Scottish Trip
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Description

Juliette, jeune fonctionnaire discrète mais influente, rêve d’un périple romantique au cœur des Highlands. Ce voyage, elle espère le faire au côté de son amoureux Stéphane, qui est aussi le leader d’un groupe de rock à la notoriété naissante : les Tartans.
Mais dès leur atterrissage sur le sol écossais, rien ne se passe comme prévu et c’est seule que Juliette part à l’assaut des somptueux paysages des Highlands.
Une jeune Française solitaire, voilà qui suscite la curiosité des Écossais. Ils vont se montrer à la hauteur de leur réputation : gentils, généreux et charmants… très charmants.
De leur côté, les Tartans donnent un concert magistral à Édimbourg et s’adonnent sans complexes à leur nouvelle vie de rock star. Mais pour Stéphane, le succès sans Juliette a un goût amer : c’est grâce aux talents de manager de cette dernière que la carrière du groupe a décollé. Et s’il avait commis une erreur monumentale ?
Une question l’obsède, désormais : où est Juliette ?
C’est pour la retrouver qu’il se lance dans un road trip échevelé à travers la lande écossaise, sur fond de whisky tourbé et de musique rock.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 16 février 2021
Nombre de lectures 13
EAN13 9782370116093
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0000€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

SCOTTISH TRIP

Liliane Fournier



© Éditions Hélène Jacob, 2018. Collection Littérature sentimentale . Tous droits réservés.
ISBN : 978-2-37011-609-3
1 – Le départ


En descendant du taxi, devant le hall E de Roissy, Juliette aurait bien aimé voir surgir son amoureux pour l’aider à tirer les deux valises, pleines à craquer, que le chauffeur avait gentiment déposées à ses pieds. Elle le paya et fit un tour d’horizon. Mais aucun visage connu ne vint à sa rencontre. Elle arrangea son blouson et son ordinateur sur la poignée d’une des valises et saisit l’autre pour se mettre en marche. Le groupe s’était donné rendez-vous devant le guichet d’enregistrement des bagages à 14 heures. Steve donnait une interview à la radio, avant de les rejoindre. Steve, c’était son chéri, Stéphane de son vrai nom, le leader du nouveau groupe de rock celtique : les Tartans.
Juliette se battait contre les deux valises qui avaient choisi de prendre des trajectoires différentes, la forçant à stopper toutes les deux minutes en ronchonnant. Elle discerna, à l’endroit du rendez-vous, la haute silhouette d’Angus, le guitariste, puis celles des autres musiciens. Elle s’immobilisa en tremblant. Elle avait dû mal voir. Ce n’était certainement pas la main de Steve qui s’accrochait à la taille d’une jeune femme. La foule perturbait sa vision, mais elle ne put réprimer un bref sursaut dans la région du cœur. Steve tourna la tête, l’aperçut et vint à sa rencontre en souriant. Non, ce n’était certainement pas sa main. Il l’embrassa et la soulagea de son fardeau. Près des trois autres garçons se trouvaient quatre filles. Juliette les reconnut immédiatement : elles se faisaient appeler les « tartanes » et se vantaient d’être les véritables groupies officielles des Tartans, celles de la première heure, celles qui étaient déjà là lorsque la popularité des musiciens ne dépassait pas les portes du Fergus, le pub écossais. Juliette ne les avait jamais aimées. Elle les avait surnommées les « tartes » ! Elle les trouvait vulgaires et stupides. Steve leur avait décerné le titre de « mal nécessaire », un revers de médaille incontournable : elles étaient fidèles et faisaient à présent partie de la communication du groupe. En contrepartie des articles élogieux dont elles inondaient les réseaux sociaux, Juliette leur offrait des places de concert gratuites. La renommée du groupe était en pleine ascension, mais pas suffisamment pour se passer d’un coup de main en matière de publicité. En revanche, il n’avait jamais été question qu’elles fassent partie des bagages à emporter en Écosse.
La petite troupe la salua. À la façon dont les garçons évitaient son regard, elle comprit qu’ils en avaient décidé autrement. Cela n’avait pas été discuté avec elle et Juliette sentait la colère monter. La mettre devant le fait accompli n’arrangeait rien. Ils lui avaient confié la lourde tâche de les manager, mais refusaient d’admettre qu’ils devaient l’informer de tout ce qu’ils planifiaient.
— Bonjour les gars, dit-elle, apparemment calme. C’est gentil à vous, les filles, de nous accompagner jusqu’à l’aéroport, ça fera de bonnes photos pour Facebook !
Juliette était impatiente de voir lequel des trois allait négocier l’escapade des tartes . Et la réponse lui fit mal.
— Elles viennent avec nous, dit Steve, mais ne t’inquiète pas, elles paient leurs billets et leur hébergement.
— Là n’est pas la question !
— Cool, répondit Mick, le bassiste, c’est la maison qui régale !
Juliette avait soudain très chaud et envie de hurler, mais la foule l’en dissuada. Que faire ?
— Arrête de rêver ! Si vous m’en aviez parlé avant, peut-être, mais en faisant vos magouilles dans mon dos, c’est hors de question ! lâcha-t-elle, la voix ferme, mais sans crier.
Elle croisa le regard bovin de celle qui s’appelait Margie. Cette dernière lui répondit en mâchant son chewing-gum.
— On te l’avait dit, elle est pas cool !
Mick la serra de plus près et lui roula une galoche d’adolescent. C’était nouveau. Juliette savait que les garçons avaient couché avec certaines d’entre elles, mais elle ne soupçonnait pas que leurs relations étaient établies. Elle ne souhaitait pas perdre son temps à gérer leurs amourettes. L’heure tournait et il fallait rejoindre la porte d’embarquement. Ils enregistrèrent leurs bagages, franchirent la sécurité sans encombre et s’affalèrent dans le salon d’attente réservé aux passagers privilégiés. Les filles voulurent les suivre, mais l’hôtesse s’interposa, soutenue par une Juliette qui n’avait pas l’intention de leur faire le moindre cadeau. Angus, lui, décida de payer leur surclasse pour qu’elles voyagent avec eux. Juliette ne pouvait pas s’y opposer. Sa compétence indiscutable dans le domaine culturel ne s’exerçait, hélas, pas dans la gestion d’hurluberlus comme ces musiciens. Elle avait souvent l’impression d’être devenue dresseuse de fauves ou directrice de zoo. Être la petite amie du chanteur n’arrangeait rien.
* * *
Ce fut la panique à bord de l’avion. Les garçons et les filles voulaient être ensemble et dérangèrent tous les passagers pour parvenir à leurs fins. Les hôtesses devinrent folles : elles devaient enregistrer le moindre changement dans l’affectation des sièges et Juliette finit par intervenir pour mettre un terme à ce manège.
— Il y en a marre. Asseyez-vous et ne bougez plus, vous n’êtes plus des enfants !
— Et toi, tu n’es pas notre mère ! répondit fort intelligemment Charlène, qui venait de s’installer avec Angus.
— Dieu m’en préserve ! conclut Juliette à mi-voix.
Elle prit place auprès de Steve et l’avion décolla avec dix minutes de retard : la confusion qu’ils avaient semée ne devait pas y être étrangère.
Pendant le vol, Juliette tournait et retournait certaines pensées dans sa tête : avait-elle vraiment vu la main de Steve sur la hanche de Leslie ? Il y avait quatre filles et quatre garçons avec elle, et Leslie était celle qui se retrouvait seule. Était-ce un hasard ? Elle faisait semblant de lire, mais gardait un œil sur le comportement de son chéri, guettant le moindre changement. Sans résultat. Steve était distant. Il écoutait de la musique avec un casque sur les oreilles, ce qui n’était pas très communicant comme attitude. Leslie l’inquiétait. C’était une jeune fille brune avec de longs cheveux lisses et un corps parfait. Parfait pour un garçon, avec une poitrine volumineuse qu’elle ne souhaitait pas soustraire à la vue des autres. Elle portait toujours des petits hauts échancrés et affectionnait les jeans slim. Elle était, de loin, la plus jolie des quatre et c’était d’autant plus étonnant qu’elle soit la seule non accompagnée. À moins que… Non, Juliette l’aurait su !
N’était-ce pas le juste retour de sa stratégie de communication ? Elle s’était débrouillée pour faire de Steve l’image sexy du groupe. Il était beau gosse, son visage fin, son regard bleu, son sourire timide étaient photogéniques et il avait plus de charisme que les trois autres. Cela avait été facile de l’imposer. Il était normal que les groupies cherchent à le séduire. Elle le regrettait parfois. Elle lui avait déjà reproché sa proximité avec certaines d’entre elles, le soir, après les concerts.
— Nous sommes célèbres maintenant, my love . Je suis identifié comme le « leader » du groupe et je dois jouer le jeu ! Flirter avec les fans en fait partie. Mais, ne t’inquiète pas, ça ne va jamais très loin ! Elles mouillent juste leurs petites culottes en s’imaginant des choses entre nous et je les laisse espérer ! avait-il répondu, serein.
Il avait raison. Entre eux, la relation était toujours au beau fixe. Quand les concerts le lui permettaient, il l’emmenait en week-end et ils faisaient longuement l’amour. Ce n’était pas le comportement d’un couple en phase de rupture.
Elle appuya sa tête contre le plexiglas du hublot. La Terre, sous l’appareil, était brune et de nombreux reliefs rythmaient le paysage. Elle avait eu un mal fou à caser dix jours de vacances dans son emploi du temps, mais c’était fait : après avoir joué la première partie du méga concert des Warriors, au stade d’Édimbourg, Steve et elle allaient se perdre dans les landes écossaises pour le plus romantique des voyages. Son reflet lui sourit, flottant sur un nuage. Elle reporta son attention vers l’intérieur de l’avion et se figea. Leslie et Steve mimaient de leurs lèvres quelques mots doux. Il lui souriait de cet air tendre qui avait fait chavirer son cœur un an, deux mois, six jours et trois heures auparavant.
— Hé ! Oh ! Je suis là ! s’exclama Juliette, d’une voix qu’elle souhaitait enjouée.
— Oui ! Ça, je ne suis pas près de l’oublier ! répondit-il en se retournant vers elle.
Cette phrase lui fit l’effet d’une gifle. Elle inspira une goulée d’air pressurisé et demanda :
— Que veux-tu dire par là ?
— Rien de plus ! Ne te fais pas des films !
Il allait remettre ses écouteurs, mais elle l’en empêcha.
— Vu le ton que tu emploies, je suis en droit de me poser des questions.
— Tu te les poses un peu tard, c’est tout.
Sa gorge tremblait, mais elle poursuivit :
— Vas-y ! Dis ce que tu as sur le cœur, je ne comprends pas de quoi tu parles !
— J’ai sur le cœur que je n’avais pas forcément envie de traîner dix jours en Écosse par exemple.
— Tu as préparé le voyage avec moi, tu avais l’air enthousiaste.
— Il n’a jamais été question de partir aujourd’hui ! Tu te rends compte que tu m’as annoncé la bonne nouvelle il y a à peine deux jours ?
— Mais, comment peux-tu… ?
La voix suave de l’hôtesse leur demanda d’attacher leur ceinture en raison d’une zone de turbulences à l’atterrissage.
Effectivement, on peut appeler ça une zone de turbulences ! pensa Juliette.
Les mouvements inquiétants de l’avion en lutte avec le vent latéral étaient en parfait accord avec ce qu’elle ressentait : ça secouait, tombait dans des trous d’air en faisant remonter son estomac jusque dans sa gorge. L’appareil se posa violemment et freina à mort en bout de piste. Les paroles de Steve résonnaient dans sa tête. Ils n’en avaient pas fini. Ils sortirent de la carlingue et s’engouffrèrent dans l’aéroport pour récupérer les bagages. Le tapis roulant était immobile et elle en profita pour reprendre leur conversation houleuse ; elle entendit presque la sonnerie annonçant le deuxième round :
— Je pensais que tu aimerais la surprise.
— Tu m’as mis devant le fait accompli, comme d’habitude !
Il avait entendu la cloche lui aussi, de toute évidence. Juliette bégayait de stupeur, les paroles de son compagnon la déstabilisaient.
— Mais enfin, Stéphane, j’imaginais que ça te ferait plaisir. Tu as travaillé dur toute l’année, ça fait un an que vous enchaînez les concerts dans toute la France, tu as besoin d’une pause ! Je pensais que ça nous ferait du bien de nous retrouver un peu tous les deux.
— Et tu ne me demandes même pas mon avis ?
— Je peux tout annuler, ce n’est pas dans mes habitudes de t’imposer mes idées.
— Tu en es sûre ? Tu ne te rends pas compte que tu me saoules, toujours derrière mon dos, à tout gérer. Je n’en peux plus ! J’ai besoin de respirer. Tu restreins tous mes mouvements ; tu finiras par sécher ma créativité, tu comprends ?
Malgré ses efforts pour les contenir, les larmes troublaient la vision de la jeune femme. Ses mains tremblaient. Aucun des autres membres du groupe n’avait ouvert la bouche. Ils semblaient plutôt impatients de conclure.
— Mais, si je t’étouffe à ce point, pourquoi n’es-tu pas parti ?
— Parce que, sans toi, les Tartans seraient toujours un petit orchestre qui joue le vendredi soir au Fergus ou au William Wallace. Voilà pourquoi !
Le tapis roulant s’ébranla et les valises de toutes les couleurs circulèrent sur le serpent de caoutchouc grinçant.
— Tu veux dire que tu restes avec moi par intérêt ? demanda-t-elle, à peine audible.
— Non, par gratitude ! avoua-t-il doucement.
Il prit conscience, en même temps, de la cruauté de ce qu’il venait de dire et tenta de la retenir par le bras. Elle le lui arracha violemment.
