Barnabé
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Description

Barnabé arrive à l’âge adulte. C’est un homme-enfant, un handicapé mental, qui découvre sa différence dans le regard des autres. Et le regard des autres, c’est surtout celui de Vanessa, la jolie métisse arrivée tout droit de la région parisienne, dont il tombe éperdument amoureux.
Un handicapé mental amoureux d’elle ? Voilà qui fait bien rire Vanessa, et beaucoup souffrir Barnabé.
Aussi, lorsqu’une série d’incendies volontaires se déclenche tout autour de Montdunon, il ne manque pas de témoins pour affirmer que l’on a vu Barnabé et son scooter rouge rôder aux alentours.
Se vengerait-il des sarcasmes dont il est l’objet ? Ou bien fait-il un coupable idéal ? Barnabé est-il un incendiaire ou un bouc émissaire ? Il affirme qu’il est innocent, mais doit-on le croire simplement parce qu’il est handicapé ?

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Publié par
Date de parution 30 septembre 2014
Nombre de lectures 730
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0034€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

BARNABÉ
Les mystères de l’Argentor


Sébastien Lepetit



© Éditions Hélène Jacob, 2012. Collection Mystère/Enquête . Tous droits réservés.
ISBN : 979-10-91325-23-3
Les mystères de l’Argentor


L’Argentor coule doucement quelque part entre la Charente, le Limousin et le Poitou. L’Or prend sa source au creux d’une fontaine résurgente nichée au fond d’un pré. L’Argent naît un peu plus loin, sur le flanc d’une colline. Les deux ruisseaux serpentent quelque temps entre les prés et les bois avant de s’épouser pour donner naissance à l’Argentor. La vallée se marque alors un peu plus. La petite rivière se faufile dans les forêts odorantes, glisse entre les prairies et les champs de blé, de betteraves ou de maïs, coule sous le viaduc d’une voie de chemin de fer oubliée, serpente au milieu des villages qui l’ont jadis ornée de ponts et de lavoirs puis là-bas, quitte la vallée pour aller se jeter dans la Charente.
Là, loin des autoroutes et des trains à grande vitesse, loin des villes et des aéroports, on pourrait presque dire loin du monde, dans cette vallée un peu à l’écart, des femmes et des hommes vivent. Ici, les pierres et les arbres content des histoires. Châteaux et fermes fortifiées rappellent que maints pouvoirs féodaux se disputèrent cette région. Églises indestructibles et abbayes ruinées portent en elles les terribles guerres qui se menèrent au nom de Dieu ou des hommes. Cimetières et monuments aux morts gardent les traces de ceux qui tombèrent au siècle dernier, tout près ou très loin, au nom de la liberté ou d’idéaux moins présentables. Même les chemins creux les plus isolés se souviennent des bruits de bottes, des embuscades, des traversées silencieuses la nuit tout au long d’une ligne imaginaire qui coupait la vallée en deux zones, l’une libre et l’autre non.
Et l’Argentor conte aussi l’autre histoire, la petite, l’histoire quotidienne des gens ordinaires. Là, une enseigne presque effacée peinte jadis au-dessus d’une grange aujourd’hui fermée rappelle que les bourgs regorgeaient encore d’artisans, il n’y a pas si longtemps, lorsque l’agriculture et l’élevage nourrissaient toute une population. Ici, la petite usine installée à la sortie du village montre que si la vie n’est plus la même, si beaucoup de jeunes ont choisi de partir chercher du travail en ville, certains sont encore là et construisent chaque jour à leur mesure la nouvelle réalité rurale. La supérette a remplacé les épiceries d’antan. Les écoles se sont regroupées pour survivre. Les ruraux d’aujourd’hui regardent à la télévision les banlieues s’enflammer et ne comprennent pas pourquoi là-haut on s’obstine à vouloir fermer les écoles dans les villages. Sans doute pour nourrir le mirage urbain, pour pousser un peu plus les gens à quitter la campagne et à aller s’entasser en banlieue, dans de grandes cages de béton, où ils vivoteront entre les murs tagués, le magasin hard discount et l’antenne locale de Pôle Emploi, recréant au bord de l’autoroute les jardins ouvriers, ersatz de campagne qui leur rappelleront les jardins de leurs ancêtres. Pendant ce temps, dans la vallée de l’Argentor, les gens vivent leurs petites histoires de tous les jours, loin des projecteurs et des caméras. Ils aiment, ils souffrent, ils vivent, ils meurent, ils vont travailler ou chercher un travail.
Ce sont ces petites histoires, ces tragédies de hameaux, ces comédies de villages et ces destins immenses de héros de canton que nous retrouvons dans Les Mystères de l’Argentor .
1 – Un nouveau fonctionnaire


Ça y est ! Je suis fonctionnaire. C’est monsieur le maire qui est venu me le dire à la maison hier matin. Grand-mère en a pleuré tellement elle était contente. Moi aussi, remarquez, j’étais drôlement content. Mais moi, j’ai mes raisons et ce ne sont pas les mêmes que Grand-mère.
On était à la maison, comme d’habitude. Grand-mère faisait un peu de ménage avant d’aller au marché. Tous les jours, c’est pareil. On se lève à six heures, parce que Grand-mère dit que ce sont les fainéants qui traînent au lit. Moi, j’aimerais bien rester un peu au lit, surtout parce que le soir, je lis en cachette et forcément après, j’ai du mal à me réveiller. Mais bon, il faut se lever à six heures. Ensuite, il faut prendre une douche parce que Grand-mère dit que ce sont les vauriens qui sortent sales. Et comme je ne suis pas un vaurien, je prends une douche. Lorsque je suis bien lavé, on prend le petit-déjeuner. Grand-mère sert le café et je coupe le pain pour faire des tartines avec de la confiture. J’aime bien la confiture parce que c’est sucré et Grand-mère ne veut pas que je mette trop de sucre dans le café. Alors quand je mange de la confiture, j’ai le goût du sucre qui coule dans la bouche. Parfois, il arrive qu’il n’y ait plus de confiture à la maison. Ça, c’est quand Grand-mère n’a pas encore touché la pension et que les confitures que Grand-mère a faites pendant l’été sont terminées. Dans ces moments-là, il faut faire des économies, alors il n’y a plus de confiture au petit-déjeuner. Mais ça ne fait rien parce que je sais que quand la pension arrivera, il y aura de nouveau de la confiture.
Quand nous avons fini le petit-déjeuner, il faut aller se laver les dents. Grand-mère dit toujours que si on ne se lave pas bien les dents, elles deviennent toutes noires comme dans les films de pauvres à la télé et puis elles tombent. C’est pour ça que les vieilles personnes, des fois, elles n’ont plus de dents. C’est parce qu’elles ne se sont pas lavé les dents après le petit-déjeuner. Quand on a terminé, il y a ce que Grand-mère appelle le travail d’intérieur. Normalement, quand on a un travail, c’est à cette heure-là qu’on part de la maison. Alors quand on n’en a pas, on doit faire comme si et faire le travail d’intérieur. Le travail d’intérieur, c’est quand on fait le ménage avant d’aller au marché. Enfin, Grand-mère dit que faire mon lit et ranger ma chambre, ce n’est pas vraiment un travail d’intérieur comme les autres et qu’il faudra que je continue à le faire.
