Des nouvelles du cimetière de Saint-Eugène
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Des nouvelles du cimetière de Saint-Eugène

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Description

Cinq Nouvelles, chroniques d'un pays et d'un temps disparus sans sépulture, augmentées d'un poème en prose sur le modèle de I remember de Joe Brainard, qui mit Georges Perec sur la voie. Elles racontent une jeunesse depuis le cours préparatoire jusqu'au baccalauréat, entre deux guerres, celles de 39-45 et celle de Numidie centrale (54-62). Dans ce roman d'apprentissage, un enfant naïf né dans la violence tragique de ce pays rencontre la douceur du monde et la douleur des hommes.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 janvier 2011
Nombre de lectures 298
EAN13 9782296717466
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

DES NOUVELLES
DU CIMETIÈRE DE SAINT-EUGÈNE
© L’Harmattan, 2010
5-7, rue de l’Ecole polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-13990-9
EAN : 9782296139909

Fabrication numérique : Socprest, 2012
Ouvrage numérisé avec le soutien du Centre National du Livre
Pierre MAILLOT


DES NOUVELLES
DU CIMETIÈRE DE SAINT-EUGÈNE


L’Harmattan
Du même auteur


Le Cinéma Français de Renoir à Godard
Paris 1988, M.A. Ed.

L’Écriture Cinématographique
Paris 1989, Klincksieck, rééd. Armand Colin, 1996.

Les Fiancés de Marianne
Paris 1995, Le Cerf, coll. 7 ème Art
Prix de la Critique 1996

L’Enseignement du scénario
direct. Cinémaction , n° 61,1994, ed. Corlet

Les conceptions du montage
direct. Cinémaction , n° 72, 1995, ed. Corlet


Jules Desbois, sculpteur, avec R. Huard
Paris 2000, éd. le Cherche-Mid
Comme une mère, une ville natale
ne se remplace pas.

Albert Memmi


La montée d’une aile au soir
Souligne le jour qui tombe
Quelle braise encore empêche
Le feu d’accepter la cendre

Max-Pol Fouchet
À la mémoire de Claude Pérez

À mes petits-enfants présents et à venir
Le cimetière de Saint-Eugène était pour Icosium ce que le Père-Lachaise est à Paris : la garantie, en matière de mise en terre, de la permanence historique. Et quelle terre ! Première abordée par qui arrive d’Europe et sur laquelle faisaient leurs premiers pas ces hommes aux tempes froides, venus des ciels amers vers le fabuleux continent. Mais parler de mise en terre ? On pourrait dire mise en mer. Car le cimetière de Saint-Eugène en ses premières rangées surplombait la mer, et de si près que les jours de tempête les morts se grisaient d’embruns. On dirait aussi mise en air. Car ce cimetière s’élevait sur une colline puissante et pentue qui faisait face au ciel, et de si près que le voyage des défunts était bref. Ainsi les chers disparus étaient donnés à la terre, à la mer, au ciel.

Tournés vers le nord, les morts regardaient l’Europe. Posés sur ce socle glorieux de lumière et d’eau, ils défiaient dans un regard éternel les pays sombres qu’ils avaient quittés, contraints par le malheur. Après coup, on peut aussi supposer que les « Européens » {1} de Numidie Centrale, poussés par quelque inconsciente intuition, avaient installé leurs ancêtres sur cette colline comme signe de leur provisoire passage en terre d’Afrique, et pour les préparer à quitter le pays.

Mais de telles pensées trahissent la réalité des choses que ce peuple vivait. Car, présent au présent, il ne se donnait du monde aucune représentation autre que ce qu’il y sentait, voyait, entendait, ce qu’il en goûtait, touchait, respirait. Présent au seul présent, mais absolument, il ne se formait aucune idée du passé ni de l’avenir. C’était sa faiblesse. L’indifférence avec laquelle il vivait son histoire et donc son ignorance des choses politiques qui la commandait, lui ont coûté la vie. C’est le prix qu’il paya pour connaître une existence qui, aveugle à l’avenir, ne considérait la mort qu’avec désinvolture pour ceux qui venaient de France, dédain pour ceux d’Italie, mépris pour ceux d’Espagne. C’est pourquoi, la mort de leurs os (prononcer osses), ces Français du Cimetière entretenaient avec la mort une relation verbale à laquelle, « les osses de tes morts », la vulgarité des expressions conférait, « le con de leurs morts à tous », conférait paradoxalement une solennité antique.
Ils invoquaient, convoquaient, provoquaient, révoquaient la mort, parce qu’ils se sentaient immortels. Peuple jeune aux multiples origines, tous chrétiens de naissance, mais de culture païenne, panique, dionysiaque. Ils avaient construit ce cimetière honoré par l’air du ciel, l’eau de la Méditerranée, le feu du soleil, la terre africaine.

Un jour à venir, le cimetière de Saint-Eugène aura disparu. Les osses de ses morts se retourneront une dernière fois dans leurs tombes, aidés par les pelleteuses et les bulldozers, avant d’aller durcir les fondations de nouvelles constructions, et rejoindre pour l’éternité, loin du soleil et de la mer, les os des morts romanisés et christianisés qui avaient fait Icosium.
L’École Molbert
On manquait de tout. Alors, l’école communale, laïque, gratuite et obligatoire, c’était bien, mais il fallait trouver de quoi vêtir, chausser, équiper les petits pour les y envoyer, à l’école communale. Et dans ces années de guerre, c’était la croix et la bannière. On imagine les prouesses de la mère qui avait trois enfants en âge scolaire. Pour manger, au début, on allait le dimanche dans les campagnes, au Fondouk ou ailleurs, acheter au marché noir des œufs, des légumes, n’importe quoi, ce qui restait. Mais le père, parti avec l’Armée d’Afrique, la voiture réquisitionnée, les pneus des vélos usés, la mère n’avait plus eu le cœur de tenter des expéditions vers l’ intérieur. Alors on manquait de tout. On n’avait rien.

Pour le pain, il fallait des tickets, et puis faire la queue longtemps. Lui, il avait six, sept ans. En rentrant de l’école, il prenait sa place dans la queue ( mais non! On ne disait pas la « queue » ! On disait la chaîne. « Faire la chaîne » . Parce que, la putain de sa mère, on avait beau mal parler, con de ta race, il y a des grossièretés qu’on pouvait pas dire ! Coulo {2} que t’y es !) , il prenait sa place dans la chaîne. Il attendait avec les grosses Espagnoles qui papotaient en s’éventant, les fatmas criardes et les vieux qui hochaient la tête, assis sur leur pliant. On attendait quoi ? Que la fournée soit cuite. Ou que le boulanger soit vengé. Des uniformes italiens passaient parfois, en voiture ou à pied. On disait autour de lui: « On a de la chance, ce sont les Italiens qui nous occupent, pas les Allemands. Parce que les Allemands… pardon ! » Les Italiens n’occupaient pas, ils représentaient la Commission d’Armistice. C’était avant le débarquement allié de novembre 1942.
Elle durait longtemps la chaîne. Puis on donnait ses tickets et l’on recevait en échange un mauvais pain gris, plein de son et de débris de paille qu’on mettait avec précaution et respect dans son panier ( mais non, fils de ta mère ! on ne disait pas « panier » , on disait « couffin ») un mauvais pain qu’on plaçait avec soin dans son couffin. Ce pain donnait « la gale du pain » ainsi nommée parce que les symptômes urticants affectaient les mêmes lieux du corps que la gale, notamment la partie sensible entre les doigts. Que de fois, à l’école, entre les mots dictés, il fallait poser en vitesse le porte-plume (plume sergent-major) pour apaiser les démangeaisons par un grattage énergique et réciproque (grimaces !) de chaque main.
On manquait de tout.
Parfois sur le marché Clauzel, on trouvait un seul légume sur les étals. Il y eut la période de l’oignon. Pendant des jours, seulement des oignons. Ou des topinambours {3} . Ou des courges. Ou des rutabagas. Avec la courge, comme avec les oignons, et même les topinambours, la mère faisait de la soupe, de la purée, des beignets (farine obtenue par broyage de pain dur) des gratins (pas de beurre, bien sûr, mais huile de n’importe quoi, parfois du saindoux, et beaucoup d’ersatz de corps gras qui fumaient dans la poêle en s’évaporant). On faisait même de la confiture. Bref, on ne mourait pas de faim, non, on ne peut pas dire, mais… Plus tard, dans le cours d’allemand de M. Neveux, au lycée Gautier, il découvrit qu’ersatz vient du verbe ersetzen : prendre la place de, remplacer. On riait du mot qui avait une sale gueule, comme ce qu’il nommait. Ersatz de sucre (saccharine), de café (glands de chêne grillés), de lessive (boules de sapindus ), ersatz de savon (poudre de pierre ponce et soude agglomérées à des restes gras innommables), ersatz de farine. Parfois passait un ersatz de père. On manquait de tout. Les pères ? La plupart n’étaient pas là. Et parfois, même présents, ils n’étaient pas là. Ils penchaient la tête. On aurait dit des ânes battus. C’est le sentiment qu’avait en lui l’enfant de la guerre. Certains, comme le voisin, qui était quelque chose au tribunal de commerce, s’étaient, un temps, collé des médailles. Ils semblaient avoir remporté la victoire. Ou l’oncle Albert, qui avait paradé, béret sur l’oreille et brassard S.O.L., jusqu’au débarquement allié en novembre 1942. Puis on ne l’avait plus vu. Les autres étaient partis depuis trois mois, depuis trois ans. Quelques-uns étaient morts au feu, d’autres dans la débandade. Après l’occupation de la zone nono fin 1942, d’autres hommes étaient arrivés de France, avec les derniers bateaux. Ils n’étaient guère plus présents, guère plus brillants. Qui étaient-ils ces pères absents, ces pères défaits ? Des réfugiés ? Des planqués ? Et les autres ? Disparus, prisonniers, morts peut-être. Sa mère avait hébergé pendant quelques mois, dans la petite pièce au fond du jardin, un brave vieil homme de vaincu, le père Dekeker, de Dunkerque. Il parlait parfois de sa famille, là-haut, dans le Nord. Il montrait des photos. Il ne savait rien d’eux. Le plus souvent il restait assis, sans parler, sur un tabouret, dans le jardin, à regarder le sol, et ses mains.
On n’avait presque rien.
On marchait avec des galoches à semelles de bois articulées qui faisaient un bruit de sabots. On portait des vêtements retaillés dans des vestes d’avant-guerre. On tricotait un pull bariolé avec des lambeaux de chandails dont on avait récupéré la laine. Les rayures et le chiné, forcément, étaient à la mode. Pénurie de tout. L’économie du Cimetière dépendait en tout de l’industrie française. On n’avait plus rien. Rien pour soigner, planter, cultiver, coudre, souder, fondre, mouler, découper, transporter, rien pour faire cuire. Rien à manger. Ni viande, ni beurre, ni farine, ni fil, ni aiguille, ni pneu, ni laine, ni livre, ni plume, rien. On n’avait rien.
On ne mangeait pas de la merde. Mais c’était comme.
On ne portait pas de loques, mais des haillons.
On avait froid. Les pères avaient manqué, manqueraient encore. L’époque voulait ça.


