Gus d'Aoust : trappeur de la toundra

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Description

La solitude, la paix intérieure, l’amour du pays, la passion de la chasse et de la trappe, la bonté pour ses compagnons de route – les humains et les chiens la détermination, le goût de vivre sont au cœur de ce récit d’un héros du Grand-Nord.

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Publié par
Date de parution 08 décembre 1999
Nombre de visites sur la page 2
EAN13 9782896112807
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0082 €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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Gus d'Aoust
trappeur de la toundraLa maison d'édition remercie le Conseil des Arts
du Canada et le Conseil des Arts
du Manitoba du soutien accordé dans le cadre des subventions
globales aux éditeurs.
Dessin de la couverture : Philippe Dupas
Artiste graphiste : Howard Laxson
Données de catalogage avant publication (Canada)
D'Aoust, Gus, 1896-1990
Gus D'Aoust, trappeur de la toundra
Traduction de : Those were the days that I lived and loved.
ISBN 2-921353-60-1
1. D'Aoust, Gus, 1896 - 2. Trappeurs - Territoires du Nord-Ouest -Biographies. 1.
Harpelle, Alix. 11. Titre.
SK283.6C2D3613 1999 639'.11'092 C99-920139-5
eDépôt légal : 3 trimestre 1999
Bibliothèque nationale du Canada et Bibliothèque
provinciale du Manitoba
Directeur : Annette Saint-Pierre et Georges Damphousse
© Éditions des Plaines, 1999Gus d'Aoust
trappeur de la toundra
Les Éditions des Plaines
Case postale 123
Saint-Boniface (Manitoba)
R2H 3B4Publié en anglais à compte d'auteur sous le titre de Those Were The Days That I
lived And Loved.
Traduit de l'anglais par Lucien Nayet et publié en français avec tirage limité.
Révisé et adapté pour publication aux Éditions des Plaines.À la mémoire de Hug hie et Phil.P r é s e n t a t i o n
Ce livre retrace la vie de Gus d'Aoust, un des plus anciens trappeurs blancs des
Territoires du Nord-Ouest. Ce Canadien vraiment remarquable a vécu seul dans le
Nord pendant de nombreuses années et, en dépit de mille difficultés, a toujours
conservé un amour inconditionnel pour cette région qu'il appelait « son foyer du Nord
».
En cheminant en compagnie d'un tel héros, le lecteur sera impressionné par son
courage, sa détermination, son esprit de créativité, sa confiance et, surtout, son
exaltation pour le rôle qu'a joué dans sa vie la toundra canadienne.
Gus, ainsi appelé par ses nombreux amis, compte des admirateurs au Canada et
aux États-Unis. Plusieurs d'entre eux, en lui rendant visite au poste de commerce
qu'il avait ouvert pendant ses dernières années dans le Nord, se sont émerveillés de
sa vitalité et de son sens mordant de l'humour. Certains sont même venus de très
loin pour faire sa connaissance, alors que d'autres conservent le souvenir d'articles
publiés sur ce personnage inoubliable. Gus qui a déjà été interviewé à la radio figure
aussi dans une oeuvre du célèbre historien, Pierre Burton.
Les mémoires de ce pionnier du Grand Nord, sous le titre de Gas d'Aoust,
trappeur de la toundra, ont été glanées au cours de conversations chez sa sœur
Antoinette et son beau-frère Bernie Wolff, de Ochre River, Manitoba. J'ai eu le grand
privilège de connaître ce gentleman, l'ayant rencontré pour la première fois par
l'intermédiaire de mes amis Wolff.
Gus d'Aoust est né à Makinak, Manitoba, le 18 août 1896, le troisième enfant
d'une famille de onze, dont huit garçons et trois filles. Ses parents y tenaient une
pension de famille sous le nom de « The Bonne Accord ». Sa mère, Amélia,
excellente cuisinière, servait des repas aux pionniers du Nord et de l'Est de
SainteRose-du-Lac, venus vendre leur récolte de fourrures et, souvent, passer la nuit sous
le toit des d'Aoust.
La vie de cette femme a grandement influencé le jeune Gus. 11 parle d'elle en
ces termes : « Elle était une dame de courage et de compréhension, parmi les plus
grandes personnes. Ceux qui connaissaient ma mère l'aimaient. Elle était issue
d'une famille aisée du Québec, fille unique, et elle a tout quitté pour suivre son mari
au Manitoba. Elle s'est sentie très seule au début mais ne s'est jamais découragée.
