Cruautés et tendresses

Cruautés et tendresses

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Français
289 pages

Description

Ce volume regroupe les seules publications connues de Drasta Houël, pseudonyme de Marie Philomène Julie Simplice Hurard (1868-1949) : un recueil de vers de 1916 (dont des poèmes non versifiés en langue créole) étonnants par leur forme, et un roman de 1925 qui est un portrait sans concession de la société martiniquaise à un moment-clé de son histoire, à la veille de l'abolition de l'esclavage. L'auteure a pu observer de près les communautés békée et sang-mêlé autour d'elle, mais aussi les Noirs, amenés de gré ou, plus souvent, de force aux Antilles. Avec d'autres auteures mulâtresses publiant dans les années 20 - les soeurs Lacascade, les soeurs Nardal - dix ans avant l'avènement de la Négritude, n'est-on pas en droit de parler d'une « Mulâtritude » féminine ?

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Date de parution 16 janvier 2020
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EAN13 9782140140822
Langue Français
Poids de l'ouvrage 18 Mo

Informations légales : prix de location à la page €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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CRUAUTÉS ET TENDRESSES :
VIEILLES MŒURS COLONIALES FRANÇAISES
précédé de LES VIES LÉGÈRES : ÉVOCATIONS ANTILLAISES Drasta Houël
Ce volume regroupe les seules publications connues de Drasta
Houël, pseudonyme de Marie Philomène Julie Simplice Hurard CRUAUTÉS ET TENDRESSES :
(Saint-Pierre 1868–Paris 1949) : un recueil de vers de 1916 (dont VIEILLES MŒURS COLONIALES FRANÇAISES
des poèmes non versifi és en langue créole) étonnants par leur
précédé de LES VIES LÉGÈRES :
forme, et un roman de 1925 qui est un portrait sans concession de la
ÉVOCATIONS ANTILLAISESsociété martiniquaise à un moment-clé de son histoire, à la veille de
l’abolition de l’esclavage. Son auteure, mulâtresse martiniquaise de
naissance et de cœur, ayant passé plus de trente ans sur l’île avant de
l’avoir quittée avec les siens à la suite de l’éruption de la montagne
Pelée en 1902, a pu observer de près les communautés békée et
sang-mêlé autour d’elle, mais montre aussi une nette sympathie
pour les autres groupes ethniques, notamment les Noirs, amenés de
gré ou, plus souvent, de force aux Antilles. Avec d’autres auteures
mulâtresses publiant dans les années 20 – les sœurs Lacascade, les
sœurs Nardal – dix ans avant l’avènement de la Négritude, n’est-on
pas en droit de parler d’une « Mulâtritude » féminine ?
« Les uns doutent du passé ; les autres de l’avenir, pensa-t-il amèrement. Ma
race est meurtrie, abîmée. Elle se méprise elle-même. Elle est sans confiance en
elle, sans conscience des vertus dont elle fait preuve et dont l’histoire, un jour,
lui rendra peut-être justice. »
Drasta Houël, Cruautés et tendresses
« Tout ce beau monde [antillais], saturé qu’il est des pires préjugés de la
petite bourgeoisie métropolitaine, se hait de nuance de teint à nuance de teint. »
René Maran, Un homme pareil aux autres

Roger Little, ancien titulaire de la chaire de français de
l’université de Dublin (Trinity College), est directeur de la collection
« Autrement Mêmes ».
ISBN : 978-2-343-19419-6 Présentation de Roger Little
24 € avec la collaboration d’Isabelle Gratiant
CRUAUTÉS ET TENDRESSES :
VIEILLES MŒURS COLONIALES FRANÇAISES
Drasta Houël
précédé de LES VIES LÉGÈRES : ÉVOCATIONS ANTILLAISES
AUTREMENT MÊMES
COLLECTION
AUTREMENT MÊMES
conçue et dirigée par Roger Little
Professeur émérite de Trinity College Dublin,
Chevalier dans l’ordre national du mérite, Prix de l’Académie française,
Grand Prix de la Francophonie en Irlande etc.


Cette collection présente en réédition des textes introuvables en
dehors des bibliothèques spécialisées, tombés dans le domaine
public et qui traitent, dans des écrits de tous genres normalement
rédigés par un écrivain blanc, des Noirs ou, plus généralement, de
l’Autre. Exceptionnellement, avec le gracieux accord des ayants
droit, elle accueille des textes protégés par copyright, voire inédits.
Des textes étrangers traduits en français ne sont évidemment pas
exclus. Il s’agit donc de mettre à la disposition du public un volet
plutôt négligé du discours postcolonial (au sens large de ce terme :
celui qui recouvre la période depuis l’installation des
établissements d’outre-mer). Le choix des textes se fait d’abord selon les
qualités intrinsèques et historiques de l’ouvrage, mais tient compte
aussi de l’importance à lui accorder dans la perspective
contemporaine. Chaque volume est présenté par un spécialiste qui, tout en
privilégiant une optique libérale, met en valeur l’intérêt historique,
sociologique, psychologique et littéraire du texte.


« Tout se passe dedans, les autres, c’est notre dedans extérieur,
les autres, c’est la prolongation de notre intérieur. »
Sony Labou Tansi

« Mais il n’y guère de relation à soi qui ne passe par la relation à Autrui.
Autrui, c’est à la fois la différence et le semblable réunis. »
Achille Mbembe


Titres parus et en préparation :
voir en fin de volume




Drasta Houël




CRUAUTÉS ET TENDRESSES :
VIEILLES MŒURS COLONIALES FRANÇAISES

précédé de

LES VIES LÉGÈRES : ÉVOCATIONS ANTILLAISES


Présentation de Roger Little
avec la collaboration d’Isabelle Gratiant


















En couverture :

Seule image connue de Drasta Houël,
reproduite dans un compte rendu de Cruautés et tendresses signé « C. »,
La Semaine à Paris, n° 133 (12 décembre 1924), p. 72 (p. 225-226 infra).
Symboliquement, pour compléter le portrait, il faut plisser les yeux.



















© L’Harmattan, 2020
5-7, rue de l’École-Polytechnique, 75005 Paris

www.editions-harmattan.fr

ISBN : 978-2-343-19419-6
EAN : 9782343194196









INTRODUCTION

par Roger Little Du même auteur sur la représentation du Noir
Comme auteur :

Between Totem and Taboo : Black Man, White Woman in Francographic Literature, Exeter (G.-B.) : Presses
universitaires, 2001 (texte anglais)
Nègres blancs : représentations de l’autre autre, Paris : L’Harmattan, 1995

Comme éditeur intellectuel :