— Attends ! Ce n’est pas ce que je voulais dire…
— Au contraire, je comprends mieux. Tu sais quoi ? Tu vas devoir te démerder tout seul, my love , parce que je ne souhaite pas t’empêcher de respirer l’air vicié qui circule entre les gros seins de Leslie. Vas-y, prend ton pied ! Je n’ai plus rien à faire avec vous. Goodbye!
Elle attrapa sa valise et s’enfuit vers l’extérieur du petit aéroport. Elle entendit la voix de Charlène :
— C’est ça ! Casse-toi, la rombière !
Et celle d’Angus :
— La ferme, Charlène ! Ou je te remets dans l’avion !
Juliette fit une pause au distributeur de billets installé à la sortie. Elle retira 250 livres sterling, qu’elle eut du mal à saisir tant ses mains tremblaient, et se dirigea vers la gare des bus pour rejoindre le centre-ville où se trouvait l’hôtel. Elle avait tout vérifié avant le départ et connaissait le numéro du bus ainsi que le nom de l’arrêt où elle devait descendre. Elle ne voulait pas rester une minute de plus dans l’aéroport. Pour les décisions importantes, elle verrait plus tard. Pour l’instant, elle se contentait d’avoir mal. Elle entendit le bruit de pas dans son dos. Steve saisit fermement son bras, l’obligeant à se retourner.
— Juliette, où vas-tu ? Attends-nous !
La colère prenait le dessus sur la stupeur. Les yeux de Juliette étaient secs à présent. Elle lui fit face sans tenir compte de son regard suppliant.
— Je crois que tu as suffisamment exprimé ta gratitude. Je t’en remercie, c’était très agréable ! Je vous souhaite le plus grand des succès. J’aurais toujours en mémoire que c’est un peu grâce à moi, mais, vois-tu, c’est ici que nos chemins se séparent. J’espère que Leslie t’apportera toute la créativité dont tu as besoin et je lui souhaite bien du courage !
Steve avait pâli. Il ne s’attendait pas à une réaction aussi vive. Qu’imaginait-il ? Que le dragon se transformerait en carpette ? Il était trop tard pour élaborer une stratégie, il devait vider son sac.
Il redressa la tête, comme un boxeur reprenant le combat après avoir été sonné.
— Putain ! Mais jamais tu ne penses aux autres quand tu décides quelque chose ? C’est toujours comme ça avec toi : pas de discussion !
C’était exactement ce dont elle avait besoin : la rage. Et il la lui servait sur un plateau d’argent.
— Et je suis censée attendre combien de temps avant que tu retrouves tes couilles ? Tu crèves d’envie de me larguer pour baiser ta greluche à gros seins, alors profite de l’occasion que je t’offre, au lieu de pleurnicher !
Il n’avait jamais entendu des mots aussi vulgaires dans la bouche de sa compagne et il en perdit toute son assurance.
— Mais, Juliette, je…
À court d’arguments, Steve se tut. Elle reprit son chemin avec détermination. Elle l’entendit tout de même articuler :
— Mais c’est toi qui as les coordonnées de l’hôtel, je ne sais pas où c’est, moi !
La colère n’allait pas tarder à se retourner contre elle. Elle n’avait qu’une envie : lui balancer une énorme gifle qui lui ferait aussi mal que ce qu’elle endurait. Elle lui répondit froidement.
— Eh oui, mon chéri ! Si tu avais écouté tout ce que je t’ai dit à propos de notre séjour ici, tu saurais où te rendre. Mais comme tu n’en avais rien à foutre, tu es dans la merde. Il va falloir apprendre à vivre sans moi, et ça commence tout de suite !
Elle le laissa les bras ballants. Ses paroles s’évaporaient dans le bruit métallique des roulettes de sa valise. Elle s’en voulait de n’avoir rien vu venir, ni sa lassitude ni sa muflerie ! Elle grimpa sans hésiter dans le bus numéro 100, fixant obstinément la rue qui s’étirait devant elle.
Steve regarda l’autocar s’éloigner jusqu’à ce que ce ne soit plus qu’un pixel non identifiable parmi les autres. Le reste des Tartans et leurs fans le rejoignirent quelques minutes plus tard. Ils étaient dans la mouise, sans hôtel, sans les coordonnées des Warriors, sans rien savoir du programme ni des rendez-vous qui les attendaient dans les prochains jours. Cheryl, la quatrième groupie, la copine attitrée de Matthew, le batteur, rompit le silence de sa voix de poissonnière :
— On va où, maintenant ? On prend un taxi pour se rendre à l’hôtel ?
— Ta gueule ! répondirent tous les autres en chœur.
2 – Édimbourg


Juliette ne savait quoi répondre à l’hôtesse d’accueil. Premièrement, parce qu’elle n’avait pas compris un traître mot de ce qu’elle venait de dire. Pourtant, elle s’exprimait en anglais avec aisance, mais, là, elle n’était même pas sûre que la fille, qui lui tendait le plus éclatant des sourires, parlait la langue de Shakespeare. Deuxièmement, elle se doutait qu’on lui demanderait ce qu’elle comptait faire des deux chambres supplémentaires qu’elle avait réservées et elle n’avait pas envie de répondre à cette question. Elle doutait que Steve soit capable de se souvenir du nom de l’hôtel, malgré la bonne dizaine de fois où elle l’avait mentionné. Et cette question en amenait une autre : passerait-elle l’éponge s’il y parvenait ? Elle était encore la seule manager du groupe et sa séparation d’avec Steve les mettait tous dans la panade.
Devant son air dubitatif, l’hôtesse répéta plus lentement sa question, en détachant bien les syllabes. C’était de l’anglais, mais la langue semblait se faufiler entre des rochers et de la mousse.
— Oui, je garde les chambres. Ils arriveront plus tard, répondit-elle dans la même langue, les rochers et la mousse en moins.
La jeune femme, une jolie brune aux grands yeux bleus et taches de rousseur, lui tendit les clefs et lui expliqua où elle devait aller. Juliette commanda un scottish breakfast pour le lendemain, sans savoir ce que c’était, puis elle saisit sa valise et prit l’ascenseur pour le premier étage. La chambre était spacieuse et lumineuse, mais la vue, depuis la fenêtre, ne valait pas qu’on s’y attarde. Elle se débarrassa de sa veste et s’assit sur le lit moelleux. Ses oreilles bourdonnaient de colère, mais elle ressentait déjà le contrecoup de sa rupture : le silence. Un silence souligné par le ronronnement de la VMC. Elle avait fermé une zone de son esprit, celle où siégeaient la culpabilité, le remords et le regret. C’était encore trop tôt pour l’ouvrir. Mais comment allait-elle meubler les prochaines heures ? Elle défit sa valise et constata que les choses n’étaient pas si simples. Elle n’avait pas prévu de faire bagage à part. Sa trousse de toilette était avec les affaires de Steve. Heureusement, elle avait trié les vêtements et les siens étaient bien là. Le gros pull de Steve aussi. Elle résista à l’envie d’enfouir son nez dedans et de respirer le parfum tant aimé. Non, il fallait qu’elle réagisse. Il lui fallait des objectifs simples et des engagements à court terme : se refaire un nécessaire de toilette.
L’hôtel était proche de Princes Street, une grande artère bordée de boutiques. L’enseigne « Boots » rappela à Juliette ses vacances en Angleterre, quand elle était ado. Le magasin ressemblait plus à une pharmacie que dans son souvenir, mais il était parfait pour ce qu’elle cherchait. Elle décida de se faire plaisir : la journée avait mal commencé, elle avait besoin de réconfort ! Elle trouva une adorable pochette fleurie de chez Laura Ashley, qu’elle remplit de gel douche au parfum de cannelle, produits de maquillage, brosse à cheveux, pince à épiler et tout un tas d’articles aux senteurs délicieuses. Elle acheta aussi quelques magazines en cas d’insomnie, des pommes pour tromper la faim due au stress et une écharpe écossaise au tartan – ce mot lui faisait mal – rouge et marine, parce qu’il faisait dix degrés de moins qu’à Paris. Au moment de sortir, elle croisa un présentoir de fudges aux noix et une pyramide de scottish shortbreads . Elle revint sur ses pas, acheta un gros cabas et le remplit de chocolats, de caramels et de spécialités écossaises. C’était certainement une mauvaise idée, se dit-elle, mais les boutons qui ne manqueraient pas de fleurir sur son visage ne dérangeraient personne.
Il était environ 17 heures. Les gens sortaient du travail en costume et s’agglutinaient aux arrêts de bus qui longeaient l’avenue. Une pluie fine s’était mise à tomber, mais personne ne semblait l’avoir remarqué sauf elle, la Frenchie sans parapluie. Elle releva la capuche de son imperméable et prit la direction de l’hôtel. En route, elle croisa deux SDF assis à même le sol ; elle en eut des frissons : le vent, qui avait compliqué son atterrissage deux heures plus tôt, avait encore forci, les pauvres hères devaient être frigorifiés.
Quand rien ne va plus, le meilleur moyen de restaurer sa santé mentale, c’était de prendre soin des autres. Steve l’avait maintes fois accusée de faire cela par égoïsme plus que par générosité. Il avait sans doute raison, mais cet égoïsme ne faisait de mal à personne. Elle s’accroupit devant le premier vagabond. C’était un jeune garçon d’une vingtaine d’années, le visage rougi par le froid. Il portait un poncho de pluie qu’il avait étalé autour de lui. Elle lui demanda son nom :
— Brian, répondit-il.
— Si tu le veux, tu peux passer la nuit au chaud et prendre une douche ; ça te dit ?
Il lui renvoya un regard indigné, qu’elle mit un temps à comprendre, mais qui la fit rire.
— Ne t’inquiète pas, la seule chose que je te demande, c’est de ne pas semer la pagaille à l’hôtel. Mes amis ne sont pas venus et leur chambre est payée ; il n’y a aucun piège, lui dit-elle, de sa voix la plus rassurante.
Il hésita, puis se mit sur pied. Elle remarqua que ses chaussures en toile étaient détrempées, tout comme son jean, mais il était presque présentable.
— Merci, mais je préférerais que ce soit Jilly qui en profite ; elle est enrhumée et, les nuits dehors, c’est pas bon pour elle !
Encore une fois, elle eut besoin de temps pour raccorder les mots râpeux, sortis de la bouche du garçon, au velouté distingué de l’anglais traditionnel. C’était une musique nouvelle et elle allait devoir s’y habituer. Le SDF la regardait maintenant avec incompréhension. Il devait se demander quelle était cette déficiente mentale qui voulait l’inviter. Elle crut bon de lui sourire avant qu’il ne s’enfuie. Le silence avait assez duré.
— Pas de souci, tu es un gentil garçon et j’ai trois lits disponibles. Allons chercher ta copine !
— Trois lits ? Alors elle peut venir avec son amie ?
Cette fois, il appuya ses paroles par des gestes de mains. C’était amusant, mais utile.
— Oui ! Tu vas leur faire l’effet d’un prince charmant, ce soir ! Mais ton voisin, tu ne l’invites pas ?
— Il ne veut pas dormir à l’intérieur. Il a failli être enseveli sous un immeuble, depuis, il ne supporte que le ciel au-dessus de sa tête.
Sans attendre qu’elle comprenne, il traversa l’avenue, parlementa avec deux jeunes filles qui faisaient la manche à la sortie d’une supérette. Elles lui emboîtèrent le pas après s’être concertées longuement et il les lui présenta :
— Jilly et Mandy.
Elles regardèrent Juliette d’un air méfiant, mais la suivirent sans un mot. Dans le hall de l’hôtel, la réceptionniste sembla surprise de la qualité des amis de Juliette. Cette dernière réclama ses clefs le plus naturellement du monde et ils s’engouffrèrent tous les quatre dans l’ascenseur. Les filles s’installèrent ensemble dans une chambre et Brian dans l’autre.
— Si vous avez besoin de quelque chose, je suis dans la 110. Vous avez mangé ?
— Oui, on a avalé un sandwich tout à l’heure.
— Prenez ça, dit-elle en leur tendant le cabas. Si j’en viens à bout ce soir, je risque de finir aux urgences. C’est moins dangereux à trois.
Brian tardait à refermer sa porte. Il regarda intensément Juliette.
— Pourquoi vous faites ça ?
— Parce que ce serait très con que vous passiez la nuit dehors, au froid, alors que ces chambres sont payées et vides. Bonne soirée, reposez-vous, je vous réveille pour le petit déjeuner demain matin.
Elle n’attendit pas de merci. Elle n’avait pas fait ça pour eux, mais pour elle – finalement, Steve avait raison, elle n’était qu’une égoïste – et ça fonctionnait plutôt bien : elle se sentait utile et ça lui suffisait pour le moment. C’était également une façon de couper la route aux garçons : même s’ils se pointaient la bouche pleine de remords, elle ne pouvait pas faire machine arrière, les chambres n’étaient plus libres.