Elle a travaillé dur pour subvenir à nos besoins. Non seulement elle dirigeait la
pension de famille, mais elle était aussi une couturière accomplie en cousant et en
réparant des vêtements ».
Gus se souvient des nuits pendant lesquelles sa mère besognait jusqu'aux
petites heures du matin pour terminer un vêtement destiné à l'un des enfants. Un
samedi soir, rentré tard à la maison, il avait trouvé sa mère penchée sur un travail de
couture. Il ajoute : « Ce jour-là, le plancher de la cuisine devait être lavé avant d'aller
au lit. Notre cuisine était vaste, et quand j'ai demandé à ma mère si elle voulait que
je le lave, elle a refusé. J'étais à peine couchée quand je l'ai entendue se préparer à
laver ce bon sang de plancher. Je me suis levé et je l'ai lavé à sa place. Aujourd'hui,
c'est d'elle que je tiens mon courage ».
Mon grand intérêt pour la vie extraordinaire de Gus d'Aoust m'est venu de samère qui parlait souvent de son fils trappeur dans le Nord. En écoutant régulièrement
avec elle Le Message du Nord, je devenais presque un membre de la famille
d'Aoust. La mère de Gus était une personne extraordinaire. Quand elle a perdu
l'usage de la vue en juin 1948, elle a accepté son épreuve avec grande résignation.
Elle me disait souvent qu'elle aimait rêver parce que dans ses rêves elle était
capable de voir. Jusqu'à sa mort, elle a gardé l'espoir de revoir son bien-aimé Gus
dont elle conservait le souvenir dans ses prières. Quand elle est décédée, Hughie,
Toni et moi étions à son chevet. Je n'ai jamais oublié ses dernières paroles qui m'ont
profondément touchée. Elle a dit cette nuit-là : « Je ne reverrai pas mon petit Gus
une dernière fois ».
Tous ceux qui ont connu cette grande dame l'ont beaucoup aimée. De mon côté,
chaque fois que je rencontrais Gus, je la revoyais dans les traits de cet homme qui
lui ressemblait tellement.
En écoutant les propos de Gus d'Aoust, j'ai toujours été fascinée par la clarté de
ses souvenirs, de son vécu si riche et si merveilleux. Chaque fois qu'il parlait de
chasse ou de trappe, je me transportais en imagination dans le Nord. Le sourire
unique qui éclairait la figure de ce vieux gentleman, et le scintillement de ses yeux
quand il racontait une belle histoire augmentaient ma reconnaissance pour avoir eu
le bonheur de rencontrer une personne aussi attachante. Malgré eux, les auditeurs
de Gus d'Aoust vibraient au bonheur de cet homme dont ils enviaient la richesse de
vie.
C'est avec beaucoup de tristesse que Gus a dû quitter sa chère « Terre des
Barrens ». Sans le mauvais état de ses genoux qui ne lui permettaient plus de
longues marches à travers la toundra, Gus d'Aoust aurait réalisé le rêve d'y terminer
sa vie.
Dans cette vastitude infinie du Nord, ce trappeur passé à l'histoire n'a jamais
souffert de solitude. Le croirait-on ? Revenu à la « civilisation », Gus d'Aoust aimait
s'asseoir sous une magnifique tête de caribou empaillée dont il était très fier, fumer
une bonne pipe et évoquer le passé. Le Nord, pour lui, était devenu symbole de paix,
de calme, de satisfaction et de bonheur parfait.
Alix Harpelle1
Un gamin des Riding Mountains
En suivant les traces de mon père... D'Aoust est un nom, aussi français que la
soupe aux pois ; un nom de duc sans argent. Avec mon nom, j'ai acquis le
commerce de fourrure de mon grand-père, Christopher d'Aoust, qui était lui-même
trappeur et commerçant prospère à la fin des années 1800. Il avait aussi une
entreprise de confection de vêtements en fourrure à Valleyfield dans la province de
Québec. Il employait plus de cinquante coupeurs et couseurs. Il laissait sa famille au
Québec et voyageait par le train jusqu'à Selkirk, Manitoba, sur la rive de la rivière
Rouge, où il avait un autre établissement de commerce de peaux avec les
Autochtones. Quand Grand-père s'absentait pour une durée de six mois chaque
année, Grand-mère dirigeait l'entreprise où les vêtements en fourrure étaient
dessinés, cousus et préparés pour le marché.
Quand j'étais jeune gars, j'admirais beaucoup mon grand-père. Je rêvais du jour
où je pourrais suivre ses traces. J'imaginais alors la vie d'un trappeur. Mon
grandpère a énormément influencé ma vie. Comme un gosse, je pouvais m'asseoir des
heures durant pour écouter les histoires concernant sa vie. Je me disais que
j'aimerais lui ressembler. Je serais un trappeur !