Pierre Mille et André Demaison, La Femme et l’homme nu, « Autrement Mêmes » 140, Paris : L’Harmattan, 2019
René Maran, Nouvelles africaines et françaises inédites ou inconnues, « Autrement Mêmes » 133, Paris :
L’Harmattan, 2018
René Maran : une conscience intranquille, n° spécial d’Interculturel Francophonies [Lecce, Italie] s.l.d. de R. L., 33
(juin-juillet 2018)
Oswald Durand, Terre noire suivi de Les Industries du Fouta et de textes inédits, « Autrement Mêmes » 130, Paris :
L’Harmattan, 2018
Oswald Durand, Vertiges... suivi de Hippolyte et Prosper Pharaud (Oswald Durand et Joseph Gaillard-Groléas),
Pellobellé, gentilhomme soudanais, suivi de documents inédits, « Autrement Mêmes » 131, Paris : L’Harmattan,
2018
re eLes Tirailleurs sénégalais vus par les Blancs : anthologie d’écrits de la 1 moitié du XX siècle, « Autrement Mêmes »
121, Paris : L’Harmattan, 2016
Albert Baratier, Épopées africaines, présentation de R.L. avec la collaboration d’Antoine Champeaux, « Autrement
Mêmes » 108, Paris : L’Harmattan, 2015
Louis Charbonneau, Marikiri au paradis des bêtes, « Autrement Mêmes » 100, Paris : L’Harmattan, 2014
Louis Charbonneau, Jean Rouquier, « Autrement Mêmes » 99, Paris : L’Harmattan, 2014
Louis Charbonneau, L’Orchidée noire, « Autrement Mêmes » 98, Paris : L’Harmattan, 2014
Louis Charbonneau, Azizé, « Autrement Mêmes » 97, Paris : L’Harmattan, 2014
Louis Charbonneau, Fièvres d’Afrique, suivi de trois récits inédits : La Duchesse, La Recluse et Minne Water : Lac
d’amour (extraits), présentation de R. L., avec la collaboration de Claude Achard, « Autrement Mêmes » 94, Paris :
L’Harmattan, 2014
Louis Charbonneau, Contes d’A.É.F. 1888-1910, ouvrage inédit accompagné de documents inédits, « Autrement
Mêmes » 93, Paris : L’Harmattan, 2014
Louis Charbonneau, Mambu et son amour, avec de nombreux documents inédits, « Autrement Mêmes » 92, Paris :
L’Harmattan, 2014
Raymond Escholier, Mahmadou Fofana, « Autrement Mêmes » 90, Paris : L’Harmattan, 2013
Alfred Séguin, Le Robinson noir, « Autrement Mêmes » 88, Paris : L’Harmattan, 2013
Pierre Mille, L’Illustre Partonneau, « Autrement Mêmes » 84, Paris : L’Harmattan, 2013
Julie Gouraud, Les Deux Enfants de Saint-Domingue, suivi de Michel Möring, L’Esclave de Saint-Domingue, «
Autrement Mêmes » 82, Paris : L’Harmattan, 2012
Nouvelles du héros noir : anthologie 1769-1847. Textes réunis et présentés par R. L., « Autrement Mêmes » 50, Paris :
L’Harmattan, 2009
Lucie Cousturier, les tirailleurs sénégalais et la question coloniale : actes du colloque international tenu à Fréjus les
13 et 14 juin 2008, augmentés de lettres adressées à Paul Signac et à Léon Werth. Textes réunis et présentés par
R. L., Paris : L’Harmattan, 2008
Gaspard Théodore Mollien, Voyage dans l’intérieur de l’Afrique, aux sources du Sénégal et de la Gambie, fait en
1818, « Autrement Mêmes » 41, Paris : L’Harmattan, 2007
Louise Faure-Favier, Blanche et Noir, présentation de R. L., avec la collaboration de Laurent de Freitas, « Autrement
Mêmes » 28, Paris : L’Harmattan, 2006
Anonyme, Histoire de Moulay Abelmeula, « Autrement Mêmes » 12, Paris : L’Harmattan, 2003
Lucie Cousturier, Mes inconnus chez eux, t. 1 : Mon amie Fatou, citadine ; t. 2 : Mon ami Soumaré, laptot, suivi d’un
Rapport sur le milieu familial en Afrique occidentale, avec des textes de René Maran et de Léon Werth,
« Autrement Mêmes » 9, Paris : L’Harmattan, 2003
Aperçus du Noir : regards blancs sur l’Autre, n° spécial d’Interculturel Francophonies [Lecce, Italie] s.l.d. de R. L., 2
(juin-juillet 2002)
Pigault-Lebrun, Le Blanc et le Noir, « Autrement Mêmes » 4, Paris : L’Harmattan, 2001
Lucie Cousturier, Des inconnus chez moi, préface de René Maran, « Autrement Mêmes » 1, Paris : L’Harmattan, 2001
Anonyme, Histoire de Louis Anniaba, Textes littéraires CVIII, Exeter (G.-B.) : Presses universitaires, 2000
Black Accents : Writing in French from Africa, Mauritius and the Caribbean. Actes du colloque ASCALF tenu à
Dublin, 8–10 avril 1995, éd. J. P. Little et R. L., Londres : Grant & Cutler, 1997 (textes anglais et français)
Jean-François de Saint-Lambert, Contes américains : L’Abenaki, Ziméo, Les Deux Amis, Textes littéraires XCIX,
Exeter (G.-B.) : Presses universitaires, 1997
Bernardin de Saint-Pierre, Empsaël et Zoraïde, ou les Blancs esclaves des Noirs à Maroc, Textes littéraires XCII,
Exeter (G.-B.) : Presses universitaires, 1995
Claire de Durfort, duchesse de Duras, Ourika, présentation et étude de R. L., Textes littéraires LXXXIV, Exeter
e(G.-B.) : Presses universitaires, 1993 ; 2 tirage, 1993 ; nouvelle édition revue et augmentée, Textes littéraires CV,
1998 ; édition mise à jour, 2005


INTRODUCTION

Quant aux nègres… Tenez, aux Antilles, à côté des blancs
dont quelques-uns descendent des femmes de mauvaise vie que
la Fayolle, cette entremetteuse, avait obtenu le privilège
d’emmener avec elle, et des gentilshommes de fortune
d’autrefois – négriers, flibustiers ou pirates – on trouve des
mulâtres, des quarterons, des octavons et des nègres.
Tout ce beau monde, saturé qu’il est des pires préjugés de
la petite bourgeoisie métropolitaine, se hait de nuance de teint
à nuance de teint.

René Maran, Un homme pareil aux autres

La Martinique est au cœur des écrits de Drasta Houël. Ses
« évocations antillaises », publiées en 1916 sous le titre Les Vies
légères, parlent de la société qu’elle y a connue avant de quitter
son île natale pour la France à la suite de la catastrophique
éruption de la montagne Pelée en 1902. La dévastation de
SaintPierre aura marqué à jamais sa famille pierrotine. Aucun de ses
textes n’étant daté, il est impossible de savoir s’ils ont tous – ou
certains d’entre eux – été composés avant ou après cette date
fatidique. Quoi qu’il en soit, pris sur le vif ou animés par la
nostalgie, ils brossent le portrait d’une société familiale aisée qui
suit de près la vie – les rites, les croyances, l’évolution – de la
communauté.
Ma découverte de ce recueil, représenté par un choix de quatre
poèmes dans Cent ans de poésie en Martinique : une anthologie
11903-2017 établie par Gérard Lamoureux a été un choc. Choc
très positif, car la finesse des évocations et la forme libre des
poèmes jalonnés de tirets découpant les brefs éléments de phrase
m’ont immédiatement interpellé, m’incitant à approfondir ma
2 electure. Même si les poèmes non versifiés du XIX et du début

1 Publiée en 2019 aux éditions Long Cours, au Gosier (97190). J’aurais dû me
souvenir du choix qu’en avait fait Léon Gontran Damas dans son anthologie
Latitudes françaises (Paris, Seuil, 1947). Le regard et les préoccupations
changent ; on évolue… heureusement !
2 Terme qu’il convient de préférer à « poèmes en prose » puisqu’il s’agit bien
de poésie, non de prose.
vii siècle, ceux d’Aloysius Bertrand, de Baudelaire, de Rimbaud, de
Mallarmé et j’en passe, préparaient le terrain, reconnaissant qu’il
fallait compenser la rime par d’autres moyens et notamment par
une mise en valeur des répétitions et des effets sonores, le modèle
est unique et mérite une attention particulière… d’autant que la
main qui tient la plume, ainsi que nous le verrons plus loin, est
celle d’une mulâtresse. Ne serait-ce pas la toute première
publication connue, de qualité d’ailleurs, d’une mulâtresse
martiniquaise ? Cette qualité, appliquée à la prose, sera
confirmée par la suite.
Le roman de Drasta Houël, son seul à notre connaissance,
Cruautés et tendresses : vieilles mœurs coloniales françaises,
1publié en 1925 et bien reçu par la critique , est situé à une époque
antérieure, remontant même aux débuts de la colonisation : celle
qui précède l’abolition, en 1848, de l’esclavage dans les colonies
françaises. L’action principale a lieu pendant le règne de
LouisPhilippe, soit de 1830 à 1848, date de l’abolition de l’esclavage.
C’est un moment clé de l’histoire antillaise et de toutes les
colonies françaises, et l’auteure se montre très sensible aux
injustices des uns et aux revendications des autres. Nous
reviendrons sur ces deux ouvrages pour les analyser de manière plus
détaillée. Car d’abord il faut reconnaître notre ignorance de
grands pans de la biographie de Drasta Houël et la cerner autant
que faire se peut.