Parce que moi, jusqu’à hier, je n’avais pas de travail donc je devais faire le travail d’intérieur comme faire la lessive, laver le sol, nettoyer les vitres et plein d’autres choses comme ça. Grand-mère, elle trouve toujours quelque chose à faire même quand on a tout fait. Elle dit qu’elle ne veut pas de fainéant chez elle. Mais maintenant, je ne serai plus obligé de faire le travail d’intérieur puisque j’ai un travail d’extérieur.
Hier matin, Grand-mère était occupée dans la cuisine et moi, je rangeais ma chambre. Enfin, il ne faut pas le dire à Grand-mère, mais je rangeais surtout ma collection. J’ai une très belle collection d’étiquettes. J’en ai de toutes sortes. Des étiquettes de fromages, de vin, de boîtes de conserve, de bonbons. J’ai même des étiquettes de la bibliothèque que la dame m’a données quand ils ont refait tous les rayonnages, avec des noms de grands auteurs. Ça fait presque comme si j’avais les livres.
J’étais donc dans la chambre quand la sonnette a retenti. Je n’ai pas bougé parce que des fois, c’est des représentants qui viennent voir Grand-mère, mais elle ne veut jamais discuter avec eux parce qu’elle dit qu’ils veulent surtout ses sous et qu’elle n’en a pas assez pour leur en donner. Si c’est ça, elle a bien raison. Mais là, ce n’était pas un représentant. C’était monsieur le maire en personne. Moi, j’étais tranquillement dans ma chambre quand Grand-mère m’a appelé. Il voulait me voir moi. Je suis allé vers la cuisine et Grand-mère m’attendait dans le couloir pour me demander tout bas :
C’est-y que t’as fait une bêtise ?
Ben non ! que j’ai répondu.
Je suis rentré dans la cuisine et Grand-mère me suivait. Elle était curieuse de savoir, mais je n’étais pas trop rassuré non plus. Je savais bien que je n’avais rien fait de mal. Je ne sors que l’après-midi pour aller à la bibliothèque ou pour me promener. Je me serais bien rendu compte si j’avais fait quelque chose. Quoique des fois, à l’école, il arrive qu’on soit puni alors qu’on n’a rien fait, juste parce que le maître croit qu’on a fait une bêtise. Ça, je m’en souviens. Alors ça ne veut rien dire d’avoir fait quelque chose ou non.
Bonjour, Barnabé ! m’a-t-il dit en me serrant fermement la main.
Bonjour, Monsieur le Maire.
J’étais très intimidé. Il faut dire que monsieur le maire, je le connais un peu comme tout le monde, mais je n’oserais jamais lui parler directement.
Je vous sers une tasse de café, Monsieur le Maire ? a demandé Grand-mère. Mais je vous en prie, assoyez-vous !
Volontiers !
Monsieur le maire m’a alors regardé sérieusement.
Barnabé, j’ai parlé de toi avec Hubert Chaumont. Il m’a dit le plus grand bien de toi. Qui plus est, il pense que je pourrais te faire confiance. J’ai la plus grande estime pour mon ami Hubert Chaumont. Aussi, je voudrais te proposer de travailler pour la mairie.
Grand-mère en a laissé échapper le pot à café qui s’est renversé sur l’évier. Monsieur le maire s’est retourné et a souri.
Ce n’est rien, Madame Blanchard. Un accident peut arriver à tout le monde. Si vous saviez comme il m’arrive parfois d’être malhabile !
Grand-mère était dans tous ses états. Elle a proposé de refaire du café, mais monsieur le maire n’a pas voulu. Il avait déjà bu un café avant de venir. Puis il s’est retourné vers moi.
Voilà ce que je te propose, Barnabé. Lundi, tu commenceras avec monsieur Dubard, le jardinier. Il te montrera. Rassure-toi, ce ne sera pas très compliqué. Nous avons besoin de quelqu’un qui pourrait s’occuper de divers petits travaux sur la voirie comme arroser les plates-bandes, ramasser les feuilles ou aider monsieur Dubard à s’occuper des fleurs.
J’étais si drôlement content, tellement que j’ai dit oui avant que Grand-mère me donne son avis. Ce n’était pas très grave parce qu’elle aussi elle était contente. Elle en pleurait de joie. Il fallait la voir serrer la main de monsieur le maire et lui dire des mercis longs comme le bras. Finalement, monsieur le maire est parti et Grand-mère et moi, on est restés tous les deux. Grand-mère pleurait toujours. Elle est venue vers moi et elle m’a serré très fort dans ses bras. Elle me faisait presque mal, mais elle était si heureuse que je ne lui ai pas dit.
Du coup, on n’a pas fini le travail d’intérieur hier matin. Avec Grand-mère, on est resté assis à la cuisine et on a parlé longtemps. J’étais un peu inquiet parce que je ne connais pas trop le travail du jardin. Je disais à Grand-mère que j’avais peur de ne pas bien travailler et que monsieur Dubard il ne soit pas content.
Mais ferme donc ta goule, qu’elle m’a répondu, tu vas bien apprendre comme tout le monde. T’as qu’à être déjà bien à l’heure pour l’embauche et la débauche et à bien écouter pour faire tout ce qu’il te dira. Pour peu que tu sois pas chien sur l’huile de coude, ça ira bien.
Je n’osais plus rien dire. Grand-mère est restée comme ça à penser et puis elle a dit :
Surtout, il ne faut pas dire que tu as peur de pas savoir faire. Monsieur le maire pourrait croire que tu n’es pas content d’avoir un travail et ça ne se fait pas de discuter quand on nous fait un cadeau comme ça. Un cheval donné, on ne regarde pas la bride.
Après manger, je suis allé dans le parc de la mairie, derrière la bibliothèque municipale, pour pouvoir réfléchir. J’aime bien être là pour réfléchir comme il faut. C’est un joli petit parc, pas très grand, mais avec des chants d’oiseaux et un bassin pour les poissons rouges. Je me suis assis sur un banc vert à côté du bassin et j’ai regardé les poissons qui jouaient à manger les reflets du soleil.
Je sais bien ce que tout le monde pense, même monsieur le maire, mais je ne suis pas si idiot que ça. Je sais bien que si le docteur Chaumont ne m’avait pas fait avoir la carte des handicapés, le maire ne m’aurait pas pris à la mairie. Parce que ça lui coûte moins cher au maire de me prendre avec la carte. Il est gentil le docteur Chaumont. C’est le président de la fanfare. Quand Papa était encore vivant, il jouait dans la fanfare de la ville. Il était drôlement fort. Il jouait de plein d’instruments. Moi, il m’a fait apprendre le tuba. Maintenant, je joue aussi dans la fanfare tout à l’arrière avec les tambours et la grosse caisse. Et souvent le docteur Chaumont, il vient me voir, pour me demander si tout va bien. J’aimerais bien savoir pourquoi il m’aide comme ça, parce que Papa, il disait toujours qu’il n’aimait pas le docteur Chaumont, que ce n’était pas quelqu’un de bien. C’est ça que je voudrais bien comprendre.
Alors hier, dans le parc de la mairie, j’ai pris une décision. Je me suis levé pour retourner dans la bibliothèque. Pour une fois, je ne suis pas allé chercher un nouveau livre. Cette fois-ci, je suis allé tout droit dans la pièce du fond. Madame Renard était là. Elle aussi elle est gentille madame Renard. Souvent je viens la voir et on parle tous les deux.