Mon père n'a jamais encouragé aucun de ses fils à devenir chasseur ou trappeur,
parce que son père était souvent absent de la maison. 11 désirait que ses garçons
deviennent des fermiers. C'est pourquoi nous avons déménagé sur une ferme au
pied des Riding Mountains, où je me suis intéressé au trappage. Je ne désirais
aucunement être agriculteur !
Les traces de lapin m'excitaient... Tout jeune garçon, j'ai été obligé de quitter
l'école pour aider aux travaux de la ferme familiale. J'étais heureux de travailler à la
maison, car je n'aimais pas beaucoup l'école. Mon père m'a mis derrière la charrue,
mais j'étais plutôt attiré par les Riding Mountains où je pourrais chasser et trapper.
Revenons quatre-vingt ans en arrière, alors que j'avais neuf ans. Chaque fois qu'il
y avait une tempête de neige, je pensais aux lapins. La vue de leurs traces m'excitait
beaucoup, et je ne pensais à rien d'autre. Je prenais les lapins au collet et j'étais
joliment adroit. Des voisins essayaient de me montrer comment les piéger, mais ils
faisaient les collets beaucoup trop gros, et quelquefois les lapins étaient pris au
milieu du corps. Je pensais : « Flûte pour leurs collets, je les ferai à ma façon ! ».
J'attachais le collet à un bâton de trois à quatre pieds de longueur, puis je plaçais
deux petits bouts de bois, un de chaque côté du piège, et j'installais le tout sur la
piste. Les bouts de bois guidaient le lapin vers le collet. De temps en temps, ils le
cassaient. Aussi, je doublais le fil de laiton et je n'avais plus de problème après cela.
Je voulais saisir toutes les chances qui se présentaient. Chaque samedi et
souvent le dimanche, je partais pour aller vérifier les pièges et étudier la nature.
Un jour, au Henderson Creek, j'ai capturé un lapin vivant. Une idée idiote m'atraversé l'esprit. Émerveillé à l'idée qu'un lapin pouvait mordre, je me suis empressé
de le vérifier. J'ai enfilé mes gants, et quand j'ai présenté mon doigt en face de sa
bouche, il m'a mordu jusqu'à l'os ! Je lui ai cassé le cou dans un mouvement de
rage... Je n'ai pas eu d'autre émerveillement au sujet d'un lapin qui mord, je vous dis
que je n'ai pas essayé une deuxième fois !
Ma mère avait l'habitude de faire des pâtés de lapin avec deux croûtes. Il n'y en
avait jamais assez et, bien souvent, un invité mangeait avec nous. Je n'ai jamais rien
mangé d'aussi bon ! Il fallait quatre ou cinq lapins pour un repas de famille. Je les
dépouillais pour ma mère, les mettais dans un grand pot et les emportais près du
puits où je les lavais à grande eau.
Nous nous nourrissions de lapin la plupart du temps sur la ferme. L'été, je voyais
leurs traces dans l'herbe, et je les piégeais de la même manière que pendant l'hiver,
en plaçant les collets sur leurs pistes. Les lapins étaient abondants ; ils circulaient tôt
le matin et j'en attrapais autant l'été que l'hiver.
J'étais trop jeune pour aller chasser le gros gibier tel que le chevreuil et l'orignal,
mais un jour, je suis parti une carabine à la main. Une nuit, j'avais entendu un type
dire à mon père qu'il avait un orignal pour lui. Quand mon père lui a donné de
l'argent, je me suis dit : « C'est la dernière fois que tu paies pour de la viande
sauvage. Je ferai l'argent moi-même ».
Finalement, j'ai pu chasser mais je n'ai jamais fait d'argent. La chasse était un
plaisir pour moi, et cela me suffisait. À partir du moment où j'ai pu aller à la chasse,
ma famille n'a jamais manqué de viande sauvage. L'amour de la chasse et de la
trappe était ce qu'il y avait de plus fort en moi.
Un souvenir merveilleux... Le piégeage a été mon principal intérêt durant ma
jeunesse, mais j'en ai eu un autre, une fascination qui me venait directement du
cœur. Son nom était Orestida Potvin. Nous l'appelions « Tida » pour simplifier. Elle
était juste arrivée de Winnipeg avec sa famille. Elle et sa sœur, Rita, fréquentaient
notre école. Elle était de deux ans ma cadette ; dès l'instant où je l'ai vue, mes yeux
n'ont pu s'en détacher.