Elle commençait à avoir faim. Elle regretta sa boîte de fudges aux noix. Elle retrouva sa chambre, se doucha et se recomposa un visage serein. Il fallait qu’elle se change les idées. Rester enfermée entre ces quatre murs était la dernière des choses à faire. Elle reprit la direction du centre-ville. Elle avait repéré quelques rues parallèles à Princes Street, largement pourvues en pubs typiques. Elle fit la tournée des menus et opta pour un simple fish and chips au Milnes. La salle était comme elle aimait : plutôt sombre et chaleureuse, avec vue sur le bar. Comme c’était l’usage dans les pubs écossais, elle commanda une pinte de bière brune et son plat, puis elle prit place sur une banquette en cuir, face au comptoir. Elle était heureuse de pouvoir se perdre dans les reflets ambrés de son breuvage. Ce n’était pas dans ses habitudes de manger seule dans un restaurant et elle ne voulait pas penser à ce qu’elle ressentait. Elle se concentrait sur la musique : Ed Sheeran, le héros de l’année, dispensait sa voix de velours et ses riffs de guitare. Elle aimait bien ce chanteur à la bouille d’enfant, mais elle craignait les chansons trop sentimentales dans lesquelles il excellait. Pas de chance ! Le serveur venait à peine de poser un magnifique poisson pané, nageant dans un océan de frites, lorsque les premières mesures de Photograph résonnèrent, et, pour bien enfoncer la lame de ce tendre couteau, un couple d’amoureux s’installa à la table juste à côté. « Loving can hurt, loving can hurt sometimes » {1} : tous ses remparts s’effondrèrent sur cette simple phrase. Toutes les vérités qu’elle évitait obstinément d’affronter depuis l’aéroport lui remontaient aux yeux sous forme de marée lacrymale : du chagrin à l’état brut, du désespoir en barre. Elle était toute seule dans une ville inconnue à des milliers de kilomètres de toutes les personnes qui auraient pu la consoler. Comme si sa rupture ne suffisait pas ! Steve devait être en train de se taper sa poupée Barbie en se moquant bien de ce qu’elle devenait, comme s’il ne se doutait pas que sa désinvolture allait l’anéantir. Il savait combien elle l’aimait. Enfin, elle n’en était plus trop sûre. Sinon, comment ce salaud avait-il pu lui faire ça : venir en Écosse avec sa bimbo, sous ses yeux à elle, en imaginant qu’elle ne verrait rien. En admettant que l’annonce de leur voyage romantique était effectivement arrivée tardivement et qu’il n’avait pas envisagé sa venue en Écosse, il avait largement eu le temps de décommander sa copine. S’il ne l’avait pas fait, c’est qu’il la prenait, elle, pour une dinde. Cette conclusion lui fit encore plus mal. Non seulement il restait avec elle pour des raisons d’intérêt, mais en plus il la trompait en direct live. Les larmes dégoulinaient copieusement sur ses frites, son appétit s’était enfui avec sa belle assurance.
— Est-ce que ça va ? Le poisson ne vous plaît pas ? demanda quelqu’un avec un fort accent écossais.
Le serveur était devant elle, mais sa vue était si trouble qu’elle ne l’avait pas remarqué.
— Ça va, ne vous inquiétez pas.
Elle n’émit aucun son, contrairement à ce qu’elle espérait : sa voix était restée bloquée dans sa gorge, trop serrée pour laisser sortir quoi que ce soit, à part un filet d’air insuffisant pour garantir sa survie. Le serveur, intrigué par son exercice de mime, s’assit à ses côtés et renouvela sa question.
— Vous êtes sûre que tout va bien ?
Elle secoua la tête en réponse. Ça, au moins, ça ne demandait pas de faire intervenir sa respiration engluée par la mélancolie. Les sanglots agitaient convulsivement ses épaules, mais elle était silencieuse, ce qui était bien plus impressionnant.
— Ah, non ! Je ne supporte pas de voir une fille pleurer ! Parlez-moi, qu’est-ce qui ne va pas ?
Il avait posé sa main sur son épaule et elle aimait ce geste réconfortant. Elle ne distinguait pas bien son visage à travers le rideau de larmes et elle s’en moquait ; il était là, ça suffisait pour le moment. Il se leva quand son patron lui fit un signe derrière le comptoir.
— Ne bougez pas, je reviens.
Deux minutes après, il déposa plusieurs serviettes en papier devant elle, ainsi qu’un liquide doré, dont l’arôme parvint à ses narines bouchées avant que le verre ne touche la table. Elle se moucha bruyamment dans une serviette.
— Buvez ça ! Ça vous fera du bien et, s’il vous en faut un deuxième, faites-moi signe. Je finis mon service dans une demi-heure. Après, je viendrais vous voir et vous me raconterez votre histoire, je suis sûr que ce n’est pas si grave.
Il fit un pas en avant, stoppa net et se retourna vers elle.
— Désolé, j’espère que personne n’est mort dans votre mésaventure ?
Elle renifla et esquissa un sourire.
— Non, vous pouvez partir tranquille.
Sans réfléchir, elle trempa les lèvres dans le breuvage. Du whisky. Il n’avait pas grand-chose à voir avec celui qu’elle mélangeait parfois à son Coca. Une saveur fumée envahit son palais et y resta fixée longtemps après qu’elle eut avalé sa première gorgée. Ça brûlait, ça chauffait et ça lui fit du bien. Elle finit son verre rapidement et, sans qu’elle n’ait rien à dire, un second fut posé devant elle. Elle ne se demanda pas quelles étaient les intentions du serveur, elle n’en avait rien à faire. L’alcool la réconfortait, l’enveloppait de ses effluves de lande battue par les vents. Elle ne comprit qu’à cet instant qu’elle se trouvait en Écosse, le pays de ses fantasmes romantiques d’adolescente. Certes, la musique n’était pas celle des cornemuses, mais l’ambiance du pub donnait le change : l’atmosphère feutrée, le rire puissant des hommes accoudés au comptoir, la machine à sous abandonnée au profit de l’écran lumineux des portables, la cible d’un jeu de fléchette accrochée dans un coin sans passage, les vieilles publicités de bières qui recouvraient le mur près d’elle. Elle s’était tant réjouie en préparant ce voyage, imaginant parcourir ces paysages, main dans la main avec son ami. Un troisième verre fut apporté sur la table et la banquette se gonfla quand le serveur prit place à côté d’elle. Il posa sa pinte de bière et se présenta :
— Alistair, mais tout le monde m’appelle Ali !
Elle serra la main qu’il lui tendit.
— Juliette, mais personne ne m’appelle Julie !
— Nice to meet you! Vous êtes française, je parie.
— Bravo, vous êtes perspicace. Santé !
Ils choquèrent leurs verres et le silence retomba.
— Vous savez, moi, quand ça ne va pas, je raconte mon histoire à un copain et je me saoule. C’est un peu comme si je vidais un plat. Après, je le nettoie et on n’en parle plus !
Elle ne répondit pas.
— Je vous promets que ça marche et, si vous êtes saoule, je veillerai à ce que vous rentriez à votre hôtel en un seul morceau ! D’ailleurs, donnez-moi tout de suite son nom, parce que, parfois, l’alcool fait tout oublier.
— Haymarket, chambre 110 !
— OK, maintenant racontez-moi d’où viennent ces larmes.
Juliette le voyait distinctement pour la première fois. Il avait un beau sourire, des yeux clairs, mais l’éclairage tamisé ne permettait pas d’en identifier la couleur exacte. Ses cheveux châtains étaient rassemblés en une queue-de-cheval et descendaient bas dans son dos. Il portait une barbe courte, travaillée avec style. Elle se sentait en confiance avec lui, sans qu’elle sût dire pourquoi.
— Je viens de me séparer de mon fiancé.
— Il vous a quittée ?
— Non, c’est moi qui suis partie ; j’ai compris qu’il me trompait.
— Premier point positif : vous n’êtes pas la victime, vous êtes celle qui prend les décisions, vous êtes plus forte que vous le croyez !
— Il restait avec moi par intérêt !
— C’est donc qu’il avait besoin de vous, et pas le contraire ; il ne vous manquera pas très longtemps !
Elle ne put réprimer un sourire.
— Vous sortez d’un stage de pensée positive ?
— Non, je ne fais que reformuler vos phrases ! Vous allez voir, vous allez vite remonter la pente.
— Je l’aimais !
— Vous le dites déjà au passé !
Le sourire de Juliette s’élargit. Cet homme était une bénédiction. Elle le comprenait plus facilement que ceux qui s’étaient adressés à elle jusqu’à présent. Il avait réussi à la faire rire, aujourd’hui, c’était un miracle. Elle but une longue gorgée de whisky et la laissa lui brûler les papilles avant de l’avaler. Il descendit la moitié de sa pinte en un coup, puis la dévisagea à nouveau, l’invitant à continuer sa confession.
— C’est difficile, confia-t-elle.
— Mais ce n’est pas impossible. Qu’est-ce qui vous plaisait chez ce type ?
Bonne question, se dit-elle, je ne me la suis jamais posée.
— Son enthousiasme, son courage, sa musique.
— Aïe, les musiciens ne sont pas les plus faciles à oublier ! Vous êtes vraiment costaud ! Comment l’avez-vous rencontré ? demanda-t-il après avoir refait le plein de son immense verre et déposé un autre whisky devant elle.
— Stéphane est entré un matin dans mon bureau du conseil général. Je travaille au service culturel. Il venait solliciter un financement pour organiser un concert géant : un spectacle qui intégrerait toutes les écoles de musique, de théâtre, de danse, les bandes de jeunes qui faisaient du rap ou du hip-hop en bas de leur immeuble, ceux qui dansaient classique dans les beaux quartiers ou salsa dans les caves, les groupes de hard rock, de pop et sans oublier ceux qui faisaient de la musique médiévale. Il voulait rassembler en une soirée, sur une même scène, des personnes qui passaient la majeure partie de leur temps à se chercher de bonnes raisons de se taper dessus !
— Le côté rêveur ! plaisanta-t-il.
L’alcool faisait son effet sournois, séchant ses larmes et libérant sa parole.
— C’est ce que je m’étais dit. Il s’était arrangé pour contourner la secrétaire qui, pour ne pas me surcharger de travail, élimine les propositions fantaisistes. Grâce à un de ses amis, son dossier s’est retrouvé sur mon bureau. Il est prof de musique dans un collège. Je l’ai pris pour un Bisounours. C’était une belle histoire, mais, tu parles, d’après moi, à part convoquer trois escadrons de police pour faire régner l’ordre, ce n’était pas envisageable. Et puis, il est arrivé, avec ses yeux d’ange et son sourire. J’ai fondu. Son dossier était bien ficelé, et il y croyait tellement qu’il m’a transmis sa confiance.
— Et ça a marché ?
— Mieux que ça ! Les jeunes ont fini par échanger leurs numéros de téléphone, ceux des beaux quartiers avec ceux des pires banlieues. La violence a considérablement baissé après ça.
— Et vous vous êtes mise à être fière de lui, n’est-ce pas ?
— Je l’admirais. C’est fou, non ? Imaginer un événement comme celui-là et parvenir à changer les gens, à changer la ville. Il fallait oser !
— Vous lui avez sauté dessus en sortant du bureau ?
Ali était un garçon charmant. Elle se laissa aller comme s’il était un vieux pote.
— Pas du tout. Ça a duré très longtemps. Il m’a invitée à venir aux répétitions. J’adorais le calme et la douceur avec laquelle il parlait à ses élèves. Il ne cédait pas sur grand-chose et savait imposer ses idées à des jeunes réputés pour être particulièrement retors. Il écoutait leur point de vue, les laissait développer et recadrait le tout dans les limites qu’il leur avait fixées. Et ça marchait.
— Ça ne me dit toujours pas comment il vous a chopée !
Elle pouffa comme une adolescente. Son rire s’échappait hors de son contrôle.
— Ce n’était pas simple. Il vivait en coloc avec les autres membres du groupe, alors, pas question de bai… de se rencontrer chez lui. Le soir du spectacle, il a voulu que je monte sur scène pour me remercier et, quand nous nous sommes retrouvés seuls en coulisse, il m’a embrassée.
— C’est tout ?
— Mais enfin, je ne suis pas une salo… une fille facile. J’ai pensé que c’était dans le feu de l’action et que ça ne se reproduirait pas. Je ne vous ai pas dit, mais Steve et moi, c’est comme…
Elle s’interrompit pour trouver la meilleure comparaison, les yeux levés vers le plafond où un billet de banque était fiché dans une des fentes de la poutre.
— Vous les ramassez de temps en temps ?
Ali fronça les sourcils : il ne saisissait pas à quoi elle faisait allusion. Elle comprit et explosa d’un rire bruyant.
— Non, je parle des billets dans la planche, là-haut !
Alistair se leva et revint quelques secondes plus tard avec une bouteille d’eau et un grand verre. Il le remplit et le poussa devant elle.
— Vous feriez mieux de boire ça avant d’être complètement bourrée.
— Il faudrait savoir ! Vous voulez que je nettoie mon assiette ou pas ?
— Je préférerais ne pas avoir à vous porter jusqu’à Haymarket, je n’ai pas de voiture. Et puis, ce n’est pas la peine de vous rendre malade. À mon avis, vous allez avoir mal à la tête. Mais vous me racontiez votre première nuit !
— Non, non, non ! Je vous disais que Steve et moi, nous étions aussi assortis qu’une carafe en cristal et une machine à café, un persan et un chat de gouttière, une Ferrari et une Bentley, un…
— OK ! Pourquoi une Ferrari, pourquoi une Bentley ?
— Lui, c’est un modèle prestigieux, rapide, racé, avec un design de folie. Tout le monde se retourne sur son passage ! Moi, je suis la Bentley, fiable, discrète, classique. C’est un musicien, un artiste. Regardez-moi, je suis une gratte-papier, enfermée dans un beau bureau !
— C’est important ?
Elle but son grand verre d’eau et prit conscience qu’elle avait soif. Elle ne voulait pas que l’ivresse s’en aille. Elle était bien dans son flou intérieur. Les confidences sortaient de sa bouche sans qu’elle ait à réfléchir et ça lui faisait du bien.
— Une fois, je l’ai suivi à une soirée, avec son groupe. Il y a une des tartes qui a dit « non, mais, où il a dégoté une rombière pareille, sérieux, c’est une bonne sœur ou quoi ? ». Vous imaginez ? Une bonne sœur !
Ali la balaya du regard.
— Il faut reconnaître que vous n’êtes pas fringuée comme une couverture de Vogue, mais de là à vous traiter de nonne ! Et alors, dites-moi comment il a fait pour vous serrer.
