Exils

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Description

Ces Jean jusqu'à Jean Nouveau, dans la suite de Jean Sans Terre - leur déploiement dans une époque dite d'après-guerre, d'après 40 surtout. Cette époque est mise en alarme à travers des personnages, des rencontres. Jean ne parle donc pas toujours de lui - car lui, c'est les autres. Jean Gillibert nous offre, avec "Exils", une suite somptueuse, tendre, grave, ironique. Poète, homme de théâtre reconnu et traducteur estimé, il est, avec ce texte, un grand prosateur.

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Date de parution 01 février 2011
Nombre de lectures 44
EAN13 9782296676244
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0152€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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Littératures

www.editionsorizons.com

Littératuresest une collection ouverte, tout entière, àl’écrire,
quelle qu’en soit la forme : roman, récit, nouvelles,
autofiction, journal ; démarche éditoriale aussi vieille que l’édition
elle-même. S’il est difficile de blâmer les ténors de celle-ci
d’avoir eu le goût des genres qui lui ont rallié un large public,
il reste que, prescripteurs ici, concepteurs de la forme
romanesque là, comptables de ces prescriptions et de ces
conceptions ailleurs, ont, jusqu’à un degré critique, asséché le vivier
des talents.
L’approche deLittératures, chez Orizons, est simple – il eût
été vain de l’indiquer en d’autres temps : publier des auteurs
que leur force personnelle, leur attachement aux formes
multiples du littéraire, ont conduits au désir de faire partager leur
expérience intérieure. Du texte dépouillé à l’écrit porté par
le souffle de l’aventure mentale et physique, nous vénérons,
entre tous les critères supposant déterminer l’œuvre littéraire,
le style. Flaubert écrivant : « J’estime par-dessus tout d’abord
le style, et ensuite le vrai » ; plus tard, le philosophe Alain
professant : « c’est toujours le goût qui éclaire le jugement »,
ils savaient avoir raison contre nos dépérissements. Nous en
faisons notre credo.

ISBN:978-2-296-08774-3

© Orizons, Paris,201

Exils

Dans la même collection, dernières parutions

Marcel Baraffe,Brume de sang,2009
Jean-Pierre Barbier-Jardet,Et Cætera,2009
Jean-Pierre Barbier-Jardet,Amarré à un corps-mort,2010
Jacques-Emmanuel Bernard,Sous le soleil de Jérusalem,2010
François G. Bussac,Les garçons sensibles,2010
François G. Bussac,Nouvelles de la rue Linné,2010
Patrick Cardon,Le Grand Écart,2010
Monique Lise Cohen,Le parchemin du désir,2009
Daniel Cohen,Eaux dérobées,2010
Patrick Corneau,Îles sans océan,2010
Charles Dobzynski, Le bal des baleines,2010
Raymond Espinose,Libertad,2010
Pierre Fréha,Vieil Alger,2009
Gérard Glatt,L’Impasse Héloïse,2009
Charles Guerrin,La cérémonie des aveux,2009
Olivier Larizza,La Cathédrale,2010
Christine Longepierre,Alinéa,2010
Gérard Mansuy,Le Merveilleux,2009
Lucette Mouline,Faux et usage de faux,2009
Lucette Mouline,Du côté de l’ennemi,2010
Béatrix Ulysse,L’écho du corail perdu,2009
Antoine de Vial,Debout près de la mer,2009

Nos collections :Profils d’un classique,Cardinales,Domaine
littérairese corrèlent au substrat littéraire. Les
autres,Philosophie-La main d’Athéna,Homosexualitéset mêmeTémoins, ne
peuvent pas y être étrangères. Voir notre site (décliné en page
2de cet ouvrage).

Jean Gillibert

Exils

2011

Autres œuvres*

Poésie

Mes référendes, Paris, L’Harmattan, coll. « Poètes des cinq continents »,
L’Harmattan, Paris,1994
Poésie pour vivre, poésie pour mourir, coll. « Poètes des cinq continents »,
L’Harmattan, Paris,1997

Fiction

Jean sans terre, Phébus, Paris,2004
Parole d’honneur, suite freudienne, avec la collaboration d’Anna Marin,
L’Harmattan, Paris,2010

Théâtre

Théâtre1963-2008, L’Harmattan,2009

Adaptations théâtrales

De très nombreuses adaptations pour le théâtre ont été signées par Jean
Gillibert, notamment :
Fernando de Rojas,La Célestine; Dostoïevski,L’Idiot, Les Démons, Les
Frères Karamazov, L’Homme du sous-sol, Les Nuits blanches; Tolstoï,
Anna Karénine (La Mort d’Anna Karénine); Henry James,La Note
du tempsPierre Jean-Jouve, ;Pauline1880 ;Albert Cohen,Ô vous
frères humains.
Mais aussi de très nombreuses traductions du théâtre de Sophocle,
d’Eschyle, d’Euripide, de Skakespeare, de William Blake, de T. S. Eliot.
Plusieurs ouvrages incluant des traductions théâtrales devraient paraître
en2011et2012, chez Orizons, dans la collection « Profils d’un
classique »

Essais sur le théâtre

Les Illusiades : essai sur le théâtre de l’acteur, coll. « Bibliothèque des
Signes »,Clancier-Guénaud, Paris,1983
L’Acteur en création, préface d’Henri Sztulman, coll. « Chemins
cliniques », Presses Universitaires du Mirail, Toulouse,1993
Phèdre ou l’Inconscient poétique, coll. « Espaces littéraires »,
L’Harmattan, Paris,2001
L’Esprit du théâtre, coll. « Liberté sur parole », Phébus, Paris,2001

Psychiatrie et Psychanalyse

L’Œdipe maniaque, 4volumes, coll. « Sciences de l’homme », Payot,
Paris,1978
Guérir en psychanalyse, Privat, coll. « Domaine de la psychiatrie », Toulouse,
1988
Dialogue avec les schizophrènes, coll. « Le fait psychanalytique », Presses
Universitaires de France, Paris, 1993
Conversions, Calmann-Lévy, Paris, 1995

*Une bibliographie plus complète de Jean Gillibert est accessible dansThéâtre
1963-2008, L’Harmattan

« Alive again ? Then, show we where he is I’ll give a thousand
pounds to look upon him »
William Shakespeare

« Vivant encore ? Montrez-moi alors où il se trouve Je
donnerai bien mille livres pour le contempler »

« Deviner quels risques on court en pénétrant dans la mort
avant terme. »
Guy Dupré
Les fiancées sont froides

Préambule I

’est encore une trame mais négative — l’empreinte ! —
Cc’est-à-dire l’exil à jamais !
Et si je ne m’intéressais qu’à ma seule personne, je ne resterai pas
attaché à cet orgueil d’un Verbe, plus insistant sur mes prétentions
d’être !
J’ai senti, précocement, la menace de cette civilisation
démissionnaire, d’un impitoyable pathos après « l’impardonnable » défaite de
40.
Tout fut hurlé à l’encan par Hitler, mais tout fut repris — comme
« en douce » — à l’étouffée — après les victoires des dernières guerres
mondiales.
Le salpêtre des « douces barbaries » ne cesse de suinter des murs
de la Culture !
Du monde, je ne sais rien — on ne sait d’ailleurs rien du monde
— et ce fut pour moi désespérance de ne pouvoir être ni franchement
romancier, ni poète en entier.
J’ai tenté d’exhausser le théâtre, mais avec ce jeu de mots, digne
de ce qui me désespère, se sent-il « exaucé », lui ?
L’unité du divin qui a paru être le meilleur barrage avant
l’irrigation, s’est-elle vraiment fracturée et si « nous avons tué Dieu » c’est
qu’on savait — pertinemment — qu’il renaîtrait — ressusciterait —
mais comment ? — oui, comment ?
Je me suis donné cette petite occasion de serrer le Verbe de près
— et non le seul langage.

