Voyages en Amérique
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Description

Ces récits de voyage offrent une vision originale de la société américaine et apportent un éclairage complémentaire sur la culture et la vision du monde des milieux républicains, de l'Empire libéral à la République opportuniste. Une attention particulière est portée aux moeurs, aux comportements religieux et politiques, aux préjugés raciaux, au fonctionnement de la justice américaine à deux moments clés : au lendemain de la guerre de Sécession et à "l'âge industriel".

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 juillet 2011
Nombre de lectures 80
EAN13 9782296465091
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0093€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Voyages en Amérique


La société américaine vue
par Marcel Jozon en 1869
et par Alexandre Ribot en 1886-1887
Illustrations :

1 e de couverture :
- Portraits photographiques d’Alexandre Ribot en 1888 et de Marcel Jozon vers 1870 (Archives privées).
- Carte des États-Unis de l’Amérique du nord (XVIII e et XIX e siècles), Atlas classique histoire-géographie Vidal-Lablache , Paris, Librairie Armand Colin, 1914, p. 50.

4 e de couverture :
- Gravure « New York : le chemin de fer aérien », dessin de Deroy, d’après une photographie, in Onésime Reclus, La terre à vol d’oiseau, Paris, librairie Hachette et compagnie, 1886, p. 692.


© L’Harmattan, 2011
5-7, rue de l’Ecole polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-55152-7
EAN : 9782296551527

Fabrication numérique : Socprest, 2012
Ouvrage numérisé avec le soutien du Centre National du Livre
Lucie PAYE-MOISSINAC
Pierre ALLORANT, Walter BADIER


Voyages en Amérique

La société américaine vue
par Marcel Jozon en 1869
et par Alexandre Ribot en 1886-1887


Préface d’Hélène TROCMÉ


L’Harmattan
Des mêmes auteurs :

Pierre ALLORANT, Le président du conseil général du Loiret de 1870 à 1982, PUO, 2003.
Pierre ALLORANT, Le corps préfectoral et les municipalités dans les départements de la Loire moyenne au XIXe siècle , PUO, 2007.
Pierre ALLORANT, Yann DELBREL, Philippe TANCHOUX, France occupante, France occupée. Le gouvernement du territoire en temps de crise, PUO, 2007.
Pierre ALLORANT, La prise de décision administrative, PUO, 2008.
Pierre ALLORANT, Les Territoires de l’administration, PUO, 2009.
Pierre ALLORANT, Administrer. Savoirs, évaluation, négociation, PUO, 2009.
Pierre ALLORANT Sophie DELBREL Conseiller, légiférer, gouverner, PUO, 2010.Pierre ALLORANT, Philippe TANCHOUX, Introduction historique au droit, L’essentiel, Gualino, 2009.
Pierre ALLORANT, Philippe TANCHOUX, Introduction historique au droit , Carré, Gualino, 2010.
Walter BADIER, Émile Henry, De la propagande par le fait au terrorisme anarchiste , Paris, Éditions libertaires, 2007,226 p.
Lucie PAYE-MOISSINAC, Mauvaise herbe !, Conservatoire international des parcs et jardins et du paysage, 2003,129 p.
Lucie PAYE-MOISSINAC, Dessine-moi un jardin , CRDP du Centre, 2006,76 p.
Lucie PAYE-MOISSINAC, Mobiles !, Des jardins pour un monde en mouvement , Conservatoire international des parcs et jardins et du paysage, 2007.
« Imaginez-vous, si vous le pouvez, une société formée de toutes les nations du monde, Anglais, Français, Allemands. Tous gens ayant une langue, une croyance, des opinions différentes, en un mot une société sans racine, sans souvenirs, sans préjugés, sans routine, sans idées communes, sans caractère national, plus heureuse cent fois que la nôtre ; plus vertueuse, j’en doute. Voilà le point de départ. Qui sert de lien à des éléments si divers ? Qui fait de tout cela un peuple ? L’ intérêt , c’est là le secret. »

Alexis de Tocqueville, « Lettre à Chabrol, le 10 juin 1831, Voyage en Amérique, Œuvres I, Bibliothèque de la pléiade, Gallimard, NRF, Paris, 1991, p. 29.


« Je voudrais bien relire mes lettres. C’est là que, dans mille millions de mensonges, je me retrouve, avec un plus de sincérité. J’en ai écrit des tas, à une foule de gens indignes de les recevoir, à droite, à gauche. Elles me seraient bien précieuses à cette heure-ci ».