Il aurait dû entrer au cours préparatoire à l’automne 1942. Il avait l’âge. Mais sa mère l’avait trouvé bien petit, trop petit. Et puis, quand on habite le parc de Galland, tu vois, la rue Horace-Vernet c’est trop loin. Le chemin est dangereux, il faut traverser la rue Michelet. Non, non, ce petit ira au pensionnat Milly, rue Edith-Cavell, c’est moins loin. C’est un pensionnat catholique pour les filles, je sais, je sais, mais enfin on ne lui demandera pas d’aller à la messe. Et puis un petit garçon, c’est presque comme une fille. Voilà, c’était décidé. Il serait le seul petit garçon, parmi des dizaines de filles. Non, ils étaient deux.
C’était une belle maison bourgeoise XIX e , volets verts, marquise à l’entrée des classes, au milieu d’un parc. Les jeunes filles en uniforme avaient des tresses, des tabliers gris, des gants parfois. Il reçut des cours d’instruction religieuse et il avait toujours 10/10 ce qui faisait l’admiration et le souci de sa mère. Pour le reste de la pédagogie, il n’a pas de souvenir, sinon qu’il recevait parfois des bons points qui donnaient droit, au dixième, à une image, qui donnait droit, à la dixième, à une grande image, qui donnait droit, semblait-il, à la bénédiction de Monseigneur. Mais de Monseigneur on n’en vit point. En revanche, le petit avait chanté Maréchal nous voilà le matin au lever, et le soir au baisser des couleurs. La sous-directrice faisait défiler les classes autour de la cour, tapant dans ses mains, et disant tout le temps : « À la bonne heure ! », puis elle rangeait son monde en cercle autour du haut mât où flottait le drapeau. On faisait silence. Il se demandait pourquoi elle disait la bonheur, alors qu’il faut dire le bonheur. Puis on entonnait le chant qui avait remplacé la Marseillaise .
Il chantait de tout son cœur :
Maréchal nous voit là
Devant Toi le Sauveur de la France …
Et il se tenait à carreau. Ce Maréchal qui le voyait là , il ne le connaissait pas, mais le craignait. Ce qu’il en entendait dire parfois chez lui ne le rassurait pas. Le grand-père, ancien de la guerre de 14, avait parfois les yeux humides quand il écoutait Maréchal à la radio. Donc méfiance. Et puis il y avait ce Sauveur dont on ne parlait jamais à la maison. Notre Sauveur , en revanche, était fréquemment invoqué au pensionnat Milly. C’était un personnage sensible et délicat, extrêmement. Il fallait veiller à ne pas lui faire de peine. Un geste, un mot, un rien pouvait le blesser. Il ne fallait ni se battre, ni se disputer, ni parler fort, ni courir. Rien, quoi. Et pas moyen d’y échapper car, invisible pourtant, il voyait tout ce que vous faisiez et même ce que vous pensiez. Il lisait dans vos cœurs et vos âmes. Alors quand, au pied du grand mât, montait ou descendait le drapeau tricolore, le petit au garde-à-vous, redoublait de prudence, car, devant Notre Sauveur, il se savait observé par Maréchal :
Maréchal nous voit là
Devant Toi le Sauveur de la France.
Le réfectoire sombre, (car il déjeunait au pensionnat, c’était toujours ça de gagné) le sombre réfectoire, sitôt la porte ouverte, vous pénétrait le nez et la gorge de son odeur de suint froid. Odeur acide, maigre, insidieuse. Relents humides de soupes rancies. Odeur pauvre, triste. Odeur tenace. Odeur de veuve. Odeur de solitude collective, de silence, de méfiance. Odeur de religion. Odeur qu’il retrouvera plus tard, en France dans des fonds d’églises, des caves, des arrière-cours, des maisons de province. Ce n’était pas une odeur de chez nous.
Au total ça n’allait pas très bien pour lui, au pensionnat Milly. Heureusement il y avait la jolie maîtresse rousse de la classe supérieure. Il passait les récréations à la regarder de loin. La regarder était un grand plaisir. L’idée qu’il serait dans sa classe l’année suivante le faisait sourire.
L’année suivante elle avait changé de classe et il fut déçu. Mais il aima tout de suite sa nouvelle maîtresse et il oublia l’autre. À vrai dire il aurait dû quitter le pensionnat pour l’école de la rue Horace-Vernet (qui ne s’appelait pas encore école Molbert), car il avait grandi. Mais à l’automne 1943, les Alliés, Américains rieurs, Anglais qui sentaient le tabac blond, Australiens au chapeau bizarre, Canadiens sérieux, occupaient les écoles qui leur servaient de casernes. On avait manqué de maîtres, on manquait d’espace. La rentrée fut retardée. Puis on apprit que l’école recevrait les élèves mais à mi-temps seulement. Sa mère avait donc décidé de laisser le petit là où il était, à Milly.


En octobre 1944, il entre à l’école communale, en cours élémentaire et moyen, qu’on appelle aujourd’hui le CE2. En octobre, car la rentrée se faisait encore le 1 er octobre. L’institutrice s’appelait Mme Blanc, vieille dame ronchonne et penchée qui sentait fort, et avait repris du service du fait des circonstances. Sa seule apparence interdisait qu’on tombât amoureux d’elle. À mieux la connaître, on vérifiait que l’apparence n’était pas trompeuse. M me Blanc avait, du moins, cette loyauté-là. Heureusement pour lui, le manque de locaux et de maîtres commandait un régime de mi-temps pour les élèves. Les cours étaient donnés dans l’école de filles de la rue Barnave, juste à côté.
Il n’apprit pas grand-chose avec M me Blanc, souvent absente. Il se souvient pourtant de ce jour d’avril 1945, le 13 ou le 14, peut-être, où M me Blanc, rompit la monotonie des leçons, par une adresse solennelle. Franklin Delano Roosevelt venait de mourir, était mort. Elle dit la grandeur de l’homme, son courage physique et moral malgré sa maladie terrible, son combat pour la Paix. Elle fit paraître de l’émotion, émut les enfants. On observa une minute de silence. Ce moment devait le marquer. Il en garda le souvenir toute sa vie, en conserva une reconnaissance sans faille pour l’Amérique. Quelques jours plus tard, le 8 mai 1945, ce fut la fin de la guerre et sa mère l’entraîna dans les rues. Ils descendirent la rue Michelet depuis le parc de Galland jusqu’au square Bresson, jusqu’au port, vers les bateaux alliés. De chaque rue adjacente arrivait une foule nouvelle qui grossissait le flot, agitait des drapeaux, chantait. On embrassait des gens qu’on ne connaissait pas. On buvait des verres dans les cafés, on tenait à la main ses chaussures usées, ses galoches de bois qui blessaient les pieds, on marchait en riant, pieds nus sur les pavés. Il n’avait jamais vu ça, et se demandait si les adultes n’avaient pas perdu la tête. Mais, au milieu des cris, des chants, des rires, il entendait dire que les pères allaient revenir, on allait manger à sa faim, on n’aurait plus froid. La guerre était finie, c’était la paix. Alors il fut heureux. Il avait tout juste neuf ans. La vraie vie commençait. Il faisait beau.


