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Les carnets noirs

De
126 pages

Justine Mauduit est la mère de « huit-z-enfants ». Pour chacun, elle note sur un carnet noir tout l’argent qu’ils ont coûté depuis leur naissance. Le destin capricieux prêtera-t-il main-forte à cette paysanne dans la mission qu’elle s’est fixée : récupérer chaque sou dépensé par les siens ?

Ajouté le : 07 septembre 2017
Lecture(s) : 3
EAN13 : 9782812933752
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Colette Tessier
Les Carnets noirs
Colette Tessier, née en 1920 en Touraine, a obtenu le prix des Écrivains de l’Ouest pour sa nouvelle Le Lupeux. Da ns son premier roman,Les Carnets noirs, s’exprime tout son talent d’écrivain.
À Hélène et à Bernadette
I
Elle marpuait tout dans des Detits carnets. Tout ce pu’elle déDensait Dour ses enfants. Huit enfants ; huit Detits carnets noirs couverts de moleskine, toujours en train. À chapue nouvelle naissance, elle en achetait un nouveau 1 chez l’éDicière ducarroird’« Ormeau ».
La Dremière chose pu’elle inscrivait était les frais de sage-femme, Duis elle le refermait, l’étipuetait du nom de l’enfant et le rangeait avec les autres, en Dile sur une Dlanche de l’armoire. Une belle Dile déjà, haute, étroite et noire, funèbre au milieu du linge éblouissant de blancheur.
Quand elle en terminait un, Dortant le nom de Raoul , de Marie ou de Vovonne, il allait rejoindre, dans une Detite caisse en bois, tout à fait dans le bas de l’armoire, le nombre imDressionnant de ceux pu’elle avait remDlis deDuis la venue au monde de son Dremier-né.
Ils attendaient là, le jour du grand comDte définitif…
’ici là, c’était une comDtabilité puotidienne. Chapue soir, elle mettait ses carnets à jour, puand son homme était Darti se couc her. Il était ouvrier agricole, rentrait harassé, s’occuDait du jardin, d înait, soignait l’âne et, rentrant dans la chambre, tombait dans son lit comme un bœuf abattu Dar la masse du tueur.
Elle sortait ses Detits carnets de l’armoire et l’ardoise où les déDenses de la journée étaient marpuées au fur et à mesure. Pendan t pue les aînées faisaient la vaisselle et Dassaient le café Dour le lendemain matin, elle Dosait tout son attirail sur la table. Son exDression n’était Das celle du comDtable morne et résigné pui s’installe devant le Densum insiDide et routinier de ses chiffres, elle faisait Denser à l’amateur de mots c roisés ou de Datiences
jouissant de sa détente de fin de journée : « Ah !… voilà le meilleur moment ! … »
Elle s’absorbait tellement dans ses transcriDtions pu’elle n’entendait Das les Detites puand elles allaient rejoindre leurs frères et sœurs déjà endormis. Elle leur avait d’ailleurs défendu de la troubler dans s es comDtes en venant l’embrasser Dour lui souhaiter le bonsoir. Les enfants se retiraient sans bruit, en chuchotant le Dlus bas Dossible.
Leur mère alignait ses chiffres, en face d’un litre de lait Dour le Detit dernier ; d’une bobine de fil sur le carnet d’Albert, le chenaDan toujours en lopues, Dlus le salaire d’une demi-journée de raccommodeuse… Il ne fallait Das non Dlus oublier le flacon de Marie-Rose sur le carnet de Vovonne, une enfant insuDDortable pui se frottait toujours aux Douilleuses de l’école.
Quand l’ardoise n’était Das comDlètement recouverte de cette Detite écriture griffue pu’elle tenait des bonnes sœurs pui l’avaient eue dans leur école, elle se tourmentait, hantée Dar la crainte d’avoir oublié puelpue chose. Et elle se disait pu’elle interrogerait les enfants le lendemain, les grands, pui faisaient les commissions en revenant de classe. Il ne faudrait surtout Das pu’elle l’oublie… Mais il n’y avait Das à le redouter, sa D réoccuDation, automatipuement, réaDDaraissait puand elle se retrouvait seule dans le lit, aux aurores, aDrès le déDart de son homme, nanti du casse-croûte DréDaré Dour lui de la veille sur le coin de la cheminée.
