Le pain de Guillaume
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Description

Guillaume Tremblay est un jeune apprenti boulanger, chassé de sa seigneurie de l’Île-de-France. Vagabondant jusqu’à Paris, il y rencontre un homme dont le fils est parti dans la colonie française d’Amérique. Il s’embarque vers le Nouveau-Monde malgré sa peur. À sa descente du bateau, les autorités l’assignent au bourg de Trois-Rivières en lui conférant le titre de maître boulanger. Les années passent, Guillaume cuisine chaque jour un pain délicieux. Mais il souffre de la grande pénurie de la Nouvelle-France : le manque de femmes.
Et voilà qu’un jour le bon roi de France envoie au Canada des jeunes femmes sélectionnées avec soin, dans le but de les voir prendre époux rapidement. Guillaume se marie et confie à Jeanne, son épouse, la recette de son pain en lui faisant jurer que, quoiqu’il arrive, leur premier fils devra devenir boulanger. François naît quelques mois après le décès de Guillaume.
François devient boulanger à l’île d’Orléans. Il est ensuite appelé à remplacer le boulanger de Trois-Rivières et Jeanne, mourante, s’enivre d’une odeur
qu’elle n’avait jamais oubliée : celle du pain de Guillaume.
Ce troisième roman de près de 400 pages est présenté en deux parties : l’une
masculine (Guillaume) et l’autre féminine (Jeanne). La forme est classique, avec une narration à la troisième personne et des dialogues. Du point de vue historique, ce roman respecte beaucoup les conflits entre les Français et les peuples iroquois, présentant avec rigueur les moeurs de ces gens. La seconde partie du texte est nettement un roman d’amour, de la part d’une femme ne pouvant vivre aux côtés de celui qu’elle aime. Des personnages très bien définis et attachants. Un roman plein de rebondissements, fidèle à la vie sociale française (les trois ordres).

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 23 novembre 2015
Nombre de lectures 5
EAN13 9782897262297
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0172€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Première partie L’espoir de Guillaume
AVRIL À JUILLET 1635 Guillaume Tremblay, dit le Poltron
G uillaume Tremblay sent son estomac se contracter et les membres de son corps fondre. Il s’écroule et vomit, avant de s’évanouir en un râle mortuaire, sans avoir eu le temps de remercier Dieu pour ses seize années de vie. Un mousse, de mauvaise humeur, nettoie le dégât tout en insultant le corps inerte de Guillaume. Il le ranime en passant sur son visage le chiffon imbibé de ses vomissures.
Guillaume se demande où il se trouve, avant de se rendre compte que son cauchemar, entrepris il y a déjà six semaines, se poursuit sans cesse au rythme étourdissant des vagues frappant le vaisseau. Il tangue, ses voiles claquent, le soleil impitoyable frappe le pont. Des marins entourent le mousse et s’amusent autant que lui de la faiblesse de ce peureux. D’ailleurs, depuis le départ, l’équipage n’a pas hésité longtemps avant de l’affubler du sobriquet « dit le Poltron », comme une particule de noblesse au bout de son nom – Tremblay – qui déjà, à lui seul, évoque le tremblement d’un homme sans courage.
Un lieutenant de bord disperse les matelots en les qualifiant de fainéants. Du bout de sa chaussure, il pique les côtes de Guillaume, qui réclame à voix éteinte la présence d’un prêtre et d’un chirurgien. L’homme empoigne Guillaume par le cou et lui maugrée son mépris dans un patois qu’il n’arrive pas à comprendre. Il le lève du sol et le pousse vers un mat, où le jeune homme s’accroche en implorant la miséricorde du Tout-Puissant. Le lieutenant le fait fuir en approchant d’un pas très décidé.
Guillaume rejoint sa couche, dans la sainte-barbe, où il se cogne contre tout. L’odeur d’urine et de vomissure lui donne un haut-le-cœur, alors qu’il pose sa tête sur son traversin humecté d’eau salée et des sueurs de son propre désespoir. À la vue des poux jouant à saute-mouton, il se redresse aussitôt et se frappe le crâne contre le bois de la couchette supérieure. Deux hommes entrent en riant fort des histoires drôles qu’ils se racontent. Ils louchent méchamment vers Guillaume, comme s’il était un intrus morose dans leur joie. Ils sont fatigués des plaintes de ce jeune homme, de ses hurlements nocturnes, de ses prières incessantes et de la peur de ce gaillard pourtant costaud, alors que la plupart d’entre eux paraissent plus petits et moins musclés. Sentant leur mépris, Guillaume fait semblant que tout va bien. Tout cela devient tellement embarrassant ! Même les rares femmes de la traversée rient en douce de sa faiblesse, lui dont le physique pourrait attirer leur chaste admiration.
En retournant sur le pont, Guillaume est accueilli par les sifflements moqueurs de deux mousses : « Guillaume Tremblay, dit le Poltron ! Guillaume Tremblay, dit le Poltron ! » Le jeune homme ignore leurs railleries. Après avoir avalé sa salive, il approche du rebord du navire pour regarder courageusement droit devant lui. L’horizon est éternellement le même depuis toutes ces semaines. Parfois, la mer s’immobilise et le Saint-Jacques y semble cloué. Il n’y a pas longtemps, le navire était demeuré sur place pendant trois jours, alors que les voiles refusaient de bouger et que le soleil accablait tout le monde. Les matelots communiquaient facilement à voix normale avec leurs confrères des trois autres vaisseaux de la traversée, comme s’ils ne formaient qu’un seul bâtiment. Guillaume se souvient surtout que la mer s’était déchaînée après cette accalmie insupportable. Les vents diaboliques avaient éloigné les quatre navires l’un de l’autre et les vagues pénétraient facilement jusqu’à sa couchette. Personne n’a pu oublier ces tourments, accentués par les cris insupportables du poltron.
Guillaume a perdu la notion du temps et de l’espace. Il ne sait plus trop si c’est le matin qui berce le navire ou si ce point dans l’infini, droit derrière lui, est sa chère France qu’il a bêtement quittée. En imaginant qu’il s’agit bel et bien de la France, il rêve à sa pauvre défunte mère Madeleine, à son bon maître Barthélemy Bertiaut et à la douceur du visage de Marie Ponsart, qu’il ne reverra plus jamais à cause de la méchanceté de son seigneur.
On lui a dit que les circonstances de la mort de son père n’ont jamais été élucidées. La disparition mystérieuse de l’homme est survenue alors que Guillaume était dans le ventre de sa mère. Il n’en fallait pas plus pour alimenter les ragots des serfs affirmant que Guillaume était un des nombreux bâtards du seigneur. N’avait-il pas la réputation d’être très près de ses paysannes, même de celles unies par le sacrement du mariage ? Ne pouvant travailler aux champs, la jeune femme est devenue blanchisseuse au château. On dit qu’à son décès tragique, elle portait un des autres enfants illégitimes du seigneur. Cette femme dévote et en bonne santé n’est certes pas tombée par accident dans ce puits…
Orphelin à neuf ans, Guillaume a été recueilli comme apprenti par Barthélemy Bertiaut, à qui Dieu n’avait pas donné la chance d’avoir un fils pour assurer sa descendance à la boulangerie du village. En plus de lui enseigner son art, le brave homme l’a éduqué et nourri avec la tendresse d’un père. Attentif, dévoué et soumis, Guillaume a appris très rapidement les mystères du miracle quotidien du pain. Le vieux Barthélemy n’avait pas à s’inquiéter : jamais les habitants de la seigneurie ne manqueraient de bon pain.
Quand Barthélemy est mort, attaqué par des brigands ayant réussi à s’infiltrer au village, le seigneur n’a pas voulu faire confiance à Guillaume, jugé trop jeune, à quinze ans, pour devenir maître boulanger. Bien que le vieux boulanger le considérait comme compagnon, Guillaume n’avait pas encore produit le chef-d’œuvre qui lui permettrait d’obtenir le titre de maître. Le seigneur s’était donc mis à la recherche d’un boulanger ou d’un compagnon un peu plus âgé. En attendant, Guillaume préparait le pain chaque jour, sans que nul n’ait à se plaindre de sa qualité.
Guillaume n’avait pas tout de suite compris pourquoi les chevaliers du seigneur étaient venus l’arrêter pour l’enfermer dans le cachot du château. Indisposés par le pain de la veille, le seigneur et sa dame priaient chaque saint du paradis pour que le Tout-Puissant n’emporte pas leur fils unique, gravement malade après avoir englouti le pain de ce même repas. Chaque jour, le seigneur venait narguer Guillaume, lui jurant de le tuer de ses propres mains si son fils trépassait. En cas de guérison, Guillaume serait à jamais banni de la seigneurie.
Seul au fond de sa misérable prison, Guillaume priait sans cesse la Vierge, lui demandant de le délivrer de ce destin. Quand il cessait ses litanies, le jeune homme essayait de comprendre ce qui avait bien pu se passer. Soudain, il s’était souvenu de la harangue vindicative d’un paysan, accusant le seigneur d’avoir engrossé sa fille de quatorze ans. Or, c’était précisément ce laboureur qui, la veille, avait livré un sac de farine. Pour se venger, cet homme avait-il voulu empoisonner le seigneur et sa famille ? Et Guillaume payait pour son odieuse hardiesse ? Le seigneur ne voulait pas entendre cette explication. Seul le boulanger, cuisant le pain, pouvait juger de la qualité de la farine du moulin. S’il n’avait pu déceler le poison, Guillaume se trouvait ainsi complice. Insistant trop, un chevalier avait mis le garçon aux fers pour lui administrer cinq coups de fouet. Humilié, affamé, affaibli, Guillaume avait été libéré dix jours plus tard, maudit par son seigneur et banni du seul lieu connu depuis toujours. Éconduit aux limites de la seigneurie, le pauvre ne voyait devant lui que l’infinie profondeur de la forêt habitée par des brigands et des démons.
Le tambour du navire tire Guillaume de ces pénibles souvenirs. Les passagers, à jeun depuis leur réveil, ne tardent pas à se réunir sur le pont. Le cuisinier leur distribue un peu de riz et des biscuits. Guillaume grignote sans appétit, alors que le vaisseau se remet à tanguer avec plus de vigueur. Il regarde du coin de l’œil les officiers supérieurs se délecter de leur pain sec et se sent prêt à tous les crimes pour en posséder une miche. Comme tous les autres, Guillaume n’en peut plus des biscuits, du riz, du mauvais fromage ou des légumes fanés.
Les passagers sont presque tous des soldats dans la force de l’âge, désignés pour accomplir leur devoir pendant trois années dans cette colonie baptisée Nouvelle-France. Comme s’il pouvait y avoir une autre France au-delà de cette mer parfois impitoyable ! Puis, quelques pères jésuites, désireux d’apporter la foi chrétienne aux indigènes de cette contrée mystérieuse. À leurs côtés, quelques engagés par une compagnie du roi pour rapporter des fourrures au pays. Enfin, cette curieuse famille Baudoin, avec le père, la mère et trois petits enfants. Guillaume ne peut s’imaginer pourquoi ces braves gens s’embarquent volontairement et en toute conscience vers ce nouveau monde. La fillette de la famille doit avoir treize ans, rappelant involontairement à Guillaume la beauté de sa douce Marie Ponsart, d’autant plus qu’elle porte le même prénom.
Jadis, aussitôt parti de la seigneurie, Guillaume avait tenté de rejoindre Marie par un boisé. Les chevaliers, ayant songé à cette éventualité, l’avaient aussitôt mis en joue. À la seconde près, Guillaume s’était enfui, s’égarant dans la forêt, perdant quelques heures à retrouver le chemin qui le mènerait il ne savait trop où. La nuit approchait et l’affligé pensait sans cesse aux brigands, aux loups et aux diables. Effrayé, enfin libre de pleurer, il marchait malgré le sommeil, pensant à Marie.
Son bon maître Barthélemy lui avait permis, une fois par mois, de quitter la boulangerie pour faire la cour à cette simple fille de paysan. Quelles heures extraordinaires à rire, parler et marcher, à se prendre encore pour des bambins. Suite à la sixième rencontre, Guillaume lui avait parlé de mariage. Après avoir acquis son titre de maître, il y aurait des célébrations aussitôt la permission du seigneur et des parents obtenue. Marie, folle de joie, lui avait sauté dans les bras en pleurant de bonheur. Ils s’étaient alors embrassés. Ce geste porteur de promesse faisait battre le cœur de Guillaume. Il aurait une descendance, un fils qui, à son tour, deviendrait son apprenti, puis son compagnon et maître boulanger, perpétuant ainsi la science culinaire de monsieur Barthélemy.
Exténué, Guillaume s’était écroulé près d’un arbre pour s’endormir à la douceur du souvenir de ce baiser partagé avec Marie. La dureté du réveil ! Il n’était plus rien : un serf sans seigneur, un compagnon sans maître, un garçon sans parents et un amoureux qui ne reverrait plus jamais sa promise. Après avoir marché pendant deux jours, Guillaume avait atteint la seigneurie voisine. Entrée refusée ! Déjà trop de paysans et leur boulanger toujours dans la vingtaine… Revoilà Guillaume sur la route, sans ne jamais rencontrer personne, comme si le Perche n’était qu’une immense forêt noire. Au domaine suivant, l’accueil avait été plus favorable. Guillaume s’était rassasié avec empressement. Il avait pensé à Paris. Plusieurs prétendaient que cette forteresse contenait mille fois la population d’une seigneurie. Tant de voyageurs confirmaient cette rumeur farfelue qu’il ne pouvait en être autrement. Dans un tel cas, le jeune homme aurait de fortes chances de rencontrer un bon maître boulanger afin de terminer son apprentissage, lui permettant, par la suite, d’offrir ses services à des seigneurs qu’il aurait le temps de choisir comme il faut.