Qui était Drasta Houël ?

Pour nous, le mystère demeure largement intact et la plus grande
prudence s’impose, tant les informations sont lacunaires, voire
contradictoires. On apprend qu’il s’agit du pseudonyme de Marie
2Philomène Julie Simplice Hurard , et qu’elle serait née à
Saint3Pierre de la Martinique le 11 octobre 1868 . Elle serait la troisième

1 À Paris, chez Payot. Pour les comptes rendus d’époque, voir notre dossier en
annexe, p. 217-224.
2 Voir https://gw.geneanet.org/pierfit?lang=en&p=marie+philomene+julie&n
=hurard (qui n’indique pas la date de son décès). À défaut, mettre Drasta
Houël dans un moteur de recherche pour retrouver ce site s’il ne répond pas
directement.
3 Un M. Houël de la Ruffinière (mais lequel ?) fournit cette date précise (lien :
https://poetesses. blog4ever.com/houel-drasta-1886-1949) et corrige ainsi des
dates présumées erronées données ailleurs : 1886 ou 1888. Cette date est
viii


Copie de l’acte de naissance de Julie Hurard.
FR ANOM Aix-en-Provence, cote 1DPPC1983. Tous droits réservés

confirmée définitivement par l’acte de naissance (déclarée le 10 novembre
1868 : copie conservée aux ANOM, Aix-en-Provence : n° 1632, p. 758-759 :
http://anom.archivesnationales.culture.gouv.fr/caomec2/osd.php?territoire=
MARTINIQUE&commune=SAINT-PIERRE&annee=1868&typeacte=AC_NA) :
voir ci-dessus.
ix
de huit enfants, l’aînée de trois filles, avec cinq frères, dont deux
plus âgés qu’elle. La kyrielle de patronymes de sa mère,
accumulés pendant deux siècles de colonisation : Marie Aimée du
Mosé Houël du Prey de la Ruffinière, née à Fort-de-France en
1844, en dirait long sur sa caste et révèle la source du second
élément de son pseudonyme. Son arrière-grand-mère maternelle
s’appelait en effet Agathe Louise Marie Aimée Houël de son nom
de jeune fille. Dans Cruautés et tendresses, l’auteur fait même
efigurer parmi les tout premiers colons du milieu du XVII siècle
un homonyme : « Houël acheta la Guadeloupe, Marie Galante,
les Saintes » (p. 68 infra), qui en l’occurrence n’était pas un de
1ses ancêtres .
Le nom du père de Drasta Houël, né en 1840, paraît simple à
côté de celui de sa mère : Marie Germain Charles Simplice
2Hurard, frère du célèbre mulâtre Marius Hurard . Ce serait donc
bien un homme « de couleur ». Mais la famille du Mosé Houël
du Prey de la Ruffinière était aussi de sang mêlé : en 1878,
lorsque la jeune épouse métisse de Pierre de ce nom et « de sa
race » meurt peu de temps après avoir donné naissance à leur

1 Simple coïncidence de patronyme m’assure Patrick Labiel : Charles Houël
(1616-1682), né au Havre, était gouverneur de la Guadeloupe de 1648 à
1664, date à laquelle il vendit ses îles à la Compagnie des Indes occidentales
créée par Colbert. C’est lui qui fonda la ville de Basse-Terre ; c’est lui qui
fit développer la culture de la canne à sucre ; c’est lui enfin qui, vers 1650,
organisa l’importation d’esclaves africains.
2 Célèbre avocat et homme politique (1848-1902), président du Conseil général
(1880), député de la Martinique (1881-1893) et fondateur en 1878 du
journal Les Colonies pour promouvoir ses idées républicaines, mort dans
l’éruption de la montagne Pelée. Il écrit : « la race à laquelle j’appartiens,
n’a jamais nourri ni manifesté de haine contre les Blancs » (Questions
coloniales. Lettre à Paul Leroy-Beaulieu. Les Noirs et les Blancs à la
Martinique, Paris, Imp. R. Bonnet, 1882, p. 2). Jacqueline Couti écrit :
« Les Colonies’ main readers were mostly affluent people of color […] and
white creoles who viewed themselves as liberals but who nonetheless
continued to profit from the black proletariat. » (Dangerous Creole
Liaisons : Sexuality and Nationalism in the French Caribbean, Liverpool,
Liverpool U. P., 2016, p. 151). [Les principaux lecteurs des Colonies étaient
des personnes de couleur aisées […] et des Créoles blancs qui, tout en se
considérant « libéraux », continuèrent quand même à profiter du prolétariat
noir.] Daniel Picouly considère que Marius Hurard est « le modèle haï ou
vénéré de la réussite des mulâtres à Saint-Pierre. […] Un fichu tordeur de
mots acoquiné sur le tard avec une poignée de Blancs. » Quatre-vingt-dix
secondes, roman, Paris, Albin Michel, 2018, p. 16.
x premier enfant, le convoi funèbre était très largement suivi : « les
époux de la Ruffinière par leur jeunesse, par leur nom qui est un
des plus beaux de la colonie, par le respect général attaché à la
famille de la jeune femme, occupaient une place à part dans la
1race de sang mêlé » . L’importance de la préséance
colorimétrique aux îles rappelle celle que Mme de Grignan accorde à
la classe en faisant remarquer au mariage de son fils ruiné avec
une bourgeoise fort riche qu’« il fallait de temps en temps du
2fumier sur les meilleures terres » .
On ne saurait donc qualifier Drasta Houël de Békée ou de
Blanche comme le font la plupart des critiques littéraires qui ont,
même passagèrement, étudié son œuvre. Aussi Jack Corzani
juge-t-il que « par son narcissisme, par ses nostalgies de luxe, par
son érotisme même, typique des créoles blancs et si rare chez les
auteurs noirs, [elle] ne peut ni ne veut faire oublier ses
3origines » ; Chantal Maignan-Claverie l’appelle sans ambages
4 5« Blanche créole » et « békée » ; Sam Haigh, « békée » . Plus
prudents, Éric Mansfield évoque le « caractère aristocratique et
6libre » de Drasta Houël et Marie-Christine Rochmann parle
d’une « mulâtresse ou blanche antillaise », se référant en note à
la thèse d’Isabelle Gratiant qui parle plus exactement d’une
7« famille de couleur » . On peut à la fin affirmer sans ambages

