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Les Arbres jaunes

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Description

L'introspection d'un prêtre marié, donc en opposition avec la discipline de l'église catholique, une réflexion sur l'habit religieux entre apparence et vérité, la foi et sa toile de fond tantôt ombrageuse, tantôt lumineuse, le suicide d'un ecclésiastique sont autant de moments et de thèmes qui permettent aux auteurs, dans des récits courts, de composer leurs souvenirs et de penser leur engagement, leur liberté. Pour nourrir leurs réflexions et dans une langue toujours limpide et élégante, les auteurs convoquent tour à tour aussi bien Jankelevitch que Victor Hugo ou encore E. Levinas. Le lecteur ne se lasse pas de ces apports culturels choisis qui densifient la réflexion sans nuire à la poésie et au charme de certaines évocations.

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Publié par
Nombre de lectures 8
EAN13 9782748350791
Langue Français

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Les Arbres jaunes



Des mêmes auteurs



Chemins de traverse, Récit à deux voix,
Editions Karthala, Paris, 2000

Pierre de Grauw, sculpteur,
Editions d’Art Somogy, Paris, 2001 Pierre et Georgine de Grauw










Les Arbres jaunes

Nouvelles et récits




















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Cet ouvrage a fait l’objet d’une première publication aux Éditions Publibook en 2009


Sommaire






Prologue .......................................................................... 11

René................................................................................. 15
L’habit ............................................................................. 27
Le père Léon.................................................................... 31
Le baptême ...................................................................... 35
Le préfet 43
L’image mortuaire........................................................... 53
Le noviciat....................................................................... 57
Le prédicateur.................................................................. 65
Paulinus ........................................................................... 73
Hendrina.......................................................................... 79
Une abbaye presque abandonnée .................................... 83
L’innommable ................................................................. 93
Rudolf et Ilse ................................................................... 97
La fleur blanche............................................................. 113
Mes parents 117
Pourquoi pas ? ............................................................... 151
Le son perdu.................................................................. 163
L’orientation nuptiale.................................................... 179
Les murs ........................................................................ 189

Epilogue 203

9


Prologue



Dans les années cinquante, Dammartin-en-Goële ne se
trouvait pas encore enfermé dans le couloir bruyant de
l’aéroport Charles de Gaulle.
C’était, à une trentaine de kilomètres au nord de Paris,
un gros bourg tranquille, un peu endormi. Des maisons
lépreuses – on sortait de la guerre ! – formaient la
perspective cahotante de sa rue principale.
A gauche de cette rue, en venant de Paris, on apercevait
une petite place triangulaire, calme, silencieuse, limitée à
edroite par une belle église du XIII siècle, où Jeanne
d’Arc, disait-on, avait prié... En face, se trouvait l’hospice
dirigé par les Sœurs de Saint-Vincent-de-Paul, tandis qu’à
gauche, un peu en retrait, quelques anciennes maisons,
appuyées les unes sur les autres, composaient une longue
façade pittoresque. Un peu plus loin, à l’écart, se dressait
une grande villa appelée « La Motte verte », maison
d’accueil pour enfants.
Je fis plusieurs séjours dans cette maison afin d’y
perfectionner mon français avec l’aide de sa directrice,
pédagogue réputée.
J’aimais cette maison et son ambiance. J’aimais aussi
cette région, terre du nord de la France martyrisée par
deux guerres mondiales, terre que je découvris au cours de
longues promenades à travers d’immenses champs de
betteraves entre lesquels perçait tout à coup l’un ou l’autre
village posé çà ou là comme par hasard…
En automne, les paysages souvent voilés de brouillards
persistants respiraient nostalgie et tristesse. Il ne m’était
11 pas difficile, alors, d’imaginer la période dramatique de la
guerre où tout espoir avait semblé perdu.

Un jour, derrière « La Motte verte », je découvris une
ferme et sa cour abandonnées. Sur un tas de ferraille, une
croix de cimetière, renversée mais bien visible, dominant
malgré tout cet amas de fer rouillé.
Je fis un croquis de cette cour. Quelques jours plus tard,
le croquis devint sujet d’une peinture à l’huile. Je copiai
fidèlement l’entassement des bâtiments, mais j’ajoutai au
fond de ma composition quelques arbres jaunes, morts
comme par l’effet d’un poison caché dans la terre, résidu
de la folle violence guerrière. Personne n’habite cette
image. Pas âme qui vive ! Comme si toute cette habitation
était tombée dans l’oubli des temps…
Triste ? Sans doute. Sans espoir ? Non !
Car je crois que mon tableau respire le silence et
l’attente qui précèdent la vie.
Un jour, en effet, on entendra de nouveau dans ce coin
délaissé le piaillement de quelques oiseaux, on y entendra
de nouveau le rire d’un enfant.
Mais les arbres jaunes, retrouveront-ils un autre
feuillage ?
C’est la question que veulent poser ces nouvelles et
récits.

Sèvres, le 25 juin 2009 – Pierre de Grauw
12














Nouvelles



René



Dans le noir de sa chambre à coucher, sa main explorait
tout doucement la table de nuit, glissant sur le livre – un
roman policier dont il avait commencé la lecture le matin,
– effleurant prudemment ses lunettes, avançant vers la
droite, là où il pensait avoir posé le verre d’eau dont sa
gorge martyrisée avait grand besoin. Comme les pattes
d’un gros insecte, ses doigts se déplacèrent l’un après
l’autre, contournèrent la boîte de médicaments pour
toucher enfin la rondeur fraîche d’un vieux pot à moutarde
rempli d’eau minérale. Avec beaucoup de précaution, il
fallait maintenant s’emparer de ce trésor sans le renverser,
le serrer dans sa main, le soulever sans toucher l’abat-jour
de la lampe de chevet, l’approcher de sa bouche sans
trembler et boire, boire enfin pour calmer cette douleur
brûlante dans sa gorge qui l’empêchait de trouver le
sommeil. Comme dans un film au ralenti, doucement,
lentement, en évitant de toucher sa femme, il se redressa,
prit appui sur son coude droit, tandis que sa main gauche
approchait le verre d’eau de sa bouche desséchée.
Goulûment, il but, but encore. S’arrêta, immobile,
s’interrogeant pour savoir si sa gorge en voulait
davantage, but de nouveau.
Avec la même précaution, il posa ensuite son verre, se
glissa doucement sous la couverture, reposa sa tête sur
l’oreiller, ferma les yeux, content de ne pas avoir réveillé
sa femme : une fois réveillée, elle se rendormait
difficilement. Elle se faisait tant de soucis pour lui, mais
aussi pour les deux filles, jumelles de bientôt deux ans qui
ne marchaient pas encore. « Pas étonnant, leur avait dit le
15 médecin, votre appartement est trop petit ; elles n’ont pas
assez d’espace pour trotter ! »
Il avait sûrement raison.
Leur deux-pièces avec cuisine et cabinet de toilette était
trop exigu pour un couple avec deux enfants. Dans la salle
de séjour, ils avaient dû aménager un coin pour les deux
lits d’enfants, le lit conjugal occupant totalement leur
chambre à coucher.
Mais comment trouver un appartement plus spacieux ?
Où prendre l’argent pour payer un loyer plus élevé ?
Maintenant qu’il était tombé malade, le salaire de sa
femme était devenu la seule source de revenus. Certes, il
continuait à toucher quelque chose, mais c’était si peu… Il
avait commencé à travailler trop tard…