Un jour que nous jouions à nous lancer des boules de neige, j'en ai rapidement
fabriqué une grosse, et quand je l'ai lancée, j'ai accidentellement frappé Tida. Avant
de quitter l'école, elle m'a dit qu'elle raconterait tout à son père. Aussi, à quatre
heures, j'ai fait une autre grosse boule de neige, et je l'ai attendue...
Comme elle sortait de l'école avec Rita, je lui ai demandé : « Vas-tu raconter des
choses à ton père ? » et quand elle m'a répondu « oui », j'ai dit : « Alors, tu vas
raconter des choses à ton père, hein ? » et BANG ! Je lui ai balancé la boule de
neige en pleine poitrine. Elle a fait un geste pour me saisir, mais je n'allais pas me
laisser humilier par une fille de l'école en face de grands gars plus âgés que moi. J'ai
attaqué le premier et je lui ai plaqué le dos contre les bords du porche. J'ai fait
attention cependant, à ne pas lui faire mal.
Je lui ai dit : « J'ai une bonne raison pour t'em-brasser maintenant » et elle m'a
répondu aussi vite » : « Tu n'as pas honte ? ».
Je tenais Tida à qui j'ai dit : « Si tu vas raconter des choses à ton père, au moins
dis-lui la vérité. Nous n'avons rien fait de mal ».Parce que Rita me bombardait de boules de neige pendant ce temps-là, j'ai dû
laisser aller Tida. Elle était le monde pour moi, et je le pense encore, mais cela
n'aurait conduit à rien... C'est le plus loin que j'ai été en amour de toutes ces foutues
années.
À peu près une semaine plus tard, le père de Tida m'a rencontré au village. Il
avait en main un manche de cognée tout neuf et, en me croisant, il m'a attrapé par
l'épaule et demandé : « Tu joues avec ma petite fille, toi ? ». Quand j'ai avoué, il m'a
averti de ne plus jamais le faire. Avec cela, il m'a donné quatre ou cinq bons et durs
coups de manche de hache en plein sur les tibias. A chaque coup qu'il m'envoyait,
les larmes me venaient aux yeux. Il voulait me blesser. Je suis sûr que c'est pour
cela que j'ai eu des douleurs aux jambes toute ma bon sang de vie.
J'avais à peu près dix ans à cette époque, et malheureux en amour. Cet homme
m'avait réellement blessé et j'en ai voulu à Tida d'avoir raconté à son père ce qui
était arrivé entre nous. Malgré cela, j'ai pris soin d'elle toute ma vie. En fait, je me
rappelle un certain Valentin composé spécialement pour moi :
Votre Valentine je voudrais être
Et juste pour vous rappeler
Que bien que mon cœur et
ma main soient libres,
Vous ne m'avez pas encore demandée.
Tida
Chaque fois que je revenais du Nord, je me faisais un devoir de la visiter, et nous
avons correspondu pendant des années. Elle m'a donné un livre de prières que j'ai
affectionné particulièrement tout au long de ma vie et relu dans mes moments de
solitude dans le Nord.
Les Riding Mountains m'attirent... À l'âge de quatorze ans, je quittais la ferme
deux semaines à la fois. Je gravissais les montagnes jusqu'à ma cabane. Je
l'appelais ma cabane, mais réellement, il avait simplement suffi que j'aille trapper un
jour dans ce coin pour qu'elle devienne ma cabane. Chaque fois que j'en avais
l'occasion, j'y allais.
Il y avait une étable où je gardais mon cheval. Le cerf et l'orignal venaient manger
jusque sur le seuil. Pour moi, c'était la plus belle vie. Dès que je retournais à la
maison, je me jetais sur l'ouvrage, ainsi je pouvais revenir à ma cabane à la
première semaine libre.
Les Riding Mountains m'ont toujours attiré. J'en rêvais ! Je ne pouvais penser
qu'à cela. J'avais la fièvre de la trappe, fortement, et vous ne pouvez imaginer la
moitié de ce que cela était. Je rêvais d'être assez âgé pour aller au loin et trapper
pour vivre. J'étais impatient, et j'aurais voulu pouvoir partir tout de suite. Plus tard,
j'allais me féliciter de m'être laissé entraîné vers les Riding Mountains.
