Pour toi Abby, tome 1

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251 pages
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Description

Après le viol de sa petite sœur Abby, pourtant placée sous sa surveillance, Eva O’Hara, 15 ans, rongée par le remords et voyant là une solution pour soulager la misère de sa famille, quitte son Irlande natale pour l’Amérique, où tous les espoirs de rédemption et d’une vie meilleure sont permis. Dès son arrivée au port de Québec en juin 1832, les embûches se succèdent jusqu’à Montréal malgré la rencontre du bel Hector qui fera rapidement battre son cœur.
À Montréal, rien ne se passe comme prévu. D’une mésaventure à une autre, Eva se voit aspirée dans une spirale d’épreuves. Accident, mensonges, vengeance, prison même… La vie de la jeune fille prend une tournure inimaginable qui la contraint à se réfugier dans un endroit peu fréquentable.
Au sein de cette société montréalaise aux prises avec une épidémie de choléra, Eva, dont la douce naïveté cède la place à une force peu commune, retrouvera-t-elle le chemin du bonheur? Pourra-t-elle enfin se défaire de la culpabilité ressentie envers sa chère Abby?
Voici le premier tome d’une série mettant en vedette une jeune femme volontaire et attachante qu’on souhaiterait tous prendre sous notre aile.

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Informations

Publié par
Date de parution 27 septembre 2017
Nombre de lectures 1
EAN13 9782897583682
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0037€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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Pour toi Abby
TOME 1 LE REMORDSDOMINIQUE
LAVALLÉE
Pour toi Abby
TOME 1 LE REMORDSGuy Saint-Jean Éditeur
4490, rue Garand
Laval (Québec) Canada H7L 5Z6
450 663-1777
info@saint-jeanediteur.com
saint-jeanediteur.com

Données de catalogage avant publication disponibles à Bibliothèque et Archives nationales du
Québec et à Bibliothèque et Archives Canada.

Nous reconnaissons l’aide financière du gouvernement du Canada par l’entremise du Fonds du
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le Conseil des arts du Canada de l’aide accordée à notre programme de publication.
Gouvernement du Québec – Programme de crédit d’impôt pour l’édition de livres – Gestion SODEC
© Guy Saint-Jean Éditeur inc., 2017
Édition: Isabelle Longpré
Révision: Isabelle Pauzé
Correction d’épreuves: Johanne Hamel
Conception graphique de la page couverture et mise en pages: Olivier Lasser
Photomontage de la page couverture: depositphotos/zastavkin+ rixipix
Dépôt légal – Bibliothèque et Archives nationales du Québec, Bibliothèque et Archives Canada,
2017
ISBN: 978-2-89758-367-5
ISBN EPUB: 978-2-89758-368-2
ISBN PDF: 978-2-89758-369-9
Tous droits de traduction et d’adaptation réservés. Toute reproduction d’un extrait de ce livre, par
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Toute reproduction ou exploitation d’un extrait du fichier EPUB ou PDF de ce livre autre qu’un
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civiles pouvant entraîner des pénalités ou le paiement de dommages et intérêts.
Imprimé au Canada
re1 impression, septembre 2017
Guy Saint-Jean Éditeur est membre de
l’Association nationale des éditeurs de livres (ANEL).À Jean-PhilippeLe vrai n’est pas toujours conforme à l’apparence.
ANTOINE BRETTABLE DES MATIÈRES
PREMIER PROLOGUE: L’homme mystérieux
SECOND PROLOGUE: Eva O’Hara
Liste des personnages principaux
PREMIÈRE PARTIE: Grosse Isle
1. EVA
2. ÉCHANGES
3. EVA
4. EVA
5. EVA
6. EVA
7. ÉCHANGES
8. EVA
9. EVA
10. ÉCHANGES
11. EVA
12. EVA
13. EVA
14. ÉCHANGES
15. EVA
16. EVA
DEUXIÈME PARTIE: Ville de Québec
17. EVA
18. EVA
19. EVA
20. EVA
21. EVA
22. ÉCHANGES
23. EVA
24. ÉCHANGES
25. EVA
26. EVA
27. EVA
TROISIÈME PARTIE: Montréal Griffintown
28. EVA
29. EVA
30. EVA
31. EVA
32. EVA
33. EVA
34. EVA
35. EVA
36. EVA37. EVA
38. ÉCHANGES
39. EVA
40. EVA
41. EVA
42. EVA
43. EVA
44. ÉCHANGES
45. EVA
46. EVA
47. EVA
48. EVA
49. EVA
50. EVA
51. EVA
52. ÉCHANGES
53. EVA
54. EVA
55. ÉCHANGES
56. EVA
57. ÉCHANGES
58. EVA
59. ÉCHANGES
60. EVA
61. EVA
62. EVA
63. ÉCHANGES
64. EVA
65. EVA
66. EVA
67. EVA
68. EVA
69. EVA
70. EVA
71. ÉCHANGES
72. EVA
ÉPILOGUE
MOT DE L’AUTEURE
Pour les passionnés d’histoire…
Liste des personnages historiques
REMERCIEMENTS
BIBLIOGRAPHIE
DE LA MÊME AUTEUREPREMIER PROLOGUE
L’homme mystérieux
Juillet 1830
Irlande
Je me retire du corps d’Abigaïl O’Hara. Voilà. Elle n’est plus vierge.
Ce défoulement m’a fait le plus grand bien.
J’entends mes détracteurs: mais comment peut-on s’en prendre ainsi à une faible d’esprit?
Que diable ai-je à voir avec le fait qu’elle soit née innocente jusqu’à la bêtise? Dieu doit bien
avoir ses raisons pour créer les gens inégaux, non? Il y a des riches et des pauvres; des beaux et des
laids. Il y a des grands et des forts; des faiblards et des difformes. C’est ainsi. Je n’y suis pour rien.
Que les choses soient claires, cependant: je n’entretiens aucun ressentiment envers «Abigaïl
l’idiote», non, mais envers son père Thomas O’Hara, oh, que oui! Car, même s’il ne le sait pas
encore, il m’a volé un avenir brillant.
Lorsque mère a découvert le pot aux roses qui allait tout changer à nos vies, elle en fut tellement
secouée que ça m’a mis dans une rage folle. Je ferais n’importe quoi pour la rendre heureuse. C’était
si injuste de nous avoir traités de la sorte!
Pour redresser cette malheureuse situation, nous étions prêts à utiliser tous les moyens, honnêtes
ou pas. Le destin n’avait qu’à bien se tenir, puisque nous serions impitoyables.
À ce jour, nous n’avons pas encore élaboré un plan définitif pour remettre les choses dans l’ordre,
mais je sais qu’avec la détermination farouche de ma mère, nous y parviendrons. J’ai la ferme
intention de reprendre la vie qu’on nous a soutirée, celle que nous méritons, celle qui, dans les faits,
devrait nous appartenir.
J’aurais tellement voulu venger ma mère dès que j’ai appris la mauvaise nouvelle, mais elle m’a
conseillé d’être patient, le temps de trouver une solution. J’étais si frustré à la seule pensée de devoir
contenir toute la rage qui montait en moi et si torturé par le désir de punir quelqu’un, sur-le-champ,
que, n’y tenant plus, j’ai cédé.
Aujourd’hui, j’ai attaqué Thomas en abusant de sa fille attardée.
Pour le moment, ce qui m’importe est que ma semence germe dans les entrailles d’Abigaïl
O’Hara, fille de Thomas O’Hara, et qu’elle accouchera de MA descendance. Ainsi, je porterai un
premier coup brutal à cet homme.
