Miss Wyoming
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Description

Ex mini-Miss et star de sitcom, Susan Colgate est par miracle l'unique survivante d'un crash aérien. Elle pourrait disparaitre, personne ne le saurait jamais... Lors d'une expérience de mort imminente due à une grippe plus qu'à l'énorme quantité de drogues qu'il ingurgite, John Johnson, producteur de films d'actions et sadomaso occasionnel, a une vision et réalise qu'il est temps de disparaitre et de trouver l'amour...

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Nombre de lectures 28
EAN13 9791030701531
Langue Français

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Exrait

Ex mini-Miss et star de sitcom, Susan Colgate est par miracle l'unique survivante d'un
crash aérien. Elle pourrait disparaitre, personne ne le saurait jamais…
Lors d'une expérience de mort imminente due à une grippe plus qu'à l'énorme quantité de
drogues qu'il ingurgite, John Johnson, producteur de films d'actions et sadomaso
occasionnel, a une vision et réalise qu'il est temps de disparaitre et de trouver l'amour…

Né en 1961, Douglas Coupland a grandi et vit à Vancouver sur la côte Ouest du canada. Il
est l'auteur du classique culte Génération X. Ses romans sont publiés au Diable vauvert.Douglas Coupland
Miss Wyoming
Roman traduit de l’anglais (Canada) par WALTER GRIPPChapitre un
Susan Colgate était assise à une table en compagnie de son agent, Adam Norwitz, sur la
terrasse en pierre du restaurant Ivy à l’est de Beverly Hills. Susan avait légèrement froid. Un
pull en cashmere fauve sur les épaules, elle lançait en douce des miettes de pain aux oiseaux
qui se ruaient sur le sol. Son visage était maquillé à la perfection, ses cheveux coupés à la
mode du moment. Une vraie femme de couverture de magazine, qui fixe les clients à la caisse
en souriant alors qu’elle est enfermée dans un autre espace-temps, loin du monde réel, de ses
bébés qui braillent, de ses cartes de crédit et de ses vols à l’étalage.
Susan et Adam regardaient deux hommes assis à l’autre bout du restaurant bondé. « Tu
vois le type à gauche ? disait Adam à Susan. C’est “Jerr-Bear” Rogers, dealer de goûters pour
les stars, et l’équivalent humain d’une cuvette de chiottes remplie de merde.
— Adam !
— C’est la vérité. » Adam éventra une part de foccacia. « Oh merde, Sooz, ils nous
regardent.
— Les pensées ont des ailes, Adam.
— Ben voyons… Mais on dirait qu’ils nous fixent tous les deux. »
Un serveur s’approcha pour remplir leurs verres d’eau. « L’autre c’est John Johnson, le
producteur, dit Adam. Un beau vicelard. Il a disparu une longue période cette année. T’as
entendu parler de ça ?
— Ça me dit vaguement quelque chose. Je ne lis plus les quotidiens depuis un bout de
temps, tu le sais bien, Adam.
— Le type s’est complètement volatilisé. Apparemment il a fait une overdose et il a eu une
sorte de vision. Après ça, il a donné tout ce qu’il possédait – maison, voitures, droits
d’auteur, tout, et il s’est transformé en clochard. Il a parcouru le sud-ouest du pays en
mangeant des hamburgers ramassés dans des bennes à ordures de McDonalds.
— Vraiment ?
— Oh oui. Hé… » Adam baissa la voix et parla en coin. « La vache, on dirait que John
Johnson fait une fixette sur toi, Sooz. Il te regarde ahuri comme si t’étais Fergie ou je sais
pas qui. Sors ton plus beau sourire, tu veux bien ? Ce mec est peut-être gaga, mais il a
toujours du pouvoir.
— Ne me dis pas ce que je dois faire, Adam.
— Mon Dieu. Il se lève. Il vient par ici. Montre que t’es une gentille fille, Lana Turner, et
fais gonfler ce pull. Ouah. John Johnson. Ce gros vicelard. »
Susan se tourna vers Adam. « Arrête ton cirque, Adam. Parce que toi, tu es tellement pur ?
Chacun de nous porte sa part de vicelardise à mon avis. »
John s’était déjà avancé à une distance proche mais respectueuse de Susan. Il la regardait
avec le sourire hésitant du lycéen qui rassemble son courage pour inviter au bal de fin
d’année une fille d’un rang social plus élevé, les mains jointes derrière le dos comme un
enfant penaud.
« Bonjour, dit-il, je suis John Johnson. » Il la surprit en tendant brusquement sa main
droite. La prenant dans la sienne, Susan fit reculer sa chaise sur les dalles afin de mieux
l’examiner – c’était un homme d’une beauté triste, ses vêtements usés semblaient avoir été
donnés par un proche : un jean, une chemise vichy bleue effilochée, des Clarks en daim en
cours de désintégration et aux lacets dépareillés.
« Je m’appelle Susan Colgate.
— Salut.
— Salut à vous.
— Et moi, Adam Norwitz », dit Adam en plongeant sa main entre les leurs. John la serra,
sans quitter une seconde Susan des yeux.« Oui, dit John. Adam Norwitz. J’ai déjà entendu votre nom. »
Cette distinction ambiguë fit rougir Adam qui répondit « Félicitations pour Mega Force ».
Mais après le changement de vie radical de John l’hiver précédent, Mega Force, son dernier
blockbuster, ne lui rapportait pas un sou. Les quatre-vingt-dix billets de vingt dollars qui se
trouvaient dans sa poche constituaient toute sa fortune.
« Merci, dit John.
— Adam dit que vous êtes un vicelard », dit Susan. Totalement pris au dépourvu, John
éclata de rire. Adam se figea horrifié et Susan sourit en ajoutant : « C’est le mot que tu as
employé, Adam.
— Susan ! Comment oses-tu…
— Il a raison, dit John. Vu mes antécédents, il tape dans le mille. Je vous ai vue nourrir des
oiseaux sous la table. C’est sympa.
— Vous le faisiez aussi.
— J’aime bien les oiseaux. » Les grandes dents blanches de John faisaient penser à des
grains de maïs nacrés. Ses yeux étaient bleu pâle, comme un ticket de parking délavé au
soleil, sa peau ressemblait à du cuir marron.
« Pourquoi ? demanda Susan.
