Dia Linn - I - Le Livre d'Eileen (partie 1 : Terra Mahurr)

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Irlande, 1845. Dans le comté de Kerry, la vie est rude pour les paysans qui vivent presque exclusivement de la culture de la pomme de terre. Mais la douceur et la beauté sont aussi le lot quotidien des O’Callaghan, attachés à leur clan familial et à la magnificence de leurs terres. Les lacs de Killarney déploient pour eux leur splendeur tranquille, entre criques isolées, monastères dont les ruines cachent des trésors oubliés, forêts denses et tourbières. Les rites religieux, les fêtes, les danses et les trafics en tous genres rythment l’existence d’Eileen et de sa famille, bercée de légendes anciennes et de politique anti-anglaise.
Puis la Grande Famine étend ses ailes noires sur l’île d’Émeraude, apportant la disette, la fièvre jaune, la révolte et la mort à tous les paysans d’Irlande. Eileen a quinze ans. Armée de sa résilience et d’un étrange don hérité de sa grand-mère, il lui faudra trouver un moyen pour sauver le peu qu’il reste de son clan, en naviguant entre les alliés et les ennemis dont les visages ne sont parfois qu’un masque.
Terra Mahurr, « la terre du pays de mon père », est une genèse. Celle de Dia Linn, l’histoire d’une lignée familiale à travers les siècles et les continents. Elle y trouve sa source, dans les brumes et l’âpreté des terres irlandaises, qui forgent des hommes fiers et des femmes conquérantes.

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Date de parution 30 septembre 2014
Nombre de lectures 607
Langue Français

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DIA LINN

1 : LE LIVRE D’EILEEN

I
Terra Mahurr


Marie-Pierre BARDOU

© Éditions Hélène Jacob, 2013. CollectionLittérature. Tous droits réservés.
ISBN : 978-2-37011-010-7

Préface


O, father dear I often hear you speak of Erin's Isle
Her lofty scenes, her valleys green, her mountains rude and wild
They say it is a lovely land wherein a prince might dwell
So why did you abandon it, the reason to me tell

Ô, cher père, j’entends souvent que vous parlez de l’île d’Erin
Ses vues incomparables, ses vertes vallées, ses montagnes rudes et sauvages
Ils disent que c’est un beau pays où un prince pourrait vivre
Alors pourquoi l’abandonnas-tu, donne-m’en la raison

My son, I loved my native land with energy and pride

Till a blight came over all my crops and my sheep and cattle died
The rents and taxes were to pay and I could not them redeem
And that's the cruel reason why I left old Skibbereen

Mon fils, j’aimais mon pays avec énergie et fierté
Jusqu’à ce que ce fléau ravage toutes mes récoltes et tue mon bétail
Les loyers et taxes étaient à payer et je ne pouvais rembourser
Voilà la raison cruelle pour laquelle j’ai dû quitter mon vieux Skibbereen

'Tis well I do remember that bleak December day
When the bailiff and the landlord came to drive us all away
They set the roof on fire with their cursed English spleen
And that's another reason why I left old Skibbereen

Je me souviens en effet de ce jour de décembre glacial
Quand le propriétaire et l’huissier sont venus nous chasser
Ils ont mis le feu à la maison avec leur maudite mauvaise humeur d’Anglais
Et c’est une autre raison pour laquelle j’ai quitté ce bon vieux Skibbereen

3


Your mother, too, God rests her soul, lay on the snowy ground
She fainted in her anguishing seeing the desolation round
She never rose, but passed away from life to immortal dreams
And that's another reason why I left old Skibbereen

Ta mère aussi, Dieu ait son âme, repose sur le sol enneigé
Elle s’évanouit de désespoir à la vue de la désolation alentour
Elle ne s’est jamais relevée, mais elle a quitté cette vie pour les rêves immortels
Et c’est une autre raison pour laquelle j’ai quitté ce bon vieux Skibbereen

Then sadly I recall the days of gloomy forty-eight.
I rose in vengeance with the boys to battle again' fate.
We were hunted through the mountains as traitors to the queen,
And that, my boy, is the reason why I left old Skibbereen.

Alors tristement je me souviens de ces sinistres journées de 1848
Je me soulevai, l’esprit vengeur, avec les garçons pour lutter contre le destin
Nous étions chassés à travers les montagnes comme des traîtres à la Couronne
Et ça, mon gars, c’est la raison pour laquelle j’ai quitté Skibbereen.