Sur le navire, la jeune fille de la famille Baudoin approche de Guillaume et, de sa voix affaiblie, lui demande de faire preuve de bon cœur et de lui donner la moitié de son biscuit, car son petit frère semble très malade. Guillaume demeure de marbre devant ces grands yeux aussi jolis que ceux de Marie. Au moment où elle rebrousse chemin, il la rattrape et lui offre son biscuit. Guillaume ne voudrait pas qu’un enfant innocent trépasse de la faim ou de maladie. Déjà que depuis le départ, les tambours des quatre vaisseaux ont tonné en même temps que les prières, jetant au gouffre de l’océan une dizaine de corps qui n’ont pu résister à la dureté impitoyable de la traversée.
Chaque soir, Guillaume demande grâce à Dieu, car lui seul sait si cette nuit sera sa dernière. Il tente de s’endormir sous les plaintes des passagers et leurs toussotements alarmants. D’autres ont su s’accommoder de cette vie. Guillaume se sent étourdi, alors que le Saint-Jacques louvoie plus que d’habitude. Des vagues se fracassent contre la coque et l’eau glacée s’infiltre sur le plancher de la sainte-barbe. Le jeune homme ferme les yeux, tente de ne pas entendre ce que racontent les matelots de nuit sur le pont. Deux heures plus tard, tout le monde est réveillé. Ceux qui ne crient pas prient à haute voix. Des éclairs diaboliques zèbrent le ciel, alors que le vaisseau est ballotté comme un vulgaire coquillage. Guillaume sent son heure venue et ne peut se résoudre à croire qu’il a volontairement signé pour ce voyage.
Il se souvient que n’ayant pas de lettre de son seigneur, ni d’autorisation de quiconque pour franchir les murs de Paris, Guillaume s’était réfugié dans le faubourg. Mort de faim et affaibli par tant de journées de marche, il s’était affaissé près du mur d’une maison, sans que personne ne le remarque. Pourquoi s’émouvoir d’un vagabond et d’un mendiant de plus ? Les autorités parisiennes viendront sûrement le chercher pour le mettre au cachot. Guillaume ne pouvait croire que quelques semaines plus tôt, il tenait la main de Marie et avait le respect de maître Barthélemy. Dans quelques années, il serait le boulanger de la seigneurie, l’homme le plus important après le seigneur et le curé. Il aurait épousé Marie et il enseignerait son métier à son premier garçon, avec la même attention que son bon maître. Le voilà parmi les immondices d’un faubourg de Paris, sur un pied d’égalité avec les rats et les porcs.
Le matin suivant, un vieillard lui avait secoué l’épaule. Constatant le piètre état de ce garçon pourtant robuste, l’homme s’était pris d’une grande pitié pour lui. « Venez partager mon pain. » Voilà aussi quelques vêtements propres et une bonne couchette. Maître cordonnier, Jean Nepveu racontait sa vie à Guillaume, véritable reflet de l’existence qu’il espérait pour lui-même. Après la création de son chef-d’œuvre, il était devenu un cordonnier très apprécié à Paris. Il avait épousé une fille de bonne condition, qui lui avait donné quatre garçons et trois filles. Une de celles-ci était devenue religieuse et maître Nepveu avait pu rendre hommage à Dieu en donnant son plus jeune fils à des moines. Les deux autres filles avaient épousé des hommes de qualité. Et les trois garçons ? Cordonniers ! L’un de ceux-là, tellement apprécié des Parisiens, avait décidé d’ouvrir une nouvelle boutique dans le faubourg. Depuis, il y habitait avec son père, qui passait une belle vieillesse à parler à tout un chacun, à parfois donner un conseil à son fils. Ils habitaient le faubourg sans crainte des pillards. Guillaume avait constaté que ce faubourg était beaucoup plus grand que les seigneuries du Perche. Suivant cette logique, le jeune homme imaginait l’immensité de Paris.
Le vieux Jean avait tout de même avoué à Guillaume que les corporations étaient de plus en plus sévères pour juger le chef-d’œuvre de chaque compagnon, hésitant à décerner le titre de « maître ». C’est ainsi que son avant dernier fils avait décidé d’émigrer en Nouvelle-France, dans une ville du nom de Québec, où il avait pu devenir maître sans l’approbation de ces messieurs de Paris. Guillaume n’avait jamais entendu parler de la Nouvelle-France. Ce nom lui-même le faisait sourire. « Au-delà d’une grande mer, Sa Majesté a fondé une colonie sur un continent encore sauvage, mais d’une richesse telle qu’elle deviendrait rapidement un royaume aussi puissant que la France ! » Au-delà d’une grande mer ? pensait sans cesse Guillaume. Il avait toujours cru que des dragons et des créatures diaboliques habitaient le bord de la Terre et que nul navigateur ne pouvait songer à se jeter dans l’abîme aux confins de l’océan. Telle était l’histoire effrayante souvent racontée par son bon maître Barthélemy.
Guillaume n’avait guère prêté attention à ce récit fantaisiste. Respecté à Paris, maître Jean avait aidé le jeune à pénétrer à l’intérieur de la ville, après une enquête d’un lieutenant de police. Un compagnon boulanger de son âge, avec son physique, n’irait certes pas joindre les rangs de cette peste de mendiants rendant les rues de Paris dangereuses. C’est ainsi que, le cœur rempli d’espoir, Guillaume croyait commencer une nouvelle vie.
La réalité du présent est moins enchanteresse, alors que les aliments ont été avariés par l’eau salée qui s’est infiltrée dans la cale. Les passagers, habituellement à l’écart du travail des matelots, sont appelés à prêter main-forte pour rejeter cette eau à la mer. Aussitôt qu’un rat file entre les jambes de Guillaume, celui-ci s’évanouit. Les matelots ont le goût de le maintenir sous l’eau afin de se débarrasser de ce poltron inutile. Les jours suivants, si chauds, voient beaucoup de passagers atteints de fièvres inquiétantes, inspirant les pères jésuites à de multiples prières. Cinq jours plus tard, le tambour bat pour ce petit garçon à qui Guillaume avait donné un biscuit. Sa famille pleure sans cesse, rendant très émouvante la cérémonie. Le corps se perd dans les entrailles de l’Atlantique, accompagné d’un religieux, de deux engagés, d’un soldat et d’un mousse.
Jamais ils n’arriveront dans ce pays lointain ! Cette contrée de misères et de dangers perpétuels ! Le cordonnier Jean avait confié à Guillaume que cette Nouvelle-France était peuplée de quelques indigènes, mais ni lui ni le commandant du Saint-Jacques n’avaient osé lui dire l’effroyable vérité. Il y a deux semaines, profitant d’un temps d’accalmie où les voiles du navire étaient tragiquement immobiles, les matelots avaient beaucoup moins de tâches à accomplir. Belle occasion pour parler un peu avec les passagers. Un vieux matelot édenté avait alors raconté la vérité à Guillaume Tremblay, dit le Poltron. Cet homme en était à son dixième voyage en Nouvelle-France. Tous ses navires avaient mouillé dans le port de Québec et il avait séjourné à quelques occasions dans ce bourg. « Les Sauvages de la Nouvelle-France ? Si les serviteurs de notre roi en parlaient comme il se doit, personne ne mettrait pied sur un vaisseau en direction de cette terre maudite, dont le diable ne voudrait même pas pour élargir son royaume ! » Selon ce matelot, parlant à cœur ouvert à Guillaume, ces primitifs de la Nouvelle-France n’ont de forme humaine que leurs deux jambes, le reste de leur physionomie n’étant que repoussantes boursouflures au-delà de toute imagination. Ils ont trois bras, tous très longs, une peau verte écaillée, une immense bouche d’où sort une langue reptilienne, et un seul œil, injecté de sang noir. Ils peuvent détecter des lieues à la ronde les Européens dont ils dévorent la chair après avoir bu leur sang. Le matelot, tout simplement horrifié d’en parler, avait demandé à Guillaume combien de sujets revenaient en France. Il ne pouvait répondre à cette question. Cet homme savait mieux que quiconque : « Personne ne monte sur les vaisseaux quand nous repartons pour la France ! » Ils ont, pour la plupart, été anéantis par ces indigènes. Le roi n’envoie dans cette colonie que les mauvais sujets, les sots, les traîtres et les brigands. Comment un matelot de son expérience pourrait-il mentir, d’autant plus que ce récit lui avait donné des sueurs, le menant au bord des larmes ? Depuis, Guillaume a juré de se cacher à fond de cale dès le mouillage du Saint-Jacques à Québec. Ainsi, il pourra retourner en France sans être mangé par ces monstres. Croyant que son devoir était d’avertir discrètement les passagers les plus probes, on lui a ri en plein visage, l’assurant qu’il a été victime d’un mauvais plaisantin à l’imagination trop débordante. Guillaume, se sentant incompris et rejeté, met toute sa foi en Dieu pour le protéger de ces écueils. Malgré lui, il y a quelques jours, il a surpris une conversation entre le capitaine Laroche-Jacquelin et un enseigne, disant à voix basse que les Sauvages de Nouvelle-France étaient si terrifiants qu’ils dépassaient tout entendement.
Le vent renaît deux jours plus tard. Le vaisseau a été asséché, mais ces écarts de température ont avarié la nourriture, si bien que le chirurgien travaille avec autant de vigueur que les pères jésuites. Cette traversée se terminera dans les abîmes et si tel n’est pas le destin du Saint-Jacques , tout le monde sera dévoré par les Sauvages. Guillaume en tremble d’effroi. Plus que jamais, le visage de Marie, de sa mère et de son bon maître Barthélemy le réconfortent devant cette fin cruelle qui approche à chaque lieue franchie.
Parmi les joies de sa trop courte vie, Guillaume se souvient de son étonnement en découvrant Paris. Tant de gens en un seul endroit ! Militaires, artisans, commerçants, nobles, ecclésiastiques, tous se promenaient dans les rues tortueuses et nauséabondes. La joie régnait dans cette foule bigarrée, criarde et rieuse. On lui avait pourtant dit, depuis l’enfance, que les villes n’étaient que des lieux de malheur. Guillaume y avait vu des boulangeries énormes, mais chacune employait déjà plusieurs compagnons et apprentis. Il s’était rendu loger chez le fils du cordonnier Jean. Le jour venu, il parcourait les rues, à la recherche d’une tâche lui permettant de gagner quelques sols pour son pain quotidien. Malgré tous ces lieux de négoce et cette population dense, Guillaume avait joué de malchance. Personne ne voulait de lui et l’épouse du jeune cordonnier semblait contrariée de devoir abriter et nourrir cet étranger.
À la porte d’un cabaret, Guillaume observait un décrotteur à l’œuvre, jugeant que ce métier facile lui permettrait de subsister et de se louer une chambre chez un aubergiste. Armé d’un couteau et d’un chiffon, Guillaume s’était mis tout de suite à la tâche, sitôt la permission des autorités obtenue. Après un mois, il commençait à se sentir humilié de nettoyer les chaussures des gens de qualité qui le traitaient avec un mépris hautain, lui qui pouvait cuire le pain aussi bien que son maître Barthélemy. Offusqué de la lenteur de Guillaume, un vulgaire bourgeois l’avait bousculé en le traitant de vilain. Guillaume lui avait répliqué en criant: « Petite tête ! » Une heure plus tard, le malheureux garçon était au cachot avec des va-nu-pieds qui s’amusaient à assommer des rats avec des cailloux.
À sa libération, un mois plus tard, Guillaume ressemblait à un clochard. Des femmes riaient de le voir marcher, alors que des gentilshommes se moquaient de ses hardes misérables, avant de brandir le poing en se plaignant que Paris était infectée de la raclure des pires roturiers de France et que le roi devrait tous les envoyer dans les colonies. À cette remarque, Guillaume avait tourné le dos à Paris à toute vitesse, trouvant refuge chez maître Jean, pressé de lui parler de son fils installé à Québec. « La Nouvelle-France, vous me disiez ? Où je pourrais devenir un boulanger aussi respecté que votre fils cordonnier ? » Le vieil homme, pour le convaincre, lui avait fait la lecture de la dernière lettre de son garçon, arrivée depuis peu. « La Nouvelle-France…», avait pensé Guillaume en un soupir, suivi d’un très large sourire.
Cependant, le présent le rattrape : Alerte pour l’équipage ! Les tambours battent nerveusement et les passagers sont priés de demeurer dans la sainte-barbe. Les canons tonnent et les matelots s’agitent, pendant que les soldats tirent sans cesse. Il ne manquait plus que des corsaires au malheur de Guillaume ! Après une heure de combat, les quatre vaisseaux de Sa Majesté ont pu mettre en déroute les coquilles de ces bandits, non sans que le Saint-Pierre ait perdu cinq braves serviteurs. Épuisés par la bataille, les hommes de l’équipage n’ont pas le temps de se prélasser qu’une autre tempête gronde, au début de la nuit. Guillaume entend chaque écrou du navire craquer, pendant que les passagers s’agrippent à tout ce qui les entoure en poussant des plaintes stridentes. De nouveau, les barils de nourriture seront avariés et les fièvres de la faim feront de nouvelles victimes.
