Femmes iraniennes dans la pension de Montmartre

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Français
378 pages
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Description

Ce livre est l'assemblage de six amours malheureuses dont chacune est contée par son héroïne. Cette suite de récits a lieu à Montmartre dans une pension de famille où se trouvent réunies des femmes iraniennes d'âges et de confessions diverses. Elles montrent la profonde unité de l'expérience amoureuse et de son rapport avec le Divin quelle que soit la religion à laquelle on appartient. L'auteur s'attache à peindre avec un grand souci d'exactitude la vie intime des familles iraniennes.

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Date de parution 01 janvier 2012
Nombre de lectures 26
EAN13 9782296478978
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0163€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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FemmeViranienneV
dans la pension de Montmartre

Mahnâz ANSÂRIÂN

Traduit du persan par
Brigitte Simon et Pierre Lafrance






FEMME6IRANIENNE6
DANS LA PENSION DE MONTMARTRE
Roman


Préface de Pierre Lafrance








L’Harmattan
























© L’Harmattan, 2011
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-296-55830-4
EAN : 9782296558304

Préface

Doucereuse ?Fade ?Ou, au contraire, puissante? Envoûtante?
Comment nommer l’odeur de la rose? Mahnaz Ansarian opte pour les
deux derniers qualificatifs. Dans son second romanUne pension à
Montmartre, elle évoque volontiers les subtiles griseries qu’on éprouve
dans la ville de Kachan quand toutes les distilleries d’eau et d’essence de
rose chauffent leurs alambics. A ce degré d’intensité, les senteurs de la
rose vont bien au delà de leurs amabilités coutumières et transportent
d’allégresse ceux qui les hument. Il en va de même, mais plus
modestement, et toujours selon l’auteur, des parfums qui se dégagent des
maisons iraniennes lors de la préparation des menus de fête. Mêlée à
celle du safran, l’odeur de l’eau de rose semble suggérer les bonheurs
d’une vie de famille libérée de ses angoisses, de ses contraintes, de ses
quotidiennetés.
C’est donc sous le signe de la rose, comme autrefois le grand Saadi,
que Mahnaz écrit. Elle brandit fièrement le vase contenant cette eau de
rose dont on use dans notre langage familier pour dénigrer le roman
d’amour. Cependant, nos prétendus dédains ne sauraient faire illusion : le
premier grand roman français ne fut-il pas le Roman de la Rose? Et
l’œuvre fondatrice de notre tradition romanesque moderne n’est-elle pas
La Princesse de Clèves, cette tragédie de l’amour extrême et mortel ?
Une pension à Montmartrepas un seul roman d’amour mais la n’est
rencontre de plusieurs d’entre eux qui se répondent l’un à l’autre comme
les chants d’une polyphonie et se trouvent réunis en un commun
désespoir, un même appel de dernier recours à la consolation divine, tout
en étant vécus par six iraniennes de religion différentes : une chrétienne,
une sunnite, une juive, une zoroastrienne et deux chiites. Ces femmes
s’accordent, en suivant chacune sa propre tradition spirituelle, à mesurer
ce qui, dans l’amour, se rapporte au divin, au mystère et au miracle.
Pourquoi Montmartre ? On n’ose formuler la réponse tant elle paraît
aller de soi telle que l’on donnée les peintres d’une «belle »grande et
triste époque. Le lieu n’est-il pas, à sa manière une «colline inspirée».
L’histoire du triple martyre qui lui donna son nom n’y diffuse-t-elle pas

une impalpable sacralité? Et puis, la chansonnette célébrant un autre
martyre :« As’appelait Rose, a l’était belle, a sentait bon la fleur
nouvelle »ne mêle-t-elle pas rose, amour, infortune et quelques saintes
innocences, tout cela sur les pentes de « la Butte » ?
L’auteur a donc perçu que le meilleur lieu où parler d’amour
malheureux était Montmartre et méritait qu’on y vînt de la lointaine
Perse.
C’est ce que font les six femmes, certaines toutes jeunes, d’autres
moins. A tour de rôle, elles se conteront leurs malheurs, mesureront la
folie de leurs espoirs et trouveront dans l’interpellation des puissances
célestes et la prière une certaine acceptation de leur sort, une paix
intérieure qui leur faisait radicalement défaut sous leur propos enjouées,
leurs rires, leurs plaisanteries. En outre, c’est dans le partage de leurs
peines, dans l’amitié qui s’approfondit entre elles et dans l’usage de la
parole libératrice qu’elles trouveront la voie d’une mélancolique sérénité.
Là n’est pas le seul sujet du livre. L’auteur parle, bien entendu, de la
découverte de Paris par ces iraniennes, de leurs surprises, de leurs
émotions dans cette ville cosmopolite et inventive.
Bien plus, la description de leurs journées dans la pension où elles
sont rassemblées, le récit que chacune fait de sa propre expérience
permettent de connaître, jusque dans ses infimes détails, la vie des
iraniens, de leurs familles, de leurs cercles d’amis. Ainsi, le livre nous
initie aux divers aspects de leur sensibilité et de leur sociabilité, sans
oublier les charmes divers de leur cuisine. On a rarement répondu avec
autant de sérieux et de minutie à la plaisante question de Montesquieu :
« Comment peut-on être persan ? ».
En fait, l’auteur, en tant que professionnelle du film et de la série
télévisée, sait relater avec une précision de scénariste la vie de ses
personnages au fil, non seulement des jours, mais des heures et des
minutes. Cela conduira le Dr. Kroumirs Monchizadeh qui a préfacé la
seconde édition du livre à remarquer, chez l’auteur, un sens tout
« balzacien » du détail.
Au long du roman courent, par ailleurs deux interrogations. La
première porte sur le comportement masculin. Pourquoi est-il à ce point
énigmatique pour les femmes? Dans le récit, transparaît une constante
relevée par le préfacier iranien : les femmes font porter leurs attentions,
leurs soins, leurs forces sur le perfectionnement de l’« ici », que ce soit la
pension ou maison familiale? Alors que les hommes, ont presque tous,
la nostalgie d’un « ailleurs ».

6

Plus grave encore est l’autre question sans cesse posée : qu’est ce que
le destin? Comment s’accommoder de son injustice? Là, vient un
« repons » régulièrement entonné aunom des diverses confessions dont
se réclament les six amies. C’est une profession de foi qu’on pourrait
presque qualifier de quiétiste: Dieu est bon; tout advient selon Sa
volonté ;notre destin ne peut être contraire à notre bien; en dépit des
apparences, toute épreuve doit permettre d’accéder à une paix
insoupçonnée.
Étrangement, cette affirmation est répétée avec une particulière
constance par celle dont l’histoire est la plus douloureuse, la maîtresse
des lieux, encore jeune, souffrant en toute discrétion et la dernière à
conter son malheur.
Contre l’amour lui même, nulle révolte. Aucune des six femmes ne le
met en accusation. Bien au contraire, il est «miracle »comme le rappel
très souvent une des héroïnes, par un tour de force symbolique et
divertissant. Surtout, il est grâce. Toutes s’accordent à le reconnaître.
Mais qu’est ce que la grâce? La fin du roman tente de répondre à
cette question: la grâce n’est jamais due, elle ne s’obtient pas; elle est
donnée de surcroît. C’est ce qui se révèle le jour où les six femmes,
toutes gagnées par l’esprit de renoncement, célèbrent ensemble «l’a
choura »,cette cérémonie de deuil et de rédemption. Alors, les cloches
du Sacré-Cœur n’ont plus qu’à sonner.
A travers deux mondes bien particuliers, celui de Montmartre, celui
de l’Iran et par delà les différentes appartenances religieuses des
personnages, l’auteur nous offre l'occasion d'une réflexion de portée
universelle.
Pour autant, il n'a aucune prétention didactique, se garde d'émettre le
moindre «message »se bornant à laisser librement courir son
imagination romanesque.
Comme l'a relevé son préfacier, professeur de lettres à l'Université
iranienne, notre auteur ne se contente pas d'explorer des «territoires »
variés et ne nous fait jamais perdre de vue « la Terre ».
Ajoutons que le soin d'écrire, et d'écrire juste anime Mahnaz
Ansarian. Ainsi joue-t-elle en permanence de trois niveaux de langage:
celui, littéraire et soigné, de l'écrivain lui même, celui, de bonne tenue
mais résolument oral dont use chacune des narratrices et qui, en français,
exclut le passé simple, l'imparfait du subjonctif et diverses inversions,
celui, franchement familier des jeunes filles se parlant entre elles.
Pierre Lafrance