Oh you were only two years old and feeble was your frame
I could not leave you with my friends for you bore your father's name
So I wrapped you in my cóta mór at the dead of night unseen
And I heaved a sigh and I said goodbye to dear old Skibereen

Oh tu avais seulement deux ans et frêle était ton corps
Je ne pouvais pas te laisser avec mes amis puisque tu portais le nom de ton père
Alors je t’ai enroulé dans ma redingote au beau milieu de la nuit,
Et j’ai soupiré et dit au revoir à ce bon vieux Skibereen

Well father dear, the day will come when on vengeance we will call
And Irishmen both stout and tall will rally unto the call
I'll be the man to lead the van beneath the flag of green

4

And loud and high we'll raise the cry, "Revenge for Skibbereen!"

Eh bien, mon cher père, le jour de la vengeance viendra
Et tous les Irlandais costauds et grands se rallieront, unanimes, à l’appel
Je serai l’homme qui conduira le convoi sous la bannière verte
II
Haut et fort retentira ce cri, « Revanche pour Skibbereen ! »

Se pencher sur cette partie de l’histoire irlandaise, celle de la Grande Famine de 1845,
fournit des clefs précieuses pour comprendre les événements bien plus récents, et tristement
célèbres, qui ont secoué l’Europe durant deux siècles.
C’était un pays de tourbe, de lacs et de misère, de splendeurs tranquilles et de cruauté
inconsciente. Un monde fait de légendes, de superstitions, du travail âpre de la terre, de la
lutte constante contre la faim. Et de l’incroyable, lumineuse et sublime beauté de ce pays plein
de brumes où les choses se devinent avant de se montrer… parfois.
Rude et tenace, l’âme celte coulait fort dans les veines des paysans irlandais. Sans doute
avaient-ils été envahis, conquis, influencés, absorbés par d’autres civilisations. Pourtant, dans
leur cœur et dans leur âme, les druides d’antan vivaient encore, ceux qui considéraient la

nature comme leur maîtresse, ceux qui transmettaient leur savoir dans les baguettes d’ogham.
Pendant des siècles, la Grande-Bretagne avait tenu sous son joug cette âme celte, rebelle et
pourtant résignée, elle avait fait régner sa loi et le ferait encore pendant de nombreuses, très
nombreuses décennies. Mais durant ces années1845-1851, celles de la Grande Famine, il y
eut une sorte de révélation. Profonde, souterraine, imperceptible encore, mais bien réelle. Les
combattants sortaient de l’ombre. Ils seraient tout d’abord abattus, pourchassés, avant de
revenir sous d’autres formes et d’autres corps: Daniel O’Connell, le Roi sans couronne,
fournirait l’élan nécessaire à la création du parti des Jeunes Irlandais. Traqués et emprisonnés,
condamnés à la déportation ou à la mort, les Jeunes Irlandais deviendraient les Fenians; les
Fenians deviendraient l’IRA… et de ces combats insensés, meurtriers et souvent injustes,
naîtrait la liberté de l’Irlande. Ils ne le savaient pas encore. La légende ne faisait que
commencer.