— Comme tout le monde, il m’a raccompagnée chez moi et il a eu la confirmation que je n’étais pas une nonne. Ha, ha !
— Je m’attendais à quelque chose de plus romantique. Il n’est pas si extraordinaire que ça !
— C’est quand même un bon coup ! lâcha-t-elle, sans pouvoir retenir ses paroles.
Le whisky tapait fort dans sa tête.
— Pourquoi pourriez-vous regretter ce type ?
— C’est le seul homme avec lequel je partageais vraiment des choses. Vous savez, souvent, on vit côte à côte, mais, en définitive, on n’a pas grand-chose en commun. Avec lui, c’était l’inverse, on vivait vraiment ensemble.
— Mais il vous trompait et vous l’ignoriez ? Il ne partageait pas tout, apparemment !
— Comment savoir !
— Si vous ne vous en doutiez pas, vous ne l’auriez pas quitté aussi vite. Bien sûr que vous saviez ! Il a juste dû faire quelque chose qui ne vous laissait plus la possibilité de fermer les yeux.
Juliette le fixa. Lisait-il dans ses pensées, était-il voyant ? Elle le questionna de son regard vitreux. Il poursuivit.
— Ce n’est pas difficile à deviner. Vous étiez proches, me dites-vous, vous avez donc constaté, à un moment ou un autre, que quelqu’un lui tournait la tête, mais, comme vous êtes compréhensive, vous attendiez que ce soit lui qui aborde le sujet. Ce n’est jamais très classe de faire une scène de jalousie pour rien. Aujourd’hui, il a fait quelque chose qui vous a collé la vérité en face, et sans ménagement, je présume, à voir votre état. Maintenant, vous regrettez de n’avoir pas réagi plus tôt, je me trompe ?
— C’est exact ! Je ne voulais pas deviner ce qui se passait.
— C’est humain. Il joue quoi, comme musique ? Du pipeau, du violoncelle ?
Le whisky commençait à faire légèrement tanguer le décor, cette fois, c’était sûr, elle était saoule.
— C’est ça le problème, vous voyez. Vous ne pouvez pas m’imaginer avec autre chose qu’un musicien classique ! Je sais, j’ai l’air classique ! Non, il joue du violon, de la guitare et il chante dans un groupe de rock, il est venu faire la première partie des Warriors !
— Sans déc ? Vous, avec un rockeur hirsute ? Là, vous me surprenez. Vous êtes encore plus forte que je ne le croyais ! Je parie que c’est une blonde avec de gros lolos qui l’a fait craquer. Ils sont tous avec ce genre de fille, ça fait partie de la panoplie !
— Non, elle est brune. Mais, pour le reste, tout est exact.
— Alors, c’est un vrai con. Vous avez eu raison de vous barrer ! Franchement, c’est d’un commun ! Vous êtes classieuse. C’était plutôt original de se taper une fille comme vous, au lieu de la même pétasse que tous les autres ! Allez, ne pleurez plus. C’est une nouvelle vie qui commence et vous méritez mieux qu’un type qui n’est pas capable de résister à la mode !
Ils trinquèrent et l’univers autour d’elle devint de moins en moins précis. Elle entendit la cloche du bar sonner l’heure de fermeture.
* * *
Les filles avaient insisté pour dormir au Marriott, juste à côté de l’aéroport. Steve aurait préféré un établissement plus typique dans le centre, pour découvrir la ville, mais Cheryl avait déclaré : « de toute façon, je sais très bien ce que l’on va faire, et pour ça, pas la peine d’aller se balader dans un vieux château ». Le reste du groupe avait approuvé avec des regards d’adolescents lubriques. Ils avaient donc pris quatre chambres dans cet hôtel, tout de verre et de béton brut. Les chambres, spacieuses, ressemblaient à toutes les autres, dans un établissement de ce genre : impersonnelles.
C’était la première fois que Steve se retrouvait seul avec Leslie et il avait besoin de temps pour digérer les derniers événements. Mais la jeune femme était déjà passablement excitée. Il ne savait pas ce que les « tartanes » s’étaient raconté pendant qu’il essayait de remettre de l’ordre dans son voyage, mais elle n’avait pas l’air d’une fille qui avait envie de débriefer la situation. À peine avait-il refermé la porte, qu’elle sauta sur le lit en enlevant son T-shirt. N’était-ce pas ce qu’il reprochait à Juliette, le manque de spontanéité ? Eh bien, il était servi ! Il s’approcha de son corps et elle l’attira à lui sans ménagement. Il fit taire son envie de partir en courant et lui arracha sauvagement son jean. Il était un amant délicat et attentif, mais cette fille réveillait la brute qui sommeillait en lui. Il était récemment entré dans le cercle fermé des rockeurs et du show-biz, il était temps qu’il se comporte en tant que tel. Ce n’était pas bien difficile, Leslie était nue devant lui, offerte. Son corps avait tout ce dont un homme pouvait rêver : une peau douce et parfumée, un visage d’ange, une taille fine, de longues jambes qui se rejoignaient en un sexe parfaitement imberbe, et surtout, une paire de seins hors du commun. Il s’attaqua à eux et y enfouit sa tête. La voix de Juliette résonna dans son esprit « respirer l’air vicié ». Oui, c’était exactement ça ! Leslie était voluptueuse, enthousiaste, pas besoin d’y mettre les formes. Il la pénétra sans préliminaires et elle en voulait plus. Elle se tortillait comme un petit animal pris au piège, en lui balançant des répliques de film porno, qui avaient le don de l’exciter. Il avait envie de la pilonner, de la fendre en deux. Il se sentait libéré. Il pouvait enfin exprimer librement les pulsions que Juliette tempérait depuis plus d’un an. Jamais il n’aurait osé la secouer comme ça, sans égards. Leslie commença à couiner, doucement d’abord, puis de plus en plus fort. Il n’avait jamais fait jouir une fille aussi vite.
Est-ce que je la fais vraiment jouir aussi fort ou est-ce qu’elle en rajoute ? le questionna une voix intérieure, dans le feu de l’action. Pourquoi est-ce que je doute de moi ? Oui, pourquoi ? Elle jouit fort parce qu’elle vient de se faire tringler par le guitariste du futur meilleur groupe de rock français, voilà tout !
Il la retourna et la prit en levrette, comme un chien, enfin surtout comme une chienne. Il était en nage, s’agrippant à la hanche et l’épaule de Leslie. Le plaisir montait vite et il explosa fort et longtemps. Il laissa écouler toute sa rage en elle. Quand il eut fini, il se retira, ôta le préservatif qu’elle lui avait enfilé à la hâte et le jeta à la poubelle. Puis, sans un geste tendre, comme un vrai salaud , pensa-t-il, prit la direction de la salle de bains pour s’isoler sous la douche. Avant qu’il entre dans la grande cabine, tapissée de faïence beige, elle téléphona à une amie :
— On l’a fait ! Ouiiiiii ! Il est trop bon…
Il ne souhaitait pas entendre la suite. Il laissa l’eau brûlante réchauffer sa nuque et le détendre. Il ne savait pas quoi penser de ce qu’il venait de faire et ne voulait pas perdre son temps à y réfléchir. Il ignorait toujours comment retrouver Jake MacArthur, quand arriver au stadium pour faire les balances, et si Juliette avait commandé sur place une sono et l’ingénieur du son qui va avec. Le concert avait lieu le lendemain soir et rien n’était prêt. Il n’avait pas de planning, pas de numéro de téléphone ou d’adresse, et il se doutait bien que Jake n’avait pas de coordonnées dans le bottin. Celui-ci était d’Édimbourg, il habitait ici et ne séjournait certainement pas à l’hôtel, ce qui rendait la tâche impossible. Steve avait dû laisser une trentaine de messages sur le portable de Juliette, mais elle l’avait coupé ; il était peu probable qu’une ville comme Édimbourg ait des hôtels hors réseau. Il était 17 heures, on était vendredi soir et il y avait peu de chance que la secrétaire de Juliette soit encore à son bureau, mais il lui fallait essayer. À cet instant, la porte s’ouvrit et Leslie vint le rejoindre, se frottant contre lui comme une chatte. Ses mains s’étaient emparées des bijoux de la couronne, la bouche de la jeune femme était sur celle de Steve et le buvait goulûment : il était temps de lui donner ce qu’elle était venue chercher.
Comme il s’y attendait, la sonnerie du téléphone se perdit dans le réseau de fils du conseil général sans personne pour décrocher. Un répondeur lui donna les heures d’ouverture le lundi suivant. C’était foutu ! Sans ces infos, lundi, ils seraient certainement dans l’avion du retour, grillés à vie ! Ils seraient connus pour être le groupe qui ne s’était pas présenté sur scène, parce qu’ils avaient perdu les coordonnées téléphoniques de Jake MacArthur, le leader des Warriors ; le meilleur groupe du moment, le plus influent et le plus gros vendeur d’albums dans le monde, rien que ça ! La honte ! Et il aurait le reste de sa vie pour raser les murs. Il appela la réception :
— Pourriez-vous me dire où se tiendra le concert des Warriors, demain soir, et à quelle heure ?
— Bien sûr, j’y serais. La première partie est à 20 heures, et les Warriors seront sur scène une heure après. C’est au stade de Murrayfield.
— Et qui est en première partie ? risqua-t-il.
— Pas la moindre idée. Tout le monde vient voir Jake. Les autres, on s’en fout un peu ! Mais je peux me renseigner si vous voulez ?
— Ça ira, merci !
Voilà ! Il avait besoin que quelqu’un le remette à sa place, c’était fait ! Il retouchait terre. Leslie était enfin endormie. Il s’assit délicatement près d’elle et la contempla en silence, un sourire idiot aux lèvres.
Cette fille est insatiable , songea-t-il, une vraie machine à baiser . Mes couilles ont diminué de moitié, elle m’a littéralement vidé. Il faut que je me régénère avant son réveil, sinon, je vais y laisser ma peau ! Enfin ! Demain, je ne serais peut-être plus la rockstar dont elle rêve !
Mais avant de sombrer dans un sommeil réparateur, il avait besoin de discuter avec ses amis pour décider de ce qui suivrait. Ça n’allait pas être facile sans Juliette. Elle savait, mieux que personne, les rendre attentifs. Avec elle, ils se tenaient à carreau et on pouvait travailler sérieusement. Il les appela sur leur portable, mais aucun ne répondit. Il revint vers le lit, secoua Leslie doucement, il voulait la réveiller, mais pas trop !
— S’il te plaît, téléphone à tes copines et dis-leur de faire descendre les gars dans le salon, je les attends et c’est un ordre !
* * *
— Putain, il est 13 heures ! Je dois prendre une douche, je suis à la bourre !
La mer où Juliette flottait s’agita fortement. Une voix d’homme lui vrilla les tympans et elle se retourna en grognant. Elle eut juste le temps d’apercevoir une paire de fesses au-dessus de belles jambes velues. Le jour était prisonnier des rideaux, mais la lumière, même faible, éblouissait son cerveau fatigué, l’empêchant de bien voir. Elle n’arrivait pas à aligner deux pensées cohérentes. Où était-elle ? À qui étaient ces fesses ? Pourquoi avait-elle si mal à la tête ?
L’eau de la douche s’arrêta de couler. Elle entendit le choc sourd de pieds nus sur le carrelage et la silhouette était de retour. Un inconnu aux cheveux longs, très longs même, une serviette maladroitement nouée autour de la taille, lui fit face et la serviette tomba dès qu’il rentra dans la chambre. Pas de doutes, c’était un homme, et, comme il n’avait pas l’air désolé de le lui montrer, il fallait en déduire qu’ils avaient dû coucher ensemble. Elle bougea un peu le bassin pour analyser ses sensations dans la zone concernée, mais elle ne sentit pas le léger échauffement des lendemains de luxure. Bizarre ! Il fallait absolument qu’elle en sache plus. Le garçon était en train de s’habiller et, à la vitesse où il allait, il ne tarderait pas à s’enfuir. La voix qui sortit de sa gorge était celle d’un vieux fumeur, en phase terminale de longue maladie.
— T’es qui ? On a… tous les deux ?
Il vint s’asseoir à la tête du lit pour enfiler ses chaussettes. Elle lui trouva de beaux pieds.
— Je n’ai pas pour habitude de me taper des filles inconscientes ! J’aime bien que ma partenaire participe un peu, si tu vois ce que je veux dire ! Tu ne te rappelles pas, hier, quand tu as fait du trapèze dans la boîte de strip-tease ?
Juliette fronça les sourcils, il y avait un décalage entre les phrases du jeune homme et ce que son cerveau était capable d’assimiler. Elle ne se souvenait de rien, mais un vent de panique commençait à souffler, créant des tourbillons dans le vide de sa mémoire.
— Je déconne ! Non. On a discuté, tu m’as raconté ta mésaventure, attention, ce souvenir aussi va revenir et ça va te faire mal, mais le plus dur est passé. On a bu des coups, au passage, t’as une sacrée descente, et je t’ai raccompagnée ici. Le problème, c’est que tu m’as demandé d’attendre que tu t’endormes pour partir et que je me suis assoupi moi aussi !
— Pourquoi tu es nu alors ?
— Parce que c’est beaucoup plus pratique pour se laver. Je suis désolé, Juliette, je suis pas en avance, je vais te laisser. Appelle au pub quand tu veux ou passe. J’y vais. À plus !
Il plaqua une bise sur le front de Juliette et disparut dans un bruit de porte frottant sur la moquette.