Des images souvenirs se bousculèrent dans sa tête.
Il se vit de nouveau, sur le quai de la gare
Montparnasse, ce sombre jour du mois de novembre…
Parti de sa paroisse de Normandie où sa présence avait été
déclarée désormais indésirable aussi bien par l’évêque que
par le curé, perdu dans le flot des hommes et des femmes
qui se hâtaient vers leur lieu de travail, il s’était senti
affreusement seul, se demandant ce qu’il faisait là… Il
avait pris le premier train et disposait ainsi de toute la
journée. Pour chercher quoi ? Du travail ? Un logement ?
Il n’en savait plus rien. Il n’avait pas de métier, pas de
fortune.

Au grand séminaire, on avait découvert ses qualités
musicales. Son supérieur lui avait permis de prendre des
leçons d’orgue et de solfège. Vicaire, il avait dirigé la
chorale paroissiale dès le premier dimanche de son
arrivée. Cette charge, il l’avait assumée fidèlement chaque
semaine, jusqu’au jour de son départ.
Pourtant il n’était qu’un amateur ; il s’était formé
luimême par la pratique, « sur le tas ». Ses dons dans le
16 domaine musical ne pourraient en aucun cas lui servir de
gagne-pain, il le savait. Il en était conscient.

Après avoir mis sa petite valise noire en consigne, il
était allé voir monsieur M., propriétaire d’une maison
d’édition qu’il connaissait un peu pour avoir utilisé
fréquemment ses publications. Poussé par la pitié ou
l’intérêt, probablement par les deux, le directeur de cette
maison lui avait proposé un poste de manutentionnaire
dans son stock. Quelques années plus tard, malgré son
horreur des responsabilités et son manque d’attrait pour le
commerce, on lui avait confié la vente dans un secteur
d’Ile-de-France. Il était ainsi devenu
voyageurreprésentant de commerce, travail harassant, nécessitant
d’incessants déplacements et d’interminables trajets sur les
routes de banlieue, pour une médiocre rémunération.

Heureusement que Lucienne avait assez vite trouvé du
travail à Paris. Sa patronne lui avait même procuré ce petit
logement dans lequel ils vivaient encore aujourd’hui.
En attendant la signature de son contrat, elle avait dû
rester en Normandie. Ces derniers jours dans son village
natal, elle les avait subis comme un martyre. Mise au ban
de la paroisse, donc de tout le village, elle n’avait plus osé
sortir. Depuis que le curé avait déclaré à ses ouailles, du
haut de la chaire, qu’en conséquence de sa relation avec
mademoiselle Lucienne, monsieur l’abbé R. avait quitté la
paroisse sur ordre de monseigneur l’évêque, elle était
considérée comme celle par qui le scandale était arrivé :
une pécheresse publique. Depuis ce jour-là, au village, elle
rasait les murs, évitait tous les regards, toutes les
rencontres.

