Haïti et les autres

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L'événement historique par lequel les Haïtiens ont ébranlé l'édifice colonial pour forger une nation a exercé et continue d'exercer un énorme pouvoir d'attraction sur l'imaginaire des écrivains. Dans des genres différents - roman, théâtre, poésie, essai -, des écrivains de sensibilités fort diverses se sont exercés à l'écriture de l'événement unique de l'histoire moderne qu'est la Révolution haïtienne. Malgré leurs différences, on s'aperçoit que les textes littéraires sur Haïti forment un corpus plus ou moins cohérent qui détient ses règles, ses mythes, son langage.

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Publié par
Date de parution 01 mars 2011
Nombre de lectures 32
EAN13 9782296456075
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0076€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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Haïti et les autres


























































© L’Harmattan, 2011
5-7, rue de l’Ecole polytechnique, 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-542341
EAN : 9782296542341



Marie-Denise Shelton



Haïti et les autres

La révolution imaginée




















L’Harmattan

Espaces Littéraires
Collection dirigée par Maguy Albet


Dernières parutions

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Christine LARA,Pour une réflexion xommuno-culturelle de la
lecture, 2010.
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18901914, 2010.
Lalie SEGOND,De la déficience: représentations, imaginaire,
perceptions du handicap dans la littérature contemporaine, 2010;
Claude FRIOUX,Le Chantier russe. Littérature, société et
politique. Tome 1 : écrits 1957-1968, 2010
Céline GITON,Littératures d'ailleurs. Histoire et actualité des
littératures étrangères en France, 2010.
Hassan WAHBI,La beauté de l'absent, 2010.
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Grand Nord, 2010.
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passion de l'Orient, 2010.
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hellénique et méditation hébraïque du souffle,2010.
Tommaso MELDOLESI,Sur les rails. La littérature de
voyage de la réalité aux profondeurs de l’âme, 2010.
Cynthia HAHN (coordonné par),Ezza Agha Malak. À la
croisée des regards, 2010.
Miguel COUFFON, Marlen Haushofer. Écrire pour ne pas
perdre la raison,2010.
David L. PARRIS,Albert Adès et Albert Josipovici : écrivains
d’Egypte d’expression française au début duXXe









Pour mes filles
Pour la Terre-Mère, Haïti











INTRODUCTION



Le vingt-et-unième siècle se veut le siècle de la mémoire. Se
rappeler, commémorer, témoigner, autant d'actes par lesquels on
exhume des histoires enfouies, occultées par l'histoire officielle.
Ainsi on voit apparaître sur les rayons des librairies des ouvrages
nouveaux sur l'esclavage et la colonisation. Des textes quelque peu
oubliés du passé, telsLe Code Noir ouL'esclavage des Nègres de
Condorcet, sont aussi republiés dans des éditions nouvelles et pas
chères. Les instances politiques et internationales, elles, ont remis la
question coloniale à l'ordre du jour. Déjà en 1997 l'Unesco
proclamait le 23 août “Journée internationale du souvenir de la traite
négrière et de son abolition”. En 2001, est promulguée la loi
française, dite Loi Taubira, qui “reconnaît la traite et l'esclavage du
XVe au XIX siècle en tant que crime contre l'humanité”. En 2006, la
date du 10 mai est retenue pour “honorer le souvenir des esclaves et
commémorer l'abolition de l'esclavage”. En France, le Comité pour
la mémoire et l'histoire de l'esclavage, créé par décret le 6 mai 2009,
remplace le Comité pour la mémoire de l'esclavage établi en 2004.
L'école et l'université un peu partout tentent de lever le voile sur ces
pans de l’histoire. Et sur cette trame se déploie la polémique entre
défenseurs de la mémoire menacée et ennemis de la 'repentance'.

