Chacun son cirque

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Français
308 pages
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Description

En 1956, à Paris, Guy Delrieu, étudiant habité par le désir d'écrire, se sent provoqué par le prodigieux succès d'une très jeune romancière, France Vinteuil qui incarne, en pleine guerre d'Algérie, une littérature du divertissement et de l'irresponsabilité. Cependant, ses premiers essais l'éloignent malgré lui de l'éthique de son engagement. Lorsque Guy et France se rencontrent, chacun est pour l'autre un mystère. De Paris à Saint-Tropez, tout un roman se manigance, des jeux de l'écriture aux jeux éditoriaux.

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Informations

Publié par
Date de parution 05 avril 2017
Nombre de lectures 3
EAN13 9782140035609
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0150€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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André Sandral
Chacun son cirque
En 1956, à Paris, Guy Delrieu, étudiant habité par le
désir d’écrire, se sent provoqué par le prodigieux succès
d’une très jeune romancière, France Vinteuil qui, à ses
yeux, incarne, en pleine guerre d’Algérie, une litatérure Chacun son cirquedu diverissement et de l’irresponsabilité.
Cependant, ses premiers essais, très oniriques,
Romanl’éloignent malgré lui de l’éthique de l’engagement
tandis que la répression soviéique en Hongrie ébran, le
dans son esprit, toutes ceritudes de nature idéi oq louge.
Lorsque Guy et France se rencontrent, chacun est
pour l’autre un mystère.
Entre celui qui, laborieusement, se cherche et celle
qui, spontanément, s’est trouvée, la « cristallins a»i o
peut-elle se produire ?
Du Paris de la rue de Lappe à la plage de Saint-Tropez,
tout un roman se manigance…
Des jeux de l’écriture aux jeux éditoriaux… Talent ou
imposture ?
Quoi qu’il en soit, chacun son cirque !
Depuis les années cinquante, entre l’amour de l’écriture
et l’écriture de l’amour, André Sandral s’obsine à
bourlinguer d’un paysage à l’autre, dans la rumeur
formidable du monde.
Illustraion de couverture de l’auteur.
ISBN : 978-2-343-11900-7
26 €
André Sandral
Chacun son cirque

















Chacun son cirque








Écritures
Collection fondée par Maguy Albet



Cathelin (Annie), En attendant les matins clairs, 2017.
Chambaud (Henri), Des rencontres nécessaires, 2017.
Lissorgues (Yvan), Sous la pierre, 2017.
Pommier (Pierre), Masques, 2017.
Bejjani Raad (Nada), Le jour où l’agave crie, 2017.
Lamy (Laurya), Marée montante, 2017.
Payet (Sylvie), Camélia rouge, 2017.
Maeght (Brigitte), Puisque c’est écrit, 2017.
Serrie (Gérard), Au bord du Gouf, 2017.
Noël (Sébastien), Conquête du pouvoir, 2017.
Steinling (Geneviève), Histoires d’amour, de folie et de mort, 2017.
Augé (François), Début de roman, 2017.
Mandon (Bernard), Belleville tropical, 2017.
Lemna (Camille), Alors, on fait comment pour les clés ?, 2017.
Denis (Guy), Le souffle d’Allah, 2017.



*
**

Ces quinze derniers titres de la collection sont classés par ordre
chronologique en commençant par le plus récent.
La liste complète des parutions, avec une courte présentation
du contenu des ouvrages, peut être consultée
sur le site www.harmattan.frAndré Sandral






























Chacun son cirque


Roman























































































































Du même auteur

La descente de l'arbre (roman), L'Harmattan, 2012.
Chroniques fœtales (récit tératologique), L'Harmattan, 2012.
Une drôle de citoyenne (roman historique), L'Harmattan, 2013.
A quoi jouez-vous ? d'initiation), L'Harmattan, 2014.
Les vérités de Malvina (roman), L'Harmattan, 2014.
Le Royaume des Evidences (poèmes et chansons sertis dans des proses minimes),
L'Harmattan, 2015.
Scènes des faux beaux jours (cinéradiothéâtre), Editions Grand-Champ, 2016.

Sous le nom d'André-Louis Rouquier :

Les lieux communs (roman), Le Seuil, 1969.
Le clair du temps (roman), Denoël/Maurice Nadeau, 1975.
Pour l'amour de l'art (nouvelle), dans Le Provençal, Bourse Goncourt de la nouvelle, 1977.
Le cinquième soleil (roman), coécrit avec J.D. Baltassat, Presses de la Renaissance, 1983.
Les frontières naturelles (roman), L'Aire/Actes Sud, 1983.
Angles vifs (nouvelles), Editions Grandir, 1986.
Awa (roman), Actes Sud, 1989.
Le sentier de la guerre (roman), Actes Sud, 1990.
La peur du noir (roman), Actes Sud, 1995.
La nuit de l'oubli (roman), Actes Sud, 1997.
Les mauvais jeux (roman), Amalthée, 2008.
Le prix de la peau (roman), Librécrit, 2008.