Le jour se lève quand la mer retrouve enfin son calme. Un des vaisseaux a été endommagé par la colère de l’océan. Quinze passagers arrivent sur le Saint-Jacques , alors que les navires jettent l’ancre, le temps d’effectuer les réparations. Le capitaine réunit tout le monde sur le pont et ordonne un rationnement des vivres. Personne n’ose maugréer, bien que la révolte et le découragement habitent plusieurs cœurs. Pour leur part, les marins hérissent chacun en qualifiant cette traversée de « banale ».
Guillaume se souvient qu’il y a si peu longtemps, après de longs mois de marche incessante, affrontant un hiver humide, il atteignait le port de mer de La Rochelle. Le long de sa route aventurière, il avait réussi à se nourrir grâce à la rare générosité de quelques serfs. Un seigneur l’avait même accueilli sur ses terres, ayant beaucoup entendu parler de cette colonie de la Nouvelle-France. Bien que primitive, elle offrait de grandes possibilités d’avenir pour un sujet de la force de Guillaume. « Il y a de l’or, des fourrures, des métaux et sans doute que ces terres nouvelles cachent le chemin menant aux richesses de l’Orient. » Il n’en fallait pas plus pour raviver le jeune homme du fol espoir d’une vie meilleure. Cependant, en arrivant à La Rochelle, Guillaume ressemblait à un gueux. Au port, il avait vite trouvé les autorités pouvant le renseigner. On lui avait même fait l’honneur d’un entretien avec le chevalier LaRoche-Jacquelin, capitaine du vaisseau Saint-Jacques , qui partirait pour la Nouvelle-France dans quelques semaines. « La traversée n’est pas de tout repos, longue de trois à quatre mois, selon la bonté des vents. La nourriture sur le Saint-Jacques est abondante et excellente, le confort digne de mention et il y a même des musiciens et des loisirs pour tous les passagers. Les volontaires sont les bienvenus dans cette contrée riche et avenante. » Guillaume s’était empressé de déposer sa marque sur le document lui permettant de monter à bord du Saint-Jacques . Il sera engagé pour trois ans en Nouvelle-France, les profits qu’il rapportera, par son travail, servant à payer le coût de son voyage. Jouant enfin d’un peu de chance, Guillaume avait travaillé dans une écurie de la ville, en attendant le jour du grand départ.
Une semaine plus tard, Guillaume se maudissait d’avoir eu cette sotte idée de monter à bord de cette vieille coquille usée, voguant avec difficulté sur cette mer diabolique et infinie. Fiévreux et malade à tout moment, il ne se cachait pas pour se plaindre des conditions inhumaines. « Taisez-vous, le Poltron ! » lui criaient les matelots, exaspérés. Le garçon ne s’était pas plaint de ce vilain sobriquet. Pourquoi en aurait-il été autrement ? Sa vie était marquée par le malheur. Jamais il n’arrivera dans ce pays mystérieux ! Et si tel était le cas, les Sauvages s’empresseront de sucer son sang avant de dévorer sa chair. En attendant, Guillaume se promène le dos courbé sur les ponts inférieurs, cherchant un moyen discret d’atteindre la cale, quand le Saint-Jacques approchera de Québec. Il est surpris par ce vieux matelot amical. Il confie au jeune homme que la terre sera bientôt signalée par la vigie. Il en profite pour donner à Guillaume quelques bons conseils pour éloigner les Sauvages de Nouvelle-France. En leur présentant la croix de Jésus, ces êtres maléfiques dessèchent immédiatement et deviennent poussière après cinq minutes. Le marin offre aussitôt à Guillaume une croix sculptée dans du bois, l’invitant à toujours la porter à son cou.
La vigie ne hurle pas « Terre ! Terre ! » comme l’a rêvé Guillaume. Au matin, les passagers crient de stupeur et de bonheur en voyant la côte. Immédiatement, ils s’agenouillent pour remercier Dieu et Sa Majesté. Chacun poursuit ses prières, bien après la fin de la cérémonie commandée par le capitaine. Les yeux arrondis se remplissent de larmes à la vue de cette forêt. Quelques heures plus tard, le Saint-Jacques et les trois autres vaisseaux jettent l’ancre et des barques vont tout de suite au ravitaillement. Les passagers ont le goût de danser le menuet en pensant qu’ils se délecteront de fruits frais ou d’un gigot de viande. Un père jésuite gazouille près de Guillaume, n’en finissant plus de s’exclamer « Dieu soit loué ! » Le jeune homme l’agrippe et pointe du doigt les barques, où il semble avoir aperçu des êtres vivants près des matelots.
« Des Sauvages, mon père !
— Vous croyez ? Merveille ! Ils seront bientôt des enfants de Notre Seigneur !
— Ils vont sucer notre sang et nous dévorer ! Il faut avertir les matelots qui restent et fuir aussitôt vers la France !
— Que me racontez-vous là, Guillaume Tremblay, dit le Poltron ? »
Personne ne croit Guillaume alors qu’il s’agite et révèle le terrible secret concernant ces indigènes cannibales à la peau verte, avec leurs multiples bras et leurs langues de serpents. Même la jeune fille au biscuit rit de son récit. Guillaume se fâche, jure qu’il tient ce renseignement d’un matelot de longue carrière, ayant souvent fait escale à Québec.
Il ne reste plus à Guillaume qu’à se cacher pour mieux prier. Recroquevillé dans la sainte-barbe, il tend tout de même l’oreille en entendant les passagers s’amuser et chanter. Guillaume remarque surtout le mot « viande ». Il monte prudemment sur le pont, approche, craintif, et voit un groupe entourer un homme étrange au teint basané et aux cheveux entièrement rasés sur le côté. Il porte un pagne et sa peau est peinte de nacre rouge. Il est paré de coquillages au cou.
« C’est un Sauvage. Il est roi et seigneur de son peuple qui pratique la pêche sur ces côtes. Il nous a donné des vivres et a manifesté le désir de monter sur le navire.
— Il n’a pas la peau verte, comme vous me l’avez dit.
— Il y a plusieurs races de Sauvages, monsieur le Poltron. Mais n’ayez crainte. Regardez, mon couteau est bien aiguisé. Je vous protégerai s’il sort sa langue de serpent. »
L’indigène, au visage stoïque, semble soudainement amusé en voyant la fillette et son frère. Impressionné, il examine aussi le mât et les voiles. Guillaume recule d’un pas à chaque fois que le Sauvage en fait un. Déjà, les passagers se régalent de fruits et de poisson sec, pendant que le cuisinier pleure de joie en voyant une seconde barque arriver avec plusieurs animaux morts à son bord. Cet homme de l’âge de pierre reçoit des ustensiles en guise de cadeau. Reconnaissant, il s’entretient par gestes avec le capitaine. Il désigne l’horizon du doigt, comme s’il lui donnait des conseils de navigation. Quand le primitif quitte le Saint-Jacques , Guillaume trouve le courage d’approcher pour le regarder s’éloigner. Les passagers, en douce, se moquent de sa crainte.
Enfin rassasié de nourriture fraîche, Guillaume se croit au paradis. Tout le monde a le cœur à la fête et danse au son d’une viole, maniée maladroitement par un matelot. Ses confrères murmurent à voix éteinte les dangers d’écueils de ces côtes, rappelant les mésaventures de quelques vaisseaux du passé. Certains prévoient qu’il leur faudra douze ou quinze jours avant d’atteindre Québec. Le lendemain, la flotte mouille de nouveau pour le ravitaillement. Par dérision, les marins invitent Guillaume à se joindre à eux pour une chasse ou une cueillette. Le refus du jeune homme entraîne de nombreux volontaires, anxieux de pouvoir enfin mettre pied sur la terre ferme. Cinq jours plus tard, Guillaume est aussi étonné qu’effrayé par l’immensité de cette côte forestière. La température, splendide, ravive les espoirs les plus fous. La nourriture étant fraîche chaque jour, les Français pris de fièvres se remettent après quelques sains repas.
Croyant que ce vieux matelot s’était moqué de lui, Guillaume ose approcher un autre indigène monté à bord pour recevoir des présents. Celui-là a le visage peint de noir et est entièrement nu. À son cou, Guillaume aperçoit un étrange collier dont l’extrémité semble constituée de poils d’animaux. Guillaume hurle d’effroi en se rendant compte qu’il s’agit d’une calotte de cheveux humains. Cette fois, d’autres passagers réagissent de la même façon. Un officier explique du mieux qu’il le peut que les Sauvages, après avoir vaincu un ennemi, ont l’habitude d’arracher le cuir chevelu de leur victime et de le porter triomphalement comme preuve de leur victoire et de leur courage. Mais il ajoute qu’il n’y a rien à craindre pour les Français. Ce sont des guerres entre peuplades et la majorité des indigènes de la vallée du fleuve du Canada ont des alliances d’amitié et d’entraide avec les sujets de Sa Majesté.
« Qu’est-ce que je vous avais raconté, Guillaume Tremblay, dit le Poltron ? Vous aviez mis ma bonne foi en doute, moi qui vous avais révélé en toute confiance les agissements de ces monstres. Plus nos voiles nous mèneront vers Québec, plus vous verrez des manifestations de cette barbarie.
— Sauvez-moi, monsieur le matelot ! Vous n’aurez pas affaire à un ingrat ! Je m’excuse d’avoir douté de vos propos ! J’ai eu tort et je vous supplie de me pardonner ! Sauvez-moi ! Je veux retourner en France !
— Quel est votre avoir ?
— J’ai à peine quelques livres et un peu de sols.
— Cela suffira. »
Alors que tout le monde se porte de mieux en mieux, Guillaume se terre dans la sainte-barbe, ne sortant que pour manger. Le Saint-Jacques passe près de s’échouer alors que le vent et une pluie torrentielle sont venus rudoyer la mer intérieure. Le vaisseau mouille près d’une île et les matelots vont y reconduire tous les passagers, le temps que la réparation de la voile s’effectue et que la cale soit dégagée de son eau.
« Qu’est-ce que vous faites là ?
— Monsieur, je vous saurais gré de ne pas me punir pour ma désobéissance, mais je me refuse à descendre vers ces terres infernales habitées par des êtres dont la vue seule pourrait effrayer le diable lui-même.
— Écoutez-moi bien, roturier ! Je suis fatigué d’entendre vos plaintes incessantes depuis tous ces mois ! Allez rejoindre les autres sur-le-champ ou je vous mets à fond de cale jusqu’à notre arrivée à Québec. Et je vous recommanderai au gouverneur pour le fouet ! »
Un marin pousse Guillaume hors de la barque, tout en le faisant fléchir sous des insultes malicieuses. Sur la berge de l’île, les hommes se sont déchaussés, malgré la présence de quelques femmes. Celles-ci admirent l’abondance de la nature. D’autres parlent de leur prochaine richesse en cette colonie qui, il n’y a pas deux ans, était entre les mains des Anglais. Suite à cette remarque, Guillaume se redresse d’un bond. Après les Sauvages, le voilà à portée des Anglais ! Il cesse tout de suite de se plaindre, pensant à cet arrangement secret contracté avec ce brave matelot. Le moment venu, il le cachera dans la cale, en retour de six livres et dix sols, toute la maigre fortune du jeune homme.
Deux jours plus tard, l’équipage jubile à l’approche de l’estuaire de Québec. Le spectacle ravit tous les passagers, alors que ce fleuve extraordinaire, rehaussé par la verdure d’une forêt riche, laisse voir une magnifique garnison haut perchée, à l’angle d’une autre rivière. Le cœur battant, Guillaume s’empare de son sac de vêtements et rejoint vite son matelot.
« Monsieur, vous m’aviez fait une promesse sur votre honneur.
— Ne voyez-vous pas que je manœuvre, Guillaume, dit le Poltron ?
— Vous n’avez aucune parole !
— Si vous croyez que je vais de nouveau me faire casser les oreilles par vos aboiements jusqu’en France ! Déguerpissez, pourriture !
— Rendez-moi mon argent !
— Allez-vous-en ou je vous jette par-dessus bord ! »
Qu’à cela ne tienne. Guillaume déjoue habilement les matelots et réussit à se rendre dans la cale. Aussitôt la porte ouverte que des rats lui filent entre les jambes. Le garçon s’évanouit et est ranimé, une heure plus tard, par un officier lui proférant mille menaces parce qu’il a libéré ces sales bêtes avant que l’équipage ne puisse les assommer. Maintenant, le Saint-Jacques risque une infection par la faute de Guillaume. C’est poussé dans le dos, enseveli sous les insultes, que Guillaume Tremblay, dit le Poltron, fait son entrée officielle en Nouvelle-France.
AOÛT 1635 À FÉVRIER 1636 Si monsieur de Champlain n’a pas trop rêvé
F iévreux, comme tant d’autres passagers, Guillaume est d’abord logé à l’hôpital de la garnison militaire de Québec, afin de s’assurer qu’il n’est pas porteur de maladies. Le calme de ce lieu l’apaise beaucoup. Il se croit à nouveau dans son pays. Cette traversée n’aura été qu’un cauchemar. Bientôt, il retrouvera la douceur de Marie et aura le pardon de son seigneur. Il sera boulanger de la seigneurie, perpétuant l’œuvre de son bon maître Barthélemy.