— Ils s’occupent de leurs affaires. Aucun oiseau n’a jamais essayé de me fourguer un
scénario ou de me débiner dans le dos. Et même quand vos films font des bides, les oiseaux
continuent de vous tenir compagnie.
— Je connais.
— Susan ! interrompit Adam. Tes projets marchent très bien !
— Mes films sont merdiques, Adam. »
À l’autre bout de la terrasse, Jerr-Bear voulut attirer l’attention de John et imita le «
ahoooo-gah, ah-oooo-gah » d’un sous-marin qui coule, mais seuls parmi la foule agitée de
l’heure du déjeuner, Susan et John l’ignorèrent.
Adam cherchait un moyen de se sortir de cette situation qui lui apparaissait comme un
carambolage affreux de maladresses, de signaux contradictoires et de tartes à la crème mal
lancées. Il dit : « Aimeriez-vous vous joindre à nous pour le déjeuner avec votre, euh,
collègue, M. Johnson ? »
John se rappela soudain qu’il était en public, dans un restaurant, entouré de gens
déterminés à se nourrir et à échanger des ragots, et que c’était pile l’opposé de là où il voulait
être. Il balbutia : « Je…
— Oui ? » Susan le regarda gentiment.
« Il faut vraiment que je sorte d’ici. Ça vous dirait de venir avec moi pour – je sais pas –
une promenade ? »
Susan se leva sous le regard stupéfait d’Adam. « Je t’appelle plus tard, Adam. »
Le personnel se précipita et plus rapidement que dans un film monté à la va-vite, John et
Susan se retrouvèrent sur North Robertson Boulevard, parmi les Saab et les Audi endormies,
sous un soleil éblouissant qui faisait pétiller leurs yeux comme s’ils étaient remplis de soda
ginger ale.
« Vous pouvez marcher avec ces chaussures ? demanda John.
— Celles-ci ? Je pourrais grimper les Alpes avec ces beautés. » Elle sourit. « Aucun
homme ne m’a jamais demandé ça.
— Elles ont l’air italiennes.
— Je les ai achetées à Rome en 1988, et elles ne m’ont jamais laissé tomber.
— À Rome, hein ? Qu’est-ce qui se passait à Rome ?
— Je tournais une série de publicités pour une sauce spaghetti en bouteille. Vous en avez
peut-être vues. Elles sont passées pendant des années. La production avait dépensé une
fortune pour déplacer toute l’équipe là-bas mais l’ensemble a été tourné dans un studio
décoré avec des trucs italiens ringards, ce qui fait qu’en fin de compte ça avait l’air filmé
dans le New Jersey.
— Bienvenue dans l’économie magique du cinéma.— Ce n’était pas ma première expérience, mais certainement une des plus étranges. Vous
n’avez jamais fait de publicité, si ?
— J’ai commencé directement par les films.
— C’est bizarre la pub. Vous pouvez passer des années à jouer chaque semaine dans une
honnête série télé sans que personne vous en parle, mais il suffit d’apparaître à trois heures
du matin dans un spot lamentable pour de la sauce pour pâtes et les gens vous réveillent au
téléphone en criant : “Je viens de te voir à la télé !” »
Un facteur les dépassa en marchant. D’un même élan, Susan et John singèrent sa démarche
empressée avant d’échanger des regards diaboliques.
« Il faut reconnaître qu’il tient la forme pour son âge, dit Susan, alors que le facteur était
déjà trop loin pour l’entendre.
— Quel âge pensez-vous que j’ai ? » demanda John.
Susan le jaugea du regard. « Je dirais quarante. Pourquoi cette question ?
— Je fais quarante ?
— Mais c’est bien. Si vous ne les avez pas encore, ça signifie que vous avez déjà acquis
une sagesse supérieure à vos, disons, trente-cinq ans. C’est séduisant pour un homme.
— J’ai trente-sept ans.
— Vous ne m’avez toujours pas dit pourquoi cette question.
— Parce que je réfléchis à l’âge que j’ai, répondit John, et je me dis Hé, John Johnson, tu
as déjà éprouvé quasiment toutes les émotions que tu étais censé connaître, et à partir de
maintenant tu n’auras le droit qu’à des redifs. Ce qui me fout vraiment les jetons. Vous
avez déjà pensé à ça ?
— À vrai dire, la vie m’a déjà fait une ou deux mauvaises surprises, John, alors le facteur
redif ne m’inquiète pas trop. Mais oui, je pense à ça. Tous les jours, en fait. » Elle le regarda.
« Pour ce que ça vaut, j’ai vingt-huit ans aujourd’hui. »
John fit un grand sourire. « Joyeux anniversaire, Susan ! » Il lui serra la main dans une
parodie de chaleur cordiale, mais il savoura en secret la fraîcheur de ses paumes, comme un
baume sur une brûlure qu’il ignorait jusque-là.
Flâner à pied dans leur ville au lieu de foncer dans des nodules métalliques climatisés était
tout à fait nouveau pour eux, et leurs pas prenaient un côté surnaturel. Ils entendirent les
changements de vitesse des voitures qui gagnaient le centre commercial Beverly Center. Ils
écoutèrent les chants d’oiseaux, le bruissement des branches et John se sentit rajeunir,
comme s’il était retourné à l’école primaire.
« Vous savez l’impression que ça me fait – d’avoir quitté le restaurant comme ça ?
demanda Susan.
— Non ? répondit John.
— Qu’on est tous les deux en train de fuguer. »
Ils traversèrent une intersection brûlée par le soleil où un gamin latino doté d’une incisive
en or vendait des plans indiquant les maisons de célébrités. John demanda à Susan : « Vous
avez déjà figuré sur un de ces trucs ?
— Une carte des stars ? Il y a des années, pendant environ deux ans. On m’a effacée au
tirage suivant. Les voitures passaient devant chez moi, ralentissaient quasiment jusqu’à
l’arrêt, et ré-accéléraient d’un coup – de nuit comme de jour. C’était hyper flippant. La
maison où je vivais avait beau être bien sécurisée, il y avait des fois où j’avais si peur que
j’allais dormir chez une amie. Et vous ?