Nouvelles parues dans :
Le Fou parle, Orion, Point de fuite, Nouvelles nouvelles.


























































© L’Harmattan, 2017
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.editions-harmattan.fr

ISBN : 978-2-343-11900-7
EAN : 9782343119007



Pour Annie
Sur le Pont-Neuf j'ai rencontré
Mon double ignorant et crédule
Et je suis longtemps demeuré
Dans ma propre ombre qui recule

Louis Aragon
(Le roman inachevé. 1956)

Je prenais encore la vie pour un
genre littéraire
Romain Gary
(La promesse de l'aube. 1960) 1


Une fumée de tabagie brouillait les visages, le magnétophone
ronronnait, Guy lisait son papier avec détachement, sourire en coin,
comme qui exécute un gage et affiche qu'il " joue le jeu."

« Droite, la route, vers le soleil couchant, une moto sous moi, pleins
gaz, jouissance idiote du vent, de la vitesse...
Brusquement, la machine freine, grince une arabesque et s'arrête,
moteur coupé.
Danger de mort ? Et elle l'a senti, l'a su, comme une bête ?
Dans le champ de maïs tout proche, un épouvantail tremble un peu
puis se met à bouger avec les gestes incertains d'un dormeur qui perd
son rêve.
Claque un coup de feu, sèchement, sans effet d'écho, et l'être
impossible s'effondre dans une convulsion de loques.
Suicidé ?
Je cours à corps perdu vers lui, il gît en position fœtale, je le soulève
contre moi, j'entends cogner son cœur, il allume un regard traqué,
puis, comme s'il me reconnaissait, il me crache au visage :
– Toi, de quoi tu te mêles ?
Je ne sais pas, je n'ai rien décidé, j'agis comme s'il était moi, je le
hale jusqu'à la route à travers des gifles d'épis, je le hisse sur la moto,
je le cale contre mon dos, les bras pendants, les mains grandes
ouvertes, il ne me reste plus qu'à remettre les gaz et rallumer le phare, la
moto répond, redémarre, l'inconnu fait corps avec moi, déjà sa chaleur
m'envahit, oui je l'ai sauvé malgré lui, sauvé de lui-même, ce con, ce
pauvre con, mais comment m'en débarrasser ?
Le soleil est sorti de scène, suivi de nuages en feu. Et la nuit se
referme, noire. »

– Voilà.
Guy a déjà froissé le feuillet dans sa poche, Claude a coupé le
magnéto :
– C'est tout ?
– Pour le moment.
11 Une voix a flûté, incisive, presque agressive :
– En somme, pour te supprimer, tu t'es dédoublé, c'est
commode, tu étais sûr d'en réchapper !
Puis une autre, plus bas, définitive :
– L'imagination est le tapis volant des lâches.

Ça sonnait bien — une citation ? mais de qui ? Tu n'as pas trouvé
de réplique.

Chimère, cette idée de Claude, de produire pour la radio des
veillées inspirées par le Décaméron : "Voici mon hypothèse : Paris est
saturé de radiations, la mort étend son emprise invisible, quelques
fuyards prétendent l'ignorer en se racontant des histoires. "

La plupart des soirées qu'il organise finissent ainsi, en quenouille.
Une brume de voix, de rires, une chaleur qui se dissipe vite,
personne n'en semble affecté : on est sûr de se retrouver, il n'y a rien à
décider.

En relatant ce rêve, ce fantasme plutôt, tu ne te heurtais pas à la
résistance de l'air, tu te sentais plus vivant que jamais, tu faisais ce
que tu préfères : affabuler.

Et me voici seul, maintenant, à Paris, place de Clichy, mercredi 30
mai 1956, il est exactement 23h17…
Le temps, dès qu'on le compte à la minute près, va tellement plus
vite que les faits, que les mots même…
A vingt-quatre ans, il est temps, grand temps, que je naisse !

Si, au-delà de ta minuscule personne, tu avais à brosser un tableau
général de "la situation"…
L'Est et l'Ouest se dévisagent, vieux cabots de faïence, la terreur
est équilibrée à température zéro et la paix se maintient, vaille que
vaille, la France est reconstruite, reste le bubon algérien qui, après
celui d'Indochine, menace d'ulcérer l'âme même de la nation…
C'est ce que tu lis dans "Le Monde"…

12 Et revoilà la rengaine de Claude : " Puisqu'on ne peut échapper à
l'Histoire, le mieux est de s'en occuper pour, autant que possible, ne
pas en être la victime"…
Claude est communiste, il milite et il pond des poèmes décisifs, il
a le geste large, la voix volontiers véhémente, le rire à l'unisson,
tonitruant : une belle santé en marche…
Hier encore, il m'a secoué :"Qu'est-ce que tu attends pour
adhérer ? – J'attends d'adhérer à moi-même. – Décidément, tu ne seras
jamais sérieux. – Qu'est-ce que tu attends pour en rire ?"

Il a plu toute la soirée, une pluie biaisée, insidieuse, l'air même en
est resté mouillé, Guy relève le col de sa gabardine et renoue son
écharpe de grosse laine rouge — merci maman, ma douce tricoteuse,
pour ce dernier cordon ombilical.

Pour autant, rien ne se produit, ne t'arrive, sinon des images, des
phrases.