Au début, quand je venais, madame Brossac, la dame de la bibliothèque, m’embêtait toujours. À chaque fois, c’était la même chose. Je ne devais pas prendre n’importe quel livre. Pour les gens comme moi, il y avait le rayon enfant. Elle ne voulait pas que je prenne les beaux livres avec de grandes histoires parce qu’elle disait que je ne comprendrais pas. J’étais toujours obligé de laisser les livres que j’avais choisis et de partir avec ceux qu’elle me donnait. Même les enfants, ils ne voulaient pas de ceux qu’elle me donnait. Et puis un jour, madame Renard s’est trouvée en même temps que moi avec madame Brossac. Elle s’est fâchée tout rouge.
Mais c’est scandaleux ce que vous faites. Qu’en savez-vous de ce qu’il peut comprendre, de ce qu’un livre peut lui apporter ?
Madame Renard est souvent dans la salle du fond. Elle écrit des livres savants et elle est professeur. Madame Brossac n’a pas su quoi dire. Depuis, je peux prendre les livres que je veux et madame Renard me demande souvent de venir la voir pour lui dire comment j’ai trouvé un livre, ce que j’ai aimé. Des fois, elle m’emmène dans les rayons et elle me conseille des livres. Il n’y a qu’une chose que je n’ai pas osé lui demander. J’aimerais bien un jour lire un livre qu’elle a écrit, mais je n’en ai pas trouvé dans la bibliothèque et ils doivent être bien trop durs pour moi.
Hier, madame Renard était là, avec ses cheveux blonds presque blancs et des petites lunettes rigolotes, comme s’il n’y avait que la moitié des verres. Mais elles sont entières. Elle m’a expliqué qu’elle mettait des lunettes comme ça pour lire parce que ses yeux sont fatigués en vieillissant. Quand je suis entré dans la pièce, je me suis assis sans rien dire à la table, en face d’elle, et j’ai attendu qu’elle lève la tête pour ne pas la déranger dans son travail, comme je fais d’habitude. Je n’ai pas eu besoin d’attendre. Elle m’a fait un grand sourire :
Bonjour Barnabé. Quoi de neuf aujourd’hui ? Tu as choisi un nouveau livre ?
Non, je voulais juste vous demander quelque chose.
Je t’écoute.
Voilà. Monsieur le maire m’a donné un travail. Bientôt, je serai fonctionnaire municipal. C’est comme ça qu’il me l’a dit.
Toutes mes félicitations. Je suis heureuse pour toi.
Alors voilà, je me suis dit qu’un fonctionnaire, c’est quelqu’un d’instruit. Et comme maintenant je suis fonctionnaire, j’ai décidé que je voulais écrire un livre. Oh, pas comme vous, pas un livre aussi intelligent, mais un livre à moi. Mais je ne suis pas très fort pour écrire, je fais plein de fautes. Alors je me suis demandé si vous ne seriez pas d’accord pour corriger mes fautes, quand j’aurai fini. Enfin, vous voyez ce que je veux dire.
Mais c’est une merveilleuse idée, ça, Barnabé. Bien sûr que je veux bien t’aider. Je serai même très fière si tu réussis. Tu sais, tout le monde n’est pas capable d’écrire un livre.
Mais il ne faudra pas changer ce que j’ai écrit, hein ! Juste corriger mes fautes.
Je te le promets. {1}
Je suis ressorti heureux. Maintenant, je sais que je vais pouvoir écrire ce que j’ai envie sur ma vie, sur Montdunon, sur les gens et puis sur ce que je sais. Car j’en sais des choses. Bien plus que les gens ne croient. Et je suis sûr qu’il y en a certains qui ricanent, qui me moquent aujourd’hui. Mais ils riront beaucoup moins quand ils auront lu mon livre. Ah ça oui, c’est sûr ! Ils riront beaucoup moins quand ils verront passer Barnabé…
2 – Une chouette citrouille


J’ai trouvé une chouette. Qu’est-ce qu’elle est mignonne ! On dirait un bébé. Elle a de toutes petites plumes. Elle était cachée derrière un buisson, sous le grand chêne au fond du parc de la mairie. En ce moment, c’est souvent là que je travaille. D’après monsieur Dubard, au printemps et en été, il y a surtout des choses à faire dans le parc, comme ramasser les papiers, tondre la pelouse, tailler les buissons et plein d’autres choses. Mais moi, je ne fais pas tout ça. Monsieur Dubard a dit qu’on verrait ce que je sais faire et pour l’instant, il dit que ce n’est pas grand-chose. En attendant, je ramasse surtout les papiers. Quand il n’y en a plus, je vais dans la rue pour en ramasser partout où il y a de l’herbe, sur les parterres ou sur la place. Heureusement que Montdunon est une petite ville. Sinon ce serait fatigant.
En automne et en hiver, ce sera différent. On ira d’abord dans les rues pour ramasser les feuilles qui tombent des arbres. En fait, il y en a surtout sur l’avenue du Général de Gaulle. C’est la grande rue de Montdunon et quand les feuilles mortes sont mouillées, les trottoirs sont tout glissants. Parfois, des gens tombent et se font mal. C’est pour cela que monsieur le maire veut quelqu’un pour ramasser. En fait, j’ai un vrai travail qui rend service aux gens. C’est ce que m’a dit Grand-mère quand je lui ai expliqué. Elle m’a dit que les gens âgés, c’est dangereux quand ils tombent et que je peux être fier de mon travail. Il y a aussi beaucoup de feuilles sur les berges de l’Argentor mais là, c’est moins grave. Les gens font plus attention. On ira quand même les ramasser mais seulement quand il n’y en aura plus sur les trottoirs et dans le parc de la mairie c’est-à-dire pas souvent a dit monsieur Dubard en riant. Quand il rit, monsieur Dubard, il met sa bouche tout en rond. Des fois, j’imagine qu’il met un chapeau melon parce qu’il a une moustache un peu comme les Dupont et Dupond dans Tintin. Mais il est plus gros qu’eux et il porte une salopette de travail.
Pourquoi je disais tout ça déjà ? Attends, je me relis… Ah ! Je me souviens. Ma petite chouette ! Après manger, monsieur Dubard a dit qu’il fallait replanter des fleurs par terre à côté de la stèle de « mon Général ». Quand il dit ça, monsieur Dubard, c’est pour se moquer de monsieur le maire. C’est vrai qu’à Montdunon, il y a déjà l’avenue du Général de Gaulle, et la grande place avec la fontaine, c’est aussi la Place du Général de Gaulle. Et puis dans le parc, avec les anciens combattants, monsieur de maire a mis une stèle pour le Général de Gaulle. Du coup, monsieur Dubard, il dit que monsieur le maire, il aime tellement le Général de Gaulle que si un jour il construit des toilettes publiques, il les appellera les « toilettes mon Général ». Enfin, lui, il ne dit pas toilettes, mais Grand-mère ne voudrait pas que je dise le même mot que lui. Bref, il fallait replanter des fleurs par terre à côté de la stèle de « mon Général ». J’ai poussé la brouette avec les outils et je suis allé avec lui. Comme il ne veut pas que je touche aux fleurs, je regardais la stèle et j’essayais de frotter le bronze, pour qu’il brille. Alors monsieur Dubard m’a dit qu’il en avait marre de m’avoir dans ses jambes et que je ferais mieux d’aller ramasser les papiers un peu plus loin. Des fois, comme ça, monsieur Dubard, il s’énerve un peu et il n’est pas toujours très gentil. Mais Grand-mère dit que c’est normal parce que je ne connais pas encore le métier et que monsieur Dubard, il n’a pas l’habitude d’avoir quelqu’un avec lui. Elle dit que je dois faire des efforts pour l’aider sans trop le déranger.