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Personnages

Prologue


La pluie était tombée toute la nuit. La ville noyée sous une chape liquide, froide et grise,
l’accueillit lorsqu’elle sortit fumer son premier joint sur le balcon.
Cyan s’accouda à la balustrade, posant ses avant-bras nus sur le métal glacé et humide,
aspirant une longue bouffée d’herbe avec la satisfaction tranquille du rituel accompli. Derrière
elle, l’immense salon de l’hôtel, illuminé comme une salle de fête foraine, bruissait des mille
bruits ouatés du tournoi en cours. Les annonces des croupiers se mêlaient aux chuchotements
des spectateurs, et parfois une voix s’élevait de l’une des tables, le plus souvent masculine,
hargneuse et colérique pour les insultes et les intimidations, désespérée pour les perdants qui
ne savaient pas garder leur calme.
Cyan observait Paris qui émergeait avec grâce de cette nuit liquide. La tour Eiffel encore
illuminée semblait la gardienne du monde moderne, tandis que le Sacré-Cœur, immémorial,
attendait la lumière du jour pour se montrer. Elle aimait cette ville, elle aimait ce pays, même
si les tournois lui laissaient peu de loisirs pour faire du tourisme.
— All-in ! Tapis !
Dans son dos, une voix qu’elle reconnut aussitôt venait de lancer son cri triomphant. Elle
sourit à la lumière diffuse de l’aube qui peinait à se lever sur la capitale. Tom venait de gagner
sa partie, il était qualifié. Elle comptait bien l’affronter pour le dernier round, c’était un
adversaire excitant. Une belle finale pour les téléspectateurs également, qui adoraient la classe
ténébreuse de l’homme en noir et, secrètement, espéraient qu’il parviendrait enfin à vaincre
« Cyanure ». Son surnom à elle ; mauvais jeu de mots, mais qu’espérer de plus de la part des
masses populaires qui, au fond, ne connaissaient rien au poker et ne cherchaient que
l’excitation de la mise à mort ?
« Cyanure ». Son surnom de gagneuse lui avait été donné presque dix années plus tôt, lors
de sa première grande victoire au Tournoi des Cinq Nations. Elle n’avait pas eu son mot à dire
lorsque les médias avaient fait d’elle cette icône froide et vicieuse qui lui ressemblait, au fond,
tellement peu. Mais il fallait bien avouer que son nom de scène collait bien à son jeu…
Cyanure elle resterait donc, jusqu’à ce que l’un de ses nombreux challengers parvienne enfin
à la détrôner. Elle n’aurait plus alors qu’à revenir à l’ombre, et choisir entre une retraite
tranquille ou une reconversion logique: coach, conseillère, prof ou commentatrice… Le
public la détestait et adorait la détester. Championne dans un monde d’hommes qu’elle

7

dominait sans effort apparent depuis une décennie, Cyan avait parfaitement conscience
qu’elle était la femme à abattre, la cible parfaite. Le jour où elle tomberait –et ce jour
arriverait tôt ou tard, forcément–, il y aurait des sommes fabuleuses qui allaient changer de
mains en quelques secondes.
Elle sourit en jetant le mégot de son joint dans le vide. Elle se retourna vers les baies
vitrées, par-delà lesquelles le tournoi battait son plein. Par la vitre entrouverte, elle aperçut
son propre reflet, longue silhouette gainée de cuir noir. Sa beauté était l’un des éléments clefs
de son succès, et des sentiments presque effrayants qui entouraient sa domination.
Cyan prit une longue inspiration, profonde, et laissa derrière elle la nuit noyée de pluie
pour aller se battre. Ce ne serait pas encore cette nuit que l’idole venimeuse allait rendre les
armes.

8

Chapitre 1


Barbra mourut quelques minutes avant l’aube.
Eileen était sortie, respirant un peu d’air frais sur le pas de la porte après une nuit
éprouvante passée au chevet de sa mère, qui pourtant faisait beaucoup d’efforts pour
s’éteindre sans déranger personne. Mais il n’y avait pas moyen d’agoniser à l’abri des regards
1
de sa famille. Comme dans toutes les masures des cottiers , la maison n’était constituée que
d’une seule pièce, dans laquelle vivait et dormait toute la famille – sans compter le cochon.
La gamine était restée de longues minutes sur le pas de la porte basse, respirant à pleins
poumons l’air frais et humide de la nuit. La pluie était tombée la veille, aux dernières heures

du jour, abreuvant la terre desséchée d’Irlande qui depuis le début de l’été ne méritait plus son
surnom «d’île d’émeraude». Mais l’obscurité relative donnait encore à Eileen une illusion
visuelle, celle de son monde. Le jour peinait à naître, ligne plus claire, rougeoyante, derrière
2
les collines. Elle devinait plus qu’elle ne distinguait vraiment la cime d’Eagle’s Nest, la plus
haute montagne qui bordait en gardienne écrasante les rives des lacs de Killarney. Les lacs,
dont elle ne voyait rien encore, étaient noyés dans la pénombre, le ciel encore noir ne portant
plus qu’une seule étoile: Vénus bien sûr, l’étoile du matin dont lui avait parlé Sean, le
III
buckaugh. Elle avait étudié l’astrologieavec lui, ainsi qu’avec Liam. Elle aimait les étoiles,
leur nom et leur symbole, et Vénus semblait lui envoyer un message très personnel : le jour
revient, Eileen.
La fatigue et la faim la faisaient tanguer doucement, cramponnée au chambranle de la
porte, les yeux perdus dans l’obscurité d’une nuit qui semblait ne pas vouloir finir. C’était un
avantage dont elle n’avait pas conscience : l’épuisement physique émoussait son désespoir.
Un gémissement étouffé l’obligea à revenir dans la maison.
Les enfants, ceux qui restaient encore, étaient endormis ou faisaient semblant, blottis dans
le grand lit qu’elle partageait avec eux au fond de l’unique pièce de la maison. Eileen jeta un
regard aux deux petites silhouettes pelotonnées l’une contre l’autre : de Wyatt et de Nan, elle
n’apercevait que des mèches de cheveux, boucles brunes et blondes mêlées.
Son père, Padaig, était assis sur leur paillasse, caressant les cheveux de sa femme sans