7

2IIUDQGH j OD WHUUH

Remerciements à tous ceux qui ont contribué à la parution de ce roman
en France, en particulier à Benedicte Heriard qui a donné généreusement
une bonne part de temps àLa pension de Montmartreet à Aichetou, l'auteur
1
d'origine mauritanienne qui a écrit, entre autres,L'Impossible retour et
dont l'apport pour la publication de ce roman a été précieux.


1
Aichetoua écrit une dizaine de récits dont le premier,L'Impossible retour -très
autobiographique - est paru aux éditions l'Harmattan en 2003.

Sur le fronton du couvent d’Abol Hassan KHARAQÂNI (maître soufi
du 11è siècle), on pouvait lire cette maxime :

«A qui entre dans cette maison, donnez à manger sans l’interroger sur sa foi, car
celui qui, dans le royaume du Seigneur, a été jugé digne d’une âme, mérite assurément
de partager le pain d’Abol Hassan. »


Je dédie ce livre à mes parents,
ces êtres de lumière,
envolés vers les hauteurs sans bornes.

La pension de Montmartre

Lorsque l’amour rend visite, les portes s’ouvrent, le soleil devient chaud,
les étoiles scintillent jusque dans les chambres closes et la lune semble
parler de bonheur. On a envie de chuchoter à tous qu’on est amoureux.
Je sors de ma poche un miroir et vois dans mes yeux une lueur : celle
de l’amour… Du coffre de ma grand-mère, je retire le châle blanc tissé
au crochet par maman et j’en couvre ma tête. Je pose sur mes épaules les
oiseaux de mon père et, pieds nus, je me dirige vers les galaxies,
abandonnée au destin que Dieu m’assigne.
Mon Dieu ! Je me remets à toi en criant : vive l’amour ! Vive l’amour !

Chapitre I

Elle regardait par le hublot de l’avion: tout n’était que verdure et
harmonie. Elle aurait voulu avoir des ailes comme les pigeons blancs de
son père pour voler au-dessus de la ville dont on approchait. Mais la voix
douce de Mehri la fit descendre de son firmament: «Setareh, on est
arrivé ! » Elle pressa fortement la main de Mehri.
Une fois les formalités de douane terminées, elles sortirent de
l’aéroport, avec leurs bagages. C’était la première fois qu’elles venaient en
France. Elles avaient rendez-vous à l’Hôtel Hilton avec un ami français
rencontré en Iran.
Elles s’y rendirent en taxi. Pendant le trajet, sans dire un mot, elles
regardaient avidement le paysage. Setareh était au comble de l’excitation.
Surgie de la radio, la voix prenante d’Édith Piaf leur apportait une sorte
de calme.
Dans le hall de l’hôtel, elles furent accueillies chaleureusement par M.
Pierre et son épouse. M. Pierre était un homme d’âge mûr, aux cheveux
lisses et argentés; il avait habité plusieurs années en Iran et s’était
imprégné de la culture de ce pays; il en parlait la langue avec un
charmant accent français, tandis que sa femme n’en savait que quelques
mots.
Le maître d’hôtel remit au porteur la clef de leur chambre et il fut
convenu que Setareh et Mehri déjeuneraient le lendemain avec M. Pierre
et sa femme pour mettre au point leur programme. Restées seules, elles
eurent vraiment le sentiment qu’une nouvelle vie s’ouvrait à elles. De leur
chambre, au septième étage, la vue était belle. Très vite, elles s’étendirent
sur leur lit et ne rouvrirent les yeux qu’à la tombée de la nuit. Elles se
préparèrent et sortirent de l’hôtel.
Paris, la nuit, est une ville qu’on ne peut comparer à aucune autre. On
croirait qu’une âme nouvelle l’habite. On est étourdi par toutes les
beautés qui, alors, se révèlent. La Tour Eiffel n’était pas loin et elles s’y
rendirent d’un pas tranquille. Ébahies par la hauteur du monument, elles
ne se lassaient pas de le regarder. Après avoir dîné dans un petit
restaurant, elles rentrèrent à l’hôtel. Étendue sur son lit, Setareh se mit à

penser au rendez-vous du lendemain avec M. Pierre. Son intention était
d’acheter, dans le quartier de Montmartre, un appartement de quatre ou
cinq pièces pour y ouvrir une pension destinée aux Iraniens venant
passer quelque temps à Paris. Ainsi prendrait-on plaisir au travail qu’on
s’était choisi.

* * * *

Au fur et à mesure que la matinée avançait, Mehri dut rassurer Setareh
et affermir sa détermination. Finalement, leur couple d’amis français
arriva et ils allèrent tous déjeuner au restaurant de l’hôtel. Setareh
expliqua son projet qui fut fort bien accueilli par M. Pierre. Celui-ci
annonça qu’il avait justement un ami qui vendait à Montmartre un
appartement ancien de cinq chambres avec une salle de séjour et une
grande cuisine, à un prix raisonnable. L’après-midi, ils allèrent le visiter. Il
se trouvait dans une rue d’où l’on apercevait l’église du Sacré-Cœur.
Montmartre est un des quartiers les plus anciens et pittoresques de Paris :
bâti sur une colline, il est volontiers fréquenté par les artistes qui aiment y
élire domicile. En fin d’après-midi, sur la place principale, se presse une
foule de gens venus contempler les peintres en pleine action, assis sur de
rustiques tabourets.
On décida que l’achat de l’appartement se ferait le lendemain. Setareh
était dans l’enchantement. Cependant, il restait à se procurer des lits, du
matériel de cuisine et quelques autres fournitures nécessaires à la mise en
route d’une pension ; mais elle se sentait rassurée car elle savait combien
l’aide de Mehri pouvait être décisive.

* * * *

Lorsque l’achat de l’appartement fut achevé et le problème du
transfert des fonds résolu, Setareh remercia M. Pierre et sa femme.
Ceuxci prirent congé après avoir donné quelques adresses de boutiques
d’ameublement bon marché. M. Pierre assura que, dès la moindre
difficulté, il fallait faire appel à lui et qu’il restait à leur disposition. Les
jours suivants, Mehri et Setareh mirent toute leur énergie à organiser au
plus vite la pension. Courant de magasin en magasin elles en rapportaient
des objets dont elles trouvaient bien vite la place. Il fallut deux semaines
avant qu’elles pussent emménager et quitter l’hôtel. Entre temps, Setareh
avait informé sa famille de ce qu’elles entreprenaient et indiqué leurs

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adresse et numéro de téléphone pour qu’ils soient transmis à tous leurs
amis et connaissances.