Un fonctionnaire du gouverneur le ramène à la réalité en venant enquêter sur les objectifs, les qualifications et les engagements des nouveaux arrivants. Guillaume, méfiant, avoue après hésitation qu’il était compagnon boulanger une année avant son départ. Aussitôt, le visage de l’homme s’épanouit d’un sourire généreux. Entendant l’aveu, même le chirurgien, qui était en train de soigner le malade du lit voisin, sourit à son tour. Le lendemain, un homme imposant, portant une magnifique perruque comme jamais Guillaume n’en a vu, avance vers lui et se présente comme Samuel de Champlain, gouverneur et lieutenant général de la Nouvelle-France. Le garçon passe près de s’évanouir. Le gouverneur ! Un homme du plus haut sang noble, auréolé de la confiance de Sa Majesté !
« Vous êtes un jeune homme robuste, monsieur. Ce registre m’apprend que vous avez dix-sept ans. Voilà un bel âge pour une forte et jeune nation dans le Nouveau Monde. Nous ne savions pas qu’il y avait un boulanger à bord. Dieu se montre fort bon à notre endroit.
— Je suis un humble compagnon, Votre Excellence. Mon bon maître Barthélemy me préparait pour mon chef-d’œuvre quand une mésaventure m’a poussé vers ces rivages inconnus.
— Ici, vous êtes maintenant maître boulanger. Je suis le gouverneur et je vous accorde ce titre en toute confiance, sans même avoir goûté votre pain. Cette terre manque tant d’hommes de métier ! Vous irez au fort des Trois-Rivières, qui a grand besoin de vos bons services. Mon fonctionnaire verra aux préparatifs de votre départ.
— Votre Excellence… Je… je suis si confus…
— Cette colonie est appelée aux plus hautes gloires au nom de Sa Majesté et de Dieu. Nous avons besoin de jeunes hommes vigoureux comme vous. »
Guillaume demeure abasourdi. Le lendemain, il prend congé du chirurgien et se promène librement dans Québec. Là, sous ses yeux, la France revit en miniature avec ses soldats, ses marchands et ses badauds. Tout paraît beau et neuf. Il y a même une maison qui semble être à la fois un magasin et un cabaret. Guillaume y entre pour obtenir des renseignements sur le lieu où habite le fils du maître cordonner Jean Nepveu.
« Ne m’en parlez pas, monsieur. Nous avions un excellent cordonnier et le destin a voulu qu’il soit tué par les Iroquois.
— Qu’est-ce que c’est ?
— Les Iroquois ? Les pires des peuplades sauvages !
— Des Sauvages ?
— Les ennemis jurés de nos Sauvages alliés ! Ils se sont promenés ici pendant que ces Anglais de malheur régnaient sur notre bourg. Ils leur troquaient de l’eau-de-vie en retour de leurs fourrures. L’alcool les a rendus encore plus dangereux et ce pauvre cordonnier de Nepveu est… monsieur ? Vous ne vous sentez pas bien ?
— Et… Et les Trois-Rivières ? Qu’est-ce que c’est ?
— C’est un petit fort érigé l’année dernière par notre gouverneur afin de protéger nos Sauvages de ces Iroquois de malheur. Ils s’y rendent pour échanger le fruit de leur chasse contre… Monsieur ? Monsieur ? »
De retour à l’hôpital, Guillaume est fermement décidé à demander de retourner en France. Le fonctionnaire de la veille, au courant de son malaise, vient s’assurer de sa bonne santé en vue du départ pour les Trois-Rivières, prévu le lendemain. Guillaume prend son courage à deux mains et lui avoue son intention de ne pas se rendre en ce lieu. La colère de l’homme fait rougir Guillaume, qui se sent soudainement honteux. Après tout, le gouverneur de cette colonie s’est lui-même déplacé pour le voir, lui a accordé en toute confiance le titre de maître boulanger, tout en l’assurant qu’on avait besoin de lui aux Trois-Rivières. Un refus serait un déshonneur et une insulte inqualifiable à cet homme de bonne naissance.
Cette petite France dans ce bourg de Québec lui prouve que la grande civilisation de Sa Majesté peut s’implanter dans cette contrée dont Guillaume ne connaît rien et qu’il a jugée hâtivement. Le vieux marin, ce voleur et menteur, s’est moqué de lui avec son histoire de Sauvages à la peau verte et buveurs de sang. Ce cabaretier ne lui a-t-il pas parlé de « nos Sauvages » ? Peut-être que s’il devient un excellent boulanger au fort des Trois-Rivières, le gouverneur de ce lieu lui accordera le droit de posséder quelques Sauvages pour lui-même. Tous les indigènes de ce pays se sont montrés aimables envers lui, même celui qui portait des cheveux humains autour de son cou. Guillaume se redresse, pense qu’il ne mérite pas ce sobriquet de Poltron dont on l’a affublé et qui paraît même dans le registre de bord du Saint-Jacques . Le lendemain, Guillaume accompagne le fonctionnaire jusqu’au port de Québec. Il avale sa salive lorsqu’il constate que ses guides sont quatre indigènes aux visages noircis, vêtus de pagnes misérables et portant des coquillages qui pendent au bout de leurs oreilles. Du regard, ils désignent de petites embarcations étranges, où sont déposés quelques colis destinés au fort des Trois-Rivières.
« Ce ne sont pas des Roquois ?
— Des Iroquois ? Non ! Soyez sans crainte, monsieur. Ces Sauvages sont des Algonquins. Bien qu’ils ne parlent pas notre langue et n’aient pas adopté notre foi, ils sont dignes de confiance. Nos amis, nos alliés et de très grands chasseurs !
— Mais comment reconnaître un Sauvage algonquin d’un Sauvage iroquois ?
— C’est d’une simplicité enfantine, monsieur. Si vous croisez un Algonquin, il vous ignorera ou daignera vous saluer. Si vous croisez un Iroquois, il vous tuera. Voilà la méthode pour les reconnaître ! Bonne chance, monsieur ! Ce n’est qu’à trente lieues. Vous serez accueilli en seigneur aux Trois-Rivières dès demain, peut-être même aujourd’hui. »
Guillaume a du mal à trouver son équilibre dans cette étroite embarcation, apparemment faite d’écorce d’arbres. Un des Algonquins lui fait des signes qu’il ne comprend pas. Après trente minutes, le passager trouve une position confortable. Il est impressionné par ce fleuve très large, ces côtes boisées d’une dense verdure et par le silence inquiétant de ses guides. Guillaume reconnaît qu’ils sont d’habiles navigateurs et que ces petites embarcations, très étanches, paraissent fort ingénieuses.
Environ deux heures plus tard, ils manœuvrent pour accoster. Guillaume sent son heure venue ! Il sera dévoré ! Il refuse de sortir de la barque en voyant qu’un des primitifs prépare déjà le feu. Un autre revient de la forêt avec un animal qu’il dépèce aussitôt. Songeant à tous les mauvais biscuits croqués au cours des derniers mois, Guillaume finit par accepter la viande que ces hommes lui tendent. Aucun mot ne s’échange pendant le repas. Guillaume ne sait pas trop ce qu’il a mangé, mais cette viande l’a rassasié et ces êtres étranges ont ainsi réussi à gagner sa confiance. Plus tard, ils arrêtent de nouveau près d’une rive, alors que d’autres de leurs semblables leur font des signes. De l’embarcation, Guillaume les voit exprimer une grande joie en retrouvant femmes et enfants. Reprenant route, les quatre Sauvages ne cessent de bavarder en riant.
Avant le coucher du soleil, Guillaume voit enfin le petit fort des Trois-Rivières, construit sur un promontoire élevé, à l’intersection d’une large rivière se jetant dans le fleuve. Les navigateurs indigènes exécutent une habile manœuvre vers la berge, où Guillaume aperçoit quelques soldats. Il tend à l’un d’eux le papier rédigé par le fonctionnaire de Québec.
« Un boulanger ! Vous êtes un boulanger ! Dieu a enfin entendu nos prières !
— Je ne suis qu’un humble compagnon et je…
— Du pain ! Nous aurons enfin du vrai pain ! Vous êtes… Guillaume Tremblay, dit le Poltron.
— Je…
— Venez, le Poltron ! Monsieur de Laviolette va vous accueillir avec tous les grands honneurs ! »
Guillaume croyait bien marcher par de belles rues et atteindre une somptueuse résidence, mais il ne voit que quelques cabanes de bois éparpillées çà et là dans des sentiers poussiéreux. La maison de ce Laviolette ne diffère pas des autres. Guillaume se voit étonné de faire face à un homme dans la vingtaine. Avoir à un âge aussi jeune la responsabilité d’un fort lui confirme que ce pays neuf peut faire gravir même les plus inexpérimentés les échelons de la hiérarchie sociale. L’homme réagit avec autant d’enthousiasme que le soldat. Il salue Guillaume avec une belle courtoisie, ne se doutant pas que quelques mois plus tôt, ce garçon était un gueux sur les routes menant à La Rochelle. Malgré l’heure tardive, il lui offre du vin et un repas chaud. Il lui raconte l’histoire singulière de ce fort improvisé qu’il a fondé, il y a maintenant une année, suivant l’ordre du gouverneur Samuel de Champlain et sous les recommandations du chef montagnais Capitanal.
Ce lieu est depuis longtemps le rendez-vous des indigènes alliés pour qu’ils puissent échanger des peaux d’animaux contre des articles d’utilité, comme des chaudrons, des couvertures, des couteaux ou divers ustensiles. Les Trois-Rivières ont même longtemps été un point de rencontre où se réunissaient les Sauvages pour négocier des traités de paix. Cependant, depuis que les cinq peuples iroquois, installés plus à l’ouest, se sont mis en tête d’empêcher leurs ennemis algonquins et hurons de traiter avec les Français, les environs des Trois-Rivières étaient devenus dangereux. Voilà pourquoi ce chef sauvage a demandé au gouverneur de fortifier le promontoire. De la palissade, les soldats peuvent apercevoir les ennemis iroquois et faire battre tambour. « C’est un endroit sans danger », d’assurer le jeune Laviolette, qui a rapidement constaté la méfiance de Guillaume.
Le lendemain, Guillaume réalise mieux, à la lumière du soleil, l’exiguïté du fort. Il croyait qu’il s’agissait d’une importante habitation, alors qu’en réalité ce lieu est probablement l’équivalent d’un retranchement militaire. Les cabanes servent de logis et d’entrepôt aux employés de monsieur de Laviolette, représentant de la Compagnie des Cent-Associés, mandatée par le roi de France pour faire le commerce des fourrures avec les indigènes. On n’y voit même pas d’église, bien que Guillaume ait croisé deux pères jésuites. Il doit n’y avoir que vingt personnes dans ce fort. « Alors, comment se protéger contre ces Iroquois ? » a-t-il la hardiesse de demander à monsieur de Laviolette. Guillaume a la réponse en montant avec son hôte aux palissades. La vue sur cet immense fleuve est incomparable. Les soldats, armés comme il faut, ont le temps de voir arriver les Sauvages, horrifiés par les canons français.
« C’est magnifique, Votre Excellence.
— N’est-il pas ? Là où le fleuve du Canada grandit, il y a le lac Saint-Pierre, d’où arrivent les convois hurons et les ennemis agniers. Son Excellence, notre gouverneur, fonde de grands espoirs en ce pays, aussi riche en ressources que les Antilles ou les Indes. Bientôt, des paysans vont venir de France pour cultiver ces terres généreuses. Un explorateur trouvera le passage qui nous mènera vers les richesses d’Orient. De saints hommes traverseront pour évangéliser les Sauvages, qui n’en seront que plus reconnaissants à notre endroit.
— Mais s’il n’y a pas de paysans, où vais-je prendre la farine pour cuire le pain ?
— Elle arrivera de Québec. Il y a aura bientôt des coins de terre cultivables à l’intérieur du fort, ce qui suffira au nombre que nous sommes. Plus tard, nos gouverneurs concéderont des terres dans les alentours. Ce fort aura son moulin et son église. Pour débuter, vous allez surtout cuire pour les employés de la compagnie, pour les soldats, les gens de passage et nos Sauvages.
— Je vais travailler pour les Sauvages ?
— Il est excellent, votre fournil, monsieur. La cheminée y est de belle facture. Vous y trouverez tout ce dont un maître rêve pour accomplir dignement sa noble tâche. Jusqu’à ce printemps, un de nos soldats prêtait ses minces talents à ce devoir, mais il est mort du scorbut. Vous, vous êtes un véritable boulanger.
— Et les Scorbuts ? Sont-ils nos ennemis, comme les Iroquois ? »
La maison que Laviolette présente à Guillaume ressemble à une misérable chaumière. En y entrant, l’homme s’excuse des diverses marchandises jonchant le sol. Il y a une couchette, une table et deux chaises, un coffre et quelques tablettes. Le fournil est adjacent, relié à l’habitation par un petit passage. Guillaume approche doucement, la bouche entrouverte, touchant délicatement les instruments de cuisson. Ému de revoir ces objets dont il s’est tant ennuyé, il se retourne vivement vers Laviolette et demande si tout cela est bel et bien pour lui. L’homme lui désigne de la main des poches de farine. Guillaume s’empresse d’en ouvrir une et laisse la farine glisser entre ses doigts. Il la sent, la caresse, enivré de renouer avec ces doux plaisirs des sens. Puis, tout en souriant trop, il affirme à son supérieur: « Votre Excellence, dites à vos hommes qu’ils auront dans quelques heures le meilleur pain qui soit ! Le pain de mon maître Barthélemy ! »
Guillaume ne peut attendre, nerveux comme un apprenti. Le four est en train de chauffer et il prépare avec amour la pâte. À l’extérieur, les commis et soldats gambadent devant sa porte et murmurent sans cesse: « Du pain ! Nous aurons du vrai pain ! » Les heures passent et la cheminée expire sa fumée. De la petite cabane, l’arôme du bon pain parfume chaque recoin du fort des Trois-Rivières. Guillaume s’applique comme jamais il ne l’a fait, retrouvant avec un intense bonheur ces gestes précieux dont le destin l’a tant privé. Il pense à son maître Barthélemy, qui serait si fier de savoir l’accueil qu’on lui a réservé dans ce coin perdu d’une contrée inconnue. Guillaume sait que la cuisson de ce pain symbolise un des gestes les plus importants de sa vie. Si le sieur de Laviolette se montre heureux, Guillaume pourra exercer enfin son métier, rembourser son engagement et s’établir pour longtemps. S’il n’est pas bon, un meilleur boulanger arrivera de France lors de la traversée suivante. Son avenir dépend de ce pain.