Pourquoi céder à l’autre ?

élène et Jean se regardaient avec l’intensité clairvoyante et
H
éperdue d’êtres qui se cherchent au-delà de ce qu’ils vivent,
cette zone frontière où se mêlent les éclaboussures de sel et d’or ;
sel pour la nécessité du moment, or pour la grâce dispendieuse
de ce qui échappe. La candidature humaine est-elle pour la mort
ou ne vient-elle pas toujours heurter la première heure où celle-ci
nous fut donnée ?
Ils venaient d’avoir dix neuf ans, superbes hampes de vie. Ils
marchaient le long de la grève sous un ciel léger, presque avide, où
venait s’achever — s’accomplir ? — l’antique violence d’une mer
infinie. Quelques mouettes déchiraient de leurs cris, âpres et quelquefois
vulgaires, un temps aérien et suspendu. Ça aurait pu être
antipathique. Ils s’arrêtèrent de marcher. Ils se rapprochèrent, se serrèrent l’un
contre l’autre, se prirent la main, collèrent leur visages mouillés
d’embrun — le soleil venait juste de se voiler — et l’horizon, plus
fondateur que la mer, les unit, lèvres sur lèvres. Ils savaient qu’ils allaient se
vouer à la substitution des identités, qu’on appelle premier amour.
Un rayon de soleil réapparut entre deux nuages circoncis. Il les
transfixia mais ne les figea pas.
« Hélène, je veux ton âme, même si elle s’ancre dans la plainte,
même si elle devient jalouse et impuissante, même si elle a peur d’être
plus grande qu’une femme. Hélène, je peux alors devenir toi.
Regarde ces vagues si peu probables. Elles nous font croire
qu’elles obéissent à un destin recommencé. Un jour elles nous couvriront
de leur toit léger et nous saurons alors ce qu’il y a dessous la vague ! »
« Mais qui nous manque ? », dit Hélène. « Embrasse-moi, serre-moi
fort. Je suis une femme et je reviendrai toujours, plus forte que la mer
et peut-être que la mort : le lot des femmes ! Petite fille, je le désirais
déjà, à l’orée de mes endormissements avant que les rêves n’en brisent

14 JeaNGIllIBert

la prémonition. Oh, je suis triste malgré tout, mais je sais que je ne
serai plus triste lorsque je reviendrai ! »
Ce dialogue irréel et comme déjà parcheminé par le temps n’était
qu’une invention de leur cœur. Les adolescents de cette époque
savaient encore faire monter la mayonnaise du verbe, dans les moments
de disgrâce. Nous étions en1939, peu après la déclaration de guerre,
avant la défaite la plus agonique de l’histoire de France.
Sur cette plage en effet — qui n’était pas une plage d’ailleurs, mais
le fond vaseux d’une baie ostréicole — mourait la force de la mer. Une
« plate » menée par un homme qui la « pigouillait » passa non loin
d’eux et fila, comme distraite, par accoups incertains.
Ils furent tout d’un coup vraiment abandonnés. Un sentiment de
deuil, d’abandon, leur poignit le cœur comme lorsqu’on croit qu’un
petit incident, un petit détail naturel, subitement entre-aperçu, peut
vous détacher de la pesanteur du moment et vous entraîner au loin
dans le temps. Tout peut être alors justifié.
« Mais qui nous manque ? », reprit Hélène... « Nous avons à
vaincre l’ignominie. Mon désir pour toi est brûlant ! »
« Oui », répliqua, comme en parallèle, Jean : « Nous ne manquons
à personne»
Ils marchèrent encore un peu. La grève devenait caillouteuse, peu
praticable à la marche. Ils s’aidaient mutuellement. Un homme, sûr de
l’être, mais angoissé de l’être, poussait en Jean. Il lui tendait le bras sur
lequel elle s’appuyait pour sauter de bloc en bloc... elle ressemblait à
un grand oiseau vibreur... les cheveux noués se détachèrent,
admirablement blonds, vibrèrent comme un essaim farouche et semblèrent
dire dans leur envol « je ne veux pas de paysage, je ne veux que de
l’altitude !... » En effet, le vent les souleva en arrière dans toute leur
masse. Les silhouettes des deux adolescents au fur et à mesure de la
tombée du jour se perdirent, comme si elles quittaient la grève,
s’enfonçant dans le pommelé des nuages, semblant remonter cette route
fabuleuse, là où l’horizon se perd en fuite, pente où l’on ne peut plus
décider si c’est une descente ou une montée.
D’où venaient ces adolescents égarés mais en résonance avec
l’agonie de leur époque ?
Elle, garante d’une enfance sécurisée, mais prête à tous les
échauffourées du possible ; lui, plus vulnérable, encore moins assagi aux
demandes de l’heure et du deuil ambiant ne cessait de laisser se détacher
de lui les vivaces fantaisies d’une enfance leurrante et leurrée.
Fallait-il, à ce moment, où une brume montait de la mer, comme si
elle voulait l’ensevelir, s’arrêter sur ce qui détruisait toute insouciance