Et me voilà planté dans la rue d'Amsterdam, sans bannière ni
étendard, très au fait mais parfait irresponsable, mieux vaudrait sans
nul doute être maudit, ou, mieux encore, fou, les fous ont bonne
conscience, ça ne coûte rien d'en rêver…

Des histoires ? Tu peux en inventer des tas ! Par exemple celle du
type qui reste enfoui dans son lit, il dit que le passé l'écrase, que le
futur est une impasse, il fatigue terriblement ses proches qui, à la
longue, se font rares. Un beau jour, plus le moindre écho. Il se lève,
il ouvre la porte, la lumière l'inonde : sont-ils enfin morts, tous ces
veaux qui ont fait rimer son enfance avec des chants martiaux et un
grand vacarme de bottes ?

Mais personne ne me répond : très creuse, ma génération. En tout
cas, lente à l'allumage ! Faut-il citer France Vinteuil, cette
romancière lancée comme une marque de lessive ?

Un jour à achever comme les autres. Et qu'en sauvegarder ? Ce
gris bleuté, peut-être, à midi, sur la Seine, ce cliché pris à la sauvette
13 depuis le Pont des Arts, ce tremblement du Temps sur la vieille carte
postale…

Ce soir, tout a foiré. Pourquoi t'exhiber en poète, à cœur perdu, à
brûle-cœur ? Tes copains respirent en prose, ils s'estiment plus
"positifs", en rapport plus direct, plus vrai, avec "la réalité extérieure".
L'un d'eux a osé te servir : "Guy, tu t'écoutes trop." Mais quel foutu
poète serait celui qui ne s'écoute pas ?

Vivre, parfois, me semble fastidieux à désespérer de la vie, ou,
plutôt, s'en exaspérer quand les vieux schnocks ressassent : "On
peut se faire à tout, la guerre a au moins prouvé ça."
La seule chose que la guerre ait prouvé, c'est que la paix est
toujours préférable, même cette paix-là, minable, sans horizon que sa
répétition …

Une histoire encore, pourquoi pas ? Celle du type qui s'en veut
parce qu'il n'est que celui-là : regarde-toi, tu as l'air d'un clébard
triste qui file sous la pluie, de travers, et qui pisse de temps à autre
sur le seuil des portes fermées. Où va-t-il donc, cet animal
excessivement domestique ? Peut-être cherche-t-il quelqu'un qui lui
ressemblerait, et de préférence une chienne. Mais les rues sont désertes
et le type se dit : je vais faire le loup, hou hou ! Sauf que tout le
monde s'en fout.

Sarah ? Juste un film que je me suis fait pour garder en état de
marche mes dispositions sexuelles. Un vieux film saturé d'images
enfantines…

Guy entend la voix maternelle, trop perchée, gentiment
harcelante, quand, en octobre 52, il y a déjà quatre ans, il a pris le train de
èmenuit, gare Matabiau, à Toulouse, pour Paris, en 3 classe, avec, en
poche, un "certif" de littérature : "Soigne bien ta présentation, c'est
essentiel."

14 Faire le beau ? A vingt ans, tu partais terminer ton steeple-chase
scolaire : que vivent les Lettres Modernes sur les ruines des langues
mortes !
Ton sursis d'incorporation ? Tu attendras que l'armée le résilie.

Et dans un an, pédagogue certifié conforme, après quelques
stages bâclés, je serai expédié vers un bahut quelconque, très
probablement dans le nord, deux valoches au bout des doigts, équilibrées
en linge et livres…
Ainsi — dirait le Rimbe, avec mépris — je roulerai dans la bonne
ornière, et j'entretiendrai sa mémoire en m'extasiant sur ses rinçures,
en les révélant à des mômes dont la plupart "n'ont pas la tête à ça" et
ne l'y mettront pas malgré mes efforts méritoires…

Guy pose bien à-plat ses semelles de crêpe sur le pavé glissant
éclaboussé par des lueurs de phares. Cette ville, dite "Lumière", est
monumentalement décrépite, encrassée de fumées et, à tout coin de
rue, ça pue salement l'avant-guerre, les querelles non liquidées, les
train-train mortifères rétablis.

C'est là, mon petit vieux, que tu "exécutes" ta jeunesse : un
numéro d'acrobatie au sol, le risque est nul, pas besoin de filet !
N'auras-tu réussi que tes études ?

Ecrivain ? Dès seize ans, tu as rêvé de ce métier de scribe
accroupi par tout temps, qui "fait tapisserie" tandis que le bal se poursuit
où les autres, au loin, sous le soleil, dansent ou crèvent…

Il se peut que j'écrive parce qu'il ne se passe rien, du moins pour
moi. Mais il se peut aussi bien que j'écrive parce que la vie
m'envahit, celle des autres. Je m'efforce de la comprendre, de m'y situer
calmement. J'écris, en quelque sorte, pour "exposer" — à qui ? — ce
que personne ne dira à ma place. Quoi donc ? Le saurai-je jamais ?
Je suis l'arrière-petit-fils bâtard d'un poète trafiquant d'armes. Il
s'appelait Arthur, ainsi qu'un roi célèbre, mais n'avait aucun
compagnon. Forcément, il est mort très jeune. Nul poète, depuis, n'a osé
devenir trafiquant d'armes, ni nul trafiquant d'armes poète…
15 Guy marche d'un bon pas dans l'hypertension de minuit, entre les
façades fermées sur des consciences en friche, ouvertes à tous
cauchemars.
En vérité, il se sent fort, quasi invulnérable, et, s'il laisse fleurir en
lui un soupçon de mélancolie, c'est parce qu'il y trouve un plaisir
aigre-doux dont il se garde d'être dupe : cela produit du texte en
attente de romanesque…