1
Petit paysan irlandais.
2
Le nid de l’aigle.

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discontinuer depuis le début de la nuit. Aïdan n’était pas encore revenu avec le prêtre, et
Eileen avait tellement peur que Barbra ne meure sans revoir son aîné! Mais du moins, les
derniers sacrements avaient déjà été donnés, quelques jours plus tôt, lorsqu’il fut évident pour
tous que Barbra ne se relèverait jamais.
Elle s’accroupit près de sa mère, cherchant sur le visage autrefois si doux une trace de ce
IV
qu’elle avait été. Mais la «fièvre de famine» avait déjà emporté ce qui faisait de Barbra
l’une des filles les plus attirantes du comté de Kerry.
Depuis trois jours, les signes sur son corps avaient sonné le glas de leurs espoirs. Le visage
de Barbra s’était mis à enfler, ses yeux verts s’étirant peu à peu vers les tempes. Aujourd’hui,
elle était presque méconnaissable et Eileen savait que, sous les couvertures, les pieds de sa
mère étaient devenus noirs.
Eileen croisa le regard de son père. Son désespoir tranquille lui lacérait le cœur, plus
encore que la perte qu’elle s’apprêtait à vivre. En six mois, ils avaient d’abord perdu le petit
Étar, le dernier-né, le troisième fils qui à cinq ans n’avait pas supporté longtemps les
privations et s’était éteint très rapidement. Kay et ses six printemps avaient suivi trois
semaines plus tard, puis sa sœur aînée, Liadan. La fièvre de famine leur avait été épargnée, ils
étaient simplement morts de faim.
Il ne restait plus qu’eux cinq : Padaig, Eileen, Aïdan, Wyatt et Nan… et Barbra, mais elle
ne comptait déjà plus. Liam, l’enfant qu’ils avaient adopté et qui avait l’âge d’Aïdan, dont il
était le frère de lait, avait disparu depuis trois jours. Cela lui arrivait souvent, mais ça ne
pouvait pas tomber plus mal : Eileen savait que Barbra aurait aimé le voir une dernière fois,
lui aussi. Mais Liam était une véritable anguille, pire que son frère. Et Padaig lui reprochait
souvent d’entraîner Aïdan dans ses révoltes stériles. Elle préférait presque ne pas l’avoir à la
maison en ce moment.
Eileen s’assit sur le sol et appuya sa tête contre la terre séchée du mur, la main dans celle
de sa mère.
Il y avait de cela seulement quelques mois –douze, peut-être? –les O’Callaghan étaient
pourtant considérés comme l’une des familles les plus aisées du comté de Kerry, du moins
3
dans le monde des cottiers. Ils louaient plus de dix acresde terre quand la majorité des
familles de petits paysans n’en disposaient que de cinq, et possédaient un modeste verger
derrière leur maison, ainsi qu’un potager: un luxe qu’on leur enviait beaucoup et qui leur
avait d’ailleurs permis une survie relative. Ils avaient un vrai lit, celui que se partageaient les