Une douleur soudaine, aiguë, lui fit tout à coup retenir
sa respiration, seul moyen d’imposer à son corps le
silence, d’étouffer un cri sauvage qui aurait réveillé
17 Lucienne. Pendant quelques instants, il se figea dans une
immobilité totale, une résistance passive sur laquelle la
souffrance se brisait, reculait, diminuait pour disparaître
enfin avec quelques sursauts, comme si elle quittait son
corps exténué avec regret.
* * *
Il se souvint encore.
Quelques jours avant d’entrer au grand séminaire, il
était allé dire au revoir à son oncle Charles, exploitant
agricole à une vingtaine de kilomètres de son village natal.
Il avait souvent passé ses vacances là-bas. Il aimait bien
les travaux de la ferme auxquels son oncle, chaleureux et
jovial, l’associait volontiers. Une fois au grand séminaire,
il n’aurait plus le loisir de se plonger dans ce monde si
différent, celui du travail manuel dur et sans répit. Certes,
il n’entrait pas en religion, il ne se faisait pas moine, mais
c’était tout comme.
Il était arrivé juste avant le déjeuner et sa place, à la
grande table ovale, était réservée, comme d’habitude, à
droite de son oncle. Avec ses deux cousins, sa cousine,
son oncle et sa tante, les deux ouvriers agricoles
considérés comme des membres de la famille, cela faisait
huit personnes pour plaisanter, se taquiner les uns les
autres, discuter du travail prévu pour l’après-midi tout en
avalant les légumes cultivés et cuisinés à la ferme.
Après le repas, il avait accompagné son oncle dans
l’écurie pour y admirer le dernier poulain. Et celui-ci
l’avait fixé de son grand regard brun, comme s’il
s’interrogeait sur l’identité de ce visiteur inattendu.
En sortant de l’écurie, son oncle l’avait tout à coup
arrêté et, le regardant droit dans les yeux, souriant, un peu
hésitant quand même, pas tout à fait à l’aise, lui avait
demandé : « Tu es sûr que tu dois entrer au séminaire ? Tu
es sûr que tu dois te faire curé ? »
18 Cette question l’avait surpris. Il l’avait reçue comme un
coup de poing au creux de l’estomac. A la campagne,
surtout à la campagne, on ne pose pas de question. Tout se
vit, s’observe, se juge en silence. Parfois une allusion, un
sourire narquois, pour montrer qu’on n’est pas dupe, mais
jamais une question telle que son oncle venait de la poser.
Après quelques instants de silence, il avait demandé à
son tour : « Pourquoi vous me demandez cela, mon oncle ?
— Eh ben, tu vois, je te connais, enfin je crois te
connaître un peu. Je t’ai observé ici, quand tu passais tes
vacances. Oh, il n’y a rien eu dont je pourrais me
plaindre ! Tu étais toujours très serviable, pas paresseux…
Ah ça non ! Et souriant aussi, toujours de bonne humeur !
Tout le monde est d’accord là-dessus. Mais, tu vois – et
l’oncle marqua une pause –, tu vois, moi, enfin ta tante et
moi, oui, nous deux, nous te voyons plutôt fait, comment
dire ? – et de nouveau il marqua une pause – nous te
voyons plutôt fait pour le mariage : oui, c’est ça, plutôt
marié que curé, un curé à qui la femme reste interdite ! Tu
es trop gentil avec ma fille ! Souvent tu la regardes, eh
ben, comme n’importe quel garçon de ton âge ! »
René avait rougi comme jamais… Il aurait voulu
disparaître sous terre. Après un long silence, il avait
balbutié : « Vous savez, mon oncle, rester célibataire ne
veut pas dire ignorer la femme. Mais mon directeur
spirituel me dit toujours que l’attrait pour elle s’estompe
petit à petit et que le prêtre doit rester célibataire pour se
garder totalement disponible au ministère pastoral…
L’autre jour, un prédicateur nous a même dit : "le prêtre se
marie avec l’Eglise !" »
Il avait cité cette dernière phrase tout doucement,
hésitant, comme s’il avait voulu faire comprendre qu’il
n’était pas tout à fait convaincu de la justesse de cette
déclaration.
Triturant un peu de paille dans ses mains noueuses –
comme pour se donner une contenance –, l’oncle lui avait
19 rétorqué : « Oui, oui, je comprends. Mais n’empêche, ça
doit être difficile de rester seul jusqu’à la fin de ses jours,
de ne pas avoir d’enfants… Tout le monde n’est pas fait
pour cette vie-là. Il faut avoir la vocation ! »
Sur quoi, il avait pris une fourche pour remuer la paille
autour du poulain, indiquant ainsi que la conversation était
terminée.
* * *
Bien des fois, il avait repensé à cette conversation. Bien
des fois il avait été obligé de constater que « tout le monde
n’était pas fait pour cette vie-là » !
Une douleur aiguë, soudaine, arrêta d’un seul coup le
déroulement de ses pensées, le précipita dans un espace
vide, vide de toute réflexion, où le temps n’existe plus, lui
donnant un sentiment de non-être.
Immobile, il attendit, attendit d’être libéré…
* * *
Au grand séminaire, il s’était interrogé à plusieurs
reprises : dois-je continuer, oui ou non ?
« Normal, lui avait affirmé son directeur de conscience,
normal que vous vous posiez la question ! Si vous voulez
suivre le Christ, il faut le faire en connaissance de cause ;
pour qu’un sacrifice soit valable, il faut l’accomplir en
toute lucidité. Du reste, ceux qui souffrent de leur
engagement ne sont-ils pas les meilleurs, purifiés par le
martyre ? Comme l’or au creuset, disent les textes
liturgiques ! »
Il n’avait plus osé insister, ni exprimer franchement son
angoisse devant cette vie de solitude qui lui pesait déjà,
bien que le grand séminaire lui proposât une vie
communautaire chaleureuse. La camaraderie et la
convivialité camouflaient bien l’austérité fondamentale
d’une institution où la spiritualité sacerdotale de l’Ecole
française de Pierre de Bérulle était encore vivace. Elle
20 était distillée dans la prédication dominicale, dans chaque
allocution du supérieur. Elle suintait à travers les pierres,
les couloirs, les hautes salles de classe de ce bâtiment
esévère et froid du XVIII siècle. Elle était même détectable
dans la façon de se tenir à la chapelle.
Le jour où il avait, pour la première fois, endossé la
soutane, il s’était senti tout à coup enveloppé par elle,
enfermé comme dans un cocon. Instantanément, il avait
compris qu’il lui serait difficile d’en sortir.
Périodiquement pourtant, il avait envisagé de tout
quitter. Pendant de longues insomnies, il avait tourné et
retourné les problèmes que poserait un éventuel abandon :
de quelle façon faire marche arrière et retourner à la vie
civile ? Supporterait-il le regard interrogateur et triste de
ses parents ? Accepterait-il que son curé lui reproche son
manque de courage, son ingratitude à l’égard de madame
de V. qui avait payé ses études dès son entrée au petit
séminaire ? Comment rembourserait-il à cette dernière les
sommes si généreusement consacrées à sa formation de
prêtre ?
Devant tant de problèmes, il avait préféré reculer,
espérant que plus tard les activités pastorales
l’occuperaient complètement, lui laisseraient peu de temps
pour réfléchir.

En effet, ses premières années comme vicaire dans une
paroisse rurale, pas très loin de son village natal, il les
avait bien vécues, paisible, heureux, évitant de penser à
lui-même.
Il avait aimé le travail auprès des enfants : le
catéchisme, le patronage. La liturgie surtout lui donnait
des satisfactions. Renouveler le répertoire de la chorale,
moderniser le chœur de l’église en refoulant un certain
nombre de statues de plâtre à la cave, inventer, créer des
célébrations, des fêtes, des veillées de prières – ce qu’on
21 appelait dans le jargon ecclésial de l’époque des
« paraliturgies » –, tout cela il l’avait fait avec plaisir.
Certains paroissiens n’avaient pas apprécié d’être
bousculés ainsi dans leurs habitudes. Ils avaient protesté.
Mais dans l’ensemble, on avait bien réagi. A la longue, la
majorité des fidèles manifestait une certaine fierté : « Au
moins, dans notre église, il se passe quelque chose ! se
disaient-ils entre eux. Ce n’est pas comme dans le reste du
doyenné ! »
Même le curé montrait parfois sa satisfaction, le
félicitant, par exemple, après une messe de minuit bien
réussie…
Reconnu ainsi pour ses qualités et son efficacité, il ne
se sentait pas trop malheureux dans ce bourg normand
eavec son église néogothique du XIX siècle, ses trois
bistrots, son école libre et son école publique, communale.
N’empêche, la solitude lui pesait. Une solitude
profonde, qui s’accentuait au fur et à mesure qu’il trouvait
dans son entourage davantage d’amitié chaleureuse.
Lorsqu’après une joyeuse répétition de la chorale, il
retournait au presbytère, maison sans âme, meublée sans
goût et sans chaleur, personne ne l’attendait. La bonne du
curé avait laissé sur la table un plat de viande et de
légumes qu’il réchauffait rapidement sur une vieille
cuisinière à gaz. Tout en lisant La Croix, il dînait seul.
Personne à qui raconter sa journée, ses joies ou ses
interrogations.