Au fronton de la gare Saint-Lazare, le journal lumineux tire des
rafales de flashes :

Dans le Constantinois, 33 soldats français tués dans une embuscade,
205 rebelles abattus…

"Faire l'Algérie," pas question, je campe sur mes positions. Si
cette guerre injuste et inutile n'est pas finie lorsque je serai "appelé",
j'irai "me faire voir ailleurs", je m'en donne le droit et je m'en fais
même un devoir.

Et toi, Marianne, ma belle dulcinée, effeuillée en juin 40 jusqu'à
mise à poil intégrale, violée par les trognes armées, ne serais-tu, tout
juste requinquée, qu'une peau de chagrin sur armature hexagonale,
une décharge de rêves héroïques ?

France Vinteuil visite le Salon des Arts Ménagers…

France Vinteuil, encore ? A-t-elle jamais affronté ne serait-ce
qu'un examen, cette donzelle livrée à tout venant, à tout propos,
depuis qu'un roman maigrelet — Tant mieux tant pis — l'a révélée, il y
a deux ans, sur " le marché du livre "?
Un brin de plume et "une jeunesse insolente", dix-neuf printemps
tout ronds, les critiques se sont rués, les photographes, puis le
troupeau de ceux qui ne lisent qu'en août, sur le sable, en bronzant, pour
tuer le temps…
Ce pseudonyme, Vinteuil, est une jolie référence à la petite phrase
musicale chérie par Marcel Proust qui, dans son lit, sans tambours ni
trompettes, en écrivait, lui, de si longues…
16 Bravo donc au business éditorial, sonate pour clavier solo, avec
des dissonances imprévues, excellent tour d'illusionnisme, bel
enfumage de l'actualité, à quoi bon lire le journal, écouter les
informations, ce qui se passe ailleurs n'a aucune réalité, parlez-moi d'amour
à Paris, d'échappée belle sur la Côte !
Ce petit monde clos peut très innocemment se complaire dans ses
miroirs…

Guy grimace, une scie lui revient, qu'il recompose :
Je n'irai pas au bois, les lauriers sont coupés. La belle que voilà les a
tous ramassés…

Sur la place du Havre, un bref effet de foule, des gens pressés se
croisent sans se regarder, sans se voir, sinon pour des pas de côté,
des excuses à peine articulées, des insultes crachées entre les dents :
le contraire d'une manif, la sèche négation des illusions lyriques
partagées au Vel'd'Hiv' dans la chaleur des foules ouvrières rameutées
de la banlieue rouge sous les calicots communards…

Ah, tu as sacrément suivi, toi le bon "compagnon de route"!

Mais le charme s'est dissipé en Roumanie, l'été 53, au "Festival
Mondial de la Jeunesse" : tout un peuple qui marche au pas, silence
dans les rangs, garde-à-vous, fixe ! Staline était-il mort pour rien ?
J'ai entendu le rire sarcastique de Sade : Encore un effort, camarades,
si vous voulez devenir républicains !

Puisque l'indépendance vient d'être "accordée" au Maroc et à la
Tunisie, devait-on rappeler 50.000 réservistes pour "pacifier"
l'Algérie ?

Je pense à mes copains de communale, tous appelés/rappelés au
baroud, dans la casbah d'Alger, dans les Aurès…
Et je marche peinard, je soliloque, dans le boucan qui remonte du
monde et où je suis seul à entendre les mots que je dis, que j'écris.

17 Sarah, le modelé de son visage arraché au rien d'un seul trait, son
regard comme un feu qui couve, un feu qui, pour se rallumer, ne
demande qu'un souffle d'air…

Qu'est-elle encore pour moi ? Peut-être seulement cette ouvreuse
de cinéma qui, d'un éclair de sa torche électrique, m'indique l'issue
de secours mais ne m'y accompagne pas…

« Il y a des années, déjà, dans une vieille maison de pierre, au bord
d'une rivière alourdie de boues rouges, une petite fille courait après sa
mère, je l'avais trouvée très mignonne, elle ne m'avait pas regardé.
Et puis, deux ans durant, je l'ai perdue de vue, mais je ne pensais
pas à elle, je rassemblais les mots qui peut-être me construiraient et
dont je ne sais plus que faire.
Lorsque je la revis, dans la même maison perdue au fond des terres,
elle était devenue jolie, elle allait devenir très belle, elle m'a dit se
souvenir de moi comme d'un jeune homme "sérieux" — ah, comment la
détruire, cette image-là, détestable ? Ce "sérieux" n'était que le masque
d'une timidité stupide, inavouable, d'une fragilité constitutive.
Puis une promenade que nous n'osions pas allonger, des figues
maraudées dans une haie, sa main dans la mienne pour franchir un fossé
boueux, quelques coups de pagaie, en périssoire, dans un courant très
lent mais impossible à remonter, cet effort pour se maintenir au niveau
de l'embarcadère, sans quoi jusqu'où aurions-nous dérivé ? jusqu'à la
mer ? Avant la mer, il existait des chutes…
Risquer l'amour, est-ce risquer sa vie ? J'ai peur que oui et j'aime
cette peur.
Sarah, aime-la avec moi. "

Le bonheur est toujours derrière soi : une pure invention de la
mémoire, qui a beaucoup d'imagination.