Mais ce n’est pas facile de savoir quoi faire. Si je ne fais rien, il me gronde et m’envoie ramasser les papiers gras, et si j’essaie de faire quelque chose, il dit que je fais mal, il me prend les outils des mains pour aller plus vite et m’envoie ramasser les papiers gras. À force, ça ne sert à rien parce qu’il n’y a presque plus de papiers. Il ne vient pas assez de monde dans ce parc pour qu’il soit si sale. Et puis les gens de Montdunon font attention et la plupart mettent dans les poubelles vertes. Alors je décroche les poubelles vertes et je vais les vider dans la benne derrière la haie. Elles sont souvent presque vides mais c’est mieux que de ramasser des papiers quand il n’y en a pas. Je suis peut-être pas très intelligent, comme dit monsieur Dubard, mais ça, aller vider les poubelles, c’est moi qui y ai pensé tout seul !
Après manger, quand monsieur Dubard m’a dit d’aller ramasser les papiers, je suis allé au fond du parc pour aller chercher la poubelle qui est à côté du vieux chêne. J’aime bien ce chêne. Il est si gros que ses racines sont plus grosses que mes jambes. Et par terre, il y a une très grosse racine qui sort un peu de terre et où un chien a gratté. La première fois que je l’ai vue, ça m’a rappelé un livre de la bibliothèque. C’était un Oui-Oui . Faut dire que je les ai tous lus vu que c’était ce que madame Brossac me faisait prendre. Il y avait aussi Fantômette et Le Club des cinq . Et puis aussi Langelot , l’agent secret. Le problème avec les Oui-Oui , c’est qu’ils sont trop faciles. Je peux en lire deux en un seul soir. Enfin, pas tout à fait mais presque. Alors je les ai tous lus plusieurs fois. Dans un des Oui-Oui , il y a des korrigans qui sont des brigands et qui volent le taxi jaune de Oui-Oui {2} . Heureusement, Oui-Oui et Potiron les ont retrouvés. Ils cachaient le taxi jaune dans un grand chêne creux et on passait sous une grosse racine pour y entrer. Alors le gros chêne du parc de la mairie, j’aime bien imaginer que c’est le chêne des korrigans de Oui-Oui. J’essaye de voir où est cachée l’entrée secrète. J’aimerais bien être un korrigan. Je ne serais pas un méchant bien sûr, mais un korrigan gentil, qui fait des farces à tout le monde. Je pourrais rentrer dans les arbres et monter tout en haut par un escalier en colimaçon creusé dans le tronc. Et puis je m’assoirais sur une branche et quand les gens passeraient, je leur lancerais des choses à la figure comme une bombe à eau, du caca d’oiseau ou des fleurs si c’est des gens que j’aime bien. Et puis j’aurais plein de pouvoirs magiques. Je pourrais lancer des sorts quand quelqu’un est méchant avec moi. Par exemple, je pourrais faire pousser des oreilles de lutin tout en pointes à monsieur Dubard, ou bien un nez de sorcière à madame Brossac de la bibliothèque. Mais il ne faudrait pas que je me fasse prendre parce que madame Renard me ferait les gros yeux et Grand-mère se fâcherait toute rouge. Ouh là là ! Non, elle n’aimerait pas ça Grand-mère.
Oh ! J’ai encore oublié la chouette. C’est pas facile d’écrire un livre parce que j’oublie toujours ce que je voulais dire. Le chêne, c’était à cause de la chouette. Parce que lorsque je suis allé chercher la poubelle, je me suis arrêté sous le chêne pour voir si cette fois, on apercevait l’entrée des korrigans. Juste à côté, sous le buisson, il y avait une petite boule de plumes blanches. J’ai tout de suite reconnu que c’était une chouette, une toute petite chouette. J’ai regardé au-dessus, dans l’arbre, pour voir si sa maman était là. Mais il n’y avait personne. J’étais content, car je pouvais la garder du coup. Pour le moment, elle est petite et elle a dû se faire mal en tombant parce qu’elle ne vole pas. Je me suis assis sur la grosse racine avec la chouette dans les bras et je me suis mis à réfléchir.
Un jour, Grand-mère s’est fâchée très fort. C’était quand j’ai commencé ma collection d’étiquettes. Je trouvais qu’elles étaient très belles mais que c’était dommage de les laisser dans une boîte. Alors je suis descendu dans la cuisine et j’ai ouvert le tiroir à attirail. C’est là que Grand-mère met ses petits outils et toutes les petites choses qu’elle ne sait pas où mettre. J’ai pris une boîte de punaises et je suis remonté dans ma chambre. Quand Grand-mère est rentrée, elle est restée la bouche ouverte à la porte de ma chambre. Je croyais que c’était parce qu’elle était surprise et qu’elle trouvait ça très beau. Comme ils disent dans les livres : « Elle en resta sans voix ! » Ça veut dire qu’on a la bouche ouverte et qu’on ne dit plus rien tellement on est surpris. Grand-mère était comme ça mais elle s’est vite remise à parler, ou plutôt à crier. Elle a dit que j’avais abîmé la tapisserie toute neuve en faisant plein de trous avec les punaises pour mettre mes cochonneries. Je lui ai dit que je n’avais pas pensé à ça et elle m’a dit :
Mais bon sang de bois, Barnabé, essaie donc de réfléchir un peu avant de faire une bêtise !
Grand-mère, elle dit souvent des trucs bizarres comme ça. Quand j’étais petit et que je tombais, je pleurais souvent parce que ça m’avait fait mal. Alors Grand-mère, elle me tendait la main de loin et elle me disait : « Viens par ici, mon lapin, je vais te relever ! » Ça me faisait un peu rire mais je pleurais quand même et puis je me relevais tout seul.
Depuis que Grand-mère m’a grondé pour les étiquettes, avant de faire quelque chose, je réfléchis pour ne pas faire de bêtise. Enfin, ça ne marche pas toujours mais au moins j’ai réfléchi alors je n’y peux rien si je fais quand même une bêtise et Grand-mère ne peut rien dire. Je me suis donc assis avec la chouette sur les bras et j’ai réfléchi. D’abord, il fallait lui trouver un nom {3} . J’aime bien trouver des noms pour les choses. Après on peut lui parler ou parler d’elle plus facilement. Là j’ai pensé qu’elle était tombée de l’arbre aux korrigans, là où Oui-Oui a retrouvé sa voiture. Comme Oui-Oui est venu la chercher avec son ami Potiron, j’ai décidé d’appeler ma chouette Citrouille. C’est rigolo comme nom, on peut dire plein de choses rigolotes avec : elle est chouette Citrouille. Elle a la trouille ma chouette. Citrouille est une chouette chouette qui a la trouille.
