Le loup les déshabille

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204 pages
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Description

Voici deux copines qu’il n’aurait jamais fallu contrarier. Voici une sorcière, un gars dont on ne vous raconte pas ce qu’il fait, un papa vivant, un papa mort, deux enfants et un invité surprise. Le tout bien torride très poétiquement.
Cette nuit-là, une sorte de loup s’est évadé d’un vague jardin zoologique. S’amorce alors un tourbillon de faits brossés, souvent dans la pénombre, qui va nous placer bien en porte-à-faux entre le conte cruel, le roman de mœurs et le récit d’atmosphère.
Le monde d’Anne Leurquin est un monde où les crédules s’auto-envoûtent, deviennent leur propre proie. C’est un monde ordinaire, banalisé mais, surtout, subtilement sensualisé.
C’est aussi un monde rural mais moderne. Il y a des portables, des véhicules 4X4, de beaux lits tendance avec boutis, des appentis de fermes, des poulaillers, des chevaux que l’on monte, des curés de village blasés, de vieilles jeteuses de sort trépidantes, des clochards sylvestres, des convives inamovibles au café du coin, des enfants espiègles, des maris aux abois et des épouses qui tendent à… devenir absentes ? Chasser ?
Ce monde (notre monde, en fait), Anne Leurquin nous l’esquisse comme si elle le dessinait pour la première fois. Il nous est livré avec beaucoup de poésie, de charme, de faconde, souvent en de courts paragraphes vifs et hachés.

