Poèmes de la Résistance

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Description

« C’est que notre époque se trompe sur elle-même : elle se croit rationnelle et l’est fort mal ; révolutionnaire, et n’est sans doute que totalitaire. Le totalitarisme, ce virus, rend les uns euphoriques de bien-être et les autres enragés de destruction. Que faire alors, pour le salut de l’homme ? Que peut en particulier un poète, pour qui ce salut et la parole humaine ne font qu’un ? La même chose, toujours : forcer accès à la lumière jusqu’au coeur de notre nuit
organisée contre elle. Il n’est d’espérance, de confiance en l’homme, d’authentique optimisme qui ne passe par cette nuit pour en débusquer notre nature et l’aiguillonner vers la vérité. »
Ô mes frères dans les prisons vous êtes libres
libres les yeux brûlés les membres enchaînés
le visage troué les lèvres mutilées
vous êtes ces arbres violents et torturés
qui croissent plus puissants parce qu’on les émonde
et sur tout le pays d’humaine destinée
votre regard d’hommes vrais est sans limites
votre silence est la paix terrible de l’éther.

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Date de parution 03 mai 2016
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EAN13 9782897123888
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0165 €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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PIERRE EMMANUEL
POÈMES DE LA RÉSISTANCE
Édition coordonnée
par Ginette AdamsonMémoire d’encrier reconnaît l’aide financière
du Gouvernement du Canada
par l’entremise du Conseil des Arts du Canada,
du Fonds du livre du Canada
et du Gouvernement du Québec
par le Programme de crédit d’impôt pour l’édition
de livres, Gestion Sodec.

Mise en page : Virginie Turcotte
Couverture : Étienne Bienvenu
eDépôt légal : 2 trimestre 2016
© Éditions Mémoire d’encrier

ISBN 978-2-89712-387-1 (Papier)
ISBN 978-2-89712-359-8 (PDF)
ISBN 978-2-89712-358-1 (ePub)
PQ2609.M58 2016 841’.914 C2016-940167-7

Mémoire d’encrier • 1260, rue Bélanger, bur. 201
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Fabrication du ePub : Stéphane CormierLes textes de Pierre Emmanuel et les photos sont reproduits avec l’autorisation des ayants
droit Catherine Pierre-Emmanuel Carlier et Nathalie Pierre-Emmanuel, filles du poète.

Tous les poèmes sélectionnés pour cette anthologie proviennent de l’édition des Œuvres
complètes :

Œuvres poétiques complètes I (1940 -1963) [OPC. I]‚ sous la direction de François Livi‚
avec la collaboration de Ginette Adamson‚ Anne-Sophie Andreu (Constant)‚ Aude Préta-de
Beaufort et Isabelle Renaud-Chamska‚ Lausanne‚ L’Âge d’Homme‚ coll. Caryatides, 2001;
introduction‚ chronologie et notices.

Œuvres poétiques complètes II (1970 -1984) [OPC. II]‚ sous la direction de François Livi‚
avec la collaboration de Ginette Adamson‚ Anne-Sophie Andreu (Constant)‚ Évelyne Frank‚
Aude Préta-de Beaufort et Isabelle Renaud-Chamska‚ Lausanne‚ L’Âge d’Homme‚ coll.
Caryatides, 2003; introduction‚ notices et bibliographie complète.

Ginette Adamson, qui a coordonné cette anthologie, est professeure émérite (littératures
francophones à Wichita State University et à l’Université de Strasbourg). Elle est exécutrice
testamentaire de l’œuvre de Pierre Emmanuel et membre du Centre de Recherche Pierre
Emmanuel à Paris. Auteure de Le procédé de Raymond Roussel, Bibliographie de Pierre
Emmanuel, co-auteure des Œuvres poétiques complètes de Pierre Emmanuel, coéditrice de
Francophonie Plurielle, et de Continental, Latin-American and Francophone Women Writers (4
vols).Aux morts, ces contempteurs superbes de la mort,
ces durs justiciers, ces violents prophètes.
Pierre Emmanuel, Jour de colère
(OPC. I, p. 132)PRÉFACE

PIERRE EMMANUEL, LE RÉSISTANT

Résister à ce qui veut le détruire, l’homme n’a point d’autre loi : mais qui résiste est
1créateur. Cette vérité biologique est sans réserve, fût-ce au cœur de la barbarie.
Pierre Emmanuel