ExIlS 15

devant l’avenir ? « L’avenir est égal », c’est-à-dire sans espérance
terrestre, leur donnait bien ce sentiment éperdu de menace.
Étrange était leur amour, qu’ils butaient contre l’étrange attitude
défaitiste de leur pays ! Ils ne pouvaient accéder ni à l’éternité de la
mer — cette treizième heure du retour —, ni à la rupture d’un temps
historique qui leur était incompréhensible, voire inexplicable. Mais
ils sentaient bien de toutes leurs fibres que leur rencontre présente
allait les conduire au supplice — celui des désespérés —, au supplice
presque inavouable des vies parallèles, des vies qui n’épousent jamais
l’événement, là où l’histoire ne contient plus jamais ses propres
bouleversements.
Le désastre, semblait-il, était leur paternité. « Mein Kampf » qui
prédisait l’anéantissement de la puissance française s’était accompli.
Le rapport « sain » tant prôné du droit au sol et à la terre était aussi
accompli. L’Allemagne, « mère de toute vie, mère de toute civilisation »,
avait semé la catastrophe jusque dans le cœur de ce jeune couple plus
qu’innocent.
Hélène avait toujours été une beauté incontestée parce que
continument prometteuse. Tout dans son visage s’ordonnait autour des
yeux et de la masse des cheveux, assez bas implantés, sommité
moutonnante qui faisait que le regard devait traverser cet auvent pour
accéder aux découvertes des choses et des êtres... Dans les moments de
repli, les yeux s’enfonçaient dans leur excavation et semblaient être
des enfants solitaires sous un préau d’école, mais ce n’était alors que
des fauves tapis, peut-être repus d’avoir tant travaillé à regarder à
travers l’encombrante chevelure volontairement mal disciplinée, qui se
reposaient. Hélène était sûre de sa beauté fulgurante ; elle avait
compris très tôt son implacable impossessivité qui sommait la destruction
à mettre le genou à terre.
Petite bourgeoise par la taille biographique, son passé sans grand
heurt n’offrait aucune embûche. Elle s’était toujours livrée à tous les
arrière-pays. Les flirts, les amourettes, les amitiés passionnées étaient
passé inaperçus, mais avaient préparé un terrain où le don de soi
couvait sous roche, un don de soi comme en ont les génies telluriques
quand ils s’adressent au miroir du ciel pour se convaincre que la terre
existe encore.
Pour Jean, rugueux, oisif, taillé à vif, au corps brancardé, toujours
plus dans un allant que dans un mouvement, on ne savait plus s’il était
pure vérité de lui-même ou pure fiction. Il disait croire aux ombres,
aux lémures, à la nuit. Il se disait fils « naturel » pour subvertir
l’ambiance des légalistes, mais en fait n’avait pas de centre. Simplement
son cœur ne connaissait ni l’envie, ni la haine, ce qui lui donnait un

16 JeaNGIllIBert

côté irréel qui leurrait. Mais un roman secret l’habitait. Il ne voulait
pas savoir de ses parents ce qu’ils étaient, sachant pertinemment qui
ils étaient. Il ne reconnaissait comme parents que l’événement. De
tout événement il pensait faire de l’or, donner à l’accident sa grâce
efficace.

Ainsi, la veille, Jean était allé seul jusqu’à la falaise qui prolongeait
la grève et l’enserrait d’un côté. Cette falaise était peu haute, crayeuse,
friable, rongée par la mer et par en dessous l’ensablant. Quand la
marée se retirait, la géode béait et fascinait. Elle pouvait donner à penser,
mieux que le suicide tiré du haut — le suicide à vertige —
l’écroulement, l’éboulement, la corrosion básale. Le jour, l’heure, la minute
où la falaise s’effondrerait avec lui et lui debout, comme sur un pont
bombardé...

Un soir, d’ailleurs, Jean y avait connu d’étranges stigmates
mentaux. Il s’était allongé à même la roche. Il s’était pris à rêver. Des
cavaliers de la mer surgissaient, du fond de l’horizon. Des cavaliers
teutoniques, modernes, bottés, affublés de grands manteaux de cuir
noir, très souples, la croix gammée en brassard, casquettes... Jean se
savait complaisant à de tels mirages. Il le faisait « exprès » Il poussa
même plus loin l’onirisme composé. Les cavaliers descendaient de
leurs chevaux, se donnaient la main. Leurs mains se consumèrent. Les
naseaux des chevaux crachèrent le feu.

La horde gagnait du champ. La vision à faconde devenait
hallucination. Elle entrait dans la tête du rêveur. Un rêve de boîte
crânienne ! Jean avait cru défier le monde, la nuit, les étoiles, mais la nuit
était plus forte. Un grand sentiment de néant l’envahit qui commença
par une indistinction des formes, une dérive des sens. Jean fut rejoint
par la terreur du surnaturel. Il n’avait plus à rejoindre la horde. Elle
était en lui.

Terrifié mais renseigné, il se sentait prêt à toutes les célébrations,
cosmiquement atteint. Il se levait, marchait sur la mer, plongeait avec
le soleil couchant. Il ne s’apercevait pas qu’une ombre blanche le
suivait pas à pas. Comme on dit, elle marchait dans son ombre... L’ombre
d’une ombre. Il se retourna ; l’ombre foudroyée avait disparu. Mais
subitement, en se retournant, il vit que cette ombre blanche le
précédait maintenant ; elle s’épanouissait sur les eaux et, laiteuse, se
mélangea autant à l’eau qu’au ciel illuminé d’étoiles.

C’est alors qu’une idée de suicide vint à l’esprit de Jean. Cette
idée lui était parfaitement étrangère. Bien sûr, il y avait le vertigineux
aplomb de la falaise et en bas, encore, ces têtes bouillonnantes de
la horde nazie qui remontaient de temps en temps à la surface pour
mieux sombrer... mais vraiment pourquoi les rejoindre ? Et dans une

ExIlS 17

pensée vigile, quelque peu drôle, comme marginale à ce qui se passait
dans le songe et dans le fond très intempestive, « Quoi, parce que je
n’ai pas de père — ni de mère d’ailleurs — dois-je devenir un homme
de droite ou un anarchiste ? »
Il commença à se dégriser. L’ombre blanche s’était évanouie,
comme devant un blasphème. Peut-être s’était-elle commuée en
nuages ? Tout disparut enfin deO’indistinction.
Jean s’éveilla. La seule parole qui lui échappa alors fut celle-ci :
« Le Christ peut attendre ! »
Jean prit Hélène par les épaules moins gauchement qu’à l’aller. Ils
marchèrent contre la mer, lui tournant le dos. Ils furent vite rentrés à
l’hôtel modeste où ils avaient pris chacun une chambre. Ils n’usèrent
que d’une. Leur nuit fut une naissance, mais quel avait été le
philtre ?
Le lendemain, quittant l’hôtel pour Paris, au moment de régler
séparément le prix de leur séjour, devant le regard obligé et un peu
sournois — elle avait deviné — de l’hôtelière, Hélène lui offrit un
petit bouquet de fleurs de lande, courtes et saugrenues, qu’on appelle
« queues de rat » et qui dégageait un parfum subtil d’amertume
dévoyée.
Peut-être pouvait-il tout simplement entrer dans son histoire et en
être le seigneur ?

L’Étoile noire

cette considération, il sauta sur place, juste en face de l’Institut.
À
Au milieu du Pont des Arts, il avait senti que le ciel commençait
à vibrer. « Ça va grêler », dit stupidement un quidam. Fallait-il
prendre le bombardement proche comme un destin duquel on pouvait
toujours réchapper ou comme une simple nécessité dont on doit se
protéger ?