Œil pour œil, dent pour dent. Maudit sois-tu, Thomas O’Hara!SECOND PROLOGUE
Eva O’Hara
Eva est enfermée dans un monticule de terre à même le sol, là où les Irlandais conservent leur récolte
de pommes de terre.
L’air qu’elle respire est humide et froid comme dans un caveau. Une odeur de pourriture lui donne
la nausée. Elle frissonne.
Son corps est coincé. Impossible de bouger. Ses yeux roulent dans leurs orbites à la recherche de
l’ouverture qui sert à aérer les légumes. Peine perdue.
Ce n’est pas normal. Rien n’est normal.
Une idée morbide surgit, la terrifiant: et si elle ne parvenait pas à s’échapper?
Qui l’avait enterrée ici? Qui avait pu être aussi cruel? En un éclair, elle devine que c’est l’homme
mystérieux, celui-là même qui a violé et mis sa sœur Abigaïl enceinte.
Abby!
Si seulement elle réussissait à créer une petite ouverture…
Elle pourrait respirer de nouveau.
À toute vitesse, elle gratte la terre qui lui tombe sur le visage. Elle crache et cligne des yeux, mais
elle s’acharne en déployant des efforts colossaux, car sa vie en dépend.
Or, bientôt, trop essoufflée, elle doit s’arrêter.
Il n’y a plus assez d’air. En se contractant, ses poumons lui font si mal qu’elle croit se noyer.
Doit-elle se résigner? Non!
Elle se sert de l’oxygène qu’il lui reste pour pousser un cri ultime. Un hurlement sauvage. Un
hurlement de bête.
Son cri perçant ricoche sur les murs de terre et vient fouetter ses tympans, la rendant presque folle.
L’étourdissement la gagne. La froidure la transperce.
Quand elle croise ses bras pour se réchauffer, ses paumes touchent… du poil.
Eva n’a pas fait que pousser un cri sauvage de bête.
Elle s’est transformée en bête.Liste des personnages principaux
EVA O’HARA Fille de Thomas O’Hara et d’Agnès Kennedy, sœur d’Abigaïl et de Gilroy.
ABIGAÏL O’HARA (ABBY) Sœur d’Eva et de Gilroy, fille de Thomas O’Hara et d’Agnès
Kennedy.
GILROY O’HARA Frère d’Eva et d’Abigaïl, fils de Thomas O’Hara et d’Agnès Kennedy.
THOMAS O’HARA Père d’Eva, d’Abigaïl et de Gilroy, et mari d’Agnès Kennedy.
AGNÈS KENNEDY Femme de Thomas O’Hara, mère d’Eva, d’Abigaïl et de Gilroy.
HECTOR LÉGARÉ Balanceur de bois au port de Québec.PREMIÈRE PARTIE
Grosse Isle1.
EVA
3 juin 1832
Embouchure du fleuve Saint-Laurent
Un passager agite l’épaule d’Eva O’Hara, qui est allongée sur sa couchette, dans la cale du Carrick,
un grand voilier à deux mâts.
— Hé! Réveille-toi! ordonne-t-il en gaélique.
La jeune fille se redresse aussi vite qu’une détonation, en réponse à cette fin de sommeil abrupte.
Elle regarde monsieur O’Neil, le père d’un nouveau-né, dont la femme est morte en couches, lors de
ce long périple sur l’Atlantique.
— Tu faisais un cauchemar, l’informe-t-il.
Le visage mouillé de sueur, les cheveux en bataille sous son bonnet, dont deux mèches auburn lui
collent aux tempes, Eva essaie de prendre pied dans la réalité. Son regard traîne sur les mains de la
femme d’âge moyen qui ne cesse de tricoter, alors que celle qui accompagne Eva depuis leur départ
d’Irlande renchérit:
— Tu criais. T’aurais dû te voir grouiller. C’est pour ça qu’on t’a réveillée, précise Breena.
— Oï! s’exclame Eva dans un soupir nerveux, son sentiment d’oppression encore bien présent. Ça
avait l’air tellement vrai. C’était horrible! J’étouffais! lance-t-elle, dans sa langue maternelle, le
gaélique, pendant qu’elle jette des regards autour d’elle pour se convaincre qu’elle n’est plus en train
de rêver et que l’homme qui lui voulait du mal n’existe pas.
Ses sourcils châtains qu’elle fronce donnent un air grave à ses yeux verts habituellement rieurs.
Malgré elle, Eva se revoit enfermée dans le monticule de terre et peut jusqu’à sentir l’odeur de
moisi. Un frisson la traverse.
— Je comprends pas pourquoi j’ai fait ce mauvais rêve. Qu’est-ce que ça peut vouloir dire, vous
pensez?
— Inquiète-toi donc pas, la rassure la femme irlandaise. Une histoire de fou pareille, tu sais ben
que ça se peut pas pour vrai, voyons, ajoute-t-elle, abandonnant son tricot pour tapoter l’épaule de la
jeune fille en guise de réconfort.
Il en faudrait bien plus pour réconforter Eva, qui refait souvent ce cauchemar depuis le jour où sa
sœur Abigaïl s’est fait violer.
D’habitude, elles étaient toujours ensemble, mais ce jour-là, Eva avait manqué à son devoir de
surveillance. Depuis, elle n’avait cessé de s’en vouloir.
Et c’est bien parce qu’Eva et sa famille ignorent l’identité de cet homme qu’elle ne voit jamais
son visage dans ses vilains rêves. Ce qu’elle peut le haïr!
Habitée d’un mauvais pressentiment, elle cherche une signification à la scène qu’elle a eu
l’impression de vivre réellement. Comme Breena et elle ont été assez proches durant la traversée,
elle lui fait part de ses questionnements.
— Le sais-tu, toi, pourquoi un homme m’a enterrée vivante?
Impuissante, sa compagne de voyage lève à la fois les sourcils et les épaules, sans rien dire.
Un jeune garçon, qui se trouve près de la couchette d’Eva, se met à tousser à s’en arracher les
poumons. Autour d’elle, les passagers lui jettent un regard inquiet et se passent la réflexion qu’il a
probablement contracté une pneumonie et que ça ne finira pas bien. Mais tous les gens ont leur part de
problèmes après une traversée aussi difficile, sans compter qu’ils n’avaient pas quitté l’Irlande de
gaieté de cœur…
— Pis veux-tu bien me dire pourquoi je devenais une bête? continue Eva, encore secouée.
Breena hoche la tête, ne sachant pas davantage quoi lui répondre.
— Crois-tu que c’est un mauvais présage de ce qui m’attend? insiste-t-elle, sentant qu’une vague
de désespoir l’envahit, malgré elle. À force de refaire ce rêve, il lui a laissé un arrière-goût deréalité.
— Jamais de la vie, voyons! finit par décréter Breena, qui cherche à l’apaiser, affirmant
néanmoins tout le contraire de ce qu’elle pense, car elle croit dur comme fer au pouvoir des
prémonitions.
Eva s’aperçoit que le vaisseau ne tangue plus.
En effet, à travers la cloison, on n’entend pas le bruit de l’eau frapper la coque. Le bateau de
soixante-seize pieds de long sur lequel elle voyage avec ses compatriotes depuis Dublin a jeté
l’ancre.
— Wouppi! s’écrie-t-elle, soudain animée. On est arrivés au port de Québec!
La femme qui tricote pousse un soupir, indifférente à son propre sort, les yeux rivés sur son
ouvrage, pendant que monsieur O’Neil semble regarder dans le vide.