Blaise Cendrars, Mon voyage en Amérique, Fata Morgana, 2003, p. 30.
En hommage à
Jean-Marcel Jeanneney
Préface
L’Amérique intrigue, fascine et inquiète les Français, tout particulièrement en ce dernier tiers du XIX e siècle. En quelques décennies, les États-Unis, république agraire de peu de poids, deviennent une grande démocratie qui attire des millions d’immigrants et connaît une expansion territoriale et industrielle fulgurante, accompagnée d’une urbanisation sans précédent. Il y a de quoi s’étonner !
Marcel Jozon en 1869 et Alexandre Ribot en 1886 font partie de la nombreuse cohorte des Français qui entreprennent le voyage des États-Unis pour aller voir sur place les bouleversements de cette société : journalistes, écrivains, juristes, hommes politiques, diplomates, ingénieurs, ou simples touristes, ils sont plus d’une centaine à avoir publié un récit de leur « aventure américaine » entre 1870 et 1900. Les textes de Jozon et Ribot, inédits jusqu’à ce jour, viennent donc s’ajouter à une liste déjà longue d’écrits rapportant au public français des images en direct de ce grand pays démocratique.
À première vue, ces deux récits n’ont rien de très original. Leurs auteurs sont issus de la bourgeoisie française instruite et aisée qui peut s’offrir une traversée de l’Atlantique, et qui a la curiosité d’esprit d’aller découvrir un pays étranger en laissant de côté famille et profession pendant plus de trois mois. En cette période où le Second Empire s’achève, et où se construit la Troisième République, leurs opinions libérales les poussent tout naturellement à s’intéresser au « modèle démocratique » proposé par les États-Unis.
Les deux Français ont bien préparé leur voyage ; ils ont lu les œuvres de leurs illustres prédécesseurs et notamment celles d’Alexis de Tocqueville, d’Édouard Laboulaye et d’Ernest Duvergier de Hauranne, ce dernier étant d’ailleurs un ami de jeunesse de Ribot. Ils partent l’un et l’autre avec un carnet d’adresses bien fourni, et sont munis de lettres de recommandation susceptibles de leur ouvrir des portes et de leur faire rencontrer des personnages intéressants : consuls de France, Français installés aux États-Unis, mais aussi élus, hommes d’affaires et ingénieurs américains. Leur connaissance de l’Anglais est loin d’être parfaite, mais semble suffisante pour quelques échanges ordinaires, et nombre de leurs interlocuteurs s’expriment en français.
Les progrès des transports maritimes et terrestres facilitent considérablement l’entreprise : en 1869, Jozon met 12 jours pour traverser l’océan à bord du La Fayette ; 17 ans plus tard, Ribot ne met plus que 9 jours sur La Gascogne , l’un des plus beaux paquebots de la Compagnie Générale Transatlantique. Une fois sur le continent américain, à l’exception de quelques courts épisodes sur des bateaux à vapeur, tous deux sillonnent les États-Unis grâce aux chemins de fer qui relient maintenant toutes les grandes villes, d’une côte à l’autre : ces longs trajets en train leur fournissent d’ailleurs l’occasion de côtoyer des Américains de toutes sortes : paysans du Colorado, immigrants allemands, Indiens, etc.
Leur itinéraire s’inscrit également dans le cadre classique de celui de la majorité des voyageurs français. Le premier contact avec le continent américain, pour tous, c’est l’arrivée dans la splendide rade de New York, et la visite de la grande cité de l’Hudson. Viennent ensuite, dans un ordre qui n’est pas toujours le même, les principales villes de la côte atlantique : Boston, Philadelphie, Baltimore, les régions industrielles et minières de Pennsylvanie et d’Ohio, un arrêt imposé à tous les touristes aux chutes du Niagara, quelques étapes dans le Middle West (Saint-Louis et Chicago notamment) et un séjour dans la capitale fédérale Washington. À cela il faut ajouter, pour Jozon une brève incursion dans le sud (Richmond), et une visite largement commentée au pays des mormons, et pour Ribot, un détour par le Canada et un aller-retour jusqu’en Californie. Nos deux voyageurs ont certainement consulté des cartes et étudié le tracé des voies ferrées qu’ils empruntent : Ribot explique ainsi qu’il a fait le choix de revenir de Californie par le Southern Paàfic Railroad – bien qu’il soit moins direct et moins pittoresque que le trajet par Santa Fe – car il voulait voir le Texas.
Comme la plupart de leurs contemporains, Marcel Jozon et Alexandre Ribot expriment leur étonnement devant certains aspects de la vie américaine : l’agitation fébrile qui règne dans les villes, la recherche du gain, l’égalité des conditions qui se lit dans l’uniformité de l’habillement, la liberté des jeunes filles et la toute puissance des femmes mariées, la multiplicité des églises de confessions différentes, la diversité ethnique, l’omniprésence des domestiques noirs. Ils s’intéressent de près au système politique, aux gouvernements locaux, aux questions sociales et ouvrières, aux problèmes raciaux (Noirs et Indiens) à l’éducation, aux Universités, au développement économique et au progrès technique (mines, industries et chemins de fer).
Cependant, à y regarder de plus près, ces deux textes se distinguent de la masse des récits de voyage contemporains et diffèrent l’un de l’autre par leur forme, par la date du voyage relaté, et par les intérêts de leurs auteurs respectifs.
Marcel Jozon a trente ans lorsqu’il part aux États-Unis, mais il choisit de raconter son voyage, cinq ans plus tard, sous forme d’une conférence publique. Il y fait largement usage du journal qu’il a rédigé au cours de son voyage, mais il est clairement animé par une volonté de réflexion a posteriori et par le désir de communiquer ses impressions à un public averti et curieux. Le récit d’Alexandre Ribot (qui a déjà 44 ans au moment du départ) se présente sous forme de lettres écrites à son épouse à chaque étape du voyage. On ignore s’il songeait à une publication ultérieure, mais l’auteur ne se contente pas d’un récit au jour le jour : il donne une grande place à la réflexion, aux remarques d’ordre général, aux comparaisons avec l’Europe.
La date du voyage entraîne bien évidemment des différences importantes entre les deux récits : en dépit d’évidentes constantes, les États-Unis de 1886 ne sont plus ce qu’ils étaient en 1869. Ribot le dit lui-même en comparant son expérience à celle de son ami Ernest Duvergier de Hauranne. Les changements ont été nombreux et très rapides. Certains voyageurs disent même qu’on ne peut jamais rien écrire de définitif sur les États-Unis, car le temps d’exposer les faits, la réalité est déjà autre !