Lorsque j'ai quitté la maison pour aller dans le Nord, mon frère Laurent a
accroché une clochette au cou de ma jument. Il l'a laissée en liberté en mai, et elle
se rendait à cette cabane où j'avais passé la plupart de mon temps. Minnie me
cherchait et elle est restée alentour tout l'été. Si elle voyait venir quelqu'un, elle ne
bougeait plus. Elle savait que c'était mieux ainsi, car, au moindre mouvement, saclochette tintait, et quelqu'un aurait pu la ramener travailler à la ferme. Dans sa vie,
la vieille Minnie a donné neuf poulains et une femelle.
Mon premier essai au tir de l'orignal... Ma première saison de chasse au gros
gibier a commencé dès que j'ai eu mon premier permis de chasse. Il m'a coûté deux
dollars au bureau du juge de paix de Makinak.
Nous devions nous vêtir de blanc et porter une casquette rouge pendant la
saison de chasse, afin de nous protéger pour ne pas être atteints par les balles ;
alors j'ai demandé à ma mère de me donner des vieux sous-vêtements blancs que
j'ai mis par-dessus mes habits, et je me suis trouvé une casquette rouge. J'ai eu un
nouveau fusil, un trente-deux spécial, et j'en étais bien fier ! C'était mon premier fusil,
acheté de Russel Blaine. J'ai travaillé quinze jours à la ferme pour le payer.
J'ai pris mon fusil et des cartouches et j'étais prêt à partir au lever du jour, le
lendemain. Ma mère m'a demandé ce que je ferais avec la peau, parce que je lui
avait dit que je tuerais un élan ou un orignal. « Laissez-moi d'abord le tuer », lui ai-je
répondu. Je n'en avais jamais visé avant, c'était mon premier essai. J'étais sûr de
moi-même, même si je n'avais aucune expérience. Ce premier jour de chasse au
gros gibier m'avait énervé mais j'étais pleinement confiant.
J'ai marché environ quatre milles depuis ma cabane jusqu'au lieu où est
maintenant situé le Parc national des Riding Mountains. Ce n'était pas un parc à
cette époque-là, tout juste une contrée sauvage. J'ai traversé le Henderson Creek, et
à peine à trois cents verges plus loin, j'ai découvert les restes d'un orignal, juste à
coté de la piste. Les viscères étaient encore sur place. J'étais certain qu'il y avait des
orignaux dans les environs.
À moins d'un quart de mille plus loin, dans une clairière, j'ai aperçu un taureau
orignal qui se tenait au milieu de mon chemin et qui me regardait sans bouger. Je ne
sais pas ce qui m'a pris. Avec la fièvre de la chasse, j'étais tout ébranlé. Sans le
viser, j'ai pointé mon fusil dans sa direction et je lui ai envoyé cinq cartouches. Il se
tenait de côté. J'ai cherché d'autres cartouches dans ma poche, mais le taureau est
parti en trottant. Je suis sûr que la charge de chevrotines ne l'a pas touché, pas
même à cinquante verges de lui ! Le matin suivant, je suis parti tôt, avec plus
d'assurance que la veille. Je pensais avoir plus de bon sens. J'étais certain
d'atteindre un orignal cette fois en ne répétant pas l'erreur de la veille.
C'était un beau jour d'automne. Je marchais quand j'ai entendu un coup au loin,
du coté ouest, à environ un mille. J'étais sur une sorte de piste et j'entendais quelque
chose. C'était un orignal qui se dirigeait en plein sur moi, la tête basse et le mufle
près du sol. Chaque fois qu'il bondissait, il faisait entendre un grognement. Il était
beau avec une belle tête et une magnifique ramure. J'étais paralysé ! Je l'admirais
en le voyant si gracieux. Je n'ai pas pensé du tout à le tirer ! Je l'ai regardé partir. Je
suis sûr que j'aurais pu le tirer deux fois puisque j'avais mon fusil en main.
Après, je me suis dit que je devais essayer de le rejoindre mais il avait déjà
traversé la clairière. C'était ma deuxième expérience de chasse au gros gibier. J'ai
un peu perdu la tête, mais pas longtemps. J'avais le sentiment d'être idiot après
avoir été si sûr de moi et avoir dit à mes parents que j'allais tuer un cerf ou un
orignal. Je devais retourner à la maison sans viande sauvage et sans peau !
J'ai tout raconté à mes parents en blâmant mon fusil pour couvrir mon échec.Mon père m'a dit : « Prends ce bidon de quatre gallons et va l'accrocher au clou sur
le côté de l'étable ». Il a pris mon fusil, et sans même l'appuyer, il a tiré sur le bidon
situé à environ deux cent cinquante pieds. J'ai couru voir le résultat et j'ai été surpris
de constater que la balle avait traversé en plein centre du bidon. Mon père venait de
me prouver que ce n'était pas la faute du fusil si je n'avais pas eu l'orignal. J'ai appris
ma leçon très vite et réalisé que mon père était un tireur d'élite ! Pourtant, mon père
n'avait jamais tiré au fusil car il n'en avait même pas.