1 Gaston Souquet-Basiège, Le Préjugé de race aux Antilles françaises : étude
historique, Saint-Pierre, 1883, p. 571, 572 : voir https://gallica.bnf.fr/ark:/
12148/bpt6k5774170v.r=Pr%C3%A9jugC3%A9%20de20%race%20aux
%20Antilles?rk=171674;4.
2 Voir les Mémoires complets et authentiques du duc de Saint-Simon, Paris,
Delloye, 1840, t. VIII, p. 45.
3 Jack Corzani, La Littérature des Antilles-Guyane françaises : exotisme et
régionalisme, Le Lamentin, Désormeaux, 1978, p. 270.
4 Chantal Maignan-Claverie, Le Métissage dans la littérature des Antilles
françaises, Paris, Karthala, 2005, p. 303 et 424 respectivement.
5 Sam Haigh,
https://mwasicollectif.files.wordpress.com/2015/06/lecriturefeminine-aux-antilles-une-tradition-feministe.pdf.
6 Éric Mansfield, La Symbolique du regard : regardants et regardés dans la
poésie antillaise, Saint-Denis, Éditions Publibook, 2009, p. 75.
7 Marie-Christine Rochmann, L’Esclave fugitif dans la littérature antillaise :
sur la dérive du morne, Paris, Karthala, 2000, p. 119. Isabelle Gratiant,
Poètes et romanciers à la Martinique, 1870-1930 : émergence d’une
littérature, thèse, Université de Paris IV, 1987, t. 2, Annexe, s.p. Le fait que
T. Denean Sharpley-Whiting ne mentionne pas Drasta Houël dans son
ouvrage Negritude Women (Minneapolis, University of Minnesota Press,
2002) fait croire qu’elle la suppose blanche.
xi que c’était bien une mulâtresse et que même son ascendance
maternelle békée comportait des éléments métissés.
Quant au choix de « Drasta » pour la première partie de son
pseudonyme, on se perd en hypothèses, mais on peut penser qu’il
s’agit d’une anagramme approximative d’Adraste, nom d’un de
eses ancêtres, fils d’un colon fondateur du milieu du XVII siècle,
1qu’elle appelle Philippe Dindey et d’une « saine Africaine »
(p. 69). Mais Louis Joseph Adraste du Mosé Houël du Prey de la
Ruffinière a lui aussi épousé une métisse en 1857 et encore,
comme nous l’avons vu, Pierre en 1878. Il y aurait donc du sang
noir dans les veines de ses lignées maternelle aussi bien que
paternelle. Mais au regard de ses écrits, elle semble valoriser la
dynastie békée tout en restant ouverte à l’Autre. En l’absence de
portrait photographique, la prudence s’impose : elle était
mulâtresse, mais de quel teint de peau ? Autre hypothèse, moins
vraisemblable peut-être, mais qui sait ? : le mot semble avoir une
origine indienne. Un fructueux échange avec mon amie Jaimala
Gupta, résidente de Jaipur, m’apprend qu’en sanscrit draṣṭā veut
dire « le voyant ». Le mot persiste avec ce sens dans plusieurs
langues indiennes, dont le hindi et le marathi, mais pas dans le
tamoul, langue de la majorité des coolies établis en Martinique.
Le Baghavadgîtâ (14:19) recommande fortement de vivre la vie
d’un drasta anupasyati : « celui qui voit au cœur des choses »,
profitant pleinement de la vie, mais sans se laisser distraire par
les bien-nommés divertissements et gardant toujours à l’esprit
l’idée de son impermanence.
On sait qu’après l’abolition de l’esclavage on fit appel au
sous-continent pour la main-d’œuvre, mais quelles seraient les
raisons qui auraient incité la si bien née mademoiselle Hurard à
adopter un prénom indien, même s’il se doublait de l’anagramme
du fils du colon fondateur ? Nous les ignorons, même si on peut
y lire une certaine indépendance, une certaine ouverture d’esprit,
celle même qu’on trouve dans ses textes. L’empathie pour les
esclaves dont elle témoigne dans Cruautés et tendresses et aussi,
moins directement, dans Les Vies légères (cf. « Je sais aussi une
femme », p. 49), s’étendait-elle aux engagés indiens ? Drasta

1 Mais qui pourrait représenter Pierre Duprey (c. 1636–1680), fondateur de la
dynastie, anoblie en 1721 par Louis XV, qui irait s’accolant des patronymes
de plus en plus nobiliaires : du Prey, de la Ruffinière etc.
xii Houël connaissait-elle la signification du mot draṣṭā ? Si oui,
ferait-elle ainsi, au-delà de la main-d’œuvre indienne de son île
natale, un clin d’œil à Rimbaud le « Voyant » qui, comme elle,
affectionnait tant le tiret dans ses poèmes non versifiés : Une
saison en enfer et Illuminations ? Les questions se multiplient ;
les réponses demeurent insaisissables.
Une note de regret de la maison familiale détectée çà et là n’a
rien pour nous surprendre : pour les rescapés de l’éruption de mai
1902 comme pour tout autre exilé, une certaine nostalgie est de
mise :

Tous les oiseaux sont envolés, tous les hôtes s’en sont allés ! —
les uns par les chemins qui mènent — aux lieux qu’ombragent les
cyprès ; — les autres, subissant l’attirance — des formidables
continents, — ont sillonné les routes marines, — laissant derrière
eux leurs pénates — pour essayer, sous des cieux neufs, — de
reformer d’autres foyers ! (p. 21)

Si Drasta Houël s’est échappée à la catastrophe, c’est qu’elle
avait accompagné son père à la Guadeloupe, où il avait été
nommé commis greffier à la cour d’appel de Pointe-à-Pitre.
Enfin, la date du décès de Marie Philomène Julie Hurard,
restée célibataire, sans doute à Paris où sa famille s’était établie
1dès son arrivée en France , est incertaine, telle source indiquant
1947 et telle autre 1949. Tant de questions sans réponse nous
invitent à concentrer notre attention sur ses écrits.



Signature de l’auteure sur un exemplaire des Vies légères
offert à son cousin Porthos (coll. Patrick Labail)

1 e Elle aurait habité 45 rue Censier, dans le 5 arrondissement, entre 1910 et 1920
(information fournie par Patrick Labail). Nous avons compulsé les actes de
décès de 1947, 1948 et 1949 de tous les arrondissements de Paris sans
trouver le nom de Hurard.
xiii Les Vies légères : évocations antillaises : un recueil étonnant

Ainsi que Drasta Houël l’écrit le 26 janvier 1920 à son cousin
germain, Henri du Mosé Houël du Prey de la Ruffinière,
surnommé Porthos :

Nous vivions alors un cauchemar de sang que ma sensibilité
personnelle subissait si douloureusement que j’ai été forcée de
chercher en moi-même un refuge, un oubli, une réaction.
Je les ai trouvés dans le rêve, le souvenir.
Ces poèmes que je vous adresse, ont alors surgi d’un passé plein
de lumière, de douceur et de mélancolie que je portais en moi et qui
ne demandait qu’à se matérialiser. Vous les lirez et votre femme
aussi – ce qui me ferait plaisir – en voguant vers les chaudes et
1splendides terres africaines .

Dès l’entrée en matière, on est bercé par le balancement de la
barque oscillant sous les efforts des rameurs noirs et du hamac
suspendu où somnole la narratrice créole. La langueur ambiante
exprimée dans « Les Îlets » se double d’une riche trame sonore
d’une grande douceur où affleure toute une série de fl : fleurs,
flottantes, souffles, flous, flots, fleurs encore, dont plusieurs sont
nommées : muguet, roses, hibiscus… Autour de ce phonème
s’accumulent des sons voisins : les f, les v, les r, les l tantôt
doubles, tantôt mouillés. Tout respire l’indolence, la somnolence
d’un « glissement très doux » dans les « rythmes alanguis » : « Ô
vie dans le rêve !… — Ô rêve dans la vie !… ». On s’étonne alors
de suspecter un ver dans la pomme : que font là, dans tout ce
« luxe, calme et volupté », le dard du bec du colibri, des
minéraux tranchants malgré leur beauté : agate et jaspe ? Même
les vagues ont des pointes. La description serait incomplète sans
ces rappels murmurés, mais on a déjà rencontré ces allusions à
demi-voix dans les « rameurs crépus », marque de fabrique d’une
poésie subtilement feutrée, dont la subtilité réside aussi dans une
forme très personnelle. Les tirets attirent l’attention, rythmant le
texte, mais ce sont les mots entre eux qui nous retiennent : leur
signification, leur agencement phonétique, leur impact.

1 Lettre datée du 26 janvier 1920 dont Patrick Labail nous a aimablement
communiqué le texte et le fac-similé (recto/verso) qu’il nous a
gracieusement autorisé à reproduire (en regard).
xiv


xv Le poète et critique André Fontainas aurait goûté le recueil :

Évoquant les Antilles, Mme Drasta Houël drape les vies légères
des créoles. Ce « morceau de nu » Baigneuses est d’un rythme et
d’une musicalité qui n’appartiennent qu’à elle. Le volume modeste
s’emplit de lumière mobile, d’une beauté frêle et fraîche. Et ces
transcriptions fidèles de naïves « chansons nègres », c’st un vrai
ravissement ! Ah ! le tendre et délicieux petit livre, de poète qui
s’ignore ! de femme qui se mire et se décèle sans même qu’elle s’en
doute ! Mme Drasta Houël, joli nom à retenir. Qu’attendre d’elle ?
Sera-ce d’autres poèmes de cette valeur neuve et divinement
1parfumée ?