Juliette s’avisa alors qu’elle était nue, ou presque, elle n’avait que sa culotte. Elle se traîna jusqu’à la bouilloire qu’elle remplit d’eau et mit à chauffer. Il était trop tard pour descendre prendre un petit déjeuner. Un goût désagréable dans la bouche lui fit penser qu’elle avait vomi, et un paquet de linge, entassé sur le sol de la salle de bains, le lui confirma. Mon Dieu, elle n’y avait pas été de main morte ! Les morceaux de la journée de la veille lui revenaient petit à petit. Alistair avait raison, ça faisait mal.
À la deuxième tasse de thé, son esprit s’éclaircit. Elle prit son ordinateur et envoya un mail à Steve. Elle avait pitié du groupe. Elle lui transmit toutes les infos importantes pour que le concert ait lieu dans de bonnes conditions. Jake lui confirma, au téléphone, que sa propre sono était à leur disposition, dans la mesure où ils se pointaient à temps pour faire la balance. Elle ne fit aucun effort pour trouver une excuse plausible à leur absence de la veille, à la petite fête que les Warriors avaient donnée en leur honneur. La voix de l’Écossais lui laissa penser qu’il n’était pas près d’oublier la déconvenue. Bien fait pour eux !
Elle appuya sur la touche « envoyer » et elle eut en même temps l’impression de reprendre sa liberté. C’était fini, elle n’était plus le manager des Tartans, sa mission était terminée. Ce n’était pas son univers, se dit-elle, elle n’avait rien à faire au milieu d’une bande de musiciens déjantés. Ils ne l’avaient jamais aimée, de toute manière. Steve mis à part, et encore. Quand elle s’était mise en couple avec le chanteur, les autres avaient pris ça pour une blague, ils n’avaient pas pensé une seconde que la relation serait durable. Les premiers désaccords étaient vite arrivés. Entre Angus, qui voulait absolument porter un kilt sur scène, au risque d’être ridicule – il avait déclenché l’hilarité générale la première fois qu’il avait débarqué aux répétitions, vêtu de la sorte – et Matthew, qui buvait déraisonnablement pendant les concerts, elle avait fini par adopter avec eux l’attitude d’un gardien de pensionnat. Le pire de tous était Mick. Le bassiste se comportait comme un adolescent ; il était insolent, dédaigneux et ne ratait aucune occasion de lui mettre des bâtons dans les roues. Être la petite amie d’un des membres du groupe compliquait tout. Non, elle n’était pas faite pour ce monde. Cadre administratif dans une collectivité territoriale, voilà son vrai métier.
Il était temps pour elle de faire le point sur sa rupture sentimentale. Les vapeurs d’alcool se dissipaient lentement. Le paysage de sa vie se déroulait devant ses yeux. Où et quand s’était-elle trompée ? Elle ne parvenait pas à comprendre. Elle avait tellement rêvé d’Écosse, des Highlands et leurs montagnes recouvertes de bruyère. Elle était si près. Elle se leva pour prendre une douche et une idée traversa son esprit : avec ou sans Steve, maintenant qu’elle était là, elle ne renoncerait pas. Elle allait respecter son planning et faire le voyage qu’elle avait programmé. Ce ne serait certainement pas celui qu’elle imaginait, mais elle voulait voir l’île de Skye, le loch Ness, et tout ce qui nourrissait ses fantasmes depuis qu’elle était petite.
* * *
Steve ne voulait pas d’un plateau-repas dans la chambre comme le réclamait Leslie. Ils n’étaient pas en vacances et ils avaient du travail. Il devait discuter avec les autres membres du groupe pour préparer le concert du soir. L’ordre des chansons, les reprises des tubes des Warriors, ils avaient du pain sur la planche, que ça plaise ou non aux filles. Elles commençaient sérieusement à le saouler et il regrettait de les avoir embarquées avec eux. Tout allait de travers depuis qu’elles étaient là. Il ne voulait pas encombrer son esprit avec une vraie réflexion sur ce qui s’était passé ces dernières vingt-quatre heures, mais il constatait qu’il n’avait pas parlé boulot avec ses copains, alors qu’ils étaient à quelques heures du plus gros concert de leur vie. Les mecs auraient dû ne penser qu’à ça, au lieu de quoi, ils n’ont fait que s’envoyer en l’air ! s’indigna-t-il. Moi le premier !
Il prit son téléphone pour les appeler et sortit de la chambre en direction des ascenseurs. Il fut soulagé de découvrir le message de Juliette. Il ne pouvait pas nier qu’elle allait leur manquer. Son professionnalisme leur était indispensable. Dès le retour au bercail, il se mettrait à la recherche d’un nouveau manager. Ce n’était pas à lui d’assumer cette tâche, mais il savait qu’aucun autre Tartan ne pouvait endosser ce costume. Angus, Mick et Matthew étaient de bons copains, d’excellents musiciens, mais ils avaient une maturité d’adolescents ; leur comportement depuis qu’ils avaient débarqué en Écosse en était la preuve.
Le miroir de l’ascenseur lui renvoyait un reflet torturé par la fatigue. Il ne valait pas mieux qu’eux. Le message disait qu’ils avaient raté la fête de Jake et il espérait que le chanteur ne lui en tiendrait pas rigueur. Il s’était rarement senti aussi nul. La salle des petits déjeuners était presque vide ; seul un couple se disputait près de la fenêtre. Il prit place à la table la plus éloignée de la scène de ménage. Il demanda une théière pleine pour sa consommation personnelle : il avait besoin de se nettoyer de l’intérieur, comme si ses boyaux étaient responsables de la pagaille qui régnait dans sa tête. Il attendit un quart d’heure et il rappela les autres en mode autoritaire. Une bonne vingtaine de minutes plus tard, ils débarquèrent en riant dans la salle et prirent place à ses côtés. Ils avaient eu la décence de laisser les filles dans leurs chambres. Steve patienta encore un peu puis explosa :
— Au cas où vous l’auriez oublié, nous jouons devant plus de cinquante mille personnes ce soir et avec un des meilleurs groupes du moment !
— Ils sont bons, mais de là à dire que ce sont les meilleurs…, fanfaronna Angus.
— Là n’est pas la question. Quand on aura réussi la même carrière, on en reparlera ! Pour l’instant, on ne sait toujours pas ce qu’on va jouer, ni dans quel ordre ! On était plus pro du temps où on animait les soirées chez Fergus, ça ne vous dérange pas ? gronda Steve, et ce n’était pas dans ses habitudes.
— On vient à peine de larguer sainte Juliette, c’est pas pour hériter du révérend Steve, répliqua Mick. Tu ne vas pas commencer à nous casser les noix de bon matin, t’es pas notre chef.
— De bon matin ? Il est 11 heures. Tu appelles ça de bon matin ? On joue dans neuf heures. On a raté la fête de MacArthur, hier soir, tout ça pour baiser avec ces grognasses !
— Tu n’étais pas contre, il me semble, même que sainte Juliette a dû l’avoir en travers ! compléta Matthew.
— Tant mieux, elle ne nous prendra pas la tête et c’est pas plus mal. Elle commençait à me les briser avec ses airs supérieurs, on peut se passer d’elle ! dit Mick.
— Arrêtez de l’appeler comme ça ! Elle nous prenait la tête, mais au moins on se levait à l’heure ! Si elle avait été là, on n’aurait pas raté la fête ! Putain, j’aurais bien aimé y être, grogna Angus.
Cela surprit Steve, qui était persuadé que ce dernier détestait Juliette. Il était toujours le premier à ruer dans les brancards, chaque fois qu’elle se montrait trop directive. Il avait raison, ils devaient se reprendre.
* * *
Juliette révisa son parcours. Elle le connaissait par cœur, mais envisager de faire ça toute seule changeait la donne. Elle n’était pas une inconditionnelle de la conduite, alors une voiture aux commandes inversées, roulant du mauvais côté de la route, ne la rassurait pas. Elle avait calculé des trajets de moins de deux cents kilomètres, certes, mais elle allait devoir les assumer toute seule. Elle faillit renoncer. Elle avait même tenté de résilier le contrat de location, mais, à moins de vingt-quatre heures du début de celui-ci, c’était impossible. Quitte à payer, autant en profiter , s’était-elle dit.
Pour le moment, elle décida de revoir Ali. Il avait été très correct avec elle et elle voulait le remercier. Elle entra dans le pub vers 18 heures. Pour un samedi soir, il n’y avait pas grand monde, pensa-t-elle. Le serveur lui adressa un gentil sourire dès qu’il la vit et il déposa une bière devant elle sur le comptoir.
— Comment vas-tu, Froggy ? demanda-t-il en lui faisant un clin d’œil.
— Beaucoup mieux. Merci pour hier soir, tu as été un vrai gentleman.
— Je l’ai regretté en partant. J’ai réalisé que je n’avais jamais couché avec une Française !
— Je n’aurais pas été une partenaire très enthousiaste ! C’est normal qu’il y ait si peu de monde un samedi soir ?
— Ils sont tous à Murrayfield, il y a un concert des Warriors !
Elle frissonna en pensant à l’état dans lequel devaient être les garçons. Plus de cinquante mille places avaient été vendues, de quoi ficher une sacrée frousse. Ali l’observait en s’affairant derrière le comptoir.
— Quelque chose ne va pas ? Tu as changé de couleur. Moi aussi, j’aurais bien aimé y être, j’adore ce groupe. En plus, ce n’est pas avec les quatre paumés qui viendront ce soir que je vais être très occupé.
— Tu veux le voir, ce concert ?
— Toutes les places sont vendues et je n’ai pas les moyens de me payer celles du marché noir.
— Tu peux te libérer dans une heure ?
Il attaquait l’essuyage des verres qu’il rangeait au fur et à mesure dans un tiroir sans lever les yeux.
— Il n’y aura personne, ce soir, alors il faut que je demande au patron, mais oui, je dois pouvoir me libérer. Tu veux faire une balade romantique dans une ville déserte ?
Elle trempa ses lèvres dans la stout aux reflets sombres, dont la mousse avait disparu. Son ébriété de la veille ne l’avait pas rendue loquace sur la raison professionnelle de sa présence à Édimbourg.
— J’ai une autre idée !
— Ouh, là là ! Tu veux que je goûte à la volupté des Françaises ?
Bizarrement, elle n’avait aucune envie de séduire Ali et elle était sûre qu’il en était de même pour lui. Elle regarda la grosse pendule suspendue au-dessus du bar.
— Tu devrais demander à ton patron, l’heure tourne et si ce que tu me dis est vrai, on va avoir du mal à s’approcher du stade !
— Comment ça « du stade » ? questionna-t-il en se redressant.
— Allez, dépêche-toi si tu veux voir Jake MacArthur !
— Tu as des places ?
— Mieux que ça, j’ai un pass pour être en backstage . Si tu désires en profiter, c’est avec plaisir.
— Ne bouge pas !
Il posa tous ses verres secs sur une étagère et courut en cuisine. Il revint vite.
— On y va quand tu veux, lui dit-il avec un grand sourire.
Ils quittèrent le pub, bras dessus, bras dessous. Le bus qui desservait Murrayfield s’arrêtait sur Princes Street, à quelques pas. Ils n’attendirent pas longtemps avant qu’il pointe son nez.
La foule des spectateurs était massée devant le grand stade. Juliette prit la main d’Alistair pour le guider dans la cohue jusqu’à un passage plus en arrière de la porte principale où tout le monde faisait la queue. Des vigiles, hauts comme des montagnes, gardaient l’entrée des artistes, encadrés par deux policemen . Elle sortit de son sac à main un tour de cou en nylon rouge brillant, au bout duquel pendait une carte. Elle le passa autour de la tête d’Ali.
— Voilà, avec ça, tu peux te glisser derrière la scène. Si on te demande quelque chose, tu dis que tu es dans l’équipe des Tartans. Si un des Tartans te demande quelque chose, tu réponds que c’est le pass de Juliette. Allez, éclate-toi ! Je te remercie de ce que tu as fait pour moi, amuse-toi bien !
Elle le poussa dans le passage. Les vigiles jetèrent un regard blasé vers le document qui pendait à son cou et le laissèrent entrer. Ali fut surpris de ne pas la voir suivre.
— Tu ne viens pas ?
— Bonne soirée, adieu !
Elle lui fit un geste de la main et repartit. Elle n’avait jamais eu l’intention d’assister à ce concert, elle en avait fini avec cette partie de sa vie. Elle reprit le bus qui la laissa non loin de son hôtel.
Quand elle regagna sa chambre, la fatigue s’abattit sur elle sans prévenir. Elle s’écroula sur le lit et s’endormit.
* * *
Les tympans de Steve bourdonnaient encore. Les baffles, trop puissants, lui démontaient les oreilles, et les Warriors n’étaient pas du genre à jouer en sourdine. Ce concert avait été le plus flippant de sa vie. Jake leur avait fait la gueule dès qu’il les avait repérés. Ils s’étaient présentés en retard pour la balance. Un des amplis avait grillé aux premières mesures de leur première chanson. Le public s’était mis à siffler, et il avait vu sa dernière heure arriver quand une dizaine de spectateurs étaient montés sur scène pour les dégommer. Puis, Angus, qui n’avait pas renoncé à son kilt, avait envoyé un solo de guitare, dont il ne le savait pas capable, et le public les avait suivis. Sans prévenir, Jake s’en était mêlé et les avait rejoints. À partir de là, il avait eu l’impression d’être à bord d’une fusée. C’était le truc le plus fou qu’il ait vécu. Le stade était survolté. Jake était un chanteur phénoménal et sa voix avait des possibilités très éloignées des siennes. Les Warriors étaient des musiciens exceptionnels et, depuis, Angus ne jurait plus que par eux. Pourtant, une des figures emblématiques du groupe, Doug, les avait quittés, remplacé par un autre guitariste. Et surtout, une fille, Marie, Française, qui était, de toute évidence, la copine de Jake, l’avait impressionné. Il regrettait, à présent, de ne pas avoir lu les revues people que Juliette rapportait à la maison. La chanteuse avait une voix d’enfer et ils avaient repris ensemble une chanson de Téléphone qu’il adorait, La bombe humaine . Puis ils avaient cédé la place aux Warriors. Le concert s’était terminé beaucoup plus tard que prévu. Le public écossais avait rappelé les Frenchies, tandis qu’il pleuvait des chats et des chiens, comme disaient les Britanniques. Ils avaient fini par un Purple rain revu et modifié à la sauce Jake.