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Date de parution 19 mai 2013
Nombre de visites sur la page 27
EAN13 9782923916675
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0026 €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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Le loup les déshabille
ANNE LEURQUIN
© ÉLP éditeur, 2013 www.elpediteur.com elpediteur@yahoo.ca
ISBN : 978-2-923916-67-5
Conception de la couverture: Allan E. Berger
à partir d’un dessin de: Anne-Claire Thevenot Carnets temporelshttp://acth.over-blog.com/
Polices libres de droit utilisées pour la composition de cet ouvrage : Linux Libertine et Libération Sans
ÉLP éditeur, le service d’éditions d’Écouter Lire Penser, un site dédié à la culture Web francophone depuis 2005, vous rappelle que ce fichier est un objet unique destiné à votre usage personnel.
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C’est l’heure où les lumières tombent et restent dans les arbres. La lune, pleine, est presque ronde. Des nuages passent sur son ventre, très vite. Les animaux des bois s’arrêtent, pétrifiés. Ils écoutent. La lune roule sa lumière diaphane. Les hommes se laissent hypnotiser par sa lumière de rêve, fraîche, comme provenant d’un cours d’eau absolument silencieux.
Dans le zoo, une bête en cage essaye de courir, ses pattes se croisent au galop. Sa fourrure danse autour de son corps. Ses yeux sont fixes et ronds comme la lune. Un bruit et une odeur femelle lui parviennent. Alors la bête s’immobilise et hurle. o0o « Tu vois qu’on a eu raison de s’appeler ! » Elvire se jette sur Tristan et l’embrasse encore. Leurs dents se cognent, leurs respirations s’embrasent et se confondent. La fraîcheur de leur bouche les console de cette envie qui les torture depuis des jours. Ils restent là à se boire, à se griffer, à s’interdire d’aller jusqu’au bout. Jusqu’où ? Puis, après des siècles sans entrouvrir les
yeux, Tristan se redresse, regarde Elvire, décoiffée, en sueur et ironise:
« Tu me parles plus ?
― Personne ne m’a vue partir !
― Là, c’est sûr, on ne va pas te reconnaître ! Étale un peu. »
Confiante, Elvire étale son maquillage de prostituée débutante. « C’est mieux ! » Elvire est perplexe. Sa bouche s’entrouvre à nouveau. La jeune femme reste immobile sans comprendre. Tris-tan la regarde attendri, il sourit aux arbres derrière elle, puis lui prend la main pour la faire monter dans sa voi-ture. Il lui demande : « On va où… ? Dans la forêt ? Oui ? » Elvire ne répond pas.
Tristan change d’avis : « Et puis non ! » Elvire, contre, dans un murmure, comme si elle péné-trait encore sa bouche :
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« Oui… » La voiture de Tristan démarre et les pneus caressent la route, se collent le plus vite possible, dans une parfaite indifférence à l’espace et au temps. Le véhicule file, lon-geant des champs de lins. Chacune des milliers de plantes filiformes les regarde avec sa tête de bulle, comme des yeux de petites grenouilles étonnées, hypno-tiques, visionnant à travers de l’eau.
Griffonnés plus loin, des champs de blé. Le colza qui a tout perdu, son odeur et sa couleur, fortes.
Le jour décline et la nuit grossit, elle enfante un monde où les yeux ne voient presque plus rien, comme fermés quand on embrasse.
La lune devient plus ronde, elle enfle dans le ciel à mesure que les choses se posent en une pesanteur invi-sible dans les jardins et dans les cœurs. Quelqu’un éloigne la lumière du centre de la terre et dans la forêt. Il fait plus frais. Elvire se demande si elle a raison d’être dans cette voi-ture avec un homme qu’elle connaît à peine. Elle ne sait plus penser, seuls des flashes de sa vie la tiennent encore un peu en équilibre. Son mari, son fils, le chemin qui mène
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à sa chambre, une phrase de Charles, son mari, la sup-pliant : « Non, n’éteins pas la lumière ! Je veux te voir ».
Et la lumière se cache pourtant dans les entrailles de la terre, fouillées. Les phares stoppent net les animaux terrifiés sur la route, avant de les précipiter dans une course désordonnée.
La voiture avance toujours, elle file.
L’homme à côté d’elle semble ne pas douter. Elvire est heureuse de tout, même à l’idée de tout saccager, enivrée de bonheur. Tristan lui prend la main. L’amoureuse sou-haite qu’il ne la lâche jamais. C’est une coque douce qui la serre, comme une phrase en boucle qui lui dit de ne pas avoir peur de la nuit qui tombe, de ne pas craindre les hommes. Une main qui parle à une petite fille.
Cette nuit-là, la lune regarde. Tristan allume la radio. C’est un poème de Sylvia Plath : « ...et la neige rassemblant toute sa coutellerie flamboyante... ». Ils écoutent ivres l’un de l’autre, rien n’a d’importance. On annonce ensuite aux informations qu’un loup mâle vient de s’échapper du zoo et que plu-sieurs équipes de gendarmerie l’ont vu gagner la forêt.
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Tristan sourit et la cicatrice de sa joue se tend. Il éteint la radio, enfonce une cassette et une voix d’ange, celle de Julie Cruise vient les apaiser. Ce chant comme un mur-mure leur apprend que les mots lancés et aimés n’ont aucun sens, que seule la mélodie et la voix qui les caresse est vraie. Cette résonance leur fait croire que la nuit dure plus que le jour, que la main qui se referme dans l’autre est un pacte.
Ils ne se parlent plus, la voiture roule toujours et leur désir ne fait que durer comme les volutes de la voix, de la peau, du cœur qui s’entend. La voix, les pneus et la peau.
La voiture file, la voix de Julie Cruise ralentit, hésite, reprend comme après un sommeil.
Les veines de Tristan se gonflent. Elvire les voit, sur le poignet.
Tristan souffle sa fumée et le léger mouvement de ses lèvres lui plaît. Il aime être avec elle. Il aime davantage fumer avec elle.
Tristan tourne dans un chemin de terre. Soudain, la voiture cogne quelque chose, dessous. Elvire crie et lui demande ce que c’est. Tristan a juste senti une secousse
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et la rassure : pas une bête, c’était pas mou, sans doute une branche. Elvire lui demande de s’arrêter.
La nuit est tombée comme un piège, comme un drap jeté devant leurs yeux. Il lui dit de ne pas s’inquiéter et ralentit. De nouveau une secousse. Tristan rit, décou-vrant ses dents qui brillent avec la salive qui sert à l’em-brasser encore et encore, avec son odeur enivrante et juste avant, ses lèvres qui glissent sur elle, son visage et cette douceur faite de ses yeux fermés contre ses yeux fermés, sa respiration qui articule des sons de désir.
La voiture va s’arrêter. Ils s’arrêtent et sortent dans la forêt. Elvire est triste d’entendre la musique cesser. Mais la main la reprend et la soulève, lève son corps, soulève ses cheveux. Ils sont caressés plus loin par les fougères qui les portent comme de l’eau. Les arbres, ces grands voyeurs, balancent doucement leurs épaules et agitent le bout de leurs doigts, soudain chatouilleux aux oiseaux qui viennent aussi regarder ce qui va se passer au sol.
La fraîcheur entre dans leur bouche à mesure qu’ils avancent toujours plus loin dans la forêt qui va les tenir cachés ; les bras des arbres font un écran et les feuilles chahutent pour brouiller la lumière de la lune.
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Tristan soudain la couche et pose sa bouche sur son corps. Les vêtements se laissent faire, ils roulent et se mélangent aux feuilles. Tristan lui parle. Il lui dit que lors-qu’il la tient dans ses bras, il n’a pas l’impression d’être sur cette terre. Elle l’écoute. La bouche de Tristan cesse les mots et la piège, plus bas, là où elle va hurler sans que rien ni personne ne puisse l’arrêter, sauf la main de Tris-tan sur ses cheveux, ses yeux, son cœur caché et sa peau pleine d’épines, de feuilles, de terre, de lui.
Cachant timidement ses imperfections, la lune montre des tâches ombrées de gris, des fossés énormes, sûrement. Tristan s’enivre encore des minutes miraculeuses pen-dant lesquelles,rien n’est encore engagé. Aucun pacte. Aucune mémoire. Il aime cette légèreté sur le corps d’El-vire, cette permanence, cet accord tacite. Comme assis sur le premier barreau d’une échelle, ils restent là, sans s’engager, à se respirer, étendus au milieu de la boue et de l’humus, avec la lune en auréole. La bête échappée se sert de sa lumière pour regarder. Son poil brille, ses yeux avancent.
Elvire libère un cri car on ouvre son corps, elle donne une voix à cette chair qui la connaît maintenant.
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Les chevreuils sortent des fourrés, une odeur de pré-dateur se rapproche. Vite.
Alors, les doigts d’Elvire s’agrippent à Tristan, comme si elle faisait une chute dans le vide.
Plusieurs fois. Respirant fort, incapable de reprendre son souffle. Le ventre se gonfle par saccades. Derrière les fourrés, à une dizaine de mètres, des pattes se soulèvent. Elvire suffoque. Tristan dégage son bras pour retrou-ver la main d’Elvire et reste là, à attendre qu’elle retrouve son calme. Sans un mot, sans un seul geste.
La lune essaye de se frayer un chemin, là-haut. La bête se rapproche. Elle voit dans la nuit. Le sang d’Elvire bat moins vite près des poignets. De ses doigts, une chaleur colorée s’est échappée. Elle le regarde indifférente, maîtrisant la joie qui l’assiège. Tris-tan lisse alors ses longs cheveux en arrière, précieuse-ment, mémorisant ses tempes du bout des doigts. La jeune femme tend à peine ses muscles temporaux. Le visage est sans expression, mais, d’une façon impercep-tible, le mouvement des joues, puis des lèvres se referment sur lui.
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