Après, j’ai pensé à ce que j’allais en faire. D’abord, il fallait la ramener à la maison. Pour cela, il fallait que je passe devant monsieur Dubard et il était encore trop tôt pour rentrer chez moi. Alors j’ai eu une idée. Comme Citrouille est toute blanche, il suffisait que je la mette dans la poubelle à papiers et que je l’emmène comme ça de l’autre côté du parc, derrière la haie. Là, je n’aurais qu’à cacher Citrouille sous la haie et à la récupérer en rentrant. Une fois à la maison, je pourrais l’installer dans ma chambre. Et je demanderais à Grand-mère si elle sait où on peut trouver une cage. J’aimerais bien avoir une vraie cage arrondie en haut avec une boucle pour l’accrocher. Je pourrais dire que Citrouille est une chouette magique, comme celle de Harry Potter, et qu’elle apporte des messages à mes amis sorciers. Tiens peut-être que les sorciers sont amis avec les korrigans du grand chêne. Oui et c’est pour ça que j’ai trouvé Citrouille au pied du grand chêne des korrigans. C’est peut-être une chouette qui a cogné dans l’arbre comme Erold, le vieux hibou de Ron. Quoique Erold est un vieux hibou, alors que Citrouille est une toute jeune chouette.
J’ai tout fait comme je l’avais pensé et je suis retourné à mon travail. Monsieur Dubard ne s’est rendu compte de rien. J’étais très content mais en même temps, j’avais un peu peur que Citrouille ne se sauve ou bien que quelqu’un d’autre ne la trouve. Mais tout s’est bien passé. À quatre heures et demie, monsieur Dubard m’a dit de rentrer parce qu’il avait autre chose à faire. Il devait aller voir la secrétaire de mairie pour faire des papiers. Il a souvent des papiers à faire à cette heure-là. Et même que j’ai remarqué que c’était presque tous les mardis. Moi je sais qu’en vrai, il ne va pas voir la secrétaire de mairie. L’autre jour, je l’ai vu partir vers le Pont-Vieux au-dessus de l’Argentor. Mais au lieu de traverser comme pour rentrer chez lui, il a tourné à gauche et a longé la berge. Moi je voulais aller me promener alors je l’ai suivi un peu. C’est bien parce que personne ne fait attention à moi. Ils pensent que je suis trop bête pour voir et comme je ne dis rien, ils pensent que je n’ai pas vu ou pas compris. Un peu plus loin, il est entré par une petite porte en bois. Personne ne pouvait se douter mais moi je l’ai vu. La petite porte où il est rentré, je la connais. Elle donne dans le petit jardin derrière chez Patrice Boureuil. Sauf que le mardi, Patrice Boureuil ne peut pas être chez lui. C’est l’heure où il va sur le terrain de foot à l’autre bout de la ville, sur la route qui monte à La Mendelière, pour entraîner l’équipe des minimes après l’école.
Mais aujourd’hui, je ne l’ai pas suivi. J’en ai profité pour aller chercher Citrouille et rentrer chez moi. Grand-mère a été surprise de me voir rentrer. D’habitude, je ne rentre pas si tôt. Après le travail, je vais toujours me promener un peu ou je passe à la bibliothèque. Mais les autres jours, je n’ai pas Citrouille avec moi. Grand-mère a poussé un cri en la voyant :
Qu’est-ce que c’est-y que tu me ramènes encore comme cochonnerie ?
Ce n’est pas une cochonnerie, Grand-mère, c’est une jolie petite chouette. Elle a besoin d’être soignée. Dis, tu ne crois pas que je pourrais la garder ?
Une chouette ? Tu m’auras tout fait ! De toute manière, garder une chouette, c’est pas possible. Elle crèverait. C’est un oiseau sauvage. On peut la soigner mais si elle survit, faudra la relâcher.
J’ai failli répondre que Harry Potter avait bien une chouette à lui et qu’elle ne crevait pas, mais je me suis mordu la lèvre pour ne rien dire. Grand-mère se serait mise en colère. Elle n’aime pas que je parle des livres comme s’ils étaient vrais. Il faut que j’apprenne à avoir les pieds sur terre. « Les rêves, ça se fait la nuit dans son lit. Le jour, il faut avoir les idées claires ! » qu’elle me dit tout le temps. Des fois, je lui réponds qu’on ne peut pas savoir si ce qui est dans les livres est vrai ou pas. Et puis il y a beaucoup de livres où ce qui est écrit est vrai et on a souvent du mal à faire la différence entre le vrai et le faux. Par exemple, à l’école, on nous avait parlé des rois Louis. Et puis dans un livre que j’ai lu à la bibliothèque qui s’appelle Les Trois mousquetaires , on parle aussi du Roi Louis. Et puis après, madame Renard m’a dit en riant que les trois mousquetaires n’étaient pas vrais alors que Louis XIII et les autres, eux, étaient bien vrais. Alors peut-être que Harry Potter est vrai aussi, comme Louis XIII. Mais quand je dis ça, Grand-mère se fâche encore plus fort.
Là, je ne voulais pas qu’elle se fâche, je voulais juste qu’elle dise oui pour qu’on soigne Citrouille. Et pour l’instant, elle a dit oui. Alors je suis content. Grand-mère a pris un carton dans le cellier et a mis du papier journal au fond. Puis elle a ajouté des chiffons pour qu’elle soit à l’aise. Ensuite, nous lui avons donné à manger, du pain trempé dans du lait. Je voulais ajouter de la confiture, mais Grand-mère a haussé les épaules : « Ça va pas, non ? » Je n’ai pas insisté pour ne pas la mettre en colère. Ce soir, j’étais vraiment trop content. Grand-mère m’a montré comment faire manger Citrouille avec une petite cuillère, en faisant doucement couler le pain écrasé dans son bec.
Tiens, mange, ma jolie Citrouille ! que je lui ai dit.
Comment que c’est-y que tu l’as appelée ? m’a demandé Grand-mère qui était déjà repartie pour éplucher des patates.
Citrouille, que j’ai dit doucement parce que j’avais peur de me faire gronder.
Citrouille, pour une chouette blanche ! Il n’y a vraiment que toi pour inventer des trucs pareils.
3 – L’oppidum de La Mendelière


Aujourd’hui, c’est samedi. Le samedi, je ne travaille pas. C’est comme ça pour les fonctionnaires. On ne travaille pas le samedi et le dimanche. Enfin, pas tous les fonctionnaires ! À la mairie on ne travaille pas, mais à l’école, le maître il est là même le samedi. Comme le facteur !
Pour moi, il y a quand même le travail d’intérieur. Maintenant, je n’y suis plus obligé la semaine, mais le samedi si. Grand-mère m’a expliqué que même quand on a un travail, il faut faire le grand ménage pour que la maison reste propre. Et le samedi, tout le monde participe. D’abord, il faut changer les draps et les serviettes de la salle d’eau. Ça, c’est mon travail à moi, sauf pour remettre les draps propres parce que je n’y arrive pas tout seul. Des fois, quand Grand-mère est énervée, elle dit que je ne vais pas assez vite et qu’elle y arriverait mieux toute seule avec son bâton de lit. Moi, j’ai essayé le bâton de lit mais c’est drôlement dur. Grand-mère, elle y arrive du premier coup. Elle borde le drap au pied du lit, elle se met sur le côté et elle pose le haut du drap sur le bâton. Là, elle fait un grand mouvement au-dessus du lit avec son bâton, comme si avec son bâton elle avait un bras tellement long qu’il irait jusqu’à l’autre côté du lit. Et le drap se met à sa place comme il faut, sans un pli. Elle refait pareil avec les couvertures et elle jette l’édredon par-dessus. J’aime mieux l’édredon de Grand-mère que le mien, parce que le sien est tout gonflé quand elle a fini de faire son lit et le soir, ça donne encore plus chaud.