9

Les vieilles querelles se rallument. Dans la presse parlée ou écrite,
journalistes, historiens, écrivains, philosophes s'affrontent, parfois
dans des débats passionnés, pour défendre l'une ou l'autre position.
Quoi qu'il en soit, les faits historiques de l'esclavage et de la
colonisation sont entrés dans la conscience moderne. L'oubli et le
doute ne semblent plus permis.
On remarque de même un intérêt renouvelé pour Haïti, sa
e
révolution et son histoire. En 2004, le 200anniversaire de
l'Indépendance haïtienne avait fait l’objet de nombreux colloques,
conférences et expositions un peu partout dans le monde. On notera
ironiquement que l’événement était passé presque inaperçu en Haïti
en raison d’une crise politique particulièrement aiguë. Le séisme
terrible du 12 janvier 2010 devait également rappeler au monde
entier le destin singulier d'Haïti. Si bien qu'aujourd’hui Haïti se
définit dans l'imaginaire collectif à partir de deux événements
cataclysmiques : sa Révolution qui aboutit à l'indépendance de 1804
et le récent désastre du tremblement de terre. On ne peut plus parler
d'Haïti sans évoquer l'un ou l'autre de ces deux événements. Dans le
cadre de cette étude, il ne s'agira que du premier, la Révolution. Le
second, le séisme, apparaîtra sans doute au fil de l'analyse en
filigrane, entre les lignes. Aujourd’hui, le monde regarde Haïti à
cause de son malheur mais aussi et surtout parce qu'il demeure de
par son histoire le symbole d'une promesse, d'un idéal qui touche
l'humanité entière.
Haïti, de fait, occupe une place d'exception dans l'histoire:
première république noire du monde, deuxième république des
Amériques, théâtre de la seule révolte d’esclaves réussie de
l’histoire, Haïti incarnait par sa révolution les valeurs fondamentales
modernes de liberté, d’égalité et de justice. Il y a comme qui dirait
une exception haïtienne. Déjà du temps de la colonie,
SaintDomingue, le futur Haïti, se distingue parmi les autres terres
d'esclavage. Appelé La Perle des Antilles, il est l'emblème de
l'hégémonie française dans les Amériques. Pendant plus d'un siècle,
Saint-Domingue sera le trophée que la France protège jalousement
e
de la convoitise de ses adversaires anglais et espagnols. Au 18

10

siècle où des conflits armés opposent les nations européennes dans
des guerres cruelles, l'enjeu que représente Haïti est crucial. C’est
comme si le fait de posséder Saint-Domingue voulait dire dominer
le monde. Saint-Domingue deviendra ainsi une sorte d'Eldorado vers
lequel se ruent les nations, les marchands et les aventuriers de tous
poils. L'exploitation du sucre, du café, du coton, du cuir que la
colonie produisait à profusion renflouait le Trésor français et attisait
la convoitise de tous. C'est bien ce que souligne C.L.R. James dans
la préface à la première édition (1938) desJacobins NoirsEn: «
1789, les deux tiers du commerce extérieur de la France se faisaient
avec sa colonie antillaise de Saint-Domingue, laquelle représentait le
plus grand marché de la traite européenne des esclaves. La plus
grosse colonie du monde, fierté de la France et objet de convoitise
de toutes les autres nations impérialistes, faisait partie intégrante de
la vie économique d'alors. Tout cet ensemble reposait sur le labeur
1
d'un demi-million d'esclaves. »
La France met en place un puissant dispositif militaire, juridique
et diplomatique pour maintenir son contrôle sur une source de
richesses considérables. La mobilité de ses armées, le Code Noir et
les Traités de toutes sortes consolident son pouvoir et jugulent les
menaces internes et externes. Cela s’explique. De fait, c'est de
Saint-Domingue que dépendait l'équilibre économique et politique
de la France et au même titre son autorité, dirait-on, mondiale.
Saint-Domingue alors symbolise une époque de prospérité, l'illusion
du triomphe du colonialisme et du système esclavagiste. C’est
également le lieu où l’imagination des hommes a projeté le plus de
fantasmes et de rêves de richesses et de bonheur. Mais en 1791, un
pas décisif est franchi. Les anciens esclaves de Saint-Domingue
entrent violemment sur la scène politique pour redéfinir la donne. La
logique manichéenne selon laquelle l’esclave noir serait l’éternel
vaincu et le maître blanc l’éternel vainqueur est battue en brèche.
C’est l’ébauche d’un nouveau monde qui exalte les uns et fait peur


