Le tiers exclu

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110 pages
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« Je ne voulais pas t’aimer, surtout quand on s’est mariés ; peut-être ne l’avais-je jamais fait comme il le fallait. Être aux côtés de quelqu’un, n’importe qui. Me convaincre que je l’avais choisi. Je me disais que ce serait comme avec tout le monde, qu’on finirait par se lasser, sinon s’égorger pour des motifs dérisoires. J’avais tort, car même nos disputes ne m’ont plus dérangée. Combien de fois ai-je dû me dire que tout était faux et que je ne te voulais plus, pour ne pas penser aux autres. Quand j’ai accouché d’Abby, j’ai subitement cessé de t’en vouloir. Mais toi, tu n’as rien vu. J’en avais mal aux membres, comme si mon attachement pour toi avait décuplé, en simultané. Et dès lors, je n’en ai plus eu pour notre fille. »
Après avoir fait une entrée remarquée sur la scène littéraire québécoise avec Une irrésistible envie de fuir (David, 2017), Catherine Bellemare récidive avec Le tiers exclu, un deuxième roman tout aussi étonnant. Sur fond de dépendance, de toxicomanie, de troubles mentaux, de quête identitaire et de solitude, des sujets qui lui sont chers, la jeune romancière écorche, d’une manière aussi crue, le thème de la parentalité, du point de vue du père, de la mère et de la fille, Abbygail, qui se retrouve dans une famille qu’elle non plus n’a pas choisie.

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Date de parution 19 septembre 2018
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EAN13 9782895976882
Langue Français