1869, c’est encore la période de la « Reconstruction » politique, morale et sociale, après le traumatisme de la guerre civile. Le général républicain Ulysses Grant, auréolé de son prestige de vainqueur, est élu en novembre 1868 et s’installe à la Maison Blanche au mois de mars suivant. Le Congrès a voté les amendements à la Constitution qui accordent les droits civiques aux anciens esclaves. Mais la situation des Noirs est encore bien précaire et leur intégration dans la société, au Sud comme au Nord, s’avère être un leurre. En 1869, ils se regroupent en une Convention Nationale sous la présidence de Frederick Douglass. C’est aussi l’année où les femmes commencent à réclamer le droit de vote et où les ouvriers s’organisent en un premier mouvement syndical, les Chevaliers du Travail. Au-delà de ces questions politiques et raciales, les Américains, et surtout les milieux d’affaires du nord-est, se préoccupent surtout de la mise en valeur des terres de l’Ouest et du développement de la grande industrie. La première voie ferrée transcontinentale est achevée le 10 mai, lorsque la locomotive de l’ Union Pacific rencontre celle de la Central Pacific à Promontory Point dans l’Utah.
Dix-sept ans plus tard, en 1886, le pays a beaucoup changé. À la Maison Blanche Grover Cleveland est le premier président démocrate depuis l’élection de Lincoln en 1860 (qui avait provoqué la sécession des États esclavagistes). La croissance démographique est impressionnante : de 39 millions en 1869 la population totale est passée à 58 millions. Chaque année de 300 000 à 500 000 immigrants débarquent à New York. Les villes ont grandi comme des champignons, Chicago invente les premiers gratte-ciel sur ossature d’acier, quatre grandes lignes de chemins de fer transcontinentales sont achevées. L’industrie connaît un phénomène nouveau de concentration : c’est l’apparition des trusts du pétrole, de l’acier, du sucre. La recherche du profit à tout prix s’accompagne d’une corruption généralisée dans les entreprises et les administrations locales. L’année 1886 est riche en événements symboliques : inauguration de la Statue de la Liberté à New York, manifestation contre les violences policières à Chicago (Haymarket), longue grève des chemins de fer, création d’une nouvelle centrale syndicale, l’ American Federation of Labor.
Nos deux voyageurs connaissent ces faits, et se tiennent au courant de l’actualité : Ribot qui lit régulièrement la presse américaine (il s’étonne comme tant d’autres après lui de ne jamais y trouver de nouvelles de France…) et fréquente les bibliothèques pour consulter des ouvrages sur les États-Unis. Mais les deux auteurs ont entrepris ce voyage avec des motivations différentes : Jozon, scientifique, jeune ingénieur des Ponts et Chaussées, en fait un véritable voyage d’étude ; Ribot venu pour régler des affaires familiales, transforme son voyage en exploration de la démocratie et de la société américaines. Ils ne s’intéressent pas aux mêmes choses : l’ingénieur s’attache surtout à décrire les paysages naturels et urbains, les moyens de transport et les ouvrages d’art ; Ribot, le juriste et l’homme politique, cherche avant tout à comprendre en profondeur le système démocratique, les rapports sociaux et l’évolution économique. On trouve ainsi sous la plume de Marcel Jozon des descriptions minutieuses, chiffrées et uniques (mises à part celles de son aîné Louis Simonin) des rails de chemin de fer, des ponts, des mines de charbon de Pennsylvanie, mais aucun commentaire sur le gouvernement fédéral, bien qu’il ait été reçu à Washington par M. de Chambrun et visité le Congrès. Alexandre Ribot, de son côté, décrit avec une grande perspicacité les événements de Chicago après l’émeute de Haymarket, la situation des ouvriers, les grèves et le fonctionnement des institutions locales et du gouvernement fédéral tel qu’il le voit à Washington lorsqu’il est reçu au Sénat et à la Cour Suprême. Il assiste à Chicago à une réunion du parti républicain, et s’interroge sur l’avenir du socialisme aux États-Unis. Mais il faut se garder de caricaturer leurs points de vue : Jozon ne néglige pas les questions sociales telles que la distribution des terres de l’Ouest selon le Homestead Act de 1862, et une grève de mineurs en 1869. Ribot de son côté n’est pas insensible aux réalisations techniques : il s’émerveille de la rapidité des ascenseurs et ne tarit pas d’éloges sur le Pont de Brooklyn !
En fait les deux relations de voyage se complètent admirablement pour donner un tableau passionnant des États-Unis du Gilded Age (« l’Âge du Toc », selon l’expression désabusée de Mark Twain).
Sans doute partis de France avec les préjugés classiques de leur époque, les deux auteurs avouent que le voyage a modifié leur vision des États-Unis. Ils restent modestes dans leurs analyses, ne prétendant pas avoir tout compris en trois mois, et modérés dans leurs jugements : Jozon, parfois irrité par la vantardise et le chauvinisme des Américains, excuse ces défauts par leur jeunesse et leur enthousiasme. Ribot dit que le bien et le mal se côtoient en Amérique comme ailleurs, mais conclut que le bien l’emporte…
Il est difficile de dire dans quelle mesure ce voyage d’Amérique a pu influencer la carrière ultérieure de ces deux hommes : on sait que Ribot, lorsqu’il était ministre des Affaires étrangères en 1890, a entretenu d’excellentes relations d’amitié avec le représentant des États-Unis à Paris, Whitelaw Reid. Le fait qu’ils éprouvent tous deux le besoin de partager leurs impressions, de faire connaître à leurs compatriotes ce grand pays si différent du leur, est à lui seul la preuve de l’importance durable de leur expérience américaine. Pensaient-ils que les États-Unis pourraient servir de modèle politique à la France républicaine ? Connaissant leurs idées libérales, on dira que ce n’est pas impossible ; on sait pourtant que la Troisième République a finalement renoncé à imiter la constitution fédérale américaine pour lui préférer le modèle anglais de parlementarisme. En définitive, ce qui les a le plus vivement intéressés et étonnés, par contraste avec leur vieux pays, c’est la démocratisation de la société américaine, c’est l’incroyable énergie de ce peuple jeune, et sa confiance en la liberté.
Hélène Trocmé
Conférence de Marcel Jozon le 7 mars 1874
Présentation