3
Quatre hectares.

10

V
enfants de la famille, et leur cochon leur permettait de passer les mois de farinesans trop de
souffrance.
La Grande Famine s’était déclarée en septembre de l’année1845, lors de la récolte
annuelle des pommes de terre. Une récolte catastrophique : les plants étaient contaminés et les
légumes immangeables. La pomme de terre étant l’unique moyen de subsistance des petits
paysans, ils furent bien obligés de les manger quand même: le typhus s’installa, puis la
« fièvre de famine ». En un an, la grande majorité des familles de paysans irlandais s’était vue
réduite de moitié. Les plus jeunes des enfants ne résistaient pas aux privations, et les maladies
emportèrent les plus fragiles que la faim avait épargnés.
Les O’Callaghan avaient pu continuer à faire un vrai repas par jour en jetant toutes leurs
pommes de terre contaminées, grâce au petit verger qui produisait des pommes et des
abricots, et au potager où ils faisaient pousser quelques légumes. Ça n’avait pas suffi aux plus
jeunes ni à Barbra, fragilisée par ses grossesses successives : Eileen la suspectait par ailleurs
d’avoir partagé sa part de nourriture journalière entre les membres de sa famille et de s’être
ainsi condamnée. La jeune fille ne savait pas si elle l’admirait ou la détestait pour cet ultime
geste d’amour.
À presque quinze ans, Eileen était résistante, et elle avait attrapé la fièvre jaune dans son
enfance :comme Sean le lui avait expliqué, elle était donc immunisée. Maigre consolation,
mais du moins pouvait-elle jouer son rôle de pilier de la maison, maintenant que Barbra n’en
était plus capable. De plus, elle travaillait à la Grande Maison chaque jour; comme simple
4
tweenie , certes, et ne gagnant que quatre pence par semaine, mais on lui donnait un bol de
soupe quotidien comme à chaque employé, et c’était autant de moins à prélever sur les
maigres ressources familiales.
La main de Barbra, déjà presque glacée, eut un frémissement et Eileen s’arracha à ses
pensées. Elle se redressa d’un coup et dut surmonter son vertige pour se pencher sur sa mère.
Le visage enflé, aux yeux étranges qui se réduisaient à deux fentes vertes, devenait d’un gris
de cendres. Padaig suspendit son geste, celui que sa main effectuait machinalement depuis des
heures en passant, repassant, passant encore sur la longue chevelure brune de sa femme. Il se
pencha vers elle :
— Barbra ?
Sur les lèvres grises, il y eut presque un sourire. Puis elle rendit son âme à Dieu.
Lorsqu’Eileen sortit à nouveau de la maison, laissant son père à ses sanglots silencieux, le


4
Petite bonne, en gaélique.

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jour se levait enfin derrière les collines et les cimes des montagnes. Le lac de Turck, le plus
grand des trois lacs de Killarney, scintillait au loin sous les premiers rayons ocre et carmin. La
douce lueur de l’aube faisait une couronne de lumière pâle au sommet d’Eagle’s Nest, sans
doute l’unique montagne irlandaise où l’on voyait encore des aigles qui tournoyaient,
majestueux et lents, à la recherche de leurs proies.
Eileen regardait les collines couvertes de forêts sombres et denses, les plaines où avant la
famine les troupeaux de chèvres et de moutons sortaient de leur torpeur pour retourner sur les
flancs des montagnes –ils avaient été anéantis depuis longtemps déjà. Elle distinguait les
ruisseaux qui serpentaient entre les collines, captant parfois un rayon du soleil neuf d’un éclat
aveuglant, résistant encore à la sécheresse.
Dans le lac supérieur se devinaient les petites îles disséminées, morceaux de terre, de
tourbe, de rochers et de verdure émergeant des eaux profondes, et qu’affectionnaient les
5
pêcheurs et les amoureux du silence –ainsi que les contrebandiers de poteen . Une brume
légère s’était levée, qui serait dissipée rapidement, mais qui à cette heure semblait caresser ce
paysage superbe, la terre et le ciel et l’eau semblant chanter l’ardeur du jour avec une
élégance digne d’un peintre de génie.
La splendeur de son pays lui fit oublier, quelques instants, que Barbra venait de s’éteindre.
Eileen distingua alors, sur le sentier de terre qui remontait jusque chez eux, deux silhouettes
sombres qui marchaient rapidement. Aïdan et le père McDonner arrivaient enfin, pour poser
sur les yeux de Barbra les pièces de monnaie qui les fermeraient à jamais au monde.