MES RENCONTRES AVEC PIERRE EMMANUEL
J’ai rencontré Pierre Emmanuel en 1980, lors d’une conférence sur la poésie, à
l’université de Strasbourg. C’est lui qui m’a invitée à lire son œuvre poétique alors que
mes recherches de l’époque s’orientaient plutôt vers les œuvres de l’écrivain Raymond
Roussel. Il m’a donné rendez-vous à Paris, chez lui rue de Varenne. Sûre de sa
sincérité, je mis mon travail sur Roussel entre parenthèses – provisoirement mais
longuement – et me voilà donc partie pour une nouvelle aventure littéraire. Ce qui
m’avait frappée, au cours de nos rencontres entre 1980 et 1984, c’était d’abord la
confiance qu’il me témoignait alors que mon domaine de recherche restait assez aux
antipodes de son extraordinaire verve poétique, de ses élans épiques, et même de ses
inquiétudes mystiques.
De nos rendez-vous, j’ai aussi retenu que Pierre Emmanuel tenait encore beaucoup
à sa poésie de la Résistance, même après avoir publié près d’une cinquantaine de
livres depuis leur parution et qu’il désirait vivement que je m’y intéresse. Cela
expliquerait son insistance à ce que je prenne immédiatement contact avec Pierre
Seghers, son ami de combat et de poésie. Il l’a d’ailleurs tout de suite appelé, sans se
soucier de mon avis. De mes rencontres avec Pierre Seghers, j’ai obtenu des éléments
importants qui ont enrichi la bibliographie complète que j’avais entamée et qui faisait
l’objet de longues discussions avec Pierre Emmanuel. Pierre Seghers m’a procuré les
numéros introuvables de sa collection de la revue Poésie, dans laquelle il avait publié
certains de ses premiers écrits et m’a fait lire sa correspondance personnelle avec
Pierre Emmanuel, pendant et après la guerre. Aussi est-ce sans doute ce lien qui a
poussé Pierre Seghers à me demander, juste après le décès de son ami en 1984, de
lui envoyer la transcription de mon dernier entretien avec Pierre Emmanuel. Il datait de
2quelques semaines seulement. Pierre Seghers l’a publié dans la revue Poésie 85 ,
comme un ultime devoir consistant à porter son ami de plume et de résistance, pour
l’accompagner jusqu’à son dernier souffle.
Je raconte ce qui a marqué mes rencontres avec Pierre Emmanuel parce que,
justement, elles m’ont orientée vers le volet de ses écrits – celui de la Résistance –
3auquel j’ai finalement consacré le plus de temps . Certainement parce que le poète
m’y a conduite. Mais aussi parce que ces préoccupations correspondaient à mon
penchant pour la révolte et l’engagement. Lorsqu’on lit : « […] On a peur / jusque dans
le tombeau – on se tend, on épie / le mutisme, on apprend à mourir, on se tait / plus
fort! en entendant les longs cris de torture, / on est seul par millions sans patrie que la
4Peur […] », comment ne pas sentir monter la révolte de celui qui a écrit cette poésie?
Pierre Emmanuel souhaitait aussi que ces recueils de la Résistance soient mis en
valeur le plus simplement possible en encourageant le lecteur à se pencher sur sa
façon de transmettre les sentiments de la révolte civile contre la guerre. Ce qui
explique aussi, lorsque cela a été possible, le choix, pour cette anthologie, de poèmes
courts parce que plus accessibles.

LES ANNÉES DE FORMATION (1916-1940)Le tragique individuel commence dès son jeune âge. Pierre Emmanuel est né à Gan, le
3 mai 1916, sous le nom de Noël Jean Mathieu. À l’âge de trois semaines ses parents
partent aux États-Unis et le laissent en France à sa tante et à sa grand-mère
maternelle : « J’ai donc à peine connu mes parents – et j’en ai souffert » explique-t-il
5plus tard, dans sa préface au premier livre qui lui a été consacré par Alain Bosquet .
Son séjour avec eux à New York, de 1919 à 1922, s’est passé entre les mains d’une
nourrice et puis à l’école maternelle. À l’âge de 6 ans, il est renvoyé seul en France où
il fréquente l’école primaire à Gan alors qu’il ne parle encore que l’anglais. En 1926,
c’est chez son oncle paternel Jean Mathieu, professeur à Lyon, qu’il est envoyé pour
ses études secondaires au Collège des Lazaristes. Toujours dans la même préface, il
raconte son malheur : « J’avais désiré faire du latin, et fréquenter le lycée de Pau : je
fus transporté dans une ville austère et voué au métier d’ingénieur » (p. 8). Et en 1936,
c’est la fin de ses contacts avec son père qui veut que son fils devienne, comme lui,
citoyen américain. Son refus est cause de rupture. « Nous nous aperçûmes que nous
ne nous connaissions pas – impression très amère. Revenu en France, je décidai de
me débrouiller seul, et devins professeur libre à Cherbourg d’abord, à Pontoise
ensuite » (p. 10-11).
Mais dans son malheur, il a eu le bonheur de faire de belles rencontres comme
celles de l’abbé François Larue, son professeur de mathématiques, et de l’abbé Jules
Monchanin. C’est grâce à l’abbé Larue qu’il découvre la poésie par la lecture de
L’après-midi d’un faune de Mallarmé et La jeune Parque de Valéry. Pierre Emmanuel
admet que sa formation mathématique a accentué sa tendance « à identifier langage et
raison ». C’est en 1935, en vacances à Gan, que sa deuxième rencontre poétique, la
plus marquante, se fait à la lecture de Sueur de Sang de Pierre Jean Jouve, sans
oublier celle de Paul Éluard en 1936.