Setareh et Mehri parcoururent tout Montmartre pour en devenir
familières, savourer le charme de ses petits restaurants, de ses maisons
d’autrefois, surtout de ses cafés. On rencontrait là divers artistes:
peintres, écrivains, chanteurs, acteurs de cinéma qui s’étaient établis dans
ce quartier. L’église du Sacré-Cœur les impressionna. Setareh avait
toujours aimé les lieux de culte, quelle qu’en fût l’appartenance, car il y
règne une paix toute particulière et communicative.
Elle s’était souvent demandée où elles auraient pu se réfugier et
confier leurs peines intimes, si de tels endroits n’avaient pas existé. Aussi
avait-elle toujours eu plaisir à les fréquenter. Peu d’autres lieux apportent
autant de calme, car il en émane une ferveur qui gagne les âmes et une
douceur dont on reste longtemps imprégné.

* * * *

Leurs premiers invités furent M. Pierre et sa femme qu’elles voulaient
remercier de la peine qu’ils avaient prise. L’un et l’autre étaient vraiment
charmants :ils les félicitèrent de leur installation et leur souhaitèrent
plein succès.

* * * *

La pension se mit en marche et prospéra au fil des jours. Elle y
recevait des gens divers dont l’histoire était parfois heureuse, souvent
amère. Les deux hôtesses savaient trouver pour eux les mots justes.
Setareh était satisfaite de voir que tous avaient tôt fait de la considérer
comme une confidente et sa maison comme la leur.
Elle était animée d’une ferveur étrange qui faisait sa fierté. Sans cesse
elle remerciait Dieu de lui avoir donné la grâce de se tenir toute seule
debout et elle se disait à mi-voix: «Mon Dieu! Je te demande de faire
fructifier l’amour dont tu m’as emplie, afin que je garde toujours ma
fraîcheur d’âme et mon goût de l’accueil. »




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Chapitre II

Aujourd’hui est un grand jour pour Setareh. Quatre jeunes pensionnaires
viennent d’Iran, séparément... Pour Setareh, tout invité est sacré et les
deux amies se sont mises à préparer les chambres. Chaque fois qu’il y a
une arrivée, on se réjouit mais le jour du départ, c’est la tristesse.
La première, Fargol, sera là à 10 heures. Les jeunes filles apporteront
avec elles leur gaîté et donneront au lieu une nouvelle âme. Setareh
voudrait que tout se passe bien pour la nouvelle venue. Adorant les
fleurs et les plantes, elle en dispose partout. Elle regrette que cette
pension ne soit pas située à côté d’un grand parc mais, qui sait?
Peutêtre trouvera-t-elle un jour le lieu dont elle rêve.
Elle a fait des bouquets multicolores. Mehri a préparé du thé et du
café, tandis que court d’une pièce à l’autre la voix chaude du chanteur
iranien Ghavami :
«... O ma Péri, où es-tu donc ?... »
On a sonné à la porte de l’immeuble. Mehri répond dans
l’interphone :
ɆMademoiselle Fargol ? Je vous en prie, entrez.
Toutes deux attendent devant l’ascenseur. Il en sort une jeune fille au
teint mat et à la chevelure lisse, tenant une valise et un sac à main.
Setareh l’embrasse :
ɆSoyez la bienvenue, je suis Setareh et voici Mehri, qui est comme
ma mère.
Fargol leur apporte les effluves de ce qui leur est familier : l’Iran, ses
façons d’être et de sentir, ses parfums discrets. Elles l’aident à s’installer
dans sa chambre.

* * * *

A peine entrée, Fargol eut l’impression de connaître les deux hôtesses
de longue date et d’arriver chez elle; elle ne se sentait nullement
étrangère.
ɆTu es chez toi ici, lui dit Setareh.

ɆJ’espère que tu trouveras ce qu’il te faut et que tu vas bien te
reposer, ajouta Mehri.
ɆJe suis sûre que tout ira bien avec vous, répliqua Fargol.
La gentillesse se lisait dans leur regard comme dans toute leur attitude
et rien ne suggérait qu’elles voulussent vanter les agréments de la
pension :elles étaient tout simplement hospitalières. Cependant, Fargol
essayait de cacher sous un sourire la grande peine qui l’avait soudain
envahie.
ɆTu es sûrement fatiguée ; va te reposer ; on parlera de l’Iran après,
dit Setareh.
ɆOh non! Le taxi m’a amenée directement ici; je n’ai fait que
regarder le paysage ; Paris est vraiment splendide, répondit Fargol.
ɆQuoi de neuf en Iran ? demanda Setareh.
Aussitôt Fargol se rembrunit et resta silencieuse.
ɆJe vais t’apporter une tasse de thé ; ça va te remettre, dit Mehri.
Fargol ne disait rien. Des larmes perlaient de ses yeux et coulaient
doucement sur ses joues.
ɆLes larmes apaisent, dit Setareh.
ɆOui. Mais elles n’effacent pas la tristesse, répondit Fargol.
ɆMais si la tristesse n’existait pas, si nous ne ressentions rien, nous
ne serions pas humains !
Cela plut à Fargol, qui sourit.
ɆNe t’inquiète pas, tout finit par trouver sa juste place, reprit
Setareh.
La jeune fille essaya de se contrôler :
ɆIci c’est joli ; c’est romantique ! Je suis sûre que je vais me détendre
chez vous.
Mehri s’avança avec le plateau de thé :
ɆTu vas boire du thé et ça ira mieux. Aujourd’hui nous recevons
trois autres pensionnaires. Fatima doit arriver à midi. On a plein de
choses à faire. Tout va sûrement bien se passer pour toi comme pour les
autres.
ɆJe voudrais que tous ceux qui viennent ici soient chez eux, enchaîna
Setareh.
Fargol lui prit les mains :
ɆJe suis triste, dit-elle. J’ai beaucoup de chagrin. L’amour m’a
complètement anéantie. Je ne sais plus quoi faire.
ɆSois patiente : tout est entre les mains de Dieu et tout finira bien.
Les larmes n’apaisaient pas la jeune fille. Elles coulaient toujours.

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ɆFargol, l’amour est une pièce à deux faces, l’une de tristesse ; l’autre
de joie, dit Setareh avec tendresse.
ɆD’accord, Setareh, mais la séparation est toujours le moment le plus
dur, répondit Fargol. J’en ai horreur. Je ne peux pas la supporter.
ɆMaintenant, j’aimerais que tu souries et que tu boives ton thé.
La sonnette de la pension retentit. Setareh jeta un regard vers Fargol :
ɆCe doit être notre nouvelle invitée, lève-toi et va lui ouvrir, dit-elle.
Fargol parla dans l’interphone :
ɆIci la pension de Madame Setareh, entrez ! Je descends.
Elle regarda Setareh et Mehri :
ɆC’est Fatima, dit-elle, je descends la chercher.

