On marchait au petit jour

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Une vie entière, quelques heures, les nuits trop courtes, et avions-nous voulu sans mentir qu'il en fût autrement? À Montmartre, le temps était imaginaire, et à Montréal, le soir englobant, presqu'une hâte. C'était parfait. Après la tempête, la jouissance lente des souvenirs, des regards surprenants. L'infini de l'espace, d'un temps inimaginable, on se reverra, pourtant, et dans un autre cycle, et sous d'autres apparences. Images pénétrantes d'un monde à venir, on continuera. On s'aimera ailleurs et d'autres que nous jouiront de cet amour... Ballet d'âmes évanescentes, puzzle impressionniste, envoûtant kaléidoscope de souvenirs et d'émotions... De la nostalgie des années 80 aux visions fugaces d'un avenir déjà vécu, Frédéric Delalot orchestre une oeuvre poétique, quasi onirique. Irréel et juste à la fois, son voyage ici et ailleurs, hier et demain, se vit le coeur léger, comme une douce plongée dans un coin de notre propre mémoire.

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Date de parution 30 août 2013
Nombre de visites sur la page 23
EAN13 9782924312070
Langue Français

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On marchait
au petit jour Frédéric Delalot










On marchait
au petit jour




















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IDDN.FR.010.0118952.000.R.P.2013.030.31500




Cet ouvrage a fait l’objet d’une première publication aux Éditions Publibook en 2013