La seule fois où je l'ai vu tirer, j'avais environ dix ans. Il avait un fusil pour tirer
des lapins, mais je ne sais pas d'où il venait. Il y avait beaucoup de lapins près de la
ferme et on pouvait en descendre cinq ou six en un rien de temps.
En tout cas, dès que je suis retourné à la chasse après cet incident
embarrassant, j'ai vu une vache orignal et je Tai eue du premier coup. Après cela,
chaque fois que je tirais un cerf ou un orignal, il tombait. Je n'avais pas de télescope
sur mon fusil, mais cela ne m'a pas empêché d'être bon tireur.
Je peux vous assurer que nous n'avons jamais manqué de viande sauvage.
Même si elle était en grande quantité, nous n'en avons jamais gaspillé. Ma mère en
mettait un peu en conserve et nous donnions le reste aux voisins et aux amis. En ce
temps-là, tout le monde s'entraidait. C'était une vie rude ; nous n'avions pas d'argent,
mais tous semblaient heureux.
Je l'ai échappé de justesse... J'ai été chanceux. Je ne suis jamais entré dans
une réserve de chasse. Aujourd'hui, je me souviens encore d'un matin de janvier
assez animé.
C'était un dimanche et je chassais en me dirigeant vers ma cabane, au pied de la
montagne. J'avais tiré un orignal, flingué comme on dit. 11 n'est pas tombé sur la
route où je l'ai tiré, merci mon Dieu... mais il s'est écroulé à environ trente-cinq pieds
dans les buissons.
J'ai commencé à le dépouiller sur les lieux. J'avais pratiquement enlevé toutes
les entrailles quand j'ai entendu un tintement de grelots. Je me demandais quel
diable pouvait bien être là aussi tôt le matin. Le traîneau qui venait droit sur moi
suivait la piste, mais les occupants ne m'ont pas vu, parce que je m'étais couché à
plat ventre. Une fois le son des grelots disparu, je suis revenu à la maison en sacrée
grande vitesse. Une semaine après cet exploit, je suis allé à Makinak. J'ai parlé à
Johnny Warren, le livreur, et j'ai appris qu'il était allé à ma cabane, accompagné du
garde-chasse. Je me suis gardé la bouche fermée au sujet de mon orignal parce que
je ne savais pas si je pouvais lui faire confiance.
Je me rappelle une autre fois quand un ancien de Woodben, appelé Ernie Price,
est venu à ma cabane juste à l'heure du dîner. Il m'a dit qu'il ne s'arrêtait qu'un
moment, et je l'ai invité à manger avec moi. Je n'ai pas dit quelle sorte de viande je
lui servais. Pour lui, c'était du cerf ou de l'orignal. J'ai cuit le steak et il en a pris un
morceau qu'il a recraché. J'ai éclaté de rire et je lui ai demandé : « Vous n'aimez pas
mon steak ? ». « C'est de la damnée viande d'ours ! » m'a-t-il répondu. Son dîner
s'est arrêté là. Je suis sûr qu'il en a ri. Chaque fois qu'il me rencontre, il me parle
encore de mon steak d'ours.
J'ai pris trois ours au piège cette année-là, deux noirs et un brun. Ils n'étaient pas
très gras et j'ai mangé une partie de la viande apprêtée de différentes façons. L'oursest une viande foncée qui ressemble à celle de l'orignal, avec une saveur d'écorce
d'arbre.
Un autre incident de chasse... Un fermier de notre district est venu un jour à ma
cabane. Il n'avait aucune expérience de la chasse mais il voulait se procurer de la
viande sauvage. Nous sommes partis tôt par un beau matin sur la piste qui sépare la
réserve de notre terrain de chasse, un no man's land, c'est-à-dire qui n'appartient à
personne. Nous avions fait à peu près un quart de mille quand nous avons aperçu
des traces d'orignal qui allaient dans une clairière devant nous. 11 y avait là, comme
par hasard, un gros pin tombé sur le sol ; une vraie bonne place pour s'asseoir et
attendre. Je lui ai dit d'attendre exactement là, assis sur le tronc d'arbre où il avait
une très bonne chance de tirer un orignal. Je savais que l'orignal reviendrait et je
voulais tenter ma chance. Neuf fois sur dix, si le vent est bon, on peut le tirer.