Quand Guillaume sort de sa mansarde, toute la population du fort attend. Les voyant ainsi réunis, les yeux aussi avides que ceux d’enfants, Guillaume se dit que ce lieu abrite beaucoup moins de personnes que sa seigneurie. Il tend les pains. Les pères jésuites les bénissent, après avoir fait agenouiller leurs fidèles pour rendre grâce à Dieu de leur avoir envoyé un boulanger. Guillaume, rougissant, se voit embarrassé. Aussitôt la cérémonie terminée, les hommes se lancent vers les pains avec empressement, sous le regard indifférent de quelques Algonquins. Le verdict unanime enchante Guillaume. Monsieur de Laviolette, sans formalités, serre Guillaume par les épaules, comme un père récompense son fils d’un exploit admirable.
Le soir tombe et pour la première fois depuis son arrivée sur ce continent, Guillaume cesse de sentir le navire tanguer, d’entendre le vent tranchant et de respirer l’air salin. Une chaleur confortable et l’odeur du pain imprègnent les murs de sa petite cabane. Les couvertures de son lit sont chaudes et Guillaume a même droit à un oreiller soyeux, objet qu’il croyait réservé aux grands seigneurs. Le sifflement continu de bestioles rôdant près du fort perturbe la nuit. Guillaume entend tout de même distinctement les toussotements de deux soldats postés près de la palissade. Pour mieux s’endormir, il rêve à Marie. Mais soudain, sa chimère le ramène à monsieur de Laviolette, toujours enthousiaste en décrivant ce pays.
Au matin, tout le monde sourit à Guillaume et soulève son chapeau sur son passage. Il s’informe de la date d’arrivée d’un nouveau minot, sur la façon de procéder pour l’obtenir auprès des autorités de Québec. Ensuite, il visite le comptoir de la Compagnie des Cent-Associés, où sont entreposées de magnifiques fourrures. Hors les noms des Hurons et Algonquins, Guillaume apprend ceux d’autres mystérieux peuples qui font ce commerce aux Trois-Rivières: Montagnais, Atikamekw et Abénakis. Il s’agit d’un négoce enrichissant autant pour les Français que pour ces êtres primitifs.
« Pourquoi les Iroquois ne font pas de commerce avec nous ?
— Parce qu’ils le font avec les Hollandais et qu’ils détestent nos Sauvages. Les plus dangereux des peuples iroquois sont les Agniers.
— Je ne comprends pas trop. Nous sommes bel et bien en sécurité ici ?
— N’ayez aucune crainte, monsieur. »
Guillaume est initié aux coutumes de ces peuplades. Il apprend quelques mots nouveaux, comme « canot », cette petite embarcation dans laquelle il a voyagé entre Québec et Trois-Rivières est le moyen de transport le plus utilisé par les indigènes. Les Sauvages, de prétendre l’interlocuteur de Guillaume, sont taciturnes, indépendants du roi et de Dieu. Cependant, les Français seraient tous morts depuis longtemps sans les bons conseils de ces païens. Maîtres de ces terres depuis longtemps, ils savent mieux que n’importe quel grand homme de France la façon de s’y déplacer, de se vêtir, de se nourrir, de se protéger, de chasser et de faire la guerre. L’homme termine sa leçon en avouant, plein d’émotions, que le gouverneur Samuel de Champlain est le grand responsable de cette bonne entente entre Français et Sauvages. À son retour de France, après la récente occupation anglaise, les Hurons et les Algonquins avaient accueilli Champlain avec des festins et tous les honneurs dus à une grande âme.
Une peuplade algonquine, de la bande des Kichesipirini, demeure à quelques lieues du fort. Quand les indigènes ne viennent pas porter leurs fourrures, la vie devient monotone dans cette enceinte. Si le sieur de Laviolette permet quelques amusements, il veille aussi à ce que la discipline soit toujours respectée et que chacun s’affaire consciencieusement à sa tâche. Le devoir de tous est de faire le commerce et de protéger les peuplades amies contre le courroux des Agniers.
Toutes ces révélations laissent Guillaume inquiet. Il n’est pas soldat, mais boulanger. Il n’a jamais touché une arquebuse ou un mousquet, privilège réservé à son seigneur et à ses chevaliers. Or, tous l’assurent qu’il faudra apprendre, que chacun dans ce fort doit participer aux efforts de défense. Guillaume refuse poliment d’accompagner un soldat hors des palissades, prétextant qu’il doit continuer à s’installer comme il faut dans sa cabane. Monsieur de Laviolette l’y attend avec les papiers confirmant son engagement, le salaire qu’il touchera à la fin de son contrat et pour l’informer de tout ce qui concerne la nourriture dans le fort. À cette dernière remarque, Guillaume écarquille un peu les yeux, ne sachant pas qu’il devait aussi servir comme cuisinier. L’homme lui révèle alors un secret de la maison : en déplaçant quelques pierres, Guillaume pénètre dans un minuscule sous-sol, très frais pour la saison, où sont entreposés des viandes séchées et des légumes. Guillaume n’avait jamais pensé à un procédé de conservation aussi ingénieux. La terre de ce pays, de préciser Laviolette, est fraîche même en été et les Indiens connaissent depuis des années le moyen de profiter de tout ce qu’elle offre, dont cette fraîcheur. Guillaume ne comprend pas le sens du mot « Indien », mais devine vite qu’il s’agit des Sauvages.
Le lendemain, Guillaume sursaute en voyant un de ces êtres entrer dans sa boulangerie. Il se réfugie vite derrière la table, les mains tenant fermement le dossier de la chaise. Ce Sauvage, presque nu et très costaud, a le visage peint en rouge. Sa peau semble recouverte de graisse animale. Il approche de Guillaume et dit: « Atichasata. » Comme il répète souvent ce mot, Guillaume croit qu’il s’agit de son nom. L’homme insiste aussi sur celui de Laviolette. Guillaume comprend qu’il est un envoyé de son supérieur. Très méfiant, il s’éloigne de sa chaise protectrice, alors que le Sauvage, un de ces Algonquins kichesipirini, lui fait signe de le suivre. L’indigène s’affaire tout l’après-midi à lui montrer comment fumer la viande et faire sécher le poisson, comment bien l’apprêter pour qu’il se conserve adéquatement dans la fraîcheur de son caveau. Guillaume répète ces gestes de bonne façon, approuvé à chaque occasion d’un mouvement de la tête d’Atichasata. Sans échanger un sourire ou une poignée de main, un certain respect naît entre les deux hommes. En quittant, l’Algonquin promène un lent regard circulaire sur l’intérieur de la maison, avant de désigner une couverture. Guillaume comprend qu’il la désire comme salaire pour ses bons conseils.
Quand les premiers Sauvages se présentent avec leurs canots remplis de fourrures, Guillaume examine de loin leurs échanges silencieux avec les employés de la compagnie. Ces derniers ont disposé sur une grande table divers objets arrivés de Québec, deux jours plus tôt. On y trouve principalement des chaudrons, des couteaux et des couvertures. Fiers de leurs transactions, les primitifs s’installent sur la berge du fleuve pour bivouaquer. Le soir, Guillaume les entend chanter et danser, réunis autour d’un grand feu. Il refuse l’invitation de monsieur de Laviolette de se joindre à cette réunion. Le lendemain, ils étaient déjà disparus, après avoir assuré les Français que d’autres embarcations suivraient bientôt.
Toutes les semaines, Guillaume reçoit de Québec une farine de très grande qualité. On lui donne aussi des vêtements et des articles pour son propre confort. À chaque nouvelle cuisson, il est chaleureusement félicité par les hommes du fort. Rapidement, Guillaume a aussi tiré de bonnes leçons des conseils de l’Algonquin Atichasata pour la préparation des viandes sèches et leur entreposage. Il a même cuit quelques galettes de pain, pour la grande joie des marins arrivant de Québec à bord de barques. On lui dit: « Merci bien, monsieur Guillaume Tremblay, dit le Poltron. » Le sobriquet ne l’offusque plus, la particule lui donnant un curieux air de noblesse qui le flatte. Tous savent maintenant que ce jeune homme semble très méfiant de tout de ce qui entoure le fort. Après trois mois, il ne s’est pas aventuré à l’extérieur, n’a pas accepté d’approcher les peuplades indigènes amies. Poltron, soit ! Mais sûrement pas mauvais sujet, surtout quand on prépare le pain comme il le fait.
La température s’est refroidie, alors que les arbres se décorent de couleurs magnifiques. Guillaume s’enveloppe de couvertures au lieu de peaux, comme le font les gens des Trois-Rivières, imitant ainsi une coutume des Sauvages. Il a entendu les pires histoires sur l’hiver qui arrive à grands pas. Guillaume sait qu’il ne doit pas en croire un seul mot, car à la manière du vieux marin du Saint-Jacques , les hommes cherchent à se moquer de lui et de sa peur en lui racontant des horreurs.
Les feuilles tombent plus rapidement que sur sa seigneurie. Tout le monde coupe des arbres chaque jour et rapporte de plus en plus de gibier et de poisson à la boulangerie. Les pères jésuites multiplient les appels à la dévotion et même les peuplades indigènes des alentours laissent présager des temps difficiles, eux qui ont pourtant l’habitude de ne pas s’exprimer beaucoup. Monsieur de Laviolette parle du danger de la maladie du scorbut, lorsque la nourriture est mal équilibrée. On dit qu’il faut manger plus de viande au cours de l’hiver, au détriment du pain. Guillaume imagine mal comment on peut se passer de pain. L’hiver précédent, plusieurs employés de la compagnie sont morts de cette affection. Ils perdaient leurs chairs et souffraient à s’en fendre l’âme. Guillaume ne se laisse pas impressionner par ces mensonges amusants dont le but, il le voit trop bien, est de l’effrayer davantage.
Quand la première neige tombe enfin, Guillaume s’émerveille de la blancheur et de la taille des flocons qui se posent sur le sol sans fondre. Le froid paraît, certes, plus mordant qu’en France, mais ce n’est pas si désagréable. La cuisson du pain garde la maison au chaud et les hommes viennent souvent se réchauffer au fournil. Après une semaine, Guillaume est étonné de voir encore cette neige orner le sol. Il consent alors à se vêtir de peaux, même s’il juge qu’il a ainsi l’air ridicule. La neige tombe à deux autres occasions, se superposant à la première couche soudée à cette terre durcie. Des glaces se forment sur le fleuve du Canada, qu’on appelle aussi Saint-Laurent, rendant difficile la navigation. Un soldat lui dit qu’en janvier, on peut traverser ce large cours d’eau à pied sans crainte de se noyer. Avant tout, Guillaume commence à s’inquiéter pour la farine entreposée.
Les employés de la Compagnie des Cent-Associés s’occupent comme ils le peuvent, sachant que les tribus indiennes ne troqueront pas avant le printemps, arrivant sans doute avec de magnifiques peaux d’ours et de loup. Parfois, quelques Algonquins des alentours viennent voir si leurs frères français ne manquent de rien. À chacune de ces occasions, Atichasata visite Guillaume, pour s’assurer que la nourriture demeure au frais. Il lui montre de quelle façon entretenir le caveau. Le travail terminé, Atichasata et Guillaume partagent une tasse d’eau chaude et apprennent à se connaître, s’exprimant par des signes. Pendant ce temps, quelques soldats partent à la chasse avec des indigènes.
Noël se fête dans le recueillement. Les pères jésuites parlent sans cesse de courage et de ténacité, se référant aux pires moments de l’hiver, en janvier et février prochains. Peu avant l’arrivée de la nouvelle année, une dépêche arrive de Québec annonçant le décès du gouverneur Samuel de Champlain. La consternation se lit sur tous les visages, comme si chacun venait de perdre un père ou même un seigneur. Certains proposent que la Nouvelle-France soit rebaptisée Champlain, alors que d’autres se demandent si cette disparition ne signifie pas la fin de la colonie. Même les Algonquins sont consternés. Guillaume se souvient avec émotion que ce noble s’était déplacé pour le rencontrer, dès son arrivée, en juillet dernier. En France, les nobles n’ont souvent que du mépris pour les personnes de sa petite condition.