Le 1 er octobre 1945 les choses sérieuses commençaient. Les maîtres revenus, les cours à plein-temps reprenaient. Les Alliés partis, l’école était aux élèves. Lui, il entrait en cours moyen et supérieur, dans la classe de M. Caussel. On disait aussi la huitième, on dirait le CM1. M. Caussel avait peut-être quarante ans, déjà un âge à cette époque. Il portait une blouse grise, à la différence de son voisin de classe, M. Denève, le redouté maître du cours supérieur, la septième, qui portait une blouse blanche. Question de style.
M. Caussel était fier de son fils, qui avait seize ans, fréquentait le lycée et venait parfois attendre son père à la fin des classes. Il sera professeur, disait son père, et vous devriez en prendre de la graine. Il parlait souvent de lui en l’appelant par son prénom, Jérôme, lorsque, changeant d’activité, il ouvrait l’un des placards fermés à clé où s’entassait son trésor de pédagogue. Les petits l’écoutaient distraitement, captivés qu’ils étaient par ce qu’ils entrevoyaient dans les profondeurs sombres des étagères : vieux livres de géographie, cartes colorées, photos de paysages, boîtes de craies de couleurs datant d’avant-guerre, bouteilles d’encre violette, règles, plumiers, et appareils scientifiques inutilisés par défaut de pièces ou manque de produits : ébulliomètres, sphérifonges, cataprophyles à pression, tachymètres linéaires, bourlingues, clustophères, qui témoignaient d’un monde de sciences et de richesses, un monde d’avant-guerre dont ces enfants des privations se sentaient exclus. La vie avant eux était plus belle.

Ce maître aimait parler du pays dont il portait le nom. Il disait plus volontiers le Causse que les Causses et décrivait, avec un léger accent, des paysages de hauts plateaux qui se terminaient en abîme sur des gorges insondables, si vertigineuses et profondes que jamais le soleil n’y parvenait en hiver. Insondables et profondes entailles que des rivières tumultueuses avaient creusées depuis la nuit des temps, et dans le lit desquelles, dans un tumulte de fin de monde que les parois de roche verticale amplifiaient encore, se bousculait le cristal en ébullition de monstrueux torrents plus puissants que des troupeaux d’aurochs ! Pauvres de vous, qui ne connaissez que celles de la Chiffa ! Roupie de sansonnet à côté des gorges du Tarn ou de la Jonte ! À la fin de ses tirades, le maître s’épongeait le front et faisait planer un regard de vainqueur sur son jeune public subjugué.
M. Caussel, d’une façon ou d’une autre, devait tremper, tout ou partie, dans le Parti. Se souvient-il encore, le lecteur de passage, qu’on disait le Parti ? Nul besoin de spécifier. Ceux qui précisaient « communiste », manifestaient par là, qu’ils le voulussent ou non, qu’ils n’étaient pas de son bord. Alors il fallait faire très attention, parce qu’à cette époque plus d’un quart de l’électorat votait communiste, et que le Parti se glorifiait d’un million d’adhérents, et que toutes les armes de la Résistance n’avaient pas été rendues, et que l’on pensait que Yalta avait laissé l’Europe occidentale, comme le Moyen-Orient et le Sud-Est asiatique, en dehors du partage. Alors, si on ne voulait pas passer pour un « réac », dans certains milieux scolaires et universitaires, il valait mieux dire le Parti. Et cela dura longtemps. Finalement jusqu’en 68.
Il se souvient que son voisin de table, Juan-José Ribera, dessinait des avions pendant les leçons : spitfires anglais, dakotas américains, yaks russes. Sur les fuselages il traçait à gros traits les diagonales tricolores des Anglais, les bandes bicolores et les étoiles des Américains, et le rouge étoilé des Soviétiques. Puis il lançait des bombes noires sur les deux premiers qu’il descendait en flammes. « À bas ! » écrivait-il, tandis que sous les yaks soviétiques il écrivait « Hourrah ! ». Ensuite, il coloriait un drapeau français qu’il barrait d’une croix vengeresse, écrivant derechef : « À bas ! ». Il terminait enfin par une faucille et un marteau sous quoi il traçait en grandes capitales : « Vive ! ». Puis, se tournant vers moi, il souriait, heureux.
Juan-José Ribera avait, pour sa part, commencé la guerre froide. Si l’autre, qui après tout aimait bien les Alliés, s’en indignait, alors il se faisait expliquer dialectiquement à coup de bourrades costales qu’il ferait mieux de se la fermer, car de toutes façons c’est les Soviétiques qui vont gagner, et toi voilà : Ribera passait son pouce sous sa gorge de gauche à droite d’un geste net et coupant. C’était clair en effet. Ce fut sa première rencontre avec un communiste. Enfin, un fils de communiste.
M. Caussel, lui, plus ou moins, tout ou partie, trempait dans le Parti. Il leur avait appris une chanson qu’ils répétaient souvent, et dont les quelques paroles souvenues disent :
…Et nous saluerons la Brigade
Et nous sourirons aux amis
Mettons en commun, camarades
Nos plans ( ?), nos travaux, nos soucis
Debout enfants ( ?) Debout amis !
Il vaaaaa vers le soleil levant notre pays…
Brigade, camarades, mettre en commun , le pays qui va vers le soleil levant , c’est-à-dire l’est, tout met sur la piste d’un chant communiste {4} . Or s’il avait été socialiste, M. Caussel n’aurait pas fait apprendre un chant communiste à ses élèves. Sa discrétion idéologique pour le reste permet de penser qu’il entrait dans la catégorie des « compagnons de route », mais qu’il n’était pas inscrit comme membre régulier, avec réunion de cellule, vente de l’ Huma le dimanche matin et tout le train.
Le petit, qui aimait bien les Alliés, se méfiait de ce qui allait vers l’est. Aller vers l’est, c’est aller contre la marche du soleil. À l’est on trouve La Mecque et Moscou, voilà ce qu’il pensait. Lui, son penchant l’inclinait vers l’ouest. Un peu plus tard, il eut une intuition qui lui donna une haute idée de lui-même. Devant une carte du monde il crut comprendre que le sens des civilisations allait décidément vers l’ouest : la Chine puis l’Inde, puis la Chaldée et l’Egypte, Athènes, Rome, Paris, New York, avant la Californie… et après la Chine peut-être, à nouveau ?