— Je ne suis pas une star. » Au même instant, le camion publicitaire Oscar Mayer avec sa
saucisse de Francfort géante passa près d’eux et toutes les voitures se mirent à klaxonner, à la
manière d’un cortège de mariage. Prenant son courage à deux mains, John demanda : « Susan
– Sue – en parlant de mauvaise surprise, voilà une petite question : pensez-vous m’avoir déjà
rencontré ? »
Susan prit l’air pensif, comme si elle se préparait à donner sa réponse à un concours
d’orthographe. « J’ai déjà lu des trucs sur vous dans des magazines. Et j’en ai vu un peu à la
télé aussi. Je suis désolé que votre projet n’ait pas réussi – quand vous êtes parti pour essayerde changer, ou de faire ce que vous aviez envie de faire. Vraiment. » Le brouhaha provoqué
par la saucisse géante s’était évanoui, Susan se posta face à John pour l’examiner. Il avait les
yeux d’un type qui vient de perdre une fortune au casino et s’apprête à s’en aller. « Je veux
dire, moi aussi j’en ai ras le bol d’être “moi”. Je compatis. »
John s’approcha comme pour l’embrasser, mais deux automobilistes en pleine rage au
volant firent crisser les pneus de leurs véhicules derrière eux. Susan et John se tournèrent
puis se remirent en marche.
« Vous avez été reine de beauté, pas vrai ? demanda John. Miss Wyoming.
— Oh mon Dieu, ouais. J’ai intégré le circuit des prix à l’âge de JonBenét-et-demi, ce qui
fait, genre, à quatre ans. J’ai également été une enfant star de la télé, une has been, une mariée
rock’n’roll, une survivante de crash aérien et un mystère public.
— Et ça vous plaît d’avoir été tant de personnes différentes ? »
Susan réfléchit un instant avant de répondre. « Je n’y ai jamais pensé comme ça. Oui. Non.
Vous croyez qu’il existe une autre façon de vivre ?
— Je ne sais pas », répondit John.
Ils traversèrent le San Vicente Boulevard, passèrent devant des rues et des bâtiments qui
étaient chargés d’histoires pour chacun d’eux mais qui leur parurent évanescents, détachés de
leur vie, une succession de vitrines. Chacun se souvenait, là d’un rendez-vous foiré, là d’un
chèque reçu, là d’un repas…
John demanda : « Vous êtes d’où ?
— Ma famille ? On est des bouseux. Littéralement. Des montagnes d’Oregon. On est rien.
Si ma mère ne s’était pas enfuie, je serais probablement en cloque du septième gosse de mon
propre frère en ce moment – et un autre membre de la famille me volerait l’enfant pour aller
le troquer contre un paquet de jeux de loterie. Et vous ? »
Avec la voix grave d’un présentateur télé, John déclara : « La famille Lodge du Delaware.
“Les Pesticides Lodge.” » Il reprit sa voix normale. « Mon arrière-grand-père maternel a
découvert un produit chimique qui interrompt le cycle reproductif des parasites des cultures
de maïs. »
Un feu passa au vert, le boulevard subit une injection de voitures, le duo continua de
marcher. Susan était enveloppée dans un tissu pâle, frais et confortable, semblable à une
écharpe de Miss. John suait autant qu’un pichet de limonade glacée. Son jean, sa chemise
vichy et ses cheveux noirs absorbaient la chaleur comme des pierres dans le désert. Mais ni
l’un ni l’autre ne s’inquiétait de chercher de l’air conditionné, ou un miroir. John se contenta
de sortir sa chemise de son jean, en gardant la même allure que Susan.
« À la façon qu’ils avaient de régner en seigneurs sur la côte Est, on aurait pu croire que
mes parents avaient inventé la bombe atomique. Mais ensuite un truc très étrange s’est passé.
— Quoi donc ? demanda Susan.
— Ma famille a attaqué son propre arbre généalogique à la tronçonneuse. Sans aucune
pitié. Tous les membres s’avérant socialement insuffisants ont été éliminés. Comme s’ils
n’avaient jamais existé. J’ai des douzaines de grands-oncles, de tantes, de cousins et de
cousines que je n’ai jamais rencontrés, leur seul crime étant d’avoir mené des vies humbles.
Un de mes grands-oncles était gardien de prison. Disparu. Une autre avait épousé une femme
qui prononçait “Shaspeare” au lieu de Shakespeare.Disparu. Et Dieu vienne en aide à ceux
qui manquaient de respect à un autre membre de la famille. Chez nous, les gens n’étaient ni
punis, ni défiés. Ils étaient juste effacés. »
Ils restèrent silencieux. Ils avaient dû parcourir mille cinq cents mètres. John se sentait
aussi proche de Susan qu’un mur de sa peinture. Il dit : « Racontez-moi autre chose Susan.
N’importe quoi. J’aime bien entendre votre voix.
— Ma voix ? N’importe qui peut l’entendre à n’importe quel moment n’importe où dans le
monde. Il suffit d’une antenne parabolique capable de capter les signaux de stations satellites
diffusant en boucle des feuilletons télévisés ringards des années quatre-vingts. » Ils se
trouvaient devant un magasin de disques. Deux fossiles de punks à crête de 1977 passèrent
devant eux.
John la regarda. « Susan, vous est-il déjà arrivé de voir un visage, disons, dans un magazineou à la télé – d’en devenir obsédé, et d’espérer en secret, chaque jour, au moins une fois par
jour, que vous allez rencontrer la personne qui porte ce visage ? »
Susan rit.
« Je prends ça pour un oui ?
— Pourquoi me demandez-vous ça ? »
John parla à Susan d’une vision qu’il avait eue au centre médical Cedars-Sinai l’année
précédente, celle-là même qui l’avait conduit à son changement de vie drastique. Il lui avoua
que c’était son visage à elle, et sa voix à elle, qui lui étaient apparus. « Mais ensuite, des mois
plus tard, après avoir complètement bazardé mon ancienne vie, j’ai découvert que ce qui
m’était arrivé n’avait rien d’une grande vision mystique en Dolby THX. C’était juste la
télévision de ma chambre d’hôpital qui rediffusait un vieil épisode du feuilleton dont vous
étiez la vedette, et qui s’était infiltré dans mon imagination. »
Susan voyait une forme de logique à ce que cet homme aux yeux tristes et pâles comme la
neige d’un écran de télé ait vu en elle un refuge, et ensuite la rencontre. Elle avait cessé de
croire au destin depuis des années. Une niaiserie, le destin. Et pourtant, avec John, voilà
qu’elle sentait de nouveau son picotement.