La cinquième année, Lucienne s’inscrivit à la chorale.
Tout de suite, il l’avait aimée. Pourtant sa beauté ne
s’imposait pas comme celle d’une star. Elle se révélait
lentement à celui qui était attentif, patient.
Gaie, spontanée, rayonnante, elle avait très vite conquis
l’estime et l’amitié de la chorale. Bonne musicienne, elle
l’avait assisté dans la direction des répétitions. Très vite
aussi, il l’avait invitée au presbytère pour préparer avec lui
22 telle ou telle célébration. Tout naturellement, une fois le
travail terminé, elle restait dîner. Tout doucement, comme
quelque chose de très simple, ils découvraient qu’ils
étaient bien ensemble, heureux. Leur amour les rendait
paisibles, épanouis.

Des images de cette époque se succédèrent ainsi dans
sa mémoire, lentement, comme des diapositives qu’on
laisse quelques instants projetées sur l’écran pour qu’elles
racontent en détail des moments d’harmonie, de bonheur.
Il lui était doux de se promener ainsi dans ce passé où
l’angoisse de la maladie n’existait pas encore, où la révolte
n’avait pas encore envahi son cœur et son âme.
Il se sentait apaisé. Le bonheur d’hier s’identifiait à
l’amour d’aujourd’hui, toujours intact, fortifié même,
purifié.
Doucement il s’endormit enfin, vers 4 heures du matin,
à l’aube d’un jour de printemps. C’était le 14 mai 1974.
* * *
Au cours de ce même mois de mai, Martine – qui
travaillait dans la même entreprise que René – apprit
qu’un trois pièces avait enfin été attribué à celui-ci dans un
quartier voisin et que la famille allait déménager. Une
vraie chance qui donna à René un regain d’énergie.
Martine, elle-même à la recherche d’un nouveau
logement, proposa de reprendre à son nom le bail du
deuxpièces. Un samedi après-midi, elle s’y rendit : dans cet
espace, quelques meubles, pourtant indispensables à
l’existence de la famille, semblaient encore de trop. Une
douche avait été casée dans un angle de la cuisine. Les
piles de documents nécessaires au travail de René
encombraient le couloir d’entrée. Plus pour longtemps, car
le quartier et la situation du logement plurent à Martine.
L’affaire fut vite conclue. Deux semaines plus tard, René,
23 Lucienne et leurs deux petites filles s’installaient dans leur
nouveau trois pièces.
Un léger mieux permit bientôt à René de reprendre
quelques activités. Limitant ses déplacements à la proche
banlieue, il rentrait plus tôt le soir, évitant ainsi une fatigue
excessive. Par quelques collaborateurs, Martine obtenait
de temps en temps des nouvelles de la petite famille. Il
fallait s’y attendre : la maladie progressait
impitoyablement, rongeait les dernières forces de René.

Il y eut un long silence, comme s’ils étaient partis très
loin, dans un autre pays. Jusqu’au jour où…
Dans son bureau, Martine rangeait quelques papiers
avant de rejoindre ses collègues partis déjeuner au bistrot
du coin.
On frappa. La porte s’ouvrit et Lucienne entra.
Lentement, le regard un peu fixe, elle s’approcha du
bureau et s’assit, tenant sur ses genoux un cartable :
« René est parti, dit-elle. Nous l’avons enterré la
semaine dernière. Je viens vous rendre quelques
documents concernant son travail : des adresses de points
de vente qu’il avait obtenues quelques semaines avant sa
mort. »
Elle ouvrit son cartable, sortit quelques dossiers, les
posa sur le bureau.
Puis elle ajouta : « On savait depuis longtemps qu’il
n’y avait plus d’espoir ; le professeur X. m’avait prévenue.
Il a été très bien soigné, accompagné psychologiquement,
je dirais même affectueusement, jusqu’au dernier moment.
Il est mort – comment dire ? – en paix, oui, en paix quand
même. »
Elle marqua un arrêt, répéta tout doucement, d’une voix
étranglée : « En paix quand même »… Il était tellement
révolté contre tout ce qui lui était arrivé dans sa jeunesse,
contre tous ceux qui l’avaient conseillé, contre l’Eglise…
Quand je lui ai demandé s’il voulait recevoir un prêtre, il
24 m’a regardée avec une grande tristesse dans le regard.
Mais dans sa voix il y avait de la colère. Il m’a demandé :
« Pour quoi faire, Lucienne ? Pour quoi faire ? Pour me
parler de Dieu ? Mais qui est Dieu ? Où est-il ? Que
savent-ils de Dieu ? Qu’il est amour ? Mais je pourrais
leur dire : en êtes-vous sûrs que Dieu est amour, vous qui,
sans amour m’avez rejeté, exclu, humilié ? En êtes-vous
sûrs ? Moi, comme dit le psaume, je n’ai de pain que mes
larmes, la nuit, le jour. » Et il a ajouté : « Tu sais,
Lucienne, avec leur théologie, ils ont eu ma vie, mais ils
n’auront pas ma mort ! »
De nouveau, elle garda le silence. Dans le studio à côté
du bureau, quelqu’un écoutait une fugue de Bach…
Inspirée peut-être par cette musique, elle reprit :
« Il s’inquiétait pour les petites. "As-tu assez d’argent
pour elles ?" me demandait-il. En le rassurant, j’ajoutai :
"René, ils n’ont pas eu ta vie. Ils n’ont pas réussi.
Maintenant il y a notre amour qui est vivant, il y a nos
enfants." »
Il m’a souri, il a pris ma main, l’a embrassée
longuement… Les jours suivants, nous avons encore parlé
paisiblement, calmement. Le psychologue de l’hôpital m’a
aidée à trouver en moi-même la paix, à l’accompagner
sereinement. C’est ainsi qu’il est parti. Jamais nous
n’avons été plus près l’un de l’autre… »
Tout était dit. Dans le silence qui se prolongeait, la
musique de Bach faisait reculer les murs de ce bureau
étroit et banal ; elle y créait un espace sans limite, où le
dernier mot de Lucienne résonnait, résonne encore.
25


L’habit



Je ne pourrais pas dater cette rencontre d’une façon
précise, même pas mentionner le jour ou l’année. Disons
qu’elle se situe dans les années soixante-dix. Malgré ce
flou, elle m’est restée présente à l’esprit.