Cinq syllabes composent toutes les bribes de phrase du début
des « Îlets » jusqu’à la première occurrence du « refrain » : « Ô
vie dans le rêve ! — ou rêve dans la vie !… », lequel est précédé
de la phrase « — Des lueurs d’agate — tremblent aux pointes des
vagues ». Soit en apparence un vers de cinq pieds suivi d’un autre
de sept si l’on compte tous les e moyens. Mais si l’on n’en
comptait aucun ? Cela donnerait un vers de cinq pieds encore. Il
devient clair que Drasta Houël fait jouer la modernité contre le
classicisme : la suite : « en battements las ! — Les vêtements
sont vains » nous invite, dans le contexte, à lire cinq syllabes dans
chaque élément. Pour ce faire, celle ou celui qui aborde cette
poésie est contraint à octroyer trois syllabes à « battements »
mais seulement deux à « vêtements ». En fait, l’oreille moderne
prête aux vers la souplesse qu’ils exigent, et le poète nous y invite
en glissant, pour nous désarçonner, un vers de quatre syllabes
dans « Sentiers jaspés » et un autre qui en comporte
nécessairement six : « araignées de velours ». Selon les habitudes de son
oreille, la lectrice ou le lecteur accordera au e moyen – il s’agit
bien d’un e intermédiaire, non d’un e muet, car il se prête à être
compté ou non – la valeur voulue. Aussi, formé à la vieille école,
ai-je accordé, au début de ce paragraphe, cinq syllabes à l’incipit
de ce poème : « Barque sur les vagues ». Une lecture plus
informelle, plus « conversationnelle », n’y prêterait que quatre. Cette
souplesse même est le signe de la modernité et confirme la
vitalité de cette poésie vieille de plus de cent ans.

1 Cité par Léon-Gontran Damas, Latitudes françaises, I : Poètes d’expression
française, 1900-1945, Paris, Seuil, 1947, p. 93.
xvi L’emploi des cadratins surprend à première vue et peut
paraître trop systématique à la longue. Mais ne pourrait-on pas
dire la même chose du passage à la ligne dans la versification
traditionnelle ? N’ajoutent-ils pas leur cadence au sens du
balancement généré par le sens du texte ? Quoi qu’il en soit, on
s’y habitue rapidement et l’on comprend qu’il s’agit de « vers »
mis en valeur par ces tirets. Tous les vers ne sont pas aussi courts
que ceux de ce premier poème. Dans « Punch », le poème qui
suit, c’est l’octosyllabe qui est l’unité de base. Le décompte des
syllabes y fournit encore des variations, le e moyen jouant encore
pleinement son rôle. Sont-ils tous vraiment muets, par exemple,
dans « trilles d’ailes noires des chauves-souris » afin d’en faire
un octosyllabe, ou ne doit-on pas plutôt compter un décasyllabe ?
À chacun sa lecture participative de cette hésitation créatrice.
Mais on est surtout frappé par le jeu phonétique. Les
répétitions internes (souvent une répétition avec une différence)
rythment le texte : « sur le ciel pâle, couleur d’orange — couleur
d’orange, couleur de punch », « Couleur de punch, couleur de
ciel ! », et pour clôturer le poème : « — Couleur d’orange…
couleur de ciel !… ». La progression des variantes est
parfaitement maîtrisée. Plus subtile encore est la tapisserie de phonèmes
autour, d’une part, du tintement plosif des petites cuillers dans
les verres et, d’autre part, le murmure liquide et fricatif du
cocktail qu’ils contiennent :

Mousse de punch sur les moustaches, — comme la vague
traînant sur le sable, — moustaches crépues, moustaches de soie, —
en accroche-cœur, en perce-cœur ; — cliquetis des rires, mêlés aux
rires — qui coulent des fontaines joyeuses… — Les verres sont
vides… les cœurs sont pleins — de la griserie fine du punch !…

Il est clair que la texture de ces poèmes mériterait et
récompenserait une analyse bien plus détaillée. Point n’est besoin
pourtant d’un vocabulaire technique pour apprécier
l’agencement interactif soigné des éléments sémantiques et sonores.
Parfois, cependant, on se demande si le prote ne se serait pas
assoupi en composant l’édition originale. Cela semble être le cas,
dans « Les Îlets », de « Ô évanescences sans cesse
renaissantes ! » ou, dans « Porteuse de café », de « et qu’en elle gît la soif
d’un noble chevalier ». Ces deux vers seraient-ils des alexandrins ?
xvii Dans un contexte, dans le premier cas, de pentasyllabes et, dans
l’autre, d’hexasyllabes, n’est-on pas en droit de penser qu’un tiret
aurait dû séparer les deux éléments ? Nous avons, en l’absence
d’un manuscrit d’auteur, pris le parti de respecter le texte de
l’édition originale à cet égard et partant de ne pas insérer les
cadratins là où la disposition semblerait pourtant l’exiger.
Plus on avance dans le recueil, plus on se rend compte que
Drasta Houël bafoue les règles classiques dans l’intérêt d’un
souple berce-ment entre, essentiellement, des vers de cinq, six,
sept et huit syllabes, parfois plus, car dans « Petite fenêtre » (p.
19), par exemple, on trouve des vers de douze, treize, voire
quatorze syllabes. Tantôt des points de suspension remplacent le
tiret ; tantôt, comme il a été noté dans les premiers poèmes, des
éléments plus longs ont soit échappé à la vigilance de l’auteur ou
du prote, soit sont voulus pour varier la présentation et le rythme.
On trouve deux cas dans « Flamme » (p. 11), auxquels il faut
donner des valeurs d’hexasyllabes après l’indubitable
pentasyllabe initiale : « Je t’ai attendu… et tu n’es pas venu…
Plus pesant se faisait — le poids cuivré du jour. » « Mais, il sait
maintenant ! — et ce qui d’or lui reste, — il le tient, avarement
— caché dans sa poitrine. Regarde, l’heure est torride ».
La nature antillaise est omniprésente dans le recueil entier,
mais « Pa tué co zote » (« Ne vous tuez pas », p. 15) introduit
dans le paysage la langue créole (en une graphie plutôt
« francisée » m’assure mon ami Loïc Céry, d’origine
martiniquaise) et partant un aspect social plus développé. « Dans ce pays
de farniente, de laisser-vivre et de rien faire », l’indolence et
l’oisiveté ne sont de rigueur que pour un certain milieu : de
l’autre côté des persiennes évolue « la marchande de friandises,
— tablette coco, chadèque glacé ». Dans « La Sieste » aussi,
second poème portant ce titre (p. 17), les deux mondes se
côtoient : d’un côté le piano, de l’autre « le chant des marchandes
berceuses de jyiri, de diabe-danbouète » ; dedans, le
rockingchair, dehors « vibre, par les rues, la clochette du sonneur qui crie
— “Balayé… ez — arrosé… ez…” ». La seule interaction ne
peut être que furtive, fuyante, presque inavouée :

— La chaleur invite à la sieste, — sur les sofas ou sur les nattes,
— mais quelquefois, on préfère mieux — faire venir en catimini —
la diseuse de choses d’avenir — qui entre furtivement dans la
xviii chambre, — apportant ses cartes crasseuses — qu’elle étale sur le
tapis. (p. 15)

La rue investit pleinement et comme rituellement le texte dans
« Fête-Dieu » (p. 28) et « Notre-Dame-la-Jolie » (p. 29) sous
forme de ferventes processions populaires. Cette piété a sa
contrepartie à l’intérieur de la maison, dans « Les Heures »
(p. 31-33) et ce jeu entre le dehors et le dedans que Gaston
1Bachelard a si finement étudié se poursuivra dans la section
2suivante, intitulée « Créoleries » , où la langue créole s’installe
de pair avec le français.
Drasta Houël ne finit pas de nous étonner. Comment, une
Békée, ou du moins une auteure qui semble se présenter comme
telle, fait des poèmes en langue créole ! On se rappelle pourtant
que les Békés tout comme le reste de la population parlaient
créole. Habitué comme l’est dès à présent le lecteur aux vers de
longueur variable entrecoupés de tirets, il est plongé dans une
langue normalement parlée plutôt qu’écrite et en l’occurrence
dans des textes qui ont un parfum doudouisant absent des poèmes
français précédents, amené peut-être par le fait même de recourir
au parler créole. Poèmes d’amour ou de flirt où intervient dès le
début un zombi – mort vivant – et dont la plupart, chose étonnante
encore, sont composés du point de vue masculin. Ils n’ont sans
doute pas la qualité littéraire des poèmes créoles de Gilbert
Gratiant, mais ce dernier n’en a été le champion déclaré qu’à
partir des années 1930, alors que ceux de Drasta Houël ont paru
3en 1916 : le célèbre « Joseph lévé ! » aurait été écrit en 1935 . Il
semble que Drasta Houël, tout comme Gratiant, ait commencé
par écrire en français avant de faire valoir sa culture créole, mais
là encore, en l’absence de toute information, on n’ose rien
affirmer. Ce qui est sûr, mais dans des circonstances entièrement
inconnues, c’est que quatre de ces poèmes bilingues ont été repris
dans Le Mercure de France en juin 1931.