1
C.L.R.James,Les Jacobins Noirs(première édition 1938),
Bibliothèque Nationale d'Haïti, 2003, p.xv.

11

e
aux autres. Du 19siècle à aujourd’hui, la littérature a voulu rendre
compte de l’événement par lequel un soulèvement d’esclaves se
transformant en révolution défiait le cours de l’histoire moderne.
L'événement historique par lequel les Haïtiens ont ébranlé
l'édifice colonial pour forger une nation a exercé et continue
d'exercer un énorme pouvoir d'attraction sur l’imaginaire des
écrivains. Il serait fastidieux de cataloguer ici la totalité des
ouvrages littéraires qui traitent de la Révolution haïtienne ou qui
l'évoquent. Disons tout simplement que leur nombre est vaste et sans
doute incalculable. La Révolution haïtienne n'a pas cessé au fil des
siècles d'inspirer romanciers, poètes et dramaturges. Dans des genres
différents -roman, théâtre, poésie, essais-, des écrivains de
sensibilités fort diverses se sont exercés à l'écriture de l’événement
unique de l'histoire moderne qu’est la Révolution haïtienne. Malgré
leurs différences, on s’aperçoit que les textes littéraires sur Haïti
forment un corpus plus ou moins cohérent qui détient ses règles, ses
mythes, son langage. Si bien que l'on pourrait parler d'un genre
littéraire particulier, d'une typologie qui doit sa spécificité au regard
que pose l'écrivain étranger (non-haïtien) sur Haïti et son histoire.
Certes, aucun des textes ne ressemble vraiment à aucun autre, et les
différences qui les séparent sont parfois assez considérables. Il n'en
reste pas moins qu'il y a quelque chose de commun à tous ces
ouvrages qui fait qu'on peut les réunir sous une même enseigne.
Nombreux sont les ouvrages littéraires qui prennent pour thème
principal la Révolution haïtienne. La persistance du phénomène
indique qu'il s'agit de quelque chose qui dépasse la simple
fascination. La rencontre de l'imaginaire de l’écrivain étranger avec
Haïti produit quelque chose qui relève du symbole, du mythe et du
signe. Il suffit dès lors de prononcer les mots 'Haïti' et
'SaintDomingue' pour que surgissent immédiatement une foule d’images.
C'est Saint-Domingue en flammes qui sert de cadre au roman de
Victor Hugo,Bug Jargalet à la sombre nouvelle du poète (1826),
autrichien Heinrich von Kleist,Les fiançailles à
SaintDomingue(1801). Dans son poème dramatique intituléToussaint
Louverture, Alphonse de Lamartine aborde les questions difficiles et