C’était une fin d’après-midi d’été – ça, je m’en
souviens. Je me promenais le long du vieux canal
d’Utrecht, ma ville natale. La lumière était tempérée par
l’heure avancée, mais aussi par ce léger brouillard qui
cesse rarement d’envelopper la cité hollandaise.
Ce n’était pas encore la sortie des bureaux et le vieux
centre de la ville se délectait d’une paix dont les vieux
eimmeubles du XVIII siècle, le long du canal, sont
imprégnés.
Je flânais tranquillement dans ce quartier que je connais
bien, m’arrêtant tantôt devant la devanture d’une librairie,
tantôt devant celle d’une galerie d’art.
Tout à coup quelqu’un m’interpella :
« Hé, Pierre, en vacances ? »
Je me trouvai nez à nez avec mon ancien supérieur
provincial accompagné du père A., son secrétaire.
« C’est le dernier jour ! lui dis-je. Demain, à cette
heure-ci, je serai de retour à Paris.
— Alors, profites-en et bon retour ! », me répondit-il.
A cette époque, j’exerçais à Paris la fonction
d’aumônier adjoint des Ecoles d’Art. Par ailleurs, je
m’adonnais de plus en plus à la sculpture.
« Nous, reprit le provincial en me serrant déjà la main,
nous venons de donner au Musée Diocésain de la ville un
27 habit de religieux augustin. Le directeur veut constituer
une collection d’habits de tous les grands ordres ayant
occupé une maison à Utrecht : Dominicains, Franciscains,
Augustins… "Avant que ces communautés ne
disparaissent, me disait-il la semaine dernière, il faut
mettre de côté un exemplaire des vêtements que leurs
membres portaient. D’ici quelques années on n’en
trouvera plus." Voilà ! C’est chose faite. Allez, à bientôt et
bon courage ! »

Et l’air content du devoir accompli, en même temps
flatté d’appartenir à un ordre dont la tenue vestimentaire
était jugée digne d’une collection de musée, il me laissa à
mes réflexions pour continuer son chemin, toujours
accompagné de son secrétaire qui n’avait pas ouvert la
bouche.
Apparemment, ni l’un ni l’autre ne se demandait quelle
impression pouvait faire sur un simple confrère une telle
information délivrée aussi froidement, comme le banal
post-scriptum d’une lettre : « Ah, oui ! J’allais oublier, il y
a encore ceci… »
Le récit de leur mission me laissa un peu perplexe.
Certes, les événements du concile Vatican II, la révolution
de mai 68 à Paris m’avaient habitué à la mise en question
de ce que l’on considérait jusque-là comme des certitudes
et des valeurs absolues.
Le port de l’habit avait perdu son importance, sa
signification et, bien sûr, son caractère obligatoire. Chaque
confrère était libre de s’habiller comme il l’entendait.
Moi-même je trouvais cela bien commode et agréable.
Mais de là à mettre l’habit augustinien au musée comme
une antiquité, définitivement classée « vêtement
ecclésiastico-religieux » anachronique, il y avait une
marge. Bien sûr, saint Augustin n’avait jamais été habillé
comme un religieux augustin des siècles suivants – robe
noire, capuchon, ceinture de cuir, longues manches
28 ed’apparat les jours de fêtes ! Mais dès le XVI siècle,
c’était à leur habillement que les Augustins étaient
reconnaissables en tant que tels. La preuve : dans toutes
sortes d’œuvres d’art, triptyques, statues, fresques, à
travers toute l’Europe, ils étaient représentés vêtus du
même habit augustinien. Jusqu’à nos jours, les Augustins
polonais reconnaissaient ainsi ceux de Belgique ou de
Hollande. Ils formaient la grande familia augustiniana
dont notre père maître nous avait décrit avec enthousiasme
et émotion, dès notre entrée au noviciat, le glorieux passé.
Lors d’une courte cérémonie, après cinq jours de retraite,
ce même père nous avait revêtus solennellement de l’habit
augustinien, après avoir jeté dans un coin du chœur, avec
dédain, voire dégoût, notre veste d’étudiant, symbole de
vie mondaine.

Maintenant, il y avait belle lurette que ce même père
maître était allé s’acheter un beau costume civil,
considérant lui aussi que la veste ne signifiait pas
forcément la vie débridée du siècle. Comme beaucoup de
ses confrères il avait accepté ce changement. Il fallait être
de son temps !
Dans quel journal français avais-je justement lu que le
Hollandais, tellement désireux de vivre « avec son
temps », en était devenu « momentaliste », fasciné par le
présent immédiat et peu sensible aux liens qui le
rattachaient à son passé ?
Depuis des siècles, l’habit indiquait « un homme de
Dieu ». C’était à cela qu’il servait, là que résidait toute sa
signification, sa seule raison d’être.
Certes, ce n’était qu’apparence, mais l’apparence n’est
pas rien.
« Le paraître est, dit Jankelevitch, puisqu’il paraît ; il
est en tant qu’il paraît. » L’apparence « n’est pas la vérité
elle-même et tout entière, dit encore Jankelevitch, et elle
n’est pas non plus une petite portion de cette vérité ; elle
29 n’est même pas, à proprement parler, une vérité
incomplète : il serait plus exact de dire qu’elle est la vérité
entière, mais vue de travers et en quelque sorte sous un
faux jour. »

Ce « faux jour » consistait peut-être autrefois en ce
qu’on identifiait souvent l’habit à l’homme, alors que,
pour le bon peuple chrétien – et je pense qu’il parlait
d’expérience –, l’habit ne faisait pas le moine.