Guy se jette dans le métro : escaliers dévalés, ticket poinçonné, air
malsain, défilés d'affiches, corps bousculés, bouches cousues à vif,
regards vidés…

18 Bien belle société où chaque individu ne pense guère qu'à
luimême, il y a un âge pour tout, traînasser ne pardonne pas, la vie est
ce tunnel mal électrifié qui proclame Dubo, Dubon, Dubonnet.

Figurant, j'accepte de l'être, mais intelligent, nom de dieu,
capable de désobéir, de dire non, de foutre le camp s'il le faut ! Bien
bouffer ne me suffit pas !

Guy, tous muscles tendus, refuse la grippe maligne de ces gens
avachis, maquillés de lumière sale, figés dans le décalque de ce qu'ils
étaient hier, déjà projetés sur demain, de plus en plus flous et
baveux, comme les doubles de ce texte à partir de papier carbone.

Fais-tu mieux que ces passagers mécanisés, toi qui passes des
examens que, plus tard, tu feras passer à d'autres ?

Ai-je bien le droit de me plaindre ? Grâce à mes parents — des
maîtres d'école primaire — je serai promu fonctionnaire, promis à
retransmettre, "vie active" durant, tous messages homologués depuis
le Serment de Strasbourg. Avec un net penchant pour Diderot et sa
Lettre sur les aveugles à l'usage de ceux qui voient.

Quant au roman de France Vinteuil, si délicieusement français
selon un hebdo littéraire…
Au crédit de la jouvencelle — soyons juste, que diable ! — l'absence
d'arrogance : elle n'est au-dessus de rien mais à côté de tout. Du
moins de tout de ce qui te paraît essentiel : l'état de cette société et le
train des événements.
Devant les caméras et les micros braqués, elle fait volontiers la
modeste, elle dit ne pas ignorer que son expérience du monde se
limite à ces beaux quartiers où la perte d'un pucelage, désacralisée
en dix pages, peut rapporter des droits d'auteur à ne savoir
comment les gaspiller…
C'est cela, être "dans le vent", le vent dominant.

Moi, mes pages de petit clerc "monté du peuple", je les entasse
sous le coude, je sais qu'elles sont inabouties, je ne me résous pas à
19 croire Radiguet qui, sans avoir vécu, affirmait : on ne fait jamais
mieux, on ne fait jamais plus mal.

La mort ? Ainsi soit-il, mais le plus tard possible, et en laissant
derrière soi une loupiote allumée dans le noir, qui résiste au vent, à
la pluie, aussi longtemps que la nuit se prolonge, et qui éclaire assez
pour qu'on puisse se repérer, et peut-être allonger un pas.

Stations Miromesnil, Champs-Elysées… Guy ferme les yeux, les
oreilles, le temps de retrouver tout au fond de sa tête le premier
paysage enregistré : une école au bord d'une route, à l'entrée d'un
village-rue, deux classes accolées à une mairie tricolore, et là un
logement vétuste dépourvu de commodités, une cour de récréation, des
cabinets en batterie, un marronnier, quatre platanes et, juste en face,
derrière un rideau de bambous, le vieux castel du hobereau local,
toujours en costume de chasse pour arpenter ses métairies.

Et ton père de lui servir les bonnes répliques d'époque : à bas
l'école dite "libre" et, mille dieux, vive le Front Popu !

Mais pourquoi rallumer ces vieilles lunes ? Après tes chers aïeux,
de souche cul-terreuse occitane, bons cathos juste francisés pour lire
leur livre de messe et s'agenouiller à confesse, après ces siècles
abîmés en poussière, tes chers parents, laïcisés par les écoles normales,
ne pouvaient te donner pour quartiers de noblesse que des héros
livresques, des "méritants", Sorel ou Rastignac, et tant pis si ça finit
mal, sur l'échafaud ou au Sénat.
Et donc tu as suivi le programme, tu t'es habillé de peaux d'âne
au décrochez-moi-ça de la Sorbonne, non sans te droguer de
peinture et de poésie dites "pures"…

Paris, en vérité, m'a rendu étranger aux miens, même les plus
proches, qui ont pourtant accédé aux classiques. Nous ne trouvons
rien à nous dire, rien qui ne soit télégraphié par la tendresse
d'habitude. Le minimum de mots, minimum de dépense ! Néanmoins, je
les aime bien. N'ont-ils pas tatoué mon sang et ma mémoire ?