Un souffleur de feuilles fendit le moment en deux. À l’instant où John allait élever la voix,
Cedars-Sinai apparut au loin entre une colonnade de cyprès et un panneau publicitaire pour
des croisières gays. La chemise de John était trempée de sueur, ils s’arrêtèrent dans une
supérette et achetèrent un t-shirt I-LOVE-LA XXL en coton blanc et deux bouteilles d’eau.
John se changea ensuite dans le parking, sous le regard amusé d’un groupe d’adolescents qui
crièrent : « Le top model masculin met le feu au podium ! »
« Petits cons », dit John et ils traversèrent Sunset. La fin d’après-midi approchait, le trafic
se sclérosait. Ils entrèrent dans un quartier résidentiel. Susan était fatiguée, elle sentait sa tête
tourner. « Il faut que je m’assoie », dit-elle. Ils prirent place sur le bord du trottoir, devant
une maison bleue Wedgwood de style campagne française, sous l’œil suspicieux d’une
femme asiatique au deuxième étage.
« C’est le soleil, dit Susan. Il n’est plus comme avant. Ou c’est moi qui ne peux plus m’y
exposer autant. » Elle s’étendit en arrière, le dos dans le chiendent.
Inquiet tout à coup d’avoir été le seul à se livrer, John dit : « Parlez-moi du crash. Le crash
de Seneca. Je parie que vous n’en parlez jamais, si ?
— Pas de tout, non.
— Racontez-moi. » Susan se redressa, John passa son bras autour d’elle. Les yeux rivés au
bitume, tel le prince William derrière le cercueil de sa mère, elle lui conta toute l’histoire. Et
elle aurait pu passer la soirée entière à continuer de lui parler si deux choses ne s’étaient pas
produites : les tourniquets d’arrosage prirent frénétiquement vie, et une voiture de patrouille
de la police de Beverly Hills se matérialisa sans bruit à côté d’eux. Deux policiers au visage
grave en sortirent, la main posée sur leur arme de ceinture. Trempée, Susan essaya de se lever
mais ses genoux épuisés flageolèrent. John l’aida à se hisser en disant : « Merde, on essaie de
se reposer un peu et voilà l’unité d’intervention SWAT qui débarque. Qui vous paie, bande de
gorilles, hein ? C’est moi qui vous paie…
— Du calme, M. Johnson. Y a pas de SWAT ici, dit l’un des policiers. Mam’zelle – il la
regarda de plus près – madame Thraice ? Est-ce qu’on peut vous aider ? Vous conduire
quelque part ? Je vous ai trouvée géniale dans Dynamite Bay. » Dynamite Bay était un film
d’action à petit budget et sa sortie massive en vidéo ne marchait pas trop mal. Adam le
proclamait comme la renaissance de la carrière d’actrice de Susan.
Elle adopta un ton professionnel. « Bonjour, les gars. Oui, j’adorerais que vous me
reconduisiez. » Puis elle se tourna vers John et lui adressa un sourire plein de regret.
« J’aime les longues promenades mais en dehors de ça, je ne suis pas du genre randonneuse. »
Elle prit place sur la banquette arrière et un des policiers referma la portière. Susan baissa la
vitre. « À Beechwood Canyon, les gars. » Elle regarda John. « Vous savez – je ne connais
même pas mon numéro de téléphone. Appelez Adam Norwitz. » Juste au moment où la
voiture de police partait, elle enroula son écharpe en soie mouillée et la tendit à John. « Leplus intéressant c’est ce qui s’est passé après le crash. J’aurais mieux fait de vous raconter
cette histoire-là. Téléphonez-moi. » Puis elle disparut et John resta debout, la soie serrée sur
son cœur, alors que le tourniquet arrosait ses pieds comme s’ils étaient des graines.Chapitre deux
Deux jours avant de fêter ses vingt-cinq ans, Susan monta dans un avion pour rentrer de
New York où on l’avait auditionnée pour le rôle d’une voisine foldingue dans le pilote d’une
sitcom. Loin d’être le rôle principal, la voisine foldingue. Prochain arrêt : les rôles de
maman. L’audition ne s’était pas bien passée. L’épagneul king-charles du producteur avait la
diarrhée et le gérant de l’hôtel n’arrêtait pas de téléphoner ou de toquer à la porte tandis que
Susan s’efforçait de tirer le maximum de vieilles blagues éculées, telle que « Café, thé, ou
moi ? », écrites par des jeunes diplômés de l’université de Californie du Sud qui avaient
passé leur adolescence devant Charles s’en charge, et quatre années à fumer des Gauloises
devant des posters de Fellini.
Sans attendre son reste, elle embarqua en classe économique sur le vol 802 de New York à
Los Angeles et essuya les regards de pitié des autres passagers, excessivement sensibles au
parfum de la célébrité déchue et aux émissions « Que sont-ils devenus ? ». Dieu merci, le
rituel du tarmac détourna leur attention – les consignes de sécurité, le petit frisson
d’excitation juste avant l’accélération et le décollage. Des rangées d’écrans-télé jaillirent du
plafond pour vanter Disney World, la Chevrolet Lumina et des parfums sucrés, avant le début
d’un épisode de Cheers.
Le voyant lumineux de la ceinture s’éteignit et les membres de l’équipage jetèrent d’un air
morose des sachets d’amandes fumées aux passagers. Les compagnies aériennes se moquaient
complètement de l’alimentation de nos jours, pensait Susan, qui avait régné autrefois sur les
vols de luxe MGM Grand entre la côte Ouest et la côte Est, à bord desquels elle jouait au
poker avec Nick Nolte, se vernissait les ongles avec Eartha Kitt ou échangeait des ragots avec
Roddy McDowall. Ses camarades passagers du vol 802 se précipitèrent sur leurs sachets dans
un brouhaha de mastication de sauterelles suivi de l’odeur de solvant salé des amandes
broyées. Ah, cruelle déchéance.