* * * *

La lourde grille noire de l’ascenseur d’un autre âge s’ouvrit devant une
jeune femme dont le visage retenait les regards, non seulement par sa
beauté, mais par son expression avenante. Fargol se présenta et dit :
ɆJe viens d’arriver ce matin, bienvenue à toi.
Fatima se nomma à son tour et toutes deux poussèrent les bagages
dans l’ascenseur. Celui-ci se mit lentement en marche. Fatima s’étonna
de sa vétusté.
Ɇ! dit! Il est marrant; on se croirait dans un vieux filmOh oui
Fargol.
Au troisième étage, elles entrèrent dans la pension: une femme
encore jeune, habillée avec goût, accompagnée d’une personne d’un
certain âge, les attendaient le sourire aux lèvres. La femme la plus jeune
embrassa Fatima :
ɆJe suis Setareh, dit-elle, sois la bienvenue, tu es ici chez toi... Et
voici Mehri qui est une mère pour moi, même si elle ne m’a pas mise au
monde !
Elle aussi embrassa Fatima et lui souhaita un bon séjour :
ɆAllons voir ta chambre, ajouta-t-elle.
ɆToutes les deux, nous sommes dans la même chambre, dit Fargol.
Fatima exprima sa joie à Fargol; la musique douce rendait le lieu
encore plus accueillant.
ɆQuelle charmante pension ! Quelle ravissante chambre ! dit-elle.
Fargol était en train de vanter le bon goût et la gentillesse de Setareh,
quand Mehri les invita à venir dans le salon pour boire un café.
ɆQuand tu auras bu ton café, dit Setareh à Fatima, tu iras te reposer
car tu dois en avoir besoin.

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Bien malgré elle, Fatima se mit à gémir, comme si on lui avait happé
le cœur pour le serrer dans un étau.
ɆNe pleure pas, je t’en prie, dit Setareh, viens te passer de l’eau sur le
visage et tu te sentiras mieux.
Setareh lui caressa la tête :
ɆA peine arrivée, tu as déjà le cafard? Ne t’inquiète pas, tout entre
dans un ordre qu’on ne soupçonne même pas.
Elles sortirent de la chambre, Fatima s’était rafraîchi le visage avant
d’entrer dans le salon. Au milieu de la pièce se trouvait une grande table
sur laquelle étaient posés deux bougeoirs anciens et un bouquet de fleurs.
Mehri vint placer une tasse de café devant Fatima :
ɆJe t’en supplie, dit-elle, détends toi. Aujourd’hui, nous attendons
encore deux personnes, l’une chrétienne et l’autre juive.
ɆVous les connaissez déjà ?
ɆNon, répondit Setareh, ni l’une ni l’autre. En tout cas, elles sont
iraniennes.
Fatima essuya ses larmes :
ɆJe suis contente d’être chez vous, dit-elle; on est bien ici et je me
sens comme avec des amies. Pardonnez-moi de vous avoir toutes
dérangées.
Setareh, tout en buvant son café, lui demanda d’oublier ce genre de
scrupule, en ajoutant: «Il faut surtout que chacun se sente comme à la
maison. »
Fatima alla chercher dans sa chambre une boîte de douceurs qu’elle
rapporta et ouvrit :
ɆServez-vous !Ils sont tout frais et succulents. Mon père possède
une confiserie et les a fabriqués spécialement.
Mehri se servit :
ɆQuel parfum ! dit-elle. Comme ce doit être bon !
ɆC’est l’odeur du pays, dit Setareh, en train de croquer, elle aussi, un
minuscule gâteau.
ɆCes friandises sont aussi douces que Fatima, dit Fargol.
ɆMon père a eu beau faire, ce qu’il fabrique n’a pas su adoucir ma
vie, dit Fatima, l’air triste et la gorge serrée. Je me sens mal et ma vie est
difficile. Vous savez, je suis algérienne et sunnite.
ɆTous ceux qui viennent ici, dit Setareh, je voudrais qu’ils trouvent la
paix. Qu’on soit chrétien, musulman, juif, cela ne change rien. Mehri,
elle-même est zoroastrienne, je l’adore. Ne t’en fais pas, dans quelques
jours, tu prendras de nouvelles habitudes et tout ira beaucoup mieux.

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ɆDis donc, fit Mehri, comment se fait-il que ta vie soit si amère
malgré ces succulentes pâtisseries ?
ɆFatima, ne fais pas trop attention à Mehri, elle aime toujours
plaisanter ; dis-moi plutôt, quel temps il faisait en Iran ?
ɆC’était superbe, répondit Fatima. Partout des fleurs, des arbres, des
plantes, une mer et un ciel bleus !
ɆQuel dommage qu'aucune n'ait pu apporter quelques fruits de
làbas, s’exclama Mehri. Les prunes, les concombres, les pastèques, les
cerises ! En fait nulle part ailleurs on ne trouve d’aussi bons fruits qu’en
Iran. Ils sont uniques. Quand tu pèles un concombre, ça embaume toute
la maison.
ɆArrête, Chère Mehri ! dit Fargol avec enjouement, tu me fais venir
l’eau à la bouche !
ɆEt encore, rétorqua Mehri, ce n’est que ce matin que tu es arrivée
d’Iran. Que dirais-tu si, comme nous, tu étais ici depuis des années ?
Ɇdit Fatima en se levant. La prochaine fois, je t’apporte uneJuré !
valise pleine de fruits. Maintenant je vais faire mes prières.
ɆFatima, est-ce que tu pries aux cinq moments prévus ou bien
seulement, quand tu as de la peine ?
ɆJe prie régulièrement. Chez moi, avec mes parents nous prions cinq
fois par jour, c’est aussi important que respirer.
ɆMoi aussi je vais prier, dit Fargol. Quand je parle à Dieu, je me sens
plus légère, plus en paix et j’ai un peu confiance en moi.
Toutes les deux se retirèrent dans leur chambre puis revinrent dans la
salle de séjour.
Mehri était en train de mettre la table pour le déjeuner :
ɆNous attendons notre amie chrétienne à deux heures et demie, dit
Mehri, je pense qu’elle ne va pas tarder.
Fargol et Fatima offrirent leur aide.
ɆJe ne voudrais pas que vous vous fatiguiez, reprit-elle, mais si vous
y tenez, apportez les assiettes et les verres. En tout, nous serons cinq.
Les deux jeunes femmes se mirent à dresser la table :
ɆC’est une belle pension, dit Fargol. J’ai l’impression que Setareh a
un je ne sais quoi de rare dans l’âme. C’est comme si on la connaissait
depuis toujours; elle est si affectueuse, si aimable. Son comportement
n’est pas celui de tout le monde.
Setareh sortit de sa chambre :
ɆPourquoi vous donner tant de mal ? Vous devez être fatiguées !
ditelle.

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ɆOn ne doit pas faire de manières quand on est chez soi ! Dit Fargol.
On croirait que vous nous considérez comme des étrangères.
Cette remarque plut à Setareh :
ɆVous êtes ici chez vous ; alors faites comme bon vous semble !
On entendit la sonnette de la pension :
ɆCe doit être notre amie chrétienne ! dit Setareh.
Fargol répondit à l’interphone :
ɆEntrez ! dit-elle, j’arrive tout de suite pour vous aider.
Elle courut vers l’ascenseur. Fatima était surprise de constater qu’à
peine arrivées, Fargol et elle se sentaient déjà totalement à l’aise.

