Le hall de gare de Châteauroux

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44 pages
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Châteauroux. Le hall de gare. Une fin d'après-midi de mars. Pluvieuse et douce. Juste avant le train pour Paris. Voyageurs, chef de gare, militaire, vendeuses de billets et de journaux, agent d'entretien, SDF, dix-sept personnages en attente. En attente de quoi ? De qui ? A la fois tous isolés les uns des autres et reliés par cet instant, ce lieu et ces quelques notes suaves d'une guitare...

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EAN13 9782356770134
Langue Français

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Le hall de gare de Châteauroux
© Éditions du Saule, 2019
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« Le Code de la propriété intellectuelle et artistique n’autorisant, aux termes des alinéas 2 et 3 de l’article L.122-5, d’une part, que les « copies ou reproductions strictement réservées à l’usage privé du copiste et non destiné es à une utilisation collective » et, d’autre part, que les analyses et les courtes citations dans un but d’exemple et d’illustration, « toute représentation ou reproduction intégrale, ou partielle, faite sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants droit ou ayants cause, est illicite » (alinéa 1er de l’article L. 122-4). Cette représentation ou rep roduction, par quelque procédé que ce soit, constituerait donc une contrefaçon sanctionné e par les articles 425 et suivants du Code pénal. »
Dépôt legal : Janvier 2019
ISBN 978-2-35677-013-4
Le hall de gare de Châteauroux
Sylvain Guillaumet
Éditions du Saule
LEJEUNEHOMMEÀLAGUITARE
Disons qu’il s’appelle Guillaume.
Guillaume assène un coup de pied contre celui de la table. Geste inouï. Violent. Involontaire. La table de la petite cafétéria aurai t valsé s’il ne l’avait pas rattrapée au vol. Il ouvre ses grands yeux verts comme réveillés au m ilieu d’un cauchemar. Une main agrippant le rebord de la table, l’autre sa canette de soda, il reste dans cette position, hagard, pendant de longues secondes. Le temps de re venir à lui. Ses doigts lâchent enfin prise, et se réfugient, nerveux, dans sa tign asse blonde en bataille. Il furète autour de lui. Mais rien. Aucune réaction. Aucun regard ob lique parmi la vingtaine de voyageurs. Le hall de la gare de Châteauroux reste plongé dans son anonymat, sa pesanteur, écrasé sous les néons blafards. Une pluie de mars a chève de perler les immenses baies vitrées côté rue. Côté quais, la porte automatique s’ouvre et se referme sans que jamais rien ne la franchisse, à part les courants d’air. Guillaume passe une main dans sa barbe juvénile. De la poche de son jean, il sort son téléphone portable. Maman. Faut-il l’appeler ? Tout de suite ? Lui dire qu’il plaque tout ? Sa licence de socio, son job à la station-service.. . Tout ! Tout, pour ce rencart à Paris avec ce célèbre musicien-producteur qui l’a contact é tout à l’heure, et qui brûle de le rencontrer et de travailler avec lui après avoir éc outé ses chansons postées sur YouTube ! C’est la chance de sa vie ! Merde ! Elle comprendra qu’il ne pouvait pas faire autrement ! Maman. Mais Guillaume la voit sortir de son petit b ureau de la sécu. Peut-être est-elle déjà dans le parking souterrain. Comme tous les jou rs de la semaine, à 18h15. Éreintée, mais heureuse de s’affaler sur le siège de sa voitu re, avant le canapé de sa maison, devant une bonne tasse de thé. Heureuse surtout de le retrouver bientôt, lui, son doux rêveur de fils. Il repose son téléphone sur la table. Non. Pas le c ourage. Encore moins les mots. Les mots qui ne feront pas trop de mal. Les mots pour répondre aux arguments massue : « … et ta sœur qui fait des études brillantes... et