Susan prit place sur son siège côté hublot, le 58-A, et laissa son regard se perdre dans le
paysage en dessous d’elle. À sa gauche voyageait un couple âgé – lui, un ingénieur
quelconque, elle, une humble épouse des années cinquante. M. Ingénieur était convaincu que
l’avion survolait alors la ville de Jamestown, dans l’État de New York, « le lieu de naissance
de Lucille Ball », et il se penchait par-dessus Susan le doigt pointé sur une ville américaine
tout ce qu’il y avait de plus normale, où les gens achetaient de la lessive Tide, mangeaient de
la soupe Campbell et généraient au moins un massacre absurde par décennie. Plus tard, en
étudiant une carte de l’est des États-Unis, Susan découvrirait à quel point M. Ingénieur s’était
trompé. Mais pour le moment, elle jetait un regard vague sur la petite ville dans l’espoir
mythique et vain d’y voir apparaître un éclat minuscule de chevelure rousse.
Et c’est à ce moment que le réacteur explosa – celui de gauche, que Susan pouvait
clairement voir depuis son siège. Pareille à un grain de pop-corn – plop ! – l’explosion fut
étouffée par le fuselage. Le recul envoya valser les agents de bord et leurs chariots de
boissons dans les sièges de la rangée centrale, des masques à oxygène tombèrent du plafond,
semblables à des langues de lézards, le jet se mit à dégringoler et les passagers qui n’étaient
pas attachés, parmi lesquels Susan, flottèrent comme des colibris. Elle se dit Je peux flotter
dans l’air. Elle pensa Je suis une astronaute. Tout bougeait trop vite pour qu’on ait le temps
d’avoir peur. Quelques gémissements retentirent au cours de la chute, quelques jurons, mais
il n’y eut aucune hystérie et quasiment pas d’autres bruits.
Puis le pilote reprit le contrôle de l’avion en tirant fermement sur les rênes et l’appareil
sembla s’abattre sur du béton. Les masques à oxygène se déployèrent comme des nénuphars
de dessins animés, et Cheers reparut sur les écrans-télé.
Pendant les deux minutes suivantes, le vol reprit normalement. En entendant M. Ingénieur
expliquer en détail à Mme Ingénieur pourquoi l’avion restait forcément pilotable, Susan sesentit soulagée.
Puis la descente recommença, longue comme une chanson à la radio, chute libre vers le sol
– lisse et sans à-coups. Susan pensa que les autres passagers devaient lui en vouloir de leur
porter la poisse – d’être la célébrité au rabais capable de plomber un simple vol de routine
avec sa malchance de tabloïd. Elle évita de les regarder et attacha sa ceinture. Elle se sentit
crispée, cassable. Elle pensa Alors ça va se terminer comme ça, par un crash au-dessus de
la ville de naissance de Lucy, au milieu de feuilletons télés multidiffusés, de boissons
renversées et de gémissements de moteurs. Quand l’avion va s’écraser, je ne serai plus moi.
Je commencerai à être ce qu’il y a après.
Et Susan se sentit étonnamment soulagée à l’idée que la suite d’identités ratées qu’elle
avait endossées au cours de sa vie arrive finalement à terme. Peut-être que je vais cligner des
yeux et éclore d’un œuf d’oiseau. Réincarnée en cardinal. Ou bien rencontrer Jésus. Mais
dans tous les cas, c’est fini ! Quoi qu’il se passe, je n’aurai plus jamais à être une ratée,
une marionnette, ou une célébrité has been que les gens se plaisent à adorer, à détester ou
à critiquer.
Et puis, comme pour un final de montagnes russes, l’avion glissa, rebondit et laboura le
sol. Le bruit fut si assourdissant qu’il évinça toute autre sensation. Des visions passèrent
devant elle à la vitesse d’instantanés – des corps, de la terre, des bagages disloqués et projetés
dans sa direction, comme jaillis d’un broyeur de végétaux – des hurlements de métal froissé
et d’air comprimé. Et d’un seul coup, le silence.
Le morceau de fuselage auquel son siège appartenait s’était arrêté. L’ingénieur, sa femme,
et leurs deux places avaient… disparu. Le fauteuil 58-A se tenait seul, accroché à son bout de
carcasse, parfaitement vertical. Susan resta une minute sans bouger, au loin à droite une
petite colonne de fumée s’élevait. Elle sentit une odeur d’essence. Doucement, elle détacha la
ceinture de son siège, se leva et parcourut des yeux le champ de sorgho en jachère où elle se
trouvait. Un rapide examen de son propre corps lui révéla qu’elle était indemne, alors qu’elle
voyait tous les autres passagers broyés, grillés, disloqués le long d’un sentier de débris qui
s’étendait sur huit cents mètres, telle une route traversant le champ de sorgho cerné de
lotissements pavillonnaires. Il y eut une brève pause entre la fin du crash et le flot de gens qui
commença à se déverser depuis les zones habitées à destination de l’accident. Pendant cet
intervalle, Susan eut rien que pour elle l’épave de l’avion et tous ses passagers ratatinés,
comme si elle se trouvait seule dans un musée un mardi, par une fin d’après-midi pluvieuse.
On aurait dit que les corps avaient été vaporisés avec une bombe aérosol tout autour d’elle,
sur la coque et à travers le champ de sorgho lacéré. Un amas de dîners froids emballés
d’aluminium recouvrait les jambes d’une hôtesse. Les bagages avaient explosé comme des
pétards et s’étaient mélangés à la terre, aux racines et aux pissenlits, tandis que des canettes
de soda et des mignonnettes de Courvoisier parsemaient le champ, semblables à des billes
abandonnées. Susan chercha d’autres survivants. Elle trouva des bras, des jambes et des têtes.
Le fuselage couvert de suie contenait un tas de cadavres empilés comme du bois.
Susan se prit alors pour un fantôme, et en vain chercha ses propres restes parmi les débris.
Elle craignit que le lien entre son corps et son esprit ait été tranché d’un coup.
Des adolescents à bicyclette arrivèrent sur place les premiers et lâchèrent leurs vélos pour
errer dans le périmètre à la manière de somnambules. Ils avaient l’air remplis de jeunesse et
de vitalité. Susan marcha vers eux. L’un d’eux cria « Hé, madame, vous l’avez vu ? Vous
l’avez vu s’écraser ? » et Susan fit oui de la tête, comprenant que les gamins ne se seraient
jamais figuré qu’elle puisse faire partie des passagers. Pas plus qu’ils ne la reconnaissaient.