QUATRE ANNÉES DE RÉSISTANCE À DIEULEFIT (1940-1944)
Le 7 juin 1940, date du Bombardement de Pontoise. Le toit de sa maison s’effondre le
11 juin, il doit quitter Paris avec Jeanne Crépis, sa femme. Le 7 juillet, ils arrivent à
Dieulefit (Drôme) où ils se réfugient jusqu’à la fin de l’Occupation. Une nouvelle vie
commence qui durera quatre ans, pendant les années de guerre. Le poète relate cette
période dans Autobiographie (p. 258). Lorsqu’il arrive à Dieulefit, « Jouve s’y était
installé; je me proposais de passer quelques jours auprès de lui; je devais y rester
quatre ans » (p. 217). « Dieulefit est ma petite patrie » (p. 219). On ne saurait dissocier
Dieulefit de son œuvre poétique de la Résistance, ni de ses activités pour aider les
réfugiés de la guerre, ni de ses prises de parole dans la presse pour demander leur
libération, la liberté pour tous. Malade de troubles pulmonaires, il n’a pas pu prendre
les armes, mais continue à être professeur et poète. Il participe à la lutte contre
l’innommable par la parole, l’écriture – « mais qui résiste est créateur » – et par l’action
6aussi . Il se fait observateur attentif et vigilant pour être le témoin et le passeur de la
mémoire des horreurs, des noirceurs de la guerre. Par ses poèmes, il fixe dans le
temps ce qu’il sait, ou ce qu’il observe des atrocités que subissent les poètes soldats,
les amis qui luttent au front, et tout ce qu’il a vu en organisant les secours au Vercors,
en rencontrant les dirigeants de la Croix-Rouge internationale, de la Croix-Rouge
suisse.
Il s’installe à Paris à la fin de la guerre et continue son engagement contre les
tyrans qu’il dénonce avec férocité. Mais la ville de Dieulefit ne l’a pas oublié. « À
Dieulefit nul n’est étranger », cette phrase de Pierre Emmanuel (Qui est cet Homme)
figure sur le Mémorial de la Résistance civile, réalisé par l’artiste Ivan Theimer, pour
ecélébrer le 70 anniversaire de la Libération. L’historien Bernard Delpal a récemment
consacré un livre à l’histoire de la résistance des Dieulefitois pendant la Deuxième
Guerre mondiale. Ce livre a pour titre À Dieulefit nul n’est étranger et en sous-titre uneautre citation pertinente de Pierre Emmanuel : Désobéir et résister pour protéger et
7sauver pendant les années difficiles de la guerre 1939-1945 .

LES RECUEILS DE LA RÉSISTANCE
Entre 1940 et 1944, Pierre Emmanuel écrit cinq recueils désignés comme poésie de la
Résistance : Jour de colère (1942), Combat avec tes défenseurs (1942), Mémento des
vivants (1944), La liberté guide nos pas (1945) et Tristesse ô ma patrie (1946). « Je les
8ai écrits, explique-t-il, pour dire la douleur, l’élever à l’absolu [...] ». J’ai choisi d’inclure
deux extraits des Cantos publiés en 1942 dans les Éditions de la revue Fontaine et
repris dans Chansons du dé à coudre (1947). Ils ne sont pas toujours considérés
comme faisant partie des recueils de la Résistance mais m’ont paru particulièrement
9significatifs, d’autant plus qu’ils ont été écrits pendant la guerre . Leur inclusion permet
d’ouvrir l’anthologie sur une dimension de brièveté et de concision, moins lyrique et
épique que celle que l’on trouvera dans les autres recueils.