20 En même temps, la bourgeoisie plan-plan a produit — par
inadvertance ? — deux héroïnes à la page, France Vinteuil et Brigitte Bardot,
drôles d'ingénues impudiques, prêtes à fuguer d'un pied neuf en
bolide décapotable…

Brigitte te fascine par son évidence charnelle et France,
davantage, par l'énigme de son succès. Si elle "fait l'actualité" à force
d'ignorer les valeurs établies, les codes inculqués, n'incarne-t-elle pas
la capacité du Système à se renouveler, donc à se maintenir ?
Cette marge où elle évolue est partie prenante du Texte, ce texte
qui a les pleins pouvoirs et que tu aimerais caviarder !
Tu paierais cher un p'tit tour dans sa tête, juste un aller-retour,
juste un week-end…
Claude en est bien d'accord, : "la divine greluche" qui encombre
les canards de son petit ego dessalé sans gros frais, illustre à sa façon,
mineure, la donne de ces temps médiocres…

De là à ce qu'il en profite pour me resservir son bréviaire : " Hors
des masses, point de salut !" Désolé, camarade, je n'ai pas l'esprit
religieux. Des messes chantées du Vel d'Hiv', certes, j'ai partagé un
temps le souffle unanimiste. Mais le Rapport Khrouchtchev, en février
dernier, la confirmation du pire jusque là minimisé, la douche froide
sur les rêves… Le Kremlin est décidément criminogène depuis Ivan
le Terrible, et menace de le rester ! Si les minotaures de mon enfance
— Mussolini, Hitler, Staline enfin — sont morts de leur vilaine mort,
reste Franco, oublié tra los montes ! Et nous, quel avenir "radieux"
pouvons-nous encore inventer ? Faudra-t-il, pour combler le vide,
s'abandonner aux petits bonheurs des dérives et devenir expert,
comme France Vinteuil, en doubles débrayages, en dérapages
contrôlés, toute vie pilotée comme au volant, pieds nus jouant sur les
pédales, les virages pris à la corde, de n'importe où à nulle part ?

A "Invalides", Guy s'arrache au dédale. Déserte, l'esplanade
héroïque ! Pas même une gueule cassée qui baladerait son clébard.

21 Tu ne vaux que ce que tu es : un piéton qui rentre chez lui pour
enfin sauter dans son lit, oui maman, l'enfant do, l'enfant dormira
bientôt.
L'heure sonne pourtant de feuilletons d'amour et d'aventures
dont la suite serait à vivre, demain, au prochain numéro, n'importe
où sauf en Algérie…
Partir, tu dois partir, quand bien même l'ailleurs n'est pas
meilleur, malgré la rime !

L'Histoire nous accable à force d'être saccagée par nous-mêmes.
Fascisme, nazisme, stalinisme, franquisme, colonialisme, tout ce
qu'on a subi, tout ce qu'on fait subir…

Lorsque Camus, depuis Alger, a lancé un appel à la trêve, je n'ai
su que lever les yeux au ciel : beau coup d'épée dans l'eau sanglante
des oueds…
Je ricane lorsque les mères de soldats "rappelés" envahissent les
gares : militantisme de pleureuses…Et j'ai piqué une vraie rogne
lorsque Mollet, président du conseil, réputé socialiste, molesté à
Alger par une bronca de "pieds-noirs", leur a cédé : essayons les
"pouvoirs spéciaux", torture incluse ! Et le P.C. a voté pour ! Le général
de Gaulle ? Depuis sa thébaïde aux deux clochers, il marmonne sur
les valeurs menacées de l'Occident… Quant aux fameuses "masses"
ouvrières, elles rêvent du temps des cerises tandis que le petit
commerce organise le "poujadisme" et son épicerie réactionnaire…

Et dans ce franc merdier, France Vinteuil rédige ses bluettes :
l'amour, y'a qu'ça d'vrai, et de préférence à Paris, mais oui ma toute
belle, Tant mieux tant pis ! Du soupir au sarcasme, les variantes sont
infinies et facilement exportables grâce à un style simple, traductible
sans trahison possible. De plus, "notre romancière favorite" reste
sagement "de bon ton", même dans les situations que son propre
milieu considère comme "scabreuses".

Guy marche au long de l'esplanade, belle pierre de taille,
bannières étrangères, le Quai d'Orsay est à deux pas, salons en enfilade,
lambris et lustres, parquets cirés, miroirs…
22 Qu'y ferais-tu ? Une carrière d'attaché ? Champagne, petits fours,
courbettes, baisemains, congratulations et discours, France mère des
arts, des armes et des lois, la cravate qu'on rectifie dans les toilettes, le
clin d'œil de l'ambassadeur qui, mains lavées, les passe à l'air
comprimé du sécheur : "Parfait, votre laïus, vous n'avez oublié personne,
je vais vous proposer pour les Palmes Académiques"…

Les miroirs ne m'amusent pas, ce n'est pas vrai. Je ne m'y regarde
jamais que le temps d'aligner mes cheveux raides sur ma fontanelle
déprimée : des lenteurs de soudure, semble-t-il, ai-je été mal
vitaminé, mal hydraté, entre 40 et 44 ?

Dans l'instant, je suis très inquiet, toujours prêt à discutailler, à
peser le pour et le contre tandis que des copains crapahutent dans le
djebel… L'un d'eux, Louis Boussac, ouvrier modeleur, mon
condisciple de CM2, a été descendu dans les gorges de Palestro… Et moi,
je suis en sursis de paiement de cette somme de sottises sanglantes
qui, d'embuscades en exécutions, se constitue en destin collectif,
donc en Histoire.