En 1869, deux jeunes avocats parisiens, Alexandre Ribot et Paul Jozon, prennent l’initiative de créer la Société de législation comparée ; ils en seront successivement les deux premiers secrétaires généraux, sous la présidence du chef de file du courant libéral français, spécialiste de la société, de l’histoire et des institutions américaines, professeur de législation comparée au Collège de France, Édouard Laboulaye, qui sera à l’origine et au cœur de la campagne de souscription pour la réalisation de la Statue de la Liberté dans le port de New York {1} . La même année, la Société qui rencontre des difficultés à trouver des correspondants de qualité, donne mission au frère cadet de Paul Jozon, Marcel, ingénieur des ponts et chaussées, de tirer profit de son voyage d’études aux États-Unis d’Amérique pour se procurer les principaux ouvrages fédéraux de législation et de jurisprudence, et au-delà pour rencontrer des avocats et des jurisconsultes {2} . Si ces rencontres offrent à Marcel Jozon l’opportunité de visiter cabinets et palais de justice, son voyage fournit un véritable tableau de la société américaine au lendemain de la Guerre de Sécession et à la veille du développement de la grande industrie. Mais l’ingénieur n’est pas un homme public, et il est d’autant plus tenu au devoir de réserve du fonctionnaire technique que l’engagement républicain de son père et de son frère aîné constitue, non seulement sous le Second Empire qui a condamné son frère, benjamin du fameux « Procès des Treize », mais jusqu’à la défaite de l’Ordre moral en 1877, une menace pour son avancement. Aussi ne publie-t-il pas le journal de voyage qu’il a scrupuleusement tenu, et la seule communication qu’il en donne se fait-elle sous la forme, modeste et tolérée, d’une conférence devant la société d’éducation populaire de son arrondissement de Château-Thierry, forme pédagogique de manifestation de convictions civiques alors très prisée des Républicains {3} . En outre, cette intervention est postérieure de cinq ans à son voyage, elle est le fait d’un homme que son engagement dans l’armée de Bourbaki a profondément changé ; ce n’est plus le jeune ingénieur célibataire trentenaire de 1869 qui s’exprime, comme il en avait pris l’habitude et le goût dans des exposés d’économie politique dès son noviciat de Pontivy, mais un homme marié, père de deux fillettes, gendre d’un avocat fouriériste et frère d’un député gambettiste. Précisément, on pourra s’étonner d’une intervention publique en 1874, en plein ordre moral, sous le gouvernement du duc de Broglie, incarnation de la « République des ducs », alors que la « loi des maires » manifeste le recul des pratiques libérales et décentralisatrices en faveur desquelles se bat Paul Jozon à l’Assemblée, en s’appuyant sur les modèles fédéraux américain et suisse {4} .
La conférence de Marcel Jozon témoigne de son admiration envers la démocratie américaine, mais aussi de son étonnement de touriste européen devant la brutalité d’une jeune société d’immigrants et de son agacement d’ingénieur face à une certaine arrogance, la conviction bien chevillée d’une supériorité technique des productions yankees.
Marcel Jozon est né en 1839 à La Ferté-sous-Jouarre, le fief notarial puis municipal de son père. Les origines familiales sont modestes mais aisées, caractéristiques de ces « nouvelles couches » appelées de ses vœux par Gambetta : riches fermiers de la Brie fertile, ruinés par l’invasion des Cosaques en 18141815, mais qui rebondissent à la faveur du succès de l’ouverture d’une boulangerie rue Mouffetard avant d’ancrer le lignage bourgeois dans le droit et la politique. Interne avec son aîné Paul au collège de Meaux puis à Louis-le-Grand, Marcel Jozon doit d’abord céder au rêve paternel de passer l’École navale ; sa réussite lui permet de démissionner et d’entrer 7e à Polytechnique, d’où il ressortira au même rang pour intégrer l’école des Ponts. Ce parcours scientifique le singularise au sein d’une famille qui pratique le seul culte du droit, terreau de la démocratie : le notariat se transmet au benjamin, Albert, aux responsabilités professionnelles nationales, et qui assume également la tradition de responsabilités municipales et départementales en tant que maire de Meulan et vice-président du conseil général de la Seine-et-Oise. Mais les flambeaux de la politique et du droit sont surtout brillamment repris par Paul Jozon, avocat aux conseils, admissible à l’agrégation de droit romain, traducteur du Traité de droit des obligations de Savigny avec son beau-frère Camille Gérardin, professeur de droit civil à la Sorbonne ; Paul est également introduit dans le monde politique par son collègue, associé et ami Hérold, co-accusé du Procès des Treize : ils font tous les deux partie de ces jeunes « auditeurs au Corps législatif » qui vont du Palais de Justice au Palais Bourbon. Hérold l’emmène dans son sillage au ministère de la Justice en septembre 1870, dans l’entourage de Crémieux. La guerre franco-prussienne, que la famille Jozon estime stupidement déclenchée par un régime bonapartiste aussi impétueux que présomptueux, constitue une rupture dans la vie de Marcel Jozon, un peu plus d’un an seulement après son voyage en Amérique. Là encore, la force de ses impressions le conduit à noter scrupuleusement tous les évènements de sa vie depuis les premiers jours de l’invasion prussienne de son poste de Château-Thierry jusqu’à sa captivité à Zurich en février 1871. Son engagement volontaire comme officier du génie dans l’armée de Bourbaki trouve sa source dans un sentiment de révolte contre les exactions de l’occupant et les impasses de la collaboration policière et municipale {5} . En 1874, sa carrière pâtit de son anticléricalisme ostensible et de la position politique en vue de son frère, député d’opposition à l’Assemblée nationale, membre assidu de la Gauche républicaine, et de son père, président du conseil général et chef des républicains de Seine-et-Marne.
Sa carrière prend une nouvelle dimension à compter de la victoire gambettiste qui suit le conflit du Seize Mai 1877, période de lutte politique qui pénètre jusqu’aux ministères et aux services techniques, conflit fondateur qu’il vit passionnément, condamnant les provocations du maréchal de Mac-Mahon comme il a sévèrement jugé la division nationale creusée par les Versaillais lors de la Semaine Sanglante. Désormais, les louanges de sa hiérarchie sur sa compétence et son zèle se conjuguent aux compliments faits à sa rigoureuse probité morale ce qui, allié à la solidité de ses convictions républicaines, lui ouvre la voie royale de l’inspection générale puis de la vice-présidence du conseil général des ponts et chaussées. De ses débuts de carrière au sommet atteint en 1906 sous Clemenceau, autre visiteur et amateur de la démocratie américaine, Marcel Jozon aura cultivé le goût de l’écrit avec une continuité et une diversité étonnantes pour un ingénieur {6} .
Conférence faite à Château-Thierry aux membres de la société d’instruction populaire {7} le 7 mars 1874 par Marcel Jozon, ingénieur des ponts et chaussées.