Il fallait rejoindre Hélène, rue Férou près de la place Saint Sulpice.
Sur quelle force fallait-il compter ? Devient-on, dans la panique,
mercenaire du temps ? Tout plutôt que la contingence : devenir
mythomane au besoin. Il se voyait tout de suite narguant le danger, tirer
tout d’une pièce, un homme occis sous l’effet d’une bombe et avec ce
cadavre, affamer de crainte ou d’horreur les quelques passants furtifs
et apeurés. Dire au ciel d’enfer cette puissance solitaire du défi inutile
d’une jeunesse mal embarquée, mais embarquée tout de même. Cette

18 JeaNGIllIBert

griserie pouvait ressembler à de la gloire. Il était d’abord un «
animal » humain : un homme capable de réversion. Les quelques passants
fuyards ne prenaient même plus garde à lui. Ils le prenaient pour un
fou, un excité, un être qui n’a qu’à mourir comme un chien sans logis
et sans maître. Toutes ces idées — puériles mais graves — l’enivraient.
Le danger les confondait et se confondait en elles par métamorphose
subite, immédiate comme ferait une digestion sans estomac.

Tristement, un passant s’écria : « Il a de l’estomac, le petit, à
danser comme une girouette... qu’est-ce qu’il va déguster ! »

Un violent désir pour Hélène l’habita alors. Il ne pouvait ni s’y
complaire, ni s’y accoutumer. Il courut Rue Férou, regagner Hélène
dans la petite chambre d’hôtel.

« J’étais inquiète », dit Hélène « car je connais ton goût du
vertige !... Enfin te voilà ! Comment était-ce « Le Soulier de satin » ?

« Une femme qui ne donne qu’un soulier et qui boîte., tu
imagines !... Mais il y avait des moments transcendants... » Jean ne prit pas
la peine de raconter la soirée « irréelle ».. de toutes façons Hélène
aurait-elle compris qu’admis à participer à la fête d’orgie noire et
insalubre, il venait de « se » mettre en scène... ? Non, tout de suite à
l’amour ! Il l’enlaça, la couvrit de sa fureur. Hélène connaissait bien
cette modulation vibrante du corps de Jean ; elle savait y répondre et
la réguler. Ce n’était qu’une quête d’incarnation, une sensualité trop
spiritualisée, pleine d’écorchures, d’éclaboussures, de « pavés dans la
mare »

Le bombardement sonnait tout son saoul, avec de grands silences
happés et des violences d’acier. Le brasier du ciel était si intense qu’il
révélait une harmonie dans la destruction. C’est cette intensité-là qu’il
voulait épouser. La création commençait dans le périssable même.
« Si nous avons un fils nous l’appellerons... et le prénom s’étouffa
dans le cou vampirisé d’Hélène. Les jeunes amants s’épousaient enfin,
tout esprit de vengeance forclos.

« Oui, nous sommes de race supérieure », cette idée surgit
subitement à l’esprit de Jean. Hélène prit peur comme si elle l’avait entendu
prononcé à haute voix. « Nous avons gardé l’Image de la mort, par
devers nous, celle qui nous fut donnée dans les temps immémoriaux.
L’ampleur du mal dans le ciel n’est rien. C’est plutôt la terre qui ne
veut pas du ciel ! »

Rien ne fut alors comme avant. Le paysage bascula avec le temps.
Des nuages se trouvaient par endroit, laissant échapper des cratères
de lumière, oscillante, vibrante, indocile au repos. Une poussière
volcanique se répandait du tamis et saupoudrait de feux incendiaires la

ExIlS 19

ville amarrée sur sa pierre, ses bâtiments, ses fabriques, sa durée
minérale, sa fatigue. Certains immeubles, atteints puis écroulés, laissaient
à travers leurs brèches couler tout le long d’un pan de mur restant et
baver la lave incendiaire rose, grenue, qui était les réseaux de matière
tordus par le feu diluvien.
Plutôt que le ciel embrasait la terre, c’était la terre qui vomissait
le ciel.
Les deux amants avaient enfin fondu et roui l’épée de feu qui
sépare tout couple, même en pleine union. Reposés mais non éteints, ils
connaissaient l’authentique solitude de qui est Un pour l’autre —
invulnérables comme jamais le théâtre n’en pourra sécréter, mais que
pourtant sa bâtardise même revendique.
Dans la nue outragée, la dernière étoile s’assombrit et devint
noire, sœur éternelle des enfants qui brûlent et qui songent à la patrie
sans mensonge qu’est le ciel.
Entrer dans la guerre
Jean s’était engagé en1939pour la drôle de guerre. Nous revenons
trois ans en arrière. C’est ce dont il se souvint au réveil de la nuit du
bombardement de Paris, un des premiers. Il se laissa aller à l’image
onirique qui n’est pas un rêve car elle ne sépare pas le monde vigil du
monde endormi.
Il voulait une guerre, avec une musique souterraine, celle des
grandes prises d’armes par les grands généraux. Il n’obtint que le
vulgaire refrain : « Nous irons pendre notre linge sur la ligne Siegfried ! »
Sordide !
« Pourtant, mon général, laissez entrer la voix sourde du dieu
infernal ! »
Ou encore, « La matinée est belle, bonjour mon général ! » « Oh,
la grande multitude prête au combat que je vois à travers la fenêtre
ouverte ! Mon général, je suis votre homme. Je vous suivrai partout.
Le dieu ne vous abandonnera pas»
Le général se mit à son tour à la fenêtre du château et harangua
son armée. Jean « rêvait » toujours.
« Soldats, n’abandonnez pas le pays qui vous aimait, le pays
incompris, le pays qui marchait d’un pas de cavalier et qui n’avait pas
peur de sa lumière, qui osait dire « je peux » avec « je pense » et
qui savait fondre dans l’arrière-pays de la pensée la lumière du « je
peux » ! »
« Jean mon armure ! viens !... »
« Non, arrache-moi celaJe suis un soldat vieux