— Vous êtes pas contents? demande Eva à l’entourage.
— Au moins, on aura plus le mal de mer, finit par dire la tricoteuse d’une voix détachée, tandis
qu’elle revoit Breena qui gémissait, se levait vivement et courait vomir dans un pot, à l’instar de
plusieurs autres passagers.
En faisant de gros yeux à Eva, Breena lui pose une main sur le bras. Celle-ci comprend pourquoi
son amie l’apostrophe ainsi. Elle regrette aussitôt d’avoir montré tant de joie à l’idée d’être arrivée à
Québec devant celle qui vient de perdre son fils, et devant monsieur O’Neil, qui n’a plus sa femme,
tous les deux ayant perdu la vie au cours de la traversée.
Depuis que les matelots avaient lancé la dépouille de son fils par-dessus bord, la mère était
devenue imperméable à ce qui pourrait lui arriver. Seuls les mouvements prévisibles et répétitifs des
mailles à l’endroit et des mailles à l’envers semblent la rattacher à la vie.
La mort de ce fils rappelle à Eva que les matelots étaient descendus chercher les dépouilles de
vieillards et d’enfants, plus fragiles et malades, qu’ils avaient enroulées dans une simple toile et
jetées à la mer, sans plus de cérémonie. Au travers de ses cils fournis plus brunâtres que ses cheveux
qui assombrissent la couleur de ses iris et rendent son regard plus intense, Eva donne à voir aux gens
qui l’entourent un voile de larmes qui se forme dans ses yeux. Loin d’elle l’idée de manquer de
respect à ceux qui ont perdu un être cher. Et bien sûr qu’elle ressent de la compassion pour eux.
S’il fallait que quelqu’un de ma famille me quitte, j’en mourrais de chagrin.
Elle pose un regard doux sur la femme et sur le père.
Au moins, leurs chers disparus seront bientôt avec Dieu et le petit Jésus.
Les affligés doivent penser la même chose qu’elle pour se consoler un peu… Elle embrasse son
pendentif, un petit cœur taillé dans le bois que lui a offert sa petite Abby.
Et dire que près de quarante personnes ont rendu l’âme sur ce vaisseau, dont un charpentier et un
garçon de cabine! Non, vraiment, elle n’en peut plus d’être enfermée dans cette cale de malheurs. Le
manque d’espace, les odeurs rances et acides que dégage tout un chacun qui ne s’est pas lavé,
mélangées aux éructations et aux gaz intestinaux lui ont fait perdre patience plus d’une fois. Eva est si
fatiguée depuis qu’elle a quitté la maison familiale. Elle a mal dormi, parce que sa sœur Abigaïl,
qu’elle aime par-dessus tout, n’était pas couchée avec elle dans le même lit, comme c’était leur
habitude depuis l’enfance. Il y avait eu aussi le roulement des vagues, qui lui avait quelquefois donné
la nausée, et les enfants malades qui pleuraient et se lamentaient en pleine nuit. La nourriture fournie
par le capitaine n’était pas bonne au goût et s’était avérée insuffisante. D’ailleurs, personne ne
mangeait à sa faim depuis des jours. Jamais au grand jamais elle n’aurait cru que ce voyage serait
aussi difficile à supporter!
Ses parents et elle ne vivaient pas dans le luxe, mais elle n’avait jamais connu un tel état de
décrépitude et de misère humaine. Combien de fois son cœur s’était-il serré en réalisant que la vie
qui l’attendait serait peut-être aussi imprévisible que ce qui s’était déroulé depuis son départ
d’Irlande?
Pour le moment, son désir le plus profond est de sortir d’ici.
Je refuse de croire que l’avenir sera aussi pénible.Le geste de toucher le petit cœur suspendu à son cou raffermit son courage. Elle redresse les
épaules, l’air défiant, et dit entre ses dents:
— Qu’elle essaie donc de m’emporter, la mort, pour voir! Elle saura vite à qui elle a affaire! Il est
pas question que je meure avant d’avoir pu envoyer l’argent que j’ai promis à ma famille.
— Qu’est-ce que tu marmonnes? demande Breena, qui a mal entendu.
Eva balaie l’air de sa main sans répéter son commentaire.
Son amie comprend qu’elle ne veut pas se livrer et détourne le regard, l’air boudeur.
Ce n’est pas la première fois que Breena essuie les revers d’impatience d’Eva. Bien entendu, dès
qu’elles s’étaient rencontrées, à Cork, le cœur gros d’avoir quitté leur famille respective, les jeunes
filles avaient voulu devenir les meilleures amies du monde.
Eva s’était prise de compassion pour la situation familiale de Breena. Elle aussi s’expatriait en
vue d’être servante pour aider son père, qui n’était que cordier, à faire vivre une fratrie de douze
enfants. Le coup du destin avait frappé durement cette grande famille, dont la pauvre mère venait de
mourir de tuberculose. Ses deux sœurs les plus âgées s’occupent maintenant des plus jeunes tout en
s’acquittant des tâches ménagères.
Au début du voyage, Eva et Breena s’étaient empressées de se raconter les grandes lignes de leurs
vies et s’étaient trouvé des points d’intérêt communs. Mais leur relation s’était vite dégradée.
Malgré les efforts d’Eva pour s’armer de patience quand son amie se mettait à lui raconter le menu
détail d’anciennes conversations qui s’étaient tenues entre elle et une copine de Cork, se résumant à
«Elle m’a dit ça; je lui ai répondu ça» à propos de sujets qui ne l’intéressaient guère, elle ne pouvait
s’empêcher de rouler des yeux d’agacement. Breena ne s’en apercevait même pas tant elle était
absorbée par ses récits. Eva, qui avait une personnalité plus mature que son âge, ne prenait aucun
plaisir aux sujets enfantins dont sa compagne de voyage l’entretenait. Au moins, elles pouvaient
échanger en gaélique et se confier leurs craintes et leurs espoirs.
Eva avait eu beaucoup de chagrin lorsqu’elle avait quitté sa famille, surtout sa sœur Abigaïl, plus
jeune qu’elle d’une année, qu’elle nommait affectueusement «Abby». Le soir venu, allongée dans sa
couchette de planches de bois, elle sanglotait. Or, si elle souffrait de l’éloignement, elle ne devait
s’en prendre qu’à elle-même, car personne ne l’avait obligée à s’expatrier. Certainement pas ses
parents. Et ce constat l’irritait.
Comme Breena et elle étaient suffisamment différentes dans leur nature pour qu’Eva ne se sente
pas toujours bien en sa présence, et puisqu’elles s’étaient crêpé le chignon à quelques occasions, Eva
s’était aussi ouverte à ceux qui vivaient près d’elle. D’abord à la mère qui avait perdu son fils et qui
venait au Bas-Canada parce que son mari était décédé quelques mois auparavant. Et aussi à monsieur
O’Neil, qui avait quitté l’Irlande avec sa femme après avoir été chassés du lopin de terre qu’un
propriétaire anglais leur louait et qui avait décidé cette année de faire dorénavant paître des bestiaux
à la place de la leur laisser cultiver. Le couple s’était embarqué dans l’espoir de se refaire une vie.
Eva n’avait pu se retenir de leur raconter que sa petite sœur Abigaïl s’était fait violer à l’âge de
treize ans, même si c’était un sujet tabou.
Pile au-dessus de leurs têtes, des coups de talons résonnent. Les passagers sont attentifs.
L’écoutille de bois s’ouvre et la brutalité de la lumière éblouit Eva quelques instants avant qu’elle
puisse distinguer le visage du capitaine à la peau burinée par le soleil.