Un an après cette rencontre à Utrecht, un jour
d’automne, le père C. m’interpela au moment où je passai
dans le jardin de la communauté pour me rendre à mon
atelier :
« Sais-tu que le père X. est décédé ? Une hépatite ! Il
n’y a rien eu à faire. Il a attrapé cette saloperie en
Indonésie. Pour l’enterrer on a cherché chez lui un habit ;
on ne voulait pas le laisser partir chez le Bon Dieu en
pyjama ! Mais on n’a rien trouvé. Alors, dans la penderie
de ton ancienne chambre on a pris ton habit. Comme vous
aviez la même taille, il lui convenait parfaitement. »

Je restai rêveur. Mon identité augustinienne enterrée
avant l’heure ? Disparue pour de bon avec le père X ?
Démasqué, dépouillé de mon apparence religieuse,
étais-je pour autant dans la vérité ? Etais-je pour autant
plus vrai ?
Comment le savoir ?

Et je pensai à cette parole de Victor Hugo : « Je
m’ignore ; je suis pour moi-même voilé. Dieu seul sait qui
je suis et comment je me nomme. »
30


Le père Léon



Je l’ai reconnu tout de suite. Il avait vieilli, bien sûr,
mais il avait la même allure : un peu voûté, les jambes
légèrement arquées, les bras ballant le long du corps. Vêtu
de noir, il montait le grand escalier de la gare
Montparnasse comme un gros insecte, un gros insecte
noir.
Je me précipitai à sa rencontre en l’interpellant :
« Hé, père Léon, où allez-vous comme ça ? »
Comme s’il avait perçu une voix céleste, il leva la tête,
cherchant à gauche puis à droite qui l’appelait ainsi.
M’apercevant enfin, il sourit et répondit avec
enthousiasme :
« Père Suitbert, quel plaisir de vous revoir… Depuis le
temps !
— Ah oui, depuis le temps où l’on essayait ensemble
de christianiser la jeunesse française ! Quel boulot ! »
A l’époque, il y avait une dizaine d’années de cela,
aumônier d’une école secondaire libre dans la proche
banlieue parisienne, j’avais sollicité à plusieurs reprises
l’aide du père Léon pour prêcher la retraite préparatoire à
la communion solennelle. Ce ne fut pas chaque fois une
réussite sans faille. Le père Léon n’avait pas toujours
l’autorité voulue pour s’imposer, ni l’inspiration pour
capter l’attention de son auditoire.
Mais il était bon, simple d’approche, sans prétention, et
le contact avec les jeunes communiants se faisait plus
facilement dans la cour de récréation que dans la chapelle,
ce qui n’était pas forcément un mal.
31 « Alors, me demanda-t-il, toujours chez les frangins de
Saint-Gabriel ?
— Ah non ! Douze années de ce travail faisaient un bail
très honorable. Après mai 68, le cœur n’y était plus ; j’ai
donné assez vite ma démission.
— Et qu’est-ce que vous faites maintenant ?
— Je suis aumônier adjoint des Ecoles d’Art de Paris et
je m’occupe tout spécialement de l’Ecole des Métiers
d’Art. Le dimanche, je prêche et j’anime la célébration
eucharistique du soir à la chapelle Saint-Bernard de la
Gare Montparnasse, tout près d’ici, à gauche, sous
l’horloge… Et pour le reste, je fais toujours de la
sculpture. Le bois, la pierre, il n’y a que cela de vrai !… Et
vous ?
— Moi ? Pas grand-chose, je suis concierge ! »
Devant mon expression ahurie il ajoute aussitôt :
« Pas dans une cité H.L.M., rassurez-vous ! Je suis à
l’accueil du couvent Saint-Jacques, mais le plus loin
possible de la chapelle !
— Comment ça ?
— Eh bien, mon vieux, c’est simple, tout est parti !
Cela vous semblera peut-être surréaliste, mais c’est
pourtant vrai. Tout est parti d’un seul coup : je ne crois
plus à rien, vraiment à rien. Comment expliquer cela ?
C’est comme un cerf-volant qui tout à coup, on ne sait pas
pourquoi – on ne sait jamais pourquoi –, commence à
virevolter, de plus en plus vite, avant de piquer vers le sol
et de s’y écraser lamentablement. Seulement, chez moi il
n’y a même plus de sol sur lequel m’écraser ; il n’y a que
le vide. Je pourrais dire que je continue à tomber dans un
espace sans limite. Je ne suis pas blessé, je ne souffre pas,
car rien ne m’arrête, rien ne me heurte. Je flotte… Mais je
ne sais pas où…
— Je me demande quand même comment vous faites
pour continuer à vivre dans votre ancienne communauté !
— Là, je vous arrête ! Ce n’est pas mon "ancienne"
communauté, c’est toujours ma communauté. Je me suis
32 entretenu avec le père prieur pour le mettre au courant de
mon "expérience du vide". Je lui ai dit que l’incroyance
s’était installée chez moi du jour au lendemain, que je
voulais partir, que je n’avais plus ma place dans la
communauté. Un religieux qui ne croit plus à rien, vous
vous rendez compte ?
Mais il m’a répondu : "Où est-ce que tu veux aller, cher
père Léon, à ton âge ? Comment veux-tu gagner ta vie ?
Avec quoi payer un loyer ? Veux-tu finir ta vie comme un
clochard ? Pas question ! Tu vas rester chez nous et tu
t’occuperas de l’accueil. Est-il si important de savoir qui
des deux est le plus fervent croyant : celui qui accueille ou
celui qui est accueilli ? L’essentiel est d’accueillir. Et cela,
tu le feras très bien, frère Léon !" Voilà ce que m’a dit le
père prieur !
— Et alors, vous êtes resté ? demandai-je encore un peu
incrédule. C’est formidable !
— Eh bien oui ! Je suis resté et j’accueille toutes sortes
de gens. J’essaie d’être patient avec tout le monde,
souriant, avec un mot personnel, gentil pour chacun. Cela
se passe très bien. Je ne participe plus aux offices de la
communauté bien sûr. Ce ne serait pas honnête de ma part.
Le père prieur a mis petit à petit les frères au courant,
individuellement, car il n’aime pas les communiqués
officiels et collectifs. Cela n’a pas posé de problème…
Bon, il faut que je vous laisse sinon je vais rater mon train.
Bonne chance à vous et peut-être à une autre occasion ?
Sait-on jamais !
— A vous aussi, bonne chance ! Je passerai peut-être
un de ces jours à votre couvent pour vous dire bonjour !
— Avec plaisir, cher père Suitbert, avec plaisir ! »