Elle se perdit ensuite au milieu d’une foule de badauds, de camions, d’ambulances et de
sirènes stridentes. Se frayant un chemin hors de la mêlée, elle tomba sur une route de
banlieue fraîchement goudronnée, la suivit et s’éloigna de l’accident pour s’enfoncer dans les
replis d’un lotissement. Susan avait survécu. À présent il lui fallait un refuge, et du silence.
Elle lut les noms des rues : Bryn Mawr Way, Appaloosa Street, Cornflower Road. Après
une brève marche en bordure des terrains fraîchement bêchés et des arbres juvéniles de
Cornflower, Susan remarqua une petite pile de journaux sur le seuil d’un pavillon deconstruction récente. Elle s’approcha de la porte d’entrée, sonna, et sentit ses épaules se
relâcher devant l’absence de réponse. En jetant un coup d’œil par la vitre, elle vit un intérieur
de classe moyenne, frais et silencieux, qui lui parut aussi paisible et accueillant que les salles
du trésor de Toutânkhamon pour ceux qui les avaient découvertes. Elle éprouva la même
sensation de calme que dans son enfance, lorsqu’elle rentrait chez elle assise à l’arrière de la
Corvair familiale et qu’elle cherchait des étoiles dans le ciel par le toit ouvrant, la plus
charmante occupation du monde.
Susan essaya d’ouvrir la porte d’entrée mais elle était fermée à clef. La porte du garage
était fermée aussi, elle contourna la maison et essaya la porte coulissante de la cuisine. Pas de
chance. Elle ramassa un caillou de la taille d’une pêche, fit un trou dans la vitre, tira le loquet
et pénétra dans la cuisine. Aussitôt, elle chercha des yeux un système d’alarme – vivre à
Hollywood l’avait rendue experte – mais n’en trouva aucun. Quel soulagement ! Et quelle
tranquillité.
Susan huma l’air avant de se remplir un verre d’eau au robinet et d’examiner les divers
objets aimantés à la porte du réfrigérateur : des photos familiales, deux jolis enfants, un
garçon et une fille, une photo de la mère que Susan identifia comme une des super mamans
dont elle lisait parfois la description dans les magazines, le genre de femmes qui sourient
courageusement toute la durée de leur accouchement et préparent des pique-niques
nutritionnellement équilibrés pour leurs enfants. Il y avait aussi une photo du père, sportif,
dans sa tenue de marathonien en nylon bleu, avec sa petite fille emmaillotée sur le dos. Et
enfin un calendrier grâce auquel Susan apprit que « Les Galvin » passeraient les sept jours
suivants à Orlando. En explorant l’intérieur du frigo, elle trouva quelques bâtons de carottes
oubliés qu’elle grignota en rejoignant le salon pour s’allonger sur le canapé. Le hurlement
affaibli des sirènes parvint à ses oreilles, Susan alluma la télé. L’hélicoptère de contrôle de la
circulation d’une chaîne d’infos locale survolait le crash. L’événement filmé lui parut plus
réel que sa propre expérience. Les sauveteurs, apprit-elle, avaient encore une personne
rescapée à localiser. Le nombre de morts s’élevait à 194. Susan encaissa l’information. Elle
était effrayée par son incapacité à réagir à l’accident. À son âge, la jeune femme savait
reconnaître un état de choc, et elle se doutait qu’à un moment ou un autre, il allait se
manifester de façon bizarre et brutale.
Une lumière de fin de journée passa à travers les voilages du salon. Susan mit l’air
conditionné en route et déambula dans la maison silencieuse. À l’étage, elle s’arrêta dans le
couloir pour coller sa joue contre le mur et goûter la fraîcheur du plâtre. Puis elle parcourut
l’étage composé de trois chambres et de deux salles de bains, d’une normalité si extrême que
Susan se crut projetée dans le futur, cinq cents ans plus tard, à l’intérieur d’un diorama sur la
vie des classes moyennes en Amérique du Nord au vingtième siècle.
La salle de bains était vaste et propre. Susan se fit couler un bain, se dévêtit, entra dans la
baignoire, plongea sa tête sous l’eau chlorée d’un bleu étincelant, et lorsqu’elle la sortit pour
reprendre de l’air, elle fondit en larmes. Elle s’en était tirée sans une seule égratignure – pas
une plaie, pas une contusion, lisse comme une pomme Spartan dans un bac à légumes
d’hypermarché. La peau mouillée, les genoux serrés sous le menton, Susan pensa à Marilyn,
sa mère, et à son addiction aux tickets de loterie : Quick Picks, Shamrock Scratches, 6/49s.
Dès son plus jeune âge, Susan avait éprouvé une profonde méfiance envers ces jeux. Bien
sûr, ils permettaient de gagner trois millions sept cent mille dollars mais au moment où ils
ouvraient cette porte, les heureux gagnants en ouvraient d’autres – qu’ils ne voulaient
probablement pas ouvrir, et que plus jamais ils ne pourraient refermer. Ils se livraient autant à
la possibilité d’un miracle qu’à celle d’un désastre. Susan se demanda si son salut venait
récompenser toutes les années où elle avait refusé de gratter les Pokerinos de Marilyn.
Elle s’éclaboussa le visage pour laver ses larmes. Ses dents étaient collantes, elle
s’aspergea de l’eau dans la bouche avant de passer sa langue dessus. Sa poitrine cessa de se
soulever. Elle n’eut plus l’impression d’être une morte, ni un fantôme.
Le ciel s’obscurcissait, Susan se sécha avec une serviette, enfila le peignoir en éponge de
Karen Galvin et regagna la cuisine où elle réchauffa une boîte de velouté de champignons.
Elle sortit aussi un paquet de crackers Goldfish et emporta le tout dans le salon devant la télé.Les voisins risquaient-ils de remarquer la lumière et de soupçonner la présence d’un intrus ?
Susan écarta cette pensée. Le quartier tout entier semblait avoir été transporté par avion
depuis les studios de la Fox. Un environnement conçu spécialement pour des gens sans aucun
désir de communauté. Elle pensa qu’elle aurait pu passer un album de heavy metal à plein
volume sans qu’aucun voisin ne lève un sourcil.