— On est arrivés dans la colonie, annonce-t-il.
— C’est bien ce que je pensais: on est arrivés à Québec, se réjouit Eva, dont les grands yeux verts
se remettent à pétiller.
Des cris d’allégresse s’élèvent à la ronde et des casquettes volent au-dessus des têtes, obligeant le
capitaine à hausser le ton pour se faire entendre.
— Attention! J’ai pas dit qu’on était au port de Québec!
Des «chou» et des «ah» de déception se font écho pendant qu’Eva claque du pied, déçue et
exaspérée par l’attente, qui semble s’étirer à outrance.
Le capitaine poursuit.— On est seulement rendus à l’embouchure du fleuve Saint-Laurent. Y’a un capitaine du pays qui
vient de nous aborder pis qui connaît ben les eaux du coin. C’est lui qui va nous conduire au large
d’une île.
Il interrompt sa phrase, renifle et se racle la gorge puis crache à terre.
— C’est la Grosse Isle, comme y disent icitte, précise-t-il. Y’é ben possible qu’on soye obligés
de camper dessus quèques jours. L’île est à vingt-huit milles de Québec.
— Quelques jours? Manquait plus que ça! dit Eva, haut et fort.
Puis, sur un ton décidé, elle ajoute:
— Bon. Là, ça suffit! J’ai assez perdu de temps. Moi, je monte sur le pont pis je vais me jeter à
l’eau. C’est évident que j’arriverai à Québec plus vite à la nage que sur ce maudit rafiot!
— Mais Eva… dit Breena, qui la retient par l’avant-bras.
— Sais-tu au moins nager? demande la tricoteuse, l’air d’en douter sérieusement.
Déstabilisée, Eva ne peut que lui répondre d’un ton hésitant.
— Euh… non.
Breena rigole et la femme lui fait un sourire indulgent en se rappelant l’impétuosité de sa propre
jeunesse.
À l’annonce décevante du capitaine, tous hochent la tête et lancent une main vers lui, l’air de dire:
«Bah! Si c’est pour nous annoncer des mauvaises nouvelles, on préfère pu t’entendre!» Et alors que
tous, y compris Eva, se demandent ce qu’ils vont aller faire sur une île, l’écoutille se referme dans un
claquement.
Après l’aveu d’impuissance d’Eva selon lequel elle ne sait pas nager, elle adopte un air renfrogné
et croise les bras, humiliée.
Eva sent qu’elle doit se justifier.
— Non, mais, il faut que ça finisse par finir à un moment donné, ce voyage-là. C’est pas suffisant
d’avoir enduré un gros mois en mer dans une cale sombre pis puante qu’on doit s’arrêter en plus sur
une île? Elle a dit cela les mains sur ses hanches. J’ai pas acheté un billet pour faire le tour du monde,
moi! J’ai rien fait d’autre que ronger mon frein depuis qu’on est partis. Maintenant, je dois attendre
ceci et cela; j’en peux plus à la fin!
Elle serre les poings en frappant à nouveau du pied sur le plancher. Sa jeunesse lui fait perdre de
vue que tous les autres passagers ressentent la même frustration.
La tricoteuse délaisse son ouvrage et saisit la balle au bond.
— On le sait que t’es pressée de te trouver de l’ouvrage pour envoyer de l’argent à ta famille. Tu
nous as assez cassé les oreilles avec ça tout le long du voyage. Mais là, je te conseille de modérer tes
transports.
Vexée, Eva pince les lèvres, se sentant rabrouée dans son élan de révolte, tandis que la femme,
nullement intimidée, continue sur sa lancée:
— Si tu tiens tant que ça à réaliser la promesse que tu as faite à tes parents, montre-toi donc un
peu plus patiente, parce que je peux te garantir qu’avec ton vilain caractère, tes futurs maîtres te
garderont pas longtemps sous leur toit.
— Vous êtes pas ma mère! ne peut s’empêcher de répliquer Eva, elle qui n’aime pas se faire dire
ses quatre vérités.
— Hon! fait Breena, outrée par un tel manque de respect envers une femme plus âgée.
Celle-ci hoche la tête.
— Tu vois pas que j’essaie de t’aider? Je dis ça pour ton propre bien. Tu connais rien de la vraie
vie. Le temps arrivera bien assez vite où tu seras servante, va! Alors, tu te plaindras de travailler
comme une esclave. Tu sauras me le dire!
Au fond d’elle, Eva sait que cette femme a raison et se doute bien qu’elle devra apprendre à
contrôler son impulsivité si elle veut décrocher un poste de domestique et surtout, si elle souhaite le
conserver. Mais derrière son envie de travailler pour subvenir aux besoins de sa famille réside undésir bien plus grand: vouloir se racheter de ne pas avoir surveillé sa sœur comme elle aurait dû le
faire.
C’était une faute irréparable qu’elle avait commise et qui avait engendré plusieurs conséquences
dramatiques.
Dans un coin de sa pensée, alors qu’elle n’en est pas encore consciente, elle serait soulagée de
retrouver un peu l’estime d’elle-même qu’elle a perdue depuis cet évènement qui l’a tant marquée.
Mais pour le moment, le sujet est beaucoup trop sensible, et la plaie de sa meurtrissure, encore trop
vive pour qu’elle se montre raisonnable.
— On dirait que vous comprenez pas que c’est à cause de moi que ma petite sœur sans défense
s’est fait violer! Violer! explose-t-elle.
— Parle moins fort, malheureuse! chuchote la femme alarmée pendant qu’elle jette un regard à la
ronde pour voir si quelqu’un l’a entendue.
Eva constate d’un rapide coup d’œil qu’à part Breena, les gens sont indifférents à leurs échanges
tellement ils ruminent leurs propres problèmes.
Le remords qu’elle traîne depuis ce jour tragique lui pèse et provoque des séances de larmes qui
reviennent comme un ressac. Elle cache son visage dans ses mains.
Oh! Abby! Pourquoi ne t’ai-je pas protégée?
Elle se sent responsable de tout. De ne pas l’avoir mieux surveillée, du viol, de la grossesse qui
s’était ensuivie, du chagrin et de l’inquiétude que cette situation avait causés à ses parents. C’est
pénible d’y repenser. Chaque fois, la douleur est aussi intense.
Bouleversée par ce cri du cœur, la femme, qui, jusque-là, n’avait versé que quelques larmes à la
mort de son fils unique tant elle était sous le choc, se met elle aussi à pleurer de façon incontrôlable.
Le chagrin étant contagieux, Breena, qui voit non seulement sa compagne de voyage dans cet état,
mais aussi cette mère, sent elle aussi ses yeux devenir humides.
Au bout d’un moment, les trois femmes s’essuient les joues du revers de leur main ou à l’aide de
leur mouchoir de tissu. Elles reniflent et se font de petits sourires de connivence, apaisées d’avoir été
complices dans la peine malgré la souffrance ressentie. Chacune prend une longue inspiration pour
chasser tout à fait le serrement qu’elles ont au cœur.
C’est au tour de monsieur O’Neil de donner libre cours à une émotion qui vient de prendre le
dessus sur son sentiment d’abattement: la colère qui fait suite à l’annonce du capitaine.
— V’là autre chose! lance-t-il. Combien de temps encore va-t-on nous laisser croupir dans ce trou
à rats, sacré nom de Dieu?