La soirée, enfin, la nuit s’était conclue chez Jake et Marie. L’ambiance y était beaucoup plus familiale que rock’n’roll. Ils avaient bu, mais ils ne s’étaient pas saoulés, pas même Matthew. Jake leur avait laissé entendre qu’ils enregistreraient un morceau ensemble sur son prochain album. Et ils étaient rentrés à l’hôtel. Leur avion pour Paris était dans quelques heures. Pour l’instant, il était allongé auprès de Leslie et il se repassait en boucle le déroulement de la soirée. « Frôler l’abîme et finir dans les étoiles », c’est ainsi qu’il aurait titré l’article, s’il avait été journaliste. Il n’avait pas encore envie de retrouver le plancher des vaches. Leslie n’avait pas prononcé un mot sur le concert, alors qu’elle l’avait vécu depuis la scène. Ça l’énervait. Quoi qu’elle en dise, ce genre d’expérience ne se présente pas tous les jours.
— C’était grandiose, hier soir, non ? Tu nous as trouvés bons ? Tu as vu comment Jake nous a sauvés ? Il est vraiment sympa, ce type. Il n’était pas obligé de le faire, et, sans lui, je ne sais pas si on aurait redressé la barre. Enfin, Angus m’a scotché : putain de solo ! Je ne l’ai jamais entendu jouer comme ça ! Ce doit être le port du kilt qui l’inspire !
Un silence têtu lui répondit. Les filles faisaient la tête, parce qu’elles n’avaient pas été invitées chez Jake. C’était lui, Steve, qui s’y était opposé. Il ne tenait pas à ce que l’une d’entre elles sème la pagaille au domicile du chanteur. Jusqu’à présent, il s’était contenté de boire des verres avec elles ou d’échanger les infos qu’elles relayaient sur les réseaux. Il ne pouvait pas prendre le risque d’un incident ou d’une indiscrétion.
— Tu comptes faire la gueule jusqu’à quand ? demanda-t-il en lui posant la main sur le ventre.
— Jusqu’à ce que tu me fasses des excuses ! répondit-elle, furieuse.
— Je suis désolé ! Ça te va ?
— Tu parles, même ta voix ne l’est pas ! Vous êtes une bande de salauds, et toi le premier !
— Mais Jake ne voulait pas vous…
— Prends-moi pour un jambon ! C’est toi qui as dit qu’on ne venait pas. Je comprends l’anglais, tu sais, surtout quand c’est toi qui le parles ! s’indigna-t-elle.
— D’accord, je suis coupable, votre honneur !
Il lui embrassa la peau douce et parfumée de l’épaule. Sa main remonta sur le sein de Leslie, qu’il caressa du bout des doigts.
— Mais maintenant, j’ai vraiment très envie de…
— Même pas en rêve !
Il se redressa sur un coude et posa sa bouche sur le mamelon, l’aspira tout doucement, puis l’autre. Elle gémit.
— Laisse-moi me faire pardonner. Le gars qui va te baiser aujourd’hui est quand même le leader des Tartans, et il a chanté devant cinquante mille personnes, c’est pas un petit copain ordinaire ! se moqua-t-il.
Il hissa son corps sur celui de la jeune femme, embrassa son cou et mordilla sa lèvre. Elle ne le refusait pas, mais ne montrait aucun intérêt pour ses manœuvres. Il lui écarta les cuisses en se glissant entre elles. Il la pénétra sans ménagement. Elle ne put retenir un soupir de surprise et il sentit aussitôt les jambes de Leslie se verrouiller à ses hanches. Comme la veille, il se comporta comme une brute. Il la labourait comme un forcené et, dès qu’elle commença à jouir, il la retourna. La prendre en levrette le rendait fou. Ce n’était pourtant pas la première fois qu’il pratiquait l’exercice. Il saisit une poignée de ses longs cheveux noirs, tout en la pilonnant. Elle était profonde et humide. Il entendait leurs deux corps se cogner en rythme, le lit grinçait. Le bruit qu’ils faisaient était obscène, mais ne l’excitait que plus encore. Il jouit brièvement, en râlant, et se laissa tomber sur elle. Cela faisait longtemps qu’il ne s’était pas lâché ainsi. Le mutisme de Juliette le rendait délicat, trop délicat pour une partie de jambes en l’air satisfaisante. Cela faisait un an qu’il se retenait. Curieusement, elle ne le lui avait jamais demandé, mais son attitude passive pendant leurs ébats gelait son enthousiasme. Il n’avait pas envie de savoir à qui en revenait la faute. Sainte Juliette ! C’était méchant, mais ce n’était pas loin de la réalité. Avec elle, tout était propre, contenu, raisonnable. Il ne l’avait jamais vu perdre le contrôle, il lui semblait toujours qu’elle aurait pu lire un bilan comptable en faisant l’amour, sans sauter une ligne.
Contrairement à ce qu’il pensait, il lui restait des ressources. Suffisamment pour combler la belle brune torride qui le regardait lascivement. Elle lui avait pardonné et recommençait à parler comme une actrice porno. Puis elle se tut. Le sexe de Steve était dans sa bouche et elle s’en occupait vaillamment. Cette fille était insatiable et il n’avait pas envie de s’en plaindre. Elle le pompait comme si elle avait décidé d’aspirer le venin d’une araignée géante et il se laissa faire. Il s’abandonna sans quitter des yeux le joli visage de Leslie. Juliette le traitait rarement comme cela. Le lui avait-il demandé ? La réponse à cette question fut engloutie par son orgasme, il y penserait plus tard.
Ils n’avaient pas beaucoup dormi, à voir la tête épuisée qu’ils arboraient. Les valises étaient de nouveau bouclées, ils n’avaient plus qu’à traverser un grand carrefour pour être à l’aéroport. Les filles étaient absorbées par l’écran lumineux de leur téléphone. Les garçons se racontaient, encore et encore, le concert de la veille, comme si le dire à haute voix le matérialisait dans leur quotidien. Pour le moment, ils n’étaient pas sûrs que tout cela était réel. Leslie s’approcha de Steve et fit un selfie devant le Marriott, puis un autre à l’entrée de l’aéroport, puis un devant « Édimbourg » écrit en lettre géante. Ils s’engouffrèrent dans la salle des départs et décryptèrent les messages affichés sur les écrans, pour trouver la bonne porte. Plusieurs numéros clignotaient en rouge : delayed . En regardant de plus près, c’étaient tous les vols à destination de la France. L’explication ne se fit pas attendre : « Suite à un mouvement de grève du personnel des aéroports français, les décollages étaient retardés d’au moins cinq heures ». Une rumeur désapprobatrice monta autour d’eux.
— Il n’y a qu’à retourner à l’hôtel, dit Charlène, on trouvera bien un moyen de s’occuper.
Contrairement à ce que Steve attendait, aucun des hommes ne releva la proposition. Comme lui, le sexe leur plaisait, mais ce n’était pas leur unique centre d’intérêt.
— Si ça se débloque avant, ils ne nous préviendront pas dans notre chambre, commenta Mick. J’ai envie de rentrer, alors on va attendre ici. T’as pas eu ta dose ?
— Tu sais bien que j’en ai jamais assez ! répondit la jeune femme en riant fort.
Trop fort au goût de ses compagnons ; ils commençaient à attirer l’attention des autres voyageurs.
Steve se leva.
— Je vais me renseigner. Restez là ou essayez de trouver un salon plus calme. Les filles, vous n’êtes pas obligées de vous comporter comme des ados en rut. Gardez ça pour les moments d’intimité, mais pas en public.
Il s’étonna lui-même de sa repartie. Il les laissa sans attendre les commentaires qui fusaient dans son dos. Elles étaient bien gentilles, mais elles l’énervaient de plus en plus. Il n’y avait que le sexe qui les intéressait, même pas la musique. Aucune d’entre elles n’avait fait la moindre allusion au concert. Il commençait à regretter la présence de Juliette. Elle aurait provoqué une discussion, mis le doigt sur ce qui n’avait pas fonctionné, trouvé des solutions pour que ça ne se reproduise plus, comme un manager, se dit-il. C’était la professionnelle qui lui manquait le plus.
L’hôtesse du comptoir d’Air France était assaillie de questions. Elle restait calme et exigea le silence pour leur expliquer qu’il était plus prudent de ne pas quitter l’aéroport. Les grévistes attendaient la réponse des dirigeants, si elle était positive, le blocage cesserait immédiatement et l’enregistrement serait accéléré. S’ils rataient leur vol, ils devraient en payer un autre et ne seraient pas obligatoirement remboursés.
Avant de rejoindre la troupe, Steve erra dans l’aéroport. Il avait besoin de solitude. Il sortit prendre l’air. Le soleil était pâle, mais il ne pleuvait plus. Il regarda les gens qui allaient et venaient autour de lui. Personne ne semblait le remarquer et cet anonymat lui fit du bien. Après ce concert, les choses allaient changer, il en était sûr. Les Tartans étaient lancés et les moments paisibles allaient être de plus en plus rares. Il avait vu comment Jake était prudent avec la foule ; il ne pouvait plus sortir sans se déguiser. Une voiture passa devant Steve en faisant hurler le moteur et craquer la boîte de vitesses, le genre de bruit qui aurait fait sursauter le rockeur écossais.
En s’approchant du groupe, son attention se porta sur Leslie. Elle était très jolie et plutôt gentille, mais il savait qu’il la quitterait en arrivant. Elle ne l’avait intéressé que pour le moment de folie de leur virée écossaise. Il n’avait rien à faire avec elle, à part s’envoyer en l’air de temps en temps. Il s’était défoulé sur son corps et ça ne flattait pas son ego : il méprisait les hommes qui utilisaient les femmes comme de vulgaires objets. C’était pourtant exactement ce qu’il venait de faire. D’accord, cette fille l’excitait plus que de raison, mais, dès qu’il jouissait, il aurait aimé qu’elle disparaisse. Que lui avait-il offert à part quelques bleus et des courbatures ? Il n’était pas certain de l’avoir transportée jusqu’à l’orgasme et il ne s’en était pas inquiété. On était loin du mec sympa qu’il s’efforçait d’être. Il se dégoûtait, ce n’était pas ce qu’il recherchait dans une relation. Il avait besoin de plus. Elle ne parlait pas beaucoup et il n’avait pas envie de l’entendre ni d’en apprendre plus sur elle. Il ne pouvait pas s’empêcher de faire la comparaison avec Juliette et son esprit vif. Depuis le début, il reconnaissait qu’il avait fait une erreur. Il s’était obstiné à ne voir que le côté professionnel, mais il savait que c’était faux.
Juliette lui manquait et il se sentait comme une merde chaque fois qu’il repensait à leur séparation. Il s’était comporté comme un imbécile. Il avait besoin de relâcher la pression due au stress d’avant concert. Il avait préféré fuir vers les gros seins de Leslie, plutôt que de se balader au bras d’une fille qui ressemblait à une fonctionnaire poussiéreuse. Il secoua la tête devant cette constatation. C’était lui qui expliquait aux jeunes avec lesquels il travaillait que l’apparence ne devait pas être l’essentiel de leurs préoccupations et c’était lui qui avait bazardé sa fiancée sous prétexte qu’elle n’était pas assez rock’n’roll, parce que l’autre collait plus à sa nouvelle image, mais quel con ! Il n’en revenait pas. Oui, sainte Juliette était coincée, mais il y était sans doute pour quelque chose. Elle était sérieuse, elle ne portait que des tailleurs et des escarpins. Il devait se battre pour la voir en jean, mais qu’en avait-il à faire ? Il allait devenir une célébrité et c’était lui qui décidait de son image, lui qui créait sa mode, son style de vie ; on ne pouvait plus rien lui imposer. C’était ça, être une star : il pouvait enfin faire ce que bon lui semblait et les fans trouveraient ça génial !
Le cheminement de sa pensée ne le rassurait pas. Il faisait rentrer sa partenaire dans une sorte de relooking, comme une élégante choisissant le sac à main qui allait avec sa tenue. Il sélectionnait la femme qui se mariait le mieux avec son succès, mais qu’était-il en train de devenir ? Il avait rejoint les autres. Il leur expliqua qu’ils allaient devoir s’armer de patience et prier pour que les aiguilleurs du ciel arrivent à leurs fins syndicales.
Où était Juliette ? Il avait espéré la voir dans les coulisses du stade. Il avait aperçu un grand type aux cheveux longs, qui avait son laissez-passer autour du cou, mais elle n’était pas venue. Il aurait adoré partager ce moment de gloire avec elle ; c’était sa réussite à elle aussi, au moins autant que la leur. Elle était membre de ce groupe à part entière. Sans son intervention, ils n’auraient jamais connu Jake, ils n’auraient pas joué au Printemps de Bourges ou aux Vieilles charrues. Elle avait sans doute choisi le premier vol pour rentrer. Mais comment et quand avait-elle donné son pass à ce type ? Ou alors, elle était restée et elle avait pris l’avion du lendemain. Elle voulait tellement voir l’Écosse, ça faisait des mois qu’elle en parlait, et lui, comme un imbécile, ne pensait déjà qu’à se taper Leslie et son vertigineux décolleté. Il imaginait le choc que ça avait dû être pour Juliette, il avait de la peine pour elle. Rien dans son attitude ne lui laissait entrevoir la tournure de leur relation. Par manque de courage, il l’avait rassurée chaque fois qu’un doute l’avait effleurée. Comment pouvait-il croire que voyager avec les deux femmes pouvait se terminer autrement que comme ça ? Juliette était gentille, mais ce n’était pas une cruche. Soudain, il se leva et repartit en direction du comptoir de la compagnie aérienne française.