* * * *

En sortant de l’ascenseur, Fargol vit la nouvelle venue complètement
essoufflée, tirant péniblement une énorme valise, tandis qu’un gros sac et
un plus petit étaient posés dans l’entrée de l’immeuble. Fargol se
présenta à la jeune femme qui semblait épuisée et mal à l’aise. Elle dit
que son nom était Maria mais qu’on l’appelait Marie.
Fargol l’aida à faire entrer ses bagages dans l’ascenseur, puis elles
montèrent au troisième. A l’entrée de l’appartement, se tenaient Setareh,
Mehri et Fatima.
ɆVoici Maria, dit joyeusement Fargol.
Setareh embrassa la nouvelle arrivée et prononça les paroles de
bienvenue. Mehri en fit autant et lui prit des mains un des sacs. A cet
instant même, Maria éclata en sanglots. Fatima, qui la regardait, en avait
les larmes aux yeux. Setareh prit la main de Maria et l’emmena s’asseoir
au salon. Fargol et Mehri transportèrent les bagages dans la chambre
destinée à Maria et à la prochaine pensionnaire, puis revinrent au salon.
Mehri offrit à Maria un verre de citronnade.
ɆExcusez-moi, dit Maria en hoquetant. A peine arrivée, je suis déjà
une gêne pour tout le monde.
Setareh essaya de la calmer :
ɆJe te l’ai dit ! Considère que tu es chez toi ici, et reste telle que tu es.
Maria essuya ses larmes :
ɆJe suis contente d’être ici, parmi vous, qui êtes si gentilles.
Aujourd’hui j’avais le cœur très lourd. Je suis désolée, mais il faut dire
que ma vie est un enfer. Ces temps-ci, j’ai envie de mourir. S’il n’y avait
pas ma fille, il y a longtemps que je me serais suicidée. Et elle dit en
arménien : « Edik, que Dieu t’anéantisse ! »

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ɆNe parle pas comme ça, dit Setareh d’un ton affectueux. Le suicide
c’est pour ceux qui ont peur et n’ont pas la foi. Pour chaque épreuve,
Dieu envoie toujours une consolation. Il faut que tu gardes l’espoir, c’est
tout.
Maria essuyait ses larmes avec le dos de sa main :
ɆJ’arrive de Suisse. J’étais à Genève où j’ai conduit ma fille
Jacqueline auprès de ma sœur. Je suis restée un mois avec elle pour
préparer son entrée dans une école de langues. Bien sûr, je suis tranquille
puisqu’elle est chez ma sœur, mais que voulez-vous? Elle me manque
horriblement ! C’est la première fois que je me sépare d’elle. Vous savez,
elle n’a que quinze ans, et je n’ai qu’elle. En la quittant, j’ai cru que c’était
mon cœur que je laissais. Elle se tourna vers Fatima :
ɆOù peut-on trouver un homme digne de ce nom ? demanda-t-elle.
Si tu le sais, dis-le-moi pour que j’aille l’étrangler.
Toutes se mirent à rire y compris Maria. Elle avait un accent arménien
adorable et parler semblait l’apaiser.
ɆQue voulez-vous que je vous dise? Si on ne riait pas un peu, on
mourrait.
ɆEh les filles ! Le déjeuner est prêt, dit Mehri.
ɆAppelez-moi Marie, dit Maria, c’est mon nom habituel.
Et se tournant vers Fargol :
ɆComme tu es belle et quel joli visage tu as. Fais gaffe à ne pas te
faire avoir par un de ces sales bonshommes.
ɆTu sais Marie, répondit Fargol en riant, c’est trop tard ! Je suis déjà
passée par là.
ɆAh bon ! Toi aussi ? Tu as fait l’idiote et on t’a eue ? demanda-t-elle
en agitant sa main en signe d’étonnement. Tu es si jeune ! Je suppose que
tu n’as pas laissé les choses se passer comme ça !
Puis elle retira ses chaussures et dit en riant :
ɆVous savez, mes pieds ne sentent pas mauvais, mais, dans l’avion,
on a les jambes qui enflent !
ɆMets-toi à l’aise, dit gentiment Setareh. Allez, les filles, on va
déjeuner.
Maria prit la main de Fatima et l’entraîna :
ɆToi non plus, tu n’as pas l’air très bien, lui dit-elle.
Fatima acquiesça sans dire un mot.
ɆFinalement, ajouta Maria, je ne comprends pas ce que les hommes
demandent au juste. Tout ce qu’on leur donne, ça ne leur va pas; c’est

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toujours autre chose qu’ils veulent. En fait, ils sont insatiables. Mon
pauvre Edik, tu n’as pas fini d’en voir avec moi !
Maria avait un joli visage, de grands yeux et un accent charmant.
Lorsqu’elle s’exprimait, ses traits d’humour révélaient son caractère
foncièrement gai.
Toutes prirent place autour de la table. Celle-ci était dressée avec
goût. Mehri avait préparé un « bœuf Strogonoff » accompagné de salade,
de carottes râpées et de plusieurs légumes au vinaigre, les «torchi »
iraniens. Elles venaient tout juste de commencer, lorsque Fatima, la
gorge serrée par les sanglots leur dit :
ɆPardon, je ne veux pas vous gêner mais c’est plus fort que moi : je
m’ennuie tellement de mon mari, je l’aime beaucoup.
ɆLes premiers jours, on est toujours très triste, puis on s’habitue. Tu
sais, en principe, le temps arrange tout, lui dit Setareh.
ɆCet après-midi, reprit Fatima, j’irai à la Mosquée. Beaucoup de
musulmans de Paris habitent non loin de là. Il y a quelques années, j’y
suis allée avec mes parents. Quand on y entre, on oublie tous ses soucis.
ɆJe t’accompagnerai, dit Fargol.
ɆDéjeunez d’abord et ensuite, vous irez là où vous le souhaitez. A
quatre heures arrive notre quatrième pensionnaire, une autre jeune fille.
ɆFormidable !dit joyeusement Maria, plus on est de folles plus on
rit ! Pour ma part, tout ce qui vient des hommes me déplaît, je ne veux
plus avoir affaire à eux.
ɆQue Dieu t’entende, répliqua Mehri sur un ton amusé. Tu as
peutêtre raison !
Fargol préféra changer de sujet :
Ɇ! Je n’ai jamais mangé de platMehri, quelle bonne cuisinière tu es
aussi bon que ce « bœuf Strogonovff ».
Les deux autres convives vantèrent, elles aussi, les talents de Mehri.
ɆQuel temps faisait-il en Suisse ? demanda Setareh à Maria.
Ɇ?? Chaud? Faisait-il froidQu’est-ce que tu veux que je réponde
Doux ?Je n’en sais rien. Avais-je encore mes esprits? Ah ce maudit
Edik ! Quand je rentrerai en Iran, il aura affaire à moi : je lui enverrai une
gifle qui lui fera voir trente six chandelles. Vous ne pouvez deviner tout
ce qu’il m’a fait voir… (Elle termina sa phrase en arménien).
ɆJe ne comprends pas l’arménien, mais je devine dans quel état tu es,
dit Fatima.
ɆPour l’instant ne te ronge pas autant, et finis plutôt de manger ; ça
va être froid, dit Setareh.