JOUR DE COLÈRE
L’ensemble du recueil est dédié « Aux morts, ces contempteurs superbes de la mort,
ces durs justiciers, ces violents prophètes ». Cette dédicace aurait pu être celle de tous
les recueils de la période de Résistance de Pierre Emmanuel car les poèmes qui les
composent décrivent et dénoncent, en grande partie, les souffrances des victimes de la
guerre. Certains sont dédiés à ses amis. Il y eut la censure bien entendu, qui a éliminé
des titres de poèmes. C’est le cas de « Camps de concentration » publié sans titre, et
de « Juifs » rebaptisé « Sion ». C’est l’époque de la mort de Robert Desnos déclaré juif
par Céline. C’est aussi la période de ce mois d’avril 1942 où la crainte des Juifs grossit,
à la suite de nombreuses fusillades et pendaisons ordonnées par Hitler (Pierre
Seghers, p. 176). Or le bruit avait déjà couru que Pierre Emmanuel était juif. Jour de
colère se lit comme un cri de détresse et de rage contre l’apocalypse hitlérienne, une
dénonciation, une exhortation à mettre une fin à « cette noire nuit » (« Eli Lamma
Sabactani », OPC. I, p.135).

COMBAT AVEC TES DÉFENSEURS
Ce titre est salué par Pierre Seghers comme un défi. L’introduction que rédige Pierre
Emmanuel pour ce recueil est un document précieux sur les réflexions du poète juge et
historien d’une période difficile qui reste à jamais présente chez tous les résistants de
l’époque. Pierre Emmanuel dit sa reconnaissance envers les compagnons résistants
Max-Pol Fouchet, René Tavernier, mais surtout Pierre Seghers.

MÉMENTO DES VIVANTS
Avec des poèmes choisis par Pierre Emmanuel, ce recueil a l’avantage de donner
accès, dans un même lieu éditorial, à certains écrits déjà publiés dans des revues, ou
qu’il avait intégrés dans des œuvres déjà parues. Pour le lecteur, c’est l’occasion de
lire, d’un seul trait un panorama des sentiments et de la pensée chrétienne et
historique, des variations de thèmes et de tons, couvrant toute la période au cours de
10laquelle l’homme et le poète vivaient les horreurs de l’occupation .

LA LIBERTÉ GUIDE NOS PAS
Ce recueil contient deux poèmes, « Otages » et « Fort Montluc », qu’on trouve dans
plusieurs anthologies. Pierre Emmanuel précise que le poème « Otages » est écrit en
relation avec des massacres qui ont eu lieu dans la ville de Châteaubriant et dont
Pierre Seghers précise les circonstances : « dans la clairière de la Sablière, vingt-sept
internés du camp de Châteaubriant et vingt et un détenus de la prison de Nantes sont
fusillés » (La Résistance et ses poètes, p. 146). Plusieurs expériences émouvantes ontfait éclater la colère du poète. Quant à « Fort Montluc », il « évoque la bouleversante
visite à l’abbé Larue, chef de la résistance dans le Sud-Est ». Par la poésie, le poète
rend éternelles les souffrances de ses amis à qui il dédie certains poèmes. Pierre
Emmanuel clôture le recueil en s’adressant « Aux poètes » dont il tient impérativement
à souligner le rôle d’initiateurs et d’éclaireurs qu’ils ont à jouer : « [que leur souffle]
éclate! Ô Chanteurs, le monde vous attend / il tient à vous de lui crier une espérance »
(dernière strophe).