Un jour, alors que la sonnerie annonçait la récréation de dix heures, M. Caussel nomma quatre ou cinq élèves à qui il demanda de rester en classe pendant quelques minutes :
Vous rejoindrez vos camarades plus tard.
Il figurait parmi les appelés. Il ne craignait plus Maréchal qui voit là. Il n’était pas tranquille pour autant, car on ne sait jamais. Le maître les rassura vite par la bienveillance avec laquelle il leur demanda de se rapprocher de son bureau, tandis qu’il se dirigeait (c’était plutôt bon signe) vers un de ses placards. Il en revint avec une boîte en carton qu’il posa sur son bureau, en sortit d’abord un verre, puis une grosse bouteille de lait et enfin une boîte de fer-blanc. Il emplit le verre de lait, puis ouvrit la boîte et en tira des biscuits dont il fit des petits tas égaux. Les enfants regardaient ces gestes de leur maître si étonnamment nouveaux pour eux, gestes de femme, gestes de maman qui de toute évidence leur étaient destinés. Et ils avaient le sentiment que le maître n’était pas dans sa fonction. Ils en éprouvaient une gêne. Le maître non plus n’était pas à son aise. Il les regardait et dit :
Voilà, c’est pour vous. Le gouvernement a décidé d’aider la jeunesse à se développer. Vous, vous êtes des jeunes de première catégorie, les J1, les plus précieux. Dorénavant, vous viendrez tous les jours, à la récréation de dix heures, boire votre verre de lait et manger vos biscuits. Au fait il serait bon, pour des raisons d’hygiène que chacun apporte son verre. Ou plutôt, un quart en aluminium. C’est moins risqué.
Il distribua les gâteaux. Le verre de lait passa parmi les enfants qui se régalaient.
Mais quand ils voulurent rejoindre les copains, M. Caussel les retint en exigeant, avant de les lâcher qu’ils finissent de manger leurs biscuits.
Comme les autres n’en ont pas, dit-il, vous risquez de vous les faire prendre.
L’enfant prit soudain conscience qu’ils n’étaient qu’une poignée à bénéficier de la manne gouvernementale. Il comprit aussi que le maître se sentait contraint de faire sa distribution en quelque sorte en secret. Alors il osa demander :
Pourquoi pas les autres, Monsieur ?
Il reçut la réponse comme un coup.
C’est que vous êtes un peu plus fragiles que les autres. Vous avez besoin de plus de nourriture. Vous souvenez-vous de la visite médicale, au début de l’année ?
Il rougit de honte. La colère le prenait. L’humiliation le brûlait. Il n’entendait plus rien. Un sous-alimenté, voilà pour qui on le prenait, un sous-alimenté, un rachitique, un pauvre, un faible ! Même pas capable de défendre son goûter devant les autres. Il n’en voulait plus de ces gâteaux. Il les aurait crachés s’il avait osé. Il se promit de ne plus jamais en manger. Par chance la bienveillance gouvernementale dura peu. Le temps, à vrai dire, du seul premier colis. Quelques jours après, il ne fut plus question de rien. Adieu lait, veau, vache, biscuit. Les autres n’avaient rien vu. Il n’eut rien à subir.
Les enfants entre eux étaient durs, plus que sous d’autres cieux. Ils devaient faire leurs preuves, et souvent. Le pays était dur. Cela tenait à la jeunesse de ses nouvelles populations, aux combats inévitables dans un pays à construire, aux exigences d’un sol à défricher, au soleil vertical qui laissait peu de place à l’ombre, aux nuances, aux brumes, et aussi à la sécheresse de la terre, et encore à l’âpreté des mœurs de la population arabe, à la violence de la situation coloniale, qui avaient imposé des relations sans douceur, même farouches et plus encore dans les cours d’école, bien entendu. Gare aux faibles, aux délicats, aux poètes ! Gare aux doux, aux hésitants, aux malades ! Ceux-là pouvaient bénéficier parfois de la protection d’un plus fort qui les mettait à l’abri des brutalités. Mais le cas était rare. Le plus souvent, ils payaient. On n’aimait pas l’image qu’ils donnaient d’une humanité qu’on voulait seulement belle, puissante, affirmée, même insolente. Des barbares pour qui l’esthétique primait tout, voilà ce qu’ils étaient. Il fallait être beau et fort. Fort. Et sinon, tout tenter pour le devenir, donner les signes, montrer sa volonté, payer cher, se battre, s’imposer.


Dans la classe de M. Caussel, le plus beau et le plus fort, le blond, le costaud, le sans-peur, dont le nom sonne comme le canon, j’ai nommé, dans le coin droit, le Numidien Schuffnecker, 36 kg de muscles. Dans le coin gauche, le gauche, le tordu, le voûté, toujours couvert, la tête rentrée, le cou dans l’écharpe, la larve silencieuse, j’ai nommé le Frangaou {5} Bonaventure, 33 kg de vent.
Cet affrontement déloyal ne devait pas avoir lieu. Longtemps il n’eut pas lieu. Bonaventure restait dans son coin aux récrés. Il ne parlait pas, ne faisait rien, ne jouait pas aux noyaux ni aux billes ni aux gendarmes et aux voleurs ni à la balle au prisonnier. Il ne faisait rien. Il faut dire qu’il avait des raisons. Dès les premiers jours de son arrivée, il s’était trouvé un audacieux acrobate, venu rampant depuis les bancs du fond sous prétexte de retrouver une gomme ou un crayon perdu, pour glisser, entre les lattes du banc sur lequel était assis Bonaventure, une doigt agile et parfaitement entraîné à « faire une olive {6} » majestueuse, une olive de premier choix. Bondissant sous l’outrage, Bonaventure, s’était retrouvé debout sur son banc, et, tremblant, s’écriait :
M’sieur !.. il m’a fait… des mal élevées… M’sieur !
Fraîchement débarqué, ce Patosse à l’évidence manquait de manières. Il est vrai qu’une olive bien ajustée et inattendue reste un moment surprenant, surtout la première fois. Pourtant, quand on sait vivre, les olives ça ne se dit pas, ça s’encaisse avec courage, en attendant l’occasion du retour vengeur. La soudaine intervention de Bonaventure, si peu dans les mœurs, avait laissé les élèves sous le choc. Bouche bée, ils le regardaient, lui toujours debout sur son banc, des deux mains se tenant le postérieur au lieu précis de la sainte olive, vacillant, plus Bonaventure que jamais.
Sur la scène donc, M. Caussel, qui écrivait au tableau, s’était retourné interloqué, sans baisser le bras. Face à lui, Bonaventure debout, les mains aux fesses. Puis, à quatre pattes, comme paralysé, l’acrobate surpris sous les tables. Et enfin la classe pétrifiée, mais toujours à l’affût d’une rigolade. Situation périlleuse. Instant suspendu. Silence d’avant la tragédie. Vers où Zeus pencherait-il ?
Soudain le maître, bras toujours levé, fut secoué d’une sorte de spasme ventral en même temps que sa mâchoire tremblotait, que ses yeux se plissaient... Tous comprirent en même temps qu’il riait. Alors ce fut le débordement, les eaux avaient passé les digues, la marée emportait tout. Des flots, des torrents de rires emplirent l’espace. On se levait, on se donnait des tapes dans le dos, on se faisait des olives fraternelles, on prenait le maître à témoin, on le rendait complice de la mésaventure de Bonaventure, et l’on mourait de rire presque pour de vrai. Sauf le malheureux qui ne comprenait rien à ce qui devenait chahut, carnaval, vacarme, tohu-bohu, charivari, prodigieuse fête inattendue. On en avait mal au ventre. On allait suffoquer... Il fallut que Trompe-la-Mort, le sombre directeur dont le bureau jouxtait la classe, passe sa tête squelettique par la porte entrebâillée et qu’il regarde les élèves dans les yeux (ils réussissait à les regarder chacun à la fois, tous en même temps) pour que revienne, traversé encore par instants de fous rires convulsifs, le silence.