Les équipes d’actualités locales étaient sorties en force, et Susan ne fut pas étonnée en
voyant apparaître à l’écran, derrière la tête du présentateur, une vieille photo d’elle extraite
d’un service de presse. Elle se souvenait de la séance de pose pour ce portrait. Chris, son mari
la rock star, se tenait derrière le photographe et imitait des bruits de canard. Elle se sentait
heureuse d’être loin de Chris, loin des castings, loin de la cruauté des tabloïds. Mais où
étaitelle ? En Ohio ? Au Kentucky ? Elle se leva pour aller jeter un œil au courrier posé sur une
petite crédence à côté de la porte d’entrée. Seneca, Ohio. D’accord.
Susan retourna dans le canapé afin d’en apprendre davantage sur sa mort supposée. Elle se
demanda combien de temps il faudrait aux autorités pour rassembler tous les corps et
fragments de dentition et se rendre compte qu’elle ne figurait pas dans le lot. Peut-être
seraitce la ceinture détachée du siège 58-A qui la trahirait.
La jeune femme s’endormit sur le canapé et se réveilla seulement le lendemain matin,
affamée et curieuse. La télé était toujours allumée. En zappant de chaîne en chaîne, Susan put
apprécier toute la vérité de l’axiome qui dit que dans la vie, ce dont on est le moins conscient
c’est de l’effet qu’on fait aux autres. Elle put également évaluer avec une précision
décourageante le rang exact qu’elle occupait dans l’enfer du divertissement :

• « Une carrière d’actrice moyenne saccagée sur l’autel du rock and roll. »
• « Provinciale partie à la conquête de la ville avant de retourner en province. »
• « Intelligente, mais qui a pris de mauvaises décisions. »
• « Épouse soumise de rocker volage. »
• « Un petit rôle stupide dans un petit film stupide. »

Elle vit son beau-père et sa mère interviewés par CNN sur leur pelouse, à Cheyenne.
Marilyn serrait contre son ventre une photo encadrée de Susan, comme si elle cachait une
grossesse. C’était une photo d’adolescence, prise environ trois minutes avant que Susan
devienne célèbre et que son monde explose tel un vaisseau spatial dans un film. Don, son
beau-père, se tenait les bras croisés, l’air grave. Tous deux parlaient de la mort de Susan, et
proféraient des « sans commentaire » au sujet d’un éventuel procès contre la compagnie
aérienne. Passa ensuite un clip de dix secondes où on voyait Susan dans son rôle le plus
connu, celui de Katie, la fille « gentille » de la famille Bloom dans la série télévisée au long
cours Bienvenue chez les Bloom. À la suite du clip, le présentateur conclut gravement
« Susan Colgate – reine de beauté, enfant star, épouse rock and roll et fille dévouée.
Dorénavant son étoile brille au firmament », face à quoi Susan prit une profonde respiration
et dit « beurk ».
Elle se prépara un jus d’orange à partir d’un concentré surgelé. Puis une assiette de petits
pois congelés, cuits et versés dans une flaque de margarine fondue, et deux steaks hachés à
point, assaisonnés de sauce vinaigrette Thousand Island et servis dans des petits pains, chacun
fourré d’une tranche de fromage fondu pliée en deux. Ce repas lui rappela son enfance, son
séjour à l’hôpital quand elle avait eu l’appendicite, et elle prit conscience de cette régression.
Les images de CNN étaient pratiquement les mêmes que la veille. Susan pensa qu’on ne
ferait plus mention d’elle le jour suivant, et que le surlendemain la petite plaie qu’elle avait
faite dans la mémoire de la nation serait complètement cicatrisée. Le monde allait l’oublier et
elle allait oublier le monde. Peu importe la trace qu’elle laissait, celle-ci s’effacerait aussi
vite qu’une petite coupure avec une feuille de papier. Tout le travail, le temps et
l’implication qu’elle avait mis à devenir une Susan Colgate plausible – pour rien du tout.
Elle coupa la télé et monta essayer des vêtements de Karen Galvin, qui faisait la même
taille qu’elle, mais légèrement plus athlétique. Elle trouva quelques bijoux acceptables– choisis par son mari ?
Plus tard dans la semaine, Susan assista à un extrait de son service funéraire dans
Entertainment Tonight, l’émission de divertissement people. On avait fait revenir Chris
Thraice d’Allemagne afin qu’il accompagne vers la Westwood Memorial Chapel les
personnes venues apporter leur soutien en interprétant Amazing Grace dans une version
rockifiée épouvantable qui ressemblait à un hymne contre la famine en Éthiopie. Susan eut
honte de cet hommage pathétique et superficiel organisé par Dieu savait qui – l’équipe de
Chris peut-être – avant de comprendre que le cerveau qui se cachait derrière cette
commémoration larmoyante et tordue n’était autre que le service de RP de son film d’action,
qui voulait inciter les gens à aller au cinéma et faire gonfler les recettes du troisième
weekend d’exploitation.
De nouveau interviewés après le service, sa mère et son beau-père étaient devenus des
figures clés dans le recours collectif lancé contre la compagnie aérienne. « On sacrifierait
tout ce que ce procès pourrait nous rapporter pour que notre Suzie chérie rentre simplement à
la maison. » Suzie ? Marilyn lui avait donné bien des noms mais Suzie n’en avait jamais fait
partie. Selon d’autres infos locales, la compagnie avait offert au cultivateur du champ de
sorgho un montant équivalent à trois ans de moisson, et le site avait déjà été assaini de tous
les débris du crash, à l’aide d’un matériel de filtration emprunté à une mine de la région. Le
médecin légiste du comté reconnut que beaucoup de passagers étaient trop carbonisés pour
être identifiables, et toutes les craintes que Susan pouvait nourrir au sujet de la découverte de
son absence se virent étouffées par une interview d’un agent d’escale qui raconta la larme à
l’œil avec quelle excitation elle avait indiqué la passerelle à la jeune actrice (« Elle était si
simple, si naturelle ! Et en classe économique, en plus. ») Le témoignage de l’agent d’escale
se révéla le seul instant de sincère chaleur dans toute la mascarade commémorative.
