Comic Strip

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22 pages
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Description

L’époque n’est plus au rire ; pire, il a été interdit… Le seul moyen de s’en payer une tranche : un petit tapin comique Boulevard Desproges. Entre les clowns roumains, les recalés du Jamel Comedy Club et les têtes d’affiche déchues de la grande époque, on n’a que l’embarras du choix…

Mais, si le rire est contagieux, ne risque-t-on pas d’attraper une saloperie ?

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Ajouté le 16 mai 2012
Nombre de lectures 98
EAN13 9782363150783
Langue Français
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ComicStrip
ARNAUD MODAT
ISBN 978-2-36315-147-6
© Mai 2012
Storylab Editions
30 rue Lamarck, 75018 Paris
www.storylab.fr
Les éditions StoryLab proposent des fictions et des documents d'actualité à lire en moins d'une heure sur smartphones, tablettes et liseuses. Des formats courts et inédits pour un nouveau plaisir de lire.
En partenariat avec WeLoveWords, la première communauté d'auteurs-rédacteurs en ligne.
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uster est un type sans concession. Il repose dans un coin retranché du cimetière, au B milieu d’autres anonymes en rangs serrés. Les services de police n’ont pu me remettre qu’un numéro d’identification : 333 138 4V. J’ignore si quelqu’un a pris un jour la peine de baptiser officiellement ce pauvre homme mais j’espère que la cérémonie n’a pas coûté trop cher. Le gardien m’a troqué cette pénible référence contre les coordonnées topographiques de son locataire, griffonnées sur la page sport d’un journal : carré 58, division 4, allée G, 24m50 (nord). Il m’a souhaité bonne chance, et indiqué l’heure de fermeture. J’espère être rentré avant la nuit. Interdiction de creuser mise à part, cette visite prend des allures de chasse au trésor. Je commence par traverser une zone civilisée, fleurie, entretenue – pour résumer : solvable. Les dimensions de certains caveaux offrent un volume intéressant, la plupart sont bien orientés, avec possibilité d’aménager une véranda, ou une cuisine d’été. Les portraits de leurs résidents (parfois même leurs bustes) s’exhibent sur la façade, au-dessus d’épitaphes tout à fait convenables, empruntées au dictionnaire des citations. Je n’ai pu relever aucune faute d’orthographe. Ceux-là doivent s’élever droit vers des cieux plus cléments, en classe affaires,souhaitez-vous une coupe de Mumm, de leur sépulture type Renaissance jusqu’au nirvāna.
Je ne déteste pas les cimetières mais ils me donnent quand même salement envie de fumer. J’allume une cigarette à la bougie d’une tombe néobaroque. M’enfonçant plus profondément dans les allées, j’atteins les quartiers populaires. L’endroit est calme, comme on peut s’y attendre. De grands chênes offrent leurs ombres aux niches trop exposées. Ces arbres sont certainement les derniers de la ville. Si nos enfants souhaitent un jour faire des cabanes, il leur faudra préalablement se convertir au gothisme.
En attendant, impossible de débusquer Buster. Sans aller jusqu’à affirmer qu’on ait tenté de dissimuler le carré 58 à la sensibilité des endeuillés convenables, je note que l’hectare de terre battue réservé aux numéros de séries écoulées est situé derrière une épaisse haie de cyprès, le plus loin possible de l’entrée. Exactement comme le papier hygiénique dans les supermarchés. Par ailleurs, on ne peut y accéder qu’après avoir fait pivoter la tête d’une statue d’angelot à quatre-vingt-dix degrés sur la gauche : deux arbustes factices se couchent alors, révélant l’entrée de ce qu’il convient d’appeler une fosse commune.
Je crois d’abord être tombé sur la réserve. Les pierres tombales sont alignées les unes à côté des autres, sans marques distinctives ; pas de noms, pas de dates (ni d’épitaphes, encore moins de bustes). Il s’avère que cette arrière-boutique est bel et bien l’endroit que je cherche, si chaleureux que j’allume une nouvelle cigarette par la seule force de l’esprit. Grâce au compas qui ne me quitte jamais, je suis en mesure de m’orienter jusqu’à la division 4, allée G. À partir de là, je compte vingt-quatre grands pas en direction du nord (ma boussole de poche se révèle une nouvelle fois fort utile). Les tombes sont aussi dépouillées que leurs propriétaires, offrant une simplicité extrême, presque zen : blanc-gris, rectangulaires, avec une petite plaque et un code-barres. On est assez loin du néobaroque et des cuisines d’été. Le temps de mettre le doigt sur la référence recherchée, le jour décline déjà. Je me poste devant le 333 138 4V et déclare solennellement : « Buster, tu n’es qu’un sale enfoiré. J’ai bu énormément de thé. Je vais devoir pisser sur ta tombe ».