Les cris perçants de son poupon résonnent comme dans un tambour et rebondissent sur les murs de
la cale, mettant à l’épreuve l’endurance des passagers qui sont déjà malmenés par les vicissitudes de
ce long voyage. Une mère, qui lui sert de nourrice, implore le père de la relayer, puisque le
nouveauné, trop malade, se désintéresse de son sein et pleure avec force. Les autres bébés qui entendent ses
cris deviennent inquiets et geignent à leur tour. Le père saisit l’enfant avec impatience. Eva et Breena,
qui l’aident à prodiguer les soins nécessaires au nourrisson depuis qu’il a perdu sa femme au milieu
du voyage, tendent leurs bras, mais le père fait «non» de la tête. Le poupon s’égosille. La tension
générale monte d’un cran.
— Je vous prierais, monsieur, de surveiller votre langage! s’écrie un jeune prêtre à l’intention
d’O’Neil, indigné au plus haut point par son insolence.
— Ah! Vous! Sauf tout le respect qu’on vous doit, on vous a pas sonné les matines!
Contentezvous de prier pour qu’on s’en sorte vivants! Regardez donc mon petit qui risque de trépasser, rongé
qu’il est par la fièvre. Il va peut-être mourir du même mal que tous ceux qu’on a jetés à la mer. Je
vous avertis que s’il va pas mieux et que le capitaine persiste à nous laisser ici, je répondrai plus de
mes actes. Que m’importe d’aller en Enfer!
— Hon! fait le prêtre, qui s’empresse de se signer.
Le bébé hurle maintenant à s’en époumoner. Le père, à bout de nerfs, pousse un soupir audible.
Cette fois, Eva prend l’enfant, dont les pleurs s’atténuent dès qu’il se retrouve collé contre sa poitrine
chaude et confortable. Mais, au bout de quelques secondes, tremblant d’une fièvre dévorante, il
recommence à vociférer de plus belle. Eva ne réussit à le calmer qu’après de longues minutes, gagnéqu’il est par les douces caresses, la voix qui chante en sourdine et le va-et-vient des bras qui le
bercent. À présent, il hoquette, le visage mouillé et cramoisi d’épuisement. Eva souffle légèrement
sur son petit front pour le rafraîchir. Elle a beaucoup de chagrin et trouve insupportable de voir le
bébé aussi diminué.
Pauvre oisillon! Il est sans défense…
Comme ma sœur…
Une larme tombe sur une des joues du tout-petit, creusée par la maladie.
Néanmoins, le prêtre, qui déborde de ferveur, est incapable de la moindre retenue dans les
circonstances.
— «N’entretenez aucun souci», nous dit saint Paul.
Moment de flottement. On surveille la réaction de monsieur O’Neil qui, après avoir tenté de se
contenir en serrant les lèvres, lance un regard si méchant à l’ecclésiastique qu’il glace tout net son bel
enthousiasme. Ébranlé, le prêtre recule et recule… jusqu’à ce que sa soutane se prenne à un clou.
Ainsi coincé, il se tortille tel un ver à chou, dans l’espoir de dégager son vêtement. Et quand il y
parvient enfin, c’est non sans d’abord le fendre d’un bout à l’autre dans un grand bruit qui fait
scrrrratch! Ce que les passagers voient les laisse bouche bée. Devant eux, le prêtre essaie de cacher
de ses mains son linge de corps d’un blanc douteux, du fait qu’il l’a porté tout au long du voyage.
Après la stupéfaction, un rire général éclate. Certains, trop respectueux, rient dans leur barbe;
d’autres dissimulent leur bouche derrière leur main. Eva et Breena s’esclaffent tellement qu’elles
pleurent et ont des crampes au ventre. Le pauvre homme, humilié jusqu’au tréfonds de son âme, se
recroqueville, se referme sur lui-même comme un hérisson menacé, sans oser ajouter un mot. Peu à
peu, les rires cessent et les visages reprennent leur expression de lassitude extrême. Même si ce
n’était pas très gentil de se moquer ainsi de quelqu’un, à plus forte raison d’un prêtre, ce moment de
franche hilarité a fait du bien à Eva, qui est maintenant plus détendue.
Ce qui vient d’arriver rappelle à Eva les fois où sa sœur qui, par sa manière bien enfantine de
voir les choses à cause de son retard mental, lui passait des remarques qui ne pouvaient que la faire
sourire. Elle se souvient d’une journée où le soleil frappait particulièrement fort et qu’Abigaïl s’était
exclamée: «Eva, je veux rentrer à la maison parce que le soleil me donne des coups de pied dans les
yeux!» Ou la fois où elles contemplaient les étoiles et qu’Abigaïl, déroutée par le quartier de lune,
avait lancé: «Regarde, Eva, la lune est brisée!» À ces doux souvenirs, Eva embrasse avec tendresse
le cœur de bois qui pend à son cou, comme elle aurait déposé un baiser sur la joue de sa sœur.
Revenant aux remarques pertinentes et cruelles de vérité émises par le veuf, Eva entend dans la
foule des variantes de «C’est vrai, ça. Qu’on nous fasse sortir avant qu’on tombe tous malades!».
Lorsqu’elle avait exprimé son intention de quitter l’Irlande à ses parents, elle ignorait que les
conditions qu’elle connaîtrait sur le voilier seraient à ce point épouvantables.
S’ils avaient su, ils m’auraient défendu de partir. Même moi, je suis pas sûre que je serais
partie…
Eva se sent aussitôt mal d’avoir eu cette pensée alors qu’elle s’est engagée à tenir sa promesse, au
nom de sa sœur. Puis, l’intensité du stress causé par le mélange des sentiments qu’elle vient de vivre
fait s’évanouir une culpabilité naissante. Eva est trop lasse pour se condamner une fois de plus. La
mauvaise odeur de ses vêtements monte jusqu’à ses narines et fait plisser de dédain les traits de son
visage. Un peu détachée, elle laisse errer son regard sur ce qui se passe autour d’elle.
Compte tenu de la dimension de la cale et du nombre élevé de gens présents, chacun ne jouit que
d’une longueur de bras pour se délier les membres. Entassés, des enfants pleurent, d’autres courent en
zigzaguant à travers les voyageurs sur qui ils rebondissent; des passagers sucent un quignon de pain
dur; la majorité des gens, par manque d’espace, occupent les couchettes superposées au lieu de se
tenir debout. On en a attribué une ou deux par famille. Si on est plus nombreux, on s’y étend à tour de
rôle et les autres dorment par terre.
Eva pose son regard sur les seaux dans lesquels elle et les autres se sont vus contraints de faire
leurs besoins devant tout le monde. Personne n’avait pu se laver autrement que de façon sommaire et
tous avaient dû porter les mêmes vêtements durant le voyage. Ces réflexions lui arrachent un soupir.
Sur le plancher gisent des ballots de linge et des assiettes sales. Même à la faible lueur des
quelques lanternes à l’huile de suif, l’épreuve de la traversée est palpable. Les gens ont les traitstirés, des cernes bleutés et profonds soulignent leurs yeux fatigués. Ils sont affamés; certains sont
malades, d’autres pleurent ceux qu’ils ont perdus durant le voyage. L’air est vicié et chargé de
misère.
Il ne reste à Eva qu’une galette au gruau salé que sa mère lui avait préparée avant son départ. Les
rations d’aliments fournis par le capitaine ont diminué au point de ne plus rassasier les passagers.
Quant à l’eau de sa gourde, elle aussi une gracieuseté du capitaine, sa qualité est si douteuse qu’aucun
bedeau n’oserait la verser dans les bénitiers.