Sommaire de la conférence
Entrée en matière.
Départ de Brest et traversée. 9 mai 1869.
Arrivée à New York le 20 mai. Aspect de la rade et de la ville. Topographie de New York. Rues. Maisons.
Uniformité de l’aspect des différents quartiers et des gens qui les habitent. Causes.
Omnibus. Bacs à vapeur.
New York 1 million. Brooklyn 400 mille. Jersey 100 mille.
Accroissement annuel 30 000 h.
M. Dudley Field 21 e rue n° 127 à l’Est de la 5 e A[venue].
Bureau. Maison. Signaux électriques. Jardin.
Opinion sur les États-Unis, sur New York
Le dimanche à New York. Églises.
Manières des Américains. Ils sont serviables, simples.
Leur politesse vis-à-vis des femmes.
Quelques mots sur l’égalité et la liberté en Amérique. Les Américains s’occupent tous de gagner de l’argent. Il y a égalité dans les métiers qui donnent le même profit.
Description géographique sommaire de l’Amérique et de l’itinéraire suivi.
Déclaration d’indépendance 4 juillet 1776. Population 3 millions
1810.7 millions. 1835. 14. 1860. 31 millions. 1870. 38,5. Double en 25 ans.
Blancs. 33,5 millions. Nègres et Jaunes 4 millions. Protestants 20 millions. Catholiques 2 millions. Non-inscrits 5,5.
Départ de New York pour les mines de charbon. Description d’un wagon. Traversée de Jersey-City.
Vallée du charbon. Description de la mine et du chemin de fer. Abondance des gisements de houille. Grève. Pourquoi les grèves durent peu en Amérique. Convention amiable. 3 f 50 par tonne de charbon. Un mineur extrait 6 t, donne 8 f au manœuvre et garde 13 f. En outre 1/8 de l’augmentation quand la tonne vaut plus de 20 f à N. Y.
Salaires des principaux ouvriers. Prix de la nourriture. Bien-être universel.
Philadelphie. Continental hôtel. Domestiques noirs.
Description de la ville. 700 000 h. Accroissement annuel 12 000.
Ville essentiellement américaine. Collège Girard. Tolérance religieuse.
Baltimore. 260 000 h. Ville du Sud. Chaleur étouffante.
Tous les travaux fatigants sont faits par des nègres. Visite à M. Merceret. Réception de Mme Merceret. Chaise oscillante. Négresse. Condition des Nègres à Baltimore.
Écoles de Baltimore. Faiblesse de l’instruction dans l’Amérique du Sud. Éducation pratique.
Lincoln. Instruction supérieure dans le Nord.
Ignorance et vanité des Américains. Leur prétendue supériorité en toutes choses. Trains. Rails du Baltimore RR.
Direction de la ligne cotonnière de Weldon.
Fabrique de Richmond.
Cet orgueil immense n’est pas irritant comme on pourrait le croire. C’est la vanité naturelle à la jeunesse.
Richmond. État désolé de la ville.
Condition des Nègres. Hôtel des planteurs. Nègres dans la rue.
Cimetière de Richmond. Les Américains n’ont pas de crainte superstitieuse de la mort et des morts. Vautours.
Départ pour l’Ouest. 400 lieues de RR puis 400 lieues de steamer.
Saint-Louis. Plus de trace de l’occupation française.
En 1804, population 2 000 ; en 1870 300 000.
M. Elder. Son opinion sur l’avenir de Saint-Louis. Son histoire.
Mme Elder. Habitudes des jeunes filles.
De Saint-Louis à Chicago. La Prairie. Il n’y a de culture que ce qui touche le R ail R oad.
Conditions différentes de la vie en Europe et en Amérique. Propriété de la terre. Les Américains ont toutes les qualités qu’on leur donne, mais ils n’ont pas à se débattre au milieu des nécessités politiques et des misères sociales de l’ancien monde.
Chicago fondée en 1837. En 1850 30 000 habitants ; en 1860 100 000 ; en 1870 300 000.
Relèvement des rues. Tunnel sous le lac.
Commerce et industrie de Chicago.
Faucheuses. Moissonneuses. Maisons en sapin.
De Chicago à Omaha. Limite du pays habité.
Chemin de fer du Pacifique. Tristesse de la prairie.
Gares. Montagnes rocheuses. Désert.
Indifférence des Américains pour le danger. Déraillement. Voie inachevée. Révolvers et biscuits.
Pays des mormons. Irrigations. Zion.
Vergers. Fleurs. Rues.
Mme Stenhouse. M. Stenhouse. Leur maison. Renseignements sur les mormons.
Le temple. Brigham Young et le méthodiste.
Bains pour les gentils. Bals donnés à l’église. Le lac Salé et la ferme mormone. Un Français mormon.
Je m’arrête au versant du Pacifique à moins de 150 lieues de San Francisco. J’étais à 2 500 lieues de Paris et j’avais fait plus du tiers du tour du monde. Je reviens d’une seule traite en 6 jours de Rail Road et 10 jours de steamer.
Conférence faite à Château-Thierry aux membres de la société d’instruction populaire le 7 mars 1874 {8}
Voyage aux États-Unis.