1 Gaston Bachelard, La Poétique de l’espace, Paris, PUF, 1957.
2 Dans l’anthologie de Damas, deux de ces poèmes, mais dépouillés de leur
texte créole, sont regroupés sous le titre « Poèmes nègres ».
3 Gilbert Gratiant, Fables créoles et autres écrits, Préface d’Aimé Césaire,
édition établie par Isabelle Gratiant, Renaud Gratiant et Jean-Louis Joubert,
Paris, Stock, 1996. Voir l’essai « Gilbert Gratiant, poète créole » de ce
dernier, p. 17-26. Le texte de « Joseph lévé ! » se trouve p. 63.
xix En dehors du poème « Time-Time ? Bois sec » (p. 57), la
langue créole ne figure pas dans la suite du recueil, mais nous ne
sommes pas au bout de nos surprises. « Le Miroir des mortes »
(p. 61) a paru en 1929 dans la revue satirique indochinoise Le
Merle mandarin. Toutes les hypothèses sont permises ! Rien ne
nous autorise à supposer que l’autrice soit allée à Saïgon, mais
rien ne l’aurait empêchée non plus, forte de l’accueil favorable
réservé à son roman.
Quant à l’accueil réservé aux Vies légères par le monde
universitaire, on ne saurait passer sous silence celui de Roger
Toumson qui salue « ce recueil en tout point remarquable » qui
révélait « un poète à part entière : la sûreté de la langue,
l’élégance “artiste” du style, la liberté d’une prosodie
orgueilleusement affranchie des contraintes métriques » et tout cela mis
1« au service d’un lyrisme ardent » .

Cruautés et tendresses : vieilles mœurs coloniales françaises

Publié en 1925, l’unique roman connu de Drasta Houël a eu du
succès à en juger d’après les comptes rendus (voir infra, p.
221228). La polarité annoncée par le titre s’avérera inégale, la cruauté
sous diverses formes l’emportant sur la tendresse. Dès la première
page, une société inégalitaire est présentée : maître et esclaves
regardent les étoiles de la veille de Noël « en ce soir du règne du
roi Louis-Philippe d’Orléans » (soit entre 1830 et 1848, p. 69),
mais pas du même œil. Le romantisme oisif de l’un fait place à
la sympathique vivacité des autres, lesquels échangent avec « la
naïveté des âmes que n’a pas compliquées un excès de culture »
(p. 66) chants, devinettes et contes « qui sous leur puérilité
cachent une critique, souvent une sagesse » (p. 65). Le nom de
l’épouse, Léone, et d’autres membres de la famille des
propriétaires terriens et humains et de ses serviteurs est introduit et
l’invocation du faste de la fête fait contraste avec la modestie de
’la scène précédente où s’étaient réunis les esclaves, « c est-à-dire
le trésor vivant, les muscles de fer, le capital en chair amené
d’Afrique comme une denrée » (p. 69). La société concentrée,

1 Roger Toumson, La Transgression des couleurs : littérature et langage des
e e eAntilles, XVIII , XIX , XX siècles, Paris, Éditions Caribéennes, 1989, t. II,
p. 278.
xx concentrationnaire, de cette « toute petite île […], la Madanina
des Caraïbes – aujourd’hui la Martinique de la France » (p. 67)
est ainsi sommairement présentée dès le début sous une forme
manichéenne. Un brassage compliquera le tableau, brassage
notamment moral : ce n’est pas un tableau en blanc et noir.
L’auteur se complaît à rappeler que les Français ont investi
l’île dédaignée des Espagnols et, sans une arrière-pensée pour les
Caraïbes indigènes, loue les vertus naturelles de l’île et la force
des bras du « rude ancêtre » colonisateur, « courageux, endurant,
guerroyeur » (p. 68), qui n’a pas dédaigné fonder une dynastie
avec une « saine Africaine qu’il aima de préférence aux filles
tarées qui se recrutaient pour les îles dans certains hôpitaux de
Paris » (p. 69). « Sous tout le cruélisme et derrière les fers et les
carcans de la traite, existaient des tendresses passionnées, des
folies de cœur, une volupté de vivre, des attachements forts
comme la mort » (p. 70). Le descendant, Renaud d’Indey,
1maintenant avec particule , maître des lieux, bénéficiant d’un
héritage opulent, se révèle donc comme « un être de charme,
insouciant, câlin, qui savait dominer avec grâce, sans avilir, et,
sous sa nonchalance, cacher de la vigueur » (p. 70).
Léone, jeune mariée elle-même, décide du mariage de Zilda
et de Bembo mais Renaud n’y consent qu’à contrecœur,
convoitant lui-même la belle négresse, et c’est bien son obsession
qui le rend rêveur sous le ciel étoilé et qui sous-tend la suite du
roman qui a pour arrière-plan l’abolition de l’esclavage :

L’ère de l’oppression d’une race allait, en effet, s’achever.
L’esclavage, ce trône de fer aux bas-reliefs d’ébène, sur lequel,
depuis deux siècles, étaient assis les colons, s’ébranlait sur sa base.
Saint-Domingue s’était libérée elle-même. Depuis trois ans,
l’Angleterre devançant la France avait décrété l’abolition dans ses
2colonies . Victor Schœlcher était venu, avait vu de près le crime et
l’avait dénoncé. Il était à l’œuvre maintenant pour sauver les
3opprimés de la servitude et les oppresseurs de la honte .

1 De même Duprey devient Du Prey au fil des générations.
2 L’Angleterre abolit l’esclavage le 26 juillet 1833, ce qui fait supposer une date
plus précise pour le début du roman : Noël 1836.
3 Schœlcher, qu’un esclave appelle « le bienfaiteur de notre race » (p. 201),
n’eut de cesse de condamner l’esclavage. Voir notamment De l’esclavage
des Noirs et de la législation coloniale, Paris, Paulin, 1833, et Des colonies
françaises : abolition immédiate de l’esclavage, Paris, Pagnerre, 1842.
xxi Une anxiété sourde étreignait le cœur des planteurs tandis que
les asservis pressentant prochaine l’heure de l’émancipation, se
laissaient aller à des licences, montraient une impatience nerveuse,
un dégoût de plus en plus marqué pour la soumission, manifestaient
des accès de joie fébrile. (p. 73-74)

