Le Héros obligatoire

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Français
126 pages
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Description

A Agranta, Andrea, ingénieur dans une usine de produits électroniques dirigée par un général, était en train d'organiser un système politique semblable au système italien : un soi-disant compromis "historique" entre catholiques et communistes, en s'associant à un groupe d'ouvriers presque révolutionnaires. La série d'aventures -le pseudo- amour d'Andréa pour Hélène, son amitié ambiguë pour le général- réunit l'attachement du héros du roman à l'Auteur et l'attachement de ce dernier à la France où il avait vécu pendant plus de dix ans, en apprenant à connaître et à aimer la liberté.

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Publié par
Date de parution 01 juin 2009
Nombre de lectures 39
EAN13 9782296671935
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0073€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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Dans certaines pages le lecteur pourra être induit à
confondre Agranta avec le Brésil. La ressemblance
est casuelle, même si je connais bien ce pays que j’ai
visité maintes fois pour des raisons inhérentes à
mon travail de médecin. J’y ai toujours été accueilli
avec libéralité et sympathie pour lesquelles je
renouvelle ma gratitude.

G.R.

I

LA TOUR MALADE

L’histoire commença ainsi, à la cantine, observant la
tour par la fenêtre, Pietro dit :
« Cela fait des jours qu’elle ne fonctionne pas :
qu’estce qu’elle a ? »
« La tour ? » répondit Andrea en souriant, « Qu’est-ce
que tu veux qu’elle ait? Elle est peut-être malade, il faut la
soigner. Il est bizarre que ma section n’ait pas été informée
officiellement. »
Ils continuèrent à en parler après le repas.
« Jeveux m’en occuper personnellement; je vais
même y monter tout de suite. »
« Fais attention, » dit Pietro. « Il paraît qu’à la direction
il y a un ordre écrit provenant directement d’Estela : ne pas
agir jusqu’à l’arrivée des techniciens de Stockholm.» Puis il
ajouta, soudainement inquiet: «Tu ne peux rien faire sans
autorisation. »
« Jesais ;mais qu’en savent-ils à Estela de la tour?
Nos machines, c’est nous qui les connaissons, nous sommes
leur cerveau. Je vais quand même donner un coup d’œil en
haut et demain je téléphone à Santi. »
L’heure de fermeture était passée depuis longtemps
lorsque Andrea se décida à descendre de la tour. Pietro
l’attendait à l’entrée du grand bar en face des grilles de
l’usine ; dès qu’il le vit, il alla à sa rencontre. Andrea semblait
satisfait.
«Le problème, c’est de trouver les trous
d’infiltration. »
« Ecoute,Andrea, j’ai téléphoné à Santi. Il paraît que
la chose est directement gérée par le général. A ce point il
vaut mieux que tu demandes d’être reçu immédiatement. »
« D’accord, mais avant allons boire quelque chose. »
Le bar était bondé d’ouvriers et d’autres employés.
Pietro et Andrea réussirent cependant à s’approcher du
comptoir. Pietro revint sur l’argument.
« Fais attention. »