Première partie





À Montmartre, le temps était imaginaire, et à Montréal,
le soir englobant, presqu’une hâte.
L’été, sur son balcon, très haut, elle rédigeait, buvait un
verre ou lisait un livre d’art.
Des fleurs dans un vase, sur la table du salon, des
alcôves, une autre vue par la fenêtre de la cuisine, au loin
Paris, en contrebas, des lumières attirantes et des façades
de pierre, un rêve trouble, l’escalier enroulé dans des
époques, des vies entrelacées, les mots d’une voix rieuse qui
me parvenaient à la lisière des étendues.
Puis, à la même seconde, de l’autre côté de
l’Atlantique, elle était allongée, les rideaux tirés, alors que
la place s’égayait de jeux d’eau et de musiques planantes.
Dehors, des voitures roulaient sous une pluie fine.
Des bruits étouffés gagnaient son espace, de temps en
temps, et elle plongeait son regard au cœur des tours, entre
les arbres.
Les feuilles d’une plante grasse atteignaient le plafond.
Les fenêtres nombreuses et larges donnaient la sensation
de voguer. Peut-être que nudités et longues conversations
avaient été le principe même de l’allégresse. Les années
n’effaçaient pas le pouvoir de séduction de ces attitudes
nonchalantes.
Rayons de lumière, projections somptueuses sur le
tissu, un chat qui dormait sur une étoffe pourpre. Elle
commençait à rêver. En même temps, à Paris, elle allait
presque se lever. Deux heures du matin, huit heures du
matin, un parfum léger qui flottait pendant que le monde
allait où il voulait.
9 Les feuilles jaunies, or ou rousses, à l’extérieur, au sol
comme un tapis ou volant sur un banc, un parc d’essences
rares qu’on apercevait par les portes transparentes.
Dehors, le monde d’avant, marcher en décrivant des
cercles, posément, lever les yeux vers l’immense plafond,
musique d’ambiance, des bustes sculptés.
Le vent tournoyait l’automne, quartier de gratte-ciel, de
verdure. En face, un rendez-vous manqué, quelques heures
en suspension et des destins se croisaient.
Lointains souvenirs de la Roquette, bien des années
plus tard échangés pour une variante d’un amour inachevé,
sans doute, qui se reflétait dans le tain des miroirs du
hasard.
Stratagème, peut-être énigme, une raison subtile
aiguillait nos rencontres et leur absence. Des feuilles
virevoltaient. Ces mois s’étaient écoulés négligemment.
Il avait plu et l’eau avait ruisselé, créant des flaques
dans les rues, de toutes dimensions, et je les fixais à la nuit
tombante.
Des pas, des pas sous la pluie, des silhouettes qui
s’échappaient, pressées, des jupes courtes, des petits
groupes.
Là-bas, un vaste café rénové, jadis magasin général, des
murs noirs, jaunes, rouges, des lampes torches argentées,
l’avenue du Parc, le parc Jeanne-Mance, revenir par les
terrains de volleyball de plage, inoccupés, dans la nuit
parfaite.
Ce siècle à part qu’on ne guettait plus. Le silence,
parfois, côtoyait le passé. Dos nu, regarder les murs et se
détendre.
Des images de villages m’habitaient à l’occasion. Des
coins de l’Aude, de l’Hérault, du Var, de la Somme et de
la Bourgogne, des routes empreintes de nostalgie et d’une
authenticité, mises en scène, sûrement, découpages
psychiques d’une appropriation, toutes les voies échappées de
10 souvenirs auxquels on se raccroche, dès lors qu’on avance
en découvrant limites et raison.
De longues périodes sans nouvelles, des peaux
inconnues, l’emballement, l’ivresse, les matins rassasiés,
défaits, rouler en espérant.
Le monde avait été, pour un instant, ce que je voyais en
elles.
Des écrans, des ébats, une Tour Eiffel dessinée sur les
fesses, par endroits, jupe d’une cliente du Café Bohemia,
sur Saint-Denis. On se donnait rendez-vous là, souvent,
autour d’un plat simple.
Le décor exotique était plus ou moins tendance.
Meubles et lampes d’Asie, objets indonésiens, tables en
planche boulonnées, lumières agréables et musique
désuète, relaxante, des années vingt ou trente, voire quarante,
filtrant faiblement, des étudiants et des créatifs, des vieux
habitués et des magazines de décoration, récents ou non,