Sur quoi, il me tourna le dos et continua à grimper
l’escalier qui menait aux quais des départs. Un peu voûté,
les jambes légèrement arquées et les bras ballant le long
du corps. Vêtu de noir, il monta le grand escalier de la
33 gare Montparnasse comme un gros insecte, insecte noir
portant à son insu une lumière, une lumière mystérieuse…
34


Le baptême



« Tu sais, bien des artistes devraient rester célibataires
ou, en tout cas, ne pas se marier. Ils sont faits pour créer,
réaliser des œuvres : peintures ou sculptures… Ils ne sont
pas faits pour les tracasseries d’une famille. Du reste, le
pourcentage de divorces dans les milieux artistiques est
très élevé. »
C’est mon confrère, le père W. qui émettait un tel
jugement, tout en touillant son petit crème, attablé dans
l’un de ces bistrots du Quartier latin où nous nous
arrêtions parfois ensemble.
Mon confrère venait d’être nommé aumônier des
Ecoles d’Art de Paris et, à ce titre, s’occupait activement
des jeunes artistes qu’il essayait de rencontrer dans les
cafés, autour de l’Ecole des Beaux-Arts, quai Malaquais,
ou rue Bonaparte. Dans la mesure du possible, je
l’assistais dans cette tâche. A sa demande, j’avais accepté
de m’occuper plus spécialement des étudiants de l’Ecole
des Métiers d’Art – située, à l’époque, dans l’Hôtel Salé,
futur musée Picasso – et de ceux des Arts Décoratifs, rue
d’Ulm. Lui-même se réservait, entre autres, une chasse
gardée : les étudiantes de l’école de la rue Beethoven… !
Devant mon regard interrogateur et légèrement
sceptique, il ajouta :
« Etre artiste, c’est une vocation, c’est sérieux, ça
mérite qu’on s’y consacre entièrement, corps et âme, si
j’ose dire.
— D’accord, rétorquai-je, mais c’est aussi tout à fait
personnel. Les uns aiment une liberté totale qui leur
permet de rester disponibles aux caprices de leur
35 inspiration ; d’autres, au contraire, se sentent soutenus,
stimulés par la vie d’une famille autour d’eux.
— Il ne s’agit pas d’être victime de ses caprices, me
répondit-il, un peu agacé. Il ne s’agit pas de vivre
n’importe comment. Il y a d’autres moyens de structurer
sa vie. Par une vie intérieure, spirituelle et profonde, par
exemple.
— Bien sûr, m’empressai-je de lui répondre, mais ça,
c’est une exigence qui concerne tout le monde et s’adresse
à chacun, marié ou non. »
Cette remarque avait le don, sinon de l’énerver, tout au
moins d’installer entre nous le silence…
Après un petit moment, nous abordâmes un autre sujet
de conversation, moins délicat : l’organisation du
pèlerinage à Chartres, au début du printemps.

Cette discussion m’est toujours restée présente à
l’esprit et, après tant d’années, je crois pouvoir dire que je
la transcris, pour l’essentiel, avec une totale fidélité.
Aujourd’hui, je la situe dans le contexte d’une certaine
mentalité caractéristique des années cinquante. Assez vite
après mon arrivée à Paris, en septembre 1950 précisément,
j’avais constaté qu’il existait parmi les artistes dont les
œuvres étaient cataloguées sous la rubrique Art sacré, un
engouement pour la vie religieuse ou, plus exactement,
pour une sorte de mystique jugée indispensable à la
création d’œuvres d’inspiration religieuse. J’avais senti
cette ambiance dès ma première participation aux réunions
de la Société Saint Jean. Cette société avait été créée en
réaction à l’indigence esthétique et artistique dans laquelle
étaient tombées les églises et paroisses catholiques de
France. Dans la même optique, les peintres Maurice Denis
et Georges Desvallières avaient créé, en 1919, place
Fürstenberg à Paris, des Ateliers d’Art Sacré. Ceux-ci
avaient fermé leurs portes en 1940, faute de combattants,
mais la Société Saint Jean, elle, avait poursuivi son
36 activité et un Centre d’Art Sacré, où Jacques Le
Chevallier, peintre et maître verrier, dispensait un
enseignement dont je bénéficiais moi-même, resta vivant
jusqu’en 1975.
Les membres de la Société Saint-Jean se réunissaient
une fois par mois. Ils commençaient toujours par assister à
une messe, après quoi une conférence suivie d’un échange
avait lieu sur un sujet touchant à l’art sacré.
Cette société s’identifiait à une sorte de confrérie dont
les membres désiraient se sentir soutenus dans leur
vocation à créer du beau, reflet de la beauté divine.
Ce n’était pas uniquement l’existence de cette société
qui m’étonnait mais l’ambiance générale qui s’en
dégageait, reflétant le milieu catholique pratiquant et,
peut-être plus encore, clérical de l’époque.
On y portait aux nues – et avec raison – l’œuvre de
Rouault, mais on y considérait également Paul Claudel
comme un père de l’Eglise. L’histoire du monastère des
Bénédictines de la rue Monsieur, fréquenté par Jacques et
Isabelle Rivière, Maritain, Julien Green, était souvent
évoquée. On rappelait volontiers la présence prolongée de
Max Jacob à Saint-Benoît-sur-Loire, auprès des moines
bénédictins.
La plupart des sculpteurs, peintres et écrivains membres
de cette société trouvaient dans leur foi catholique une
source d’inspiration, à tel point qu’on était unanime à
penser que, sans la foi, il était impossible de créer une
œuvre d’art authentiquement religieux.
Quand, par l’intermédiaire des pères Régamey et
Couturier, rédacteurs de la revue L’Art sacré, un Christ
pour l’église du Plateau d’Assy fut commandé à Germaine
Richier qui se disait incroyante, ce fut un beau scandale
dans le petit peuple des artistes catholiques !

L’année même de ma fameuse conversation avec le
père W., je passais mes vacances au château de Nobles,
37 près de Brancion, là où ce dernier offrait à ses étudiants
des écoles d’Art de Paris, la possibilité de peindre,
dessiner, sculpter en toute liberté, dans un cadre certes
privilégié, mais doté d’un confort rudimentaire, donc peu
onéreux.