Cette histoire n’aida pas le pauvre Bonaventure dans son intégration scolaire. Il persévéra dans une solitude emmurée. On finit par se lasser. On le cherchait un peu, sans conviction, presque par devoir. On lui envoyait quelque calotte négligente en passant, un coup de pied, une bourrade. Parfois, deux ou trois élèves en verve s’entendaient pour lui administrer à la suite ces tapes du plat de la main qu’on appliquait sèchement sur la nuque de celui qui venait de se faire couper les cheveux en disant : « La coupe ! ». Mais Bonaventure excellait à étouffer progressivement l’espace de la provocation, et réussissait généralement ce prodige d’user chez les autres le désir de persécution que sa chétive et silencieuse personne suscitait. Dans les rangs, avant d’entrer en classe, il prenait toujours une copieuse dose d’olives mais il n’était pas le seul et de loin à bénéficier de ces délicatesses. On était tombé, pour ainsi dire, dans la banalité routinière.
Parfois pourtant, la bête s’emparait à nouveau de l’un d’eux qui, frappant le sol, poussant des grognements, tournait autour de lui en reniflant, le cou tendu vers le malheureux qui détournait la tête. La chose enflait au cours des récréations et quand la menace rôdait de trop près, le Bonaventure trouvait refuge dans l’ombre des maîtres qui allaient et venaient à travers la cour, sous les platanes, faisant semblant de ne pas le voir. Il échappait ainsi aux avanies physiques, mais pas à la menace des poings dressés, grimaces de mépris, bras d’honneur, signaux visuels qui promettaient de lui donner sa mère à la première occasion.
Or, un jour, on ne sait pourquoi, peut-être avait-il été évangélisé de frais, le blond, le puissant Schuffnecker comme son nom l’indique, fit savoir qu’il prenait Bonaventure sous sa protection. On verrait bien si quelqu’un oserait s’y frotter. Qu’on se le dise ! On se le dit. Mais il ne parut pas, dans les jours suivants, que Bonaventure témoignât la moindre reconnaissance à son champion. Il restait morne, indifférent, lointain. Cela surprenait beaucoup. Alors Schuffnecker se mit à parader devant lui en lançant des défis à tous ceux qui auraient eu quelque velléité de tourmenter son protégé. On se tenait coi, les mains dans le dos, dans l’attente délectable de voir qui relèverait le défi. Contre toute attente, Bonaventure, sans rien dire, sans remercier, sans lécher, se détournait, avec, semblait-il, un soupçon de mépris sur son visage habituellement inexpressif. Schuff en était pour ses frais. Que le rousseauiste s’afflige, l’affaire ne pouvait en rester là.
Quelques jours plus tard, à la troisième ou quatrième parade, Schuffnecker faisait encore monter les enchères. Il en était à promettre la mort à qui oserait seulement toucher un cheveu de son affranchi, quand Bonaventure, derechef, tourna ostensiblement les talons, avec une expression d’indifférence ennuyée. Schuff, n’y tenant plus, le rattrapa par le col, le fit tourner pour le placer bien en face de lui, souleva son menton et aboya :
J’ai pris ta défense ! Tu dois me dire merci !
Je dois te dire merci. Mais je te dis merde !
L’assemblée poussa une exclamation indignée, eut un mouvement de surprise, recula d’un pas en écartant les bras devant tant d’audace, tant d’inconscience. Mais elle n’eut pas le temps de revenir de sa surprise qu’une nouvelle stupeur la foudroyait.
Schuffnecker venait, sous leurs yeux, venait, en pleine figure, de prendre sous leurs yeux, de prendre son premier pain en pleine figure. Sonné, ahuri, il regardait autour de lui et ne vit pas venir le deuxième, presque immédiatement suivi de l’assaut d’un Bonaventure qui jetait tout son poids contre lui. La tête heurta le sol avec bruit. Schuffnecker gémit doucement, mais son adversaire, à demi allongé sur lui, ne connaissait plus rien, il tapait. Les enfants stupéfaits restaient sans réaction et Bonaventure, aveugle et sourd, tapait toujours.
La scène se passait devant la classe de M. Mengual, qui y passait toutes ses récréations. Son attention fut attirée. Il s’approcha, repoussa le cercle des enfants, sépara les deux lutteurs, ou plutôt arrêta le bras frappeur d’un Bonaventure hors de lui, hors d’haleine, hagard, dont le regard terrifiait ceux sur qui il se posait. Le maître releva un Schuffnecker vacillant, le fit entrer dans sa classe. Après quelques minutes de réconfort et quatre gouttes d’arnica, le vaincu, sonné, revint prendre sa place dans les rangs pour entrer en classe. Il n’y eut pas de distribution d’olives. Que le pacifiste se désole, l’affaire ne pouvait en rester là.
Quelques minutes après le retour en classe, les lieutenants habituels de Schuffnecker prévenaient les élèves, par gestes et petits mots qu’on se passait de main en main, que leur héros, aussitôt remis après le déjeuner, laverait l’affront pendant la récré de trois heures dans le coin le plus éloigné de la cour. On verrait bien cette fois.
À partir de l’après-midi, et pendant les jours qui suivirent, à chaque récréation, le matin et l’après-midi, tous les jours, les deux combattants s’affrontèrent. En des endroits différents de la cour pour ne pas attirer l’attention, à l’abri d’un groupe qui les dissimulait aux yeux des maîtres, le combat reprenait avec un grand de la classe de M. Denève pour arbitre. Schuffnecker donnait sa veste à ses soigneurs et remontait ses manches, en proférant des injures ordurières et des menaces, il allait le niquer le Bonaventure des osses de ses morts, lui donner sa mère et sa grand-mère par la même occasion, la tête il allait lui faire comme une pastèque, et le cul pire que la tête ! Bonaventure, silencieux, gardait ses vêtements, même son écharpe. On le voyait trembler, mais son regard était si farouche que c’était de colère et non de peur. Mais peut-être l’était-ce aussi, car Schuffnecker donnait plus de coups et plus puissants, mais Bonaventure puisait dans ses nerfs et son cœur les forces dont ses muscles étaient privés. Le premier combattait pour garder le respect des autres, le second pour gagner sa propre estime.
Le combat inégal aurait dû cesser cent fois, mais cent fois le faible revenait à la charge et réussissait à porter un nouveau coup qui mettait le fort dans l’obligation de continuer. Bonaventure eut une lèvre écorchée, un nez sanglant, des bleus, il boita, mais il apparaissait que rien ne le ferait céder et lorsque la cloche sonnait la reprise de la classe, il répétait toujours sur le même ton de défi en lançant vers l’autre un regard terrible : « À demain, si t’es un homme ». Alors, certains par moquerie au début, puis d’autres par sympathie, se mirent à soutenir Bonaventure. Il se constitua un petit clan pour lui prodiguer conseils et soutiens, l’aider à se relever, l’encourager dans les assauts. Mais cela n’allait pas plus loin et lorsque le combat finissait, à la fin de la récré, Bonaventure se retrouvait seul pour essuyer son visage, ôter la terre de ses genoux, tandis que le groupe s’éloignait, entourant le champion.
L’affrontement se reproduisit tous les jours, pendant une semaine. Schuffnecker gagnait, c’est une affaire entendue, mais refusant sa défaite, Bonaventure l’empêchait de triompher. Et le samedi après-midi {7} , à la fin de la récréation, comme tous les autres jours, un Bonaventure plus que jamais poussiéreux, déchiré, tuméfié, lança en se relevant pour la dixième fois : « À lundi, si t’es un homme ». En ce point de l’histoire, le moraliste pourrait croire que, de guerre lasse au bout du compte, les deux combattants se seront ouverts les bras, et, dans la reconnaissance d’une réciproque estime, auront fait la paix. Une amitié longue et indéfectible s’en serait suivie. Que le moraliste se consterne tout autant que le rousseauiste, et le pacifiste. Il n’en fut rien.

Le lundi matin, Trompe-la-Mort, le directeur de l’école, fit appeler M. Caussel dans son bureau. Un élève de troisième vint les surveiller. Silence. Bonaventure était absent. Un malaise flottait. Après un moment qui dura, Trompe-la-Mort, plus long, plus maigre, plus sombre que jamais, entra à grands pas dans la salle de classe. Ils se levèrent d’un seul mouvement. Le directeur arpentait en silence les travées, perçant chacun d’un regard d’outre-tombe qui jaillissait comme un feu des profondeurs obscures de ses orbites. Puis il vint se placer en face d’eux, en plein centre de l’estrade et dit :
Votre condisciple Bonaventure ne reviendra pas parmi nous. Ses parents ont décidé de le retirer de notre école pour les raisons que vous connaissez aussi bien que moi (silence)... Ce que vous avez fait à ce garçon est inqualifiable, ou plutôt si, je vais le qualifier : ce que vous avez fait à cet enfant, les Allemands n’auraient pas fait mieux {8} . Je ne veux plus rien de commun avec vous jusqu’à la fin de l’année. Je veux vous oublier, je veux qu’on vous oublie. M. Caussel saura redoubler de sévérité pour une classe qui ne mérite pas l’honneur d’appartenir au Ministère de l’Éducation Nationale. Je laisse chacun d’entre vous en face de sa conscience.
En face de leur conscience, ils y restèrent peu. Il n’est pas sûr qu’ils aient bien compris ce qu’on leur reprochait. Mais en ces lendemains immédiats de la guerre qu’on puisse les comparer aux Allemands avait frappé leur imagination. Ils auraient des années pour y penser. Lui-même y a songé longtemps.