Après les lits, Grand-mère va mettre les draps à laver et nettoyer la salle d’eau. Pendant ce temps, moi, je dois passer le chiffon sur les meubles pour enlever la poussière. Et il faut faire très attention pour ne pas casser les bibelots de Grand-mère. Avant, quand j’étais petit, Grand-mère ne voulait pas me laisser faire parce qu’elle avait peur que je casse quelque chose. Une fois, j’ai voulu regarder la photo de maman qui est dans le cadre doré sur la commode de la salle à manger. Grand-mère l’avait posée sur un napperon qu’elle avait fait elle-même. Le problème, c’est que je n’ai pas fait assez attention. Je ne sais pas comment j’ai fait, mais en prenant le cadre, j’ai entraîné le napperon et la robe en crochet d’une belle poupée en porcelaine blanche qui était juste à côté. Pour le napperon, ce n’était pas très grave. Mais la poupée est tombée par terre. Elle s’est cassée en mille morceaux. J’ai pleuré parce que j’étais triste d’avoir fait une bêtise et Grand-mère a crié très fort. Maintenant, je suis grand et je peux passer le chiffon. Mais je fais très attention. Je prends les bibelots un par un et je les pose sur la table de la salle à manger. Quand il n’y a plus rien sur la commode, je mets un petit peu de Plizz et je passe le chiffon sur le bois. Ensuite, je reprends les bibelots un par un sur la table, je les essuie avec mon chiffon et je les remets à leur place sur la commode. Il faut être très soigneux pour être sûr de ne rien casser et il faut aussi faire attention parce qu’avec le Plizz, les bibelots peuvent glisser sur le bois. Quand tout est fini pour la commode, je peux refaire pareil avec le grand meuble à vaisselle. Pendant que je finis de faire la poussière, Grand-mère passe le balai dans toute la maison. Puis quand tout est prêt, elle m’envoie chercher le pain pendant qu’elle passe la serpillière.
Le samedi après-midi est plus intéressant. J’aide Grand-mère à étendre les draps et après je peux aller me promener. Elle s’installe sur son fauteuil à côté de la fenêtre pour voir ce qui se passe dans la rue et elle fait du crochet ou du tricot selon les jours. Souvent, elle s’endort avec son tricot sur les genoux. Quand il pleut, je reste à la maison pour lire. J’aime bien regarder Grand-mère dormir sur son fauteuil. C’est rigolo parce que des fois, elle sursaute en poussant un petit cri ou un gros soupir. Elle se secoue un peu en faisant « Bououououh ! » comme s’il faisait froid et qu’elle cherchait à se réchauffer, puis elle se remet à tricoter. Et la plupart du temps, elle fait quelques mailles et se rendort. Des fois, je la taquine avec ça, mais elle me dit que ce n’est pas beau de se moquer des vieux. Je continue quand même parce que je vois bien que ça la fait rire aussi. Alors, elle me dit « Ah ! T’es vraiment un grand couillon ! »
Aujourd’hui, il a fait beau temps. Alors quand Grand-mère s’est assise avec son nouveau crochet derrière la fenêtre, je lui ai fait un bisou et je suis parti me promener. J’ai traversé le jardin d’enfants où je venais jouer avec Papa quand j’étais petit et j’ai rejoint la Voie Latine. Madame Renard m’a raconté un jour qu’il y a très longtemps, au temps des Romains, la Voie Latine était une grande route très importante. Il y avait des chars avec des chevaux qui passaient à toute vitesse pour aller vers Poitiers. À cette époque-là, ça ne s’appelait pas Poitiers mais je ne me rappelle plus comment c’était. Maintenant, comme on a des voitures et des camions à la place des chars, ils ont construit la grande route de Poitiers, celle qui vient du Pont-Neuf et passe devant l’école. Alors la Voie Latine, elle sert surtout à la promenade.
Quand il fait chaud, ça fait du bien de passer par là parce que la route est toute creusée et en haut, sur les bords, il y a des arbres qui font de l’ombre. Après la route descend et passe sous le petit pont en pierre. Dessus, c’est la vieille voie de chemin de fer. Maintenant, il n’y a plus de train à Montdunon et dans la gare, ils ont mis la caserne des pompiers. Des fois, sur les rails, il y a des gens qui passent sur des voitures à pédales toutes bizarres. Ils peuvent aller drôlement loin comme ça, le long de la vallée, au moins jusqu’à Sasseran-la-Dole et peut-être même jusqu’à Angoulême. Enfin peut-être pas quand même, mais très très loin. Quand on continue à descendre la voie romaine, on passe sous la grande route et on arrive directement à la Fontorse. C’est le vieux quartier de Montdunon, avec des rues toutes en pavés. Au milieu du carrefour, il y a une jolie fontaine avec de l’eau qui coule dans un bassin. Quand c’est la fête à Montdunon, en été, il y a plein de musique et les gens dansent dans les rues. C’est drôlement bien, mais Grand-mère ne veut jamais me laisser rester le soir parce qu’il est trop tard. Elle dit qu’il faut faire attention à tous ces voyous qui viennent d’ailleurs et qui n’arrêtent pas de boire de la bière. Un jour, j’en ai bu de la bière. Mais il ne faut pas le dire à Grand-mère. C’était il n’y a pas longtemps. Je suis descendu en ville et sur la terrasse du Saphir, il y avait des copains. Enfin, c’est pas vraiment des copains, mais des jeunes de Montdunon. Le Saphir, c’est un bar où il y a des baby-foot et des flippers. Il y a même un billard, mais je n’ai jamais pu essayer parce que la dame du bar me l’a interdit. Elle dit que ça coûterait trop cher si j’abîmais le tapis. C’est même pas vrai parce que le tapis, il est déjà tout abîmé avec des cigarettes.
Les copains m’ont vu passer et m’ont appelé. C’est Cédric Morel surtout qui me faisait signe de venir vers eux. Ils riaient et m’ont dit de m’asseoir. Il y avait aussi Stéphane Vinot et Benoît Bonnet. Les deux filles, c’étaient Magali Sainsart et Christelle Vinot. Christelle, c’est la cousine de Stéphane. Elle est très jolie et elle sourit toujours. Quand elle sourit, ça lui fait comme des trous dans la joue alors moi j’aime bien la regarder. Mais je ne la regarde pas trop parce qu’après, les autres se moquent de moi. Souvent, elle met des habits où on voit bien la forme de ses seins. J’aimerais bien pouvoir les toucher mais il ne faut pas avoir des vilaines idées comme ça. J’aime bien Christelle. Des fois, elle se moque un peu de moi, pour de rire. Mais des fois aussi, elle me défend et elle dit à Cédric d’arrêter. Cédric, c’est son copain alors quand elle se fâche un peu, il arrête tout de suite. Lui, il est plus méchant. Il a des cheveux presque blancs tout dressés sur la tête et une boucle d’oreille. Un jour, j’ai dit à Grand-mère que j’aimerais bien avoir une boucle d’oreille mais elle a répondu « Ben v’là t’y pas aut’ chose ? Quand on a une boucle d’oreille, c’est qu’on est soit une fille, soit une vache. C’est-y que tu veux aussi une cloche autour du cou ? ». Alors j’en ai plus parlé.