Un jour du mois d’août, après le déjeuner, le père W.
m’interpela :
« Tu n’as pas envie de faire un tour avec moi du côté de
Dijon, en pleine campagne ? Un peintre, à qui j’ai promis
une visite, habite là-bas. J’ai baptisé trois de ses quatre
enfants et je voudrais savoir comment ils vont.
— Avec plaisir, dis-je, mais s’il faut aller jusqu’à Dijon
et si tu veux être de retour pour la messe de 18 h 30,
mieux vaut partir tout de suite. »
Sitôt dit, sitôt fait : nous voilà en route dans ma 2 CV à
travers la Bourgogne romane, pittoresque et souriante
campagne où il fait si bon vivre qu’on imaginerait Dieu
s’y reposant après les six jours de la Création !
Après une heure de route, nous quittâmes la
départementale pour nous engager sur un chemin de terre.
Gérard, notre peintre, habitait vraiment en pleine nature :
une maison toute simple avec, au fond du jardin, une
baraque qui lui servait d’atelier.
Il vient à notre rencontre en blouse blanche tachée de
peinture, jovial, décontracté :
« Ça me fait plaisir de vous voir ! Entrez donc boire un
coup et dire bonjour à Geneviève ! »
Et nous voilà assis autour d’une table garnie de quatre
verres et d’une bouteille de Beaujolais.
Geneviève, plus réservée que son mari, nous servit. On
trinqua : « A la vôtre !… A votre santé ! »
« Alors, comment ça va ton travail, Gérard ? Tu as des
commandes ? s’informa le père W.
— Oh, les commandes, ça ne court pas les rues ! Mais,
à ma dernière exposition, à Dijon, j’ai assez bien vendu…
38 — Cela doit quand même être dur ! Elever quatre
enfants, ce n’est pas rien, renchérit le père W.
— C’est parfois difficile de joindre les deux bouts à la
fin du mois, reconnut Gérard.
— Heureusement que tu as pu décrocher ce poste de
professeur de dessin au collège de Mâcon, fit observer
Geneviève. Ce n’est qu’un mi-temps mais ça aide tout de
même. Et il ne faut pas exagérer, on n’a pas de dettes, on
vit simplement. Je cultive notre lopin de terre, Gérard
peint, il peint beaucoup, des toiles très "chouettes". Les
enfants sont en bonne santé. Que veut-on de plus ? On est
heureux comme ça ! »
Un bref moment de silence et voilà que le père W., en
train de ruminer la suite de sa pensée, ne put s’empêcher
d’ajouter :
« Heureusement pour vous ; vous avez de la chance, car
ce n’est pas toujours le cas. Je connais beaucoup d’artistes
mariés qui ressentent la vie familiale comme un poids qui
les empêche de créer… Quatre enfants, cela peut donner
beaucoup de soucis et finalement limiter la liberté
indispensable à celui qui s’adonne à son art, non ? »
Comme si une guêpe l’avait piqué, Gérard sursauta ;
dressé sur sa chaise, il s’écria :
« Eh bien, père W., ce n’est pas mon cas ! Croyez-moi,
si je n’avais pas mes quatre gosses, eh bien, je ne pourrais
pas créer ! Maintenant, c’est tranquille ici, parce qu’ils
font la sieste ; mais tout à l’heure, quand ils viendront
prendre leur goûter, vous verrez un peu comme ça vit,
comme ça chahute. Et nous, nous aimons ça ! Non,
vraiment, sans eux, je ne pourrais rien faire, je ne ferais
rien ! »
Un peu gêné, le père W. regarda fixement le fond de
son verre puis, remuant sur sa chaise, tira de sa poche un
paquet de Gauloises pour en offrir une à Gérard.
Geneviève se taisait.
39 Moi, j’évitais de les observer et concentrais mon regard
sur un ravissant papillon qui venait de se poser sur le
bouquet de fleurs de campagne posé au coin de la table.
Ses ailes, d’un joli brun rouge, vibraient dans l’or et le
jaune des pétales.
Mais le père W. qui avait présenté son briquet à Gérard
et allumé une cigarette, s’apprêtait à rebondir. Tout en
tirant une grande bouffée, il dirigea vers son ami un regard
oblique et lança :
« Ton petit dernier, comment s’appelle-t-il déjà ?
— Thierry !
— Oui, Thierry, c’est ça ! Il n’est pas encore baptisé,
n’est-ce pas ? Il ne faudrait pas attendre trop longtemps !
Il va sur ses deux ans, si je ne me trompe ? »
Le fait d’avoir baptisé les trois premiers garçons
semblait donner à mon confrère le droit, peut-être même le
devoir, d’insister pour faire entrer lui-même et au plus vite
ce quatrième rejeton dans le giron du peuple de Dieu.
« Mais il est baptisé ! répondit joyeusement Gérard.
Depuis plus d’un an ! C’était l’été dernier, pendant le
week-end de la Pentecôte… Il faisait très beau !
— Ah bon ? Je ne le savais pas, maugréa le père W.,
visiblement mécontent qu’on n’ait pas fait appel à ses
talents pour conférer la grâce à ce petit dernier. Tu as
demandé au curé de la paroisse de le baptiser ?
— Mais non, reprit notre artiste tout rayonnant, mais
non, je l’ai baptisé moi-même : dans le ruisseau qui court
là, derrière mon atelier ! Là, c’est vraiment de l’eau vive,
claire et fraîche. C’est beaucoup plus beau et surtout plus
significatif que dans cette petite cuve d’eau stagnante des
fonts baptismaux de la vilaine église paroissiale ! On a fait
une jolie petite cérémonie en pleine nature. Il y avait une
magnifique lumière ! Et là, je parle en peintre, une lumière
superbe ! Après, on a fait la fête, on a bu un petit coup et
ça non plus, on n’est pas près de l’oublier, je vous
l’assure ! »
40 Et regardant, comme en rêve, le papillon aux ailes
brunes et rouges sur le bouquet de fleurs de campagne
posé au coin de la table, Gérard sourit et savoura de
nouveau le souvenir de ces moments de bonheur intense…
Le papillon, en dépliant ses ailes, prit tout à coup son
élan, décrivit un grand cercle au-dessus de nos têtes et
s’envola par la fenêtre ouverte, vers le ciel, le ciel d’un été
radieux.
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