Ce qui affecte le plus la jeune fille, c’est le fait qu’elle ait sous-estimé la déchirure occasionnée
par la séparation d’avec sa famille. Résultat, tout le monde lui manque: Thomas, son père, Agnès, sa
mère, son petit frère Gilroy, mais, surtout, sa petite Abby. Une vive douleur prend son cœur en étau.
Par chance, Eva avait pu au moins partager avec Breena la souffrance causée par l’éloignement.
Mais qu’est-ce que tu fais là, Eva O’Hara? Tu t’apitoies sur ton sort? Tu ne désires plus
aider tes parents? Veux-tu que par ta lâcheté ils tombent dans la misère noire? Comment
oses-tu te plaindre alors qu’Abby, elle, n’a pas eu la chance d’être normale? Allez!
Secouetoi!
Elle referme une main avec force sur son pendentif.
Abby, ma petite Abby, si je pouvais retourner en arrière, tout le mal que je t’ai causé
disparaîtrait. Me pardonneras-tu jamais? Je t’aime tellement! Regarde, ça y est: je me suis
déjà ressaisie. Je sais que je suis venue ici exprès pour me racheter. Tu vas voir que je te
laisserai plus tomber. Je te promets de lutter contre mes peurs. Par amour… Pour toi, Abby.
Eva relève la tête, l’air déterminé, et se répète intérieurement deux affirmations, comme si elle
récitait un chapelet: je vais devenir servante et je vais aider ma famille.
C’est le serment qu’elle s’était juré et elle l’accomplirait.
Coûte que coûte.2.
ÉCHANGES
Août 1835
Prison
L’homme fait deux pas dans un sens, deux pas dans l’autre, au son des cliquetis de la chaîne à gros
maillons qui lui serre la cheville et le limite dans cette cellule. Les mains croisées derrière le dos, il
déambule en frappant le sol avec ses talons, qui soulèvent la poussière. Il affiche une mine
préoccupée à son codétenu. Le geôlier qui fait sa ronde lui donne envie de lui sauter à la gorge. Il
détourne le regard pour couper court à la tension qui l’habite.
— Moé, je t’ai ben dit pourquoi cé faire que j’étais icitte, pis toé, t’avais commencé à me conter
ta raison. Continue donc, invite l’autre détenu arborant un sourire carnassier. Ça m’intéresse, ton
histoire de viol.
— Pas envie. Je t’ai déjà dit de ne pas me tutoyer. À ce que je sache, on n’a pas élevé les cochons
ensemble.
— Ah ben, dit l’autre, ne s’expliquant pas le changement d’attitude chez son partenaire de cellule,
lui qui tantôt se prêtait pourtant volontiers à la discussion. Furtivement, il regarde l’homme pour
tenter de repérer des indices non verbaux qui l’aideraient à mieux le décoder.
Or, même au bout d’une longue attente, l’homme demeure fermé, avant de se mettre à bouger la
tête comme s’il dessinait le signe de l’infini «∞» en marmonnant.
Voyant cela, l’autre lève un sourcil étonné et inquiet, puis décide qu’il est plus prudent de jouer la
carte d’une amitié feinte, question d’essayer de le gagner et, disons-le franchement, de se protéger. Le
jeu en vaut la chandelle, car il préfère converser plutôt que penser à son exécution imminente.
— T’as envie de parler de quoi d’abord? Euh, je voulais dire «vous».
Silence.
L’homme a cessé d’effectuer son curieux mouvement de tête et fixe maintenant le mur comme si un
être animé s’agitait devant lui. L’autre en conclut qu’il devra vivre les quelques jours qui lui restent
en compagnie d’un déséquilibré instruit. Il ne sait pas trop de quelle façon le qualifier autrement.
Son compagnon de cellule se tourne et lui jette un regard méprisant. L’autre est si effrayé qu’il se
met à triturer les anneaux de sa chaîne pour faire diversion. Mieux vaut ne pas le regarder dans les
yeux, pour éviter de le provoquer.
Ce que je peux détester tout le monde, à part ma mère! Ils ne sont que de pauvres humains
prévisibles, ennuyeux et si naïfs! Celui-là, avec sa physionomie repoussante, sa voix
désagréable, il pue tellement la sueur que ça me lève le cœur!
C’était avec une aisance déconcertante que l’homme parvenait à lire dans le regard de chacun ses
états d’âme, et, par quelques flagorneries bien placées, au milieu d’une conversation, qu’il obtenait
d’eux ce qu’il voulait. Les échanges entre sa mère et les invités que son père conviait à la maison
tandis que lui, le fils, restait caché dans les marches de l’escalier, lui avaient appris à adopter les
mêmes méthodes pour manipuler les gens qu’il avait rencontrés par la suite.
— Qu’est-ce que vous avez? Un rat vous a-tu mangé la langue? s’aventure l’autre, qui commence à
s’ennuyer et qui a beaucoup de mal à s’empêcher de parler, tout en nerfs qu’il est de nature.
— Un chat.
— Quoi?
— On dit: «Un chat vous a-t-il mangé la langue?»
— C’est ni un rat ni un chat qui vous l’a mangée, votre langue, on dirait, ricane l’autre, une dent
manquante en alternance, faisant ressembler sa bouche aux touches noires et blanches d’un piano.
— Petit malin.
— Vous disiez qu’elle était pas fine-fine, vous savez, la fille à qui vous avez déplumé sa
virginité… avance l’autre, soulagé que l’homme recommence à se comporter normalement.— C’est ce que j’ai dit.
— Allez! Soyez pas chiche, pis contez-moé donc toute l’aventure. À part de d’ça, c’est pas comme
si on avait ben ben d’autres choses à faire icitte pour s’occuper.
D’emblée, l’homme n’a aucune envie de répondre à cet individu d’apparence crasseuse, qui n’est
pas issu de son milieu. D’ailleurs, il ne s’explique pas ce qui lui a pris, la veille, de se vanter de son
viol. Probablement qu’il a voulu lui montrer de quoi il était capable pour le tenir à distance.
N’empêche. Il doit avouer qu’il a tout de même ressenti une certaine fierté à lui raconter le début de
son histoire. Une histoire qui avait pourtant si bien commencé… Jusqu’à ce qu’il atterrisse en prison.
— Je n’ai point eu besoin de forcer mon corps contre le sien, il m’a suffi d’être gentil avec elle,
relate l’homme, qui a décidé, tout compte fait, de poursuivre son récit. Je l’ai d’abord amadouée et je
lui ai fait croire que je l’aimais en étant doux avec elle pour ne pas l’effrayer. Si je l’avais rudoyée,
elle se serait mise à crier et sa sœur Eva l’aurait entendue et serait venue à la rescousse, ce qui aurait
tout gâché. Ça a été une affaire de rien puisqu’étant une simple d’esprit, elle ne s’est pas méfiée de
moi un seul instant.
— Ah ben moé, ça m’est jamais passé par la tête de m’enfiler ce genre de fille… Une idiote-née.
C’est une idée comme une autre, remarquez ben.
— Il m’a suffi de la faire rire et de lui répéter qu’elle était jolie comme une poupée et gentille
comme un chaton. Elle m’a même dit qu’elle me trouvait beau, tu te rends compte?
L’homme est soudain animé d’une fébrilité qui se traduit par un mouvement constant de sa jambe
droite, celle qui est enchaînée, de sorte qu’un bruit agaçant de maillons qui s’entrechoquent donne un
aspect sinistre à ses interventions.
— Ça doué être un coup facile, hein?