M me Blanc, la maîtresse du CE2 avait disparu. Peut-être rendue à sa retraite, peut-être à sa fonction à l’école de filles. Mais dorénavant, M. Mengual, blouse grise, la remplaçait. C’était un homme calme, adepte de la méthode Freynet, cet instituteur qui, au retour de la guerre de Quatorze avait inventé une pédagogie fondée non sur l’autorité et la soumission, vertus militaires, mais sur la créativité et l’amour de ce qu’on fait.
M. Mengual aimait ses élèves, aimait les faire travailler. Sa classe était toujours attentive, concentrée ou percée de rires joyeux qui fusaient dans le silence de l’école, résonnaient à travers la cour et montaient jusqu’à l’étage. Sa salle donnait directement sur la cour, grand plaisir pour les élèves, qui évitaient les escaliers, lieu de choix pour les bousculades olivantes que les gaillards de MM. Caussel et Denève devaient affronter plusieurs fois par jour. L’ancien de Milly n’aimait pas beaucoup ces jeux de trouducs, mais il avait dû s’y mettre, puisqu’il fallait bien rendre, sinon on passait pour coulo.
En revanche, la salle de M. Mengual, abritée par des arbres, était un havre de douceur qui l’attirait. Il y allait souvent. Durant les récréations M. Mengual qui partageait rarement les allées et venues promeneuses de ses collègues, préférait s’occuper de sa classe, corriger ses cahiers, aider un enfant à terminer sa tâche, préparer les activités pédagogiques. La porte ouverte encourageait les élèves des autres classes à lui rendre visite. Celui qui venait du pensionnat Milly et n’aimait pas les olives, entrait après y avoir été incité d’un geste ou d’un sourire, s’asseyait sur un banc et regardait de tous ses yeux. Même pendant la récréation la classe restait vivante et chaleureuse. Il admirait la disposition changeante des tables parfois mises en cercle, parfois par petits groupes, parfois en deux rangées qui se faisaient face. Il aimait les dessins qui ornaient les murs ou les règles de grammaire écrites en gros caractères, les plantes qui grimpaient au coin des armoires et traversaient la classe sur des fils, pour aller chercher la lumière de la fenêtre. Le lapin dans sa cage rongeait sa carotte, un élève était commis chaque jour à sa toilette. Lui aurait bien aimé le faire. Il n’osait pas demander. Mais dans le bonheur des lieux, il observait surtout le maître entouré d’un ou deux élèves qui se livraient avec lui à des préparations captivantes : découpage de papiers, partage d’un bloc de terre pour le modelage, arrosage des plantes. Même effacer les tableaux devenait une activité digne d’intérêt.
Il aimait la douceur de M. Mengual, sa voix, ses gestes, et sa façon de s’adresser aux enfants pour donner un conseil, encourager, inciter. Il ne connaissait pas d’homme doux. À vrai dire il ne connaissait pas beaucoup d’hommes, mais parmi ceux qu’il avait fréquentés, père, oncles, grands cousins il n’avait jamais rencontré un homme tendre. Les hommes, les garçons de sa classe, les copains du parc de Galland lui avaient tous appris qu’un homme ça se fait respecter, ça ne pleure pas (« On ravale ses larmes ! », avait répété son père). Un homme commande, se commande pour commencer, se contient, endure, subit avec courage, puis résiste et s’impose. Pas de faiblesse, pas de plainte, pas de crainte. Un homme, pour lui à neuf ans, c’était un être rude, voire dur. La douceur n’était pas affaire d’homme, mais la force, le courage, même l’agressivité. Il ne fallait pas être doux, qualité de fille, mais sourcilleux, ombrageux sur son honneur, car à la moindre faiblesse on était menacé. Voilà ce qu’était un homme, et il s’y appliquait puisqu’il le fallait, mais sans plaisir. Avec M. Mengual il découvrait, pour la première fois de sa vie, un homme solide, un maître qui savait les choses, et qui, pourtant, était doux. Les maîtres et tous les hommes lui avaient toujours parlé dans le souci de se faire respecter et obéir, dans la volonté de soumettre le monde à la loi qu’ils défendaient. M. Mengual parlait pour faire comprendre, non soumettre. Il montrait que vous comptiez pour lui. Il avait envie d’entendre ce que vous aviez à dire. Alors, dans la lumière de cette classe enchantée, une nouvelle façon de se sentir soi-même avait cheminé en lui, contre laquelle il avait lutté au début, mais qu’il accepta vite et avec joie tant elle l’apaisait et lui donnait un sentiment de sécurité. Il était appelé à une relation à autrui nouvelle, et à vrai dire presque inconnue, mais dont il ressentait qu’elle répondait à un désir profond, mieux, à une évidence qui lui était enfin révélée. Il se sentait soulagé d’un poids dont il n’avait jamais mesuré combien il pesait. Il était joyeux, heureux, léger.
Ce qu’il aimait le plus et le jetait même dans l’émoi, c’était l’imprimerie, l’objet le plus passionnant qu’il eût jamais vu. Grâce à elle le cours élémentaire et moyen publiait chaque mois un Journal de la classe qui faisait la jalousie des élèves des autres classes. Il n’osa pas s’en approcher pendant longtemps, et manifestait même, par pudeur, une absence d’intérêt lorsque le maître avec un ou deux élèves la préparaient. Cette imprimerie n’occupait qu’une toute petite place dans la classe, sur une des étagères du fond. Mais quand, sur le bureau du maître parfaitement débarrassé de toute poussière pour l’occasion et vidé de tout cahier, livre, règle, on ouvrait la boîte en bois qui la contenait, c’était une boîte à magie. Avec des précautions de prêtre sur l’autel on soulevait le couvercle et l’on sortait un à un les objets du culte. Le rouleau en caoutchouc, entouré d’un chiffon devenu bleu noir, et dont le manche de bois brillait. Puis le réservoir à encre et la planche à encrer qu’on gardait bien à plat sur le côté du bureau, enfin la casse où s’entrechoquaient avec un bruit délicat les caractères de plomb. Mais comme avec le temps il s’en était perdu et que les rigueurs de la guerre avaient empêché de les remplacer, M. Mengual avait ajouté quelques caractères en caoutchouc pris d’une autre imprimerie. La chose était désagréable, mais acceptée comme inévitable.
Quand tout était mis en place, rangé, organisé, la cérémonie pouvait commencer.
Hélas ! Il ne put jamais y assister car elle se déroulait durant les leçons. Seule la préparation se faisait pendant les récréations. Mais un jour M. Mengual, qui avait senti l’intérêt de l’enfant, lui proposa d’écrire à son tour un article. Il reçut un coup au cœur :
Tu seras notre correspondant dans le cours moyen et supérieur. M. Caussel te permettra sûrement de venir l’imprimer toi-même.
Car les choses se faisaient ainsi : qui écrivait, imprimait. Il fallait auparavant que le maître ait décidé que le travail méritait publication, puis que les élèves aient donné leur avis sur le texte qu’ils amendaient parfois, qu’on ait enfin délibéré sur le jour convenable, car on n’imprimait le journal qu’une fois achevés les autres travaux, leçons, devoirs. Alors c’était la fête. On y passait l’après-midi. Tour à tour les écrivains venaient au bureau, et, aidés de deux assistants chargés de trouver les caractères dans la casse, donnaient à leur texte la forme de l’imprimé.
Cela le faisait trembler. Un texte imprimé, fut-ce de cette impression si maladroite, lui apparaissait comme un objet presque sacré. Il pensait presque sacré, car son ignorance totale et sa méfiance de la religion des curés et tout ça, ne l’amenait pas à mépriser les choses de la divinité. Au contraire, il les plaçait si haut et si loin, platonicien sans le savoir, qu’il considérait que rien dans ce bas monde ne méritait d’être dit sacré. Saint oui, on pouvait être saint. On lui avait beaucoup parlé des saints au pensionnat Milly où l’on disait souvent à propos d’une personne « ce saint homme », cette « sainte femme ». À la maison, sa mère disait aussi qu’il lui fallait être une sainte pour endurer ce qu’elle endurait avec ses trois enfants, elle disait aussi qu’elle était fatiguée d’avoir travaillé toute la sainte journée. Saint ne l’impressionnait donc pas tellement, mais sacré ! On pouvait seulement devenir presque sacré {9} . Maman était presque sacrée. Sûrement aussi d’autres personnes, et les églises devant lesquelles on passait en baissant la voix, les marabouts aussi, voilà. Or parmi ces choses presque sacrées, le texte imprimé était la première, et de très loin. Il avait éprouvé ce sentiment dès qu’en ouvrant les pages d’un livre, il était entré dans des mondes où l’on vivait plus intensément que dans la vie de tous les jours. La Comtesse de Ségur avait comblé ses six ans. Il avait relu Les Mémoires d’un âne jusqu’à connaître par cœur des dialogues entiers, et, levant le nez de son livre, il avait vu, de ses yeux vu, ce qui s’appelle voir, il avait vu Cadichon brouter l’herbe du jardin. Puis il avait grandi et découvert les livres illustrés de gravures de la collection Hetzel. Alors avaient commencé ses premiers grands voyages qui l’avaient conduit De la terre à la lune, Vingt mille lieues sous les mers, autour de la terre pendant Cinq semaines en ballon , et surtout et encore et souvent à faire et refaire Le Tour du monde en quatre-vingts jours.
Il ne lisait pas seulement Jules Verne. Il avait aimé aussi Les Robinsons de Terre ferme dans un grand livre bleu, et L’Ile au Trésor . Il ne comprenait pas tout quand il lisait, mais ce qui restait incompris ne faisait qu’ajouter au mystère presque sacré du livre. Cette année-là il passait de longues périodes dans le grand nord avec Croc-Blanc de Jack London et Bari Chien-Loup de James-Oliver Curwood, qui lui donnait aussi des leçons avec Le Courage du Capitaine Plum. Il n’ignorait plus rien des rigueurs du blizzard, il avait entendu la détonation des glaces sous la poussée du froid, goûté la lumière bleue de la nuit polaire, souffert de la coupure du vent sur le visage, de la faim, de l’engourdissement des doigts, il reconnaissait les aboiements des chiens dans la nuit, les hurlements des loups. Ces impressions d’enfance furent si fortes et si justes que lorsqu’il découvrirait plus tard ces pays, paysages, mers, déserts, où l’avait d’abord conduit le talent des écrivains, ces sons et ces odeurs qu’ils lui avaient découverts, il aurait souvent le sentiment de retrouver un pays connu. Et même, il fut souvent déçu parce que la réalité reconnue supportait mal la comparaison avec l’image qu’il s’en était formée.
Les livres qu’on lui avait lus dans l’enfance, ceux qu’il savait lire maintenant, lui avaient donné tant de joie qu’il éprouvait une admiration presque sacrée pour leurs auteurs. Les écrivains étaient presque sacrés, l’écriture, le texte imprimé, les livres étaient presque sacrés. Il fallait être près du sacré pour écrire. Voilà… Et M. Mengual qu’il admirait aussi et qui était capable d’imprimer des textes, M. Mengual lui proposait d’écrire à son tour ! Non ! C’était impossible.
Les autres pouvaient, lui non.
Il ne revint plus chez M. Mengual.