5
Eau-de-vie de grains distillée « maison » et objet de tous les trafics.

12

Chapitre 2


6
Les keenanrésonnaient par intermittence, lancés par les pleureurs du fond de la pièce
comme un cri strident, profond, puis repris immédiatement par toute l’assemblée. Eileen
n’arrêtait pas de sursauter aux côtés de sa grand-mère, Brigid, qui tenait le rôle que la gisante
aurait dû assumer elle-même : assise à la première place à côté du lit drapé de toiles blanches,
comme le voulait la coutume. Il aurait dû y avoir toutes les filles de la famille, assises par
ordre d’âge à ses côtés, mais bien entendu il n’y avait plus qu’elle-même et la petite Nan. Ses
boucles blondes s’échappant de son foulard noir, l’enfant baissait la tête et serrait
convulsivement la main gauche de sa sœur.
On ne voyait rien du corps de Barbra, recouvert lui aussi d’un grand drap blanc. La
silhouette qui se devinait sous la toile semblait aussi frêle et délicate que le squelette d’un
moineau, et Eileen évitait de la regarder. Padaig, Aïdan et Wyatt se tenaient debout à la tête
du lit, immobiles ; et elle ne pouvait s’empêcher de penser qu’il était étrange que son père, cet
homme certes râblé et solide mais de taille modeste, ait pu être le géniteur du géant blond
qu’était son frère aîné. Sans doute les origines scandinaves de la famille de Barbra, celles que
l’on devinait dans la chevelure de miel de Nan, dans les yeux bleus du fils aîné et de la petite.
L’héritage de leur grand-père maternel, Wyatt, décédé sept années plus tôt. Aïdan était son
portrait craché. Très grand, élancé, aux épaules solides, il faisait se pâmer toutes les filles du
coin, et Eileen devait admettre que c’était normal: il semblait incarner à lui tout seul le
VI
légendaire Cúchulainn.
On ne pouvait deviner encore ce que deviendrait son frère Wyatt. Il avait les yeux verts de
Brigid, ceux dont elle-même avait également hérité, avec la particularité génétique des « yeux
VII
de chat » : sa pupille gauche était verticale, comme celle d’un félin. Cela n’affectait en rien
sa vision, mais l’effet était saisissant. La malnutrition semblait avoir stoppé net sa croissance.
À dix ans, il était pourtant presque aussi grand que son père, mais n’avait rien de sa solidité
noueuse : ses membres fins, la délicatesse de sestraits, tout en lui proclamait qu’il était trop
fragile pour travailler la terre. Ce qui n’était pourtant qu’une impression trompeuse. Les
Irlandais étaient durs à la tâche.
Eileen se secoua mentalement, se forçant à revenir à son cauchemar éveillé: la veillée

6
Gaélique : Chants funèbres.

13

funèbre, rite immuable des campagnes irlandaises, allait toucher à sa fin. Le père McDonner
n’y assistait pas, comme il se doit: l’Église catholique tentait en vain, depuis des siècles,
d’abolir cette coutume jugée malsaine et païenne, propice à tous les débordements.
Et de fait, il n’y avait pas grand-chose de religieux dans ce rassemblement de paysans qui,
après les premières heures de recueillement, tournait immanquablement à la beuverie. Au
7
fond de la pièce unique étaient disposés l’indispensable poteen, les dudeenet le tabac mis à
disposition des invités. La maison empestait l’eau-de-vie et le tabac, et les rires, éclats de voix
et chansons plus ou moins obscènes étaient interrompus régulièrement par le kennan d’un
pleureur, rappelant brutalement, presque ironiquement, qu’on était là pour célébrer une morte.
Eileen les connaissait tous, bien sûr, depuis sa naissance. Les paysans ne quittaient que très
8
rarement les terres qu’ils louaient à leur landlord , en fait ils ne le faisaient que lorsqu’ils en
9
étaient chassés par les middlemenpour arriérés de fermage, ou alors quand il s’agissait de
10
peelers recherchéspar les officiers de la milice – et encore, ils revenaient presque toujours,
jusqu’à ce que la milice les prenne ou qu’elle change de proie. Eileen reconnaissait les
visages, les voix, les rires, et son regard malgré elle revenait sans cesse à une silhouette haute
et élancée qui buvait sec, mais parlait peu: le brun Liam, leur frère adoptif. Il aurait dû se
tenir aux côtés d’Aïdan et de Wyatt, mais il avait préféré rester à l’écart. Leurs voisins ne
feraient ni remarque ni commentaire sur ce manquement aux traditions: ils étaient depuis
longtemps habitués au caractère étrange et sauvage de Liam. Elle laissait son regard glisser
sur le garçon sans s’y arrêter, car ce n’était ni le lieu ni le moment de rechercher ses
attentions. Elle reconnut également la délicate silhouette de Roisin, la dulcinée de son frère,
venue comme il se doit avec ses parents. Les hommes commençaient à ressentir les effets du
poteen qu’ils faisaient couler largement du fût trônant presque au milieu de la maison, comme
une invite païenne ou une tentation diabolique.
Mais enfin, c’était la coutume, et il était plus capital que jamais, en ces temps de
cauchemar, de les respecter, de garder ses repères.
VIII
La pleureuse avait, deux heures plus tôt, entonné un beau caoïne. Les hommes avaient
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ensuite entamé le thirrio, et c’était bien sûr Liam qui l’avait composé. Les vers étaient
simples et sincères, et Eileen avait pleuré en songeant à quel point Barbra aurait aimé cette
poésie-là, enfantée par son fils de lait.
Mais c’était terminé, maintenant, et les vivres, le poteen et le tabac, épuisés.