— Est-ce que vous pouvez me dire si une Juliette Maupin a pris l’avion pour rentrer en France hier ou avant-hier ?
L’hôtesse lui sourit comme on le fait pour se débarrasser d’un importun.
— Je suis désolée, je n’ai pas l’autorisation de vous communiquer ces renseignements, Monsieur.
— Mais c’est du passé, qu’est-ce que ça peut faire ?
— Je n’ai pas le droit, c’est tout.
Il baissa les épaules et partit. Puis il fit demi-tour et revint devant le comptoir, poussant le client qui avait pris sa place.
— Écoutez, j’ai été un salaud avec ma fiancée et je veux arranger les choses, mais, pour cela, je dois savoir où elle est. Si elle est encore en Écosse ou si elle est rentrée à Paris, ça change tout, et il n’y a que vous qui pouvez m’aider.
Dans les films, ce genre d’aveux attirait toujours la sympathie des personnages, il s’imagina entendre le « hooo ! » attendri de la foule autour de lui.
— Je suis désolée, Monsieur, s’excusa l’hôtesse.
L’homme qu’il avait poussé pour prendre sa place commençait à râler plus fort.
— Je vais rester là jusqu’à ce que vous me donniez ce renseignement. Ça va être un sacré bordel ; vous allez devoir appeler la sécurité, ça va foutre la pagaille dans l’aéroport et ils vont certainement vous demander un rapport ; ça va vous prendre du temps. Moi, à votre place, je préférerais passer mes soirées avec mon mari, plutôt qu’à remplir des papiers. Je ne suis pas un terroriste, je suis le chanteur des Tartans, vous connaissez ?
Le regard de la jeune femme s’illumina.
— Vous êtes Steve ? Je ne vous avais pas reconnu !
Et voilà, un des bons côtés de la célébrité : ça ouvrait des portes closes au commun des mortels.
— Attendez, je vais appeler ma collègue et je vérifie ça.
Quelques minutes plus tard, il était dans un bureau au calme. Grâce à son billet aller, la jeune femme avait retrouvé les coordonnées du retour. Il n’avait pas été modifié, elle n’était pas repartie.
— Ce billet est modifiable. Si elle avait voulu changer, elle aurait été remboursée d’une partie du montant. Je ne pense pas qu’elle soit passée par une autre compagnie. Vous permettez qu’on fasse une photo tous les deux ?
Ils s’étaient amusés à faire la duck face la plus moche, puis, un cliché plus flatteur et il était reparti. Juliette était encore en Écosse, mais où ? À Édimbourg ? Si au moins il arrivait à retrouver le nom du foutu hôtel où ils devaient descendre le premier soir ! Il revint dans le bureau de l’hôtesse.
— Auriez-vous un annuaire ou un document où je pourrais trouver les hôtels de la ville ?
Elle lui tendit une brochure de l’office du tourisme.
— Peut-être que si je le lis, le nom me parlera.
— Elle ne vous a pas dit où elle allait ? demanda gentiment Alice (c’est le prénom qui figurait sur son badge) en écarquillant les yeux.
— Si, mais, voyez-vous, je ne suis qu’un pauvre idiot, trop préoccupé par sa formidable carrière, pour prêter attention à une fille adorable, qui prépare un voyage en amoureux. Elle m’a dit où nous allions. Elle a hésité entre plusieurs endroits, elle a sollicité mon avis pour définir son choix, je crois même avoir tranché, mais je ne me rappelle plus pour quoi. Si c’était elle qui avait provoqué cette situation, j’aurais trouvé sa punition particulièrement cruelle et bien ciblée. Mais même pas. Je me suis mis dans cette panade tout seul et je vais essayer de m’en dépêtrer.
Un nom attira son attention : Costorphine. Elle avait évoqué ce nom, il en était sûr et il le souligna. Cumberland Hotel, aussi, lui disait quelque chose, puis elle avait parlé d’un hébergement plus près du stade, le Murrayfield, sans doute. Il releva ainsi une dizaine de noms qu’elle avait dû prononcer puis il remercia Alice et retrouva ses amis. Il essaya, une dixième fois, de la joindre au téléphone, mais le répondeur s’obstinait à réclamer un message après le bip. Entre-temps, la voix sirupeuse qui dégoulinait du haut-parleur annonçait que les enregistrements vers la France allaient reprendre.
— Dépêche-toi, on embarque tout de suite, gronda Matthew. Où t’étais passé ?
Il saisit sa valise et leur sourit.
— Désolé, les gars, je ne pars plus, on se retrouve plus tard, je vous appelle !
Leslie fronça les sourcils et l’agrippa par la manche. Elle lui demanda d’une voix plus aiguë que d’habitude :
— Et moi ? Tu ne m’emmènes pas ?
— Tu as eu ta chance et tu as piqué la place de Juliette sans te poser de questions, moi non plus, j’en conviens, mais maintenant c’est fini. Tu es une chouette nana, je ne te manquerai pas longtemps !
Le ton était enjoué, mais il n’était plus aussi fier de lui lorsqu’il vit poindre des larmes dans les beaux yeux bleus de la fille. Il fallait absolument qu’il arrête de se conduire comme un parfait connard et dans les plus brefs délais. Il s’enfuit du bourbier où il n’allait pas tarder à s’enfoncer. L’air frais du dehors lui remit les idées en place. Il héla un taxi et donna le nom de tous les hôtels sélectionnés au chauffeur, qui eut besoin de plusieurs minutes avant de comprendre qu’il ne cherchait pas un conseil, mais une fille qui aurait pu y séjourner. Heureusement, tous les endroits repérés étaient au bord de l’avenue qui allait de l’aéroport au centre-ville. Il fut obligé de retirer des espèces pour distribuer des billets à tous les réceptionnistes qu’il interrogeait. Il n’eut pas de mal à les convaincre de parler, mais aucun n’avait vu le nom de Juliette sur leurs registres.
Deux heures après, il les avait tous passés en revue, sans résultat. Il demanda au chauffeur de le conduire au centre quand son regard fut attiré par l’enseigne d’un magasin : Haymarket Groceries.
— Y a-t-il un Haymarket Hotel ?
— Oui, Monsieur, il y en a même plusieurs. Il y a le Haymarket, le Mercure Haymarket, le Haymarket Appartments, le Apex Haymarket, le Premier Inn Haymarket et j’en oublie peut-être.
— OK, on y va !
La voiture fit demi-tour et remonta l’avenue. Juliette n’était pas au Mercure, ni à l’Apex, ni au Haymarket. Quand il entra au Premier Inn, il croisa deux jeunes filles habillées comme des clochardes, qui ne semblaient pas être la clientèle habituelle de cet hôtel. La réceptionniste lui adressa un sourire tout ce qu’il y avait de plus forcé, la présence des deux SDF n’y était pas étrangère.
— Désolée, Monsieur, ces individus ne reviendront plus ici. Je ne sais pas comment une personne aussi distinguée a pu les inviter. Que puis-je pour vous ?
— Je cherche une jeune femme qui s’appelle Juliette Maupin. Est-elle descendue dans votre établissement ?
Elle le regarda avec plus d’attention. Puis son sourire s’éclaira.
— Vous êtes le chanteur français d’hier soir ? Je vous reconnais, les Tartans, c’est ça ? Vous avez joué avec Jake MacArthur !
— C’est exact et je vous prie de ne pas ameuter tout l’hôtel. Et si vous me renseignez, je vous signe un autographe !
— Oui, oh, pardonnez-moi, je ne voulais pas… Comment s’appelle votre amie ?
— Juliette Maupin.
— Oui, elle était là !
Son cœur fit un bon à cette nouvelle. Il commençait à se désespérer et, dans sa joie, il attrapa le visage rond de la réceptionniste et déposa un baiser sur son front.
— Merci, oh, merci. Est-ce qu’elle est… ?
— Oui, elle a quitté l’établissement vers midi. C’est elle qui a invité ces… personnes un peu négligées.
Elle devait souffrir. Il reconnaissait son habitude de s’occuper des autres chaque fois que ça n’allait pas. Elle l’avait déjà emmené visiter les enfants malades, distribuer la soupe populaire ou des sandwiches aux paumés qui dormaient dans la rue ou sur les bancs du square. Ça l’avait souvent agacé, c’était même le sujet de leur dernière dispute. Il lui avait reproché de se servir égoïstement des sans-abri comme de vulgaires vitamines. « Tu préférerais que je les ignore par altruisme ? » avait-elle répondu, « Peu importent les motivations qui me poussent à faire ça. Je ne suis pas une sainte, et tu n’aimerais pas que je le devienne ! » Elle ne s’imaginait pas alors à quel point elle avait raison et c’est pour cela qu’il l’avait trahie. Quel gâchis ! Il devait la retrouver, il était sûr qu’ils finiraient par s’expliquer. Il y avait tellement de sujets dont ils n’avaient jamais parlé.
— Est-ce que vous sauriez où elle est allée ; elle a repris l’avion ?
— Non, je ne pense pas, elle a loué une voiture à l’aéroport. Elle avait son contrat de location dans les mains quand elle est partie. Elle a emprunté le bus pour s’y rendre. Je lui ai demandé si elle allait loin, elle m’a dit qu’elle faisait le tour de l’Écosse !
Elle n’avait pas renoncé à son voyage, pensa-t-il. Il se sentit fier d’elle.
— Est-ce qu’elle vous a donné des détails ?
— Elle a parlé de l’île de Skye, de Mallaig, de Poolewe et du Loch Lomond, mais je ne me rappelle plus dans quel ordre !
— Ça ne vous dérangerait pas de me noter tous ces noms sur un papier ?
Elle le fit de bonne grâce et il lui signa un magnifique autographe. Au coin de la rue, il acheta une carte routière et remonta dans le taxi qui le déposa, quelques minutes après, devant le parc de location d’automobile.
3 – Loch Lomond ou Mallaig ?


Dès qu’elle s’installa au volant, Juliette se maudit. Mais pourquoi avait-elle persévéré dans cette idée ? Elle était une aventurière de salon, pas le genre de fille à courir tête baissée sans savoir dans quel pétrin elle se fourrait. Sa petite « fiesta » avait le levier de vitesse du mauvais côté, ne démarrait que si on débrayait, et son moteur s’arrêtait dès qu’elle s’immobilisait à un feu. Sortir du parking de l’aéroport avait pris l’aspect d’un gymkhana. Elle faisait hurler la boîte de vitesses et l’agent de location qui lui remit les clefs avait certainement eu envie de s’allonger devant ses roues pour l’empêcher de partir. Elle avait croisé son regard effrayé, dans lequel elle lut clairement « bloody Frenchies! ».
Depuis une demi-heure, tout allait bien, elle roulait sur l’autoroute, pratique dont elle avait horreur en France, mais qui lui simplifiait méchamment la vie ici. Elle n’avait qu’à suivre le véhicule de devant, et si, par mégarde, elle se retrouvait à droite, la seule chose qu’elle risquait, c’était de se faire klaxonner par une voiture qui voulait doubler la sienne. Elle vit le panneau indiquant la sortie vers Stirling. Elle voulait visiter le Wallace monument. William Wallace, dont le film Braveheart retraçait l’histoire, était un héros écossais qui avait réussi à chasser les Anglais. Une tour à l’architecture romantique s’élevait sur les lieux de cette bataille et Juliette avait dessiné une petite croix sur sa carte. Sauf qu’elle était sur la mauvaise voie pour accéder à la bretelle de sortie ! Elle finit par la rater en ronchonnant et en tremblant de rage. Chaque changement de direction était une épreuve : elle était décalée et n’était jamais sûre de surveiller la bonne partie de la route pour quitter sa file. Elle avait pourtant pris l’option GPS pour une petite fortune supplémentaire, mais il lui aurait fallu un commentaire spécial grand déficient mental. Elle rêvait d’une voix qui dirait : « regardez dans l’angle droit de votre rétroviseur droit, abaissez votre clignotant à gauche, puis vérifiez dans le rétroviseur gauche que vous ne coupez pas la route à un autre automobiliste derrière vous ». Au lieu de ça, la voix nasillarde lui intimait l’ordre de faire demi-tour dès que possible, comme si elle pouvait tirer le frein à main et repartir en sens inverse sur les deux voies du motorway . Tout cela ne faisait que la stresser encore plus. Elle décida de quitter l’autoroute pour souffler. Elle immobilisa la Ford sur le parking d’un lotissement et elle vit plus d’un rideau bouger dans les maisons alentour. Elle coupa le moteur et but une gorgée d’eau de source des Highlands qu’elle avait achetée avant de partir. Elle sortit de la voiture pour se dégourdir les jambes.
Cela ne faisait qu’une heure qu’elle roulait, mais elle se sentait épuisée. Elle avait vu trop grand pour son mental. Elle n’avait pas le moral d’acier que nécessitait cette épreuve. Elle avait envie d’aller taper à la porte d’une des maisons pour demander à quelqu’un de conduire sa voiture jusqu’à Édimbourg. Les larmes n’étaient pas loin, il lui fallait un café. Elle se gara correctement et marcha en direction du centre du village.