***
Un an plus tôt, je roulais au pas sur le boulevard Desproges, sachant parfaitement à quel genre de commerce se livraient les habitués du quartier. L’autoradio diffusait l’information en continu. À l’écoute des nouvelles, il était difficile de penser à autre chose qu’un nœud coulant. Je regrettai de ne pas avoir de tuyau sous la main, sans quoi j’aurais pu me gazer tranquillement sur le bas-côté. Il devait être deux heures du matin. Des flocons de neige dansaient à travers les phares de ma voiture, qui circulait à faible allure sur la file de droite. On ne se bousculait pas sur le trottoir. La saison se prêtait mal au tapin mais j’avais quelques billets dans la poche arrière de mon jean, de quoi me divertir pour la nuit, à condition de dégoter une passe, évidemment. J’allais faire demi-tour et me rabattre sur un film des Marx Brothers quand j’ai aperçu un premier type, tenant tribune sous un abribus. Il portait une salopette tachée de vinasse et une coupe de cheveux assortie. Le pochetron imitait vaguement Coluche mais ça n’avait rien de drôle. Il était camé jusqu’aux ongles. L’abus de crack avait dramatiquement entamé son potentiel. Il se contentait d’hurler quelque chose à propos des CRS. Plus modestement, la municipale n’allait pas tarder à l’embarquer pour racolage et il terminerait sa nuit en cellule de dégrisement dans les bras d’un sosie de Raymond Devos. Un peu plus loin, je passai en revue la clique des clowns balkaniques. Ils tapinaient autour d’un feu de poubelles. Cette association de manouches a envahi le XVIIe depuis une dizaine d’années. À peine descendus d’un bus Eurolines, on leur fournit le costume d’un mec mort la veille, une croûte de Babybel en guise de nez rouge, avant de les jeter à la rue sans briefing, ni formation technique, à proposer des numéros minables en cassant les prix. Moyennant quinze euros, ils se collent de grandes claques dans la gueule, font des trucs dégueulasses avec des ballons de baudruche, glissent sur des peaux de bananes (fictives, la plupart du temps), et finissent par tomber dans une bouche d’égout. Leurs corps meurtris sont balancés devant un hôpital de banlieue. Leurs pitreries font l’affaire de quelques pervers fauchés. Certainement pas ma came.
Le boulevard Desproges, c’est la cour des miracles de l’humour clandestin. De jeunes sauvageons recalés au Jamel Comedy Club meurent de froid en espérant trouver une bonne vanne sous l’enseigne d’un döner kebab, d’anciennes gloires de la troupe du Splendid répètent leurs tirades éculées tels des zombies de foire ; vous avez aussi des scénaristes intérimaires de chez Carambar, des cons de mimes, et même des gosses qui tapent de l’éther en rabattant les piétons vers des caveaux minuscules où se terrent quelques performers absurdes, sortes de Monthy Pithon blindés d’amphétamines, pratiquant la vanne underground, à la limite du supportable. Il y a un public pour ça.
Quant à moi, je ne voulais rien d’original, surtout pas d’un camé travesti en flamand rose et jouant du luth, ni d’un de ces ventriloques qui agitent des oiseaux empaillés dans des cabines téléphoniques. Non. J’étais à la recherche d’un stand-up pas ruineux, un vague canadien ayant fait une apparition au festivalJuste Pour Riretrès bien ferait l’affaire. J’étais embusqué à un feu rouge quand un jeune type m’avait justement tapé dans l’œil. Il récitait un sketch de Jean Yanne à un horodateur, presque in petto, l’air de connaître le boulot : bon débit, pantalon et chemise sombres, pas de maquillage, visage anodin, l’air de s’en foutre un peu. Je klaxonnai deux courts, trois longs. Il s’approcha de la bagnole et s’accouda à la portière :
— Bonsoir, vous voulez passer un bon moment ? Je fais du sujet d’actualité, du comique d’observation, un peu d’impro, si ça vous branche. Assez classique, mais pas de