« Mesdames, Messieurs,
Vous avez certainement tous lu des récits de voyage aux États-Unis de l’Amérique du Nord, et vous connaissez, au moins dans leurs traits généraux, les mœurs et la constitution politique de cette partie du nouveau monde {9} . J’étais comme vous en 1869, quand je me suis décidé à traverser l’océan, et l’impression que j’ai ressentie pendant les trois mois qu’a duré mon voyage a été, sur bien des points, différente de celle à laquelle je m’attendais.
Je n’ai rien vu d’extraordinaire, rien fait qui mérite d’être mentionné, mais j’ai vécu pendant quelques semaines au milieu des Américains {10} . J’ai cherché à me rendre compte de leurs idées, de leurs sentiments, de leur manière d’agir, et j’ai noté bien des détails de leur vie habituelle, trop futiles pour être mis dans un livre sur les États-Unis, et qui cependant {11} m’ont paru présenter de l’intérêt, et m’ont semblé capables de bien faire comprendre le caractère particulier des peuples au milieu desquels je me trouvais.
Ce sont ces remarques que je voudrais vous indiquer, tout en vous faisant une courte description des pays que j’ai parcourus {12} .
Je suis parti de Brest le 9 mai 1869 sur un paquebot français, le « La Fayette » {13} . Il y avait grosse mer, notre embarquement, qui se faisait au milieu de la rade, nous a pris une partie de la journée, et ce n’est guère que vers 8 heures que le bateau s’est mis en marche. Tous les passagers étaient sur le pont. Nous regardions les côtes de la Bretagne qui semblaient s’abaisser peu à peu et descendre dans la mer à mesure que nous nous éloignions. Bientôt, le jour diminua, la terre disparut, et nous ne vîmes plus que la lueur intermittente des phares qui pendant quelques heures encore vint nous apporter comme un dernier souvenir de la patrie que nous quittions.
Le jeudi 20 vers midi, nous commençâmes à apercevoir la terre. C’est d’abord une petite ligne grise à l’horizon, puis elle grandit insensiblement, puis elle se découpe et commence à se colorer de teintes différentes. On aperçoit enfin des arbres, des maisons, des phares et des forts, et une suite indéfinie de bateaux de toutes grandeurs, à voiles et à vapeur. C’est l’entrée de la rade de New York.