La fête des mariés bat ensuite son plein « sous les galbas » :
les Noirs attifés de leurs plus belles parures s’adonnent à des
danses et chants enlevés, plus ou moins lubriques et, selon
l’auteur, retrouvent « le caractère de leur race, sa gouaillerie, son
1esprit badin et caustique » (p. 76) . La voix désabusée d’Hector,
esclave rebelle de grande stature dont une oreille a été coupée à
la suite d’une tentative de fuite, s’élève dans la foule : « Ce n’est
pas pour Bembo, c’est pour le maître que Zilda fera des
enfants ! » (p. 77). Le droit de cuissage du seigneur d’autrefois
n’est encore que trop coutumier aux Antilles à l’époque et cette
prédiction, qui n’étonne personne, se réalisera par la suite.
Renaud d’Indey assiste de loin à la fête et quand les yeux de Zilda
croisent les siens, il l’appelle d’un signe : « Lui était dans l’état
d’un homme qui, ayant fait don à la légère d’un joyau rare, en
découvre tout à coup la beauté en l’apercevant dans des mains
étrangères » (p. 82). Zilda parvient à le repousser, mais pour
combien de temps ?
S’il y a des distinctions faites par Drasta Houël entre les Noirs
d’origines différentes – Mina, Foula, Soninké, Kassonké,
Sénégalais… – elle reconnaît aussi des nuances au sein des
Békés. Les vieilles familles, parfois d’origine très modeste,
méprisent les nouveaux venus, même installés depuis des
générations. Aussi la vieille Desoulaga était-elle « dédaigneuse à
l’égard des Brenteville qu’elle classait parmi les gens de la
“dernière fournée”, selon l’expression dont elle se servait pour
désigner les “petits blancs” arrivés aux Îles quand tout le gros de
la colonisation était fait » (p. 100). La généalogie, utilisée dans
les arguments de préséance, figure largement dans leurs
discussions. Quant aux sang-mêlés, ils sont « écœurés, eux aussi, des

1 Sur cet aspect de la société antillaise, voir notamment Doris L. Garraway, The
Libertine Colony : Creolization in the Early French Caribbean, Durham,
N.C., Duke University Press, 2005 et Jacqueline Couti, Dangerous Creole
Liaisons : Sexuality and Nationalism in the French Caribbean, Liverpool,
Liverpool University Press, 2016.
xxii prétentions de parvenus aussi bien que du dédain qu’affichaient
à leur égard les roturiers blancs » (p. 101). Mais des dissensions
se font jour autour de la table : tel Béké ose dire aimer les Noirs
et les sang-mêlés. Ils font pourtant front ensemble pour conspuer
l’Angleterre qui interrompt le trafic négrier et fait monter de la
sorte le prix des nouveaux esclaves. Des voix s’élèvent aussi
« contre Schœlcher, cette canaille qui venait s’ingérer dans leurs
affaires » (p. 101), mais en sourdine surgit la perspective de
l’abolition de l’esclavage après celle de la traite. Les Békés les
plus endurcis ont conscience que l’ère des privilèges va prendre
fin et qu’ils auront à s’adapter ou mourir.
Ce portrait sans concessions de la société martiniquaise à un
moment clé de son histoire donne à ce roman une valeur
considérable. Son auteure, martiniquaise de naissance et de cœur,
ayant passé plus de trente ans sur l’île avant de l’avoir quittée
suite à l’éruption de la montagne Pelée en 1902, a pu observer de
près la communauté békée autour d’elle mais montre aussi une
nette sympathie pour les autres groupes ethniques amenés de gré
ou de force aux Antilles. Elle dévoile la superbe, les mesquineries
et les inavouables secrets de famille de la plantocratie. En un
flashback, elle évoque la guerre intestine qui opposa « petits
blancs » et planteurs d’une part et, d’autre part, « la domination
anglaise qui pesa de 1794 à 1801 sur la Martinique » (p. 127).
Mais au fond elle plaide, comme l’écrit Marie-Christine
Roch1mann, « d’un bout à l’autre en faveur de la réconciliation » .
Le prédicateur n’a qu’à citer la Bible pour prédire la mutation
profonde de cette société. Mais c’est le même Père Athanase,
convaincu du principe d’égalité prôné par la Révolution, qui a
uni Zilda et Bembo : « La douceur de la colombe habitait en lui,
mais la force du carnassier y résidait aussi. D’agneau, il devenait
lion quand il fallait défendre les petits, les faibles, les opprimés »
(p. 132). Dans une scène touchante, Bembo se désole de
l’inconstance de Zilda, toujours incapable de se détacher de son
maître, Renaud. « Enivrée de son amour, elle blessait avec une
cruauté inconsciente le cœur patient de l’homme qui l’écoutait
silencieux et calme » (p. 108). Renaud proposera à Bembo la
jouissance d’une de ses résidences ; à son tour, Bembo proposera

1 Rochmann, op. cit., p. 130.
xxiii à Zilda leur départ ensemble pour une île voisine. Ils rendent
visite au « dernier des Caraïbes », sibylle ou shaman à sa guise,
qui lui aussi a à se plaindre des colons européens : « – Le Dieu
des Français n’aime pas les Caraïbes. Il a envoyé contre nous ses
blancs qui nous ont fait du mal. Ils nous ont massacrés, ont pris
nos îles et notre mer » (p. 122). C’est donc un nouvel et dernier
pan de la société antillaise qui se révèle au lecteur et qui attire sa
sympathie à la suite de celle de l’auteur, sensible aux multiples
injustices dont elle est consciente.
Elle revient enfin à l’injustice centrale, préparant
soigneusement la confrontation entre Renaud et son épouse Léone, dont les
soupçons d’infidélité se cristallisent peu à peu, éclatant devant
son mari hypocrite. La rencontre suit celle de Renaud avec sa
demi-sœur Halmie qui n’est dupe ni de son choix lexical ni de ce
qu’il considère comme de simples manigances :

Halmie se redressa, posa ses yeux sur ceux de Renaud :
– Tu ne connais donc pas la perspicacité de la femme ? Tu crois
pouvoir éprouver de l’amour pour Zilda ou pour toute autre, sans
que Léone le sente ?
– De l’amour ! Une bagatelle, Halmie.
– Une bagatelle ! jouer avec le bonheur de Léone et par
conséquent le tien ? (p. 136-137)

L’inconséquence de son propos choque le lecteur autant
qu’Halmie. Mais Renaud n’hésite pas à abuser de son pouvoir
séducteur, à faire passer son hypocrisie pour de l’honnêteté, à
braver les interdits explicites de son contrat de mariage, dans
l’entretien avec sa femme qui suit :

Soutenant son regard, elle répondit :
– Oui. La beauté de Zilda, si près de toi, m’inquiète.
– C’est vrai, Zilda est belle et je ne suis pas un saint.
– Ah ! fit-elle déçue. Tu as au moins la franchise de l’avouer.
– Je n’avoue rien. Préférerais-tu que je mente ?
– Je croyais que ton amour pour moi suffisait à te préserver de
toute tentation.
– Quoi qu’il arrive, Léone, tu es et seras toujours aimée
pardessus tout. Mais le mariage doit-il à ce point nous opprimer que
nous devenions insensibles à l’admiration et au désir. C’est un
hommage que nous devons à votre beauté. Quand nous ne vous le
donnons pas, vous en souffrez, vous le provoquez, et vous nous
xxiv faites un si grand crime quand nous cédons un instant à votre
charme.
– Je ne comprends ni n’aime ton langage ambigu. Je crois que tu
perds la tête. Parler ainsi quand il s’agit d’une esclave ! Parler de
Zilda comme si elle était de notre rang ! C’est vraiment à croire que,
si tu ne m’as pas trahie gravement, tu n’en es pas bien loin ! Il y a
certainement quelque chose qui te fausse le jugement et te distrait
de moi… Je l’ai senti ! (p. 138)