Monsieur de Laviolette semble le plus ébranlé par ce décès. Il ne se cache pas pour dire que sa mission, ordonnée par Champlain en 1634, est maintenant accomplie et qu’il retournera en France dès le printemps, avec quelques employés de la compagnie. Des soldats l’accompagneront, pressés de servir le roi sur la terre même de la France, au lieu de s’ennuyer en ce pays de glaces, loin des leurs. Et si tout le monde part, que deviendra Guillaume ? Un père jésuite lui dit que cette colonie est ainsi faite: on y vient pour accomplir sa tâche et on repart sans trop se soucier, alors que Champlain voyait un grand pays très riche pour la gloire de Sa Majesté et de Dieu. « Ceux qui restent seront récompensés, mon fils. Leur descendance le sera davantage. » de confier le saint homme, dans un soupir.
Guillaume a du mal à cuire le pain avec cette farine vieillie et humide, mais il est ébahi de constater la fraîcheur de la viande et des légumes. Parfois, un soldat lui apporte fièrement quelques poissons pêchés dans un orifice creusé dans la glace du fleuve, une autre coutume des indigènes. Guillaume se promène dans le fort chaussé de bottes de fourrure, une autre ingéniosité artisanale des Algonquins. Il porte aussi des fourrures aux mains et aux jambes, ainsi que sur sa tête. Il s’amuse en se chantant qu’il ressemble à un Sauvage. Chaque fois que des Algonquins se présentent au fort, Guillaume a tendance à les approcher de plus en plus, pour examiner la façon dont ils sont vêtus pour se protéger du froid. Ils se déplacent avec facilité sur la neige grâce à des palmes tressées, enfilées aux pieds. Guillaume regarde deux soldats ainsi chaussés traverser le fleuve en compagnie de trois Algonquins. Ces derniers sont venus chercher de l’aide pour guérir un enfant très malade, car aucun de leurs remèdes ne peut le délivrer de la souffrance. Guillaume remarque jusqu’à quel point ses compatriotes ont l’air grotesques à se déplacer ainsi, alors que les Sauvages le font avec une aisance déconcertante.
Deux jours plus tard, les soldats reviennent avec une femme algonquine et son nouveau-né. Le poupon a besoin de chaleur. Monsieur de Laviolette la dirige vers l’endroit le mieux chauffé du fort : la boulangerie. Guillaume demeure estomaqué. Osera-t-il partager son logis avec cette indigène ? Laviolette lui explique qu’il n’a pas le choix, car la guérison de l’enfant solidifiera les liens amicaux entre les deux peuples. Reconnaissants, les Algonquins aviseront sans doute d’autres peuplades qu’il est sage de venir marchander aux Trois-Rivières et ils seront plus que jamais prêts à défendre le fort contre leurs ennemis des nations iroquoises. Pour que la bonne morale soit sauve, monsieur de Laviolette demande au père Brébeuf de venir aussi habiter la boulangerie pendant quelques jours.
La Sauvagesse impressionne beaucoup Guillaume. Très forte physiquement, elle demeure à tout instant près de son enfant et de la flamme du four. Elle le soigne et lui parle avec la tendresse de la plus dévouée des mères françaises. Guillaume prépare une purée aux légumes pour fortifier le nourrisson. Méfiante, la femme goûte d’abord. Le bon père récite des prières et tente de convaincre l’Algonquine d’épouser la foi de Dieu. Elle demeure de marbre, ne comprenant ni la langue ni les gestes. D’ailleurs, même Guillaume a du mal à bien saisir toutes les paroles du religieux, né dans une région de France différente de la sienne.
Les hommes du fort se renseignent chaque jour, apportent du bois à Guillaume pour que l’enfant demeure toujours au chaud. Ils savent qu’en cas d’échec, le père du nourrisson n’aurait peut-être pas la sagesse de comprendre les bons efforts des gens des Trois-Rivières. Un soldat parle au boulanger de cette habitude qu’ont certains Sauvages de brûler la peau de leurs ennemis avec des tisons et des pierres chaudes, de leur arracher le cœur afin de le manger. Guillaume, dit le Poltron, en a assez d’entendre ces histoires à dormir debout à propos de ces indigènes. Non seulement sont-ils d’honnêtes commerçants, des chasseurs très habiles, mais ils ont tout appris aux Français pour survivre dans ce pays de glaces. L’attitude humaine de cette Sauvagesse prouve à Guillaume que ces êtres sont de braves gens.
Peut-être qu’un jour, une femme habitera cette maison. Elle donnera à Guillaume un fils qui deviendra son apprenti et des filles qui seront des religieuses ou épouseront de respectables sujets des Trois-Rivières. Ce fort ne sera plus un poste de traite, mais bel et bien un magnifique bourg, n’ayant rien à envier à ceux de France. Trois-Rivières sera comme l’avait rêvé Champlain, quand il avait envoyé monsieur de Laviolette bâtir les palissades, en 1634. Le roi de France viendra lui-même vérifier la loyauté de ses enfants. Les Algonquins seront leurs voisins et amis. Alors, à quoi bon calomnier ces êtres, dans le seul but de s’amuser à effrayer Guillaume ? La Sauvagesse demeure étrangère aux activités du père Brébeuf et de Guillaume. Elle refuse de manger le pain offert, se contentant de donner à son enfant les légumes et fruits que Guillaume lui offre. Elle ne veut pas que le religieux approche le nouveau-né. Quand le jésuite essaie d’accomplir son devoir, elle répète sans cesse le même mot à son endroit. Guillaume croit qu’elle le confond avec un dangereux sorcier. Le père Brébeuf parle de patience, de la lenteur de la grande mission à accomplir au nom de Dieu. Porteur de nourriture et maître du feu de ce lieu, Guillaume a droit, après huit jours, de tenir le poupon entre ses bras, mais la mère le lui laisse à peine une minute. Parfois, elle chante une mélopée incantatoire. La chaleur et la bonne nourriture finissent par ranimer l’enfant.
À l’extérieur, le froid tranchant de février fait éclater les clous de la palissade. D’épais nuages de vapeur glacée flottent sur la surface morte du fleuve. Chaque sortie devient une véritable épreuve pour tous. Les soldats, à leur troisième hiver, ne cachent pas leur hâte de repartir pour la France, dès le dégel venu. Un matin, la femme revêt sa peau et enroule ses pieds de fourrure. Elle emmitoufle son enfant, pousse la porte de la boulangerie avec ses coudes. Guillaume ne prend pas le temps de se vêtir convenablement pour la suivre. Elle s’assoit face à la grande porte du fort. Guillaume court avertir monsieur de Laviolette. Aussitôt, deux soldats se préparent à la reconduire chez les siens. Pendant ce temps, Guillaume approche, touche la tête du nourrisson, mais ne réussit pas à arracher un sourire ou un remerciement du cœur de la Sauvagesse. Le boulanger regarde les soldats s’éloigner, impressionné par l’intégrité de cette femme. Il se demande alors si monsieur de Champlain n’a pas trop rêvé en pensant que ce pays sera un jour celui du roi de France.
1636 À 1641 Des stratèges intelligents
G uillaume a survécu à l’hiver avec une force qui a étonné les gens des Trois-Rivières. Deux soldats sont morts de froid et plusieurs hommes ont souffert de fièvres harassantes. Guillaume a même qualifié cette saison de vivifiante, alors que les autres hommes en parlaient de manière plutôt catastrophique. Cependant, Guillaume a été embarrassé par les derniers mois, alors que la nourriture commençait à se faire plus rare. Les soldats, ayant du mal à se déplacer dans la neige, se sont avérés de piètres chasseurs. Tout le monde accueillait les Algonquins avec de grands égards quand ils arrivaient au fort avec des quartiers de viande. Monsieur de Laviolette, brisé par la mort de Samuel de Champlain, est reparti à Québec dès la fonte des neiges, pour attendre le premier vaisseau français. Trois de ses employés et cinq soldats l’ont imité, si bien que Guillaume, le jour de ses dix-huit ans, s’est senti le plus vieil habitant des Trois-Rivières, en compagnie des pères jésuites.
Les mois suivants, les hommes de la Compagnie des Cent-Associés font remarquer qu’il vient beaucoup moins d’indigènes pour la traite. Des nouvelles de Québec et du poste de Tadoussac confirment la même information. On dit qu’une grave épidémie ravage la nation des Hurons, grands pourvoyeurs de fourrures. Juillet voit arriver de nouvelles marchandises de troc venant de France. Guillaume fait cuire le pain pour sept nouveaux citoyens : deux jésuites, un administrateur, trois soldats et un charpentier. Il aurait souhaité la présence d’une femme et se demande ce qu’est devenue la fille aux biscuits du Saint-Jacques .
Le charpentier est pâle comme neige et confie à toute vitesse à Guillaume les tourments de la traversée. Il recule de quelques pas en voyant arriver les indigènes pour la traite. Après un mois, il a oublié ses craintes et se dit prêt à construire une ville à lui seul. Aidé par les Algonquins, il défriche courageusement la forêt autour du fort, dégageant ainsi un terrain qui pourrait s’ouvrir plus tard à la culture. Pour l’instant, il servira aux Indiens désireux de se reposer. Le charpentier n’a aucune crainte de ces êtres, alors que Guillaume, malgré un certain respect, garde encore ses distances. Comme d’autres, le jeune boulanger pourrait troquer quelques objets pour des fourrures et les revendre à la Compagnie des Cent-Associés, mais il préfère s’en tenir à son rôle. Comme chacun se montre toujours enthousiasmé par son pain et ses mets, il se sent très important et utile à la communauté. Le pain représente le lien unissant ces hommes à la France, malgré l’immense océan qui les sépare. Chacun des gestes de Guillaume devient un écho de ceux de son bon maître Barthélemy et prépare ceux qu’il enseignera à son propre fils.
L’hiver revient bientôt, terminant une saison de troc décevante. Le gouverneur Montmagny est venu de Québec à quelques occasions constater les mauvaises affaires et entendre les plaintes des Algonquins sur les dangers des maladies qui ravagent leurs frères hurons, tout à l’ouest de la colonie. Ils racontent des récits horribles de certains des leurs, capturés par les Iroquois agniers et qui ont courageusement réussi à s’échapper. Guillaume a un haut-le-cœur en voyant un Algonquin au corps brûlé et qui n’a plus aucun doigt. De nouveau, ces gens demandent des arquebuses, mais le gouverneur demeure fidèle aux principes de Champlain : seuls les Sauvages convertis à la foi catholique peuvent posséder des armes européennes.
Guillaume ne pense rien de cette peuplade iroquoise dont on parle tant. Il n’a jamais vu ces indigènes. Ce sont des hommes invisibles, ne semblant être que des légendes ou des rumeurs. Il n’imagine pas quel pourrait être le danger dans ce fort défendu avec vigilance et si adroitement situé. Sa vie tranquille dans ce nouveau pays lui rappelle le confort et la sécurité de sa seigneurie. La nature si généreuse fournit en abondance le bois et la nourriture. De plus, les blés des terres près Québec sont excellents. Et même certains employés de la compagnie de traite cultivent des petits lopins, près de la façade nordique de la palissade. Guillaume songe à demander la permission de se joindre à ces hommes. Si les récoltes deviennent bonnes et riches, on songera peut-être à construire un moulin. Ainsi, les gens des Trois-Rivières n’auront plus à dépendre de Québec pour leur pain.
En attendant la réalisation de ces beaux projets, l’hiver revient, effrayant les nouveaux soldats et le charpentier. Vêtu comme les Algonquins, Guillaume marche dans les sentiers durcis du fort. Il respire à pleins poumons cet air si pur ne pouvant faire de lui qu’un homme qui vivra peut-être jusqu’à soixante ans. Il a vu des Algonquins encore plus âgés, accompagnant des jeunes à bord de canots. Ce pays et sa nature sont-ils la fontaine de jouvence ?
Au début de la nouvelle année, Guillaume a la surprise de voir arriver son ami Atichasata avec la femme algonquine de l’hiver dernier, accompagnée par son enfant en santé, courant dans tous les coins de la boulangerie. Elle tend à Guillaume une peau d’ours, décorée de magnifiques dessins d’animaux. Le jeune homme se rend compte que ces païens ont grand cœur et une bonne mémoire. Il avait d’abord jugé leur indifférence un peu trop rapidement. Pourquoi ces indigènes sont-ils qualifiés de sauvages ? Bien sûr, ils ne connaissent ni Dieu ni le roi, mais leurs cœurs, sans malice, trouveront bientôt les bienfaits de la civilisation de Sa Majesté et du Tout-Puissant.
Ces pauvres hommes et femmes croient aux fausses idoles. Ils ont même des sorciers qu’ils écoutent sans se questionner. Au cours de l’hiver, un de ces charlatans a fait croire à un groupe d’Algonquins que les Agniers allaient les attaquer, en compagnie d’autres nations iroquoises. Les plus braves ont alors mené une expédition, réclamant l’assistance militaire des soldats des Trois-Rivières. Un capitaine, sachant que les Agniers se montrent trop tranquilles, s’est donc joint à eux. On ne l’a jamais revu. Un des Algonquins, ayant réussi à échapper au courroux de l’ennemi, est revenu au fort effrayé et affamé. Il a raconté aux soldats que la vision du sorcier était fondée : les Agniers projettent de grandes attaques contre les alliés sauvages des Français.
L’Algonquin retourne chez lui avertir les siens. Deux jours plus tard, un grand nombre de ces indigènes sont aux Trois-Rivières pour demander protection au commandant de l’enceinte. Monsieur de Châteaufort ne se résout pas à laisser entrer tant d’individus en même temps, sur la seule base d’une rumeur. Ne voulant pas froisser ces alliés, il leur donne des palis pour enclore un coin de terre à l’extérieur du fort, afin de se protéger. Guillaume, du haut de la palissade, observe l’incroyable ardeur avec laquelle ces hommes, femmes et enfants se construisent un abri. Dès cet instant, le jeune boulanger ne se sent pas en sécurité. Une telle crainte est sûrement motivée par une menace réelle.