Le Dog and Gun siégeait à un croisement entre deux départementales. Elle poussa la porte et commanda son café. Elle s’installa ensuite sur une large banquette sur laquelle dormait un gros chat. L’endroit était insolite : des petits boxes en bois sombre compartimentaient l’espace déjà restreint de la salle, mais donnaient à l’ensemble un air joliment désuet. Sur chaque table trônait un bouquet de fleurs desséchées dans le vase où on les avait oubliées. Bizarrement, les bougeoirs en cuivre auxquels ils étaient associés avaient été astiqués depuis peu. Un jeune garçon, qui aurait dû être à l’école à cette heure, déposa la tasse devant elle en lui souhaitant un « enjoy » traditionnel. En regardant autour d’elle, elle se dit que c’était pour découvrir ce genre d’endroits improbables qu’elle devait continuer. C’était exactement ce qu’elle cherchait. Elle regretta son appareil photo et se promit de ne plus faire un pas sans lui.
De retour dans sa voiture, quelques minutes plus tard, elle reprogramma le GPS. Elle remplaça la voix de femme par celle d’un homme qu’elle nomma Malcolm, puis enregistra sa destination : Carrick Castle. Elle jeta un œil à la carte pour vérifier la distance, moins lisible sur l’écran tactile. Elle n’en était qu’au premier tiers de son itinéraire. Sans le vouloir, elle était sortie de l’autoroute au bon endroit et continua sur la nationale.
Cela ne la rassurait pas. Chaque voiture qui surgissait en sens inverse semblait rétrécir la route sur son passage et elle flirtait avec les trous monstrueux du bas-côté. Et que dire des énormes camions qui ne ralentissaient même pas en la croisant alors qu’elle freinait à mort chaque fois ? Évidemment, les conducteurs locaux, n’appréciant pas sa prudence exagérée, finirent par se lasser. Elle se fit klaxonner et fut doublée à très vive allure. Effrayée, elle fit une embardée pour éviter le véhicule enragé. Sa roue avant gauche fit un bruit épouvantable en tombant dans un nid d’autruche – jamais une poule n’aurait eu la force d’en construire un de cette taille. Elle donna plusieurs coups de volant pour s’assurer que ses roues étaient toujours en place et continua jusqu’au prochain parking, les mains tremblantes. Celui qu’elle trouva était dans la forêt. Il donnait accès à un observatoire de la vie sauvage, un wildlife lodge , et elle sortit faire un tour, vérifiant au passage que son pneu était miraculeusement intact.
Le bâtiment abritait des écrans sur lesquels on voyait plusieurs rapaces, en direct, en train de couver. Jolie idée, se dit-elle, pas besoin de crapahuter pour admirer un balbuzard pêcheur ! Une salle dont les murs étaient des baies vitrées donnait sur un grand parc où s’ébattaient plusieurs lapins et où les passereaux se battaient pour avoir accès à des mangeoires. Elle trouva cela relaxant. Observer les volatiles était un plaisir simple et, au moins, là, elle ne mettait pas sa vie en danger. Elle prit place à une table, juste devant un thé chaud enfumant sa vision. Les autres clients avaient les cheveux cendrés et étaient chaussés pour randonner. Elle aurait bien aimé en faire autant. En fait, elle aurait accepté de pratiquer n’importe quelle activité qui ne soit pas la conduite d’une voiture avec le volant à droite.
Au bout d’une demi-heure, elle se leva à contrecœur et reprit la direction du parking. Elle eut envie de recruter un pilote sur place, un type égaré qui aurait aimé découvrir Carrick Castle. Peine perdue, il n’y avait plus un chat. Elle vérifia une dernière fois que le pneu ne s’était pas dégonflé et s’installa à bord… du mauvais côté ! Maudits Anglais, tout ça à cause de Napoléon , se dit-elle. Elle ressortit, fit le tour de la voiture et s’assit sur le siège du chauffeur. Elle reprit la route.
* * *
Steve étala la carte sur le capot de son Opel Adam, fraîchement louée. Il regretta instantanément de ne pas avoir pris l’option GPS, malgré son prix exorbitant. Comment allait-il faire dans un pays où il ne connaissait aucun bled ? Il allait devoir s’arrêter pour apprendre par cœur le nom des villes où il comptait se rendre. Et c’est là que ça coinçait : il n’avait pas la moindre idée de l’ordre dans lequel Juliette avait prévu de visiter les endroits dont la réceptionniste de l’hôtel avait dressé la liste. Il était sûr qu’elle avait parlé de Stirling et de Skye, mais ces deux endroits étaient éloignés l’un de l’autre et la route pouvait être totalement différente. Stirling était peut-être un peu trop près, il opta pour Skye. Il avait six noms : Poolewe, trop loin. Mallaig, loin, mais plausible dans le cas où elle irait à Skye, Fort Augustus, même chose, les Cairngorms, plus bas, mais pas stupide pour une première halte, Carrick Castle, un peu excentré, mais proche de Stirling. Il y avait un autre lieu, dont la fille de l’accueil ne se souvenait plus, mais elle savait que c’était la dernière étape. Il réfléchit en incrustant la carte dans sa mémoire. Si c’était lui qui avait fait l’itinéraire, il aurait bien parié pour les Cairngorms, Fort Augustus et Skye, mais, dans ce cas, quand irait-elle au nord, à Poolewe ? Ce n’était pas logique. Il fallait qu’il entre dans la psyché de Juliette : comment circulerait-elle ? Qu’avait-elle envisagé ? Il lui fallait un café pour affiner son raisonnement. Il s’en voulait d’avoir si peu prêté attention aux paroles de son amie. Elle lui avait bien posé des questions sur ce qu’il désirait faire. Mais comment pouvait-il prévoir qu’elle effectuerait ce voyage juste après le concert ? Ce périple avait des allures de fantasme, un truc qu’ils feraient un jour, dans un futur indéterminé, comme un gosse s’imaginant devenir pompier, ou astronaute ! Il n’avait pas compris qu’elle réservait les hôtels au fur et à mesure de leurs délibérations. Avait-il seulement écouté ce qu’elle disait ? Comment était-il passé à côté de cet enthousiasme enfantin qui l’animait, ces dernières semaines ? Juliette n’était pas une rêveuse, pas le genre de fille à s’emporter pour des chimères, pas une écervelée qui perdait son temps à échafauder des plans sur la comète. Il le lui avait si souvent reproché. Mais il avait déjà l’esprit ailleurs, probablement entre les cuisses de la belle Leslie, voilà la vérité ! Il aurait dû tout annuler, mais il s’était laissé convaincre par les garçons, surtout par Mick. Ils n’avaient qu’une idée en tête : faire venir les filles sans que Juliette se doute de quelque chose, quels salauds ! Il aurait dû lui dire non, la veille du départ, lorsqu’elle avait avoué ses intentions. Avait-il approuvé à un moment ou un autre, ou bien avait-il refusé de la suivre, ouvertement, d’une manière ferme ? Ni l’un ni l’autre, semblait-il. Il n’avait pas osé la contrarier, elle était si heureuse de partir. Pour résumer en une phrase l’ampleur de sa bêtise : il ne voulait pas lui faire de peine et, donc, il l’avait, ni plus ni moins, invitée à voyager, en compagnie de sa future maîtresse ! Comment pouvait-on être aussi stupide ? Que désirait-il, en définitive ? Une Juliette, version Clara Morgane ? Une Leslie avec Bac plus dix ? Il ne put réprimer un sourire à cette évocation et sa conclusion renforça ses intentions : Juliette, version chaude, aurait éclipsé toutes les Leslie de la planète. Il fallait qu’il la dégèle, qu’il la déride, qu’il la décoiffe, qu’il chamboule sa vie organisée, qu’il lui mette le feu quelque part, qu’il la fasse hurler de plaisir ! Oui, c’est exactement ça, mais, pour cela, il devait la retrouver. Il monta en voiture et prit la direction du nord, à la recherche d’une coffee house digne de ce nom. Il se gara devant le premier Starbucks venu, dans une ville de la banlieue d’Édimbourg. Aller si loin et échouer dans une chaîne de restaurant international, d’une banalité affligeante, c’était vraiment minable, pensa-t-il. Ses réflexions le ramenaient toujours au même point : il était le type le plus nul de la planète. Il s’installa avec sa carte et commanda un grand café. Deux filles, assises à la table près de la vitrine, le regardaient en lui lançant des œillades et en riant bêtement. Dire que c’était à cause de ce genre d’idiotes qu’il avait rendu Juliette malheureuse ! Il se leva et prit place de manière à leur tourner le dos. La serveuse posa un gobelet de café devant lui et il se jeta dessus, comme si la caféine avait le pouvoir de dissoudre sa bêtise. Puis il reconsidéra sa carte routière. Il entoura au crayon le nom des villes étape du « Juliette’s tour ». Il y avait forcément une incohérence dans cette logique, ou une logique dans cette incohérence. Poolewe et Carrick étaient hors de la trajectoire normale, un, trop au nord, l’autre, trop au sud. Il se souvenait vaguement d’un problème de date qui l’avait poussée à modifier son itinéraire : le week-end, Skye était un lieu de séjour prisé par les touristes locaux et elle n’avait pas eu de place à des prix raisonnables. Oui, c’était ça ! Elle avait changé ses plans à cause de ça. Il sourit. Tout ne lui était pas passé à vingt kilomètres au-dessus de la tête ; il n’était pas si stupide, après tout. Donc, elle ne serait pas à Skye dimanche, c’est-à-dire le lendemain soir. Ce qui cadrait avec son idée du début : les Cairngorms ce soir, Fort Augustus dimanche et Skye lundi. Ça ne résolvait pas l’énigme du détour nordique par Poolewe. Alors, cela pouvait être les Cairngorms, Fort Augustus, Poolewe, Skye, Mallaig, Carrick, et la dernière nuit dans le village inconnu. Ça collait. Un frisson d’excitation parcourut son échine, tel Champollion déchiffrant la pierre de Rosette. Il était sur ses traces, il allait la rattraper, lui offrir des fleurs, lui faire tout ce qu’il n’avait pas osé à cause de cette pudeur ridicule qui les liait l’un et l’autre. Et pour lui prouver qu’il n’en était pas moins romantique, il lui écrirait une chanson, Juliette, ça sonnait bien. Il mixerait ça avec de la cornemuse, elle adorait la cornemuse ! Il se mettrait à genoux devant elle et elle tomberait dans ses bras, parce qu’elle l’aimait ; il fallait qu’elle l’aime pour le supporter. C’était un des avantages d’être un vrai connard : pour rester avec lui, il fallait être gravement amoureuse !
Mais un détail foutait la panique dans son envolée lyrique : les Cairngorms étaient une région, pas une ville. Au mieux, c’était le sommet d’une montagne. Où la trouverait-il ? La cité la plus proche était Aviemore, mais rien ne garantissait qu’elle soit là. Sa première solution, la plus sûre, était de patienter sagement à Édimbourg, pour la retrouver au moment où elle prendrait l’avion pour revenir en France. Mais il voulait lui montrer qu’il était prêt à traverser la planète pour la rejoindre, pas bêtement attendre son retour à l’aéroport ! Non, à Édimbourg, il n’avait aucune chance de la reconquérir. Dans les Cairngorms non plus, à moins d’avoir un ange gardien greffé sur l’épaule, mais, avec ce qu’il avait fait, il ne méritait pas les faveurs du ciel ! La ville d’après, s’il se fiait à sa logique, était Fort Augustus. C’est là qu’il allait l’attendre ! Il jeta un rapide coup d’œil à la carte pour constater que l’autoroute n’allait pas plus loin que Perth, mais rien ne pressait, il avait maintenant un jour d’avance. Il plia sa carte, paya et reprit la quatre-voies, rassuré sur son avenir. Il avait vingt-quatre heures de plus pour faire le tour des hôtels et trouver celui où elle allait passer la nuit, c’était plus que ce dont il avait besoin !
* * *
Derrière son volant, Juliette s’était calmée. Elle continuait à se tromper régulièrement de main pour changer les vitesses et heurtait la portière inutilement, mais, dans l’ensemble, elle s’en sortait. Rapidement, après sa pause au wildlife lodge , le paysage campagnard prit des allures de carte postale suisse ; les lacs se succédaient, jamais semblables, et les montagnes environnantes montaient de plus en plus haut. Elle fit plusieurs haltes pour admirer le Loch Lomond, bordé de maisons blanches et de châteaux, dissimulés derrière de petites forêts. Elle enrageait de devoir se concentrer sur sa conduite au lieu de profiter du somptueux paysage. À quoi cela servait-il d’être en Écosse, si c’était pour fixer obstinément le ruban d’asphalte devant elle ? Autant prendre un bus, pensa-t-elle, ou un train !
À Tarbet, dont elle ne vit que le panneau stop, elle tourna, direction Inveraray, jusqu’à un col venteux où elle trouva enfin l’indication pour se rendre à Lochgoilhead et Carrick. Elle commença à se détendre, mais cela ne dura pas. À la première rencontre avec un Land Rover venant en sens inverse, elle faillit quitter la piste et se fit klaxonner en prime. Pas si sympas que ça, les Écossais ! Puis elle comprit : la route était ce qu’ils appelaient une one-track road ; pour se croiser, il fallait attendre un élargissement aménagé à cet usage, sinon, c’était le bas-côté qui lui tendait ses bras moelleux. Au bout de deux kilomètres, elle trouva cela plus facile, elle roulait au milieu, voire à droite, pour se détendre un peu, ralentissait dès qu’un véhicule surgissait à l’horizon, et le laissait passer, sagement garée sur un des refuges.
Carrick était un village inexistant. Les maisons « normales » étaient regroupées à Lochgoilhead, au bout du lac. Sur la rive où elle se situait, elle ne rencontra qu’une succession de centres de vacances, mobile homes verts, chalets en bois, plantés dans la colline, sans habitants à cette saison. Elle était déçue. Il n’en fallait pas plus pour faire chanceler son moral, à peine plus haut que le niveau de la mer.