20 JeaNGIllIBert

L’esprLt des morts vient à moi et me terrasse. Jean, prends
l’armure et sillonne la mort. Tu es mon fils. Viens ! »
Jean sombra, en fait, dans l’endormissement, pour une histoire
qui n’avait pas de bras.
Jean était bien l’ordonnance du vieux général Gl à Montry, près
de Meaux ; ayant devancé l’appel, il fut pris par la guerre, qui n’était
pas une guerre, ni même un simulacre. Il monta vite en grade :
lieutenant. Il se laissa « flotter » Le vieux général, commandant des
armées, était gâteux, atteint de syphilis tertiaire — unP.G. — disait-on.
Il aimait le jeune homme sans trop savoir pourquoi. Il comptait sur
lui, en fait, pour « orienter » la guerre — mais sans batailles. La
seconde guerre mondiale avait commencé sous l’apparence de
sauvageries nationalistes. On ne reconnaissait même plus le génie allemand.
Tout était inexplicable — et le demeura. Une truanderie organisée ;
les pacifistes disaient qu’il en allait ainsi de toutes les guerres de
domination. C’est faux ! Mais il est vrai que la préparation à cette guerre
mondiale qu’on appela guerre de1940 sonnale tocsin de la guerre
« sacrée » Le positivisme tant de Maurras que celui du laïcisme de la
e
IIIRépublique savouraient l’avant-goût de leur triomphe — Munich
et Pétain. Hitler, pendant ce temps, rackettait. Le nabot-hurleur
comprit vite de ce qu’il en était de l’Occident, une flatulence avec des
raisonneurs impénitents, « L’école laïque et obligatoire !... La France
seule, la seule France»
« Le Front populaire » avait préféré la semaine de quarante huit
heures à toute prise d’armes. Le dieu abandonnait l’Occident comme
il avait abandonné Antoine.
Devant tout cela, Hitler ne quittait pas son obsession : la
guerre-éclair avec des Panzerdivisionen, des divisions motorisées, des
stukas bombardiers, bref des fléaux de terre et de ciel... mieux encore
des tonnes de bombes aryennes ! Et du bluff ! Rien que du dièdre et
de l’Équerre !
Le vieux général rêvait à tout cela confusément. Un autre vieux
généralG2, encore plus démuni dans l’impotence, vint le rejoindre. Ils
voyaient clairs ces deux badernes, mais ils ne rêvaient pas assez fort.
« Des chars !... toujours des chars... mais nous en avons, nous, des
merveilleux chars ! Laissons-les reposer et jouons aux cartes ! »
Les deux généraux s’assirent à la table de jeu. Jean fit le «
service » Les officiers suivirent, deux se détachèrent et vinrent s’asseoir à
la table où l’on commença la partie de bridge.
Le jeu interminable commença. On ne jouait d’ailleurs pas «
honnêtement »On trichait pour que cela dure.

ExIlS 21

Dans le calme, l’insouciance, l’apathie, avec quelques disques
d’airs anciens, quelques bouteilles de calva, il fallait faire avancer
l’heure d’irrésolution en irrésolution.
Des plans ? Il fallait tout laisser en état. La défaite polonaise ne
confirmait-elle pas qu’il ne fallait pas bouger ? Huit mois de pause
dans cette irrésolution, cette incompétence, cette lassitude.
Le froid était excessif dans cet hiver39-40. Les arbres du parc du
château se dépouillaient dans le gel suspendu des heures.
On pouvait supposer que leurs branches, serties de serpents de
glace, de bloc de givre allaient craquer, s’effondrer, que le tronc même
de l’arbre allait se fendre. C’était encore trop prévoir un avenir !
On voyait dans la cour centrale passer et repasser des soldats,
emmitoufflés, se taper dans le dos mutuellement, larga manu, plus
pour faire « théâtre » et occuper le temps que se réchauffer vraiment.
Pourtant, ils devenaient gênants : ils se mettaient là, justement devant
la fenêtre de la salle de jeux. Ils provoquaient.
« Allez les chercher », dit enfin un des vieux généraux. Jean alla
les chercher, les fit entrer. Ils se mirent en rang, au garde à vous. Au
signal d’un officier supérieur, ils rompirent et commencèrent à se
déshabiller. Ils étaient bien une trentaine. Entièrement nus, ils
s’allongèrent sur le sol. On amena des lampes à rayons ultra-violets que l’on
brancha.
Les soldats, ravis et bientôt en extase — mais silencieux —
présentèrent leurs torses, leurs reins, leurs fesses, leurs jambes aux rayons
réchauffrants et brunisseurs.
C’est à qui gagna, chaque jour, un peu plus de hâle...
Le jeu de cartes reprit. On changea de « mort » Soudain le
premier général bougonna : « Prudence Prudence Neparlons pas
d’offensive. C’est obsolète ! On a démonté les canons de14, pièce par
pièce, on a graissé les pièces avec des huiles de pétrole et on a tout
emmagasiné dans des dépôts. Ne parlons plus d’offensive.
Chauffezvous mes garçons ! », puis, d’une voix suave, comme s’il n’avait jamais
dit un tel mot : « Hâlez-vous ! »
Jean comprit alors que ce père sénile voulait que ses soldats aient
les « fesses au chaud »
Le second général, G2, rétorqua : «Cinq millions de)rançais se
trouvent dans la zone d’opération. Il faut que ces cinq millions aient
tous les fesses au chaud. Achetons en grand nombre des lampes à
ultra-violets — plutôt que des canons... ou des chars... vous vous rendez
compte des chars... mais c’est aveugle, ces machins-là !... et chauffons

22 JeaNGIllIBert

le cul de tous nos soldats... Au finish, ils auront tous le feu au cul et ils
gagneront tous la guerre ! Hourra !»
« Bien sûr ! », enchaîna le premier général, aussi lyrique et
enthousiaste. «Les$llemands ne vont pas se jeter sur nous ! C’est
impossible ! Nos fesses ne sont pas les leurs ! Nos hommes à nous ont les
fesses tendres, humaines. Les leurs sont en pierre dure, en
faux-marbre, regardez celles du sculpteur Arno Breker, leur dieu...
Caresseriezvous de telles fesses ? En mangeriez-vous ? Nous ne craignons pas
l’estampille, nous. O fesses tamponnées !»Le général ne se sentait
plus d’ivresse. Il râla. On crut à l’agonie. On se précipita. Ce n’était
qu’une jaculation d’extase !
Les soldats « aux fesses » souriaient avec béatitude. Peut-être que
c’étaient leur fesses qui souriaient aux Anges.
La voix de la prosopée chaleureuse du vieillard les confortait,
mais ils se demandaient un peu si les deux vieillards n’étaient quand
même pas trop « absents »
Le général Gl enfin acheva son toast aux fesses. « Le ciel est calme.
La fesse est calme. Toute la pensée de la guerre est ici»
Et le général G2de renchérir : « Gardons nos fesses pour nous !
Voyons ! Si les$llemands nous bombardent... on coupe le courant
et le bombardement cesse ! Toutes nos fesses seront victorieuses par
essence ! »
Les deux ganaches rirent bassement. Ils savaient pertinemment
que l’hiver au chaud n’allait pas durer, mais ici, à quoi bon prévoir ? Il
était évident qu’il fallait durer, d’atermoiements en atermoiements.
Festoyer au besoin comme avant... au temps des banquets
intere
minables des congrès radicaux de la IIIRépublique... Les soldats
festoyaient cul nu. Ils ne se rhabillaient pas ; tout juste ils relevaient le
pantalon pour retourner, repus, aux U.V.
De temps à autre, des estafettes pétaradaient dans la cour du
château et apportaient des nouvelles « hénaurmes ».
« Hitler a fait venir trois cents gorilles du Brésil pour les dresser et
les envoyer charger la ligne Maginot. »
« Hitler utilise de la graisse de chat pour lubrifier les canons ! »
Puis, la dernière : « Rhabillez-vous, la guerre est terminée ! Nos
fesses ont vaincu ! »
« Tout cela est absurde, et comme trop « vrai », pensait Jean. Tout
cela ressemble à ma détestable histoire. Je n’ai plus aucun prétexte
pour ennoblir mon malheur exemplaire.