TRISTESSE Ô MA PATRIE
Publié après la libération, ce recueil est le dernier volet des œuvres de la Résistance
de Pierre Emmanuel. Il est organisé en sections. Chacune évoque des thèmes
dominants de la période de guerre : la mort et l’amour qui peuvent se confondre
(« Celle qui est la mort »), même si c’est toujours la mort et l’horreur qui dominent; des
« Jeux d’ombre avec la mort » dans lesquels les plaisirs sexuels sont liés à la
présence obsédante du sang et de la mort (« Cavalier de la mer », « Miroir de
destinée »). L’animalité humaine et le comportement des animaux se mesurent sur une
même échelle (« Les loups et le chien »). Le poème « Vercors », repris dans plusieurs
anthologies, est particulièrement représentatif de la manifestation de la barbarie qui
sévit pendant la guerre.
La dernière section du recueil comprend six poèmes qui laissent voir
l’aboutissement du parcours de la réflexion du poète qui, même dans les moments les
plus désespérants, retrouve, paradoxalement, des raisons d’espérer. En se tournant
vers des hommes dont les qualités humaines les distinguent des « chiens » évoqués
dans des poèmes précédents, il trouve des modèles d’humanité capables de raviver
l’espoir et la foi. En fin de parcours, une ébauche d’espoir est formulée.
D e jour de colère à Tristesse ô ma patrie, Pierre Emmanuel, poète témoin d’une
époque barbare, laisse une œuvre dont la portée revêt une valeur historique importante
pour tout lecteur d’hier, d’aujourd’hui et de demain.
La portée esthétique de ces recueils n’est pas à négliger. Le poète visionnaire et
libérateur puise ses forces dans le langage, dans le pouvoir de l’écriture. « Mon besoin
de m’exprimer, explique Pierre Emmanuel, est incoercible : la poésie me sauvait de
l’asphyxie morale en créant un espace libre autour de moi » (Autobiographie, p. 263).
De juillet à novembre 1944, Pierre Emmanuel a dirigé l’hebdomadaire Le Résistant
de la Drôme. Il a dû vivre quelque temps dans la clandestinité. Par pudeur, il parle peu
de son engagement dans la Résistance. Ce fut un engagement double : il fut résistant
par la parole poétique, mais aussi par l’action. Il définissait ainsi le « rôle majeur du
poète » : « peindre à fresque, au ciel de l’homme, les grandes luttes du futur » (OPC. I,
p. 403).
Est-ce seulement un hasard si Pierre Seghers, l’éditeur des recueils de la
Résistance de Pierre Emmanuel, fut un éditeur et un poète engagés pour la liberté et si
aujourd’hui c’est aussi un autre éditeur, Rodney Saint-Éloi, des Éditions Mémoire
d’encrier de Montréal, lui aussi poète engagé, qui accueille ma proposition de
epublication de cette anthologie qui coïncide avec le 100 anniversaire de la mort du
poète? Rodney Saint-Éloi écrit et édite « pour garder vivante l’idée de la liberté, de la
révolte et de l’espoir d’un monde plus proche de [s]es illusions. Écrire, éditer : c’est une
11manière intense de regarder la vie, l’humain, et l’autre . » Écrire pour se révolter, pour
être libre, pour espérer. Ce sont autant de mots qui font en grande partie écho aux
raisons pour lesquelles Pierre Emmanuel a écrit plus d’une cinquantaine de livres, tous
genres confondus.
Pierre Emmanuel s’est éteint le 22 septembre 1984 à la suite d’un cancer
généralisé, dans l’appartement de la rue de Varenne qu’il partageait avec sa femme, lapeintre Janine Loo.

Ginette Adamson
Janvier 2016
1 Autobiographies, Paris‚ Le Seuil‚ 1970, p. 216.
2 Adamson‚ Ginette‚ « Les mots chez Pierre Emmanuel »‚ suivi de « L’ultime entretien » et
d’un poème inédit de Noël Mathieu (Pierre Emmanuel)‚ Poésie 85‚ nº 10 (novembre-décembre
1985)‚ p. 12-25.
3 Voir les notices pour les recueils de la Résistance, des Œuvres poétiques complètes, tome
I. qui donnent plus de précisions sur les réflexions ébauchées dans cette préface.
4 « Lamentation pour le temps de l’Avent », La liberté guide nos pas, OPC. I, p. 412.
5 Pierre Emmanuel, Paris, Seghers, coll. Poètes d’Aujourd’hui, 1959, p. 8.
6 Tout au long de sa vie Pierre Emmanuel a été journaliste. Il a écrit des articles dans Le
Résistant de la Drôme, Les Étoiles, Esprit, Le Monde, Le Figaro, Témoignage chrétien,
Réforme, Preuves, La Croix, et toutes les semaines à partir de 1980 jusqu’à ses derniers
jours dans France catholique. La plupart de ces textes sont publiés en trois volumes : L’arbre
et le vent, Le Seuil 1982, Une année de grâce, Le Seuil 1983 et Le risque d’être, Factuel /
Parole et silence, 2006.
7 Bernard Delpal, À Dieulefit nul n’est étranger : Désobéir et résister pour protéger et sauver
pendant les années difficiles de la guerre 1939-1945, Rochechinard, Comptoir d’édition, 2014.
8 Préface à Alain Bosquet, Pierre Emmanuel, Paris, Seghers, 1959, p. 14.
9 Les Cantos seront réunis et augmentés pour être publiés sous le titre de Chanson du dé à
coudre, Paris, Le Seuil, 1947.
10 Pierre Emmanuel explique ses sentiments liés à cette période dans son Autobiographie.
11 Nancy Roc, « Rodney Saint-Éloi, activiste littéraire » Alterpresse, dimanche 25 novembre
2007.