qui étaient posés sur des plaids orientaux.
Elle en robe noire, les cheveux lisses, blonds, l’air ému
ou lancée sur le sujet du moment, à l’occasion venant tout
juste de photographier une série de postures urbaines, de
sculptures en pleine nature, plus généralement prête à
engager la conversation avec une préoccupation artistique ou
sociale.
J’écoutais et j’acquiesçais la plupart du temps. C’était
intéressant et enjoué.
J’avais aussi aimé ses toiles océaniques, surtout celle de
grandes dimensions représentant une femme crocodile.
Il y eut un temps de très forte complicité. On sortait au
Shed café, à la Fringale et on finissait, dans divers états, à
Station C. Heures sauvages, dénudées, rythmes saccadés,
précédés d’alcools, de foules, d’allures, et de parfums du
Sud.
À Paris, en pantalon noir, top bandeau sobre, les
cheveux lisses, longs, un peu moins blonds, elle s’offrait une
pleine page en terminant son éditorial hebdomadaire.
11 Musique des sphères, irlandaise, techno ou anciens airs,
vers Montmartre, pourquoi parler d’années révolues et de
fêtes obsolètes ? Elle avait raison. Il aurait mieux fallu, ces
nuits-là, vivre l’instant sans réfléchir.
L’autre était le même, véhicules des époques, rue
immanquable.
Une demi-heure devant soi, devant l’éternité, et des
bulles ou des moments d’espérance transcendaient ce
qu’on se plaisait à achever.
Le temps nous avait déjà beaucoup épargnés. On peut
varier un peu de destin, prendre des vacances prolongées
ou partir au long cours, voire s’accorder un an sabbatique,
peut-être deux, mais se tenir à distance, tout en restant
mentalement proches, pendant dix ans, cela ne se faisait
pas.
Il s’était produit quelque chose, tout de même, comme
si nous nous étions rendus compte, au-delà de l’amitié, de
l’aimantation et du passage évanoui des années, qu’un
sentiment commun face au destin, à la vie et à ses rôles,
ses jeux, demeurait, nous liait, davantage sans doute que
notre histoire lointaine de virées et de fusions.
Dictat des rythmes, réveil, téléphones, verres vidés, la
fatigue, nos fatigues respectives allaient décider. Pourtant,
je n’aurais manqué cet instant essentiel, ressurgissant de
rien, sous aucun prétexte.
Je ne me souvenais pas de cette façon qu’elle avait
d’étendre la nuit.
Je ne me souvenais pas de ce troquet de la rue Custine.
Des trains, des mondes, des illusions, une autre vie, la
matérialité, la fierté, des avions, des climats, l’indécision,
le manque, les automatismes, le contentement et un goût
pour les distances m’avaient éloigné.
Elle avait ses amis. Elle connaissait de nouveaux lieux.
Elle allait de soirée en soirée, invitée partout, abordée,
aimée. Tout cela n’avait pas d’importance.
12 Ce n’était plus le début, mais on ne pouvait pas renier
l’éblouissement et se montrer insensible aurait été
dérisoire.
Durant les années légères et la finale de la Coupe du
monde de football entre la France et l’Italie, un soir d’été à
l’Hôtel du Midi, sur la place de la Comédie : « Qui ne
saute pas n’est pas Français ! »
Chaque syllabe avec l’accent, crèmes glacées, des
réciprocités qui faisaient vivre.
N’était-ce qu’un mirage ? Ce n’était sûrement, près du
tramway, qu’une sorte d’épilogue.
À pied à Montpellier, peu à peu une distance vis-à-vis
des choses, de notre histoire, d’année en année, au lieu de
la passion, des regrets, des essais pour ranimer ces
pulsions qui nous avaient fait vibrer.
Rien qui ne remettrait en cause ces secondes qui
s’égrainaient. La raison d’avoir parcouru le monde et
changé, elle-même très lointaine envie de s’éprendre,
d’avoir la paix, d’espérer.
Plumes sur les épaules, longs colliers, les derniers tissus
s’exhibaient. Je m’appliquais à ne laisser paraître qu’un
caractère fluide et constant.
Il y avait la ville intérieure, cuillère et mousse de lait
sous des plafonds transparents, eux-mêmes base d’une
fontaine, tout en haut, près des tours les plus élevées.
À Paris, elle faisait défiler les images de son séjour en
Amérique du Nord, cet automne-là, vingt jours sur la côte