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ɆExcusez-moi, reprit Maria avec tristesse. Cet Edik m’a rendue folle.
Plus je lui ai montré d’amour, plus la situation a empiré, et malgré ce que
j’ai pu faire pour lui, il a été en dessous de tout.
ɆÉcoute Marie, dit Fargol avec une sincérité naïve, si tu veux que les
choses s’arrangent, essaie de faire un vœu.
ɆMa chère Fargol, répondit-elle, je te jure qu’il n’y a pas une seule
église où je ne sois allée brûler un cierge; je vous avoue que j’ai même
consulté une diseuse de bonne aventure, mais rien n’y a fait.
Elle poursuivit :
ɆVotre cuisine est vraiment bonne. Moi-même je sais de quoi je
parle. Figurez-vous qu'en Iran, j’ai un restaurant !
ɆBon, dit Mehri. Là-bas tu as donc plein de choses à faire ?
ɆOui, c’était vrai, répondit-elle, mais maintenant je ne vais pas bien
du tout. Il y a eu un énorme échec, comme un cauchemar.
Setareh voulut détourner la conversation :
ɆQuel dessert nous as-tu préparé ? demanda-t-elle à Mehri.
ɆDes fruits au sirop et un café turc. Avant de vous les apporter, je
vais desservir.
La voix chaude et apaisante de Ghavami résonnait dans toute la
pension. C’est Fargol qui proposa d’apporter le dessert.
ɆPermettez-moi de vous servir, dit-elle, en versant pour chacune le
dessert dans une coupelle.
Elle ajouta :
ɆMangez ! C’est meilleur quand c’est encore tiède et je suis sûre que
c’est délicieux.
ɆAprès le dessert, vous irez vous reposer un peu, dit Setareh.
ɆTu sais, dit Maria, il y a belle lurette que je ne sais pas ce que
signifie se reposer, car je suis sans cesse dans l’angoisse.
ɆMoi non plus, dit Fatima, pas un seul instant je n’arrive à l’oublier
ni même à ne plus penser à lui un instant. Le repos, pour moi, c’est
ruminer et broyer du noir.
ɆComme ce serait génial, dit Fargol en mangeant, si on savait ce qui
doit nous arriver. Dans ce cas-là, on ne s’amouracherait jamais
d’individus infidèles. Si seulement chaque personne pouvait porter sur
son crâne un indicateur de mensonge. Ainsi à chacune de ses paroles, on
saurait s’il dit ou non la vérité. Pour ma part, à force d’en avoir vu de
toutes les couleurs, je me fiche de ce qui se passera dans l’avenir. Quoi
qu’il arrive, ce sera bien.

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ɆAprès le café, je file à la mosquée, dit Fatima. Fargol, tu viens avec
moi ?
ɆJ’espère que ça va me soulager et que je reviendrai le cœurOui !
plus léger, répondit-elle.
ɆJ’irai aussi dans une église pour m’agenouiller devant l’autel en
pleurant. A chaque fois, ça me fait du bien dit Maria.
Mehri apportait le café :
Ɇ! Comme nous le ditBuvez votre café, dit-elle, et haut les cœurs
notre cher Hafez, plus on prend le monde au sérieux, plus il se crispe et
nous maltraite. Il a écrit :
« Prends les choses à la légère, car la nature du monde le porte à rudoyer ceux qui
se donnent du mal ! »
ɆS’il vous plaît, priez pour moi aussi, je vous le demande, dit Maria.
Pendant que vous serez là-bas j’aurai le temps de ranger mes affaires
dans ma chambre.
ɆD’accord, dit Fatima. Viens, Fargol, on y va ! Ne nous mettons pas
en retard !
Lorsqu’elles se retrouvèrent toutes les deux devant l’ascenseur, Fatima
dit à Fargol de le prendre toute seule, tandis qu’elle descendrait à pied.
Lorsque Fargol arriva au rez-de-chaussée, c’est Fatima qui lui ouvrit la
porte :
ɆComment as-tu fait ? demanda Fargol, complètement ahurie.
ɆC’est le miracle de l’amour, ma chérie, dit-elle, le miracle de
l’amour.
Elles sortirent de l’immeuble. Tout en marchant, elles se mirent à
parler de Setareh :
ɆElle a une âme rare, dit Fargol, un tempérament tellement différent
de celui des gens ordinaires.
ɆOui, répondit Fatima, dès que je l’ai vue, j’ai ressenti beaucoup
d’affection pour elle, comme si on se connaissait depuis longtemps.
ɆMoi aussi, c’est pareil, j’ai tout le temps envie d’être à côté d’elle.
ɆOn va prendre un taxi. Tu es d’accord ?
Elles montèrent dans un taxi et Fatima donna l’adresse de la Mosquée
de Paris.

* * * *

En entrant dans la Mosquée, elles se sentirent immédiatement plus
paisibles et comme plus légères. La beauté et la spiritualité qui y
régnaient leur donnèrent des ailes, comme si toutes leurs peines

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s’effaçaient. La plupart des fidèles étaient de jeunes gens, bien habillés et
soignés ; les femmes et les jeunes filles portaient un grand foulard sur la
tête, comme elles deux. Le lieu était irréprochable de propreté. Elles
retirèrent leurs chaussures, entrèrent dans la salle de prière et se placèrent
dans un coin pour les oraisons rituelles. Ensuite elles se prosternèrent
pour se confier à Dieu, tout en versant des larmes. Fatima, qui était dans
un grand trouble, pleura ouvertement, tandis que Fargol essayait de se
contrôler, murmurant: «Dieu !Donne-moi la patience et sois mon
guide. »Ensuite elle aida Fatima à se relever. Celle-ci se jeta dans ses
bras. Fargol tenta de la consoler par des paroles d’encouragement, bien
qu’elle en eût également besoin. Toutes deux sortirent et se mirent en
route sans un mot, conscientes l’une et l’autre de leurs chagrin respectifs.
Elles rentrèrent en taxi à la pension.
Dans l’immeuble, Fatima voulut encore prendre l’escalier pour
regagner le troisième étage. Au moment où l’ascenseur s’arrêta, elle était
déjà là pour ouvrir la porte. Fargol n’en croyait pas ses yeux :
ɆComment as-tu fait ?
ɆC’est le mystère de l’amour, répondit l’autre en riant.
ɆQue vos prières soient exaucées! dit Mehri en leur ouvrant la
porte.
Toutes les deux la remercièrent et lui dirent qu’elle leur avait manqué.
Setareh était dans sa chambre, Maria rangeait ses affaires et la quatrième
pensionnaire n’était pas encore arrivée. Maria leur demanda si elles
avaient bien prié pour elle.
ɆOui, répondit Fargol, et nous sommes très soulagées nous-mêmes !
ɆTant mieux pour vous, répliqua-t-elle, et les choses vont s’arranger.
Dieu est grand !
ɆVous désirez du thé ? demanda Mehri.
Après le refus de Fargol, Fatima précisa :
ɆJe ne bois pas trop de thé, je préfère le café.
Mehri lui proposa d’aller elle-même à la cuisine se servir en café.
Une musique douce animait le lieu. Fargol se sentit tourmentée par
une étrange tentation: voir la chambre de Setareh. Cette pièce,
pensaitelle, devait avoir quelque chose de secret et de mystérieux. Pourquoi
Setareh avait-elle pris cette décision d’ouvrir une pension à Paris?
Pourquoi cette adorable jeune femme avait-elle tout quitté pour se
réfugier en France ? Quelle était la personne qui lui avait brisé le cœur ?
Pour quelle raison s’était-elle retirée du monde ? Il y avait dans ses yeux

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une tristesse cachée qui trahissait un grand amour. Pourquoi ne
laissaitelle personne entrer dans sa chambre ?
Au même instant, Setareh en sortit et se dirigea vers le salon. Elle se
pencha pour sentir une des fleurs du vase qui était sur la table :
ɆJe pense que notre quatrième pensionnaire devrait arriver, dit-elle.
Je ne sais pas pourquoi elle tarde.
ɆElle n’est pas en retard, dit Mehri, elle n’en a plus pour longtemps.
Fatima, qui semblait beaucoup plus tranquille, s'adressa à Setareh :
ɆChère Setareh, dit-elle, tu as découvert un merveilleux endroit.
Paris, c’est vraiment génial; je m’y sens bien, surtout dans ce quartier.
Est-ce que tu as tout visité, ailleurs ?
ɆOui, répondit-elle, à peu près tout. Avec Mehri, on s’est promené
de long en large dans cette ville. Vraiment, les filles, je vous conseille
d’aller avenue Foch. Vous verrez: c’est d’une grande beauté: on dirait
un tableau de verdure. N’oubliez pas de tout regarder avec amour.
L’amour est limpide et bleu comme vous toutes, qui êtes venues avec un
cœur qui en est rempli. Personnellement, je ne me suis jamais éloignée de
l’amour, même un seul instant. Dieu ne peut oublier ceux qui aiment.
Chaque amour est comme un coffre contenant de multiples richesses
qu'on découvre une par une selon sa sincérité. Personne ne peut se servir
de ce qui est réservé à un autre. Par conséquent, vivez l’esprit tranquille,
mais pensez à ne jamais verrouiller le coffre qui renferme vos droits à
aimer. Veillez à ce qu’il soit toujours ouvert.
C’était comme une grande sœur que parlait Setareh.