Guy remarque une plaque de marbre : Ici, René Untel est mort
pour la libération de Paris.
Brecht a raison : dans cette Europe d'après-guerre, on n'a plus
besoin de héros, pas même de héros romanesques. Le déplorer serait
puéril ou stupide…

Si j'ai été, dans mon enfance, du côté qui devait gagner, F.F.I. ou
F.T.P., sans pouvoir faire mieux que colorier des drapeaux
tricolores, car j'étais en tablier/culottes courtes, me voici, devenu adulte,
passé du côté qui doit perdre, car ce ne sera que justice, au prix
d'une casse terrible. Si on ne peut plus l'éviter, ne peut-on au moins
la réduire ?

Guy pousse la lourde porte d'entrée et, d'un coup d'index au
passage, déclenche la minuterie. Dans le hall, après les boîtes aux lettres
et la loge de la concierge, dans un renfoncement obscur, six étages
s'enroulent dans un étroit colimaçon…
23 Plus tard, si tu sais te tenir, tu auras droit à l'ascenseur. Et pour
monter moins haut ! S'installer au premier étage dans un quartier
"recommandé", en surface non corrigée, avec des titres de propriété,
c'est cela seulement, peut-être, l'ascension sociale.

Chez lui, punaisé dans le plâtre, le visage de France Vinteuil, face
et profil, découpé dans un magazine : faire non pas mieux qu'elle
mais, surtout, autre chose…

Est-ce exprès qu'elle s'est fait faire une coupe "à la Jeanne
d'Arc" ? Toi, tu te la joues mal rasé…

Je l'ai aperçue au Vel'd'Hiv', lors du rite annuel instauré par le
Comité National des Ecrivains. Elle vendait/dédicaçait son opuscule
aux chalands qui faisaient la queue. Pour chacun, l'esquisse d'un
bon sourire, un air gentillet de commise en épicerie fine. Entre
Aragon et Picasso, franchement, elle n'existait pas.

Moi, moins encore, hélas, dans mon purgatoire de poche,
mendigotant des autographes et recomptant mes petits sous !

Question "fesse" — si cérébral que tu sois, tu n'es pas de bois, loin
s'en faut ! — France Vinteuil, sans accéder à la " beauté" canonisée
par le studio Harcourt, dans un clair-obscur satiné, est plus
expressive que beaucoup d'actrices. Lui suffisent, pour s'exprimer, une
moue, un éclair dans le regard : j'aime, je n'aime pas… "Une qui
n'en fait qu'à sa tête"… Sans cesse revue à la hausse… La Recherche
du Temps… gagné ! Est-elle dupe du Système ? Est-elle dupe
d'ellemême ?

Cette fille m'obsède, c'est idiot !

Guy jette sur son lit sa serviette boursouflée de notes — un D.E.S.
à bâcler sur les Mémoires de Beaumarchais contre le conseiller
Gœzman : comment la comédie se conjugue à la dialectique pour…

24 Pour te fournir un diplôme de plus ! Tu ne vas tout de même pas
tuer ta vie à écrire sur ci, sur ça, non, pas même sur les Lumières,
elles sont assez grandes pour briller toutes seules ! L'amour, pense à
l'amour, cretino, fais-le plutôt, fais-le à corps perdu, fais-le à mort et
tu pourras l'écrire…

France Vinteuil est de peu ta cadette, elle pourrait être ta petite
amie… Tu te vois avec elle dans un boui-boui de quartier à prix fixe
— le steak/frites pour 150 balles — ou dans un cinoche permanent —
même investissement ! — à la peloter dans le noir en ricanant sur le
dernier Guitry, Si Paris nous était conté…

Je n'ai su que la découper dans Paris-Match, en petite robe
Chanel, droite, juste aux genoux, immuable depuis "les années folles"…

Guy s'installe à sa table de bois blanc et casse la croûte en cinq
sec — une tranche de jambon cru avec un quignon de baguette. Puis,
il s'efforce de poursuivre comme le roman d'un roman.

Ton double familier — prénommé Guylain, ça fait chic, ça crée "la
distance"— est, à tes yeux, plus vrai que tu ne l'es, plus vrai peut-être
que tu ne pourras l'être…