Est des États-Unis, deux jours à Montréal. En fait, un
périple vécu sans plan, avec la fête comme fil conducteur,
trop peu de temps peut-être.
Les décors éternels de la capitale la captivaient, surtout
depuis son installation à Montmartre.
Métro, vite, de l’encre, les mois passaient.
Songe trouble au-delà des danses et à la fois présences
du regard, du lointain, les fastes d’un amour qui durerait, il
y avait longtemps, plus longtemps que je n’aurais imaginé.
13 Je marchais dans les couloirs d’une bâtisse, square
Dorchester, avenues de granite redessinées dans l’axe de la
rue Peel, entre le mont Royal et le Fleuve.
Il y avait là des épinettes blanches, du Colorado, des
érables argenté, de Norvège, rouge, un frêne de
Pennsylvanie, un marronnier d’Inde, un micocoulier occidental, un
olivier de Bohème, un orme d’Amérique, un thuya
occidental et des tilleuls à petites feuilles et d’Amérique, une
centaine d’arbres plantés au dix-neuvième siècle.
Inspiration néoclassique, colonnes de style corinthien
de quatre étages de hauteur en marbre syénite avec une
base en marbre noir de Belgique, corniche à créneaux et
balustrade de pierre, les murs du grand hall, les couloirs et
les escaliers étaient également en marbre. Les chapiteaux
étaient en terre cuite et les plafonds de douze pieds étaient
finis à la feuille d’or. Marbre Tavernelle rose d’Italie pour
les murs et les escaliers, marbre rose du Tennessee pour
les planchers, marbre levantin pour les comptoirs, et la
verrière, elle, était décorée de fleurs de choux, de soleils,
de croix grecques.
Je prenais un des ascenseurs dont les portes en laiton
s’ornaient des emblèmes des dix provinces canadiennes,
lambrissés de teck et d’ébène. Le bronze avait été préféré
pour les cadres de portes et les fenêtres.
Marcher sous le ciel mauve, la bruine… Démesure,
allégorie des tachyons, noms illustres repris de volée sur les
façades. Le lointain, cet azur croissant comme le fond des
choses…
Drôles de souvenirs qui s’enfonçaient dans l’heure,
place Jean Gabin. Sous un ciel irréel, des heures effaçaient
les détours du monde.
Il y avait des zones de transparence. Les libertés,
courses anodines, décrivaient de larges cercles.
À l’hôtel William, cette fois-là, en mai 2008 à Québec,
quelques jours débonnaires, la Basse-Ville et le Nouvo
StRoch avaient une magie.
14 Ce week-end allait être la transition entre la phase
romantique, charnelle, et la suite qui serait relation parsemée
tout de même de moments de déraison et de retours à la
joie pure du déterminisme hypnotique.
Rires de circonstance sur la route, un anniversaire
comme une trêve, les aléas endormis, nous avions retrouvé
J.-M. Bergeron, dans son atelier, qui lui avait offert Motifs
guerriers, acrylique sur papier ciré collé sur carton sans
acide.
Des cerfs-volants emportés par des bourrasques sur la
plage de galets du Tréport, au bord de la Manche, je
devais avoir cinq ou six ans.
Jeunes adultes des années soixante-dix, mes parents
avaient voulu me faire prendre l’air.
Bateau, un repas en terrasse, la vie en France sous
Georges Pompidou baignait dans une douce ambiance de
choses simples, de plaisirs d’être ensemble.
Le pays lui-même apparaissait moderne et à la fois
enraciné.
J’avais pris des frites, puis des boules de glace à la
fraise et à la vanille. Mélange inadéquat lorsqu’on sort en
mer alors que les vagues sont agitées.
Mon père fumait. Ma mère, attentive, s’occupait de
vérifier si j’étais suffisamment équipé.
Image idéale de souvenirs typiques, la radio de la
voiture qui nous ramenait passait des refrains inoubliables,
sur une route tranquille et franchouillarde.
On ne se rendait pas compte à quel point on avait de la
chance.
Parfois, on s’arrêtait. On avalait des plum-cakes.
À la radio, il y avait Julien Clerc :
Ce n’est rien
Tu le sais bien
Le temps passe
Ce n’est rien
Tu sais bien
15 Elles s’en vont comme les bateaux
Et soudain
Ça prévient
Comme un bateau qui revient
Et soudain
Il y a mille sirènes de joie
Sur ton chemin
Qui résonnent et c’est très bien…