* * * *

La sonnette de la pension retentit.
ɆJ’imagine que c’est notre dernière pensionnaire, dit Setareh en
jetant un coup d’œil à Fargol.
Celle-ci saisit le récepteur de l’interphone :
ɆOui, c’est ici, dit-elle, entrez, j’arrive tout de suite.
Elle courut vers l’ascenseur et se retrouva au bout de quelques
instants au rez-de-chaussée, en face d’une jolie jeune femme aux yeux
verts et à la chevelure noire; à côté d’elle, se trouvaient une énorme
valise et un petit sac.
Après les salutations et les présentations de rigueur, Fargol souleva la
valise :
ɆVous devez être fatiguée, dit-elle, une fois là-haut, avec un thé ou
un café, cela ira mieux !

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ɆNe prenez pas cette peine, répondit Pauline, la nouvelle
pensionnaire, je vais la porter moi-même.
Finalement, à deux, elles réussirent à traîner la valise jusque dans
l’ascenseur. Arrivées en haut, elles virent Setareh, Mehri, Fatima et Maria
qui les attendaient devant la porte de l’appartement.
On souhaita la bienvenue à Pauline. Tout le monde se présenta et
Mehri proposa d’aller boire le thé dans le salon.
ɆJe n’ai eu aucun mal à venir ici, dit-elle. J’avais donné l’adresse au
chauffeur de taxi, et tout d’un coup, je me suis trouvée devant
l’immeuble !J’étais tellement plongée dans mes pensées, que je n’ai
même pas saisi à quel moment je suis arrivée à Paris, ni comment j’ai fait
pour me trouver ici.
Mehri et Fargol poussèrent la valise vers la chambre.
ɆJe sais, dit gentiment Setareh, qu’un long voyage en avion est très
éprouvant. Voici la chambre que tu vas partager avec Maria. J’espère que
vous serez bonnes amies et que tu seras contente ici. Si quelque chose ne
va pas, n’hésite pas à me le dire. Tu es chez toi ici.
ɆJe ne crois pas que nous nous disputerons, dit Maria en plaisantant.
Toutes se mirent à rire.
ɆJe suis heureuse d’être ici parmi vous, dit Pauline d’une voix triste.
Puis elle s’assit sur le lit. Elle avait la gorge serrée par les sanglots et
était au bord des larmes. Setareh posa sa main sur l’épaule de Pauline.
ɆPleure si tu en as envie, dit Setareh d’un ton affectueux, pleure, car
ici, on n’est pas chez des étrangers. Les larmes, ça soulage !
Mehri lui apporta un verre d’eau et elle sortit de son sac une boîte de
comprimés. Elle en avala un et dit d’une voix mêlée de larmes :
ɆA force de prendre ces pilules, je suis devenue folle. Si j’avais su
que tomber amoureuse, ça menait à la folie, j’aurais laissé de côté mes
sentiments. Maintenant j’en suis au point où rien que le mot amour
m’afflige : j’ai pitié de ce que je suis devenue et quand je vois ce qui m’est
arrivé, ça me fait pleurer. J’étais amoureuse, et lui, non ! Maintenant, tant
pis pour moi, il faut que j’endure et que je supporte tout ça !
ɆNe crois pas, ma chérie, dit Setareh, que le monde tourne ainsi sans
raison, L’œuvre de Dieu est ordonnée. Tous les gens sur cette planète
ont des souffrances. A-t-on déjà vu des roses sans épines ?
ɆTu sais, Setareh, il me disait toujours qu’il était tombé amoureux
une fois et qu’il n’était pas prêt à recommencer pour moi. Comme une
idiote, je m’imaginais qu’il blaguait et qu’il allait finir par s’attacher à moi,
mais ça n’a pas marché ! Chaque fois qu’on discutait, il me disait que seul

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comptait son premier amour et qu’il ne pouvait plus tomber amoureux.
Je prenais cela à la légère ! Une vraie tête de linotte !
Éperdue, Pauline se mit à pleurer doucement, en murmurant quelque
chose, en hébreu. Elle se tourna vers Setareh :
ɆJe ne sais pas pourquoi il n’a pas voulu comprendre que, pour moi
aussi, c’était le premier amour !
En l’écoutant, Fatima et Maria étaient très émues.
Setareh prit la main de Pauline, l’aida à se relever et l’emmena dans le
salon pour la détendre. Toutes s’y rassemblèrent et Mehri proposa un
café.
ɆOui, dit Pauline, et qu’il soit très fort, s’il vous plaît. Excusez-moi
toutes de vous avoir pris la tête avec mes histoires, mais c’est plus fort
que moi, je suis complètement déboussolée !
Fatima, l’air triste, regardait par la fenêtre et semblait ailleurs. Maria,
assise sur le canapé et Fargol par terre, avaient, toutes deux, les yeux fixés
sur Pauline dont le visage semblait se décomposer. Setareh s’approcha
d’elle.
ɆPatience, patience, tu vas t’habituer à tout ! Tu n’es pas la première
à avoir un chagrin d’amour, ni la première de ta communauté à être dans
la détresse.
ɆOui, Setareh, mais la patience c’est Ayyoub (le Job des Écritures)
qui en a été pourvu, pas moi! Ce qui m’énerve, c’est que tout était
évident ;je le savais, mais je ne croyais pas que ce serait comme ça. Je
n’avais pas imaginé où j’en serais maintenant.
ɆMa chérie, même si tu penses que tu savais tout, il y avait sûrement
certaines choses que tu ignorais et finalement ce qui devait arriver s’est
produit. En réalité on sait tout sans en être conscient et tout se passe
comme si on ne savait rien.
ɆPersonnellement, dit Fatima, j’aimerais ne rien savoir !
ɆLes ignorants ont bien de la chance, dit Maria avec une pointe
d’ironie. Comme on dit chez nous : «Bienheureux les ânes qui repartent aussi
nigauds qu’ils sont venus».
Les rires fusèrent et l’atmosphère se détendit. Setareh alla prier dans
sa chambre. Fargol et Fatima se préparèrent à en faire autant. Quant à
Maria et Pauline elles crièrent en cœur :
ɆNe nous oubliez pas dans vos prières !
A cet instant, un souffle de spiritualité et de recueillement emplit la
pension de Montmartre.