« Maistu plaisantes ou quoi? Je suis ingénieur dans
cette usine, oui ou non ? J’ai donc le droit, le devoir même,
de m’occuper de la tour. L’autorisation viendra après. Du
reste le général même a dit plusieurs fois que ces
bureaucrates extrémistes lui faisaient horreur. »
Un jeune militaire, assis sur un tabouret près du leur,
intervint légèrement mielleux.
« Vousen êtes vraiment sûr, ingénieur? Le général
vous a dit personnellement ces choses-là ? »
Andrea le dévisagea pendant quelques secondes: très
maigre, impeccable, les cheveux blonds coupés en brosse ; il
portait des lunettes de soleil encerclées d’or. Il lui répondit
sans gentillesse :
« Dequoi vous mêlez-vous? Je ne vous connais
même pas. »
Pietro paya, serra le bras de Andrea et l’entraîna vers
la sortie.
« Faisattention. Le monde est plein de personnes
malveillantes. »
Andrea remonta sur la tour le lendemain, il y retourna
ensuite chaque jour, y travaillant comme un forcené, même
le dimanche et souvent jusqu’à des heures tardives. En un
peu moins d’un mois, les causes de la panne avaient été
découvertes et la machine fonctionnait déjà, même si c’était
à un rythme réduit. Andrea commença à préparer un projet
pour la réparation définitive. Il invita Pietro et d’autres
collègues au bar et fit déboucher une bouteille de mousseux.
« J’ysuis arrivé. Maintenant je suis prêt à recevoir les
fleurs du général. »
Mais c’est une amende qui lui arriva, accompagnée par
une précise demande d’excuses pour son comportement
inconvenant tenu aux égards de la Direction de l’usine. Sans
aucun doute un beau cadeau de la part de ce maudit petit
officier rencontré dans le bar. Andrea écrit une lettre de
proteste au général et téléphona au directeur Santi en lui
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communiquant qu’il n’avait aucune intention de s’excuser.
Santi avait éclaté de rire.
« Maisqu’est-ce que c’est que cette histoire? Allez,
sois tranquille : je m’en occupe ! »
Cependant, après un mois, suivit une sommation : s’il
ne s’excusait pas avant dix jours, il serait suspendu de ses
fonctions. Il la reçut un matin au petit déjeuner.
« Ça doit être une blague. Est-il possible que personne
ne parle de mon travail pour la tour et que ce soit du
domaine public ? »
Maria se leva, se pencha sur lui en parlant sur un ton
persuasif.
«Ne serait-il pas mieux que tu l’écrives cette lettre ? Tu
comprends bien qu’ils se moquent de la machine ceux-là,
seul leur prestige les intéresse. »
Andrea répondit sèchement :
« C’estabsurde. Absurde et injuste. C’est pour ça que
je ne veux pas m’excuser. »
Il y alla au contraire et se dirigea immédiatement vers
la tour. Un soleil oblique amoncelait à la cime de la machine
une clarté opaque, de gros oiseaux voltigeaient, semblaient
glisser sur sa peau exsangue jusqu’au jour précédent;
aujourd’hui son cœur recommençait à battre, la vie animait
ses mécanismes.
Andrea s’attarda au bureau pour téléphoner à Santi. Le
numéro était occupé. La pensée de Santi l’attendrissait
presque. Il l’avait rencontré juste une semaine auparavant, lui
avait offert une eau-de-vie.
« Elle m’est arrivée hier d’Italie. »
« Ah! bon ? ».
« J’ai de la famille là-bas ; je suis Italien d’origine. »
Andrea subissait le charme du directeur technique.
Son regard le séduisait, paradoxalement direct et fuyant, qui
mettait comme en garde contre une intelligence mélangée à
de l’affection. Dans l’esprit de Santi, compliqué, allusif,
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craintif vis à vis du pouvoir, la gemme du bon sens était
cependant presque toujours présente pour qui savait la
chercher. Comme une honnêteté involontaire. En fin de
compte, Santi s’intéressait à la juste cause, il savait évaluer la
qualité du travail. Il avait ri aussi de la sommation.
« Mais Santi, c’est un ultimatum. Ils m’ont donné juste
dix jours de temps. »
« Mais, tu dois t’en foutre ! »

Pietro prit dans sa poche une feuille froissée et la
tendit à Andrea :
« C’est Cestis qui l’a fait. J’ai réussi à me procurer une
copie de sa lettre de dénonciation. »
« Je ne comprendrais jamais pourquoi Santi s’en sert. »
« Maissi, c’est lui qui a tout organisé! La lettre, c’est
lui qui l’a dictée à Cestis, on reconnaît son style. Quelle
canaille ! il l’a fait envoyer directement par Cestis au général,
sans qu’elle passe par lui selon la voie hiérarchique. Ainsi, il a
évité d’être impliqué. Je t’ai toujours dit que tu avais tort de
te fier de Santi. Il reste toujours du côté du pouvoir. »
Andrea lui rendit la feuille.
« Mais non. Il l’a fait par paresse, » dit-il péniblement.
« Santi fait tout par paresse ou mieux encore, ne fait rien. »
Puis tout à coup il se leva pour lui téléphoner. A
travers la porte vitrée de la cabine, il fit signe à Pietro de le
rejoindre. Il lui passa le récepteur.
« Excuse-toi, » disait Santi joyeusement. « Ne t’en fais
pas, je vais arranger tout ça. Mais quels cons ! »
Andrea raccrocha pensif avec la sensation désagréable
d’avoir perdu son temps, d’avoir contraint inutilement Santi
à mentir. Au fond, les lettres, les coups de téléphone, les
colloques :quelle perte d’énergie! Aucune décision de la
bureaucratie, pour absurde ou criminelle quelle soit, ne sera
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