Éblouissements et délectations dans les grands
magasins de vêtements du centre-ville de Montréal, impalpable
magnitude et quasi-jouissance visuelle, les couleurs de
toutes les tenues, de tous les accessoires, provenant de
partout, incluant tous les styles, avaient quelque chose de
léger, de serein, comme une séduction spectaculaire.
Seul au milieu des roseaux de la réserve naturelle de
l’étang de Pissevache, lagunes, foulques macroules, face à
la mer, un printemps de l’année précédente, allongé et
regardant l’horizon, je m’étais souvenu de longues
vacances idylliques à Narbonne, à Carcassonne, des émois de
fantasmes étudiants en relâche.
Elle marchait nue, sur cette plage, s’étendait sur le
sable encore chaud, contre un tronc d’arbre sec, flotté.
La vie exaltée puisait aux sources d’un désir
inépuisable, nomade. Nous nous endormions là, comme ça, à la
limite de nos forces.
Au loin, quelques feux, des chevaux, parfois, des
véhicules, des campements…
Au loin, des voiliers qu’on n’apercevait presque plus,
des bouées, un phare, le port.
L’été 1989 serait unique à plus d’un titre. L’avenir qui
nous attendait, encore flou et dont, à ce moment-là, nous
n’avions aucune idée, réduirait ce rêve à une réalité plus
neutre, mais la chaleur, l’excitation initiale, le hasard de
nos errances et nos envies subites, amours dans la Cité,
épées en plastique, robe jaune, courte, sous une arche qui
16 n’existerait plus, sourires d’ivresses ou passions hâlées,
emporteraient les raisonnements.
C’était la canicule.
Quarante-cinq jours sous un soleil de plomb, point
central de nos vies, plus extatiques que bon nombre d’années
qui suivirent.
Extraordinaire passage du temps, rien ne devenant autre
sans défilement, et c’était cela que cette histoire était
devenue, quelque chose d’autre.
Ce n’était pas devenu triste, pourtant, mais
l’indépendance de chacun transformait la couleur des
jours.
Je me rappelais une chambre mansardée, alors que je
passais à Paris pour quelques heures, la façon qu’elle avait
de se dévoiler encore, de se laisser envahir par un geste ou
un frôlement de peaux, son visage et ses cheveux, son
corps qui se glissait contre moi, là-haut, entre les draps.
On apercevait les toits dans la pénombre.