Je ne voyais pas l'orignal d'où j'étais, mais je l'entendais qui se dirigeait vers
l'arbre. J'étais certain qu'il était revenu à moins de trente pieds de ce bon sang
d'arbre. J'ai cherché mon bonhomme de fermier et quand je l'ai trouvé à un
demimille plus loin, je l'ai engueulé. Notre journée de chasse était foutue. S'il m'avait
écouté, nous aurions eu notre viande. Il ne m'a pas cru quand je lui ai dit
qu'habituellement les orignaux revenaient sur leurs traces. J'avais envie de le
ramener près de l'arbre pour lui montrer à quelle distance il était passé, mais je ne
tenais pas à refaire le trajet une nouvelle fois. À lui d'aller chasser aussi loin qu'il le
voudrait !
Un ragoût pour mon père... Un jour, ma mère et mes plus jeunes sœurs étaient
allées rendre visite à des parents à Valleyfield. J'ai fait la cuisine à la maison. En ce
temps-là, mon père buvait un coup. C'était un gros homme avec un solide appétit.
Une nuit, j'ai tué trois castors et j'ai utilisé la méthode foot-leg pour les écorcher sans
abîmer la peau. Les peaux de castor valaient un bon prix : vingt dollars chacune.
J'ai apporté la viande à la maison et j'en ai mis dans un pot pour la faire cuire
cette nuit-là en y ajoutant un peu de porc et des pois cassés. Quand mon père s'est
levé vers le milieu de la nuit et qu'il a vu ce ragoût sur le poêle, il a pensé que c'était
de la soupe. Il s'est servi. Je le vois encore... « Dieu ! » a-t-il dit, « Quelle bonne
soupe ! » et il en a repris plusieurs fois.
Le lendemain, je lui ai demandé s'il en voulait encore, et s'il savait ce qu'il avait
mangé la nuit précédente. J'en avais mangé un peu moi aussi ; c'était rudement bon
! J'avais assaisonné la viande avec de la sauge et quelques autres épices. Mon père
pensait que c'était du chevreuil ou de l'orignal. « Non », lui ai-je dit. « Vous avez
mangé de la viande de castor ». Il est devenu plus exaspéré que le diable et il m'a
gratifié de tous les noms. Il m'a dit : « Tu es un damné fou ! Es-tu devenu dingue ? ».
Quoi qu'il en soit, il s'était bel et bien rempli l'estomac avec cette viande. Il n'y avait
absolument rien de mal avec ça. C'était de la viande très propre, bien nettoyée. Les
castors sont végétariens, ils mangent les racines.
Un individu du nom de Eddie Mars est venu me voir. Je venais juste de tuer un
ours et comme je ne pouvais pas avoir plus de quatre dollars pour la peau, je l'avais
découpée. Je lui ai dit : « Aime-riez-vous avoir une belle pièce de chevreuil ? ». Il
m'a répondu : « Oh ! ce serait avec plaisir ». Alors, je lui ai donné un morceau quej'avais bien nettoyé. Il est revenu quelques jours plus tard, et comme je lui
demandais s'il avait aimé la viande, il m'a regardé d'un air bizarre et m'a dit : « Je ne
sais pas pourquoi tu me poses cette question, c'était de la viande de chevreuil, c'est
tout ! ». « Non », lui dis-je, « c'était de la viande d'ours ! ». Il est devenu furieux,
endiablé. J'ai pensé qu'il allait me sauter dessus. En ce temps-là, je n'étais qu'un
enfant qui avait trop grandi, et laissez-moi vous dire que je croyais bien qu'il avait le
diable au corps.
Une chance du tonnerre... Un jour que je chassais dans la montagne, j'ai aperçu
les empreintes de deux orignaux. En même temps, deux fermiers s'en venaient vers
moi avec une charge de planches de la scierie Henderson. Ils ont effarouché les
orignaux qui se sont enfuis. Cependant, je m'étais arrangé pour en tirer un au
passage et je l'avais tué. Les fermiers m'ont offert dix dollars pour l'orignal. Mince
alors, c'était de l'argent ça ! Ils m'ont dit que si je pouvais tuer l'autre, ils le
prendraient aussi. Aussitôt, j'ai repéré ses traces et je l'ai abattu.
Il n'était pas mort quand je suis allé à lui et pour ne pas y laisser ma carcasse, je
lui ai porté un coup de hache. Le coup n'était pas assez fort pour le tuer, et ce
damné orignal était prêt à se relever ! J'ai eu une belle frousse ! C'est un miracle que
l'orignal ne m'ait pas frappé avec ses longues pattes.