ExIlS 23

Ces figures de grand guignol, ces têtes d’ombre, je les voue à
l’exécration, mais peut-être moins parce qu’elles sont perfides, insanes,
que parce qu’elles me retirent la faculté que j’avais d’avancer dans le
temps par bonds. Elles ne sont d’aucun symbole. Le recul du temps
les achemine lamentablement à se confondre avec le temps mondain
lui-même et on ne sait plus alors qui est engendré. Ici, l’imagination
civique les avait engendrés. Ils étaient ce que voulaient les hommes de
ce temps.
Une complicité horrible et maléfique émargeait aux
comptes — entrées et sorties, bénéfices et dépenses — du temps. Quel
Tartuffe, quel Vautrin se mettait à table pour présenter à signature
le contrat maléfique aux hantises du mal qui saisissent les hommes
quand ils ont le sens de leur défaite ?
Une France, un peuple, ont « voulu » à travers eux. Ils ont voulu
la damnation de tout abandonner sur le terrain.
Les silhouettes dignes d’Ensor, de Ghelderode, ou d’un Rabelais
sardonique avaient éteint en un instant l’espoir qui ressuscite le jour.
Notre lâcheté avait abouti jusqu’à eux.
Jean craignait de trop bien saisir le grotesque mirage. Il fallait
maintenant le déchiffrer, ligne par ligne, image par image.
Le piège allemand se refermait. Les Ardennes aux mystérieux
relents mythiques furent violées, avalées, digérées. Les Panzerdivisionen
s’avançaient hors de la ligne Maginot. Hollande et Belgique furent
offertes en sacrifice, en coup de faucille vers la mer du Nord, tandis
qu’à Paris caracolait la gloriolée formule gallicane : « Nous vaincrons
parce que nous sommes les plus forts ! »
Les deux vieux généraux G1 etG2à bredouiller : continuaient
« Pas de coup de feu, surtout ! Pas de parodie de guerre ! Nous
autorisons seulement à ce que les soldats élèvent des lapins, et les officiers
des dindes... pensons à Noël prochain ! »
Dans cet horrible temps pire que les terreurs rouge ou blanche de
la Révolution, on « décida » d’un lâcher de ballons. Quelques uns se
prirent dans les branches hautes des futaies sombres des Ardennes. Ils
y sont toujours, vestiges de vieux organes génitaux qui auraient séché.
On vient même une fois par an leur rendre un hommage de curiosité.
On prend pour s’y rendre un bateau sur la Meuse en plein hiver et,
du bas du fleuve vers la colline, la foule des fidèles crie, évoquant les
stuka piquant sur les ponts et les villages « La navigagion de plaisance
est interdite ! » Et on se souvient !...
On se souvient de Churchill demandant au général, chef des
armées : « Où est la masse de manœuvre ? » et le général de répondre :

24 JeaNGIllIBert

« La marge de manœuvre est réduite ! », confondant masse et marge.
Mais le vieux n’avait pas tort, la masse de manœuvre était entièrement
égaillée, disséminée, donc la marge de manœuvre était bien réduite !

Pendant que ce stratège hissé sur un monticule, essoufflé de tant
d’efforts, comptait : « Un Panzer !... deux Panzers !... trois Panzers !...
Ah, quelle fatigue ! Je voudrais mourir de fatigue ! », la paralysie
sénile gagna toutes les troupes. De même qu’on ne savait plus si le temps
engendrait l’histoire ou l’histoire engendrait le temps, par un tour
d’aiguille à180degrés, la boussole humaine perdit totalement le nord
et dans la grande hémorragie vida sa cuve ; résonna alors dans la
creuse et sonore citerne la formule magique des déperditions : « Plutôt
vouloir le rien que ne rien vouloir»

La décision ne pouvait pas venir. « Ne pas mourir pour Dantzig »
devenait « Ne pas mourir pour Dunkerque » La poche de Dunkerque
signait la fin des grands rituels, des saintes liturgies de la guerre,
donnaient raison aux « pacifismes »... et à Hiroshima !

La France devenait un cadavre insensible. Seule, Madame des
Portes, égérie du Président Reynaud — l’homme goupil, fort dans les
situations de ruse — s’agitait encore. Une guêpe dans un bocal. Puis
la guêpe cessa de vrombir. L’étiage de l’inerte était atteint.

Sur la terre du pays, une fumée montait là où s’étendait le ravage.
Seules des traînées de feu qui s’effilochaient donnaient un horizon
de vérité « matérielle » qu’aucun regard mental n’arrivait à rejoindre.
Jean décida, lui, de déserter.

Il réussit à troquer ses vêtements militaires contre des vêtements
civils. Il voulut se rendre à la gare la plus proche, dans l’hypothèse où
des trains auraient fonctionné. Savait-il où il pouvait aller ?

Sur le plateau d’herbe courte et fuliginée, il marchait, rageur,
désemparé, lorsqu’il aperçut au loin, près de l’horizon, déambuler une
silhouette qu’il reconnut, au fur et à mesure que tous deux avançaient
l’un vers l’autre. C’était une vieille femme. Jean distingua à cent mètres
qu’elle était vêtue d’une armure. « Bonté de feu, c’est elle, ma déesse,
ma folle implacable ! » À la lumière tombante du soir, elle illuminait la
terre, irisée d’oiseaux multicolores et multiformes qui la précédaient,
virevoltant autour de sa tête, l’auréolaient et dressaient, tant ils étaient
nombreux et variés, une comète qui semblait s’écheveler du ciel. La
nuit venue, Jean vit que ces oiseaux vibreurs portaient dans leurs becs
et leurs pattes des corpuscules matériels de lumière.

