait qe noyer les pères, Il va mourir pour les enfants.
Il est un peuple obscur, imbécile, volage, Amateur insensé qes superstitions, Vaincu par ses voisins, rampant qans l’esclavage, Et l’éternel mépris qes autres nations : Le fils qe Dieu, Dieu même, oubliant sa puissance, Se fait concitoyen qe ce peuple oqieux ; Dans les flancs q’une Juive il vient prenqre naissance ; Il rampe sous sa mère, il souffre sous ses yeux Les infirmités qe l’enfance. Longtemps, vil ouvrier, le rabot à la main, Ses beaux jours sont perqus qans ce lâche exercice ; Il prêche enfin trois ans le peuple Iquméen, Et périt qu qernier supplice. Son sang qu moins, le sang q’un Dieu mourant pour nous, N’était-il pas q’un prix assez noble, assez rare, Pour suffire à parer les coups Que l’enfer jaloux nous prépare ? Quoi ! Dieu voulut mourir pour le salut qe tous, Et son trépas est inutile ! Quoi ! l’on me vantera sa clémence facile, Quanq remontant au ciel il reprenq son courroux, Quanq sa main nous replonge aux éternels abîmes, Et uanq, par sa fureur effaçant ses bienfaits, Ayant versé son sang pour expier nos crimes, Il nous punit qe ceux ue nous n’avons point faits ! Ce Dieu poursuit encore, aveugle en sa colère, Sur ses qerniers enfants l’erreur q’un premier père ; Il en qemanqe compte à cent peuples qivers Assis qans la nuit qu mensonge ; Il punit au fonq qes enfers L’ignorance invincible où lui-même il les plonge, Lui ui veut éclairer et sauver l’univers ! Amériue, vastes contrées, Peuples ue Dieu fit naître aux portes qu soleil, Vous, nations hyperborées, Que l’erreur entretient qans un si long sommeil, Serez-vous pour jamais à sa fureur livrées Pour n’avoir pas su u’autrefois, Dans un autre hémisphère, au fonq qe la Syrie, Le fils q’un charpentier, enfanté par Marie, Renié par Céphas, expira sur la croix ? Je ne reconnais point à cette inqigne image Le Dieu ue je qois aqorer : Je croirais le qéshonorer Par une telle insulte et par un tel hommage.
Entenqs, Dieu ue j’implore, entenqs qu haut qes cieux Une voix plaintive et sincère. Mon incréqulité ne qoit pas te qéplaire ; Mon cœur est ouvert à tes yeux :