7
Pipe à tabac, qu’utilisaient les hommes comme les femmes.
8
Propriétaire terrien.
9
Intermédiaires entre les landlords et les fermiers.
10
Paysans révoltés contre le gouvernement britannique, aussi appelés « whiteboys ».

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Eileen releva à nouveau le visage, pour capter le regard de son père silencieux et immobile
à la tête du lit de son épouse défunte, et il lui répondit d’un hochement de tête. Il était l’heure
de la mise en terre.
Le trajet fut long et fastidieux, longue procession de paysans vêtus de noir, suivant le
cercueil de sapin clair vers le cimetière de fortune installé à l’entrée du village. Les pleureurs
s’en donnèrent à cœur joie, justifiant leur salaire en lançant, presque sans s’interrompre, leurs
cris lugubres et aigus qui devaient avertir les morts d’une nouvelle pensionnaire. Le chemin
de terre longeait les champs dont la terre assoiffée réclamait en vain la pluie de fin d’été, et les
lacs dont les eaux scintillaient doucement étaient à leur niveau le plus bas. Eileen ne regardait
pas le paysage, seulement ses pieds nus qui foulaient la terre brune de tourbe mêlée. Elle
tenait fermement Nan par la main et sentait la petite trembler de la tête aux pieds.
Le convoi grossissait rapidement tandis qu’ils traversaient le village. Chaque voisin,
chaque passant qui croisaient leur route prenaient place derrière le cortège, comme le voulait
X
la coutume.Dieu merci, il n’y avait pas d’autre enterrement ce jour-là. Les O’Callaghan
survivants n’auraient pas supporté les scènes familières qui les faisaient hurler de rire en
d’autres occasions – quand ils n’étaient pas concernés. En effet, deux cortèges funéraires qui
se croisaient étaient le théâtre d’un véritable vaudeville: chacun des cortèges se mettait
aussitôt à accélérer pour arriver le premier au cimetière, rendant ridicule et pathétique la
marche funèbre, lente et pleine de dignité, pour la transformer en course effrénée, entraînant
les porteurs du corps du défunt et sa famille endeuillée au grand complet dans une cavalcade à
perdre haleine. Le pire était si aucun cortège ne se démarquait : en cas d’égalité, on assistait
alors à de véritables empoignades, des bagarres parfois très violentes. Armés de leurs longs
bâtons de combat, de leurs poings et de leurs jurons, les paysans se déchaînaient et il arrivait
que le pugilat fît d’autres morts que le défunt que l’on venait enterrer. L’avantage était que le
XI
chemin à parcourir pour mettre en terre ces nouvelles victimes était fort court.
Mais aucune autre procession ne vint troubler le cortège funéraire de Barbra, pour ajouter
le ridicule à la souffrance. Ils atteignirent le cimetière en paix.
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Il y avait belle lurette que le Cloon na Moravdu comté n’accueillait plus de nouvelles
dépouilles. Les habitants avaient dû improviser de nouveaux cimetières un peu partout dans la
région, et celui du village commençait à s’étendre dangereusement, empiétant sur les marais.
Comme dans presque tous les cimetières irlandais, il n’y avait ni clôture ni mur: juste un
morceau de terre à ciel ouvert, consacré par l’Église catholique, et sur lequel poussaient des


11
Gaélique : Champ des morts.

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