— Une fois seul avec elle, oui, mais avant d’y arriver, j’y ai mis le temps, tu peux me croire. J’ai
dû m’y prendre par trois fois avant de pouvoir entraîner la sotte avec moi.
— Ah, ouain? Comment ça?
À mesure que l’homme parle et que l’autre l’écoute, l’air épaté, son sentiment de valorisation
disparaît au profit d’une excitation sexuelle visible, plongeant l’autre homme qui partage sa cellule
dans un grand désarroi. Par pur réflexe, ce dernier lance des coups d’œil nerveux autour de lui pour
voir si le gardien n’aurait pas eu par hasard l’idée de venir traîner dans le coin.
Ragaillardi, l’homme redresse l’échine et décroise les mains de son dos afin d’accompagner son
récit de différentes gestuelles.
— Racontez-moé donc ça! continue l’autre, s’assurant ainsi de ne pas montrer qu’il s’est aperçu
de quelque chose d’anormal, dans l’espoir que l’homme «calme ses ardeurs».
— À cause de sa sœur, pardi! Cette petite garce d’Eva demeurait à l’affût alors que je les guettais,
tapi dans l’ombre.
— Son chien de garde.
— Tu parles! Ces deux-là s’amusaient toujours ensemble. Il fallait les voir collées l’une à l’autre
comme des moules gluantes. Dès que l’idiote s’éloignait le moindrement pour chasser un papillon ou
uriner accroupie derrière un muret, hop! Eva se raidissait dans une position fixe en alerte, le museau
levé tel un chien de chasse.
— Ouain, m’a dire comme toé, euh! «vous», c’est pas si facile.
Animé par le plaisir que prend son interlocuteur à l’écouter, l’homme serre et desserre les doigts
avec une satisfaction évidente, à mesure qu’il revit le déroulement des évènements.
L’autre continue à jeter des regards discrets sur le pantalon de l’homme. On n’est jamais trop
prudent…
— J’aurais juré qu’elle humait les odeurs charriées par le vent, à la recherche d’une éventuelle
menace. Même que, peu avant de déflorer sa sœur, j’ai cru un instant qu’elle m’avait repéré, tant elle
regardait avec insistance dans ma direction. Mais non.
— Y’a rien de plus tentant que de faire ce qui est défendu, reconnaît l’autre en se frottant les
mains. Pis, la folle, est pas allée toute conter à sa sœur, toujours?— Non. Une fois l’acte accompli, je lui ai fait promettre de ne pas dire qu’elle m’avait vu, ni à
ses parents ni à sa sœur, si elle voulait qu’on se rencontre à nouveau. Elle a cru que j’étais son
amoureux parce que je lui ai dit que je l’étais. Pour me revoir, elle s’est assurément fermé le clapet.
— La p’tite y a pris goût?
— Et comment! J’ai lu dans ses yeux qu’elle m’avait adopté. Bon. J’ai dû lui mettre une main sur
la bouche quand j’ai compris qu’elle souffrait et qu’elle s’apprêtait à crier. Pour avoir la paix, je lui
ai caressé le visage et les cheveux en lui disant que ça allait passer et que la prochaine fois, elle
n’aurait pas mal, qu’il n’y aurait que de bonnes caresses.
L’autre est fébrile. Son œil brille de malice.
— C’est pas comme si les femmes pouvaient mourir de d’ça, hein? Mais, dites-moé, si la sœur la
surveillait aussi ben, comment c’est que vous avez pu faire pour pas qu’a s’aperçoive de c’que vous
étiez après y faire, à sa sœur?
— Oh! je n’y suis pour rien. Elle fixait je ne sais quoi à l’opposé d’où nous étions durant un bon
bout de temps. Complètement absorbée. Qu’importe. Si, à ma troisième tentative, je n’avais pas
réussi, crois-moi, j’aurais réessayé autant de fois qu’il m’aurait été nécessaire pour parvenir à mes
fins. Contre moi, sa sœur ne pouvait rien. Ça, je peux te l’assurer.
Il se sourit à lui-même.
Je suis quand même fort.3.
EVA
Juillet 1830
Irlande
À force de passer en revue ses souvenirs, Eva avait fini par retrouver où et quand Abigaïl s’était fait
violer.
C’était une journée qui s’annonçait belle, sous un soleil splendide, prometteuse en amusement.
Dimanche, jour de congé aux champs, Abigaïl et elle s’étaient éloignées en courant de la maison
avec l’intention de se divertir. Elles criaient pour le plaisir, faisaient de petits bonds et tournaient sur
elles-mêmes.
Quand elles arrivèrent près de la grange d’un voisin, l’attention d’Eva fut captée par un oiseau
d’apparence singulière qui était sur le point d’atterrir à côté d’un des innombrables murs de roches de
la campagne irlandaise.
Eva ne put s’empêcher de fixer son regard sur lui. De là où elle se tenait, elle reconnut dans le ciel
un macareux moine. C’était une chose étonnante, quand on sait que d’ordinaire, cette espèce fréquente
le sommet des falaises de la côte ouest, sur Little Skellig, au large du comté de Kerry, à bonne
distance de Cork. Elle n’en revenait pas et il lui fallut aller le voir de plus près, sans d’abord
s’assurer qu’Abigaïl la suivait bien.
Une fois qu’il eut touché le sol, l’oiseau exécuta plusieurs culbutes, car ce volatile a du mal à
atterrir avec élégance, démontrant plus d’agilité dans l’eau, où il passe le plus clair de son temps.
Eva retint son souffle de crainte qu’il se soit blessé. Mais non, c’était sa façon habituelle de se poser
sur le sol, ce qui la fit sourire. Elle s’approcha de lui avec une infinie précaution.
Son père, Thomas, lui avait souvent parlé de ce superbe oiseau marin de la taille d’un pigeon, qui
est facile à identifier, car il marche en position verticale, affiche un petit corps rond, campé sur de
courtes pattes palmées d’un bel orangé, et qui, à compter du printemps, se changent en un rouge
vermillon. Sa tête, assez grosse, possède un bec volumineux quasi triangulaire, coloré rouge à la
pointe et légèrement crochu, qui lui vaut le surnom de «perroquet des mers». Son autre surnom, le
«clown des mers», lui vient de ce qu’au début de la belle saison, son œil s’orne de deux appendices
cornés, dont l’un, au-dessus de l’œil de forme aussi triangulaire, rappelle le maquillage des clowns
blancs.
Eva nota qu’on devait encore être dans la période de la saison des amours, puisque les couleurs
de l’oiseau étaient vives et que son bec revêtait ce rouge indispensable à la cour nuptiale. Il aurait dû
être occupé à se baigner, loin d’ici, et à courtiser une femelle au lieu d’être là, devant elle. Les
macareux s’accouplaient dans la mer, où le mâle côchait la femelle, avec qui il restait toute sa vie.
Elle se tint à moins de deux pieds de lui, sans que ce dernier s’affole, l’espèce étant d’un naturel
peu farouche et plutôt curieuse. L’oiseau marcha et sautilla d’une façon malhabile et comique, en
dodelinant de la tête, ce qui amusa beaucoup Eva.
Soudain, elle fut distraite par un éclat de rire d’Abigaïl, restée sans doute près de l’endroit où
elles s’étaient séparées, alors que chacune avait été attirée vraisemblablement par quelque chose de
différent. Se retournant, elle ne vit pas sa silhouette au loin. Elle crut cependant deviner quelqu’un, un
homme, en déduisit-elle à sa taille. D’instinct, elle ne s’en fit pas puisque sa sœur avait l’air de
prendre du bon temps.
Elle joue sûrement avec les enfants du voisin.