Dans la grisaille électrisée d'un escalier très décrépit, celui d'un
hôtel des Lumières en panne de restauration, Guylain, mâchoire close,
regard fixe, avalait les marches par trois, furieux contre le monde
entier à l'exclusion de lui-même : refusé ? sans un mot d'explication ? Ils
n'ont pas forcément raison !
Au troisième, devant la plaque des "Editions Grand-Champ", ses
pieds s'enfoncèrent dans un paillasson poussiéreux. Derrière la porte
massive, des voix bruissaient, féminines, comme d'épais feuillages de
lauriers sous la brise. Il tendit vainement l'oreille : du français, mais
qui disait quoi ? Il sonna et poussa la porte sur un vestibule étriqué,
meublé d'un bureau Lévitan. Là, une secrétaire leva vers lui un visage
interrogatif :
– Monsieur ?
25 Cheveux courts, allure sportive, elle ressemblait à France Vinteuil :
une jeune femme à la mode.
Il se racla la gorge et, sans préambule, lâcha :
– Je viens reprendre un manuscrit.
Il grommela son nom puis le titre : Le Découvreur. La secrétaire
sourit :
– Asseyez-vous, j'en ai pour deux minutes.
Elle se leva, disparut. Il ferma les yeux sur lui-même : vite, qu'on en
finisse ! Non, ni hargne ni honte, une simple piqûre d'amour-propre.
Les veilles passionnées, les vertiges de l'écriture, tout ça du vent, une
bourrasque interne, elle est passée, elle n'a pas fait de dégâts…
La secrétaire lui remit un paquet de feuillets disjoints. Il s'étonna
qu'ils ne soient pas froissés, qu'ils ne portent aucune marque, aucune
preuve de lecture. Ce n'était plus qu'un vrac de mots, un colis postal au
rebut.
Il toussa, expédia un "merci "atone et sortit sans un mot de plus :
surtout, pas d '"au revoir", l'idiote le répéterait, et sans y croire !
A qui se plaindre ? Nul ne te veut ni bien ni mal, tu n'es pas dans le
ton, voilà, personne n'y peut rien, et tu n'as plus qu'à te flinguer, ce
sera un crime parfait, "suicidé de la société ", comme Van Gogh salué
par Artaud, hop-là, salut la compagnie…

Tu as appris avec vingt ans de retard le suicide de Maïakovski,
expédié en deux vers : La barque de l'amour s'est brisée contre l'eau
courante. Comme on dit, l'incident est clos.
Le poète ne s'est-il pas senti trahi, aussi, par le cours que prenait
la révolution bolchevik ?

Le roman de France Vinteuil bâille sur le lit défait : combien de
traductions ? Les chiffres, astronomiques, il se peut bien que
l'éditeur les gonfle pour créer un effet d'appel. Dans tous les cas, ça
marche à fond la caisse, merde, pour dire quoi ? L'individu est roi et
l'Histoire n'a aucun sens, l'amour se distribue à loisir, à plaisir,
comme le fric chez ceux qui n'en manquent jamais, l'amour jeté par
les fenêtres, l'amour par-dessus les moulins…

26 Rimbaud et Radiguet brûlaient d'une autre flamme, plus sèche,
plus vibrante — non ?

Et toi, Guy, qui fais le fiérot, tu vivotes/végètes dans du quotidien
usagé, des rêves foireux, toujours en porte-à-faux entre passé et
avenir : un "fils du peuple" embourgeoisé de culture classique…

Ce dont j'ai peur, c'est d'une vie pour rien, d'une vie histoire de
vivre.

Guy entre dans son lit sans enfiler son pyjama. Ce soir, il se veut
nu, en position fœtale, prêt à être accouché — par les tripes du
monde ? Ou à être vomi — par la gueule du monde ?

France Vinteuil existe, ni plus ni moins que toi, elle respire, elle
mange, elle a des besoins naturels et, comme toi, elle habite à
Paris…
Pourquoi ne pas expertiser l'oiseau rare in vivo ?

Bon, mais comment m'y prendre ? Vais-je rabâcher mon Ruy
Blas, ce ver de terre amoureux d'une étoile ? Ce serait fieffée
tromperie, je n'aime cette créature que comme un problème à résoudre.















27



































2


Guy descend dans la rue en coup de vent et trotte jusqu'à "La
Gitane" : téléphoner, oui, pourquoi pas ?

L'idée t'est venue en dormant. France Vinteuil s'appelle, en
réalité, Sabouret, et, il y a deux ans, après avoir chapardé son roman à
"La Hune", tu as cherché son adresse, son numéro de téléphone : 13
rue de Buci, ODEon 06.21…

Oui, ça m'avait pris un temps fou, de passer les Sabouret en
revue, dans l'annuaire, une bonne douzaine…
Et, dans le récepteur, enfin, une mère offusquée : "Qui êtes-vous,
monsieur ? Un "simple lecteur" ? Ne me racontez pas d'histoires !
Un rendez-vous ? Mais pour parler de quoi ? De littérature ? Que
vous dites ! Ne vous déplaise, ma fille est encore mineure !"
Mais depuis lors, n'a-t-elle pas quitté le giron familial ?

Guy n'y croit déjà plus — ton stratagème est éculé ! — mais il sait
que, s'il ne vérifie pas… Pari stupide, pari tenu !

Il est temps de sortir de cet onanisme mental ! J'ai suffisamment
d'idées fixes, autant liquider celle-là…

Et il fonce vers le comptoir où officie Bébert, moustachu très
gaulois, qui l'épingle jovialement :
– Comment ça va, poète ?
– Salut ! Un p'tit noir. Filez-moi aussi un jeton…
– L'âme sœur est au bout du fil ?
Guy hausse les épaules et il dégringole au sous-sol, claque la porte
ouverte des toilettes — ah, cette puanteur, cette négligence des gens !
Il décroche le récepteur, le cœur cognant, la voix à éclaircir, ce
cadran qui n'en finit pas de revenir, enfin la sonnerie là-bas…
Il bredouille le nom d'un compositeur à la mode avec lequel
France Vinteuil — dernier hobby — écrit des chansons "rive
gauche"…
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