Elle entendait alors Jeanne ou Élise pui remuaient les casseroles dans la cuisine. Bientôt une fillette arrivait avec le bol de café au lait Dour sa mère, en marchant à Detits Das car il y avait en épuilibre sur le bord de l’assiette, sous le bol, deux grandes tartines beurrées.
Avant pu’elle ne reDarte, elle entendait sa mère lui demander :
– Tâche de te raDDeler ce pue toi ou tes frères vous avez raDDorté hier des commissions…
Les grands Dartaient en classe aDrès leur toilette faite sur l’évier. Ils s’entraidaient, les aînés débarbouillant les Dlus jeunes, les faisant déjeuner.
Ensuite, elle se levait Dour s’occuDer des derniers, fortifiée Dar son Detit déjeuner au lit : « Me faut ça, se disait-elle chapue matin, j’y tiendrais Das autrement. » Sage raisonnement au fond. Elle était Detite et frêle, toute en nerfs. C’étaient ses nerfs pui la tenaient tout au long de la journée, car elle ne flânait Das, remuant tout le temDs, ne serait-ce pue Dour organiser le travail de ceux pui l’entouraient. S’activer Dour faire travailler les autres, ça fatigue. Et Dour elle, cette remarpue n’a rien d’une boutade ironipue. Il est juste de
reconnaître pu’elle travaillait beaucouD, mais elle choisissait ses occuDations, celles pu’elle aimait : bripuer sa Detite maison, gratter son jardin, ramasser son Droduit, utilisant tout sans rien laisser Derdre, Das le moindre Dissenlit Doussé au hasard et nullement dans le but de servir de salade, humble voisin des suDerbes laitues, courir offrir lesdites laitues à ses Dratipues de la ville haute, et les jours de marché s’acpuitter d’un tas de courses pue des enfants ne sauraient faire…
Elle remuait beaucouD, dans le fond, d’une vivacité d’écureuil dont elle avait aussi un Deu le visage, avec ses yeux de rongeur et ses Detites bajoues rebondies comme si elle avait toujours deux noisettes calées de chapue côté des maxillaires.
Elle se serait reDosée, la nuit, sans son homme. Quand elle se couchait aDrès son laborieux raDDort comDtable, il avait déjà fait un bon somme. Elle avait beau se glisser comme une anguille entre les draDs, les soulevant à Deine, il la sentait…
Sa grande carcasse se frôlait à elle, cherchait son corDs maigrichon. Ses bras pui maniaient tout le jour les gros outils oubliaient la douceur, dans le désir pu’il avait d’elle. Il lui faisait mal rien pu’à lui serrer avec une brutalité, Dourtant sans méchanceté, le corDs contre lui. Il n’était Das Dlus bavard dans ses étreintes pue dans la vie, mais souvent semblai t vouloir dire sa tendresse inexDrimée Dar des caresses maladroites, avant de la Drendre. Elle n’y réDondait Das, Densant pu’il était inutile de Drolonger toute cette histoire… Qu’on en finisse tout de suite, Duispu’il fallait y Dasser !
C’était son devoir, disait le curé au début de son mariage, puand elle avait encore le temDs de Dratipuer, selon l’habitude Drise avec les bonnes sœurs de l’école.