La justification de Renaud parce qu’il lui a dit la vérité ? « Au
moins, je ne la trompe pas » (p. 140). Son hypocrisie saute aux
yeux. On obtient quand même que Zilda quitte la maison
familiale, mais le maître continue à proposer et à disposer selon
son bon vouloir, et Zilda continue à l’aimer comme une femme
alors qu’elle ne peut aimer Bembo que comme une sœur.
Coup de théâtre au début du chapitre VI : le Père Athanase a
été assassiné. Sept hommes masqués et gantés de blanc – « Ils
avaient peur du sang qui reste sur les mains. Ils ne songeaient pas
à celui qui reste à jamais sur la conscience… » – ont lâchement
tué celui qui osait soutenir l’égalité de tous. Les maîtres blancs
ne supportaient pas qu’on leur dise quelques vérités, qu’on
prédise la fin de leur règne. « – Et maintenant, qui nous soutiendra
dans la vie ! gémit une voix » (p. 143). Une voix de femme
cherche l’apaisement, fidèle en cela au principe de pardon
qu’aurait invoqué le Père, mais le colosse Hector et ses deux
sbires crient vengeance et annoncent ainsi un rebondissement
futur. Suivent la mise en bière, la mise en terre ; un immense
cortège de Noirs accompagne le défunt. En contrepoint, une
conversation entre Halmie et Léone révèle que Zilda est installée
dans une propriété récemment achetée par Renaud sans en laisser
l’usufruit à sa vieille propriétaire : les Millefleurs. Le ton de son
épouse se durcit : « Il ne mérite ni mon sourire, ni ma tendresse,
ni mon indulgence » (p. 151). La trahison pratiquée contre
l’épouse est le reflet de celle que Renaud et toute la classe békée
pratiquent contre les esclaves. Elle a son origine dans le sens inné
et volontairement entretenu – pouvoir oblige – de la supériorité
de l’homme sur la femme et des Blancs sur les Noirs. La
vengeance promise de la mort d’un seul homme noir s’étendra
légitimement à celle de tous ses congénères.
xxv Mais ce sera sans Hector : la révolte qu’il veut mener avec ses
nervis est matée par les autorités et il s’en désole :

– J’ai voulu grouper mes frères sous le drapeau de la révolte et
de la liberté, les amener à revendiquer leurs droits et leur dignité. À
l’exemple du Brésil, ou d’Haïti, nous aurions pu former ici une
république noire libre et laborieuse. Nous sommes les plus faibles il
est vrai, mais nous sommes les plus nombreux. Avec l’union et le
courage, nous fussions arrivés. Mais je n’ai trouvé que des lâches,
des espions et des traîtres… (p. 169-170)

Il gardera cette fierté jusqu’au bout, préférant retourner son arme
contre lui-même qu’être pris vivant. Son rêve se réalisera sans lui
et différemment. Liberté conquise ou accordée ? Vieux débat où
les partisans des deux extrêmes se trouvent obligés de reconnaître
sur une échelle mobile la part de vérité des autres.
De sages conseils essaient de persuader Zilda et Renaud de
rompre leur liaison. En vain. Mais du moins l’auteur n’accable
pas Zilda : elle est victime du système autant que de son maître.
Sa bonté est à l’égale de sa beauté ; paradoxalement, c’est aussi
le cas de Léone. Renaud déploie tous les arguments pour retenir
Zilda, et maintenant qu’elle attend un enfant de lui, ce sont ses
devoirs de mère qu’il invoque. Mais elle lui est trop attachée pour
partir : « T’aimer, n’est-ce pas pour moi la plus puissante des
forces ? » (p. 170). Son amant lui rend visite le jour même du
deuxième anniversaire de son mariage : « aujourd’hui plus que
jamais, l’affront est pénible, inacceptable, déclara Léone »
(p. 189). Elle part se recueillir chez ses parents.
Monbien Montout, un esclave qui a sculpté un beau Christ en
hommage à la mémoire du Père Athanase, se décide à poursuivre
autrement son action. Il symbolise l’avenir paisible et créateur de
ses congénères, qu’il veut rendre fiers de leur histoire :

« Les uns doutent du passé ; les autres de l’avenir, pensa-t-il
amèrement. Ma race est meurtrie, abîmée. Elle se méprise
ellemême. Elle est sans confiance en elle, sans conscience des vertus
dont elle fait preuve et dont l’histoire, un jour, lui rendra peut-être
justice. » (p. 200)

C’est presque une mission sacrée : faire valoir les talents et les
qualités de sa « race », prolonger à sa façon pacifique l’action
d’Hector autant que celle du Père. S’il devait sculpter une vierge
xxvi Marie, il aurait pris Zilda pour modèle si elle n’avait pas « failli »
(p. 202). « Mais la justice viendra tôt ou tard. Elle rendra la
liberté sans doute » (p. 204).
À la fin de l’avant-dernier chapitre, on aperçoit un vaisseau et
le début du dernier chapitre confirme l’espoir qu’il apporte la
nouvelle tant attendue : l’affranchissement, la fin de l’esclavage,
la promesse de la liberté. La foule va l’annoncer à Renaud :

La proclamation de la liberté ne nous empêchera pas de te
demeurer dévoués et fidèles. Nous voulons continuer à travailler
pour toi comme par le passé, à te donner nos forces, notre courage
et notre travail comme si rien n’était changé, sauf que nous nous
savons libres, que nous ne pourrons plus être vendus, donnés ou
achetés. (p. 207)

Renaud, considéré comme un « bon maître », ne peut s’empêcher
de songer que « tout un passé se mourait sans détruire en lui cette
personnalité atavique que deux siècles avaient nourrie et
entretenue. Sentimentalement, il s’était attaché à la forme d’existence
créée par l’asservissement. […] Il se demanda s’il n’allait pas
survivre, déraciné, à cette époque qui s’achevait et en garder
malgré lui la nostalgie et la nécessité » (p. 208). La liesse des
Noirs ne réserve pas le même sort à tous les anciens maîtres. À
se faire longuement attendre, la vengeance est douce.

Ces journées de Février qui venaient de renverser le trône de
Louis-Philippe libéraient à la Martinique seulement plus de cent
mille noirs, déliaient cent mille bouches dans des vivats
formidables. Le nom du libérateur, Victor Schœlcher, montait dans les
chants et les acclamations frénétiques d’un peuple enivré de son
bonheur. (p. 208)

Ces événements ont un impact sur Renaud, qui se rend compte
qu’il doit se séparer de Zilda. Il va la voir à Millefleurs où Bembo
arrive à point nommé pour réclamer sa femme dans des
circonstances toujours ambiguës, comme s’ils étaient condamnés à vivre
enfin ensemble dans l’exil :

– Je viens te chercher, Zilda.
– Je suis prête.
– Bénie soit donc la liberté !
Sur ces paroles, Renaud apparut.
xxvii – Zilda a toujours été libre, rectifia-t-il. C’est son amour seul qui
l’a attachée à moi. Elle te suivra, sans doute, mais elle ne cessera
pas de m’appartenir et de m’aimer.
Il prit dans sa main celle de Zilda :
– Je te la confie, continua-t-il, comme on confie un trésor à
quelqu’un de loyal et de noble. Jure-moi qu’à ses côtés tu ne seras
qu’un frère à côté de sa sœur.
Avec un mélange d’ironie et de pitié, Bembo regarda le maître :
– Sois tranquille. Son amour m’a passé. Je ne l’aime plus.
(p. 210-211)

Le retour de Léone, tant souhaité par Renaud, se fait selon ses
vœux, mais elle exige un redépart sur un nouveau pied. Tout finit
par une pluie de roses, même si les épines se cachent sous leurs
feuilles pour rappeler que ni la liberté des uns ni la réconciliation
des autres ne sont jamais sans ambiguïtés.
Le roman offre de la sorte, comme le précise Roger Toumson,
1« un tableau sans complaisance de la vieille société coloniale »
et, selon les termes de Marie-Christine Rochmann, « Pour la
première fois, le vieux motif de la vengeance s’accompagne d’un
2combat pour la liberté » .

Une langue créatrice, une « Mulâtritude » féminine

On ne saurait terminer cette présentation sans évoquer, porteuse
de l’analyse sociale et du message humaniste de Drasta Houël, la
langue imprégnée du créole, avec des relents d’une hypothétique
langue caraïbe, de son île natale. Il ne faudrait pas non plus
négliger la piste d'une attention, de sa part, à ces très nombreuses
formes désuètes du français qui, dans la langue française parlée
aux Antilles, sont des mots d’ancien français demeurés dans
l’usage alors qu’en France même ils ne sont plus utilisés depuis
belle lurette. Elle explique certains termes ou expressions dans le
texte, mais pour le lecteur peu familier avec le lexique et les
realia antillais, un Glossaire (p. 229-238 infra) a été établi à son
intention. Mais elle fait preuve aussi d’une véritable inventivité
linguistique que l’italique, dans les exemples retenus ici, met en
valeur. Dès la première page des Vies légères, on rencontre des

1 Toumson, op. cit., t. II, p. 279.
2 Rochmann, op. cit., p. 119.
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