Il y en avait un que la chose ne satisfaisait pas du tout, c’était Calabrese. Calabrese au front bas, plus large que haut, sanglier sicilien qui attendait avec impatience de rejoindre son père, docker sur le port d’Icosium. Calabrese avait plus de douze ans et l’école commençait à les lui gonfler comme il faut. Il avait assis sa réputation une fois pour toutes en portant sur son dos, depuis l’entrée de l’école jusqu’au milieu de la cour, non pas un, mais deux de ses copains, avec leur lourd cartable. On aurait pu craindre un affrontement meurtrier avec Schuffnecker, quand ils se retrouvèrent dans la même classe. Pourtant ils ne jouaient pas dans la même division. Schuffnecker voulait régner sur les cœurs. Calabrese, lui, c’était le corps : soulever, porter, c’est tout. L’un était pugiliste de charme, l’autre haltérophile autiste. Les deux, ne visant pas les mêmes fins, s’ignoraient, n’eurent jamais à s’affronter.
Calabrese au poil noir, donc, s’était fait des idées, ou plutôt une idée. Un heureux voisinage de table l’avait placé près de l’amateur d’imprimerie, l’ancien du pensionnat Milly qu’il avait réduit à l’état de secrétaire quant à sa correspondance amoureuse. Il s’était mis dans la tête que ses déclarations, dorénavant, il pourrait les envoyer en imprimé. Forcément si l’autre se met à faire de l’imprimerie, il faudra bien qu’il les lui imprime aussi, ses lettres à lui Calabrese, d’autant plus que c’est l’autre qui les écrivait et pas lui. Et pour cause. Ici, pour comprendre, il faut expliquer. Calabrese, de très loin le plus vieux de la classe, et déjà travaillé par les humeurs peccantes, mais de très loin aussi le moins agile en calcul, comme le moins véloce en dictée, avait besoin d’aide pour les mots d’amour que, par-dessus le mur, il envoyait journellement aux beautés de l’école de filles auxquelles plaisait, il faut l’avouer, ce défonceur mutique, mais pressant.
Faute de moyens, Calabrese avait assez de conscience pour voir que son écriture de quasi analphabète et son orthographe plus morte que vive, faisaient très mauvais effet sur des donzelles prêtes à tout, à condition que le chevalier fût présentable et l’apparence sauve. Écrites de sa main, ses lettres d’amour le condamnaient. Il le savait, Calabrese : on rirait de lui, il le savait. Il en souffrait et devait en conséquence brûler en secret. Mais voilà que le hasard l’avait placé un jour à côté de l’autre, le délicat qui n’aimait pas les olives et venait de Milly. Dans une contemplation admirative mais bien dissimulée, il avait pu considérer de près ce qu’étaient une écriture lisible et une orthographe aisée. Il n’avait pas fallu longtemps au sanglier de Calabre pour comprendre le parti qu’il pouvait tirer de son voisin. À la récréation suivante, il le coinça, empoigna sa veste, la remonta sous son cou, et, du même mouvement, le souleva du sol et le maintint contre le mur, les pieds dans le vide :
Calabrese : Tu veux que je te défonce la gueule ?
L’Autre (voix étranglée) : Non, pourquoi ? Qu’est-ce que j’ai fait ?
Calabrese : Pas de question. Tu veux que je te défonce la gueule ?
L’Autre (même jeu) : Non !
Calabrese : Alors, tu vas m’écrire mes lettres.
L’Autre (id.) : Quelles lettres ?
Calabrese (tenant toujours au bout du bras le malheureux, soulevé et plaqué au mur) : Mes lettres d’amour.
L’Autre : Mais je ne sais pas faire des lettres d’amour !
Calabrese: Tu veux que je te casse la gueule ?
L’Autre : Non.
Calabrese : Alors…
La conversation dura longtemps. On arriva finalement à un gentleman’s agreement. L’autre écrirait les lettres d’amour, mais n’inventerait pas le texte qui lui serait dicté. Calabrese, lui, se réservait le droit de demander conseil à l’autre sur le choix des mots, voire sur les idées, car des idées lui, Calabrese, il en avait, il en avait, mais… euh… voilà. Il finit par lâcher l’autre qui retomba pantelant sur le sol. À compter de ce jour, le nouveau secrétaire fut mis à contribution plusieurs fois par semaine et parfois plusieurs fois par jour. « Ma chérie, Je t’aime beaucoup et je veux te voir à la sortie. Attends-moi. Ton Calabrese », ou encore : « Je t’aime tant que je veux te voir tout le temps. Dis-moi où ? Ton Calabrese », ou encore : « Cette lettre est pour toi à qui je dis que je t’aime pour la vie. Ton Calabrese »
Le tyran, penché sur le papier suivait mot à mot les efforts du scribe avec une sévérité sans faille. Au moindre pâté, il lui faisait reprendre le travail. Les fautes il ne savait pas les voir, mais le tremblement de l’écriture ou le bâclage, il savait et ne manquait pas de donner de grandes bourrades quand il le fallait, enfant des os de ses morts, que l’autre était obligé d’accepter sans rien dire, sinon ce sera cassage de gueule encore plus fort, ma parole d’honneur.
La technique de l’amoureux était simple. Il obtenait par une de ses sœurs (ils étaient onze chez eux, sept filles et quatre garçons), le nom et la classe d’une fille qu’il avait repérée, se déclarait par lettre, attendait les résultats. Les lettres, lestées d’un caillou, étaient envoyées par-dessus le mur, entourées d’un papier qui portait le nom et la classe de l’aimée. Il fallait donc au secrétaire écrire aussi : « Cette lettre est pour Claudie Pappalardo de la classe de M me Chetrit », ou encore : « Pour Nicole Sintès, chez M me Costa », ou « Passez ce mot à Georgette Taltavull, élève de M me Llopis. Merci. »
Voilà les lettres que Calabrese voulait faire imprimer par son secrétaire bien en cour auprès de l’imprimeur. Il le poussait donc vivement à écrire quelques lignes pour M. Mengual, n’importe quoi, même une dictée ou une recette de cuisine, n’importe quoi, quand même ! Il proposa de lui faire dire par sa sœur la recette des poivrons farcis à la sicilienne. Mais l’autre refusa énergiquement. Pas une dictée ! Pas une recette ! Pendant une période Calabrese arriva chaque matin avec une proposition nouvelle : raconte la chose la plus lourde que tu as portée. Non, il n’aime pas porter les choses lourdes. Une visite dans la cale d’un bateau. Non, il n’a jamais visité la cale d’un bateau. C’était non. Comment tu as descendu un moineau avec le taouette {10} . Non, il n’a jamais eu de taouette. Une course en carriole dans les tournants Rovigo. Il aurait bien aimé ça, une course en carriole... mais absolument interdit par sa mère. Non, pas de course en carriole. Mon premier baiser. Comment mon premier baiser ? Quel premier baiser ? Non et non !
Peut-être grâce à Azrin, le bon dieu des Juifs, ou pour une autre raison, Calabrese, peut-être devenu fidèle, ou frappé d’impuissance, qui sait ? cessa au bout de quelque temps d’écrire. Ou plutôt il cessa de dicter et donc l’autre d’écrire. Plus question d’imprimer, plus question de texte, plus question de presque sacré. Il se sentit soulagé, il retrouvait sa liberté.