Cédric, c’est lui qui m’a donné mon surnom. Il dit que j’ai des oreilles très grandes et très décollées. Quand j’ai demandé à Grand-mère, elle m’a dit que ce n’était pas vraiment vrai. Mais en fait, je sais bien que j’ai les oreilles décollées. Et puis quand Cédric m’embête, des fois il me fait rougir et mes oreilles sont toutes rouges. Une fois, quand il a vu ça, Cédric il a ri très fort et il a dit que finalement, avec des oreilles comme ça, ce n’est pas Barnabé qu’il fallait m’appeler mais Babar. Maintenant, ceux qui veulent se moquer de moi, ils m’appellent Babar ! Moi, j’aime pas qu’ils m’appellent comme ça parce que je ne ressemble pas à un éléphant, alors ce n’est vraiment pas gentil.
Ce jour-là, j’étais content qu’ils m’appellent. J’ai fait un sourire à Christelle mais elle regardait Cédric avec des gros yeux. Lui, il me disait :
Dis donc Babar, on se demandait si tu avais déjà bu de la bière !
Oh non ! que j’ai répondu. Grand-mère ne voudrait jamais.
Là, je me suis mordu les lèvres. Je n’aurais pas dû dire ça parce que chaque fois que je parle de Grand-mère, Cédric se moque de moi. Ça n’a pas manqué. Il a éclaté de rire puis il m’a dit :
Babar, je t’adore. T’es tabayaud {4} mais tu m’éclates. Tu sais quoi ? Je t’offre une bière. Ne t’inquiète pas, on ne dira rien à Mère-Grand !
Il m’a tendu son verre et m’a regardé. J’avais bien compris qu’il attendait que je fasse une grimace ou que je crache. Alors j’ai bu une gorgée en faisant bien attention à ne rien montrer. C’était très amer et vraiment pas bon. Mais j’ai fait comme si j’aimais ça et j’ai dit que c’était bon.
Eh, mais c’est qu’il aime ça le bougre, a dit Cédric.
Tout le monde riait sauf Christelle. Alors elle a haussé les épaules et a dit :
Le plus idiot des deux n’est pas celui qu’on croit, mon pauvre Cédric.
Mais je ne fais rien de mal, a répondu Cédric, je bois juste un verre avec mon ami Babar.
Je ne savais pas trop quoi faire alors je suis parti. Comme j’avais toujours un goût amer dans la bouche, je suis passé par la Fontorse pour boire un peu d’eau. Je ne voulais pas non plus que Grand-mère sente que j’avais bu de la bière. J’étais assez content parce que Cédric avait voulu se moquer de moi et ça n’avait pas marché. D’abord parce que Christelle avait dit qu’il était idiot et ensuite parce que moi, j’étais content d’avoir pu goûter de la bière, même si ce n’est pas bon. Maintenant quand je passe à la Fontorse, ça me fait un souvenir.
Cet après-midi, je suis passé à côté de la Fontorse mais je ne suis pas allé vers le Saphir. J’ai continué la route des Romains et j’ai traversé le Pont-Vieux. C’est un très vieux pont, notre Pont-Vieux. Il est très étroit alors les voitures ne peuvent passer que dans un sens. Il est tout recouvert de pavés et il y a comme des petits balcons pour s’arrêter regarder l’eau qui coule. Les Romains devaient aimer regarder l’eau couler. Des fois, je m’arrête sur le pont dans un des petits balcons et je regarde l’eau. Souvent, il y a des bouts de bois qui flottent comme des bateaux. Je les vois de loin. Ils approchent doucement et hop, ils disparaissent sous le pont. Je cours de l’autre côté et je les vois ressortir. Ils s’en vont vers la mer. Un jour, Papa m’a dit que toutes les rivières vont vers la mer. Alors il suffit de regarder l’eau couler et on peut faire des grands voyages. Moi, je suis sur un bateau, un grand bateau à voiles. Je descends sur l’Argentor et je vois plein de paysages. Sur le bord de la rivière, il y a plein de châteaux, comme celui de l’ogre dans Le Chat botté . Sauf que moi, je ne m’arrête pas. Je tire sur les cordages et les voiles se gonflent. C’est comme si le bateau bombait le torse parce qu’il est très fort. Il va très vite, aussi vite que l’air. Il file tout droit vers la mer. C’est grand la mer et il y a souvent des tempêtes. Mais avec mon bateau, je n’ai pas peur. Je m’arrête au cap des tempêtes parce que là, il y a le phare du Club des Cinq {5} et comme ils sont là en vacances, ils montent dans mon bateau. Je tiens la barre et Dagobert est assis à côté de moi. Il fait « ouah » parce qu’il est content d’être là et moi aussi je suis content. Oh, je sais bien que le Club des Cinq n’existe pas ! Grand-mère me l’a déjà dit. N’empêche que Dagobert, il porte le nom d’un vrai roi. Et puis si ça se trouve, le phare du cap des tempêtes, il existe vraiment lui.
Aujourd’hui, je ne me suis pas arrêté sur le Pont-Vieux. Je suis passé à côté de la mairie et j’ai continué en remontant la berge le long de l’Or. Ici, c’est mon terrain de chasse à moi. Quand il a mouillé, je viens chercher des cagouilles {6} . Je suis drôlement fort à la chasse aux cagouilles. J’en ramasse un cent comme de rien et je les ramène à Grand-mère. On les met dans un cageot avec du grillage pour qu’elles dégorgent quelques jours et Grand-mère peut les faire cuire avec de l’ail, du persil et du beurre. Des fois, elle met même de la chair à saucisse et c’est drôlement bon. C’est souvent que je ramasse des choses pour manger. Pour les rameaux, je vais ramasser des pignes {7} . Grand-mère les fait ouvrir au feu et on récupère les pignons pour faire un gâteau. Ou des fois, je vais dans les champs pour cueillir des pissenlits. On les mange en salade avec des œufs durs et des tomates. Et puis à l’automne, je vais cueillir des champignons. Mais c’est dangereux les champignons et comme je ne sais pas les reconnaître, Grand-mère ne veut bien que pour les rosés {8} et les coulemelles. Ceux-là, ils sont faciles à reconnaître et ils sont bons aussi.
Mais aujourd’hui, on ne pourrait pas ramasser grand-chose au bord de l’Or. Les herbes sont tellement hautes qu’une chatte n’y retrouverait pas ses petits. Ça mériterait bien un bon coup de dail {9} . En arrivant au lavoir de Mérigot, j’ai pris le petit sentier qui monte à La Mendelière. Je connais ce chemin par cœur. Je pourrais y aller en fermant les yeux. On peut aussi y aller en voiture en montant par le vieux château dans Montdunon, mais j’aime mieux suivre l’Or. Ça sent la menthe près du lavoir et il fait frais sous les arbres. Il n’y a que le bruit de la forêt. J’aime bien écouter le bruit de la forêt.