Un doux flottement à Paris, à Montréal, des coups de
foudre et le mystère des rues, jeux dénudés qui peuplaient
ma mémoire.

Une voiture de fortune, des champs au petit matin, à
fond dans la campagne, car il fallait rentrer de soirée,
lorsque la fête avait duré au-delà de ce qui aurait été
nécessaire.

Le matin serait encore la nuit, un appartement, un lit,
une noirceur qui couvrirait la lueur des ardeurs.

Nous avions été captivés par l’inconnu qui nous
animait, mélange d’innocences et d’embrasements. Les nuits
regorgeaient de possibilités.

17 Jambes caressées au Folies Pigalle et des canapés
sombres, à l’étage, l’air du temps me confondait.

On se projetait dans ces parcours fantasmagoriques,
avec la force d’un cortège ininterrompu.
Cette époque d’improvisations et de mélanges festifs,
plus ou moins conclue par une dernière sauterie dans une
cave voûtée, une nuit de pleine lune, s’en était allée
également, laissant derrière elle maints souvenirs, des envies,
des passions, des connivences, l’orgasme des
pérégrinations, inconnues de hasards électriques et emportés, des
lieux clairs ou enfumés, des regards complices, des
rendez-vous improbables et des territoires furtifs qui étaient
dérobades, nuits courtes, possédées.

La relâche des années quatre-vingt-dix, elle, tournait
autour de plages secrètes, déraisons vers Cavalière, le plus
souvent, l’avenue du Levant dévêtue de songes extrêmes.
Sièges humides d’une voiture en embuscade, grillages
troués des bords de mer, une faune étrange ne nous
intéressait pas vraiment, mais les criques inondées d’intimes
tentations appelaient des expériences.

Il y avait de hauts arbres, des plantes grasses et le ciel,
la vue plongeante, les îles, comme décor ultime, créant
alors un état d’impatience.

Elle bronzait nue, en haut des rochers, face à la
Méditerranée, allongée sous un pin.

Les bateaux et le monde semblaient très loin.
Cassoulet et tapas à la Fringale, bar japonais du
VieuxMontréal, le Lux, l’Eldorado, l’Exotica, fins d’années chez
Lévesque, et toutes les heures ensemble, rideaux à demi
tirés…

18 Des hélicoptères qui survolaient le centre-ville. La
tempête du verglas, la trentaine, toujours quelque chose à
faire, des distances, des attirances qui séparaient.

Tard le soir, j’allais rêver. Elle se baladait dans l’île
Notre-Dame, envie indienne. Des séquences que nous ne
vivions plus au même instant.

On ne peut pas prolonger les époques.