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LE TIERS EXCLU
DE LA MÊME AUTEURE Une irrésistible envie de fuir Ottawa, David, 2017.
Catherine Bellemare
Le tiers exclu
ROMAN
Catalogage avant publication de Bibliothèque et Arc hives Canada
Bellemare, Catherine, 1989-, auteur  Le tiers exclu / Catherine Bellemare. (Indociles) Publié en formats imprimé(s) et électronique(s). ISBN 978-2-89597-658-5 (couverture souple). — ISBN 978-2-89597-687-5 (PDF). — ISBN 978-2-89597-688-2 (EPUB)  I. Titre. II. Collection : Indociles PS8603.E45373T54 2018 C843’.6 C2018-903190-5 C2018-903191-3 Les Éditions David 335-B, rue Cumberland, Ottawa (Ontario) K1N 7J3 Téléphone : 613-695-3339 | Télécopieur : 613-695-3334 info@editionsdavid.com|www.editionsdavid.com Tous droits réservés. Imprimé au Canada. e Dépôt légal (Québec et Ottawa), 3 trimestre 2018 Les Éditions David remercient le Gouvernement du Canada, le Conseil des arts du Canada, le Conseil des arts de l’Ontario et la Ville d’Ottawa pour leur appui à leurs activités d’édition.
Pour Nadia, en raison de chaque moment et de chaque souvenir, impossibles à oublier.
Pour Marie, mon lien immuable et indestructible, qui m’a appris en quoi la force consistait.
Pour Michel Harding, pour son écoute et son soutien absolu, sans oublier Simon, pour des raisons qu’il connaît déjà.
Il n’est rien qui soit dour un homme dlus infinie torture que ses drodres densées. John WEBSTER
PREMIÈRE PARTIE
I
« J’ai pensé faire demi-tour. Sous ma jaquette d’hô pital, bifurquer par le corridor de droite et la planter là. Seule et couverte de sueur , endurant le calvaire toujours un peu plus cuisant au fil des heures. En pleine salle opé ratoire : jambes écartées, prête à donner la vie. Piégé, une honte. Honte de ma propre honte, plus encore que de la peur qui me défonce l’abdomen, tel un turbocompresseur. Une belle tare de froussard incapable d’ouvrir la bouche : “Non, ma chérie, je n’apprécie pas que tu aies cessé d’avaler tous les matins ton précieux anti-anovulan t. Je n’éprouve pas de désir latent à l’idée que tu arrêtes subitement de te raser les ja mbes ni que tu gonfles, tel un ballon d’hélium.” Nous nous interrompions tous les deux av ant d’avoir terminé notre phrase. Et après quelque temps, à court d’arguments : “Élis e, des enfants Ô Mais bien sûr. Pourquoi ne pas en concevoir un dans l’espoir de ra fistoler les restes de notre couple en décrépitude.” L’abdication. Un projet qui flotta it dans l’air depuis maintenant des mois, alors qu’auparavant, la chose était parfaitem ent hors de propos. “Une famille Ô Avec celle que j’ai eue, je ne peux pas dire que c’ est ce dont je rêve. On est bien, toi et moi. Non, les enfants ce sera pour les autres.” » En fait, nous me croyions tous les deux sénile, de l’entrejambe je veux dire. Vingt-six ans nous séparaient, pour ainsi dire l’âge qu’a urait eu mon enfant… Oui, avec Emmanuelle. Au départ, je n’y avais pas porté atten tion. Comme une malencontreuse coïncidence que je n’étais pas destiné à voir. Il f aut dire que tout s’est passé très vite avec Élise. « Déjà oubliée, c’est dommage… », m’ava it-elle dit lors de notre première rencontre, quelques minutes à peine après s’être as sise à ma table, au café que je fréquentais souvent. Je l’avais observée en sondant mes souvenirs de son visage, sans qu’il n’en résulte pourtant quoi que ce soit. Comment avais-je pu la radier de ma mémoire aussi facilement Ô Elle n’avait rien à voir avec mon type de femmes habituel, généralement très pulpeuses, mais impropres à marqu er les esprits : tout ce qu’Élise n’était pas. Sans doute l’avais-je oubliée malgré m oi, car je ne sus que des mois plus tard ce à quoi elle avait fait allusion ce jour-là. Élise était élancée et un brin trop mince selon mes goûts, bien qu’elle soit demeurée la plus belle femme sur laquelle j’eus pos é les yeux. Une aisance presque factieuse émanait d’elle, apparaissant à travers le moindre de ses gestes. Ou alors peut-être n’était-ce qu’une illusion, et seulement la manifestation de sa constante indifférence. Élise possédait un corps à faire pâli r les danseuses des grands ballets, elle constituait la personnification de la perle ir régulière : une beauté presque baroque si l’on se fiait à sa contenance, mais dont l’harmo nie semblait confuse ; les yeux trop rapprochés, des lèvres un tantinet trop minces et u n nez plutôt proéminent, compte tenu de son visage. Allez savoir pourquoi, cet amal game d’imperfections formait un ensemble des plus irrésistibles. Lorsqu’elle avait franchi le seuil du café où nous nous sommes connus, tous les regards s’étaient portés ve rs elle, et je n’exagère pas. Il faut croire qu’Élise avait l’habitude, puisqu’elle n’ava it pas sourcillé, traversant les corps obnubilés jusqu’à la file d’attente. Et même lorsqu ’elle s’inclinait de quelque manière que ce soit, ses épaules demeuraient droites. Je n’ avais encore jamais assisté à pareille prestance. Élise était bouleversante. Toutes les tables du café étaient occupées, excepté la mienne. Boisson en main, Élise avait posé la main sur le dossier de la chais e me faisant face. Bien sûr qu’elle pouvait s’asseoir. J’avais cru bon de jouer le jeu, par habitude. Mais surtout, car je me doutais qu’une femme comme elle n’avait sans doute jamais suscité autre chose que
l’envie. J’étais donc demeuré distant, ne lui souri ant qu’à son départ, incapable de m’en empêcher. Pour ce qui est de la suite, tout s’ est produit en accéléré. Élise avait emménagé chez moi après seulement quelques semaines , j’étais totalement sous son charme. J’avais succombé, de toute évidence, tel un crétin sauveur des âmes en peine. Le bail de son appartement touchait à sa fin : un deux et demi mal isolé aux relents de moisissure et dont le quartier semblait des plus miteux. « Ça ne sert à rien de continuer à louer, installe-toi chez moi. On sera bien, tu verras. »
La première fois que je l’avais vue nue, je n’avais pas pu la toucher. Élise s’était étendue sur mon lit, laissant traîner sur le planch er sa serviette de douche. Allongée sur le dos, elle avait tourné la tête vers moi, lon geant le haut de son corps du bout des ongles, ses épaules, avant d’effleurer lentement se s seins jusqu’à son ventre. J’avais observé le manège en silence, debout près de la por te, incapable de m’asseoir ni de m’approcher. J’étais à moi seul son auditoire, lui accordant une attention que je ne croyais pas même possible. Après plusieurs minutes et, voyant que je demeurais immobile, Élise s’était redressée, avait marché jus qu’à moi. Elle avait ensuite détaché ma chemise, rapprochant son buste du mien. — Ta peau m’allume. Lorsque ma main avait survolé son ventre, mes genou x avaient fléchi. Élise n’avait pas sourcillé, appuyant fermement les paumes sur me s épaules jusqu’à ce que je doive me mettre à genoux. Jambes entrouvertes, elle avait ensuite encerclé mon cou de ses cuisses. J’avais fermé les yeux en entrouvra nt la bouche, submergé par elle. Je n’avais jamais autant joui de toute ma vie. Peut -être parce que je ne m’étais jamais senti autant moi-même avec quiconque. Lorsqu e je la prenais, je pouvais faire d’elle ce que je voulais. Élise n’avait aucune inhi bition et se laissait dominer à chaque fois, parfois longtemps, jusqu’à ce que je sois le seul à décider, à décider d’arrêter. J’avais tout faux. C’était avant que je me laisse d ominer par elle. J’en avais rêvé pendant des mois, même si, la première fois, j’avai s été réticent. — Branle-toi. Je m’étais exécuté pendant qu’Élise avait compressé ma gorge de sa main gauche, glissant sa deuxième vers son entrejambe. J e l’avais observée, le dos de plus en plus arqué, sous l’ascension agile de ses doigts . Puis, elle avait utilisé la même main pour couvrir la mienne afin que je ralentisse à mon tour, avant de m’indiquer à quel moment recommencer. Je pouvais sentir une tens ion presque douloureuse se répandre à travers mon corps, mais je n’avais pas m al. Le mal constituait uniquement l’attente. La pression sur ma gorge ne faisait qu’a ugmenter, mes pupilles s’agrandissant, sur le point de rouler sur elles-mê mes. — Maintenant. Élise avait retiré sa main gauche au moment où j’av ais joui, en extase démesuré, totalement à bout de souffle.
J’adorais lorsqu’Élise m’accompagnait à des soirées ou pour retrouver de vieux amis. À peine le temps de détacher mon manteau et, déjà, l’attention de la pièce se voyait concentrée sur elle. Et malgré une certaine vanité du fait qu’elle eût été avec moi, je crois n’avoir jamais voulu la posséder au point où elle l’aurait souhaité, même si, à