Après, je monte tout en haut de La Mendelière et c’est joli. On est au milieu de plein d’arbres et on voit tout Montdunon par en dessus. Si j’avais des yeux comme des jumelles, je verrais tout le monde à Montdunon et personne ne me verrait. Dans les bois, il y a aussi plein de vieux tas de pierres. Quand j’étais petit, je venais parfois me promener ici avec Papa. Et Papa m’a expliqué que les tas de pierres étaient les murs d’un oppidum. C’est un mot très savant oppidum. C’est du latin ! Ça veut dire que quand les Romains habitaient à Montdunon, ils avaient fait un camp en pierres en haut de La Mendelière pour les protéger s’il y avait la guerre. Il reste des bouts de murs si larges que je peux marcher dessus, presque aussi larges qu’une voiture. Mais les arbres ont presque tout recouvert. Alors il faut beaucoup chercher pour voir comment c’était avant. Au milieu des arbres, on voit bien qu’il y a des pierres étalées par terre. Papa disait que les pierres qui manquent ont dû servir à construire des maisons dans Montdunon.
Un peu comme le docteur Chaumont. Enfin pas vraiment. Le docteur Chaumont il construit sa maison juste à côté de l’oppidum. Tout le monde dit que ça va être une très belle maison, comme ses autres maisons. Il est très riche le docteur Chaumont. À force de soigner tout le monde, il a gagné plein d’argent. Alors il achète plein de maisons et il fait des travaux pour qu’elles soient belles. C’est drôle parce que le docteur Chaumont est docteur, mais comme il fait beaucoup de travaux dans les maisons, à force, tout le monde dit qu’il est maçon. Madame Renard, elle m’a dit que tout ça coûtait beaucoup d’argent et qu’il fallait que le maire soit d’accord pour construire si près de l’oppidum. Elle trouve que c’est bizarre que le maire ait dit oui parce qu’il doit protéger l’oppidum. Et d’ailleurs, elle dit que c’est un scandale que le maire ne fasse pas des travaux pour réparer l’oppidum.
Depuis que Papa est mort, je monte souvent à La Mendelière. Comme ça, je pense à lui. Et puis j’aime bien grimper sur les pierres de l’oppidum. Je passe par le petit sentier de Mérigot et j’arrive juste à côté de la maison du docteur Chaumont. Des fois, je vais voir un peu le chantier mais si le docteur Chaumont est là, il se fâche. Il dit que c’est dangereux de traîner sur un chantier et que c’est très vilain d’être curieux comme ça. Si ça se trouve, madame Renard a raison. Le docteur Chaumont n’a peut-être pas le droit de construire sa maison comme ça à côté de l’oppidum. Peut-être même que le docteur Chaumont veut écarter les gêneurs. Ça arrive les choses comme ça ! Le Furet a bien fait croire aux tantes de Ficelle que leur maison était hantée pour pouvoir être tranquille pour préparer ses mauvais coups {10} . Heureusement que Fantômette était là. Comme elle est très intelligente, elle a tout deviné et elle a encore gagné face au Furet. Si ça se trouve, le docteur Chaumont a voulu faire comme le Furet. C’est pour ça qu’il me disait tout le temps de déguerpir du chantier, pour que je ne voie pas ce qu’il fait. Il a essayé de me faire croire que le chantier était dangereux pour avoir la paix et construire sa maison là où il n’a pas le droit sans que je le voie. Enfin, depuis que j’ai mon travail, je ne vais plus beaucoup sur La Mendelière.
4 – Addenda


J’eusse pu sembler parjure si j’eusse failli à la promesse faite à ce cher Barnabé de ne pas amender son texte. Pour autant, aussi puérils et anodins que puissent paraître ses propos, je ne puis perdre de vue que les mots peuvent être des armes. Ainsi, je me sens le devoir de rétablir quelques vérités que le regard enfantin de Barnabé a un tantinet déformées. Fidèle aux principes de discrétion qui guident ma conduite, je m’efforcerai de me blottir dans l’ombre de Barnabé, en n’apportant que quelques compléments et correctifs lorsque cela me semblera nécessaire à l’édification du lecteur et à la préservation de la réputation des acteurs de cette partie de la vie de Barnabé. Ce faisant, je tairai autant que possible les divers travaux historiques que j’ai menés et publiés sur l’histoire de la région de Montdunon et me contenterai de rectifier quelques menues erreurs de Barnabé. En effet, je me conforme au souhait qu’il exprimait dès nos premiers échanges lorsqu’il disait « un fonctionnaire est quelqu’un d’instruit ; je veux écrire un livre ». Je serai heureuse si je puis l’aider à faire de son livre, à sa modeste mesure, un outil de diffusion de la culture montdunienne.
À cet égard, il n’est pas inutile d’apporter quelques précisions sur le Pont-Vieux de Montdunon que Barnabé présente comme un pont romain. Comme chacun l’imagine immédiatement à la description sommaire qu’il en fait, ce pont n’est en rien romain. Ceci étant, il s’agit probablement du plus ancien des ponts du Moyen Âge à avoir été construit pour la circulation des véhicules que l’on puisse encore voir en France. Mais involontairement, Barnabé n’a pas entièrement tort. En effet, la voie romaine conduisait exactement sur ce pont qui relie la Fontorse à la Mairie de Montdunon, non loin du confluent où l’Or et l’Argent, nos deux petites rivières locales, se rejoignent pour donner vie à l’Argentor dont la vallée verdoyante, propice à la promenade et à la réflexion, attire régulièrement maints poètes et rêveurs. Comme nous le suggère la présence de la voie romaine précisément à cet endroit, il existait auparavant ici un autre pont, romain celui-ci. Mais il fut très probablement détruit par les Normands entre 865 et 931. Le pont actuel fut quant à lui construit entre 1030 et 1050. Neuf arches le composaient alors. Il était pourvu d’éperons triangulaires sur l’amont et de contreforts plats sur l’aval qui ne montaient pas encore jusqu’au niveau de la chaussée. Trois tours le défendaient sur la première, la quatrième et la neuvième pile. Au XIVe siècle, un pont-levis fut ajouté à une extrémité, du côté de la Fontorse et les avants et arrière-becs étaient rehaussés jusqu’au niveau de la chaussée, de manière à former des gares triangulaires en amont et rectangulaires en aval, ce qui permettait aux véhicules de s’y croiser. À la fin du XVIIe siècle, le pont-levis fut remplacé par une dixième arche. Il fallut attendre 1749 pour voir le péage supprimé au nom de la liberté de circulation des denrées à l’intérieur du pays. Ce qui restait des tours et du bureau de péage fut alors détruit en 1778.
Le pont tel qu’il nous apparaît aujourd’hui est constitué de trois pierres : le grison, un granit à gros grain extrait de Montdunon, du calcaire dur couleur jaune or qui provient de Sourcarol et de Sasseran-la-Dole et du calcaire d’Angoulême, tendre et de couleur noire. Ce mariage des couleurs souligne l’architecture de notre Pont-Vieux, détachant la corniche et le parapet, noirs, des voûtes, des piles et des culées dont les reflets jaune doré dansent sur les eaux calmes de l’Argentor.
Il serait passionnant de parler de l’oppidum de la Mendelière que desservait sans doute