Pour mieux observer son nouvel ami et se faire moins menaçante, Eva s’assit dans l’herbe et
s’adressa à lui d’une voix douce. Le macareux s’était approché, sans toutefois s’aventurer à toucher
sa main, son instinct de survie étant plus fort que sa curiosité. Elle enviait ces êtres à plumes qui se
déplaçaient à leur guise dans les airs de manière insouciante, qui possédaient un plumage magnifique
et dont le chant était si agréable. Celui-ci semblait se plaire en sa compagnie. Par les mouvements
cocasses qu’il effectuait, elle crut que le macareux faisait exprès de lui offrir ce spectacle de
cabrioles.Cet échange dura un bon moment, mais bientôt, les rayons du soleil s’étirèrent, annonçant que
l’heure du souper approchait et qu’elle devait rentrer. À regret, elle salua le macareux, qui eut l’air
de comprendre que le temps était venu pour eux de se quitter, car après avoir fait quelques pas en
marchant à la manière d’un canard, balançant son corps de droite à gauche, comme un homme obèse,
il décolla tout aussi maladroitement qu’il avait atterri. Eva le regarda prendre de l’altitude en
souhaitant pouvoir expérimenter cette sensation d’apesanteur et découvrir d’autres paysages que ceux
qu’elles avaient toujours connus et qui ne la surprenaient plus. S’imaginant le suivre, elle courut et
battit l’air de ses bras.
Non mais, tout de même, quelle ivresse ce devait être de voler, d’être là-haut et de voir les gens
se déplacer comme de petites figurines, les surprendre à rire, travailler, jouer, paresser; découvrir
des mers et des montagnes de pays qu’elle ne connaissait pas. Suivre l’oiseau. S’envoler avec sa
petite Abby jusqu’au bout de l’horizon, bien au-delà de la campagne irlandaise.
Lorsqu’elle ne vit plus le macareux dans le ciel, sa bulle imaginaire explosa et elle revint à la
réalité.
Eva trottina sur le chemin de cailloux poussiéreux et, une fois arrivée à l’endroit d’où lui avait
semblé provenir le rire de sa sœur, elle se mit à l’appeler: «Abby! Viens, on doit rentrer à la
maison!»
D’abord, elle n’obtint pas de réponse, ce qui l’étonna. Elle mit ses mains en porte-voix et l’appela
de nouveau, cette fois en haussant le ton. Elle se réjouit en reconnaissant sa sœur qui courait vers
elle, un sourire enjoué accroché au visage. «Qu’as-tu fait durant tout ce temps? Eva ne lui laissa pas
l’occasion de répondre et enchaîna. Si tu étais restée avec moi, tu aurais pu voir un bel oiseau. Là, tu
l’as manqué.» Abigaïl se contenta de lui faire un grand sourire.
Eva, encore pleine des pirouettes de l’oiseau, n’insista pas.
Bien qu’elle fût plus âgée qu’Abigaïl d’une petite année, un monde de différences les séparait
quant à leur maturité. Un rien savait distraire Abigaïl, puisqu’elle possédait la naïveté et la capacité
d’émerveillement d’une enfant de cinq ans.
Dieu qu’Eva regrettait depuis ce jour de ne pas s’être fiée à son instinct lorsqu’elle avait cru
apercevoir un homme!
Pourquoi ne s’était-elle pas demandé sur le coup à quoi s’occupait réellement Abigaïl?
Hélas! elle connaissait trop bien la réponse: c’était sa curiosité dévorante pour les animaux qui
l’avait menée par le bout du nez! C’était ainsi depuis qu’elle était petite. Entière et passionnée, elle
n’hésitait pas avant de faire des choix. Avec une telle hardiesse, elle cédait à son envie de tout voir et
de tout connaître sans chercher à la réfréner.
Si je n’avais pas suivi ce maudit oiseau, aussi, le drame ne serait pas survenu!
Elle réalisa que, dans son cas, la curiosité pouvait s’avérer dangereuse…
Ainsi, pendant qu’elle tenait compagnie au macareux moine, un inconnu aborda sa sœur, l’enjôla
et la déflora.
Il la laissa même enceinte de son rejeton.
Le rejeton d’un violeur, qui savait en plus qu’il avait abusé d’une pauvre d’esprit.4.
EVA
3 juin 1832
Au large de la Grosse Isle
— James Hudson, pour vous servir! lance le capitaine en anglais au médecin, qui vient de monter à
bord du bateau.
Eva, d’abord gênée dans ses mouvements par ses jupons, finit par les empoigner d’une main,
réussir à grimper l’escalier et à ouvrir à demi la trappe qui mène au pont afin de pouvoir suivre la
conversation qui s’y déroule.
— C’est un médecin, chuchote Eva, qui comprend l’anglais, à l’intention de Breena, qui se tient
juste derrière elle dans les marches, alors que toutes deux se demandent ce qu’il peut bien venir faire
à bord.
— Ils étaient cent soixante-douze à l’embarquement, c’est bien ça? demande l’employé de la santé
publique après avoir consulté le journal de bord.
— Han, han, grogne le capitaine.
— En avez-vous perdu?
— Trente-neuf, lui répond le capitaine sur un ton indifférent.
— Trente-neuf? s’exclame le médecin, les yeux écarquillés. Vous en avez perdu trente-neuf en
quarante jours en mer? s’étonne-t-il.
Breena, qui veut savoir ce qui se dit, tire par petits coups sur la robe d’Eva, qui lui arrive aux
chevilles. Mais celle-ci, qui ne veut rien perdre de la conversation, secoue son pied pour que l’autre
cesse de l’importuner.
Le médecin, impressionné par le nombre de victimes, ajoute:
— Morts du choléra, je parie?
En entendant cela, Eva penche la tête vers Breena et lui traduit le mot «choléra», avec un
questionnement dans le regard. Les deux filles ont déjà entendu ce mot, qui semble revêtir une grande
importance, mais se demandent ce qu’il signifie au juste.
Le capitaine relève sa casquette plus haut sur son front, se racle la gorge et crache sur le pont
avant de dire, frondeur:
— Ben, j’pense pas, mais remarquez que c’est pas moé qui a faite des grandes études…
Le médecin hausse un sourcil désapprobateur alors qu’il inscrit dans son calepin en pensant tout
haut:
— Morts d’une maladie inconnue.
Que peut-il écrire d’autre? Il lui est impossible de conclure à des cas de choléra puisqu’il n’a pu
évaluer l’état des cadavres, qu’on a jetés à la mer. Par ailleurs, il arrivait que les plus vieux et les
plus jeunes succombent à la fièvre reliée à plusieurs autres infections, qui sont faciles à contracter
dans un lieu clos où s’entassent plusieurs personnes.
Il redresse la tête.
— Dites-moi au moins que ceux qui restent sont en bonne santé.
— Ben oui, ben oui! affirme cette fois le capitaine avec assurance, puis, hésitant soudainement, il
ajoute: Euh, y’a ben cinq ou six personnes qui font un p’tit peu d’fièvre, à peine…
Les traits du médecin se relâchent et il pousse un soupir d’impatience.
— Allez-vous me dire, oui ou non, ce qu’il en est au juste? demande-t-il sur un ton sec.
— Ils sont bien portants, tranche le capitaine, s’étant ressaisi comme par enchantement, alors qu’il
se met à regarder de côté le médecin en grimaçant.
— Faire de la fièvre, vous appelez ça «être en santé», vous? sursaute le médecin qui n’en revient
pas de l’attitude nonchalante du capitaine.