Mais il ne savait pas, le malheureux, qu’il venait d’entrer dans un nouveau monde. Les élans amoureux de son tortionnaire l’avaient contaminé. Il s’était mis à songer aux filles. À la réflexion, il se dit que la stratégie calabrésienne de la lettre par-dessus le mur n’était pas mauvaise. On se déclarait sans risque et si ça ne marchait pas, on pouvait toujours nier. Un jour, à la sortie, il se décida à faire un détour pour rentrer chez lui. Il prit la rue Horace Vernet non plus en direction du Ravin, mais sur la droite, vers le Rex et la rue Michelet, de façon à passer devant l’école de filles. Et pour la première fois de sa vie il se mit à reluquer volontairement les jupons, en l’occurrence des jupettes.
Jusque-là, l’amour, si l’on peut dire, il ne l’avait pas recherché. Il lui était tombé dessus avec cette institutrice du pensionnat Milly, ou encore cette amie de sa mère aux yeux verts, cette beauté abondante, engagée dans l’armée de Sa Gracieuse Majesté et qui, arrivée un jour en uniforme de WACS, avait ôté la veste de sa tenue dans un geste qui avait fait voler ses cheveux et révélé ses aisselles blondes. Il avait été saisi le pauvre petit, il ne savait pas pourquoi ni comment, mais il avait été emporté dans un tourment qui le poussait à s’approcher de cette capiteuse beauté jusqu’à la toucher, la voir, la sentir et plus près encore. On l’avait négligemment envoyé jouer au jardin pendant que les dames papotaient et qu’il affrontait sa première flèche. Il s’était senti malheureux et victime sans savoir de quoi.
Cette fois, devant l’école de filles, il savait bien ce qu’il venait chercher. L’air ailleurs, le nez au ciel ou au sol, il observait pourtant avec la plus grande attention ces petites filles de rien du tout, mal fagotées, souvent malingres mais rieuses, qui respiraient le même air que lui, buvaient la même eau, étaient du même pays, parlaient la même langue, apprenaient les mêmes choses dans les mêmes écoles, avaient le même âge, manquaient des mêmes choses, des mêmes choses s’amusaient, avaient peur, et pourtant formaient le plus lointain, le plus étrange mystère. Il n’en repéra pas une seule, mais deux, mais quatre, mais six qui lui plurent, l’une pour son sourire, l’autre la couleur de ses cheveux, l’autre son mouvement de tête, celle-ci parce qu’elle parlait, celle-là parce qu’elle se taisait, cette autre parce qu’elle marchait plaisamment à reculons. Il regardait, il rêva… un instant il imagina... et fut glacé d’effroi. Il imagina quoi ? Il ne savait pas précisément. Mais ce qu’il était au bord de pressentir l’avait jeté dans l’épouvante. Il se sauva à toutes jambes, grimpa quatre à quatre la grande volée d’escaliers qui remontait vers la rue Michelet, et disparut de ces parages avec le désir de n’y être jamais venu.


La classe de M. Denève était située au premier étage, à côté de celle de M. Caussel. Elle jouxtait le bureau de Trompe-la-Mort, le directeur à la triste figure, et indiquait par là qu’on était arrivé au bout du parcours. Couronnement de la scolarité du primaire, elle portait divers noms : septième dans l’optique d’une poursuite des études dans l’enseignement secondaire, qui conduisait au bachot et à l’Université, cours supérieur dans la grande tradition de l’enseignement primaire, qui conduisait au Brevet, puis Brevet Supérieur, enfin CFE (Classe de fin d’études) si, comme Calabrese, on s’arrêtait là. Au lendemain de la guerre, la démocratisation de l’enseignement donnait à la plupart des parents le choix de voir leurs enfants poursuivre des études plus longues. Quatre orientations s’ouvraient qui conduisaient à des cursus différents. Les moins doués pour les études théoriques, mais qui présentaient des aptitudes techniques, étaient orientés vers le Collège technique du Champ de Manœuvre ; ils passeraient un diplôme de technicien. Ceux qui, sans avoir de compétences particulières, montraient des capacités théoriques, étaient orientés vers le Cours Complémentaire, dans les locaux mêmes de l’école Molbert, dans l’autre aile du bâtiment. Ils pourraient poursuivre leurs études pendant quatre ans, jusqu’en troisième, à la fin de quoi ils passeraient le BEP (Brevet d’études primaires {11} ), qui mettrait un terme à leurs ambitions. Enfin, les meilleurs élèves passaient soit au Collège moderne, qui les conduirait à un bac moderne et technique, soit, pour l’élite, la fleur, le dessus du panier, le gratin, la crème, nous autres quoi, au lycée où les attendaient le grec et le latin, qui feraient d’eux des coulos , disait Calabrese en leur destinant par avance et à toutes fins utiles un bras d’honneur jusqu’à l’épaule.
Mais pour entrer en sixième, il fallait réussir l’examen d’entrée, premier pont aux ânes d’une longue série, à moins qu’on ait été reçu au très sélectif concours des Bourses qui dispensait de l’examen.

Monsieur Denève occupait donc une place stratégique dans l’école. Sa classe était le passage obligé de tous les élèves, la dernière chance aussi pour ceux qui n’avaient pas encore fait leurs preuves. Le maître le savait et mettait tout en œuvre pour conduire chacun, pour peu qu’il y consentît, au meilleur de lui-même.
Cet homme élégant, cheveux blancs parfaitement peignés, blouse blanche immaculée, voix parfois puissante, parfois susurrante mais toujours crainte, donnait aux lettres et aux chiffres qu’il écrivait au tableau une précision normographique. Sa diction sans défaut ne connaissait de modulations que celles que le texte imposait. Homme de rigueur en tout, il veillait avec le même soin à son vêtement et à la bonne tenue de la classe. Le respect des règles ne souffrait pas d’exception, jusque dans les jets de craie vers le bavard qui troublait le cours, et auxquels il savait donner, par un geste d’expert, une précision balistique imparable, ce qui lui valait l’admiration sincère et silencieuse de tous les tireurs de taouette. C’était un homme froid, mais qui connaissait la colère et s’y adonnait parfois sans mesure, car tout le monde savait qu’il était droit et sa colère juste. Car il y avait encore de justes colères à cette époque. La sévérité du maître n’était pas encore jugée castratrice, ni la rigueur tyrannique, et l’on ne tenait pas pour abus sadiques la contrainte, le devoir, l’obéissance, la répression et l’interdiction qu’on considérait au contraire comme des éléments nécessaires à une saine pédagogie. M. Denève donnait l’image d’un modèle hors de la portée de ces enfants, et son style évoquait, dans les profondeurs de leur sensibilité, la perfection d’une figure géométrique. Mais s’ils ne l’aimaient pas, ils le respectaient, éprouvaient de la fierté à être dans sa classe et lui accordaient en tout une confiance sans faille. M. Denève travaillait, faisait travailler, considérait le travail comme une nécessité d’hygiène physique avant même d’être morale. Il avait une femme, blonde métallique, qui venait l’attendre à la sortie, mais au coin de la rue Barnave, pas devant l’école. Puis ils partaient bras dessus, bras dessous, silencieux, dans la dignité d’un couple sûr de lui-même.
M. Denève avait deux attributs célèbres qu’il faisait concourir, dans une admirable synergie, au service de sa pédagogie de fer : ses yeux bleus et ses souliers noirs, également perçants. Les premiers perçaient les âmes et devinaient la faute dès l’intention. Quant aux chaussures... C’était la première chose qu’il leur montrait après les avoir salués, le jour de la rentrée.
Le jour de la rentrée, il se plaçait debout sur l’estrade, faisait planer sur la classe un regard de général au matin de la bataille. Dans un geste théâtral il levait la jambe droite et, bras tendu, muet, pointait son index gauche vers son pied. Silence. Puis sur un ton faussement enjoué :
Qui peut me dire ce que c’est ? Pas les redoublants !
Il se taisait à nouveau, sans bouger, sans trembler, gardant la même position inconfortable. Et l’on regardait, fasciné, cette chaussure noire, étonnamment cirée {12} , menaçante déjà, dont on ne connaissait que trop l’usage particulier. Il se taisait toujours et répétait la question, l’index toujours pointé vers le diamant noir qui jetait des brillances au bout de son pied. Nouvelle immobilité, nouveau silence. Puis, en abaissant lentement sa jambe, sans changer de ton, il disait que puisque personne ne savait, il allait nous le dire, lui, ce qu’il avait au bout de la jambe :
C’est une chaussure noire.

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