La beauté unique de la rade de New York

Je ne connais rien de beau comme la rade de New York, c’est un lac immense sillonné en tous sens par des bateaux comme les boulevards de Paris le sont par des voitures. Les bords sont formés par des coteaux boisés, parsemés de maisonnettes pleines de fantaisie, décorées avec luxe par les commerçants de New York. [Elles entourent la baie et lui donnent un aspect que je ne puis mieux comparer qu’à celui de Meudon ou des environs de Saint-Cloud plus la baie, dont l’eau est jaunâtre, et les bateaux qui la sillonnent de toutes parts. L’Outer Bay donne, encore mieux que l’entrée de la Tamise, l’idée grandiose du port où l’on arrive.] Journal, Jeudi 20 mai.
Au fond, la baie est la ville, entourée d’eau de tous côtés et bordée de toute une escadre de bateaux, sloops, bricks, trois-mâts, clippers, ferries {14} . Leur nombre semble augmenter à mesure qu’on approche et on n’aperçoit les maisons qu’à travers une forêt de mâts qui s’étend à perte de vue.
New York est bâtie sur une grande île ayant la forme d’un carré long de 3 kilomètres dans un sens et de 20 dans l’autre. La partie basse de la ville, celle qu’on voit d’abord en arrivant de la mer, contient les magasins et les maisons de commerce. Elle est bâtie assez régulièrement, mais cependant les rues se croisent un peu en tout sens, et l’on voit qu’elles ont été tracées sans plan d’ensemble, et en tenant compte des sinuosités du rivage. Toute la partie haute de la ville est au contraire bâtie sur un plan régulier et singulièrement monotone. Il y a dans le sens de la longueur de l’île onze avenues parallèles ayant toutes 35 mètres de large et distantes les unes des autres de 300 mètres. Elles n’ont point de nom, on les désigne par leurs numéros. Toutes ces avenues sont traversées perpendiculairement par des rues qui toutes aussi sont parallèles les unes aux autres, et sur la même largeur. Si j’ajoute à cela que les maisons sont presque toutes bâties sur le même modèle et qu’elles ont même façade et même hauteur, vous comprendrez combien l’aspect de cette partie de la ville doit être uniforme. Il y a heureusement partout beaucoup de mouvement, et les rues de la ville basse sont à peine assez larges pour contenir la masse de gens et de voitures qui s’y pressent.
Rien ne frappe la vue quand on arrive à New York, toutes les rues, toutes les maisons se ressemblent, tous les hommes et toutes les femmes ont même costume et même physionomie ; on a beau parcourir la ville, et elle est immense, il semble qu’on voit toujours le même quartier et qu’on rencontre sans cesse les mêmes personnes.
Il y a cependant une chose qui frappe l’esprit, c’est le mouvement, c’est l’activité fébrile qui règne partout. C’est là le caractère propre de New York et un peu de toutes les villes américaines. Il existe à Paris des rues aussi fréquentées que celles de New York, mais il s’en trouve à côté de tranquilles, et même sur les boulevards l’animation n’est pas la même qu’à Broadway ou à Canal Street. Chez nous il y a toujours une bonne moitié des piétons qui ne font que se promener, qui marchent lentement comme s’ils voulaient allonger le chemin, là-bas chacun se presse et s’en va en ligne droite au point où il doit aller.
Les rues de New York sont très mal pavées, elles sont d’un parcours très difficile pour des voitures allant autrement qu’au pas, et en fait il y a très peu de voitures analogues aux fiacres des grandes villes de France. Mais toutes les avenues et un grand nombre de rues sont parcourues par des omnibus roulant sur des rails et traînés par des chevaux.
Dans les avenues principales, les omnibus, que nous avons appelés Américains, se succèdent pour ainsi dire d’une manière continue. Il y en a deux lignes, l’une descendante et l’autre montante, comme sur les chemins de fer, et grâce à cette disposition, les courses se font dans New York avec la plus grande facilité.
Je vous ai dit que New York était dans une île. Les deux bras de mer qui la séparent de la terre ont l’un 600 et l’autre 1 800 mètres de large. En face de New York, sur la terre opposée, se sont bâtis des faubourgs qui sont bientôt devenus de grandes villes. À l’Est et au Sud se trouvent Brooklyn, au Nord et à l’Ouest Jersey-City.
New York a 1 million d’habitants, Brooklyn en a 400 mille et Jersey-City plus de cent mille. C’est donc une agglomération de 1 500 mille [un million cinq cent mille] habitants, presque égale à celle de Paris, et qui bientôt la dépassera, car elle s’accroît de plus de 30 000 habitants par an.
À Brooklyn comme à New York, le bord de la rivière est couvert de bateaux, et entre les deux villes circulent constamment des bateaux à vapeur ne faisant qu’aller et venir pour transporter les voyageurs d’un bord à l’autre. Ces bateaux qui remplacent avec avantage les bacs de notre pays fonctionnent avec une rapidité étonnante et ne contribuent pas peu à donner aux rivières qui entourent New York l’animation extrême qui leur donne un si grand charme. Le bateau ne contient que la machine et un pont plat bordé de parapets sur les côtés. Le pont est du reste disposé comme une rue avec des trottoirs sur le côté et une chaussée au milieu. Une partie du bateau est couverte et renferme quelques bancs. Dès que le bateau arrive à terre, les voitures et les gens sortent en foule, chacun se démenant comme il l’entend pour arriver plus vite. Les plus pressés sautent à terre avant même que le bateau n’ait touché le bord, ce qui les premières fois surtout me paraissait fort imprudent, mais les Américains s’occupent peu de leurs voisins, et le gouvernement ne se croit pas obligé d’empêcher les gens de se casser le cou.
J’avais quelques lettres de recommandation pour New York, l’une d’elle était adressée à l’un des premiers avocats de la ville, M. Dudley Field, 21 e rue n° 127 à l’Est de la 5 e Avenue. J’allai à sa maison, on me renvoya à son bureau qui se trouvait au bas de la ville, au milieu du quartier des affaires. Ce bureau était placé au 3 e , à peine éclairé sur une cour. Les murs étaient nus, il n’y avait pas de rideaux aux fenêtres, pas d’autres meubles qu’un bureau, une bibliothèque, quelques chaises et une fontaine contenant de l’eau glacée avec un verre. Presque tous les cabinets de travail que j’ai vus sont meublés de la même façon. C’est pour leur maison d’habitation que les Américains réservent tous les ornements.