Jean se dit alors qu’à cette heure, à ce moment même, les deux
vieux généraux dans leur Q.G. étaient en train de se débarrasser de
leurs vestes galonnées, de leurs képis à feuilles de chêne, qu’ils se

ExIlS 25

dégradaient mutuellement et que, dans un accord comme le néant
peut parfois en créer, ils se donnaient la main et, complètement nus, se
jetaient tout vifs de la fenêtre du premier étage dans le vide. Sorti du
songe, face à la vieille en armes, Jean se sentit entrer dans la guerre.
Sur les champs irradiés, ainsi, dans sa cuirasse, la vieille était la
mégère de la flamme, la louve étincelante. Jean surprit qu’elle tenait
une pivoine sang à la main.
Était-ce elle, l’Enragée, qui sous les yeux de vieux narquois s’était
colletée avec un énorme « berger allemand » aux crocs frémissants et
avait sauvé Jean dans l’enfance d’une morsure sanglante et certaine ?
Était-ce encore elle qui avait connu tous les dangers de l’inondation
des rues du petit village endormi et avait pris dans sa barque enfants,
vieillards et handicapés ?
La pivoine était incandescente. À cela, Jean la reconnut. C’était
l’emblème de la lutte pour la victoire. Une femme, une cuirasse, une
pivoine.
Le manège de la vie reconduisait Jean à son point de départ : une
naissance. « Jusqu’à elle, c’est moi », pensa-t-il. « Apte à vivre ! »
La vieille « amorce » ne lui fit même pas signe de la suivre. Elle
était sûre d’elle dans ses incarnats.
« Regarde ma pivoine, elle brille d’elle-même ! » Jean marcha dans
son sillage, comme on avance dans le temps. Le paysage successif se
dérobait à la succession : le vrai rêve intérieur dégorgeait tout d’un
temps immémorial, celui des Hautes-Terres.
Jean comprit une fois de plus — avec Elle — que théâtre, guerre,
communauté, avaient perdu tout leur sens. Mais en avaient-ils eu un
vraiment dans leur térébrante fugacité ?
Eux deux, marchant vers un Est impondérable, qui les voyait ?
Qui se souvenait d’eux ?
O vies inimitables des chimères par où toute vie commence et par
où toute mort finit ! L’inquiétude du ciel, mais qui y songe, hors la
chimère ?
S’il n’y avait les femmes pour s’allier à la douleur du monde, qui
la supporterait ?
« Quand je serai de retour ! », avait dit un dieu qu’on jugeait
trop céleste. Jean songea à lui comme la première fois sur la falaise
désespéré.
Il se décida de rompre sa marche. La grande Image se fondit dans
le ciel mordoré, grand scarabée de feu au bout de la nuit.

26 JeaNGIllIBert

En descendant la rue de Médicis, à la hauteur de chez Corti, Jean, qui
pensait aussi à écrire, fasciné par la vanité des auteurs « happy few »
de l’éditeur de Breton et de Gracq, se posa la question paradoxale
suivante : « Pourquoi Flaubert, dans Madame Bovary, commence-t-il
par un « Nous » — de majesté collective, à savoir que ce « nous »
représente les enfants de la classe qui accueille « Charbovari » (Charles
Bovary) et pourquoi après ce « charivari » de la classe, ce « nous »
estil perdu dans l’écriture au profit d’une objectivité descriptive, géniale
certes, mais qui relègue au « bien observé » — la satire sociale — ce
qui aurait dû être un acte de charité? Pourquoi,dans « Le tempsUH
trouvé »de Marcel Proust,le narrateur se perd-il, se dissoud-Wil, au
moment de la guerre de1914et, disparaissant, sans crier gare, laisse-t-il
la place au changement de temps, c’est-à-dire au temps lui-même, à
son intemporelle présence » ?

« Il faut que j’essaie de ne pas faire comme cela ! » Mais Jean
ne connaissait pas encore les affres du dédoublementIl demeurait
toujours persuadé que les choses détruites reviennent toujours à leur
condition première.

Hélène comprenait cela, elle. Il se rendait à l’hôtel la rejoindre.

Quand Jean pensait : « Devant le doute, ne soyons pas impatients,
nous ! », Hélène disait tout haut : « On ne peut pas tout vivre. Faisons
que notre vie soit aussi une vie étrangère ! Nous sommes
irrémédiablement double ! »

« Fiat hominem ! », répliqua intérieurement et sourdement Jean
à ce dialogue fabriqué et pourtant réel. Il avait dépassé Corti et ne
songeait plus à écrire, ni à la vanité d’être sur un présentoir de libraire.
« Qu’elles cessent les choses, et que la création commence ! J’ai une
place à prendre. Je vais espérer de vivre » Il se regarda dans une vitre
d’un café voisin. Qui était-ce, ce guetteur mélancolique ?

Il entra dans le café. Il demanda un alcool. Pour se laisser porter
par le courant de la fuite des choses contre leur vilain parti-pris.

« Avec Hélène, je dois être invivable. Quelle gueule j’ai ! ».. puis
au moment de payer, le cognac bu d’un trait, sec comme s’il s’adressait
au garçon de café, et déjà tout haut, si haut que le garçon crut qu’il
était mécontent ou que ce n’était pas du cognac qu’il avait commandé :
« Non, ce n’est pas vrai que c’est autrui qui donne vie au paraître !...
Vraiment, je suis idiot, on dirait un existentialiste ! » Et au garçon
interloqué puis gêné et irrité : « Pourquoi n’y a-t-il pas des points

ExIlS 27

d’ironie dans la langue française — dans aucune langue, d’ailleurs —,
pourquoi n’y a-t-il que des points d’exclamation ou de suspension ?
Le garçon demanda surtout à être payé et regarda par en dessous
son client.
La défaite de1940, la vision terrifiante qui la suivit, la désertion
puis la reprise de la vie « civile » n’avait rien valu à Jean. Le temps
mal gauchi de l’après-guerre ne l’avait pas préservé de la médiocrité,
lui non plus... de la médiocrité ambiante, comme de sa propre
médiocrité. Quoi, exister ? Avec qui ? contre qui ?
L’époque faisait des entailles douloureuses. On avait cru entrer
dans l’histoire. On en était devenu des assis.
Il arriva à l’hôtel de la rue des Canettes, tenue par Céleste Albaret,
la « proustière »
Passant le seuil, Jean pensa à ces ombres d’hommes qui cherchent
une mort mystique et qui ne la trouvent pas. Madame Céleste
justement avait à lui « raconter » un de ces derniers moments de Marcel.
Jean la fuya. Il voulait Hélène, elle, vraiment mystérieuse comme une
vestale... et non tous ces valétudinaires apitoyés de la grande et vaste
mort qui n’a cessé de passer comme un vent d’hiver sous les pages de
«/DRecherche »
« Le chemin ondoyait de la quinzième année où l’on voit roder le
grand lion à tête de porc de la puberté » (Léon Bloy)
Hélène ne l’avait pas attendu.

Jean, dans la chambre, un instant fut saisi par l’imprécation. Sa vie
jusqu’ici n’avait été qu’une suite babélienne de montagnes
vertigineuses, dont Hélène quelquefois se gaussait, bien qu’elle y fut très
attentive. Elle lui disait simplement : « Raconte, fais-moi passer le temps ! »

Mais quelque chose, en lui, haïssait le temps. Il aurait voulu être
plus béant que le temps et, par là, le vaincre. Il pensait à des
foudroiements accomplis puis riait de ces complaisances surromantiques. Mais
la vague refluait et puisqu’il n’avait pas été « attendu », il se suspendit
à quelques années en arrière, là où il ne savait pas encore s’il serait
reître ou prêtre. Il s’abandonna, comme maintes fois, au masque de
la récurrence.