Devant tant d’appréhension, deux hommes de la compagnie se joignent à quelques Algonquins en mission vers le pays des Agniers. Vers la fin de juin, l’expédition revient intacte, mais ramène un prisonnier agnier. C’est ainsi que Guillaume peut voir pour la première fois un représentant de ces redoutables guerriers. Des cris et des chants résonnent dans le campement algonquin. Avec d’autres hommes, Guillaume grimpe à la palissade pour regarder ces réjouissances. Il demeure stupéfait en voyant ces gentilles personnes poser avec insistance des tisons enflammés sur le corps de leur prisonnier. Le captif ne pousse aucune plainte, malgré ses atroces souffrances. Guillaume s’évanouit en voyant un Algonquin enfoncer un tison dans les yeux de l’Agnier.
« Ils l’ont torturé, mis à mort si cruellement…
— Ce Sauvage était un ennemi, monsieur Tremblay. Il s’agit là de la coutume guerrière de ces païens.
— Même si ces Algonquins sont nos amis, ils peuvent peut-être un jour nous faire subir le même sort !
— Voilà pourquoi nous devons faire en sorte de ne point les provoquer et de les laisser agir comme bon leur semble avec leurs ennemis.
— Ce pauvre homme mort dans des tourments abominables !
— Son cœur a été arraché et dévoré. Son corps n’est plus que cendres. »
Les jours suivants, Guillaume est mal à l’aise, même à l’endroit de son ami Atichasata, qui entre dans la boulangerie le visage peint en rouge. Le jeune Tremblay n’ose plus approcher de la palissade, où les soldats demeurent aux aguets. Quelques jours plus tard, des Abénaquis arrivent avec des fourrures. Informés de la présence d’Agniers dans la vallée du fleuve du Canada, ils se sont empressés de venir rejoindre leurs frères algonquins pour les assister en cas de guerre. La présence de tant d’indigènes près du fort inquiète de plus en plus Guillaume. Il n’est pas au bout de ses peines, car voici qu’arrive un groupe de Hurons avec leurs peaux, portant sur eux les marques de l’épidémie qui les décime depuis quelques mois. La situation paraît si alarmante que monsieur de Montmagny, gouverneur de la Nouvelle-France, se présente aux Trois-Rivières au début du mois d’août pour clarifier tout cela et tenir conseil avec les chefs de ces trois peuples.
« Monsieur Guillaume Tremblay, on m’a dit le plus grand bien de votre pain. Des soldats de bonne foi m’ont juré qu’il ne s’en fait point de meilleur, même à Paris. Je serais enchanté de m’assurer de ces affirmations.
— Monsieur le gouverneur… Les Sauvages ? Ils… ils vont attaquer ? Nous brûler les yeux ?
— Pas si nous leur portons assistance dans leur combat contre les nations iroquoises, qui sont de très mauvais Sauvages. Car ils traitent avec les Hollandais, attaquent nos tribus alliées et les empêchent de faire du commerce avec nous. Quoi qu’il en soit, il y a si longtemps que je n’ai pas mangé de bon pain, monsieur, que je peux vous assurer de ma gratitude et de mes bonnes recommandations. Vous m’en préparerez plusieurs que vous donnerez aux serviteurs m’ayant accompagné dans ce voyage.
— Et si les Iroquois sont vainqueurs ?
— Vous ne préparerez plus jamais de pain. Il vaut alors mieux vous mettre à la tâche tout de suite, monsieur. »
Guillaume ne comprend pas que l’homme le plus important de la Nouvelle-France ne songe qu’à sa panse en des instants aussi tragiques. Il y a une année, le boulanger aurait surtout pensé qu’en France, aucun noble de haute condition, gouverneur par surcroît, ne lui aurait adressé la parole avec tant de simplicité en entrant dans son humble boutique.
Guillaume se met immédiatement au travail, empêtré dans ses gestes nerveux et ses gaucheries. Soudain, il pense que si le pain plaît au gouverneur, l’homme accédera certes à sa suggestion de se réfugier à Québec, où il y a davantage de soldats, en attendant le premier navire qui le ramènera en France. Le jeune homme s’installera dans le faubourg de Paris, où la lettre de recommandation du gouverneur de la Nouvelle-France lui permettra de devenir un maître boulanger. Riche et respecté, Guillaume organisera une expédition pour délivrer Marie de ce seigneur tyrannique, responsable de tous ses malheurs. Tout cela grâce à un pain qui plaira au gouverneur de Montmagny.
Cependant, le commentaire de l’homme est très bref : « Je vous félicite, monsieur. » Guillaume n’a ni le temps ni l’arrogance de lui confier ses projets : le gouverneur est déjà en route vers la maison de monsieur de Châteaufort. Il abandonne Trois-Rivières à une poignée de soldats, quelques pères jésuites, six ou sept artisans et à des fonctionnaires qui s’ennuient jour et nuit de la France, sans oublier ces Abénaquis et Algonquins qui chantent et dansent sans cesse, en compagnie de Hurons infectés de maladies mortelles.
Le soir même, un cri d’alarme réveille tout le monde. Des Algonquins reviennent en toute hâte, hurlant qu’un grand nombre d’Agniers pagaient sur le lac Saint-Pierre, à quelques lieues du fort. L’épouvante s’empare de plusieurs indigènes qui se dirigent tous vers la porte d’entrée. Quand on les laisse pénétrer, l’exaltation se mêle à la panique. Certains se pressent de se noircir le visage, d’autres crient de joie, anxieux de guerroyer. Les femmes se dirigent à toute vitesse vers les maisons. Voilà Guillaume face à sa boulangerie, envahie par une douzaine de Sauvagesses.
Les soldats voient sur le fleuve un canot agnier rôdant aux alentours. Il louvoie ainsi toute la nuit. Les militaires demeurent sur le qui-vive, attendent de voir surgir la suite de cette expédition. Le matin levé, quelques Français prennent place dans des barques, désireux de mettre en fuite ce canot occupé par six ennemis. Leur embarcation prend le large, poursuivie par les soldats. Les Européens reviennent rapidement, courant vers les portes, les bras en croix, criant qu’il y a au moins cinq cents Agniers sur le lac Saint-Pierre.
Immédiatement, Français, Hurons, Algonquins et Abénaquis se préparent à attaquer. Le gouverneur Montmagny envoie un émissaire à Québec pour chercher de l’aide. Mais il ne se passe rien. Même les alliés indigènes, habituellement bruyants, gardent un profond silence, se demandant quelle embuscade a été tendue par les ennemis. Un chef huron émet l’hypothèse que les Agniers ont peut-être accosté et qu’ils avancent par la forêt. Soudain, un autre Huron arrive, avec un passager effrayé, racontant aux soldats que les Agniers ont saisi son canot de pelleteries et tué deux de ses compagnons. D’autres embarcations huronnes doivent suivre et tomberont certes dans le traquenard ennemi.
Cinq jours plus tard, la moitié des renforts réclamés par monsieur de Montmagny arrive. Entre-temps, de nombreux Hurons blessés, certains les doigts coupés, arrivent au fort, se plaignant que les adversaires ont volé le fruit de leur chasse. De jour en jour, de nombreux autres hommes de ce peuple les imitent, apportant avec eux leurs virus contagieux. À l’intérieur de l’enceinte, les autres indigènes montrent de l’impatience à l’endroit des Français. Ils les accusent d’avoir apporté des germes mortels, par la voie de leurs vaisseaux. Les Algonquins prétendent que l’esprit de leur ami Champlain les appelle ainsi à le rejoindre dans le pays de l’esprit des trépassés.
Comme par miracle, il ne se passe plus rien. Les Hurons cessent de se présenter au compte-gouttes et les abords du lac Saint-Pierre se libèrent. Mécontentes, les trois tribus repartent chacune de leur côté, maudissant les Français de ne pas apporter l’aide militaire, si souvent promise par Champlain, dans le but d’exterminer les peuples iroquois. Les Abénaquis disent qu’ils préféreront maintenant trafiquer avec les Anglais, qui les paient en arquebuses, tandis que les Hurons survivants hésitent à retourner dans leur pays infesté par les maladies des Européens. Les Algonquins comprennent mieux les Français, mais s’en vont tout de même vers leur territoire en rechignant un peu.
« Ce sont des stratèges intelligents. Nous sommes tous tombés dans leurs pièges sans tirer un seul coup de mousquet. Ils se sont enrichis des fourrures de nos Hurons et nous avons perdu l’estime de nos Sauvages alliés.
— Ainsi, monsieur Guillaume Tremblay, dit le Poltron, félicite notre ennemi, lui qui s’est caché dans sa boulangerie pendant un mois entier au lieu de nous aider ?
— Je reconnais que ces Agniers ont agi de façon plus intelligente que nous tous.
— Allez donc préparer le pain avant que je ne me serve de mon épée pour vous apprendre les bonnes manières !
— Il y avait douze Huronnes pleines de germes dans ma boulangerie, plongeant à pleines mains dans ma farine et mon caveau ! Vous désirez que je poursuive l’œuvre iroquoise en vous empoisonnant avec mon pain ?
— C’en est trop, monsieur ! »
Trois-Rivières retrouve son calme en attendant le prochain hiver. Quelques Algonquins viennent troquer leurs fourrures, mais se montrent maintenant exigeants. Ils ne se présentent plus pour servir de guides de chasse aux Français et se font prier pour voyager comme commissionnaires entre le fort et Québec. Les jésuites régressent dans leur œuvre de conversion. Les Algonquins n’ont pas apprécié que ces hommes en robes noires aient fait des signes de magie sur le front des Hurons mourants, sans le consentement de ceux-ci. Certains croient que ces sorciers étranges, qui n’ont pas de femmes et ne font pas la guerre, ont jeté un sort sur la nation huronne pour les punir de leur hésitation à se convertir. Atichasata explique à Guillaume que les siens craignent que le même sort ne leur soit réservé.
Heureusement, la maladie des Hurons n’a contaminé aucun homme, français ou indien. La prudence a cependant voulu que la boulangerie et le fournil soient lavés de fond en comble. Les femmes hébergées involontairement par Guillaume ont presque entièrement mangé les réserves de fruits, de légumes et de viande. Les soldats sortent plus souvent pour pêcher, mais la chasse devient moins prospère sans l’aide des Algonquins. Du ravitaillement arrive de Québec pour éviter que la petite colonie des Trois-Rivières ne soit victime de famine au cours des mois de froidure. « Vraiment intelligents, ces Agniers », de penser à nouveau Guillaume, alors qu’il remet à un soldat sa lettre de demande pour retourner en France.
Cinq années plus tard, Guillaume est toujours aux Trois-Rivières. Avec trois pères jésuites et deux autres hommes, il représente le seul survivant de la population de 1635, les autres étant tous retournés en Europe à la fin de leur contrat d’engagement comme soldats ou commis de la Compagnie des Cents-Associés. Le charpentier a trouvé la mort lors d’une embuscade iroquoise, en 1639. Il est venu d’autres missionnaires, trop peu de soldats, et beaucoup d’employés de la compagnie. Quelques artisans se sont présentés, avec sur leur visage ce goût de s’enfuir en France. Parmi ces gens, à l’occasion, un homme et son épouse, dont les déplacements égayaient un peu Guillaume, se demandant pourquoi il ne venait aucune célibataire. Maintenant âgé de vingt-deux ans, le jeune homme sent qu’il a un bel âge pour se marier et assurer sa descendance à la boulangerie.
Ceux qui s’en vont passent le mot d’ordre aux arrivants: « Le boulanger est fort talentueux, mais il porte bien son sobriquet de poltron. » Tous savent que Guillaume n’est jamais sorti du fort, même pas pour une simple promenade sur les berges du Saint-Laurent. Depuis, il a appris que les Agniers n’attaquent qu’en embuscades. Le charpentier a trouvé la mort alors qu’il allait tout simplement jeter quelques charognes dans les eaux du fleuve.
Trois-Rivières est maintenant le domaine de Guillaume. Il a réparé les maisons, entretenu les fortifications, nourri le peuple. Il a conseillé tous et chacun pour se protéger du froid de l’hiver, épreuve que le jeune boulanger surmonte avec un calme qui étonne les Français. Régulièrement, Guillaume a reçu la visite d’Atichasata, les deux hommes apprenant difficilement la langue de l’autre. Cependant, dans le secret de sa chaumière, Guillaume pense encore à la France. Il y trouverait une seigneurie où il serait maître boulanger du village et où il pourrait circuler sans crainte. Il ne sait pas trop ce qui le retient dans cette contrée du bout du monde, si ce n’est cette presque égalité entre les êtres, qui n’a pas cours en France. Samuel de Champlain rêvait de bâtir un pays, mais il semble bien que le fort des Trois-Rivières ne soit encore qu’une boutique pour la traite des fourrures. Guillaume remarque que personne n’arrive de France dans le but de cultiver la terre. Chacun veut s’enrichir et repartir. Même s’il ne sort jamais, Guillaume est au courant de ce qui se passe à Québec, apprenant des nouvelles des voyageurs et des Algonquins qui apportent les minots de blé.