Immigration, insécurité, corruption administrative :
le creuset new-yorkais

Je causai assez longuement avec M. Field. Il est d’origine anglaise, mais très fier de l’Amérique, et place au-dessus de tout la république des États-Unis. J’avais déjà entendu parler de l’administration de New York qui n’était pas très honnête et des habitants qui m’avaient l’air de pratiquer hardiment tous les vices qu’on attribue aux Européens. « Ne jugez pas, me dit M. Field, de l’Amérique d’après New York. Ici nous sommes noyés par l’émigration. Il nous arrive chaque année 200 000 émigrants, irlandais ou allemands, que nous ne pouvons tous envoyer dans l’intérieur, et qui forment la partie la plus nombreuse, et la plus turbulente, de New York. Les vieux new-yorkais n’ont aucune influence sur les nouveaux venus, et ont renoncé à la lutte. La ville est aux mains de la canaille étrangère, et l’administration de New York depuis surtout la guerre de l’esclavage, est la honte de notre pays ».
[Je me présente à 2 heures au Consulat français, chez M. Barry. Je suis très courtoisement reçu. M. Barry n’est pas très fanatique de l’Amérique. Il m’engage à aller le voir le soir, et à loger à son hôtel. Il pourra ainsi plus facilement me piloter. Il m’indique l’adresse d’un ingénieur des Mines, M. d’Aligny, Washington Square 68. M. d’Aligny est depuis quinze ans en Amérique. Il habite surtout l’intérieur. Il a un peu oublié le français. Lui aussi ne prise qu’à moitié les Américains. Il retournera en France dès qu’il pourra se bâtir une maison comme il y en a à New York. Il me parle de New York en le comparant à Paris. Il m’engage à venir le voir le soir après dîner.
Je passe la soirée chez M. Barry, 53 West Street, où je vais aller demeurer. Je cause avec lui et un Américain qui m’a l’air peu partisan du Nord. Je parle de la visite que j’ai dû subir à la douane {15} et, à ce sujet, ces deux messieurs me font le tableau le plus triste des fonctionnaires américains, et en particulier des douaniers, percepteurs, receveurs, etc. Toutes les places sont données par les gouverneurs nommés par le suffrage universel. Le personnel administratif change souvent de fond en comble à une élection. Il est surveillé par ceux mêmes qui l’ont nommé et qui appartiennent au même parti. Il n’y a donc pas de contrôle sérieux. En outre, comme on ne peut faire sa carrière dans l’administration, les places qu’on occupe ne sont toujours qu’essentiellement temporaires et on n’a aucun intérêt à bien faire. On vole impudemment, disent ces messieurs, qui me citent les noms de deux ou trois employés à 6 ou 8000 francs qui sont devenus millionnaires en moins de trois ans. D’après eux, l’administration de New York est essentiellement malhonnête, depuis le haut jusqu’en bas de l’échelle. On ne prend une place de fonctionnaire qu’avec l’idée bien arrêtée de faire fortune en un ou deux ans. Il doit y avoir de l’exagération, mais je suis un peu étonné de cette accusation générale qu’on n’oserait pas porter en France contre l’une quelconque de nos administrations {16} .] Journal, vendredi 21 mai.

Si je rapporte ce propos, c’est que j’ai trouvé en effet que New York, qui est la ville de l’Amérique qu’on connaît le plus, est celle qui donne le moins bien une idée exacte des villes et des habitudes américaines. New York est une ville cosmopolite où l’on trouve presque autant d’Anglais et d’Allemands que d’Américains. C’est elle qui transforme les émigrants en citoyens des États-Unis et qui dans ce travail, qui se renouvelle sans cesse, est menacée à chaque instant de perdre son caractère propre de cité américaine, pour prendre les allures d’une immense banlieue où se réunissent tous les esprits aventureux ou pervertis de l’Allemagne et de l’Irlande.

[Dans ma visite à Dudley Field {17} , demander quel est le meilleur recueil des principales lois votées depuis 1867. Quel est le meilleur ouvrage traitant de la condition et du travail des femmes dans les manufactures.] Journal, Lundi 24 mai.

M. Field me conduisit chez lui. Il habitait la 21 e rue qui maintenant est presque au milieu de New York, mais au moment où il a acheté sa maison, il était presque à la limite de la ville. Il a alors fait établir un système de signaux électriques qui lui indiquent d’une manière continue l’état de toutes les ouvertures de sa maison. Chaque porte, chaque fenêtre a son numéro, et le tableau indique si la fenêtre est ouverte ou fermée. Une sonnerie électrique analogue à celle de nos télégraphes entre en mouvement dès qu’on ouvre une fenêtre. M. Field peut donc dormir tranquille dans sa chambre, bien sûr d’être immédiatement averti si des voleurs cherchent à s’introduire chez lui. Il me dit qu’il a déjà été attaqué trois fois, et il me montre de la façon la plus simple du monde deux boîtes à portée de son lit et qui renferment chacune un révolver chargé, l’un pour lui, l’autre pour sa femme. La ville est devenue du reste beaucoup plus sûre et depuis 1865, fin de la guerre de la Sécession, il n’y a presque plus d’attaques nocturnes à New York.

Le jardin associatif, singularité américain e

M. Field m’a enfin montré son jardin. Il est en face de sa maison, compris entre quatre rues, et forme une sorte de jardin public. Mais il est fermé par une grille et appartient à un certain nombre de propriétaires des maisons voisines qui se sont associés pour l’acheter et l’entretenir en commun.