34

Maria, les yeux fermés semblait murmurer une prière. Pauline se retira
dans sa chambre pour vider sa valise et mettre ses affaires en ordre.
Fargol fut la première à revenir au salon ; elle s’assit près de Maria et
engagea la conversation avec elle. Mehri sortit de la cuisine :
ɆAvant que je serve le repas, voulez-vous mettre le couvert ?
Fargol qui avait envie de s’occuper, alla chercher les assiettes dans la
cuisine puis revint. Setareh arrivait :
ɆTe voila encore au travail ! dit-elle
ɆCela me plait, répondit Fargol, j’aime bien vous aider. N’as-tu pas
dit que j’étais chez moi ?
Setareh sourit en allumant les chandeliers sur la table. Pauline,
devenue beaucoup plus calme, vint s’asseoir près de Maria. Fatima arriva
de la cuisine, avec un énorme plat : un gigot fumant ; Mehri suivait avec
une purée, la salade et plusieurs « torchi » iraniens. La table était de toute
beauté.
ɆAllez-y, dit Setareh.
Fargol servit tout le monde. La lumière des bougies et le son de la
musique donnaient à la pension une atmosphère chaleureuse. Mehri
engagea la conversation :
ɆDites-moi, qui sont ces hommes pour lesquels vous vous rendez si
malheureuses ?
Setareh sourit. Personne ne répondit. On entendait seulement le
cliquètement des couteaux et des fourchettes.
ɆTu sais, Mehri, dit finalement Fatima, tous les êtres vivants sur
cette terre sont en couple et, de même, l’homme et la femme ont été
créés pour vivre ensemble.
ɆS’il en est ainsi, alors pourquoi vous toutes en êtes-vous arrivées à
vous lamenter ?
ɆParce que les hommes sont très malins, dit Maria. Ils veulent à la
fois « l’âne et son chargement de dattes ». Ils ont envie que tout ce qu’ils
désirent leur soit servi immédiatement. Mais la vie, c’est autre chose !
ɆNous les femmes, ajouta Fatima, en raison de nos fragilités et de
notre sentimentalité, nous leur offrons tout de suite de la tendresse sans
compter. On les aime, quoi. Mais eux, ils n’ont pas une seule once de
patience : ce sont des égoïstes.
ɆBien que je sois juive, dit Pauline, j’aimerais pouvoir quitter ce
monde. Dès qu’on parle des hommes, je me sens mal.
ɆNe vous en prenez qu’à vous ! dit Mehri en riant. Personnellement,
j’ai vécu plusieurs années sans mari et c’était le calme plat !

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ɆOh ! Mehri, Est-ce vraiment possible ? demanda Fatima étonnée.
ɆMais tu le vois bien ! C’est vrai ! Qu'y a t-il à redire ?
ɆMais enfin, pourquoi en es-tu arrivée là ?
ɆC’est une longue histoire. Un jour je vous la raconterai. Après mon
premier amour, je n’ai plus voulu me marier; à l’époque, j’étais encore
très jeune mais depuis ce jour-là je suis restée toute seule, vraiment toute
seule.
ɆTu ne l’as pas regretté ? demanda Maria.
ɆNon ! Je suis même très heureuse, parce que détachée. Vous voyez
bien que je vais mieux que vous. Qu’il fasse jour, qu’il fasse nuit, cela
m’est égal.
Mehri taquinait tout le monde et essayait de transformer l’atmosphère
de la pension par ses plaisanteries. Rien ne la préoccupait dans ce monde
si ce n’était Setareh et les plats qu’elle cuisinait. Elle s’adressa à Pauline :
ɆJe ne sais pas bien ce qui t’est arrivé, mais d’après ce que tu as dit,
j’ai compris que ton mari n’avait pas grand chose à se reprocher, La
coupable c’est toi: tu as voulu te marier avec un homme qui en aimait
une autre.
ɆMais il aurait pu refuser de m’épouser, répondit Pauline, il serait allé
vivre en rêvant à son premier amour. Pourquoi m’a-t-il pourri la vie ?
ɆSans doute as-tu insisté. Tu le sais bien toi-même.
Ɇ!Mehri, dit Maria, ne prends pas tant la défense des hommes
Comment peux-tu savoir ce que nous avons enduré ? Je parle pour
moimême, bien sûr. Chacune a sa propre expérience.
ɆOui, mais d’après vos visages, je comprends que vous voulez
exprimer tout ce que vous ressentez. Je me trompe ?
Pour changer le cours de la conversation, Setareh dit en riant :
ɆCe qui est le plus intéressant, c’est ce qui concerne notre dessert
d’aujourd’hui : Mehri ! Qu’est-ce que tu nous as préparé ?
ɆTu le verras bien quand je l’aurai apporté ! Dites-moi, vous voulez
du café ou du thé ?
Toutes optèrent pour le thé. Maria alla chercher dans sa chambre une
boite de chocolats suisses et Pauline un paquet de pistaches. Quant à
Fatima, elle offrit des friandises de son père. Il se trouva que Maria
connaissait bien cette confiserie ! Alors Fatima lui conseilla, la prochaine
fois qu’elle s’y rendrait, de se présenter de sa part...
ɆCertainement, dit Maria, dès mon retour en Iran, j’irai chaque jour
et ainsi je me fournirai aux frais de la princesse !

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Cela fit rire tout le monde. Mehri posa sur la table une tarte fine aux
pommes et six tasses à thé. :
ɆAllez-y, dit-elle sur le ton de la plaisanterie. Si j’avais un mari, mon
dessert serait encore meilleur! Un mari n’est-ce pas la cerise sur le
gâteau, mes chéries ? Vous n’aimeriez pas que vos maris soient ici pour
discuter un peu ?
ɆPourquoi pas, s’ils étaient vraiment honnêtes, répliqua Maria sans
ambages ni acrimonie. Qui aime vraiment la solitude ?
ɆIl me semble, les filles, que vous êtes fatiguées et que vous feriez
mieux d’aller vous reposer, il est déjà très tard, dit Setareh.
ɆJ’espère, dit Mehri en savourant une bouchée de tarte, que vous
allez faire de beaux rêves et que vos maris ne vous feront pas pleurer !
Setareh leur dit bonsoir et se retira dans sa chambre. Les autres, après
avoir bu leur thé, firent la vaisselle avec Mehri et, n’étant pas pressées de
dormir, s’invitèrent dans une des chambres pour passer un moment
ensemble.
ɆJe voudrais bien sortir de cet état, dit Pauline, épuisée. Je suis
tellement bouleversée que j’en deviens folle.
ɆSois certaine que tu vas aller mieux, lui dit Fargol, pour la consoler.
Patiente quelques jours.
A ce moment-là, Mehri entra dans la chambre :
ɆC’est quand même bien que vous ayez de mauvais maris. Vous allez
pouvoir en parler jusqu’au petit matin. S’ils étaient sans défaut, vous
parleriez dans le vide…
ɆMehri, je t’en prie, viens avec nous, c’est une discussion franche, si
on ne la faisait pas, on aurait le cœur encore plus en morceaux !
ɆNon merci, répliqua Mehri, Bonne soirée. Je préfère plaisanter.
Sans plaisanteries, la vie n’aurait aucun sel ! A demain.
Les quatre jeunes femmes discutèrent un grand moment puis allèrent
se coucher.

* * * *

À neuf heures, le lendemain matin, Fargol fut réveillée par les pleurs
de Pauline ; sortant de sa chambre, elle vit celle-ci, la tête couverte d’un
sac rempli de glaçons, tandis que Maria, coiffée d’un foulard qui lui
cachait le front, proférait des injures à l’encontre d’Edik.
ɆJe t’en prie Fargol, dit Pauline, apporte-moi un peu de glace, j’ai
tellement chaud que ma tête va éclater !

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