ton père, musicien comme toi, qui nous a laissés, abandonnés... comme toi maintenant... et t ous les sacrifices que j’ai faits... et où tu vas dormir, manger... et ton avenir... et on pou rrait en discuter... à la maison... ». Non. Il l’appellera dans le train. Une fois Orléans passé. Quand tout sera trop tard. Irréversible. Et puis, à cette heure-ci, elle aurai t encore le temps de surgir dans le hall de la gare. Devant elle, il se retrouverait complèteme nt désarmé, anéanti, vaincu. En un battement de paupières, il redeviendrait le petit G uigui. Instable. Pas sûr de lui. Mais si attachant. Autant prendre direct le bus pour le qua rtier Beaulieu et rentrer dare-dare à la maison. Autant dire basta à tout. Sa musique. Ses rêves. Maman. Pauvre petite maman. Si forte. Si courageuse . Une vraie louve. D’ailleurs, c’est le titre d’une de ses chansons qui a commencé à bien cartonner sur le net. Maman. Et si chiante. Son vouloir impérial de tout faire bien. Tout contrôler. Et cette volonté farouche de ne jamais vouloir le montrer. C ’est le thème de la chanson qu’il est en train d’écrire. Du moins dans sa tête. Quelques accords. Une esquisse de mélodie. Deux-trois phrases pour le refrain. Justement. Pour exorciser ses déchirements, ses ang oisses, Guillaume se penche pour ouvrir l’étui de sa guitare et la caler sur se s genoux. Il commence à égrener une suite d’accords. Plutôt arpégés. Plutôt mineurs. Et se met à fredonner. Bouche fermée. Comme ses yeux. Il les rouvre au bout de quelques m inutes. Combien ? Il ne saurait le dire, tellement concentré sur sa recherche mélodiqu e et harmonique. Bouche
entrouverte. Il n’est pas loin de trouver. Il le sa it. C’est comme à chaque fois. Cette petite fièvre. Et puis... et puis... et puis merde ! Fait chier ! Voilà que sa vie quotidienne le rattrape. Après sa louve de maman, le manager de la station-service. Qui, lui non plus, ne méritait pas ça. Ne méritait pas d’être planté e ntre deux clients. Tout en continuant à arpéger ses accords, il imagine la file d’attente a ux pompes, à sa caisse désertée, les klaxons. Mais... mais ça a été plus fort que lui. C omme un appel de Dieu. Juste après le coup de fil de la star musicale de Paris, Guillaume est sorti directement de sa guérite. Somnambule, il a remonté la file de voitures qui at tendaient pour payer. Sans regarder les figures étonnées sortant par les vitres des portières. Comment en une demi-heure, a-t-il traversé la route nationale à quatre voies, rejoint sa maison, pris sa guitare, mis quelques affaires d ans son sac de sport, s’est retrouvé dans le hall de la gare, attablé devant un soda ? C es questions lui deviennent soudain vertigineuses. Il continue à jouer, mais cette fois , pour ne pas s’effondrer d’effroi. C’est alors qu’il remarque, trois tables plus loin, la présence d’un homme. Un homme qui le regarde. Ouvertement. Malgré ses lunettes de soleil. Un homme. Veste en cuir. Corpulence imposante. La soixantaine. Et pourtant d es cheveux encore très blonds et abondants. C’est fou ce qu’il ressemble à Gérard De pardieu. Gérard Depardieu, dont on disait qu’il ressemblait beaucoup à son père musici en-aventurier. Ce qui est encore plus dingue, c’est que devant lui, sur la table... le mê me soda ! Et à ses pieds... un étui de guitare ! Tout en continuant à le fixer, l’homme es quisse un léger sourire, du coin des lèvres. Par réflexe, Guillaume se retourne pour voi r s’il est adressé à quelqu’un d’autre derrière lui. Mais non. Personne. Ce qu’il voit, c’ est son reflet sous les néons blafards, dans la baie vitrée côté rue. Comme tout à l’heure, il écarquille ses grands yeux verts quand il s’aperçoit qu’il est toujours affublé de s on polaire rouge sans manches : son uniforme de la station-service.