Quoi qu’il en soit, Susan faisait le pari que les Galvin, en tant que famille économe et
acheteurs en gros, décideraient de rester à Orlando pour y amortir l’intégralité de leur séjour,
même si l’un des pires désastres aériens d’Amérique du Nord avait eu lieu à quelques pas de
chez eux. Le calendrier du réfrigérateur indiquait leur arrivée à Columbus le jour suivant à
dix-huit heures dix, et avant vingt heures à Seneca.
Le matin du retour des Galvin, Susan parcourut la maison armée de chiffons et de
lavevitres afin de nettoyer toutes les surfaces susceptibles de porter ses empreintes. Elle lava les
draps et les serviettes avant de les remettre à leur place initiale. Elle réorganisa les aliments
dans les placards et le congélateur de façon à ce qu’ils n’aient pas l’air d’avoir été touchés.
Susan se choisit ensuite des vêtements parmi ceux rangés au fond de l’armoire de Karen
Galvin, dans des boîtes contenant très probablement ses habits peu ou jamais portés. Tout au
fond, enfouies derrière des chaussures et une réserve de barres chocolatées énergétiques, elle
trouva des perruques blond cendré, dont le style rappelait les femmes liées plus ou moins
officiellement aux héritiers des grandes fortunes du divertissement. Elle fourra plusieurs
perruques et sa sélection de vêtements dans un sac de sport qu’elle trouva abandonné sur un
rayon derrière les machines à laver et à sécher, ainsi qu’un paquet de barres énergétiques,
d’anciens produits cosmétiques, et une paire de chaussures polyvalentes de Karen, tellement
fonctionnelles qu’elles en devenaient presque émouvantes. Après s’être improvisé un look
pour la journée, Susan fit oui de la tête face au miroir.
Prête.
Il lui restait une dernière tâche à accomplir. Elle trouva le placard où M. Galvin rangeait
ses bouteilles d’alcool, choisit ce qui lui parut le plus attractif pour des adolescents – du Jack
Daniels – et vida les trois-quarts de la bouteille dans l’évier. Elle emporta ensuite la bouteille
ainsi que quelques canettes de bière vides et les disposa en demi-cercle devant la télévision.
Ensuite, avec un marqueur à pointe large, elle essaya d’imiter une écriture adolescente en
gribouillant « Metallica for ever » sur l’écran de la télé. Elle sortit également six verres
qu’elle macula de Jack Daniels et ajouta des traces de rouge à lèvres sur deux d’entre eux.
Enfin, elle dérangea le canapé et quelques objets de bric-à-brac. À son retour, la famille ne
verrait que les traces d’une petite occupation de leur maison par des jeunes ados inoffensifs.
Coiffée d’une perruque et vêtue des habits de Karen, Susan se sentait bien, alors qu’ellesortait par la porte-fenêtre déverrouillée du salon et gagnait une rue annexe. Elle balança un
sac en plastique rempli de ses déchets de la semaine dans la poubelle d’un voisin et chercha
un endroit où aller. Elle choisit l’Indiana.Chapitre trois
En reprenant conscience dans son lit d’hôpital, John entendit le médecin dire à une
infirmière que ses poumons étaient bouchés par « à peu près cinq boîtes de velouté de
champignons », suivi de « Putain, il est dans un sale état. J’ai bouffé des steaks plus sains que
ce type. Il lui reste quoi, seize lymphocytes T ? Sa tête me dit quelque chose. C’est pas un
mec du cinéma ?
— Johnson. C’est lui qui a fait Le Privé de Bel Air.
— Nan !… Et quoi d’autre ?
— Le Privé 2 Bel Air.
— Ah ouais, une des rares suites meilleure que l’original.
— Ouais, d’accord, mais t’as vu La Terre sauvage ?
— Jamais entendu parler.
— T’es pas le seul. Le film n’est même pas sorti à la vidéo. Je crois qu’il est parti direct à
l’étranger, genre en Malaisie.
— Attends. C’est pas lui qui a fait L’Autre Face de la haine ?
— Si, coupable. Celui-là a directement rejoint les catalogues de films de compagnies
aériennes. Ils auraient gagné du temps en envoyant les rushes chez Boeing.
— Cet homme mérite un châtiment divin. Je me souviens d’une année où j’ai traversé le
pays plus de huit fois, ce film était comme une malédiction. Il me poursuivait quel que soit le
vol ou la direction que je prenais.
— Ça lui aura au moins payé une boîte de joujoux pour adultes. Vise les brûlures de corde
sur ses poignets et ses chevilles. »
Le médecin et l’infirmière examinèrent le corps de John comme s’ils avaient affaire à un
arbre de noël squelettique. « Bon, comme je dis toujours, chacun son carburant. Il est temps
de repasser l’aspirateur dans ses poumons. Et mettez son système nerveux central sous
surveillance pour que cette ligne arrête de trembler. C’est du jus de médicaments, ce mec.
Merde, quel ravage. On dirait Walt Disney, le Mister Freeze mort-vivant. »
L’infirmière mit en route un tube d’aspiration mais John émit un bruit et elle l’éteignit.
« Lépa lé vi-oh.
— Il essaie de dire quelque chose. Qu’est-ce qu’il raconte ?
— Lépa lé vi-oh.
— On dirait de la bouillie. Écoutez mieux…
— Je crois qu’il dit “Il est pas allé direct à la vidéo”.
— De quoi ?
— Erre Auvage.
— La Terre sauvage.
— Sale coar de mede…
— Là il dit que c’est vous le meilleur, docteur. »
Quoi que puisse penser son équipe médicale, John continuait d’envisager que c’était
peutêtre un problème bactérien qui avait failli le tuer, et non, disons, une overdose d’un mélange
de cinq médicaments avec du cognac et deux shakes Slimfast à la fraise.

Le soir de sa mort, tout devait se passer comme un mardi soir normal : départ de chez lui à
vingt-trois heures, fête en compagnie d’un ami d’Ivan débarqué de New York, un type avec
un gros scénario à vendre – et peut-être un petit tour avec lui chez Melody pour un ou deux
câlins express. Mais John se réveilla au milieu de l’après-midi, nauséeux et fourbu. Le
cerveau embrumé, il mit ses symptômes sur le compte de son cocktail
méthamphétaminesSéresta-bondage de la veille. Une cagoule en cuir avait irrité sa pomme d’Adam, il se
souvenait vaguement d’une corde serrée trop fort et sentait une douleur à la base de son pénis