Les Algonquins, les Hurons et quelques autres peuplades sont heureux de connaître Guillaume. Les visages changent au fort, mais celui du boulanger devient un point de constance, dans leur esprit. Il n’ignore pas que ces indigènes le surnomment « Femme », parce qu’il prépare la nourriture. À chacune de leurs visites, ils passent par la boulangerie, comme pour avoir des nouvelles de ce vieux frère français. Guillaume aime la langue algonquine et il s’amuse à la perfectionner avec les interprètes du fort. Atichasata se montre étonné par ses progrès, lui qui se révèle incapable de prononcer les « r » des mots français.
Ces hommes parlent à Guillaume de leurs guerres contre les peuples iroquois. Parfois, ils portent comme parure une chevelure d’un ennemi vaincu. Ils l’entretiennent aussi de la nature environnante, de sa bonté pour le cœur de l’homme. Pour ces êtres, tout semble passer par la nature : la médecine, la nourriture, le vêtement. Ils peuvent lire des signes là où les Français ne voient que des arbres, des feuilles, des cours d’eau ou des animaux. En se servant à si bon compte de la création du Tout-Puissant, Guillaume se dit que ces hommes vivent très près de Dieu. Les pères jésuites ne l’entendent pas ainsi. Certains d’entre eux, revenant de Huronie, parlent de l’obstination de ces peuples à refuser de voir la lumière divine. Guillaume se garde de penser tout haut à leur incompréhension de ceux à qui ils s’adressent. Quand ils entrent à la boulangerie, les Algonquins réservent à Guillaume leurs rares sourires.
Les marchands de la Compagnie des Cent-Associés se servent de plus en plus des humbles services de Guillaume, depuis la disparition de deux jeunes interprètes, Thomas Godefroy de Normandville et François Marguerie de la Haye. Partis à la chasse au nord du fort vers la fin de février, ils se sont depuis mystérieusement volatilisés. Suite à une investigation des soldats, des traces ont été repérées dans la neige, signe probable d’un enlèvement. Par ailleurs, des Algonquins jurent avoir vu des Agniers dans les alentours. Cette tragédie bouleverse tout le monde, car jusqu’à ce jour, les peuples iroquois ne s’en prenaient qu’aux Sauvages amis des Français. Depuis les dernières années, les Agniers sont souvent venus rôder sur les abords du lac Saint-Pierre, pour s’emparer des canots hurons et algonquins remplis de pelleteries. Monsieur de Champflour, responsable du fort, croit que ces peuples manquent peut-être de fourrures dans leur propre pays afin de faire du commerce avec les Hollandais.
Ces événements font craindre le pire à Guillaume. Et s’il était le prochain sur la liste des Agniers ? Après tout, pour affamer les Français, il n’y a pas de meilleure stratégie que d’enlever la personne responsable de leur nourriture. Guillaume demande encore à monsieur de Champflour l’autorisation de quitter les Trois-Rivières pour la sécurité de Québec et pour ses navires qui repartent pour la France. L’homme lui répond vaguement, ne le croyant pas vraiment sincère lorsqu’il parle de partir, car il marche lentement dans ces rues et touche délicatement les maisons, comme par amour. De plus, il accueille les arrivants avec le sourire, comme s’il était un seigneur rempli de fierté pour son domaine.
Au début de juin, une nouvelle embuscade des ennemis se dessine, alors que les soldats aperçoivent un nombre impressionnants de canots arrivant par le lac Saint-Pierre. Guillaume part à la course s’occuper dans sa boulangerie, fait semblant qu’il n’est pas au courant. On l’intercepte pour le sommer de revenir avec son mousquet. Si Guillaume a appris à se servir de son arme, il n’éprouve aucun plaisir à la tenir entre ses mains. Après avoir causé des maux de tête aux soldats lui ayant enseigné avec patience l’art de charger rapidement, ceux-ci ont passé souvent près de l’égorger en constatant que le boulanger se montrait incapable d’atteindre une cible pourtant facile.
Perché sur une redoute, tremblant de tous ses membres, Guillaume est le premier à apercevoir un canot portant pavillon blanc. Il reconnaît tout de suite François Marguerie de la Haye, un des interprètes qu’on croyait mort depuis ce printemps. Les soldats lui ouvrent immédiatement les portes, croyant le trouver affamé et mutilé. Au contraire, le jeune homme resplendit de santé et assure les siens que les Agniers l’ont traité avec respect et amitié. Son compagnon, Thomas Godefroy de Normandville, n’a subi aucune blessure et attend avec quelque trois cents Agniers, postés plus loin, sur l’autre rive du Saint-Laurent. Il dit que ces guerriers désirent faire la paix avec les Français et devenir leurs alliés à la place des Hurons et des Algonquins. Ils offrent même aux Européens toute leur aide pour établir des comptoirs de traite en Iroquoisie. Marguerie ne s’attarde pas trop, car le sort de son ami dépend de son retour hâtif.
« Baissez votre mousquet, le Poltron. C’est enfin un jour de réjouissances ! Nous aurons la paix et pourrons nous enrichir grâce à tous les Sauvages de ce continent. Les Hollandais et les Anglais vont partir, craignant notre puissance, et nous rapporterons à Sa Majesté des richesses davantage importantes que celles des Espagnols dans leurs colonies d’Amérique.
— Vous croyez naïvement à un tel théâtre ? Atichasata et nos amis Algonquins m’ont souvent parlé de la fourberie iroquoise. Je sais avant tout que ces Agniers sont des stratèges militaires d’une rare finesse.
— Je me demande jusqu’à quel point vous n’êtes pas l’espion de tous ces Sauvages, vous qui les recevez dans votre mansarde. Bientôt, vous épouserez une de leurs femmes et irez vous réfugier dans la forêt, comme un animal, vivant de leurs expédients primitifs dans une cabane de terre parmi leurs idoles païennes !
—J’aimerais mieux vivre parmi les Sauvages qu’aux côtés d’un sauvage de votre espèce, monsieur !
— Je vais vous trancher la gorge avec votre couteau de boulanger, vilain ! »
Guillaume s’enfuit vers sa maison, alors que les confrères du soldat retiennent avec peine leur ami, prêt à toutes les damnations pour transpercer de son épée ce boulanger de malheur qui, tellement éloigné de la France civilisée, a fini par oublier les bonnes manières qu’un petit homme de sa condition doit à la classe supérieure militaire. En rentrant chez lui, Guillaume est arrêté par un employé de la compagnie, prêt à s’enivrer pour fêter la grande nouvelle de la paix. « Je m’en vais cuire tout de suite le pain et faire l’inventaire de mes réserves. Nous sommes assiégés ! Ne le voyez-vous pas ? »
Le seul autre homme des Trois-Rivières à s’inquiéter de cette curieuse proposition est monsieur de Champflour. L’affaire paraît trop grave pour qu’il puisse prendre à lui seul une décision concernant la Nouvelle-France entière. Des émissaires partent immédiatement pour Québec afin de chercher le gouverneur Montmagny. Les Agniers veulent commencer immédiatement les pourparlers. Leur impatience ne laisse présager rien de bon. Champflour envoie le père Raguenau et l’interprète Jean Nicollet pour calmer les indigènes et les assurer que Son Excellence le sieur de Montmagny se dépêchera d’être à leur écoute. Les deux hommes apportent avec eux des présents, gages de leur bonne foi. Le gouverneur arrive cinq jours plus tard et s’empresse d’écouter sur-le-champ les chefs agniers. Les habitants des Trois-Rivières et les indigènes cachés dans le fort vivent au cœur d’un silence inquiet, s’étant depuis rendu compte qu’il y a autant d’ennemis bloquant le fleuve par le lac Saint-Pierre pour intercepter, sans doute à leur compte, les canots hurons remplis de fourrures, en route vers le fort pour le troc.
Guillaume a un mal fou à contenir les femmes algonquines cachées dans sa boulangerie. Vivant toujours pour l’instant présent, elles ne comprennent pas pourquoi ce Français veut les empêcher de manger à leur faim, alors qu’il y a tant de nourriture tout autour. Guillaume perd son temps à demander à Atichasata de les prier de quitter sa maison. L’Algonquin répond par un bref sourire amusé. Une toute jeune fille, qui doit avoir à peine treize ans, prend la défense de Guillaume avec une douce insistance qui fait reculer le boulanger de quelques pas. « I – Aume », répète-t-elle sans cesse en le regardant tendrement. Puis elle se désigne comme Paniscoua pour que le jeune homme dise son nom. Guillaume lui ordonne de s’éloigner, mais elle continue son leitmotiv: « I – Aume. I– Aume. »
Le gouverneur Montmagny revient des retranchements agniers avec ses deux interprètes. Il réfléchit aux propositions. En retour de la paix et de la promesse de commercer avec les Français, les Agniers désirent des arquebuses. Que feraient-ils de telles armes ? S’en serviraient-ils pour chasser ou pour détruire les Hurons et les Algonquins ? Après tout, il y a deux jours, malgré leurs discours de paix, ces Agniers se sont emparés de canots algonquins. Les négociations tendues durent quelques jours, chacune précédée d’un grand cérémonial un peu pompeux. Les indigènes alliés prient messieurs de Champflour et de Montmagny de ne pas croire les promesses des Agniers. Pour eux, la paix proposée ne vise qu’à les détruire afin que seules les nations iroquoises contrôlent le commerce des fourrures, autant avec les Hollandais, les Anglais que les Français. Les attaques contre les Hurons et les Algonquins, pendant les négociations de paix, incitent Montmagny à refuser les propositions des Agniers. Malgré l’échec de leur stratégie, ces hommes retournent paisiblement dans leur pays, sans chercher à s’emparer du fort. Cependant, aucun Français n’est dupe de leur politesse et la guerre entre les peuples iroquois et les tribus alliées s’étendra maintenant aux Français eux-mêmes.
« Monsieur Tremblay, à chacune de mes visites en cette habitation, je ne peux m’empêcher de me sentir tenté par le péché de gourmandise en pensant à vos délicieux pains. Vous seriez infiniment aimable de m’en préparer quelques-uns avant mon départ pour Québec.
— Monsieur le gouverneur… Nous sommes maintenant en guerre ouverte contre les Agniers et les peuples iroquois…
— Cela ne nous empêchera point de manger de votre merveilleux pain, n’est-ce pas ?
— Je veux retourner en France, Votre Excellence !
— Pourquoi ? Vous êtes jeune et robuste. Nos hommes des Trois-Rivières ont besoin d’un boulanger comme vous pour se nourrir convenablement. On m’a aussi dit que vous parliez quelques dialectes indigènes. Et, à ce que je constate, vous avez maintenant une compagne sauvage. Veillez bien, monsieur, à ce qu’elle épouse notre foi si vous désirez la faire vôtre aux yeux de notre Créateur.
— Je ne la connais pas ! Je veux retourner en France !
— Monsieur, je suis le gouverneur de cette colonie au nom de la royauté de France, et je vous dis que ce n’est pas le temps de quitter cette contrée. Vous y resterez donc tant et aussi longtemps qu’il me plaira. Je vais loger chez monsieur de Champflour. Vous y livrerez mes pains. »
Le gouverneur demeure quelques jours aux Trois-Rivières pour discuter d’affaires courantes. Il a la bonté de recevoir les doléances des habitants. Tous s’accordent à dire que la solution aux problèmes de ce fort et de la colonie serait l’envoi d’un grand nombre de soldats, de gens de métier, de laboureurs et de clercs. Les Agniers des derniers événements étaient plus nombreux que la population entière de la Nouvelle-France. Il paraît alors difficile de faire la guerre pour obtenir la paix quand les Français sont à un contre dix.
Les Algonquins se retirent vers leurs villages, encore insatisfaits de l’attitude trop prudente des Français. Les plus âgés parlent avec nostalgie de l’appui que leur apportait Samuel de Champlain dans leurs guerres contre les cinq peuples iroquois. Voilà une façon détournée de clamer que Montmagny est un mauvais chef. Certains de ces Algonquins, devinant déjà les souffrances prochaines que leur infligeront les Agniers, décident de quitter les alentours des Trois-Rivières pour s’installer près des Montagnais, à l’est de Québec. Cependant, Atichasata demeure attaché à son territoire. Après avoir deviné les craintes de Guillaume, connaissant sa clairvoyance, il l’invite à venir vivre avec son peuple. L’Algonquin comprend le refus de Guillaume, signe de sa fidélité aux siens. Le boulanger lui explique le sobriquet qu’on lui a donné. Atichasata hoche la tête, dépose sa lourde main sur l’épaule de son ami et lui jure qu’il dira aux siens de ne plus le surnommer « Femme », mais que son nom algonquin sera dorénavant « le Sage ».
1642-1645 Les miroirs de l’amour
G uillaume s’attire les foudres des pères jésuites du fort quand il s’amuse des intentions d’une trentaine de Français, soit établir un fort, du nom de Ville-Marie, sur une grande île située tout près du pays des Agniers. Leur but est de convertir les Sauvages et de donner protection à ces êtres qui auront épousé la foi du Christ. Les uns parlent d’une noble cause, alors que Guillaume qualifie ce geste d’insensé. Par contre, le boulanger a applaudi l’initiative du gouverneur de fonder une habitation baptisée Richelieu, à l’embouchure de la rivière que les Agniers ont l’habitude d’emprunter pour accéder au grand fleuve.
Guillaume tue le temps de l’hiver en enseignant quelques mots de français à la jeune Paniscoua. L’automne précédent, elle a fait preuve de beaucoup d’insistance en venant seule au fort pour apporter des fruits et des poissons au boulanger.