Ah ! nos regards assoiffés d’extase, entre les lames des
stores d’un studio de la rue des Taillandiers, nos corps
épris, des lectures nocturnes, à vingt ans, s’enivrer
d’espoirs !
Chez Jean-Philippe, nous finissions une bouteille de
gin. Une pénombre dans laquelle quelques bougies,
disposées à l’intérieur de verres minuscules, diffusaient une
lumière vacillante. Entre les discussions à tout va,
JeanPhilippe passait de la musique électronique, du punk, de la
cold-wave, Philippe Léotard et, souvent, Françoise Hardy.
On voyait là beaucoup de monde, des étudiants, des
filles que je ne reverrais plus, des amis militants, en faveur
de différentes causes.
Je savais surtout qu’un taxi s’arrêterait sous la fenêtre
de l’appartement, qu’elle en sortirait. Elle venait d’un bar,
de quitter un autre ou une autre, d’un hôtel, d’une boîte, de
Montmartre, de Montparnasse, de Londres.
Veste Kenzo, t-shirt Comptoir du désert, au Café
Pacifico vivre une vie nouvelle. Ses cheveux, on se serrait.
Baisers volés pour un rien, se souvenir de ses gestes
fluides, de la manière qu’elle avait de laisser ses phrases en
suspens, de les entrecouper d’anecdotes, de digressions.
Une autre année, au petit jour, se dévorer, ne plus
pouvoir se séparer et pourtant se séparer. Elle s’endormait
contre moi. Son regard, ses seins à peine couverts d’un
drap, et il faisait chaud.
19 Refermer la porte au ralenti, dehors un bassin comme
tous les bassins, une rue, un taxi, des images indéfinies.
Courte période entre indécision et possibilités, le reste
mettrait bien du temps à ressurgir.
Les yeux de mon chat persan gris ombragé, d’un vert
intimidant, la façon qu’il avait d’accompagner mes nuits,
parfois, d’inviter au lâcher prise.
Nous regardions tous deux le parc, étonnés des
lumières qui perçaient, des parcelles de bonheur, çà et là, de
l’invisible densité des mondes.
Des images capturaient une harmonie complexe et nous
nous fixions, absolument à l’unisson.
À Montréal, ses toiles commençaient à se vendre.
Grand Monarque, en particulier, de format
surdimensionné, était parti en une semaine.
Accalmies des nuits, arbres du monde, végétaux
jusqu’au plafond, des tapis de feuilles d’or, sans force inutile,
les tours dormaient dans un demi-silence.
Les voitures qui s’éloignaient pareilles à des jouets, les
silhouettes s’effaçant au coin de la rue, les sourires sur le
pas d’une porte ou un désir montré, et les bonheurs du
quotidien, le va-et-vient à l’intérieur des décors, des
campagnes, des métropoles, les souvenirs les plus beaux,
ensemble, s’évanouissaient je ne savais où ni par quelle
manigance, lorsque mon esprit décidait de flotter.
Tous, on se croisait. Je réservais mon énergie à cette
histoire, aux flottements de la nuit, mots, détours, hasards
profonds. J’aimais ressentir la plénitude des espaces
endormis.
Filer sur la route, les rues. Elles ne s’assoupissaient pas,
au contraire, ardentes expressions de l’envie d’être
abandon, révolte. Cambrée, caressée, oubli et distorsion de
l’espace-temps, comment pouvait-on finir ces nuits-là ou
s’échapper ?
20 L’imagination relayait un moment la bataille achevée.
Elle avait la facile élégance de ne pas s’attarder aux
détails, de ne pas s’intéresser aux raisons.
L’époque reconstruite en une phrase, même si nos vies
avaient choisi d’autres voies que l’insouciance et même si
elles avaient été plus fortes. Parler, parler, ce n’était pas le
plus important.
Il n’y avait pas eu d’alliance entre le réel et l’irréel qui
aurait rendu, d’un seul coup, l’état des dérives simple ou
qui les auraient clarifiées.
J’aurais espéré pouvoir concilier deux mondes, deux
époques, à vrai dire plusieurs mondes et même des
époques émouvantes que je n’avais pas personnellement
vécues et celles qui allaient venir.
Mais quoi ? Aurait-il fallu attendre d’avoir une place,
un amour plus profond ?
Les fondations du monde dans lequel elles évoluaient
alors ne devaient subir une transformation marquante qu’à
partir de 2060.
Elles seraient dans leur quatre-vingt-dixième année.
Elles choisiraient des endroits plus isolés.
Elle passerait longtemps des musiques qui lui
rappelleraient son influence, ses folies, la fête, plongerait dans des
livres dont personne ne se souviendrait plus.
Elle continuerait également à capturer l’apparence et la
vérité des pierres, des végétaux, du vivant, avec des
appareils de photographie archaïques.
Le soir, elle écouterait parfois Les Indes galantes,
comme lorsque nous habitions dans le Vieux-Montréal,
soixante années auparavant, et elle se remémorerait cette
euphorie que nous avions connue, quelque temps, la joie
d’une arrivée, d’une renaissance.
Elle constaterait, un brin assoupie, l’insignifiance de
tellement d’oppositions, la couleur ivre et douce de nos
moments d’attirances.
21 L’amertume et la plénitude se côtoieraient. Bien plus
tard, il ne subsisterait qu’un sentiment de sérénité.
Elle rejoignait l’espace aménagé au pied du mont Royal
dans lequel elle peignait. L’atelier était au dernier étage,
réhabilité, autrefois bâtiment à vocation industrielle.
L’enchaînement des choses, d’abord la fougue de la
jeunesse, les ébats, puis des lieux qui attiraient les
énergies, des idées à mettre en œuvre, la maturité, les cycles, le
calme, la gnose peut-être, puis un bon lit, de bonnes
marches, de bons réflexes.
Les expériences, les gravitations, l’air entendu que
j’avais alors qu’elle s’enthousiasmait pour un agencement,
une attitude ou une découverte.
En fin de soirée, nous nous retrouvions à la Maison
Thaï, dans une librairie ou dans un café empruntant aux
vestiges du style bazar, aux tableaux par dizaines
accrochés, dissemblables, sur un mur sombre du Café O.
Quelques années auparavant, cela aurait été Nüvü ou le
Macaroni Bar, parfois délires électroniques.
Le Baz’Art Café des nuits d’été semblait si loin.
Elle s’était installée dans sa demeure familiale. Elle
avait un hectare de terrain, des arbres fruitiers, des
légumes dans le jardin. La propriété avait été clôturée de
grillages élevés. Le portail automatique de l’entrée en