Je savais qu'il allait mourir parce que je l'avais atteint dans les intestins, et je
n'avais qu'à attendre le lendemain pour le vendre à mes acheteurs. Les fermiers en
ont mangé une partie et m'en ont donné un gros morceau. La viande ne pouvait pas
passer plus loin que les dents ; elle goûtait le diable parce que j'avais touché aux
entrailles de l'orignal. La viande se gâte rapidement si les intestins ne sont pas
enlevés tout de suite. Une autre chose que j'ai apprise.
Il y avait toujours des cerfs et des orignaux aux alentours de la cabane, près des
Riding Mountains. Francis Schapf est venu y camper une nuit. Quand un bruit a attiré
son attention, probablement un cerf qui rôdait, il est sorti pour examiner les lieux et il
a tiré. En entendant un animal tomber, il est allé voir tout de suite et s'est écrié : «
J'ai tiré sur mon cheval ! ». Pouvez-vous imaginer cela ? Il avait pris son cheval pour
un élan.2
La trappe et la chasse
dans le Nord du Manitoba
Je rêvais du Nord... Mon rêve a toujours été d'aller chasser et trapper dans le
Nord. J'étais heureux dans les Riding Mountains, mais il n'y avait pas assez
d'animaux pour vivre de la trappe et faire assez d'argent pour me rendre dans le
Nord.
Mon père n'aimait pas mon idée de partir trapper, mais il ne pouvait pas me faire
changer d'idée. Ma mère savait cependant que tôt ou tard je quitterais la maison.
J'avais pris cette décision à l'âge de sept ans ; je voulais suivre les traces de mon
grand-père d'Aoust.
Finalement, au cours de l'été 1917, j'ai eu la chance de travailler avec Archie
Johnson, qui était opérateur d'une pelle mécanique sur la ligne de la Baie d'Hudson.
Je l'ai connu par l'intermédiaire de son demi-frère qui possédait une salle de billard à
Makinak. La nuit, je veillais à ce que la chaudière à vapeur ne s'éteigne pas. Quand
on m'a surpris à dormir, j'étais persuadé que le contremaître m'enverrait au diable...
mais non. Après cet incident, je suis toujours resté éveillé et j'ai pu garder mon
emploi.
Tandis que je travaillais avec Archie, je lui ai parlé avec tant de conviction de
mon rêve de trapper et chasser dans le Nord, qu'il aurait pu dire que je ne vivais que
pour cela. Un jour, il m'a parlé d'une cabane sur la ligne de la Baie d'Hudson, au mile
156, à cent cinquante milles au nord de Le Pas au Manitoba. Des ingénieurs avaient
construit cette cabane quand ils avaient travaillé sur la voie de chemin de fer ;
depuis, personne ne l'utilisait. Il m'a dit qu'il avait trappé dans cette région et qu'il y
retournerait volontiers. J'en savais assez pour partir à l'aventure. J'ai alors pris la
décision d'aller dans cette cabane l'hiver suivant et de trapper. Comme je gagnais
trente-cinq cents l'heure, à la fin de l'été j'aurais assez d'argent pour acheter tout ce
dont j'avais besoin pour passer l'hiver à trapper.
Ma mère m'a fabriqué un sac de couchage. Après avoir acheté quelques effets à
Le Pas, j'ai pris mon fusil, quelques pièges et mon baluchon. En ce temps-là, le train
s'arrêtait n'importe où, si vous le demandiez au conducteur. J'ai donc indiqué au
conducteur où j'allais et lui ai demandé de me déposer à cet endroit.
Il était onze heures du soir quand le train a atteint le mile 156. Il a stoppé et je
suis descendu sur la voie, livré à moi-même, dans la grande solitude. Je savais
comment me rendre à la cabane, parce qu'Archie m'en avait maintes fois répété la
direction. Il y avait une piste, et la cabane était seulement à deux cents verges du
réservoir d'eau de la voie de chemin de fer. J'ai chaussé mes raquettes et suis parti
à la recherche de la cabane. C'était le six novembre, par une belle nuit de pleine
lune, pas froide du tout. Je ne pouvais pas croire que j'étais dans le Nord, dans la
région de la trappe. Déjà, je relevais des traces de lapins. J'étais tellement excité
que mon cœur battait à toute vitesse. Imaginez ! Tant de traces de lapins, et entre
elles, des traces de lynx. C'était le paradis pour moi ! Après avoir attendu aussi