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concrètes de la construction d'une nation et d'un homme après la
longue nuit de l'esclavage. On rappellera que Toussaint Louverture a
aussi inspiré des vers puissants au poète anglais William
Wordsworth dans le sonnet qu’il lui dédie en 1807. En 1825,
Charles Nodier dira: «Ce chef noir (…) occupera un jour une
grande place dans l’histoire des révolutions morales de ce globe».
e
Au début du 20siècle, l'énigmatique Hugues Rebell tisse sur fond
révolutionnaire la trame d'un récit érotique, sulfureux,Les Nuits
chaudes du Cap Français(1902). Plus proche de nous, l'Allemande
Anna Seghers dans sesHistoires Caraïbes explorele passé
révolutionnaire d'Haïti en quête d'une vérité universelle, d'un espoir.
Le romancier cubain Alejo Carpentier, pour sa part, s'adonne à un
décryptage baroque de la Révolution haïtienne inaugurant dans le
même temps la pratique scripturale qu'on appellera Réalisme
magique ou merveilleux. Son roman,Le Royaume de ce monde,se
caractérise tant par son inventivité narrative que par sa
représentation grotesque de l'histoire d'Haïti. De grands noms de la
littérature caraïbe tant anglophone que francophone, tels Derek
Walcott, C.L.R. James, Aimé Césaire, Edouard Glissant ont médité
sur la portée de la Révolution haïtienne pour les peuples noirs et
africains. Ils chercheront à dégager de cette révolution le principe
fondateur du monde postcolonial. Plus près de nous, la romancière
chilienne Isabel Allende, en 2009, consacre son roman,La isla bajo
del mar, à l'histoire coloniale de Saint-Domingue.
Ce raccourci permet non seulement d'attirer l'attention sur le
corpus qui fera l'objet de la présente étude mais aussi de réfléchir sur
le sens de l'histoire pour soi et pour l'autre. Consacrer une étude aux
représentations de la Révolution haïtienne dans la littérature hors
d'Haïti peut paraître inopportun, voire incongru. Pourquoi interroger
l'Autre sur un événement dont il ne peut avoir qu'une vue extérieure,
incomplète, voire faussée? Rien, pourrait-on dire, ne saurait
remplacer la prise de parole de soi sur soi, de l'Haïtien sur lui-même
et son histoire. Dès qu'on parle de 'représentation', on pénètre
d'emblée dans la sphère de l'artifice, de l'opacité, du simulacre. La
réalité objective s'estompe, s'abolit au profit de la construction

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imaginaire, de la fantaisie ou même du fantasme. L'écrivain
européen ou étranger reste par rapport à Haïti en situation
d'extériorité. Par cela même, il jouit en quelque sorte d'une certaine
impunité. Son discours, quel qu'il soit, se déroule hors du champ de
la responsabilité. Il n'a de compte à rendre à personne. On n'attend
vraiment rien de lui et on peut dire qu'il ne témoigne que pour
luimême. Souvent, plutôt que de parler d'Haïti, il ne fait qu'exprimer
ses propres idées, ses préjugés, ses peurs ou ceux du monde dans
lequel il vit. Souvent, il arrive que l'œuvre littéraire ainsi conçue se
fasse la chambre d'écho d'une vision et d'une idéologie contraires
aux idéaux mêmes que défendait la Révolution.
Peut-on parler de travail de mémoire dès lors qu’on cherche à
représenter une histoire qui n'est pas vraiment à soi?
Techniquement non. Le terme d'expérimentation conviendrait
mieux, non pas dans un sens péjoratif, mais dans son sens primordial
d'essai, d'épreuve et de prospection. La rencontre de l'imaginaire de
l'Autre, de l'étranger, avec Haïti a donné lieu à des représentations
diverses relevant d'une vision subjectiviste ou objectiviste, d'une
volonté historico-politique ou d’une inspiration ésotérique. Cette
rencontre peut traduire soit indifférence soit engagement. Dans les
textes choisis comme objet de cette étude, des destins contraires
s'entrecroisent dans l'espace et le temps, des mythes littéraires
s'élaborent qui cristallisent un faisceau d'images-forces et de
fantasmes sur la Révolution, le Progrès, la Race, mais aussi la
Nature humaine. Mettre en fiction l'histoire relève toujours du défi,
car l'imagination transforme, invente, réorganise les faits selon la
logique du projet de création. De fait, la relation de la fiction avec
l'histoire se fonde, comme le laisse entendre l’écrivain péruvien
Mario Varga Llosa, dans le rapport contradictoire de la vérité
historique et du mensonge de la fiction littéraire. « La recomposition
du passé opéré par la littérature est presque toujours fallacieuse si on
la juge en termes d'objectivité historique. La vérité littéraire est une
et tout autre est la vérité historique. Mais quoique remplie de
mensonges – ou plutôt pour cela même – la littérature raconte

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