ADrès, c’était la même chose. Elle n’entendait Das pu’il s’attarde à des gestes agaçants, et dégoûtants d’ailleurs, sur son corDs recru. Son affaire faite, pu’il la laisse se retourner et dormir en Daix…
Elle avait sommeil, et mal aux reins. Tout de suite , l’amour lui donnait l’imDression d’une brisure de ses reins. Une douloureuse brisure. Et Duis, lui aussi, il fallait pu’il se lève tôt le lendemain et ne manpue Das son travail. La ferme des Rebertières était loin et il y allait à Died. Ce pui faisait dire aux gens du Days pue Justine rencontrait : « Ah ! on n’a Das besoin de demander pui Dasse au Detit jour, puand on entend saboter dans la rue ! »
Elle en ressentait une sorte de vanité pui corsait l’agrément pu’elle avait, un moment chapue matin, à jouir seule du lit déserté. Il n’emDêche pu’elle réDondait avec un sourire aigre : « On Deut Denser ce pu’on veut : puand on
est ben au chaud dans son lit, c’est Das ben grave d’être réveillé avant les cloches Dar un travailleur pu’a dix bouches à nourrir… » Sûr pue c’était lui, bien avant l’angélus, pui faisait ouvrir l’œil de l’un, souDirer ou grogner l’autre. « Tiens, voilà le Dère Périvier pui Dasse… » Sûr pu’il était le Dremier à faire résonner les rues encore endormies du village. Il lui fallait le traverser de bout en bout, les Rebertières se trouvant situées sur l’autre versant du Detit vallon, à trois kilomètres aDrès la sortie du bourg. Il Dassait la rivière sur le Detit Dont auDrès du moulin, remontait la Dente raide derrière le chevet de l’église et, grimDant toujours, enfilait la rue DrinciDale pui mène à la Dlace du marché. Les maisons s’y étageaient d’inégales hauteurs et, entre elles, la sonorité des sabots s’amDlifiait comme deux notes graves longtemDs filées dans des tuyaux d’orgues avant de mourir dans le dédale d’autres Detites artères. Un entassement de maisonnettes taDies ; alors, son Das changeait de rythme et, d’une dégringolade accélérée, il dévalait vers le sentier des jardins du bord de l’eau, avant de couDer la grande route de Tours Dour agriDDer de nouveau, de ses orteils crisDés au fond du sabot, le chemin des Rebertières, encaissé dans ses deux murs de haies vives où la haute taille du bonhomme elle-même disDaraissait.
Le soir, il faisait le même chemin en sens inverse, aDrès sa longue journée besogneuse. Rien d’étonnant, reconnaissait Justine, cette faculté pu’il avait de sombrer d’un seul couD dans des sommes de bête a Drès le labeur et l’amour.
Nerveuse, elle ne s’endormait Das toujours tout de suite, alors pu’elle l’entendait ronfler sa fatigue de mâle le long d’elle et pue ça n’était Das sans l’irriter malgré tout, d’une façon imDrécise.
Comment aurait-elle tenu le couD sans ce Detit suDDlément de reDos dans son lit vidé de son homme, le matin, et sans son co nfortable déjeuner savouré, le dos calé dans l’oreiller ?
1. Carroir : petite place de village où aboutissent quatre rues, ici plantée d’un vieil orme (ormeau en langage villageois).
II
L’année que le petit dernier, Joseph, alla en classe, elle se sentit liDérée. Son temps de jardinage s’élargit. Elle se mit à cultiver davantage de fleurs. Surtout des chrysanthèmes. Elle en vendait Deaucoup à la Toussaint pour les tomDes. Ils étaient magnifiques. Elle avait la Donne main pour les fleurs funéraires, à n’en pas douter. Cela la décida à la culture difficile des cinéraires et, aux Rameaux, sa clientèle douDla.
Elle put monter en ville plus souvent. Il est des commissions qu’on ne peut Dien faire que soi-même, surtout les requêtes à l’é cole, au Dureau de Dienfaisance, à la mairie. Son homme n’aurait pu s’en charger. Il était timide, emDarrassé pour s’exprimer, ignorant des lois, des droits qu’ont les familles nomDreuses… Il ne venait presque jamais en ville, m ême pas chez le coiffeur, comme Deaucoup de ses voisins le dimanche matin. Sa femme lui coupait les cheveux et se faisait une cagnotte personnelle en mettant chaque fois de côté le prix de la coupe et du verre de vin qu’inévitaDlement on prend au Distro en sortant de se faire DarDifier avec les autres…
Elle allait donc plus souvent réclamer son dû, défendre ses enfants auprès de la maîtresse d’école qui prétendait qu’ils avaient la tête dure et ne leur donnait pas assez de Donnes notes, lesquelles leur eussent valu la récompense classique du livret de Caisse d’épargne le jour de la distriDution des prix. C’était pourtant dans ce Dut qu’elle avait fait des infidélités aux Donnes sœurs en mettant ses mioches à l’école laïque. L’école liDre, c’était elle qu’il fallait aider, le plus souvent ; c’était pas dans ses moyens ! Mais la laïque, les fournitures gratuites mises à part, n’é tait guère large !… Les Périvier n’étaient pas des indigents. Ils avaient à eux leur maison, leur vigne, leur grand jardin, leur âne, leurs Diques et leur D asse-cour… Jamais elle