« Serais-je prêtre ! » Quelques dames catéchistes avaient jeté leur
dévolu sur lui. Phèdres fanées, elles adoraient ce dieu, petit Éros,
qu’elles voulaient soustraire à la loi de génération. Quand Madame
Moisand tenait l’harmonium, à la messe, par moments, surtout à
l’Élévation, dans le rais de soleil à travers le vitrail, elle s’auréolait d’une
puissance assez terrifiante qu’on ne savait plus très bien si cet archange
n’était pas aussi Lucifer. Sur l’hostie, d’ailleurs, que tenait le prêtre au

28 JeaNGIllIBert

bout de ses deux mains rassemblées, une tache jaunâtre apparaissait
et, comme de l’huile ou du cambouis sur un chiffon, gagnait toute la
plénitude du cercle de l’azyme. Le prêtre devenait un mécanicien. La
messe est « noire », pensait Jean. Les enfants de chœur commençaient
à s’agiter, ou plutôt leurs gestes fonctionnels ne s’acclimataient plus à
la liturgie assez fade de la messe. L’encensoir virevoltait et crachait une
fumée qui devenait de plus en plus épaisse, pompéienne. La sonnette
s’électrifiait, devenait folle, inconsidérée, le tintement crissant dans
l’aigu. Le prêtre oscillait dangereusement sur le pont de son navire en
détresse. La foule des « fidèles » tanguait à son tour. Les images
sulpiciennes ricanaient et la statue de Sainte Thérèse devenait licencieuse
avec quelques appels obscènes et fissurait son plâtre. Jeanne d’Arc se
torchait le cul avec sa bannière. Saint Antoine se masturbait.

Dans ce diabolisme de pacotille que Jean inventait au fur et à
mesure de l’office, pour lutter à la fois contre l’emprise d’un sacré désuet,
obsolète, et pour se surélever au dessus d’un athéisme contempteur
« laïque » qui ne répondait qu’à la règle du « bien observé », Jean ne
voulait pas se laisser dépasser ni sur sa droite, ni sur sa gauche.

Le prêtre prononça, ivre et guignolesque, les paroles sacrées des
incarnations rituelles. Avant même de les prononcer, Jean les traduisit
de l’araméen, langue première du Christ, pour étouffer les phrases
convenues et douçâtres du catholicisme romain appesanti, et cela
devint : « Ceci c’est ma chair... mangez Ceci c’est mon sang... buvez Cela
chaque fois vous le referez En mémoire de moi vous le referez ! »

La pensée du crime lui vint alors, cette excession du débordement
de vie. Il était prêt à foncer sur le célébrant. Mais avec quoi le tuer ?

L’assommer, peut-être, avec le lourd chandelier près du
maîtreautel ? Mais il ne parviendrait pas à le soulever, à le brandir — mais
il était tout seul et il fallait qu’il fût tout seul. Plus tard, peut-être, il
saurait rassembler des émules, et un jour, lors d’un office semblable à
plusieurs, il chasserait, massacrerait, ces « théâtreux » du temple.

Une phrase inopportune, stupide, lui vint paradoxalement à
l’esprit : « Je brume dans les rancards » Habitué aux maléfices de tous
les jeux de mots, il décoda vite et cela devint une phrase commune,
quelconque, vulgaire et déperditrice : « Je rue dans les brancards ! »

L’orgue tonitruait, s’étant substitué à l’harmonium des
pleureuses. La fin du service arriva. « Itae missa est » La foule évacua. Jean
resta, quelque temps, isolé dans la nef, la petite vengeance à l’âme ne
s’était pas éteinte mais il la mit en veilleuse, sous la cendre comme on
fait des odieuses lumières.

ExIlS 29

Dans la sacristie, les enfants de chœur se dépouillaient laissant
voir des genoux gercés qui ne demandaient qu’à resaigner.
Si Israël est élu, aucun chrétien, lui, n’est élu. La nouvelle alliance
n’est qu’une dérive et l’Europe chrétienne — toujours en train de
conquérir un terrain mythique — n’est qu’une dérive des continents
asiatiques. La jonction Europe-Asie — le Moyen Orient —, c’est là
où se creusa la religion messianique du salut, elle ne peut qu’y
demeurer.
Qu’est-ce que c’est que ces vieilles femmes endolories, qu’est-ce
que c’est que ces bénitiers où l’on ne trempe que des doigts de
femmes du monde ? Qu’est-ce que c’est que ces prêtres ensoutanés qui
perdent leur « pater » sur les marches des châteaux où ils vont à la
soupe ou qui le perdront encore plus assurément dans le socialisme
mouillé des démocraties chrétiennes ? Les vrais curés, les vrais
sacrificiels, ce sera Hitler, Staline, Fidel Castro, les grands-prêtres du salut
universel ! Ceux qui ont su traquer l’homme. Là où il ne peut plus se
cacher, dans la peur et dans l’angoisse.
Suis-je Ange ou Apostat ? Prêtre ou reître ? Jean se révolta : « Je
ne pense pas jusqu’au bout ! » Un « un » intérieur le ressaisit. Pas de
débine, mais de la tenue ! Et puis, dans ce christianisme qui devenait
livide, il y avait encore cette sauvegarde : le rapport y est toujours
rapport à une personne et non à un objet. Le monde n’a aucun sens c’est
vrai, c’est pour cela qu’il doit être sauvé.
Et comme lorsque les idées comprimées remplissent un être
jusqu’au trop-plein, elles dévalent soudain. Jean entendit
nettement cette phrase personnifiée : « Cruel enfant, qui me parle encore
d’amour ! » Jean se rendit auprès de Madame Berteaux, belle femme
mûre, libre, dispensatrice d’ébauches de plaisir de chair. « Rien que
la chair », disait-elle, « Rien que la charité de la chair ! » Elle soignait
encore un vieux mari, cacochyme et sentencieux, qui avait tout
compris des agissements de sa femme et qui les reversait au compte de
la plus benoîte et insipide connivence — peut-être avec un relent de
promiscuité qui l’avait ragaillardi.
Il lui déclara tout de go : « J’entre au séminaire ! » En faisant cette
déclaration, Jean eut l’impression d’avoir vécu tout cela. Fort de sa
dépêche, il rompit avec l’inceste, ne revint plus chez les Berteaux et
admit que le souci de la perfection était mortifère. Avait-il pensé un
moment à une religion de l’inceste ? Peut-être, mais cela ne pouvait
conduire qu’à une caste immobile ! Jean se rendit au séminaire de
Meaux. Il y fut admis. Avec un aplomb superbe, il avait parlé au père
qui le reçut, non de sa foi — elle était nulle —, mais de Pascal et du
traité du vide. « Le vide est plein... et la légèreté est aussi pesante. »