interdisait l’accès à quiconque.
Elle vivait là avec son frère et quelques amis.
Au besoin, ils possédaient des groupes électrogènes
puissants et une citerne d’eau douce qui leur permettraient
d’être autonomes du reste de la zone.
Ce fut pendant la nuit de Noël, elle me l’avait raconté
ensuite, au fond du jardin, alors qu’ils s’étaient fait un
point d’honneur de décorer un sapin et de le parer d’une
guirlande électrique et de spirales scintillantes qu’ils
avaient sorties d’un coffre de la cave, rempli de babioles
festives, de bouquins et de photos, qu’ils avaient décidé de
22 diffuser de courts programmes afin de faire connaître leur
résistance.
Durant l’été 2040, j’avais passé une semaine avec elle
dans une zone assez protégée et calme, m’y rendant par la
vieille route de Moussy.
Je m’y promenais en vélo lorsque j’avais huit ou dix
ans et le contraste entre ces deux instants de vie, séparés
l’un de l’autre par plus de soixante années, était fort,
avais-je pensé en ayant l’impression non pas de
reconnaître des éléments de ma lointaine enfance, mais de faire
irruption à l’intérieur d’un secteur qui aurait été
surexploité, puis délaissé.
J’avais reconnu certains terrains, certains champs, un
cours d’eau asséché, un croisement, un monument,
l’atmosphère, au-delà de l’époque, qui m’avaient ému, et
vite il m’avait fallu rouler en direction de l’enceinte du
groupe de constructions où elle avait pris l’initiative de
réunir ses amis et de définir avec eux un programme
renouvelé de gestion des ressources.
Le monde avait quelque chose de sale, d’inachevé et de
gratuitement cruel, mais le monde avait été beau.
Cet été-là, en roulant jusqu’au site de Dammartin, nous
avions eu l’espoir de rattraper le temps.
Le ressort énigmatique qui nous avait rapprochés
poursuivait son dessein à retardement, comme si notre relation
avait été destinée à ne se déployer qu’avec parcimonie et
que sur une très longue période.
Alors que de minuscules lumières vacillantes,
dispersées dans l’espace que nous avions réintégré, franchissant
une végétation chaotique, après quelques kilomètres,
s’étaient peu à peu éteintes, elle m’avait avoué qu’elle
m’avait attendu pendant presque deux ans, au début, que
la distance qui s’était creusée avait d’abord été comme une
illusion.
Elle avait cru que cette parenthèse de mon départ ne
durerait que ce que durent les passions inassouvies qui, à la
23 fin, disparaissent dans une sorte d’indifférence affligée.
Pourtant, les passions aussi s’étiraient. La vie ne faisait
pas que continuer et s’en apercevoir, d’un côté, constater
l’évolution d’une relation, ne signifiait pas, de l’autre,
recommencer ou repartir.
On ne peut être qu’à peu près le même, à différents
endroits, et jamais en même temps, et surtout presque jamais
au même rythme de vie que ses semblables.
Nous étions parvenus à demeurer seuls, quelques
heures, dans cet espace isolé. Il m’avait semblé qu’un instant
seulement s’était écoulé depuis nos rendez-vous furtifs, à
Paris.
La nuit, encore une fois, avait donné à ses adorateurs
fidèles une dose de passion renaissante. Peu de choses
suffisaient au bonheur, une épaule, un regard.
La chapelle Notre-Dame-de-Lourdes en revenant de
voyage, la cathédrale Saint-Just à Narbonne ou la chapelle
Saint-François-de-Paule à Bormes, en y allant…
Les musiques de Noël dans la ville intérieure, des
cantiques qui devenaient recueillement.
Elle prenait une pomme rouge, au petit matin, avant de
longer le parc. Des manies héritées de l’adolescence, des
cours auxquels on allait en vitesse.
Il me semblait évident que la matière émotive et
sensuelle sur laquelle le temps avait travaillé était moins
brillante, mais qu’elle renoncerait à s’altérer davantage.
Il s’établissait un silence apaisant.
La même séquence se répétait : de longues descentes,
zigzagantes, menaient à une caravane de véhicules
ensevelis sous le sable.
Le feu, dans les tonneaux dispersés d’un square
hivernal, crépitait, brûlait le bois sec, les dernières
métamorphoses de ce qui avait été la sève érigée,
propageait quelque chaleur oisive.
J’apparaissais à l’angle d’une maison dont le jardin
aurait pu être sable et plantes exotiques.
24 Je voyais des sortes de nefs flottant dans l’éther, puis
des faisceaux de lumière à l’intérieur de pierres
minuscules, transparentes, dont les voyageuses se paraient.
On créerait des êtres plus élancés qui trancheraient avec
les générations précédentes. Des êtres à qui on pourrait
adjoindre des esprits, avec lesquels on pourrait fusionner
et entreprendre une communion dans une conscience
globale.
Les réfugiés climatiques se transformeraient en colons.
La Lune puis Mars, des milliers s’embarqueraient.
Devenus quelques millions, tournés vers la Terre, ils en
viendraient à fonder des villes. Leur mode de vie, leur
façon de penser, forcément, inaugureraient une ère
transhumaine.
Il faudrait s’arracher dans l’inconnu. Quelques siècles
suffiraient à élaborer des plans, des architectures, des
enveloppes plus résistantes afin d’y incorporer des esprits
plus puissants.
Mars gagnerait son autonomie totale. À partir de ce
moment-là, il deviendrait évident que l’homme, accédant à
l’infini de l’esprit global auquel il prendrait part, ne
renoncerait pas.
Cités flottantes, îles arborées et construites de toutes
pièces, autogérées en symbiose avec la nature,
d’impénétrables champs de force protégeraient des zones
privilégiées.
L’esprit aurait son équivalent synthétique, procédé
réversible et forme d’immortalité avec conservation de
l’identité propre. La pensée guiderait les actes que la
virtualité recréerait sans effort. Peu à peu, la matière
deviendrait exactement ce que l’esprit enrichi lui dicterait.
Les activités neuronales, l’intériorité de chacun, scrutées,
redéfiniraient la notion même de liberté.
L’humanité adorerait l’information femtomatérialisée
de systèmes décentralisés. Une microseconde pour
apprendre, comprendre ou être en relation avec ses
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